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4151
p. 70-71
BRUNETTE, Avec accompagnement de Guitarre.
Début :
QUAND je t'entends, chère Guitarre, [...]
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texteReconnaissance textuelle : BRUNETTE, Avec accompagnement de Guitarre.
BRUNETTE,
Avec accompagnement de Guitarre.
QUAND je t'entends, chère Guitarre,
Des Inſtrumens le plus flatteur ,
De mes ſens quel charme s'empare !
Quels tranſports naiſſent dans moncœur!
Si les doigts d'Iris font éclore
Tes ſons touchans , harmonieux ;
Lecharme eſt plus puillant encore :
Jegoûte leplaiſir des Dieux.
Guitarre.
+
teur
+
*
+
M
Quandje t'en-=
-tends,chère Guitarre, Des instrumens, le plusflat
De mes sens, quel
Ι
Φ
W
14/
W
charme,s'empare,Quelstransports naissentdansmoncœur.
i
t
MARS. 1764.
Sa voix , l'écho de la tendreſſe ,
Augmentemon enchantement ;
Plongé dans une douce yvreſſe ,
Mes pleurs ſont ceuxdu ſentiment.
71
La Musique est de M. D'OBET fils, Organiste
à Châteaudun ; les Paroles de M. R***, de la
même Ville.
Avec accompagnement de Guitarre.
QUAND je t'entends, chère Guitarre,
Des Inſtrumens le plus flatteur ,
De mes ſens quel charme s'empare !
Quels tranſports naiſſent dans moncœur!
Si les doigts d'Iris font éclore
Tes ſons touchans , harmonieux ;
Lecharme eſt plus puillant encore :
Jegoûte leplaiſir des Dieux.
Guitarre.
+
teur
+
*
+
M
Quandje t'en-=
-tends,chère Guitarre, Des instrumens, le plusflat
De mes sens, quel
Ι
Φ
W
14/
W
charme,s'empare,Quelstransports naissentdansmoncœur.
i
t
MARS. 1764.
Sa voix , l'écho de la tendreſſe ,
Augmentemon enchantement ;
Plongé dans une douce yvreſſe ,
Mes pleurs ſont ceuxdu ſentiment.
71
La Musique est de M. D'OBET fils, Organiste
à Châteaudun ; les Paroles de M. R***, de la
même Ville.
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4152
p. 72-95
SUITE de la dissertation historique & critique sur la Vie de Don ISAAC ABARBANÉL, Juif Portugais ; par M. de BOISSY.
Début :
NOTRE Rabbin reçut un ordre de se rendre auprès de D. Jean dont les intrigues [...]
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texteReconnaissance textuelle : SUITE de la dissertation historique & critique sur la Vie de Don ISAAC ABARBANÉL, Juif Portugais ; par M. de BOISSY.
SUITE de la dissertation historique &
critique sur la Vie de Don ISAAC
ABARBANÉL, Juif Portugais ; par
M. de BOISSY.
NOTRE Rabbin reçut un ordre de se
rendre auprès de D. Jean dont les intrigues
de ſes ennemis avoient confi-
dérablement accru l'animofité à fon
égard ; il ne balança point à obéïr. Il
ſe hâta d'arriver à Lisbonne , d'où la
privation de ſes emplois l'avoit obligé
de s'éloigner. Il fut aſſez heureux pour
apprendre fur la route qu'on en vou-
loit à ſes jours. On l'avertit que le Roi
ne l'attiroit à ſa Cour que pour lui
tendre un piége dont il étoit de ſa
prudencede ſe garantir. Ces avis étoient
trop pofitifs pour avoir lieu de douter
de cequi ſe tramoit à ſon inſcu contre
lui. Il n'eut rien de plus preſſé que de
ſe ſouſtraire par une prompte fuite
au
MARS. 1764.
73
an danger qui menacoit ſa tête. Il ſe
réfugia dans le Royaume de Caſtille
ſans avoir le temps de ſe faire accom-
pagner de ſa femme & de ſes enfans
qui ne l'y vinrent trouver que quelque
temps après. Il uſa d'une fi grande di-
ligence , que dans l'intervalle d'une nuit
à l'autre il gagna les frontières de ce
Pays. D. Jean étant inſtruit de ſon éva-
ſion entra dans une furieuſe colére. Il
envoya fur ſes traces des foldats pour
le lui amener mort ou vif. Mais leurs
pourſuites furent inutiles. Abarbanél les
avoit devancés de vîteſſe. Ce Roi ne
put tirer d'autre vengeance que celle
que lui offrit la confifcation de tous les
biens & les effets de ce Rabbin qui
étoient demeurés en ſa puiſſance. Nous
devons le détail de toutes ces particu-
larités à Abarbanél lui-même qui dé-
plore ſa chute en des termes auſſi pa-
thétiques , que ceux dans leſquels il dé-
critfon élévation ſont magnifiques. Les
uns& les autres font un tiſſu de diverſes
phraſes priſes de l'Ecriture , qu'il adapte
&lie à la contexture de fon discours
en les accommodant au récit des dif-
férentes circonstances de ſa vie. Cela
eft affez ordinaire aux Auteurs Juifs &
principalement au nôtre. Il étoit dans
D
74 MERCURE DE FRANCE.
la quarante-cinquiéme année de fon
âge , quand il quitta le Royaume de
Portugal , pour aller s'établir dans celuil
de Caſtille. Le loiſir dont il jouit dans
ſa retraite , réveilla en lui le goût qu'il
avoit eu dans ſa première jeuneſſe pour
l'étude des Livres faints.Il reprit le cours
de ſes travauxfur l'Ecriture , qui avoient
fouffertune longue interruption. par les
occupations qui l'attachoient à la Cour.
Il paſſa quelques années à la méditer ;
& fes commentaires ſur les livres dei
Jofué,des Juges & de Samuelfurent le
fruitde ſon application. Cependant l'am-
bition qui le dominoit toujours , fit
encore diverfion à ſes veilles laborieu-
fes. Il ſe laiſſa ſurprendre une ſeconde
fois à l'appât des honneurs & des ri-
cheffes. La Cour de Ferdinand & d'I-
fabelle lui offrant un vaſte champ pour
déployer ſes talens, il s'y introduifit à la
faveur de laBanque qu'il faisoit enEf-
pagne. Animé du defir d'y figurer , il
employa toutes les refſources que put
lui fournir l'activité de ſon génie intri-
gant pour ſeménager un accès auprès
de Leurs Majestés Catholiques. Comme
il étoit habile dans l'art de captiver la
bienveillancedes Princes, ſes ſollicitare
tions réuffirent au gré de ſes ſouhaits.
MARS. 1764.
75
Ferdinand le prépofa au manîmentde
ſes finances , & l'éleva au rang de ſes
Miniſtres. Il est vraisemblable que ce
Monarque agréa les ſervices d'Abarba-
nél plus par politique que par amitié
pour lui. Il avoit formé le projet d'ex-
terminer les Maures ; & il ne ſe diffi-
muloit pas que ſes revenus fuffifoient
àpeine pour foutenir les frais de la
guerre où il vouloit s'engager. Il fentit
que notre Rabbin à qui l'importance
des emplois que celui-ci avoit adminif
trés , donnoit beaucoup de confidéra
tion & d'autorité parmi les Juifs , pour-
roit le ſervir utilementdans le poſte où
il le plaça. Il préſumoit d'obtenir d'eux
par ſon moyen les ſecours pécuniaires
dont il avoit beſoin. Abarbanelfutpen-
dant huit ans en poffeffion de la charge
dans laquelle il avoit été inſtallé. Elle
le dédommagea amplement de la per-
re qu'il avoit faite de ſes dignités , & de
ſes biens en Portugal. Ily amaſſa dans
ce court eſpace de temps d'auffi
grands tréſors que ceuxqui lui avoient
été ravis précédemment. Tout ſembloit
concourir à l'affermiſſement de fon bon-
heur , lorſqu'un événement inattendu
changea ſubitementla facede ſes affaires,
Ferdinand ayant à ſon retour de la
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
conquête du Royame de Grenade fur
les Maures réſolu de chaffer tous les
Juifs habitués dans ſes Etats , fit publier
au mois de Mars de l'an 1492, un Edit
par lequel il leur étoit enjoint d'en fortir
dans trois mois à compter du jour de
ſa publication , ou d'embraſſer le Chrif-
tianiſme. ( a ) Iln'y eut pointd'excep-
tion ; l'Ordonnance étant générale , ſa
rigueur s'etendoit à tous ceux qui fai-
foient profeffion ouverte du Judaïsme.
Ainfi Abarbanél , malgré le crédit qu'il
avoit eu a la Cour juſques-là , ne put ſe
garantir de l'éxil commun. Frappé du
coup terrible qui étoit porté à ſa Na-
tion, il mit tout en œuvre pour le dé-
-tourner. Il alla ſe jetter aux genoux du
Roi qu'il tâcha de fléchir par ſes prières
& par ſes larmes ; il le conjura de ne-
(a) Abarbanel. præfat. Commentar. in Libr.
Reg.fol. 188. Salom. Ben. Virg. Schebet Jehouda.
fol.44 fcu.p.320 ex version .Gent.Gedaliah Schal-
Scheleth hakkabalah fol. 115. Mariana ( Hiftor.
Hifpan. Lib. XXVI. Cap.
1. ) & d'après lui
Sponde ( Continuat. Annal. Ecclef. Baron.fub ann.
1492. n. 3. Tom. II. pag. 202. ) ont étendu a l'ef-
pacede quatre mois le terme de l'expulfiondes Juifs.
L'Historien Ferréras l'a prolongé même jusques au
fixième mois ( Voyezfon Histoire d'Espagne XI.
part. Tom. VIII. pag. 128. de la traduction de
M.d.&Hermilly. )
MARS. 1764..
77
pointtraiter avec tant d'inhumanitédans
laperſonne des Juifs , des Sujets fidéles
& zélés pour la gloire de Sa Majefté. Il
propoſa de leur part de payer toutes les
ſommesd'argentqu'il lui plairoitd'en éxi-
ger. Il l'aſſura qu'ils n'heſiteroient point
àacheter à ce prixla libertéde demeurer
dans les lieux de leur naiſſance. Il in-
téreſſa même dans la cauſe de ſa Na-
tion quelques - uns des plus intimes
favoris du Roi , qui gagnés par ſes pré-
ſens intercédérent pour faire révoquer
l'Arrêt qui la baniſſoit à perpétuité de
l'Eſpagne ; mais toutes ces tentatives
furent infructueuſes. Ferdinand fut iné-
branlable dans ſa réſolution. La Reine
fon Epouſe à qui ce Peuple étoit ſou-
verainement odieux , travailloit de fon
côté à l'y affermir. Elle le preſſoit con-
tinuellement d'exécuter avec vigueur
ce qu'il avoit heureuſement commencé.
Abarbanel ſe vit forcé de céder à la
violence de l'orage qui accabla ſa Na-
tion. Conſtant dans les principes de ſa
Religion , il aima mieux partager le fort
miſérable de ceux d'entre ſes Frères
qui ,à ſon exemple , refuſerentd'abjurer
leur croyance , que de conſerver ſa
place àla Cour de Caſtille aux dépens de
La confcience. Bartolocci prend occa-
Diij
1
78 MERCURE DE FRANCE.
fion d'éclater encore en reproches con-
tre notre Rabbin qu'il taxe de s'y être
auſſi mal conduit ,qu'à celle de Portu-
gal. Il veut qu'Abarbanel ait contribué
plus que perſonne à ce baniſſement des
Juifspar la tyrannie qu'il exerçoit envers
les pauvres , par ſes ufures exceſſives ,
parſa vanitéinfupportable qui lui faifoit
ufurper les titres qui ne font dûs qu'aux
maiſons nobles d'Eſpagne , enfin par
fes diſcours injurieux à la Religion
Chrétienne dont il étoit l'ennemi dé-
claré. S'il falloit juger de ce Rabbin
fur la dépoſition incontestablementtrop
fuſpecte d'un homme qui ſe plaît à
le noircir , on ne pourroit le regarder
que comme un franc ſcélérat qui facri-
fioit tout àune ambition démeſurée , &
à une infâme cupidité.N'est-ce pas mon-
trer évidemment l'effet de la paffion la
plus mépriſable , que de s'abandonner
à des accufations de cette nature ſans
avoir des preuves poſitives de ce qu'on
avance. Je ne crains pas de dire que
c'eſt précisément là le cas de Barto-
locci qui dans l'énonciation de ces
prétendus griefs , qu'une imagination
auffi fortement préoccupée que la
fienne étoit ſeule capable de réaliſer , a
plus confulté ſa haine particulière que
MARS. 1764.
79
les intérêtsde la vérité. C'eſt pourquoi
on ne doit pas avoir égard à ſes décla-
mations monachales. Abarbanel s'em-
barqua avec toute fa famille pour
l'Italie , & aborda à Naples , ( b ) où
- Ferdinandle bâtard régnoit alors. Il eut
le bonheur d'être bien accueilli de ce
Prince , à la Cour duquel il s'infinua
-par les mêmes voies qui l'avoient mis
en crédit à celles de Portugal & de
Caftille. Comme Ferdinand ſe piquoit
d'une politique raffinée , il ſcut en
adroit courtiſan ſe faire valoir auprès
de lui par les connoiffances qu'il avoit
été àportée d'y acquérir en ce genre.
Ce Monarque le prit en affection , &
l'employa avantageuſement dans les
affaires les plus ſecrètes & les plus dif-
ficiles du Gouvernement. La mort
ayant enlevé Ferdinand peu de temps
après qu'Abarbanél ſe fut établi dans
ſa Capitale , Alphonse II. de ce nom
lui fuccèda l'an 1494. Notre Rabbin
eut également part aux hommes graces
de ce dernier à qui ſes ſervices ne
furent pas moins agréables , qu'ils l'a-
voient été à ſon prédéceſſeur. Il re-
cueilloit tranquillement le fruit de fa
(b ) Abarban. loco fuprà citato & præfat.Com-
mentar. in Libr. Deuteronom.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
faveur, lorſque la fortune qui n'étoit
-pas encore laſſe de le perfécuter lui
préparoit un nouveau ſujet d'affliction.
On auroit dit qu'elle ne ſe plaiſoit
jamais plus à lui nuire , qu'au moment
qu'elle paroiſſoit le favorifer davan-
tage. Charles VIII. Roi de France en-
treprit la conquête du Royaume de
Naples , auquel il prétendoit en confé-
quence des droits fur ce Pays que
Charles Comte du Maine héritier de
René d'Anjou avoit cédés à Louis XI.
Ily entra à la tête d'une Armée nom-
breuſe & s'empara des principales pla-
ces fans trouver aucune réſiſtance.
Alphonse conſterné de la rapidité du
progrès de ſes Armes , & ne ſe ſentant
pointaffez fort pour s'y oppoſer , aban-
donna Naples à la difcrétion duvain-
queur. Il s'enfuit en Sicile , où le ſuivit
Abarbanél qui demeura fidéle à fon
Prince , au milieu des revers qui le dé-
pouilloient de ſes états & de fes richef-
Tes. Ils firent l'un & l'autre leur réſiden-
ce à Meffine. Nicolas Antonio s'est
mépris en marquant dans l'appendice
de fa Bibliothéque d'Eſpagne , que
notre Rabbin fit le trajet de la Sicile
avec Ferdinand qui avoit été déthrôné
T
MARS. 1764.
81
par les François. ( c) Cela regarde uni-
quement Alphonse ; le premier de ces
Monarques ayant ceffé de vivre un an
avant l'arrivée de Charles en Italie.
Alphonse ne ſurvécut que de quelques
mois à la perte de ſa Couronne. Suc-
combant fous le poids de ſes malheurs ,
il mourut l'an 1495. Abarbanel qu'au-
cun motif ne retenoit plus dans cette
Iſle ſe retira à Corfou , où il ne s'ar-
rêta pas longtemps ; car il repaſſa
l'année ſuivante en Italie. Il fixa ſon
domicile à Monopoli dans la Pouille
pour être à couvert des inſultes des
François,dans la retraite qu'elle lui of-
frit. Il compoſa divers écrits pendant
ſon ſéjour en cette Ville , où il reſta en-
viron ſept ans. ( d) Il eut enſuite occa-
ſion d'aller à Veniſe , ou ſon Fils Jofeph
l'accompagna , pour concilier quelques
différends furvenus entre les Magiftrats
de cette République , & le Roi de
Portugal au ſujet du commerce des
Epiceries. ( e ) Il ſe conduiſit avec beau-
coup de prudence & d'habilité dans cet-
( c ) Nicol. Anton.
Biblioth. Hifpan. Ap-
pend. Tom. II. pag. 686.
(d) Vide præfation. I. Libri quem Abarbanel
infcripfitMaaianei Jefchouahfol. 3 .
(e) Ibidem fol. 4.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
te négociation qu'il termina au gré des
Puiſſances quiy étoient intéreſſées : ce
qui le mit auprès d'elles en grande répu-
tation. ( e ) Auſſi eut-il la fatisfaction
d'en acquérir l'eſtime & la faveur. Il
acheva le reſte de ſes jours en cette
Ville qui fut le terme de ſes voyages ,
& mourut l'an 1508. dans la 71°. an-
née de ſon âge. Tel fut le cours d'une
vie marquée alternativement par des
honneurs éclatans&par une longue ſuite
de diſgraces ; & c'eſt prèſque toujours
là le fort qu'éprouvent ceux qui , com-
me Abarbanél , ambitionnant trop la
poffeffion des dignités & des richefſes ,
s'attachent au ſervice des Grands dans
l'eſpérance de ſe la procurer. Les Prin-
cipaux des Juifs célébrerent avec beau-
coup de pompe ſes funérailles , aux-
quelles affiftérent même pluſieurs No-
bles Vénitiens. On tranſporta fon corps
à Padoue , & on l'enterra dans un an-
ciencimetièrequi étoit hors de la Ville ,
& qui appartenoit aux Juifs. R. Juda
Menz qui avoit été Recteur de leurAca-
démie , y fut placé auprès de ſon ami
Abarbanel , auquel il ne ſurvécut pas
huitjours. Ce cimetière ayant été en-
(f) Menaffeh Ben. Ifrael. Spes Ifrael. pag. 91 .
MARS. 1764.
83
tièrement ruiné pendant le Siége que
cetteVille fouffrit en 1509 , devint de-
puis in chemin pavé; de forte qu'on
ne peut plus reconnoître actuellement
le lieu de la Sépulture de ces deux Rab-
bins. ( g ) Abarbanéllaiſſa trois Fils Ju-
da, Jofeph & Samuel. L'aîné vulgaire-
ment connu ſous le nom de Leon l'He-
breu , Auteur des Dialogués de l'A-
mour, a été grand Philofophe & ha-
bile Médecin. Il s'eſt encore diftingué
par fon talent pour la Poëfie , & il a
fait pluſieurs Vers à la gloire de celui
à qui il devoit le jour. Jofeph partagea
la bonne & la mauvaiſe fortune de ſon
Père juſques à ſa mort Samuel le plus
jeune des ſes Frères paſſe pour avoir
été plus ſçavant qu'eux & même qu'A-
barbanel fon Père , s'il en faut croire
Bartolocci qui me paroît avancer ce
fait bien gratuitement. (h) Au moins
c'eſt ce que ne diſent point ceux d'entre
les Ecrivains Juifs qui font entrés dans
quelque détail fur ce qui concerne notre
Rabbin , & fa famille. Aboab vante à la
vérité le ſçavoir de Samuel. ( i) Mais
:
( g ) Præfatio 1. Maaianei Jefchouah fol. 4
( h ) Bartolocci Bibl. Rabb. P. III. pag. 881 .
(i) Jm. Aboab Nomologia P. II. cap. 27. pag.
327.
D vj
:
84 MERCURE DE FRANCE .
il n'attribue au Fils aucune fupériorité
ſur le Père à cet égard. D'ailleurs nous
n'avons du premier aucun ouvrage qui
justifie l'opinion , que Bartolocci vou-
droit qu'on en prît. Il ne l'a proba-
blement eue qu'en faveur du Chriſtia-
niſme qu'on prétend que ce Juifem-
braſſa à Férrare , où il reçut au Baptême
le nom d'Alphonse qui étoit celui du
Duc qui lui fit l'honneur d'être fon
Parrain. La requête qu'il préſenta à ce
ce ſujèt ſous le Pontificat de Jules III.
au Cardinal Sirlet Protecteur des Neo-
phytes , fe conferve manufcrite dans
laBibliothéque du Vatican. ( k ) Cepen-
dant le filence profond qu'Aboab garde
fur la converfion de Samuel, fait dou-
- ter de ſa publicité dans tous les lieux où
:
les Juifs font diſperſés ; à moins qu'on
ne croye qu'il l'a diffimulée de deſſein
prémédité. Mais il eſt plus vraiſembla.
ble, qu'elle n'eſt point venue à ſa con-
noiffance , à en juger par les grands
éloges qu'il prodigue àce Fils d'Abarba-
nél. Illeslui eûtdonnésavecplus de réſer-
ve , ſi en effet il eût ſçu que celui-ci avoit
abjurélaReligionde ſesPères. Il n'arrive
guères aux Juifs de parler favorable-
(k) Vide Catalog. Bibliothe. Vatican fub. n.
6415. pag. 191.
MARS. 1764.
85
ment de leurs Apoſtats , dont au con-
traire ils s'efforcent de flétrir la mé-
moire , quelque irréprochable qu'elle
pût être. Aboab nous apprend que la
femme que Samuel Abarbanél avoit
épousée , ne lui cédoit pas en mérite.
Elle s'appelloit Benvenida de fon nom
de famille , & elle réuniſſoit aux vertus
de ſon ſéxe les avantages de l'eſprit ,
qui étoient encore relevés par beau-
coup de prudence , de grandeur & de
fermeté d'âme. D. Pedre de Toléde
Vice-Roide Naples , auprès de qui Sa-
muél fut fort en crédit, conçur pour
elle une eſtime ſi particulière , qu'il ne
balança point à confier à ſes ſoins l'é-
ducation de ſa Fille Léonor. Aboab
ajoute que celle
ci ayant été depuis
mariée à Come de Médicis Grand-Duc
de Toſcane , faiſoit gloire en toute
occafion de régler ſa conduite ſur les
inſtructions qu'elle avoit reçues dans
fon enfance de D. Benvenida qui de-
meuroit alors à Ferrare. Auſſi ne dé-
daignoit-elle pas de la nommer ſa Me-
re , la reſpectant comme telle , & la
traitant avec toutes fortes de dif-
tinctions. ( 1 ) Ces circonstances déno-
tent affez que Samuel Abarbanel &
(1 ) Aboab locofuprà citato.
86 MERCURE DE FRANCE.
ſa femme avoient dès-lors une diſpoſi-
tion prochaine à ſe faire Chrétiens ;
n'étant guères croyable , que le Vice-
Roi ſe fût avisé de donner à fa Fille
une Gouvernante qui eût perſéveré
dans ſon attachement à une Religion
différente de la fienne. Notre Samuel
étoit puiſſamment riche , & quand il
abandonna le ſéjour deNaples l'an 1540,
il emporta avec ſoi
و
au rapport de
David Gantz, la valeur de plus deux
cens mille écus. (m )La famille desA-
barbanels ſubſiſtoit encore avec quel-
que éclat du temps de Daniel Levi de
Barrios , qui compte un Jofeph Abar-
banél avec Ménaſſéh ſon Frère & Jo-
nas Fils du dernier , au nombre des
membres de l'Ecole Fſpagnole , que les
Juifs ont à Amſterdam ſous le nom
de Cether Thorah, ( n)
Après avoir vu notre Ifaac ſe pro-
duire dans les Cours des Princes par
fes talens politiques , qui l'y firent
revêtir d'emplois importans, nous al
lons le confidérer en qualité d'Ecrivain
الله
( m )R. David Ganz. Zemach David adann.
$300. pag. 152. ex version. Latin, G. Vortii.
(n) Dan. Lev. de Barrios Defcript. Cether
Thorah. pag. 9. Vide Christ. Wolf. Biblioth.
Hebra . Tom. III. pag. ispy
λονδία ( 1 )
MARS. 1764.
87
qui s'eſt rendu célébre par les produc-
tions de ſa plume. Elles lui ont mérité
un des premiers rangs parmi les Doc-
teurs de ſa Nation. Auſſi les Juifs
s'empreſſent-ils à lui déférer le titre
d'homme Illuſtre ,de ſcavant & d'in-
comparable Théologien. (o ).On l'égale
au fameux Maimonide. Quelques-uns
même n'hésitent point à le lui préférer.
On doit convenir qu'à un eſprit net
& pénétrant , il joignoit une imagina-
tion vive & féconde qui étoit fou-
tenue d'une élocution abondante &
aifée. Né naturellement laborieux , il
fe livroit à l'étude avec une ardeur in-
fatigable. Il eſt étonnant même qu'un
homme dont la vie a été alternative-
ment engagée dans le tumulte du grand
monde , dans l'embarras des affaires
&dans les chagrins de l'éxil , ait encore
pû trouver le temps de s'y appliquer.
Il écrivoit avec une ſi grande facilité
que peu de jours lui fuffifoient pour
commenter quelques Livres de l'Ecri
( 0) Salom. Ben Virg. Schebet Jehoudahfol.44,
feu319 exversion. Gent.Azarias Meor Enajimfol.
139. Dav. Ganz. Zemach David. P. I. fol. 61 .
EditHebr.feu pag. 150. ex Verf. Vorst. Menaffeh
Ben Ifraelde creation. Problem. I. page 2. &Pro-
blem. XII. page 50. Aboab. Nomolog.pag. 326.
88 MERCURE DE FRANCE.
ture Sainte. De - là cette multitude
d'ouvrages qu'il a composés. ( p ) M.
Maius a pris ſoin de recueillir à la ſuite
de l'abrégé de la vie qu'il a donné de
ce Rabbin , les Jugemens que les
Sçavans de diverſes Communions en
ont portés. ( q ) Ils lui font générale-
ment affez favorables , ſurtout en ce
qui concerne l'explication du Texte
Sacré: c'eſt auſſi dans cette partie qu'il
s'eſt principalementdiftingué. Ses Com-
mentaires ſont ſans contredit ce qu'il a
fait de plus conſidérable ; & il paffe
avec raiſon pour un des meilleurs in-
terprétes Juifs. M. Simon veut que ce
foit celui dont on peut le plus profiter
(p ) Bartolocci ( Biblioth. Rabbin. P. III.
pagg. ) & M. Wolff. ( Biblioth. Hebra. Tom.
I. pagg. 629 , 639. ) ont donné la notice des
Ouvrages de notre Rabin , à laquelle ils ont joint
le dénombrement des différentes Editions qui s'en
fontfaites. Aleuréxemplej'en ai dreſſé le Catalo-
gue qui auroit paru à la fuitede la vie d'Abar
banel , fi je n'étois perfuadé que les détails qui
réſultent de ce genre de travail nefont guères de la
compétence du Mercure. C'est pourquoije lefupprime
ici , & je lui réſerve une placeplus convenable.
(9 ) Vide pag. 20 &feqq. Vita Abarbanelis
fubjunctaPræconi Salutis quemV. C. Latine ver-
fit, & Francof. ad mæn. 1712. edidit.
: MARS. 1764.
89
pour l'intelligence de l'Ecriture. ( r ) Sa
Méthode eſt à quelques égards ſembla-
ble a celle de Toftat , de qui il paroît
avoir lù les Commentaires ſur la Bible.
Il forme , comme cet Evêque Eſpa-
gnol , pluſieurs queſtions ſur le Texte
quil explique. Il déploye d'ordinaire
beaucoup de ſagacité dans la maniére
de les réfoudre. Cependant nous ne
diſconviendrons pas qu'il ne ſe ſoit
trop plu à les multiplier. Il y en a quel-
ques-unes qui bien loin d'être de la
moindre utilité , ne ſont propres qu'à
embaraſſer l'eſprit des Lecteurs par les
doutes qu'elles y font naître. Il apporte
toute fon application à éclaircir les en-
droits difficiles & obfcurs des Livres
Saints , à découvrir la liaiſon & les
rapports des Hiſtoires & des Prophéties
qu'ils contiennent , & à marquer la
fignification , & la force des mots Hé-
breux.
Il s'écarte rarement du ſens
Grammatical. Il ne lui arrive guères
non plus d'abandonner le ſens littéral
auquel il eſt fort attaché. Il s'efforce
même de l'établir dans des occafions
où la plupart des Rabbins qui l'ont
précédé ſe ſont retranchés dans l'Al-
(r ) Simon Histo. Critiq. du.V. Teftam. Liv
III. Chap. 6. page 380.
90 MERCURE DE FRANCE.
légorie , pour n'avoir pu trouver une
interprétation conforme à la Lettre du
Texte de l'Auteur inſpiré.
Il péche
quelquefois par trop de fubtilité , qui
le porte à raffiner ſur l'explication des
autres Commentateurs de ſa Nation.
Quelque reſpect qu'il ait pour l'autorité
de ſes Maîtres dont il rapporte fré-
quemment les opinions
,
elle ne lui
impoſe point juſques à les admettre
ſans un mûr examen. Il les appuie ou
les combat , felon qu'elles lui femblent
vraies ou fauſſes. Le plagiat dont quel-
ques-uns d'entre eux font coupables ,&
les autres fautes qu'ils peuvent avoir
commifes n'échappent point à ſa cen-
fure. Il propoſe ſon ſentiment avec une
entière liberté,&il eſt fertile en conjectu-
res qu'il hafarde trop volontiers. Enfin
il étaledans tout ce qu'ildit une grande
érudition Juive. Celle même qui s'ac-
quiert par la lecture des Auteurs pro-
fanes ou Chrétiens , n'eſt pas pour lui
un objet tour-à-fait étranger. Il cite
ſouvent Platon & Ariftote. Ildifpute
furtout contre le dernier de ces Phi-
loſophes fécond en paradoxes qui favo-
Tiſent l'irréligion. Le P. Souciet croit
avoir remarqué des paſſages de Pline :
MARS. 1764 .
91
produits par notre Rabbin . ( s ) Mais
c'eſt une obſervation que nous ne pré-
tendons point garantir. Abarbanél al-
légue en divers endroits de ſes Com-
mentaires S. Jérôme & S. Augustin ,
foit qu'il eût feuilleté quelques écrits
de ces Pères , ou ce qui est plus vrai-
ſemblable , qu'il tînt ce qu'il en rap-
porte , de Nicolas Lyre & de Paul
de Burgos , dont il avoit lu les anno-
tations fur l'Ecriture. Ilne fait aucune
difficulté de ſuivre quelques-unes de
leurs explications , & il réfute celles
qui ne s'accordent point avec ſes pré-
jugés.Au reſte ces allégations ſuppoſent
qu'il avoit quelque teinture de la
Langue Latine. Fier des connoiffances
qu'il avoit puiſées dans la Philofophie
minutieuſe qui régnoit de ſon temps ,
& qu'il entendoit affez bien , il affecte
de charger de raiſonnemens Métaphyfi-
ques les diſcuſſions où il entre. De-là
leur prolixité qui rebute autant qu'elle
ennuie. Aufſi ſon ſtyle qui a d'ailleurs
le mérite de la pureté & de la clarté ,
eſt infiniment diffus , & abonde en
répétitions faftidieuſes. C'eſt probable-
ment pour cela que Jonas Salvador
(s) Souciet Recueil de Differtat. Critiq. fur
des endroits difficiles de l'Ecriture Sainte,pag 4.
92 MERCURE DE FRANCE.
Juif de Pignerol , avec qui M. Simon
étoit en relation , avoit coûtume de
Pappeller un pur compilateur & un
babillard. ( t ) Il ſe montre par-tout
zélé défenſeur des Dogmes , & des
pratiques de ſa Religion. Son entêre-
ment pour les prétendues prérogatives
de ſa Nation lui a fait adopter mille
idées chimériques & extravagantes
fur ce qui peut y avoir rapport. Mais
le défaut le plus eſſentiel qui choque
dans ſes Commentaires & dans ſes
Traités Théologiques , c'eſt ſon achar-
nement à y invectiver contre le Chrif-
tianiſme , & contre ſon divin Inſtitu-
teur. Toutes les fois que l'occaſion ſe
préſente d'en attaquer les principes ,
il la ſaiſit avidement , ſans garder aucu-
ne meſure. S'il ne diſſimule pasdans ſes
controverfes avec les Chrétiens les
raiſons ſur lesquelles ceux-ci fondent
la verité de leur créance , il les énerve
autant qu'il lui eſt poffible , & il tron-
que leurs objections contre le Judaïfme
pour y répondre avec plus de facilité.
Les Juifs ſont perfuadés qu'il les a
• ruinées de fond en comble. Il leur eft
libre de ſe repaître de ce triomphe
(t) Simon , Lettres Choifies Tom, III. pag. II
Edit. de la Marti,
MARS. 1764.
93
imaginaire. Ce qu'il ya de certain ,c'eſt
que les efforts d'Abarbanel ſervent à
prouver la foibleſſe de ſa cauſe. Ce
quifait le plus de peine à Bartolocci,
ce font les termes outrageans & in-
jurieux (dans lesquels il parle du Pape
&du Clergé. Il eſt ſans doute indigne
d'un homme raisonnable de ſe livrer à
des emportemens qui dégradent ſon
caractère. Nous ne voulons point juſti-
fier Abarbanel fur ce point. Cependant
à juger des choſes humainement , on
nedoit pas s'étonner qu'il en ait fi mal
ufé a l'égard du Clergé. Il ſçavoit que
c'étoit par ſes brigues & par fon crédit ,
qu'il avoit été dépouillé des dignités
&des richeſſes qu'il avoit poſſédées à
la Cour de Portugal. Il n'ignoroit pas
non plus que le banniſſement général
de ſa Nation de tous les Etats de D.
Ferdinand , & de D. Jean , étoit l'effet
de ſes preffantes ſollicitations auprès
de ces Princes. Il lui imputoit donc
tous les malheurs dans leſquels cet
éxil l'avoit précipité , ainſi que ſes
Frères. La haine implacable qu'il nour-
riffoit au fond du cœur contre les Mi-
niftres de l'Eglife Romaine avoit confé-
quemment ſa ſource dans un motif
perfonnel. Penſe-t-on qu'un Juif que
94 MERCURE DE FRANCE.
les préjugés de ſa religion avoient ac-
coutumé dès l'enfance à regarder de
mauvais œil celle qui s'eſt établie ſurles
ruines de la fienne
,
ait été capable
d'avoir des ménagemens envers des
gens qui avoient ſoulevé les Puiffances
contre ſaNation.Les chagrins qu'il avoit
éprouvés dans le cours & à la fuite
de ces révolutions fi funeſtes à ſon am-
bition , n'avoient pas peu contribué à
aigrir fon humeur. Ayant réſolu de ſe
venger par quelque voie que ce fût
de ceux qui les lui avoient ſuſcités ; il
n'a cru pouvoir mieux fignaler fon
averſion , qu'en les diffamant dans ſes
écrits qui portent prèſque tous l'em-
preinte des traits de ſa colère &de fon
indignation. Il n'auroit pas dû laiſſer
prendre un fi fort empire au reſſentiment,
que lui cauſoit le ſouvenir des perfécu-
tions que ſes Frères avoient fouffertes ,
& auxqu'elles il n'avoit pas eu une
médiocre part. Si les mouvemens im-
pétueux de ſa bile n'euffent point
offuſqué les facultés de ſon âme , il
auroit reconnu qu'il y a de l'injuftice
à médire d'une Religion , à cauſe des
abus qu'en peuvent faire ceux qui la
profeffent , & des excès auxquels les
emportent l'intolérance & l'eſprit de
MARS. 1764.
95
domination. Mais on n'est équitable
qu'autant qu'on agit fans paffion. Cette
conduite ſi rare parmi les perſonnes qui
ſe parent, du beau nom de Philofo-
phes , l'eſt encore plus parmi les
Théologiens. Il fuffit qu'ils soient de
différens partis pour les voir ſe décrier
les uns les autres avec fureur; l'on ſçait
affez que la modération n'eſt guères
le partage de ces Meſſieurs , quoique
par état ils duffent en donner l'exemple
au reſte des hommes. Si Bartolocci ſe
plaint de ce que les Juifs ſont dans
l'habitude de remplir les Livres qu'ils
publient d'invectives contre les Chré-
tiens , ces derniers & lui en particulier
ufent largement à leur tour du droit de
repréfailles , à l'égard des membres de la
Synagogue. Encore font-ils moins ex-
cufables ; puiſque l'Evangile qui re-
commande les devoirs de la charité mê-
me envers ſes ennemis , leur défend ex-
preſſément de rendre injures pour inju-
res. C'eſt un précépte qu'il feroit à
propos que bien des gens euſſent de-
vant les yeux. On ne verroit pas tant
de libelles diffamatoires ſe répandre
hardiment dans le Public.
critique sur la Vie de Don ISAAC
ABARBANÉL, Juif Portugais ; par
M. de BOISSY.
NOTRE Rabbin reçut un ordre de se
rendre auprès de D. Jean dont les intrigues
de ſes ennemis avoient confi-
dérablement accru l'animofité à fon
égard ; il ne balança point à obéïr. Il
ſe hâta d'arriver à Lisbonne , d'où la
privation de ſes emplois l'avoit obligé
de s'éloigner. Il fut aſſez heureux pour
apprendre fur la route qu'on en vou-
loit à ſes jours. On l'avertit que le Roi
ne l'attiroit à ſa Cour que pour lui
tendre un piége dont il étoit de ſa
prudencede ſe garantir. Ces avis étoient
trop pofitifs pour avoir lieu de douter
de cequi ſe tramoit à ſon inſcu contre
lui. Il n'eut rien de plus preſſé que de
ſe ſouſtraire par une prompte fuite
au
MARS. 1764.
73
an danger qui menacoit ſa tête. Il ſe
réfugia dans le Royaume de Caſtille
ſans avoir le temps de ſe faire accom-
pagner de ſa femme & de ſes enfans
qui ne l'y vinrent trouver que quelque
temps après. Il uſa d'une fi grande di-
ligence , que dans l'intervalle d'une nuit
à l'autre il gagna les frontières de ce
Pays. D. Jean étant inſtruit de ſon éva-
ſion entra dans une furieuſe colére. Il
envoya fur ſes traces des foldats pour
le lui amener mort ou vif. Mais leurs
pourſuites furent inutiles. Abarbanél les
avoit devancés de vîteſſe. Ce Roi ne
put tirer d'autre vengeance que celle
que lui offrit la confifcation de tous les
biens & les effets de ce Rabbin qui
étoient demeurés en ſa puiſſance. Nous
devons le détail de toutes ces particu-
larités à Abarbanél lui-même qui dé-
plore ſa chute en des termes auſſi pa-
thétiques , que ceux dans leſquels il dé-
critfon élévation ſont magnifiques. Les
uns& les autres font un tiſſu de diverſes
phraſes priſes de l'Ecriture , qu'il adapte
&lie à la contexture de fon discours
en les accommodant au récit des dif-
férentes circonstances de ſa vie. Cela
eft affez ordinaire aux Auteurs Juifs &
principalement au nôtre. Il étoit dans
D
74 MERCURE DE FRANCE.
la quarante-cinquiéme année de fon
âge , quand il quitta le Royaume de
Portugal , pour aller s'établir dans celuil
de Caſtille. Le loiſir dont il jouit dans
ſa retraite , réveilla en lui le goût qu'il
avoit eu dans ſa première jeuneſſe pour
l'étude des Livres faints.Il reprit le cours
de ſes travauxfur l'Ecriture , qui avoient
fouffertune longue interruption. par les
occupations qui l'attachoient à la Cour.
Il paſſa quelques années à la méditer ;
& fes commentaires ſur les livres dei
Jofué,des Juges & de Samuelfurent le
fruitde ſon application. Cependant l'am-
bition qui le dominoit toujours , fit
encore diverfion à ſes veilles laborieu-
fes. Il ſe laiſſa ſurprendre une ſeconde
fois à l'appât des honneurs & des ri-
cheffes. La Cour de Ferdinand & d'I-
fabelle lui offrant un vaſte champ pour
déployer ſes talens, il s'y introduifit à la
faveur de laBanque qu'il faisoit enEf-
pagne. Animé du defir d'y figurer , il
employa toutes les refſources que put
lui fournir l'activité de ſon génie intri-
gant pour ſeménager un accès auprès
de Leurs Majestés Catholiques. Comme
il étoit habile dans l'art de captiver la
bienveillancedes Princes, ſes ſollicitare
tions réuffirent au gré de ſes ſouhaits.
MARS. 1764.
75
Ferdinand le prépofa au manîmentde
ſes finances , & l'éleva au rang de ſes
Miniſtres. Il est vraisemblable que ce
Monarque agréa les ſervices d'Abarba-
nél plus par politique que par amitié
pour lui. Il avoit formé le projet d'ex-
terminer les Maures ; & il ne ſe diffi-
muloit pas que ſes revenus fuffifoient
àpeine pour foutenir les frais de la
guerre où il vouloit s'engager. Il fentit
que notre Rabbin à qui l'importance
des emplois que celui-ci avoit adminif
trés , donnoit beaucoup de confidéra
tion & d'autorité parmi les Juifs , pour-
roit le ſervir utilementdans le poſte où
il le plaça. Il préſumoit d'obtenir d'eux
par ſon moyen les ſecours pécuniaires
dont il avoit beſoin. Abarbanelfutpen-
dant huit ans en poffeffion de la charge
dans laquelle il avoit été inſtallé. Elle
le dédommagea amplement de la per-
re qu'il avoit faite de ſes dignités , & de
ſes biens en Portugal. Ily amaſſa dans
ce court eſpace de temps d'auffi
grands tréſors que ceuxqui lui avoient
été ravis précédemment. Tout ſembloit
concourir à l'affermiſſement de fon bon-
heur , lorſqu'un événement inattendu
changea ſubitementla facede ſes affaires,
Ferdinand ayant à ſon retour de la
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
conquête du Royame de Grenade fur
les Maures réſolu de chaffer tous les
Juifs habitués dans ſes Etats , fit publier
au mois de Mars de l'an 1492, un Edit
par lequel il leur étoit enjoint d'en fortir
dans trois mois à compter du jour de
ſa publication , ou d'embraſſer le Chrif-
tianiſme. ( a ) Iln'y eut pointd'excep-
tion ; l'Ordonnance étant générale , ſa
rigueur s'etendoit à tous ceux qui fai-
foient profeffion ouverte du Judaïsme.
Ainfi Abarbanél , malgré le crédit qu'il
avoit eu a la Cour juſques-là , ne put ſe
garantir de l'éxil commun. Frappé du
coup terrible qui étoit porté à ſa Na-
tion, il mit tout en œuvre pour le dé-
-tourner. Il alla ſe jetter aux genoux du
Roi qu'il tâcha de fléchir par ſes prières
& par ſes larmes ; il le conjura de ne-
(a) Abarbanel. præfat. Commentar. in Libr.
Reg.fol. 188. Salom. Ben. Virg. Schebet Jehouda.
fol.44 fcu.p.320 ex version .Gent.Gedaliah Schal-
Scheleth hakkabalah fol. 115. Mariana ( Hiftor.
Hifpan. Lib. XXVI. Cap.
1. ) & d'après lui
Sponde ( Continuat. Annal. Ecclef. Baron.fub ann.
1492. n. 3. Tom. II. pag. 202. ) ont étendu a l'ef-
pacede quatre mois le terme de l'expulfiondes Juifs.
L'Historien Ferréras l'a prolongé même jusques au
fixième mois ( Voyezfon Histoire d'Espagne XI.
part. Tom. VIII. pag. 128. de la traduction de
M.d.&Hermilly. )
MARS. 1764..
77
pointtraiter avec tant d'inhumanitédans
laperſonne des Juifs , des Sujets fidéles
& zélés pour la gloire de Sa Majefté. Il
propoſa de leur part de payer toutes les
ſommesd'argentqu'il lui plairoitd'en éxi-
ger. Il l'aſſura qu'ils n'heſiteroient point
àacheter à ce prixla libertéde demeurer
dans les lieux de leur naiſſance. Il in-
téreſſa même dans la cauſe de ſa Na-
tion quelques - uns des plus intimes
favoris du Roi , qui gagnés par ſes pré-
ſens intercédérent pour faire révoquer
l'Arrêt qui la baniſſoit à perpétuité de
l'Eſpagne ; mais toutes ces tentatives
furent infructueuſes. Ferdinand fut iné-
branlable dans ſa réſolution. La Reine
fon Epouſe à qui ce Peuple étoit ſou-
verainement odieux , travailloit de fon
côté à l'y affermir. Elle le preſſoit con-
tinuellement d'exécuter avec vigueur
ce qu'il avoit heureuſement commencé.
Abarbanel ſe vit forcé de céder à la
violence de l'orage qui accabla ſa Na-
tion. Conſtant dans les principes de ſa
Religion , il aima mieux partager le fort
miſérable de ceux d'entre ſes Frères
qui ,à ſon exemple , refuſerentd'abjurer
leur croyance , que de conſerver ſa
place àla Cour de Caſtille aux dépens de
La confcience. Bartolocci prend occa-
Diij
1
78 MERCURE DE FRANCE.
fion d'éclater encore en reproches con-
tre notre Rabbin qu'il taxe de s'y être
auſſi mal conduit ,qu'à celle de Portu-
gal. Il veut qu'Abarbanel ait contribué
plus que perſonne à ce baniſſement des
Juifspar la tyrannie qu'il exerçoit envers
les pauvres , par ſes ufures exceſſives ,
parſa vanitéinfupportable qui lui faifoit
ufurper les titres qui ne font dûs qu'aux
maiſons nobles d'Eſpagne , enfin par
fes diſcours injurieux à la Religion
Chrétienne dont il étoit l'ennemi dé-
claré. S'il falloit juger de ce Rabbin
fur la dépoſition incontestablementtrop
fuſpecte d'un homme qui ſe plaît à
le noircir , on ne pourroit le regarder
que comme un franc ſcélérat qui facri-
fioit tout àune ambition démeſurée , &
à une infâme cupidité.N'est-ce pas mon-
trer évidemment l'effet de la paffion la
plus mépriſable , que de s'abandonner
à des accufations de cette nature ſans
avoir des preuves poſitives de ce qu'on
avance. Je ne crains pas de dire que
c'eſt précisément là le cas de Barto-
locci qui dans l'énonciation de ces
prétendus griefs , qu'une imagination
auffi fortement préoccupée que la
fienne étoit ſeule capable de réaliſer , a
plus confulté ſa haine particulière que
MARS. 1764.
79
les intérêtsde la vérité. C'eſt pourquoi
on ne doit pas avoir égard à ſes décla-
mations monachales. Abarbanel s'em-
barqua avec toute fa famille pour
l'Italie , & aborda à Naples , ( b ) où
- Ferdinandle bâtard régnoit alors. Il eut
le bonheur d'être bien accueilli de ce
Prince , à la Cour duquel il s'infinua
-par les mêmes voies qui l'avoient mis
en crédit à celles de Portugal & de
Caftille. Comme Ferdinand ſe piquoit
d'une politique raffinée , il ſcut en
adroit courtiſan ſe faire valoir auprès
de lui par les connoiffances qu'il avoit
été àportée d'y acquérir en ce genre.
Ce Monarque le prit en affection , &
l'employa avantageuſement dans les
affaires les plus ſecrètes & les plus dif-
ficiles du Gouvernement. La mort
ayant enlevé Ferdinand peu de temps
après qu'Abarbanél ſe fut établi dans
ſa Capitale , Alphonse II. de ce nom
lui fuccèda l'an 1494. Notre Rabbin
eut également part aux hommes graces
de ce dernier à qui ſes ſervices ne
furent pas moins agréables , qu'ils l'a-
voient été à ſon prédéceſſeur. Il re-
cueilloit tranquillement le fruit de fa
(b ) Abarban. loco fuprà citato & præfat.Com-
mentar. in Libr. Deuteronom.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
faveur, lorſque la fortune qui n'étoit
-pas encore laſſe de le perfécuter lui
préparoit un nouveau ſujet d'affliction.
On auroit dit qu'elle ne ſe plaiſoit
jamais plus à lui nuire , qu'au moment
qu'elle paroiſſoit le favorifer davan-
tage. Charles VIII. Roi de France en-
treprit la conquête du Royaume de
Naples , auquel il prétendoit en confé-
quence des droits fur ce Pays que
Charles Comte du Maine héritier de
René d'Anjou avoit cédés à Louis XI.
Ily entra à la tête d'une Armée nom-
breuſe & s'empara des principales pla-
ces fans trouver aucune réſiſtance.
Alphonse conſterné de la rapidité du
progrès de ſes Armes , & ne ſe ſentant
pointaffez fort pour s'y oppoſer , aban-
donna Naples à la difcrétion duvain-
queur. Il s'enfuit en Sicile , où le ſuivit
Abarbanél qui demeura fidéle à fon
Prince , au milieu des revers qui le dé-
pouilloient de ſes états & de fes richef-
Tes. Ils firent l'un & l'autre leur réſiden-
ce à Meffine. Nicolas Antonio s'est
mépris en marquant dans l'appendice
de fa Bibliothéque d'Eſpagne , que
notre Rabbin fit le trajet de la Sicile
avec Ferdinand qui avoit été déthrôné
T
MARS. 1764.
81
par les François. ( c) Cela regarde uni-
quement Alphonse ; le premier de ces
Monarques ayant ceffé de vivre un an
avant l'arrivée de Charles en Italie.
Alphonse ne ſurvécut que de quelques
mois à la perte de ſa Couronne. Suc-
combant fous le poids de ſes malheurs ,
il mourut l'an 1495. Abarbanel qu'au-
cun motif ne retenoit plus dans cette
Iſle ſe retira à Corfou , où il ne s'ar-
rêta pas longtemps ; car il repaſſa
l'année ſuivante en Italie. Il fixa ſon
domicile à Monopoli dans la Pouille
pour être à couvert des inſultes des
François,dans la retraite qu'elle lui of-
frit. Il compoſa divers écrits pendant
ſon ſéjour en cette Ville , où il reſta en-
viron ſept ans. ( d) Il eut enſuite occa-
ſion d'aller à Veniſe , ou ſon Fils Jofeph
l'accompagna , pour concilier quelques
différends furvenus entre les Magiftrats
de cette République , & le Roi de
Portugal au ſujet du commerce des
Epiceries. ( e ) Il ſe conduiſit avec beau-
coup de prudence & d'habilité dans cet-
( c ) Nicol. Anton.
Biblioth. Hifpan. Ap-
pend. Tom. II. pag. 686.
(d) Vide præfation. I. Libri quem Abarbanel
infcripfitMaaianei Jefchouahfol. 3 .
(e) Ibidem fol. 4.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
te négociation qu'il termina au gré des
Puiſſances quiy étoient intéreſſées : ce
qui le mit auprès d'elles en grande répu-
tation. ( e ) Auſſi eut-il la fatisfaction
d'en acquérir l'eſtime & la faveur. Il
acheva le reſte de ſes jours en cette
Ville qui fut le terme de ſes voyages ,
& mourut l'an 1508. dans la 71°. an-
née de ſon âge. Tel fut le cours d'une
vie marquée alternativement par des
honneurs éclatans&par une longue ſuite
de diſgraces ; & c'eſt prèſque toujours
là le fort qu'éprouvent ceux qui , com-
me Abarbanél , ambitionnant trop la
poffeffion des dignités & des richefſes ,
s'attachent au ſervice des Grands dans
l'eſpérance de ſe la procurer. Les Prin-
cipaux des Juifs célébrerent avec beau-
coup de pompe ſes funérailles , aux-
quelles affiftérent même pluſieurs No-
bles Vénitiens. On tranſporta fon corps
à Padoue , & on l'enterra dans un an-
ciencimetièrequi étoit hors de la Ville ,
& qui appartenoit aux Juifs. R. Juda
Menz qui avoit été Recteur de leurAca-
démie , y fut placé auprès de ſon ami
Abarbanel , auquel il ne ſurvécut pas
huitjours. Ce cimetière ayant été en-
(f) Menaffeh Ben. Ifrael. Spes Ifrael. pag. 91 .
MARS. 1764.
83
tièrement ruiné pendant le Siége que
cetteVille fouffrit en 1509 , devint de-
puis in chemin pavé; de forte qu'on
ne peut plus reconnoître actuellement
le lieu de la Sépulture de ces deux Rab-
bins. ( g ) Abarbanéllaiſſa trois Fils Ju-
da, Jofeph & Samuel. L'aîné vulgaire-
ment connu ſous le nom de Leon l'He-
breu , Auteur des Dialogués de l'A-
mour, a été grand Philofophe & ha-
bile Médecin. Il s'eſt encore diftingué
par fon talent pour la Poëfie , & il a
fait pluſieurs Vers à la gloire de celui
à qui il devoit le jour. Jofeph partagea
la bonne & la mauvaiſe fortune de ſon
Père juſques à ſa mort Samuel le plus
jeune des ſes Frères paſſe pour avoir
été plus ſçavant qu'eux & même qu'A-
barbanel fon Père , s'il en faut croire
Bartolocci qui me paroît avancer ce
fait bien gratuitement. (h) Au moins
c'eſt ce que ne diſent point ceux d'entre
les Ecrivains Juifs qui font entrés dans
quelque détail fur ce qui concerne notre
Rabbin , & fa famille. Aboab vante à la
vérité le ſçavoir de Samuel. ( i) Mais
:
( g ) Præfatio 1. Maaianei Jefchouah fol. 4
( h ) Bartolocci Bibl. Rabb. P. III. pag. 881 .
(i) Jm. Aboab Nomologia P. II. cap. 27. pag.
327.
D vj
:
84 MERCURE DE FRANCE .
il n'attribue au Fils aucune fupériorité
ſur le Père à cet égard. D'ailleurs nous
n'avons du premier aucun ouvrage qui
justifie l'opinion , que Bartolocci vou-
droit qu'on en prît. Il ne l'a proba-
blement eue qu'en faveur du Chriſtia-
niſme qu'on prétend que ce Juifem-
braſſa à Férrare , où il reçut au Baptême
le nom d'Alphonse qui étoit celui du
Duc qui lui fit l'honneur d'être fon
Parrain. La requête qu'il préſenta à ce
ce ſujèt ſous le Pontificat de Jules III.
au Cardinal Sirlet Protecteur des Neo-
phytes , fe conferve manufcrite dans
laBibliothéque du Vatican. ( k ) Cepen-
dant le filence profond qu'Aboab garde
fur la converfion de Samuel, fait dou-
- ter de ſa publicité dans tous les lieux où
:
les Juifs font diſperſés ; à moins qu'on
ne croye qu'il l'a diffimulée de deſſein
prémédité. Mais il eſt plus vraiſembla.
ble, qu'elle n'eſt point venue à ſa con-
noiffance , à en juger par les grands
éloges qu'il prodigue àce Fils d'Abarba-
nél. Illeslui eûtdonnésavecplus de réſer-
ve , ſi en effet il eût ſçu que celui-ci avoit
abjurélaReligionde ſesPères. Il n'arrive
guères aux Juifs de parler favorable-
(k) Vide Catalog. Bibliothe. Vatican fub. n.
6415. pag. 191.
MARS. 1764.
85
ment de leurs Apoſtats , dont au con-
traire ils s'efforcent de flétrir la mé-
moire , quelque irréprochable qu'elle
pût être. Aboab nous apprend que la
femme que Samuel Abarbanél avoit
épousée , ne lui cédoit pas en mérite.
Elle s'appelloit Benvenida de fon nom
de famille , & elle réuniſſoit aux vertus
de ſon ſéxe les avantages de l'eſprit ,
qui étoient encore relevés par beau-
coup de prudence , de grandeur & de
fermeté d'âme. D. Pedre de Toléde
Vice-Roide Naples , auprès de qui Sa-
muél fut fort en crédit, conçur pour
elle une eſtime ſi particulière , qu'il ne
balança point à confier à ſes ſoins l'é-
ducation de ſa Fille Léonor. Aboab
ajoute que celle
ci ayant été depuis
mariée à Come de Médicis Grand-Duc
de Toſcane , faiſoit gloire en toute
occafion de régler ſa conduite ſur les
inſtructions qu'elle avoit reçues dans
fon enfance de D. Benvenida qui de-
meuroit alors à Ferrare. Auſſi ne dé-
daignoit-elle pas de la nommer ſa Me-
re , la reſpectant comme telle , & la
traitant avec toutes fortes de dif-
tinctions. ( 1 ) Ces circonstances déno-
tent affez que Samuel Abarbanel &
(1 ) Aboab locofuprà citato.
86 MERCURE DE FRANCE.
ſa femme avoient dès-lors une diſpoſi-
tion prochaine à ſe faire Chrétiens ;
n'étant guères croyable , que le Vice-
Roi ſe fût avisé de donner à fa Fille
une Gouvernante qui eût perſéveré
dans ſon attachement à une Religion
différente de la fienne. Notre Samuel
étoit puiſſamment riche , & quand il
abandonna le ſéjour deNaples l'an 1540,
il emporta avec ſoi
و
au rapport de
David Gantz, la valeur de plus deux
cens mille écus. (m )La famille desA-
barbanels ſubſiſtoit encore avec quel-
que éclat du temps de Daniel Levi de
Barrios , qui compte un Jofeph Abar-
banél avec Ménaſſéh ſon Frère & Jo-
nas Fils du dernier , au nombre des
membres de l'Ecole Fſpagnole , que les
Juifs ont à Amſterdam ſous le nom
de Cether Thorah, ( n)
Après avoir vu notre Ifaac ſe pro-
duire dans les Cours des Princes par
fes talens politiques , qui l'y firent
revêtir d'emplois importans, nous al
lons le confidérer en qualité d'Ecrivain
الله
( m )R. David Ganz. Zemach David adann.
$300. pag. 152. ex version. Latin, G. Vortii.
(n) Dan. Lev. de Barrios Defcript. Cether
Thorah. pag. 9. Vide Christ. Wolf. Biblioth.
Hebra . Tom. III. pag. ispy
λονδία ( 1 )
MARS. 1764.
87
qui s'eſt rendu célébre par les produc-
tions de ſa plume. Elles lui ont mérité
un des premiers rangs parmi les Doc-
teurs de ſa Nation. Auſſi les Juifs
s'empreſſent-ils à lui déférer le titre
d'homme Illuſtre ,de ſcavant & d'in-
comparable Théologien. (o ).On l'égale
au fameux Maimonide. Quelques-uns
même n'hésitent point à le lui préférer.
On doit convenir qu'à un eſprit net
& pénétrant , il joignoit une imagina-
tion vive & féconde qui étoit fou-
tenue d'une élocution abondante &
aifée. Né naturellement laborieux , il
fe livroit à l'étude avec une ardeur in-
fatigable. Il eſt étonnant même qu'un
homme dont la vie a été alternative-
ment engagée dans le tumulte du grand
monde , dans l'embarras des affaires
&dans les chagrins de l'éxil , ait encore
pû trouver le temps de s'y appliquer.
Il écrivoit avec une ſi grande facilité
que peu de jours lui fuffifoient pour
commenter quelques Livres de l'Ecri
( 0) Salom. Ben Virg. Schebet Jehoudahfol.44,
feu319 exversion. Gent.Azarias Meor Enajimfol.
139. Dav. Ganz. Zemach David. P. I. fol. 61 .
EditHebr.feu pag. 150. ex Verf. Vorst. Menaffeh
Ben Ifraelde creation. Problem. I. page 2. &Pro-
blem. XII. page 50. Aboab. Nomolog.pag. 326.
88 MERCURE DE FRANCE.
ture Sainte. De - là cette multitude
d'ouvrages qu'il a composés. ( p ) M.
Maius a pris ſoin de recueillir à la ſuite
de l'abrégé de la vie qu'il a donné de
ce Rabbin , les Jugemens que les
Sçavans de diverſes Communions en
ont portés. ( q ) Ils lui font générale-
ment affez favorables , ſurtout en ce
qui concerne l'explication du Texte
Sacré: c'eſt auſſi dans cette partie qu'il
s'eſt principalementdiftingué. Ses Com-
mentaires ſont ſans contredit ce qu'il a
fait de plus conſidérable ; & il paffe
avec raiſon pour un des meilleurs in-
terprétes Juifs. M. Simon veut que ce
foit celui dont on peut le plus profiter
(p ) Bartolocci ( Biblioth. Rabbin. P. III.
pagg. ) & M. Wolff. ( Biblioth. Hebra. Tom.
I. pagg. 629 , 639. ) ont donné la notice des
Ouvrages de notre Rabin , à laquelle ils ont joint
le dénombrement des différentes Editions qui s'en
fontfaites. Aleuréxemplej'en ai dreſſé le Catalo-
gue qui auroit paru à la fuitede la vie d'Abar
banel , fi je n'étois perfuadé que les détails qui
réſultent de ce genre de travail nefont guères de la
compétence du Mercure. C'est pourquoije lefupprime
ici , & je lui réſerve une placeplus convenable.
(9 ) Vide pag. 20 &feqq. Vita Abarbanelis
fubjunctaPræconi Salutis quemV. C. Latine ver-
fit, & Francof. ad mæn. 1712. edidit.
: MARS. 1764.
89
pour l'intelligence de l'Ecriture. ( r ) Sa
Méthode eſt à quelques égards ſembla-
ble a celle de Toftat , de qui il paroît
avoir lù les Commentaires ſur la Bible.
Il forme , comme cet Evêque Eſpa-
gnol , pluſieurs queſtions ſur le Texte
quil explique. Il déploye d'ordinaire
beaucoup de ſagacité dans la maniére
de les réfoudre. Cependant nous ne
diſconviendrons pas qu'il ne ſe ſoit
trop plu à les multiplier. Il y en a quel-
ques-unes qui bien loin d'être de la
moindre utilité , ne ſont propres qu'à
embaraſſer l'eſprit des Lecteurs par les
doutes qu'elles y font naître. Il apporte
toute fon application à éclaircir les en-
droits difficiles & obfcurs des Livres
Saints , à découvrir la liaiſon & les
rapports des Hiſtoires & des Prophéties
qu'ils contiennent , & à marquer la
fignification , & la force des mots Hé-
breux.
Il s'écarte rarement du ſens
Grammatical. Il ne lui arrive guères
non plus d'abandonner le ſens littéral
auquel il eſt fort attaché. Il s'efforce
même de l'établir dans des occafions
où la plupart des Rabbins qui l'ont
précédé ſe ſont retranchés dans l'Al-
(r ) Simon Histo. Critiq. du.V. Teftam. Liv
III. Chap. 6. page 380.
90 MERCURE DE FRANCE.
légorie , pour n'avoir pu trouver une
interprétation conforme à la Lettre du
Texte de l'Auteur inſpiré.
Il péche
quelquefois par trop de fubtilité , qui
le porte à raffiner ſur l'explication des
autres Commentateurs de ſa Nation.
Quelque reſpect qu'il ait pour l'autorité
de ſes Maîtres dont il rapporte fré-
quemment les opinions
,
elle ne lui
impoſe point juſques à les admettre
ſans un mûr examen. Il les appuie ou
les combat , felon qu'elles lui femblent
vraies ou fauſſes. Le plagiat dont quel-
ques-uns d'entre eux font coupables ,&
les autres fautes qu'ils peuvent avoir
commifes n'échappent point à ſa cen-
fure. Il propoſe ſon ſentiment avec une
entière liberté,&il eſt fertile en conjectu-
res qu'il hafarde trop volontiers. Enfin
il étaledans tout ce qu'ildit une grande
érudition Juive. Celle même qui s'ac-
quiert par la lecture des Auteurs pro-
fanes ou Chrétiens , n'eſt pas pour lui
un objet tour-à-fait étranger. Il cite
ſouvent Platon & Ariftote. Ildifpute
furtout contre le dernier de ces Phi-
loſophes fécond en paradoxes qui favo-
Tiſent l'irréligion. Le P. Souciet croit
avoir remarqué des paſſages de Pline :
MARS. 1764 .
91
produits par notre Rabbin . ( s ) Mais
c'eſt une obſervation que nous ne pré-
tendons point garantir. Abarbanél al-
légue en divers endroits de ſes Com-
mentaires S. Jérôme & S. Augustin ,
foit qu'il eût feuilleté quelques écrits
de ces Pères , ou ce qui est plus vrai-
ſemblable , qu'il tînt ce qu'il en rap-
porte , de Nicolas Lyre & de Paul
de Burgos , dont il avoit lu les anno-
tations fur l'Ecriture. Ilne fait aucune
difficulté de ſuivre quelques-unes de
leurs explications , & il réfute celles
qui ne s'accordent point avec ſes pré-
jugés.Au reſte ces allégations ſuppoſent
qu'il avoit quelque teinture de la
Langue Latine. Fier des connoiffances
qu'il avoit puiſées dans la Philofophie
minutieuſe qui régnoit de ſon temps ,
& qu'il entendoit affez bien , il affecte
de charger de raiſonnemens Métaphyfi-
ques les diſcuſſions où il entre. De-là
leur prolixité qui rebute autant qu'elle
ennuie. Aufſi ſon ſtyle qui a d'ailleurs
le mérite de la pureté & de la clarté ,
eſt infiniment diffus , & abonde en
répétitions faftidieuſes. C'eſt probable-
ment pour cela que Jonas Salvador
(s) Souciet Recueil de Differtat. Critiq. fur
des endroits difficiles de l'Ecriture Sainte,pag 4.
92 MERCURE DE FRANCE.
Juif de Pignerol , avec qui M. Simon
étoit en relation , avoit coûtume de
Pappeller un pur compilateur & un
babillard. ( t ) Il ſe montre par-tout
zélé défenſeur des Dogmes , & des
pratiques de ſa Religion. Son entêre-
ment pour les prétendues prérogatives
de ſa Nation lui a fait adopter mille
idées chimériques & extravagantes
fur ce qui peut y avoir rapport. Mais
le défaut le plus eſſentiel qui choque
dans ſes Commentaires & dans ſes
Traités Théologiques , c'eſt ſon achar-
nement à y invectiver contre le Chrif-
tianiſme , & contre ſon divin Inſtitu-
teur. Toutes les fois que l'occaſion ſe
préſente d'en attaquer les principes ,
il la ſaiſit avidement , ſans garder aucu-
ne meſure. S'il ne diſſimule pasdans ſes
controverfes avec les Chrétiens les
raiſons ſur lesquelles ceux-ci fondent
la verité de leur créance , il les énerve
autant qu'il lui eſt poffible , & il tron-
que leurs objections contre le Judaïfme
pour y répondre avec plus de facilité.
Les Juifs ſont perfuadés qu'il les a
• ruinées de fond en comble. Il leur eft
libre de ſe repaître de ce triomphe
(t) Simon , Lettres Choifies Tom, III. pag. II
Edit. de la Marti,
MARS. 1764.
93
imaginaire. Ce qu'il ya de certain ,c'eſt
que les efforts d'Abarbanel ſervent à
prouver la foibleſſe de ſa cauſe. Ce
quifait le plus de peine à Bartolocci,
ce font les termes outrageans & in-
jurieux (dans lesquels il parle du Pape
&du Clergé. Il eſt ſans doute indigne
d'un homme raisonnable de ſe livrer à
des emportemens qui dégradent ſon
caractère. Nous ne voulons point juſti-
fier Abarbanel fur ce point. Cependant
à juger des choſes humainement , on
nedoit pas s'étonner qu'il en ait fi mal
ufé a l'égard du Clergé. Il ſçavoit que
c'étoit par ſes brigues & par fon crédit ,
qu'il avoit été dépouillé des dignités
&des richeſſes qu'il avoit poſſédées à
la Cour de Portugal. Il n'ignoroit pas
non plus que le banniſſement général
de ſa Nation de tous les Etats de D.
Ferdinand , & de D. Jean , étoit l'effet
de ſes preffantes ſollicitations auprès
de ces Princes. Il lui imputoit donc
tous les malheurs dans leſquels cet
éxil l'avoit précipité , ainſi que ſes
Frères. La haine implacable qu'il nour-
riffoit au fond du cœur contre les Mi-
niftres de l'Eglife Romaine avoit confé-
quemment ſa ſource dans un motif
perfonnel. Penſe-t-on qu'un Juif que
94 MERCURE DE FRANCE.
les préjugés de ſa religion avoient ac-
coutumé dès l'enfance à regarder de
mauvais œil celle qui s'eſt établie ſurles
ruines de la fienne
,
ait été capable
d'avoir des ménagemens envers des
gens qui avoient ſoulevé les Puiffances
contre ſaNation.Les chagrins qu'il avoit
éprouvés dans le cours & à la fuite
de ces révolutions fi funeſtes à ſon am-
bition , n'avoient pas peu contribué à
aigrir fon humeur. Ayant réſolu de ſe
venger par quelque voie que ce fût
de ceux qui les lui avoient ſuſcités ; il
n'a cru pouvoir mieux fignaler fon
averſion , qu'en les diffamant dans ſes
écrits qui portent prèſque tous l'em-
preinte des traits de ſa colère &de fon
indignation. Il n'auroit pas dû laiſſer
prendre un fi fort empire au reſſentiment,
que lui cauſoit le ſouvenir des perfécu-
tions que ſes Frères avoient fouffertes ,
& auxqu'elles il n'avoit pas eu une
médiocre part. Si les mouvemens im-
pétueux de ſa bile n'euffent point
offuſqué les facultés de ſon âme , il
auroit reconnu qu'il y a de l'injuftice
à médire d'une Religion , à cauſe des
abus qu'en peuvent faire ceux qui la
profeffent , & des excès auxquels les
emportent l'intolérance & l'eſprit de
MARS. 1764.
95
domination. Mais on n'est équitable
qu'autant qu'on agit fans paffion. Cette
conduite ſi rare parmi les perſonnes qui
ſe parent, du beau nom de Philofo-
phes , l'eſt encore plus parmi les
Théologiens. Il fuffit qu'ils soient de
différens partis pour les voir ſe décrier
les uns les autres avec fureur; l'on ſçait
affez que la modération n'eſt guères
le partage de ces Meſſieurs , quoique
par état ils duffent en donner l'exemple
au reſte des hommes. Si Bartolocci ſe
plaint de ce que les Juifs ſont dans
l'habitude de remplir les Livres qu'ils
publient d'invectives contre les Chré-
tiens , ces derniers & lui en particulier
ufent largement à leur tour du droit de
repréfailles , à l'égard des membres de la
Synagogue. Encore font-ils moins ex-
cufables ; puiſque l'Evangile qui re-
commande les devoirs de la charité mê-
me envers ſes ennemis , leur défend ex-
preſſément de rendre injures pour inju-
res. C'eſt un précépte qu'il feroit à
propos que bien des gens euſſent de-
vant les yeux. On ne verroit pas tant
de libelles diffamatoires ſe répandre
hardiment dans le Public.
Fermer
4153
p. 96-104
LETTRE de M. LE BRUN, Secrétaire des Commandemens de S. A. S. Monseigneur le PRINCE DE CONTY, à M. DE LA PLACE, sur la nouvelle Edition des Oeuvres de M. de Sivri, imprimées chez Barbou, d'un très-joli caractère, & qui se vendent chez Panckoucke, Libraire, rue & à côté de la Comédie Françoise.
Début :
IL FAUT convenir, Monsieur, que dans la foule de nos Brochures littéraires, [...]
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. LE BRUN, Secrétaire des Commandemens de S. A. S. Monseigneur le PRINCE DE CONTY, à M. DE LA PLACE, sur la nouvelle Edition des Oeuvres de M. de Sivri, imprimées chez Barbou, d'un très-joli caractère, & qui se vendent chez Panckoucke, Libraire, rue & à côté de la Comédie Françoise.
LETTRE de M. LE BRUN, Secrétaire
des Commandemens de S. A. S. Monseigneur
le PRINCE DE CONTY, à
M. DE LA PLACE, sur la nouvelle
Edition des Oeuvres de M. de Sivri, imprimées
chez Barbou, d'un très-joli
caractère, & qui se vendent chez Panckoucke,
Libraire, rue & à côté de la
Comédie Françoise.
IL FAUT convenir, Monsieur, que
dans la foule de nos Brochures littéraires,
il en eſt bien peu qui ſoient faites pour
honorer longtemps notre Littérature. La
raiſon en eſt ſimple; c'eſt qu'il en eſt peu
où régne ce goût précieux de la docte
Antiquité , qui ſeul peut rendre un Ou-
vrageimmortel. Ileſtplus faciledemé-
priſer les Anciens que de les atteindre :
c'eſt le parti le plus commode que pren-
nent la plupart de nos jeunes Auteurs.
Selon eux , il ne s'agit plus d'étudier pro-
fondément ſon art ; mais de ſe faire une
cabale qui vous ſuppoſe des talens , &
vous diſpenſe d'en avoir. Plus jaloux de
ravir des applaudiſſemens que d'obtenir
des
:
MARS. 1764.
97
des fuffrages , ils préférent les lueurs
d'une célébrité paſſlagère à l'éclat d'un
nom vraiment durable. De-là ce flux &
ce reflux de petites réputations précoces
qui ſe croifent, fe choquent & s'effa-
cent fans retour : de-là ces monftres
dramatiques prèſque honteux de leurs
ſuccès énormes , ces Tragédies panto-
mimes où le tumulte des ſcènes , l'appa-
reil des décorations , le preſtige des Ac-
teurs remplacent , à ce qu'on croit , la
Poëfie , l'Intérêt & le Sentiment.
De-là ces Comédies ambiguës où le
rire & les pleurs ſe rendent mutuelle-
ment ridicules ; ces Odes ſans feu , ſans
verve , ſans ſtyle , ſans génie , qui fe-
roient bâiller Horace & Malherbe ; ces
Romans fans idées , ſans caractères
,
ſans vraiſemblance & fans fin ; ce dé-
luge d'Héroïdes faftidieuſes qui font les
premiers bégayemens de nos jeunes
Poëtes : enfin ces ramesde Feuilles pré-
tendues critiques , où la baſſe envie ſe
mêle à la plus lourde ignorance.
Eh! quel temps fut jamais plus fertile en ſots
Livres ?
La lecture des Œuvres de M. de Sivri
vous convaincra, Monfieur, qu'au moins
E
98 MERCURE DE FRANCE.
cejeuneAuteura marchédansles bonnes
routes. Amoureux des Anciens & de la
belle Nature , il a cru que les admirer &
les ſuivre , c'étoit pouvoir prétendre à
quelques ſuccès. Sûr de la bonté de ces
principes , ildéclare généreuſement qu'il
n'implore point ſes Lecteurs. Sije mé-
rite, dit-il, leurs fuffrages , ils me les ac-
corderont ,fût-ce malgré eux. Sij'enfuis
indigne, en vain obtiendrois-je pour un
instant leurs éloges ; les cenfures de la
Poftéritésçauroient un jourme remettre à
ma place.... Quiconque eft dans le cas
demendier lafaveur, dès-lors même n'en
mérite aucune. C'est ainſi que l'Auteur
parle dans ſon Avant-propos. Vous m'a-
vouerez , Monfieur , qu'un Livre qui
s'annonce avec cette noble vigueur mé-
rite quelqu'attention.
Briféis , première Tragédie de l'Au-
teur , ſe préſente à la tête du Recueil.
Elle futjouée en 1759 , & reçut de juſtes
applaudiſſemens. Ony trouva de la cha-
leur dans les ſentimens , de la nobleſſe
dans les caractères , de la rapidité dans
le dialogue , & quelque choſe de ce
tour Racinien qui diſtinguera toujours
M. de Sivri de ſes rivaux dans la carrière
tragique. Le quatrième Acte ſur - tout
offre de très-beaux momens.
re
MARS. 1764.
99
Quepouvoit-ondefirer de plus dansun
fijeuneAuteur?Quelle audace que d'em-
braffer prèſque toute l'Iliade dans une
ſeuleTragédie! Le plan eſt hardi, vaſte,
& trop vaſte peut-être. Il étoit à craindre
d'éffleurer ce qu'Homère approfondit , &
de raccourcir trop les grands objets de
l'Iliade. Mais avec quelle adrefſſe le jeune
Auteur a ſçu les réunir par un trait d'in-
vention qui ſeul met enjeu tous ſes ca-
ractères ! Peut- être quelques perſonnes
s'étonnèrent-elles de voir Priam fi long-
temps en ſcène avec Achille , & difcuter
des intérêts politiques avec le meurtrier
de fes fils. Auſſi Homère ne le conduit
dans la tente d'Achille, que pour rede-
mander les reſtes du malheureux Hector:
Scène touchante & pathétique , que M.
de Sivri n'a pas manquée dans ſon cin-
quième Acte. C'eſt-là qu'il met dans la
bouche de Priam ces beaux vers d'im-
précation,dont le modèle eſt dans Ho-
mère , & que tous les Poëtes , Catulle ,
Virgile , le Taffe, &c , fe font fait gloi-
d'imiter. Comme ces objets de
comparaifon fervent aux progrès du
goût , il ne fera pas inutile de les rappro-
cher ſous les yeux du Lecteur. Dans
Catulle , Ariane dit à ſon parjure Thésée :
Quænam te genuitſolafub rupe Leæna?
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Quod mare conceptum ſpumantibus expuitundis ?
Quæ Syrtis , quæ Scylla rapax , quæ vaſta Cha-
rybdis ,
Talia qui reddis pro dulcipremia vitâ ?
Vers fi énergiques & fi beaux que Vir-
gile même , qui les avoit ſous les yeux ,
n'a pu les égaler par ceux-ci que pro-
nonce Didon , au quatriéme Livre de
l'Eneide.
Nec tibi diva parens genuit , necDardanus auctor
Perfide, fedduris genuit te cautibus horrens
Caucafus , Hircanæque admorunt ubera tigres.
Voici maintenant l'imprécation que M.
de Sivri met dans la bouche de Priam
contre le barbare Achille , qui vient
d'immoler Hector, & de le traîner à fon
char.
Toi , le ſang de Pélée , ou celui de Thétis !
Opprobre des Héros , non tu n'es point leur fils.
Le flambeau de la Rage éclaira ta naiſſance ,
LaHaine te reçut des mains dela Vengeance;
Les flancs del'Hydre affreuſe, ou le Styx en fureur
Te vomirent au jour , pour en être l'horreur.
O menſtre ! ...
Combien ces beaux vers , pleins de cha-
leur, de force& de Poësie , font-ils fu-
MARS. 1764.
ΙΟΙ
périeurs à ceux d'une autre Tragédie :
Non, tu n'es pas le ſang des Héros nides Dieux :
Au milieu des rochers , tu reçus la naiſſance ;
Unehorrible lionne allaita ton enfance ,
Et tu n'as rien d'humain , &c.
Mais que fera-ce ſi l'on compare à cet
heureux morceaude l'AuteurdeBriféïs,
cet endroitd'une Héroïde aſſez récente ,
où l'on a cru traduire le Taſſe de cette
manière ?
Non, tu n'es point le filsde la belle Sophie ;
Non , ne te vante point de lui devoir la vie.
Le Caucaſe , au milieu des neiges , des glaçons ,
Te conçutdans la nuit de ſes antres profonds.
Il y a la même différence entre ces vers
& ceux de M. Sivri , qu'entre la Phèdre
de Pradon & celle de Racine.
Je ne dirai qu'un mot de l'Appel au
petit nombre , ou Procès de la multitude
qui fert de Préface à l'Ajax. Cette Bro-
chure parut vive. On la taxa de nouveau-
té audacieuſe ; faute de ſçavoir que tous
les grands Hommes avoient dit & pen-
ſé la même chose. En effet , ce n'eſt
qu'un fidèle commentaire de cette pen-
fée d'Horace.
Neque te ut miretur turba labores,
Contentuspaucis lectoribus.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
de forte qu'on ne peut blamer l'Appel
au petit nombre , fans blâmer auſſi les
vers d'Horace. L'alternative eft emba-
raſſante.
Vous ſçavez , Monfieur , le deſtin
d'Ajax; mais vous ſçavez auſſi qu'une
Pièce bien écrite ne tombe jamais , du
moins aux yeux de quiconque ſçait lire.
Ajax même en eſt la preuve. Il eſt cer-
tain que le filence du cabinet vangera
M. de Sivri des tumultes du Parterre.
Les gens de goût reconnoiſſent dans
ce Drame, de vraies beautés.Efthern'eſt
point théâtrale à notre égard ; il ſe
pourroit bien qu'Ajax fût dans le même
cas qu'Efther.
La diſpute des armes d'Achille , ſujet
que la Grèce entière eût applaudi , n'eſt
peut-être pas affez intéreſſante pour des
François frivoles & légers ; peut - être
auſſi le rôle de Penthéfilée ne s'offre-t-il
pas dans un jour affez favorable. C'eſt
par une ſévérité de goût bien rare dans
un jeune Auteur, que M. de Sivri s'eft
défendu le rôle de Memnon , qui né-
ceſſairement auroit produit des ſituations
très-vives,& qui ſurtout eút mis enjeu le
caractère de Penthéfilée. Mais il craignit
de trop détourner du principal objet.
Racine s'eſt pourtant permis le rôle
MARS. 1764 .
103
d'Eriphile dans ſon Iphigénie en Au-
lide ; &, fans ce caractère épiſodique ,
ſa Tragédie , plus correcte en effet , eût
manqué à la première des régles , qui eſt
celle de plaire. Il faut être juſte : le rôle
d'Ulysse dansAjax eſt un des plus beaux
peut-être que nous ayons au Théâtre.
Aglaé, petite Pièce en un Acte , dans
legenre gracieux, eft ingénieuſe & tou-
chante. On lit à la tête cette heureuſe
Epigraphe , imitée de Térence.
S'il eſt quelqu'un qui cherche àſatisfaire
L'homme éclairé , non l'aveugle vulgaire,
Je le tiens ſage, & je veux aujourd'hui ,
Pour le vrai goût , me liguer avec lui.
Je ne dirai rien de la Traduction de
pluſieurs Poëtes Grecs , Anacreon , Sa-
pho , Bion , Moschus , Tyrthee , &c.
dont M. de Sivri nous donne une ſe-
conde Edition dans ce Recueil. Ces dif-
férens morceaux ſont déja connus avan-
tageuſement du Public. L'Auteur ſçait
mieux que perſonne combien il étoitdif-
ficile , & même impoffible , de rendre
toutes les grâces, les délicateſſes , & les
faillies ingénues d'un Poëte tel qu'A-
nacreon. Ce qu'on peut affurer , fans
crainte d'être contredit , c'eſt que la
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
Traduction de M. de Sivri eſt infiniment
ſupérieure à toutes celles qui l'ont précé-
dée. Tel eſt , Monfieur , cet eftimable
Recueil , qui mérite certainement de te-
nir une place diſtinguée dans la Biblio-
thèque des Gens de goût.
J'ai l'honneur d'être , &c.
des Commandemens de S. A. S. Monseigneur
le PRINCE DE CONTY, à
M. DE LA PLACE, sur la nouvelle
Edition des Oeuvres de M. de Sivri, imprimées
chez Barbou, d'un très-joli
caractère, & qui se vendent chez Panckoucke,
Libraire, rue & à côté de la
Comédie Françoise.
IL FAUT convenir, Monsieur, que
dans la foule de nos Brochures littéraires,
il en eſt bien peu qui ſoient faites pour
honorer longtemps notre Littérature. La
raiſon en eſt ſimple; c'eſt qu'il en eſt peu
où régne ce goût précieux de la docte
Antiquité , qui ſeul peut rendre un Ou-
vrageimmortel. Ileſtplus faciledemé-
priſer les Anciens que de les atteindre :
c'eſt le parti le plus commode que pren-
nent la plupart de nos jeunes Auteurs.
Selon eux , il ne s'agit plus d'étudier pro-
fondément ſon art ; mais de ſe faire une
cabale qui vous ſuppoſe des talens , &
vous diſpenſe d'en avoir. Plus jaloux de
ravir des applaudiſſemens que d'obtenir
des
:
MARS. 1764.
97
des fuffrages , ils préférent les lueurs
d'une célébrité paſſlagère à l'éclat d'un
nom vraiment durable. De-là ce flux &
ce reflux de petites réputations précoces
qui ſe croifent, fe choquent & s'effa-
cent fans retour : de-là ces monftres
dramatiques prèſque honteux de leurs
ſuccès énormes , ces Tragédies panto-
mimes où le tumulte des ſcènes , l'appa-
reil des décorations , le preſtige des Ac-
teurs remplacent , à ce qu'on croit , la
Poëfie , l'Intérêt & le Sentiment.
De-là ces Comédies ambiguës où le
rire & les pleurs ſe rendent mutuelle-
ment ridicules ; ces Odes ſans feu , ſans
verve , ſans ſtyle , ſans génie , qui fe-
roient bâiller Horace & Malherbe ; ces
Romans fans idées , ſans caractères
,
ſans vraiſemblance & fans fin ; ce dé-
luge d'Héroïdes faftidieuſes qui font les
premiers bégayemens de nos jeunes
Poëtes : enfin ces ramesde Feuilles pré-
tendues critiques , où la baſſe envie ſe
mêle à la plus lourde ignorance.
Eh! quel temps fut jamais plus fertile en ſots
Livres ?
La lecture des Œuvres de M. de Sivri
vous convaincra, Monfieur, qu'au moins
E
98 MERCURE DE FRANCE.
cejeuneAuteura marchédansles bonnes
routes. Amoureux des Anciens & de la
belle Nature , il a cru que les admirer &
les ſuivre , c'étoit pouvoir prétendre à
quelques ſuccès. Sûr de la bonté de ces
principes , ildéclare généreuſement qu'il
n'implore point ſes Lecteurs. Sije mé-
rite, dit-il, leurs fuffrages , ils me les ac-
corderont ,fût-ce malgré eux. Sij'enfuis
indigne, en vain obtiendrois-je pour un
instant leurs éloges ; les cenfures de la
Poftéritésçauroient un jourme remettre à
ma place.... Quiconque eft dans le cas
demendier lafaveur, dès-lors même n'en
mérite aucune. C'est ainſi que l'Auteur
parle dans ſon Avant-propos. Vous m'a-
vouerez , Monfieur , qu'un Livre qui
s'annonce avec cette noble vigueur mé-
rite quelqu'attention.
Briféis , première Tragédie de l'Au-
teur , ſe préſente à la tête du Recueil.
Elle futjouée en 1759 , & reçut de juſtes
applaudiſſemens. Ony trouva de la cha-
leur dans les ſentimens , de la nobleſſe
dans les caractères , de la rapidité dans
le dialogue , & quelque choſe de ce
tour Racinien qui diſtinguera toujours
M. de Sivri de ſes rivaux dans la carrière
tragique. Le quatrième Acte ſur - tout
offre de très-beaux momens.
re
MARS. 1764.
99
Quepouvoit-ondefirer de plus dansun
fijeuneAuteur?Quelle audace que d'em-
braffer prèſque toute l'Iliade dans une
ſeuleTragédie! Le plan eſt hardi, vaſte,
& trop vaſte peut-être. Il étoit à craindre
d'éffleurer ce qu'Homère approfondit , &
de raccourcir trop les grands objets de
l'Iliade. Mais avec quelle adrefſſe le jeune
Auteur a ſçu les réunir par un trait d'in-
vention qui ſeul met enjeu tous ſes ca-
ractères ! Peut- être quelques perſonnes
s'étonnèrent-elles de voir Priam fi long-
temps en ſcène avec Achille , & difcuter
des intérêts politiques avec le meurtrier
de fes fils. Auſſi Homère ne le conduit
dans la tente d'Achille, que pour rede-
mander les reſtes du malheureux Hector:
Scène touchante & pathétique , que M.
de Sivri n'a pas manquée dans ſon cin-
quième Acte. C'eſt-là qu'il met dans la
bouche de Priam ces beaux vers d'im-
précation,dont le modèle eſt dans Ho-
mère , & que tous les Poëtes , Catulle ,
Virgile , le Taffe, &c , fe font fait gloi-
d'imiter. Comme ces objets de
comparaifon fervent aux progrès du
goût , il ne fera pas inutile de les rappro-
cher ſous les yeux du Lecteur. Dans
Catulle , Ariane dit à ſon parjure Thésée :
Quænam te genuitſolafub rupe Leæna?
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Quod mare conceptum ſpumantibus expuitundis ?
Quæ Syrtis , quæ Scylla rapax , quæ vaſta Cha-
rybdis ,
Talia qui reddis pro dulcipremia vitâ ?
Vers fi énergiques & fi beaux que Vir-
gile même , qui les avoit ſous les yeux ,
n'a pu les égaler par ceux-ci que pro-
nonce Didon , au quatriéme Livre de
l'Eneide.
Nec tibi diva parens genuit , necDardanus auctor
Perfide, fedduris genuit te cautibus horrens
Caucafus , Hircanæque admorunt ubera tigres.
Voici maintenant l'imprécation que M.
de Sivri met dans la bouche de Priam
contre le barbare Achille , qui vient
d'immoler Hector, & de le traîner à fon
char.
Toi , le ſang de Pélée , ou celui de Thétis !
Opprobre des Héros , non tu n'es point leur fils.
Le flambeau de la Rage éclaira ta naiſſance ,
LaHaine te reçut des mains dela Vengeance;
Les flancs del'Hydre affreuſe, ou le Styx en fureur
Te vomirent au jour , pour en être l'horreur.
O menſtre ! ...
Combien ces beaux vers , pleins de cha-
leur, de force& de Poësie , font-ils fu-
MARS. 1764.
ΙΟΙ
périeurs à ceux d'une autre Tragédie :
Non, tu n'es pas le ſang des Héros nides Dieux :
Au milieu des rochers , tu reçus la naiſſance ;
Unehorrible lionne allaita ton enfance ,
Et tu n'as rien d'humain , &c.
Mais que fera-ce ſi l'on compare à cet
heureux morceaude l'AuteurdeBriféïs,
cet endroitd'une Héroïde aſſez récente ,
où l'on a cru traduire le Taſſe de cette
manière ?
Non, tu n'es point le filsde la belle Sophie ;
Non , ne te vante point de lui devoir la vie.
Le Caucaſe , au milieu des neiges , des glaçons ,
Te conçutdans la nuit de ſes antres profonds.
Il y a la même différence entre ces vers
& ceux de M. Sivri , qu'entre la Phèdre
de Pradon & celle de Racine.
Je ne dirai qu'un mot de l'Appel au
petit nombre , ou Procès de la multitude
qui fert de Préface à l'Ajax. Cette Bro-
chure parut vive. On la taxa de nouveau-
té audacieuſe ; faute de ſçavoir que tous
les grands Hommes avoient dit & pen-
ſé la même chose. En effet , ce n'eſt
qu'un fidèle commentaire de cette pen-
fée d'Horace.
Neque te ut miretur turba labores,
Contentuspaucis lectoribus.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
de forte qu'on ne peut blamer l'Appel
au petit nombre , fans blâmer auſſi les
vers d'Horace. L'alternative eft emba-
raſſante.
Vous ſçavez , Monfieur , le deſtin
d'Ajax; mais vous ſçavez auſſi qu'une
Pièce bien écrite ne tombe jamais , du
moins aux yeux de quiconque ſçait lire.
Ajax même en eſt la preuve. Il eſt cer-
tain que le filence du cabinet vangera
M. de Sivri des tumultes du Parterre.
Les gens de goût reconnoiſſent dans
ce Drame, de vraies beautés.Efthern'eſt
point théâtrale à notre égard ; il ſe
pourroit bien qu'Ajax fût dans le même
cas qu'Efther.
La diſpute des armes d'Achille , ſujet
que la Grèce entière eût applaudi , n'eſt
peut-être pas affez intéreſſante pour des
François frivoles & légers ; peut - être
auſſi le rôle de Penthéfilée ne s'offre-t-il
pas dans un jour affez favorable. C'eſt
par une ſévérité de goût bien rare dans
un jeune Auteur, que M. de Sivri s'eft
défendu le rôle de Memnon , qui né-
ceſſairement auroit produit des ſituations
très-vives,& qui ſurtout eút mis enjeu le
caractère de Penthéfilée. Mais il craignit
de trop détourner du principal objet.
Racine s'eſt pourtant permis le rôle
MARS. 1764 .
103
d'Eriphile dans ſon Iphigénie en Au-
lide ; &, fans ce caractère épiſodique ,
ſa Tragédie , plus correcte en effet , eût
manqué à la première des régles , qui eſt
celle de plaire. Il faut être juſte : le rôle
d'Ulysse dansAjax eſt un des plus beaux
peut-être que nous ayons au Théâtre.
Aglaé, petite Pièce en un Acte , dans
legenre gracieux, eft ingénieuſe & tou-
chante. On lit à la tête cette heureuſe
Epigraphe , imitée de Térence.
S'il eſt quelqu'un qui cherche àſatisfaire
L'homme éclairé , non l'aveugle vulgaire,
Je le tiens ſage, & je veux aujourd'hui ,
Pour le vrai goût , me liguer avec lui.
Je ne dirai rien de la Traduction de
pluſieurs Poëtes Grecs , Anacreon , Sa-
pho , Bion , Moschus , Tyrthee , &c.
dont M. de Sivri nous donne une ſe-
conde Edition dans ce Recueil. Ces dif-
férens morceaux ſont déja connus avan-
tageuſement du Public. L'Auteur ſçait
mieux que perſonne combien il étoitdif-
ficile , & même impoffible , de rendre
toutes les grâces, les délicateſſes , & les
faillies ingénues d'un Poëte tel qu'A-
nacreon. Ce qu'on peut affurer , fans
crainte d'être contredit , c'eſt que la
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
Traduction de M. de Sivri eſt infiniment
ſupérieure à toutes celles qui l'ont précé-
dée. Tel eſt , Monfieur , cet eftimable
Recueil , qui mérite certainement de te-
nir une place diſtinguée dans la Biblio-
thèque des Gens de goût.
J'ai l'honneur d'être , &c.
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4153
4154
p. 161-163
LETTRE de M. DEJEAN, Maître en Chirurgie de Paris ; en réponse à celle de M. FLURANT, Maître en Chirurgie à Lyon, insérée dans le Mercure du mois de Mai 1763.
Début :
MONSIEUR, La description la plus exacte des parties & des [...]
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. DEJEAN, Maître en Chirurgie de Paris ; en réponse à celle de M. FLURANT, Maître en Chirurgie à Lyon, insérée dans le Mercure du mois de Mai 1763.
LETTRE de M. DEJEAN, Maître
en Chirurgie de Paris ; en réponse à
celle de M. FLURANT, Maître en
Chirurgie à Lyon, insérée dans le
Mercure du mois de Mai 1763.
MONSIEUR,
La description la plus exacte des
parties & des proportions d'un instrument
ne préſente pas toujours une
idée juſte de ſa forme ; je vais cepen-
dant éſſayer de vous fatisfaire à l'égard
de la curette propre à l'opération de la
taille ,dans le cas où la pierre ſe brife &
dont j'ai parlé dans le Mercure de Fé-
vrier dernier.
Cet inſtrument , comme je l'ai dit
reſſembleaffez en petit à une cuillere à
162 MERCURE DE FRANCE.
Plombier: il a une coquille, une tige ,
&un manche; la coquille a en tous ſens
onze lignes de diamètre , & trois lignes
de profondeur dans ſon milieu ; la tige
a cinq pouces & demi de long ; ſon ex-
trémité qui tient à la coquille eſt un
peu évaſée , & va en diminuantjuſque
vers le milieu , qui eſt à-peu-près de la
groſſeur d'un tiers de plume d'oye , &
ſe termine au manche en forme de poi-
re avec une embaſe ; cette tige n'eſt
point droite , elle a en dehors une
courbure qui s'accommode à l'arcade
de l'os pubis , lorſqu'on retire cet inf-
trument de la veffie. Le manche eſt à
8 pans & 3 pouces de longueur. La
foie qui le traverſe eſt quarrée , elle eft
rivée au bout pardeſſus une roſette..
La manière de ſe ſervir de cette cu-
rette eſt ſimple. Lorſqu'elle eſt intro-
duitedans la veſſie ; en regardant la
marque du Coutelier qui doit être pla-
cée ſur la tige près du manche & du
côté du dos , on pourra diriger cette
curette ſuivant lebeſoin,pour amener
les fragmens au dehors.
Voilà , je crois , Monfieur , l'explica-
tionla plus claire qu'on puiſſe donner
decetinſtrument;fi elle ne fuffitpas pour
le faire exécuter , on peut y remédier
MARS. 1764.
Maître Coutelier
,
en s'adreſſant à Paris au ſieur le Sueur,
rue des Canettes ,
Fauxbourg S. Germain,à l'A couronné.
en Chirurgie de Paris ; en réponse à
celle de M. FLURANT, Maître en
Chirurgie à Lyon, insérée dans le
Mercure du mois de Mai 1763.
MONSIEUR,
La description la plus exacte des
parties & des proportions d'un instrument
ne préſente pas toujours une
idée juſte de ſa forme ; je vais cepen-
dant éſſayer de vous fatisfaire à l'égard
de la curette propre à l'opération de la
taille ,dans le cas où la pierre ſe brife &
dont j'ai parlé dans le Mercure de Fé-
vrier dernier.
Cet inſtrument , comme je l'ai dit
reſſembleaffez en petit à une cuillere à
162 MERCURE DE FRANCE.
Plombier: il a une coquille, une tige ,
&un manche; la coquille a en tous ſens
onze lignes de diamètre , & trois lignes
de profondeur dans ſon milieu ; la tige
a cinq pouces & demi de long ; ſon ex-
trémité qui tient à la coquille eſt un
peu évaſée , & va en diminuantjuſque
vers le milieu , qui eſt à-peu-près de la
groſſeur d'un tiers de plume d'oye , &
ſe termine au manche en forme de poi-
re avec une embaſe ; cette tige n'eſt
point droite , elle a en dehors une
courbure qui s'accommode à l'arcade
de l'os pubis , lorſqu'on retire cet inf-
trument de la veffie. Le manche eſt à
8 pans & 3 pouces de longueur. La
foie qui le traverſe eſt quarrée , elle eft
rivée au bout pardeſſus une roſette..
La manière de ſe ſervir de cette cu-
rette eſt ſimple. Lorſqu'elle eſt intro-
duitedans la veſſie ; en regardant la
marque du Coutelier qui doit être pla-
cée ſur la tige près du manche & du
côté du dos , on pourra diriger cette
curette ſuivant lebeſoin,pour amener
les fragmens au dehors.
Voilà , je crois , Monfieur , l'explica-
tionla plus claire qu'on puiſſe donner
decetinſtrument;fi elle ne fuffitpas pour
le faire exécuter , on peut y remédier
MARS. 1764.
Maître Coutelier
,
en s'adreſſant à Paris au ſieur le Sueur,
rue des Canettes ,
Fauxbourg S. Germain,à l'A couronné.
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4155
p. 215
VERS de M. SAURIN à Mlle CLAIRON.
Début :
CE DRAME est ton triomphe, ô sublime Clairon ! [...]
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texteReconnaissance textuelle : VERS de M. SAURIN à Mlle CLAIRON.
VERS de M. SAURIN à Mlle CLAIRON.
CE DRAME est ton triomphe, ô sublime Clairon !
Blanchedoit àton art les larmesqu'on luidonne
Etj'obtiens à peine un fleuron,
Quand tu remportes la couronne.
CE DRAME est ton triomphe, ô sublime Clairon !
Blanchedoit àton art les larmesqu'on luidonne
Etj'obtiens à peine un fleuron,
Quand tu remportes la couronne.
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4156
p. 224
APPROBATION.
Début :
J'ai lu, par ordre de Monseigneur le Vice-Chancelier, le Mercure du mois de Mars 1764, & je [...]
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texteReconnaissance textuelle : APPROBATION.
P P R O B A T J O N.
J’ai In, par ordre de Monfeigneur le Vice-Chan. relier , le Mercure du mois de Mars 1764,6: je n’y ai tien trouve qui puiffe en empêcher rim* preffion. A Paris, ce 12 Février 1764.
G UI R O Y.
J’ai In, par ordre de Monfeigneur le Vice-Chan. relier , le Mercure du mois de Mars 1764,6: je n’y ai tien trouve qui puiffe en empêcher rim* preffion. A Paris, ce 12 Février 1764.
G UI R O Y.
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4157
p. 10-11
A Son Altesse Sérenissime Monseigneur l'ELECTEUR PALATIN, sur l'Académie des Sciences que ce Prince vient d'instituer à MANHEIM.
Début :
ILLUSTRE Théodore, enfin ta Capitale [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A Son Altesse Sérenissime Monseigneur l'ELECTEUR PALATIN, sur l'Académie des Sciences que ce Prince vient d'instituer à MANHEIM.
A Son Altesse Sérenissime Monseigneur
l'ELECTEUR PALATIN, sur
l'Académie des Sciences que ce Prince
vient d'instituer à MANHEIM. *
ILLUSTRE Théodore, enfin ta Capitale
Brille de tout l'éclat qu'elle eut à deſirer :
L'Europe dès long-temps ſe plaît à célébrer
Les ornemens pompeux que ton Palais étale.
On y voit les Beaux-Arts accueillis , honorés ,
Animés par tes dons , par ton goût éclairés :
Tes Spectacles, remplis d'étonnantes merveilles,
Eblouiffent les yeux , enchantent les oreilles ,
Intéreſſent l'eſprit, &tranſportent le cœur.
Mais Terpficore , Polymnie ,
Melpomene , Euterpe & Thalie ,
* Cette Académie , qui tint ſa premiére Séance
au mois d'Octobre 1763 , doit s'occuper princi-
palement de l'Hiſtoire Politique & de l'Hiftoire
Naturelle du Palatinat. Elle a propoſé pour Sujer
du Prix qu'elle décernera cette année , les quef-
tions ſuivantes : Quelle fut l'Origine du Comte Pa-
latin Quel étoit ſon emploi ſous les anciens Em-
pereurs de Rome , & fous les Rois des races Mé-
rovingienne & Carlovingienne ,jusqu'au partage de
la Monarchie des Francs en Provinces Orientales
& Occidentales ? En queltemps commença-t on d'an-
néxercette dignité à certains Domaines du Royau-
me ? ( Gazette de France & d'Amſterdam. )
AVRIL. 1764.
Partageant ainſi ta faveur ,
De leurs Sœurs excitoient la juſte jalouſie.
Une ſçavante Académie ,
Par la ſage Clio , par la docte Uranie.
De ce reſpectable Lycée
Dépoſe la Nature à te plaire empréffée.
De la dignité Palatine
Tracer avec fidélité
Mille faits dignes de memoire ,
IT
Oui, Grand Prince , il manquoit dans tes murs
renommés
Où ton choix raſſemblât des Diciples formés
Déjà je vois les habitans
Inſtruire l'Univers des utiles préfens
Qu'au ſein de tes Etats féconds & floriffans ,
Je les vois , débrouillant l'obſcure Antiquité,
Les fonctions & l'origine ,
Et ſauver de l'oubli , par leurs nobles travaux,
Que du temps deſtructeur l'impitoyable faulx
Avoit juſqu'à nos jours dérobés à l'Hiſtoire.
Je les vois ſans nuage offrir à tous les yeux
Les vertus dont brilloient tes auguſtes Ayeux.
Mais quelle abondante matière ,
Pour leurs plumes quel doux emploi ,
Lorſqu'ayant parcouru cette vaſte carrière
Ils auront à parler de toi !
Par M. HARDUIN, Secr. Perp. de la
Soc. Litt. d'Arras.
l'ELECTEUR PALATIN, sur
l'Académie des Sciences que ce Prince
vient d'instituer à MANHEIM. *
ILLUSTRE Théodore, enfin ta Capitale
Brille de tout l'éclat qu'elle eut à deſirer :
L'Europe dès long-temps ſe plaît à célébrer
Les ornemens pompeux que ton Palais étale.
On y voit les Beaux-Arts accueillis , honorés ,
Animés par tes dons , par ton goût éclairés :
Tes Spectacles, remplis d'étonnantes merveilles,
Eblouiffent les yeux , enchantent les oreilles ,
Intéreſſent l'eſprit, &tranſportent le cœur.
Mais Terpficore , Polymnie ,
Melpomene , Euterpe & Thalie ,
* Cette Académie , qui tint ſa premiére Séance
au mois d'Octobre 1763 , doit s'occuper princi-
palement de l'Hiſtoire Politique & de l'Hiftoire
Naturelle du Palatinat. Elle a propoſé pour Sujer
du Prix qu'elle décernera cette année , les quef-
tions ſuivantes : Quelle fut l'Origine du Comte Pa-
latin Quel étoit ſon emploi ſous les anciens Em-
pereurs de Rome , & fous les Rois des races Mé-
rovingienne & Carlovingienne ,jusqu'au partage de
la Monarchie des Francs en Provinces Orientales
& Occidentales ? En queltemps commença-t on d'an-
néxercette dignité à certains Domaines du Royau-
me ? ( Gazette de France & d'Amſterdam. )
AVRIL. 1764.
Partageant ainſi ta faveur ,
De leurs Sœurs excitoient la juſte jalouſie.
Une ſçavante Académie ,
Par la ſage Clio , par la docte Uranie.
De ce reſpectable Lycée
Dépoſe la Nature à te plaire empréffée.
De la dignité Palatine
Tracer avec fidélité
Mille faits dignes de memoire ,
IT
Oui, Grand Prince , il manquoit dans tes murs
renommés
Où ton choix raſſemblât des Diciples formés
Déjà je vois les habitans
Inſtruire l'Univers des utiles préfens
Qu'au ſein de tes Etats féconds & floriffans ,
Je les vois , débrouillant l'obſcure Antiquité,
Les fonctions & l'origine ,
Et ſauver de l'oubli , par leurs nobles travaux,
Que du temps deſtructeur l'impitoyable faulx
Avoit juſqu'à nos jours dérobés à l'Hiſtoire.
Je les vois ſans nuage offrir à tous les yeux
Les vertus dont brilloient tes auguſtes Ayeux.
Mais quelle abondante matière ,
Pour leurs plumes quel doux emploi ,
Lorſqu'ayant parcouru cette vaſte carrière
Ils auront à parler de toi !
Par M. HARDUIN, Secr. Perp. de la
Soc. Litt. d'Arras.
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4158
p. 12-13
LE JARDINIER ET L'ORANGER, FABLE.
Début :
UN Jardinier aussi prudent qu'habile [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE JARDINIER ET L'ORANGER, FABLE.
LE JARDINIER ET L'ORANGER,
FABLE.
UN Jardinier aussi prudent qu'habile
Elevoit avec ſoin de jeunes arbriſſeaux :
Sous ſes mains chaque jour la nature docile
Sembloit avec plaiſir ſeconder ſes travaux.
Sa tendreſſe pour eux prête à tout entreprendre
Prévoyoit le moindre danger :
Le plaifir de les voir augmenter & s'étendre ,
Lui ſuffiſoit pour le dédommager
Des peines qu'il avoit pu prend re.
Un petit oranger
Lui paroîſſoit le plus flatter ſon eſpérance:
D'un naturel affez heureux ,
Et déjà dégagé des périls de l'enfance ,
Il devenoit l'objet de tous ſes vœux.
Attentif à combler d'avance
Le plus léger de ſes beſoins ,
Il lui prodiguoit tous ſes ſoins.
( Soins doux & précieux àqui ſçait les connaître!)
L'arbuſte bien tôt grand n'en ſentit plus le prix :
De fon bienfaiteur & ſon maître
Il n'écouta plus les avis.
>> Pourquoim ereſſerrer entre cés quatre planches ?
>>>Quoi , toujours après moi ? pasunjourde repos !
AVRIL. 1764.
13
5Sans ceſſe m'inonder , me couper quelques
>>>branches !.
Et mille autres propos.
Las enfin , malgré ſa tendreſſe,
Le Jardinier ceſſa de l'arroſer .
Maisdeces tendres ſoins , ah ! comment ſe paſſer?
L'arbre inſenſiblement en proie àla triſteſſe ,
Malgré ſa force & ſa jeuneſſe,
Dépériſſoit, ne faiſoit que languir ;
Et privé des ſecours de la main bienfaiſante
Qui conſervoit la vie à ſa tigenaiſſante ,
Il commençoit à ſe flétrir.
Le pauvre Jardinier ſenſible à cette vue ,
Avec regret le vit prêt à périr :-
Il s'approcha de lui , ſon âme fut émue,
Et l'Oranger , dit-on , treſſaillit deplaiſir.
Il lui tendit une main ſecourable ,
Renouvella ſes ſoins, & l'Arbre plus heureux,
Porta lesplusbeaux fruits& remplittous ſesvœux.
De l'amour paternel ô pouvoir admirable !
Heureuxqui peut toujours en ſentir la douceur !
Pères à vos enfans égarés par l'erreur ,
Ne refuſez jamais votre tendreſſe :
Tôt ou tard ſur leurs cœurs la Naturea ſesdroits;
Et l'on ne doit jamais, lorſque l'on fuit ſes loix,
Déſeſpérer de la jeuneſſe.
Par M. GAULLARD fils.
FABLE.
UN Jardinier aussi prudent qu'habile
Elevoit avec ſoin de jeunes arbriſſeaux :
Sous ſes mains chaque jour la nature docile
Sembloit avec plaiſir ſeconder ſes travaux.
Sa tendreſſe pour eux prête à tout entreprendre
Prévoyoit le moindre danger :
Le plaifir de les voir augmenter & s'étendre ,
Lui ſuffiſoit pour le dédommager
Des peines qu'il avoit pu prend re.
Un petit oranger
Lui paroîſſoit le plus flatter ſon eſpérance:
D'un naturel affez heureux ,
Et déjà dégagé des périls de l'enfance ,
Il devenoit l'objet de tous ſes vœux.
Attentif à combler d'avance
Le plus léger de ſes beſoins ,
Il lui prodiguoit tous ſes ſoins.
( Soins doux & précieux àqui ſçait les connaître!)
L'arbuſte bien tôt grand n'en ſentit plus le prix :
De fon bienfaiteur & ſon maître
Il n'écouta plus les avis.
>> Pourquoim ereſſerrer entre cés quatre planches ?
>>>Quoi , toujours après moi ? pasunjourde repos !
AVRIL. 1764.
13
5Sans ceſſe m'inonder , me couper quelques
>>>branches !.
Et mille autres propos.
Las enfin , malgré ſa tendreſſe,
Le Jardinier ceſſa de l'arroſer .
Maisdeces tendres ſoins , ah ! comment ſe paſſer?
L'arbre inſenſiblement en proie àla triſteſſe ,
Malgré ſa force & ſa jeuneſſe,
Dépériſſoit, ne faiſoit que languir ;
Et privé des ſecours de la main bienfaiſante
Qui conſervoit la vie à ſa tigenaiſſante ,
Il commençoit à ſe flétrir.
Le pauvre Jardinier ſenſible à cette vue ,
Avec regret le vit prêt à périr :-
Il s'approcha de lui , ſon âme fut émue,
Et l'Oranger , dit-on , treſſaillit deplaiſir.
Il lui tendit une main ſecourable ,
Renouvella ſes ſoins, & l'Arbre plus heureux,
Porta lesplusbeaux fruits& remplittous ſesvœux.
De l'amour paternel ô pouvoir admirable !
Heureuxqui peut toujours en ſentir la douceur !
Pères à vos enfans égarés par l'erreur ,
Ne refuſez jamais votre tendreſſe :
Tôt ou tard ſur leurs cœurs la Naturea ſesdroits;
Et l'on ne doit jamais, lorſque l'on fuit ſes loix,
Déſeſpérer de la jeuneſſe.
Par M. GAULLARD fils.
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4159
p. 17-22
A M. DE LAPLACE, Auteur du Mercure, sur ABRAHAM DUQUESNE.
Début :
TANT que nous serons pénétrés, Monsieur, de la vénération qui est due à [...]
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texteReconnaissance textuelle : A M. DE LAPLACE, Auteur du Mercure, sur ABRAHAM DUQUESNE.
A M. DE LAPLACE, Auteur du
Mercure, sur ABRAHAM DUQUESNE.
TANT que nous serons pénétrés,
Monsieur, de la vénération qui est due à
la mémoire des grands hommes qui ont
contribué a la gloire de la Nation , nous
ferons dignes du nom François; &, à en
juger par l'admiration,(je dis plus )par
l'enthouſiaſme patriotique qui a faili
tous ceux qui ontlû les éloges de Sully ,
18 MERCURE DE FRANCE.
de Saxe, de d'Agueffeau,& de Duguai-
Trouin , nous pouvons accuſer d'injuſti-
ce ou d'erreur ceux qui prétendent que
la gloire du Roi & de l'Etat n'eſt plus
le premier & le plus vif ſentiment des
François.
Je ſouhaiterois,Monfieur,recevoir par
la voie du Mercure quelques inſtructions
fur la naiſſance du fameux Duquesne.
J'ai lû dans l'éloge de Duguai-Trouin
la queſtion ſuivante :
» Pourquoi fur la Mer voit-on plus
» qu'ailleurs de ces hommes extraordi-
» naires qui doivent tout à eux- mêmes ?
» Jean Bart & Duquesne , noms immor-
» tels, tous deux nés dans l'obfcurité, ont
»fondé leurgrandeurſur leurs exploits.
M. Thomas a donné la ſolution de ce
Problême dans le même éloge , lorf-
qu'il a dit : Nous neferons puiſfansfur
la Mer , que lorsque la Marine mar-
chande fera la pépinière de la Marine
Royale. Mais cet Ecrivain plein de for-
ce & de vérité nous fait penſer que Du-
queſne étoit né de condition roturière
ainſi que Jean Bart,& Duguai-Trouin.*
M. Daguesde Clairfontaine nous dit
le contraire dans une note inférée au
bas de la page 81 du MercuredeJanvier
* Thurot & autres.
AVRIL. 1764.
19
1763: Effai hiftorique fur Abraham Du-
queſne. Voici cette note : » Abraham
» Duquesne naquit en Normandie l'an
» 1610 , d'une famille noble.
Je demande la permiffiondedire à M.
de Clairfontaine que les Citoyens de
Dieppe , du nombre deſquels je ſuis ,
auroient ajouté une reconnoiffance par-
ticulière, à la générale que lui doit la
Nation , pour avoir vivifié les traits d'un
de nos héros , s'il eût dit qu'Abraham
Duquefne naquit à Dieppe.
Mais y est-il né d'une famille noble
ou roturière ? C'eſt un fait important
dès qu'il intéreſſe la gloire d'un grand
homme: car que l'on ne prenne pas le
change : fi Duquesne eſt né roturier , en
le diſant né noble , on lui vole une par-
tie de fa gloire pour la tranſporter à
fes ayeux. En effet qui eſt-ce qui ne
ſçait pas qu'il eſt infiniment plus diffi-
cile à un roturier de parvenir dans la
Marine , qu'à un noble de naiſſance ?
L'élévation de Duquesne a donc été
glorieuſe par rapport àlui , proportion-
nément à l'état de ſa naiſſance.
Cette vérité me frappe fi fort , qu'il
me ſemble entendre cette voix qui
nousa , pendant tant d'années , appellés
& conduits fur les Mers dans un chemin
(
20 MERCURE DE FRANCE.
de gloire qui nous étoit peu connu.
>>François ! nous crioit-elle , ſi la ro-
>>ture eſt une tache ,plongez-la comme
>> moi dans le ſang des Ennemis de l'E-
>> tat; elle en fortira couverte de gloire.
J'ai toujours penſé que les grands
hommes de mer ne devoientrien à leur
naiſſance; qu'il faut que leur âme ſoit
d'une trempe plus forte que celle des
autres ; & que quand la Nature en place
de cette eſpéce extraordinaire dans la
condition roturière , elles n'ont que
plus d'occaſions de ſe développer par
l'habitude des dangers , par l'exercice
continuel , & par l'expérience qui en
eſt le fruit. Si donc on ne leur préſente
aucuns exemples qui puiſſent les foute-
nir depuis les derniers poſtes juſqu'aux
grades ſupérieurs
و
il arrivera que ces
âmes affaiffées par le fardeau du préju-
gé , fi contraire à leur naiſſance , pren-
dront bien moins l'effor qui leur eſt
propre.
Mais ſi ce défaut de naiſſance peut ſe
réparer à force de mérite , notre Ville
de Dieppe eſpére donner encore à la
Nation un ſecond Duquefne , quiné * &
*C'eſt le Sieur Vauquelin , Lieutenant de
Vaiſſeau. Son Père, reſpectable
vieillard , lui
écrivit en ces termes , des qu'il ſour qu'il al
AVRIL. 1764 .
21
& élevé comme lui, nous a déja fait
confondre ſes actions avec les premiers
faits d'armes de ce grand homme.
Il s'agit donc ,Monfieur, de conſtater
fi Duquesne étoit noble de naiſſance ,
ou non. Ce fait n'eſt pas d'une date re-
culée, il ne ſera pas néceſſaire de recou-
rir à des Chartes illiſibles : pluſieurs fa-
milles de Dieppe doivent poffeder des
loit commander l'Aréthuſe , à la dernière Campa-
de Louis-Bourg.
» Mon Fils, dès l'âge de dix ans , je vous ar-
rachai des bras de votre Mère pour vous por-
ter fur mon bord. Depuis cet âge juſqu'à
>> vingt-trois ans , vous n'avez eu pour Maîtres
>>> que le Ciel , la Mer , & moi : & je ne cédai
>> aux empreſſemens de nos amis qui voulu-
>>rentvous confier un commandement , étant
>>>encore ſi jeune , que parce que je vous avois
>> rendu propres mes cinquante ans d'expérien-
>> ce. Enfin je jugeai de votre maturité par
>>>l'épreuve que j'avois faite de votre ſang-
>>>froid dans les périls de Mer , & dans le vif
combat qu'une frégate Angloiſe me livra près
>> dela Martinique.Je ſçais, mon Fils, ce que vous
>> pouvez , & ce quej'ai droitd'attendre; la car-
>>>rières'ouvre pour vous: Allez commander l'A-
>> réthuſe. Songez quandvous monterez cettefré-
>>>gate , qu'elle doitvous ſervirde tombeau , ou
>>>être leberceau de votre gloire.
Les Anglois ſçavent , ainſi que les François ,
l'uſageque ce jeune Marin a fait de cette leçon
Louis- Bourg & à Québec.
22 MERCURE DE FRANCE.
Actes autentiques dans lesquels le pére
de Duquesne a parlé & pris ſes qualités ;
& je les prie de les produire : lagloire de
Duquesne , & l'honneur de notre Ville
l'exigent.
L'on m'a derniérement produit, dans
un procès que j'ai perdu , un Contrat
paffé entre mes Auteurs & ceux de ma
Partie: devant Claude Vaultier & Pierre-
Leroux , Tabellions jurés audit Dieppe,
qui finit ainfi.
» Ce Jeudi , dernier jour de Février
» 1619 , préfens Jacques Miffant ,
>> Ecuyer & honorable homme Abraham
» Duquesne * , Bourgeois demeurans-
» audit Dieppe , lesquels ontfigné avec
» les Parties & Tabellions fuivantl'Or-
» donnance.
J'ai l'honneur d'être , &c.
DESMARQUETS, Maître des Eaux & Forêts.
A Dieppe, ce 8 Mars 1764.
* C'étoit le Père de notre Héros.
Mercure, sur ABRAHAM DUQUESNE.
TANT que nous serons pénétrés,
Monsieur, de la vénération qui est due à
la mémoire des grands hommes qui ont
contribué a la gloire de la Nation , nous
ferons dignes du nom François; &, à en
juger par l'admiration,(je dis plus )par
l'enthouſiaſme patriotique qui a faili
tous ceux qui ontlû les éloges de Sully ,
18 MERCURE DE FRANCE.
de Saxe, de d'Agueffeau,& de Duguai-
Trouin , nous pouvons accuſer d'injuſti-
ce ou d'erreur ceux qui prétendent que
la gloire du Roi & de l'Etat n'eſt plus
le premier & le plus vif ſentiment des
François.
Je ſouhaiterois,Monfieur,recevoir par
la voie du Mercure quelques inſtructions
fur la naiſſance du fameux Duquesne.
J'ai lû dans l'éloge de Duguai-Trouin
la queſtion ſuivante :
» Pourquoi fur la Mer voit-on plus
» qu'ailleurs de ces hommes extraordi-
» naires qui doivent tout à eux- mêmes ?
» Jean Bart & Duquesne , noms immor-
» tels, tous deux nés dans l'obfcurité, ont
»fondé leurgrandeurſur leurs exploits.
M. Thomas a donné la ſolution de ce
Problême dans le même éloge , lorf-
qu'il a dit : Nous neferons puiſfansfur
la Mer , que lorsque la Marine mar-
chande fera la pépinière de la Marine
Royale. Mais cet Ecrivain plein de for-
ce & de vérité nous fait penſer que Du-
queſne étoit né de condition roturière
ainſi que Jean Bart,& Duguai-Trouin.*
M. Daguesde Clairfontaine nous dit
le contraire dans une note inférée au
bas de la page 81 du MercuredeJanvier
* Thurot & autres.
AVRIL. 1764.
19
1763: Effai hiftorique fur Abraham Du-
queſne. Voici cette note : » Abraham
» Duquesne naquit en Normandie l'an
» 1610 , d'une famille noble.
Je demande la permiffiondedire à M.
de Clairfontaine que les Citoyens de
Dieppe , du nombre deſquels je ſuis ,
auroient ajouté une reconnoiffance par-
ticulière, à la générale que lui doit la
Nation , pour avoir vivifié les traits d'un
de nos héros , s'il eût dit qu'Abraham
Duquefne naquit à Dieppe.
Mais y est-il né d'une famille noble
ou roturière ? C'eſt un fait important
dès qu'il intéreſſe la gloire d'un grand
homme: car que l'on ne prenne pas le
change : fi Duquesne eſt né roturier , en
le diſant né noble , on lui vole une par-
tie de fa gloire pour la tranſporter à
fes ayeux. En effet qui eſt-ce qui ne
ſçait pas qu'il eſt infiniment plus diffi-
cile à un roturier de parvenir dans la
Marine , qu'à un noble de naiſſance ?
L'élévation de Duquesne a donc été
glorieuſe par rapport àlui , proportion-
nément à l'état de ſa naiſſance.
Cette vérité me frappe fi fort , qu'il
me ſemble entendre cette voix qui
nousa , pendant tant d'années , appellés
& conduits fur les Mers dans un chemin
(
20 MERCURE DE FRANCE.
de gloire qui nous étoit peu connu.
>>François ! nous crioit-elle , ſi la ro-
>>ture eſt une tache ,plongez-la comme
>> moi dans le ſang des Ennemis de l'E-
>> tat; elle en fortira couverte de gloire.
J'ai toujours penſé que les grands
hommes de mer ne devoientrien à leur
naiſſance; qu'il faut que leur âme ſoit
d'une trempe plus forte que celle des
autres ; & que quand la Nature en place
de cette eſpéce extraordinaire dans la
condition roturière , elles n'ont que
plus d'occaſions de ſe développer par
l'habitude des dangers , par l'exercice
continuel , & par l'expérience qui en
eſt le fruit. Si donc on ne leur préſente
aucuns exemples qui puiſſent les foute-
nir depuis les derniers poſtes juſqu'aux
grades ſupérieurs
و
il arrivera que ces
âmes affaiffées par le fardeau du préju-
gé , fi contraire à leur naiſſance , pren-
dront bien moins l'effor qui leur eſt
propre.
Mais ſi ce défaut de naiſſance peut ſe
réparer à force de mérite , notre Ville
de Dieppe eſpére donner encore à la
Nation un ſecond Duquefne , quiné * &
*C'eſt le Sieur Vauquelin , Lieutenant de
Vaiſſeau. Son Père, reſpectable
vieillard , lui
écrivit en ces termes , des qu'il ſour qu'il al
AVRIL. 1764 .
21
& élevé comme lui, nous a déja fait
confondre ſes actions avec les premiers
faits d'armes de ce grand homme.
Il s'agit donc ,Monfieur, de conſtater
fi Duquesne étoit noble de naiſſance ,
ou non. Ce fait n'eſt pas d'une date re-
culée, il ne ſera pas néceſſaire de recou-
rir à des Chartes illiſibles : pluſieurs fa-
milles de Dieppe doivent poffeder des
loit commander l'Aréthuſe , à la dernière Campa-
de Louis-Bourg.
» Mon Fils, dès l'âge de dix ans , je vous ar-
rachai des bras de votre Mère pour vous por-
ter fur mon bord. Depuis cet âge juſqu'à
>> vingt-trois ans , vous n'avez eu pour Maîtres
>>> que le Ciel , la Mer , & moi : & je ne cédai
>> aux empreſſemens de nos amis qui voulu-
>>rentvous confier un commandement , étant
>>>encore ſi jeune , que parce que je vous avois
>> rendu propres mes cinquante ans d'expérien-
>> ce. Enfin je jugeai de votre maturité par
>>>l'épreuve que j'avois faite de votre ſang-
>>>froid dans les périls de Mer , & dans le vif
combat qu'une frégate Angloiſe me livra près
>> dela Martinique.Je ſçais, mon Fils, ce que vous
>> pouvez , & ce quej'ai droitd'attendre; la car-
>>>rières'ouvre pour vous: Allez commander l'A-
>> réthuſe. Songez quandvous monterez cettefré-
>>>gate , qu'elle doitvous ſervirde tombeau , ou
>>>être leberceau de votre gloire.
Les Anglois ſçavent , ainſi que les François ,
l'uſageque ce jeune Marin a fait de cette leçon
Louis- Bourg & à Québec.
22 MERCURE DE FRANCE.
Actes autentiques dans lesquels le pére
de Duquesne a parlé & pris ſes qualités ;
& je les prie de les produire : lagloire de
Duquesne , & l'honneur de notre Ville
l'exigent.
L'on m'a derniérement produit, dans
un procès que j'ai perdu , un Contrat
paffé entre mes Auteurs & ceux de ma
Partie: devant Claude Vaultier & Pierre-
Leroux , Tabellions jurés audit Dieppe,
qui finit ainfi.
» Ce Jeudi , dernier jour de Février
» 1619 , préfens Jacques Miffant ,
>> Ecuyer & honorable homme Abraham
» Duquesne * , Bourgeois demeurans-
» audit Dieppe , lesquels ontfigné avec
» les Parties & Tabellions fuivantl'Or-
» donnance.
J'ai l'honneur d'être , &c.
DESMARQUETS, Maître des Eaux & Forêts.
A Dieppe, ce 8 Mars 1764.
* C'étoit le Père de notre Héros.
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4160
p. 23-24
ENVOI d'un gâteau des Rois, à M. de MONTAUDOUIN, Négociant de Nantes, & Membre de la Société d'Agriculture en Bretagne, &c, par son Boulanger.
Début :
PAR ce gâteau,l'usage antique [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENVOI d'un gâteau des Rois, à M. de MONTAUDOUIN, Négociant de Nantes, & Membre de la Société d'Agriculture en Bretagne, &c, par son Boulanger.
ENVOI d'un gâteau des Rois, à M. de
MONTAUDOUIN, Négociant de
Nantes, & Membre de la Société
d'Agriculture en Bretagne, &c, par son Boulanger.
PAR ce gâteau,l'usage antique
Tous les ans, dans plus d'un endroit,
Erige un thrône domeſtique
Que vous poſſédez de plein droit.
24 MERCURE DE FRANCE.
1
Eh : que vous importe la féve ,
Lorſque votre vertu reléve
Le rang où le Ciel vous a mis ?
On eft , avec cet avantage ,
Et le Prince de ſon ménage
Et le Roi de tous ſes amis.
MONTAUDOUIN, Négociant de
Nantes, & Membre de la Société
d'Agriculture en Bretagne, &c, par son Boulanger.
PAR ce gâteau,l'usage antique
Tous les ans, dans plus d'un endroit,
Erige un thrône domeſtique
Que vous poſſédez de plein droit.
24 MERCURE DE FRANCE.
1
Eh : que vous importe la féve ,
Lorſque votre vertu reléve
Le rang où le Ciel vous a mis ?
On eft , avec cet avantage ,
Et le Prince de ſon ménage
Et le Roi de tous ſes amis.
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4161
p. 28
VERS de M. SAURIN, de l'Académie Françoise, à M. LE DUC DE NIVERNOIS, en lui envoyant la Tragédie de BLANCHE & GUISCARD.
Début :
GRAND à la Cour, grand au Parnasse, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS de M. SAURIN, de l'Académie Françoise, à M. LE DUC DE NIVERNOIS, en lui envoyant la Tragédie de BLANCHE & GUISCARD.
VERS de M. SAURIN, de l'Académie
Françoise, à M. LE DUC DE
NIVERNOIS, en lui envoyant la
Tragédie de BLANCHE & GUISCARD.
GRAND à la Cour, grand au Parnasse,
Et plus grand chez le Peuple Anglais ,
Où , malgré l'intrigue & l'audace ,
Tu fis le bien de tous en nous rendant la Paix,
Illustre Nivernois , digne Emule d'Horace ,
Digne repréſentant des Rois ,
Avec indulgence reçois
Cefoible effai dont je ſuis Père ,
Et daigne moins le lire enjugequ'en confrère...
Ce mot m'échappe; il ſent la vanité.
Mais ſurun point dont il eſt ſi flatté,
Comment forcer l'amour-propre à ſetaire !
Françoise, à M. LE DUC DE
NIVERNOIS, en lui envoyant la
Tragédie de BLANCHE & GUISCARD.
GRAND à la Cour, grand au Parnasse,
Et plus grand chez le Peuple Anglais ,
Où , malgré l'intrigue & l'audace ,
Tu fis le bien de tous en nous rendant la Paix,
Illustre Nivernois , digne Emule d'Horace ,
Digne repréſentant des Rois ,
Avec indulgence reçois
Cefoible effai dont je ſuis Père ,
Et daigne moins le lire enjugequ'en confrère...
Ce mot m'échappe; il ſent la vanité.
Mais ſurun point dont il eſt ſi flatté,
Comment forcer l'amour-propre à ſetaire !
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4162
p. 29
ÉPIGRAMMES imitées de MARTIAL Contre un débiteur insolent, Liv. II. Epig. III.
Début :
NON, Lycidas ne doit rien à personne ; [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉPIGRAMMES imitées de MARTIAL Contre un débiteur insolent, Liv. II. Epig. III.
ÉPIGRAMMES imitées de MARTIAL
Contre un débiteur insolent, Liv. II.
Epig. III.
NON, Lycidas ne doit rien à personne ;
N'impoſons point de loix à la néceſſité.
Qui n'a rien , nedoit rien: c'eſtun point arrêté....
Lycidas n'a plus rien que le pain qu'on lui donne.
Par M. l'Abbé DAULNI, Abonné au Mercure.
Contre un débiteur insolent, Liv. II.
Epig. III.
NON, Lycidas ne doit rien à personne ;
N'impoſons point de loix à la néceſſité.
Qui n'a rien , nedoit rien: c'eſtun point arrêté....
Lycidas n'a plus rien que le pain qu'on lui donne.
Par M. l'Abbé DAULNI, Abonné au Mercure.
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4163
p. 30
CONTRE une vieille Fille, Liv. X. Epig. VIII.
Début :
A l'épouser Lise en vain me convie ; [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CONTRE une vieille Fille, Liv. X. Epig. VIII.
CONTRE une vieille Fille, Liv. X.
Epig. VIII.
A l'épouser Lise en vain me convie ;
Life a paffé l'Automne de ſa vie.
Mais Life avec ſa main donne cent mille francs.
Dieux! que n'a-t- elle au moins quatre-vingts ans!
Nota. Cette Epigramme a déjà été traduite,par
M. deBuffy-Rabutin , autant qu'ilm'enfouvient.
Mais je ne connoiſſois pasſa traduction lorsqueje
fil la mienne ; & d'ailleurs elles sont tout - a-fait différentes.
Epig. VIII.
A l'épouser Lise en vain me convie ;
Life a paffé l'Automne de ſa vie.
Mais Life avec ſa main donne cent mille francs.
Dieux! que n'a-t- elle au moins quatre-vingts ans!
Nota. Cette Epigramme a déjà été traduite,par
M. deBuffy-Rabutin , autant qu'ilm'enfouvient.
Mais je ne connoiſſois pasſa traduction lorsqueje
fil la mienne ; & d'ailleurs elles sont tout - a-fait différentes.
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4164
p. 30
AUTRE du même. Liv. V. Epig. XLIV.
Début :
RIEN n'est plus noir que les dents de Marton ; [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE du même. Liv. V. Epig. XLIV.
AUTRE du même. Liv. V. Epig. XLIV.
RIEN n'est plus noir que les dents de Marton ;
Rien n'eſt plus blanc que celles de Toinette, Je pourrois bien en dire la raiſon : L'une a ſes dents , & l'autre les achéte.
RIEN n'est plus noir que les dents de Marton ;
Rien n'eſt plus blanc que celles de Toinette, Je pourrois bien en dire la raiſon : L'une a ſes dents , & l'autre les achéte.
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4165
p. 41-42
CHANSON A M*** sur son mariage. AIR : Tôt, tôt, tôt, battez chaud.
Début :
EN bon mari, ne bronchez pas, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CHANSON A M*** sur son mariage. AIR : Tôt, tôt, tôt, battez chaud.
CHANSON
A M*** sur son mariage.
AIR : Tôt, tôt, tôt, battez chaud.
EN bon mari, ne bronchez pas,
Et fur Hercule ayez le pas ;
Oh ! c'étoit un terrible Sire !
Dans toutes fortes de climats ,
Dans toutes ſortes de combats ,
C'eſt qu'il ne falloit pas lui dire ::
· Τοι , ιὃτ , τốt,
Battez chaud;
Bon courage ;
Il faut avoir cœur à l'ouvrage.
Soyez & tendres & conſtans ;
Epoux , foyez toujours amans ;
Mais s'il s'élévoit quelque orage,
Qu'il ſoit calmé par le deſir ;
Et que ſous l'aîle du plaiſir
La paix régne dans le ménage:
Τôt , tốt , tốt ,
Battez chaud ;
Bon courage;
Il faut avoir cœur à l'ouvrage.
41
42 MERCURE DE FRANCE.
Ma foi ! ce petit Dieu d'amour ,
Damis, vous a fait un bon tour ,
En vous enflammant pour Thémire;
Son cœur eſt tendre , ſon air doux ;
Et ce qui doit plaire à l'époux ,
Ses yeux malins ſemblent lui dire :
Τôt, τὃτ , τὃτ ,
Battez chaud ;
Bon courage;
Il faut avoir cœur à l'ouvrage.
Beaucoup d'aiſance & de vertus,
Autant de plaiſirs qued'écus:
Pour vous , c'eſt ce que je defire ;
C'eſt le vrai moyen d'être heureux.
Accompliſſez-moi tous ces vœux ;
Vous ne vous ferez jamais dire ::
Tôi , tốt , tốt ,
Battez chaud ;
Bon courage;
Il faut avoir cœur à l'ouvrage.
Par M. SAUTREAU.
A M*** sur son mariage.
AIR : Tôt, tôt, tôt, battez chaud.
EN bon mari, ne bronchez pas,
Et fur Hercule ayez le pas ;
Oh ! c'étoit un terrible Sire !
Dans toutes fortes de climats ,
Dans toutes ſortes de combats ,
C'eſt qu'il ne falloit pas lui dire ::
· Τοι , ιὃτ , τốt,
Battez chaud;
Bon courage ;
Il faut avoir cœur à l'ouvrage.
Soyez & tendres & conſtans ;
Epoux , foyez toujours amans ;
Mais s'il s'élévoit quelque orage,
Qu'il ſoit calmé par le deſir ;
Et que ſous l'aîle du plaiſir
La paix régne dans le ménage:
Τôt , tốt , tốt ,
Battez chaud ;
Bon courage;
Il faut avoir cœur à l'ouvrage.
41
42 MERCURE DE FRANCE.
Ma foi ! ce petit Dieu d'amour ,
Damis, vous a fait un bon tour ,
En vous enflammant pour Thémire;
Son cœur eſt tendre , ſon air doux ;
Et ce qui doit plaire à l'époux ,
Ses yeux malins ſemblent lui dire :
Τôt, τὃτ , τὃτ ,
Battez chaud ;
Bon courage;
Il faut avoir cœur à l'ouvrage.
Beaucoup d'aiſance & de vertus,
Autant de plaiſirs qued'écus:
Pour vous , c'eſt ce que je defire ;
C'eſt le vrai moyen d'être heureux.
Accompliſſez-moi tous ces vœux ;
Vous ne vous ferez jamais dire ::
Tôi , tốt , tốt ,
Battez chaud ;
Bon courage;
Il faut avoir cœur à l'ouvrage.
Par M. SAUTREAU.
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4166
p. 43-44
LETTRE de M. DALLET l'aîné, Correspondant de l'Académie Royale des Sciences de ROUEN, à M. le Vicomte de SAINT-GERMAIN MATINEL, son premier ami de coeur.
Début :
EN t'embrassant, illustre & digne ami, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. DALLET l'aîné, Correspondant de l'Académie Royale des Sciences de ROUEN, à M. le Vicomte de SAINT-GERMAIN MATINEL, son premier ami de coeur.
LETTRE de M. DALLET l'aîné,
Correspondant de l'Académie Royale
des Sciences de ROUEN, à M. le
Vicomte de SAINT-GERMAIN
MATINEL, son premier ami de
coeur.
EN t'embrassant, illustre & digne ami,
Le feu du ſentiment a pénétré mon âme;
Mon cœur n'aime point à demi ,
Et les Dieux ont déjà béni
Cette pure & céleste flâne.
Que mon fort feroit d'envieux!
Je t'ai vû , je te vois , je te parle à toi-même :
J'embraſſe mon ami... momens délicieux ,
Vous m'égalez aux Dieux !
Oui c'eſt pour moi le bien ſuprême ,
Je n'ai rien du plus précieux.
ز
Vous me rendrez la justice de le
croire, Monfieur , parce que vous m'a-
vez connu tout entier dès la première
fois , & que les vertus du cœur font
éternelles. Mais après vous avoir re-
trouvé dans un moment de ma déplo-
rable vie , je fuis prêt à vous perdre
peut-être pour jamais ! Et mes triſtes
44 MERCURE DE FRANCE,
yeux s'éteindront ſans avoir vû Ma-
dame de Saint-Germain , l'adorable
moitié de vous même ! O , mon ami !
c'eſt le plus beau nom que je puiſſe
vous donner , fuffiez-vous furle Trône ;
fouvenez-vous quelquefois d'un hom-
me à qui la générofité de votre cœur
conferve encore un fi grand titre.
Correspondant de l'Académie Royale
des Sciences de ROUEN, à M. le
Vicomte de SAINT-GERMAIN
MATINEL, son premier ami de
coeur.
EN t'embrassant, illustre & digne ami,
Le feu du ſentiment a pénétré mon âme;
Mon cœur n'aime point à demi ,
Et les Dieux ont déjà béni
Cette pure & céleste flâne.
Que mon fort feroit d'envieux!
Je t'ai vû , je te vois , je te parle à toi-même :
J'embraſſe mon ami... momens délicieux ,
Vous m'égalez aux Dieux !
Oui c'eſt pour moi le bien ſuprême ,
Je n'ai rien du plus précieux.
ز
Vous me rendrez la justice de le
croire, Monfieur , parce que vous m'a-
vez connu tout entier dès la première
fois , & que les vertus du cœur font
éternelles. Mais après vous avoir re-
trouvé dans un moment de ma déplo-
rable vie , je fuis prêt à vous perdre
peut-être pour jamais ! Et mes triſtes
44 MERCURE DE FRANCE,
yeux s'éteindront ſans avoir vû Ma-
dame de Saint-Germain , l'adorable
moitié de vous même ! O , mon ami !
c'eſt le plus beau nom que je puiſſe
vous donner , fuffiez-vous furle Trône ;
fouvenez-vous quelquefois d'un hom-
me à qui la générofité de votre cœur
conferve encore un fi grand titre.
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4167
p. 44-45
RÉPONSE de M. le Vicomte de SAINT-GERMAIN MATINEL.
Début :
AVEC transport je reçois & je goute, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE de M. le Vicomte de SAINT-GERMAIN MATINEL.
RÉPONSE de M. le Vicomte de
SAINT-GERMAIN MATINEL.
AVEC transport je reçois & je goute,
Mon Cher Dallet , tous vos enibraſſemens ;
Il n'eſt point de plaiſirs fans doute
Qui , détrompé des fots amuſemens
D'un Siécle auſſi vain que le nôtre,
Mépriſe ſes faux agrémens !
De l'amitié , fidéle Apôtre ,
Et moi je ſçus avant ma patenôtre ,
Sentir ſes tendres mouvemens..
bls ſe ſont accrus avec l'âge,
:
1
Plusvifs, plus purs que ceux des ſentimens ,
Ou plutôt il n'en eſt point d'autre.
Heureux un cœur comme le vôtre ,
Vous connoiffez les doux raviſſemens ,
&
:
-
AVRIL. 1764.
45
Et l'ardeur de mon fang embraſa tout mon
cœur ;
En aimant je me trouvai ſage,
Riche , ſçavant , héros , vainqueur ;
Et je préférois l'avantage .
Le bien d'aimer , au titre d'Empereur.
Ah ! puiſqu'ici tout n'est qu'un ſonge,
Puiſque tout n'eſt que vanité,
Du moins livrons-nous au menforge
Le plus près de la verité.
Dans mes goûts différens , à moi-même ſembla
ble,
Dès l'Aurore de mes jours ,
J'aimai tout ce qui fut aimable ,
Pourquoi ne pas l'aimer toujours ?
Je ſens encor la même flame ?
J'éprouve encor les mêmes feux ;
Et le Ciel ma doué d'une âme
Dont lui ſeul peut borner les vœux ;
Mais peut-on ſans délicateſſe ,
Se flatter d'être vertueux ?
Je laiſſe donc à la baſſeſſe
De mille Sots préſomptueux ,
A courir après la richeſſe ,
•Après les titres faſtueux ,
Et ne retiens , pour être heureux ,
Que les tréſors de la tendreſſe
Que nous partagerons tous deux.
SAINT-GERMAIN MATINEL.
AVEC transport je reçois & je goute,
Mon Cher Dallet , tous vos enibraſſemens ;
Il n'eſt point de plaiſirs fans doute
Qui , détrompé des fots amuſemens
D'un Siécle auſſi vain que le nôtre,
Mépriſe ſes faux agrémens !
De l'amitié , fidéle Apôtre ,
Et moi je ſçus avant ma patenôtre ,
Sentir ſes tendres mouvemens..
bls ſe ſont accrus avec l'âge,
:
1
Plusvifs, plus purs que ceux des ſentimens ,
Ou plutôt il n'en eſt point d'autre.
Heureux un cœur comme le vôtre ,
Vous connoiffez les doux raviſſemens ,
&
:
-
AVRIL. 1764.
45
Et l'ardeur de mon fang embraſa tout mon
cœur ;
En aimant je me trouvai ſage,
Riche , ſçavant , héros , vainqueur ;
Et je préférois l'avantage .
Le bien d'aimer , au titre d'Empereur.
Ah ! puiſqu'ici tout n'est qu'un ſonge,
Puiſque tout n'eſt que vanité,
Du moins livrons-nous au menforge
Le plus près de la verité.
Dans mes goûts différens , à moi-même ſembla
ble,
Dès l'Aurore de mes jours ,
J'aimai tout ce qui fut aimable ,
Pourquoi ne pas l'aimer toujours ?
Je ſens encor la même flame ?
J'éprouve encor les mêmes feux ;
Et le Ciel ma doué d'une âme
Dont lui ſeul peut borner les vœux ;
Mais peut-on ſans délicateſſe ,
Se flatter d'être vertueux ?
Je laiſſe donc à la baſſeſſe
De mille Sots préſomptueux ,
A courir après la richeſſe ,
•Après les titres faſtueux ,
Et ne retiens , pour être heureux ,
Que les tréſors de la tendreſſe
Que nous partagerons tous deux.
Fermer
4168
p. 50-58
SUITE des Lettres d'un jeune Homme. LETTRE VII.
Début :
JE me plaignois de l'amour dans ma dernière lettre : il a ses peines sans doute ; [...]
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texteReconnaissance textuelle : SUITE des Lettres d'un jeune Homme. LETTRE VII.
SUITE des Lettres d'un jeune Homme.
LETTRE VII.
JE me plaignois de l'amour dans ma dernière
lettre : il a ses peines sans doute ;
mais est-ce bien un mal quecette paffion?
Il faudroit en avoir éprouvé toute la
violence , & recouvrer enfuite ſa pre-
miére tranquillité ; on pourroit alors
comparer ces deux états , & prononcer
plus hardiment. Eft-ce à moi de réfou-
cette vieille question ?
L'homme auſtère ,l'homme infenfi-
ble , & celui qui n'a connu que le com-
mun des femmes , proſcrivent un ſenti-
ment qu'ils ignorent ; ils vous préſente-
rontl'amour accompagnédu cortége af-
freux de tous les maux; ils défigureront
tous ſes traits , & fubftitueront à l'in-
nocence des grâces les noirs fantômes
de leur imagination.
Le jeune amant , dans l'ardeur de
ſon enthouſiaſme, & dans l'yvreffe de
fon bonheur , embellira tout. A peine
diftinguera-t-il les ſentimens du cœur
du préſtige des ſens. Partout le plaifir &
la joie l'environnent ; la flamme de
l'amour répand fur tous les objets une
AVRIL. 1764.
51
plus douce lumière ; l'âme elle-même
s'éléve & s'ennoblit ; & la vie n'eſt plus
rien fans le charme de la tendreſſe.
Sans apprécier ces deux tableaux ,
il me ſemble que la ſenſibilité , loin
d'être un mal en ſoi , eſt un bien fait
de la nature. Elle a ſes inconvéniens
ſansdoute comme les meilleures choſes.
Mais , fans compter les confolations &
les ſecours que l'humanité ſouffrante a
reçus de la commifération & de la bien-
veillance , combien de fois la délicateſſe
& l'enthouſiaſme de l'amour n'ont- ils
pas calmé la révolte des ſens ! Quel est
l'infortuné Mortel qu'une Maîtreffe ai-
mable & fage n'a pas ſcu garantir des
écueils d'une impétueuſe jeuneſſe ?
Quelle Philofophie que celle qui vou-
droit éteindre le ſentiment même !
Que cette faculté de notre âme ne
ſe développe que dans la Société,qu'im-
porte : elle étoit du moins en nous. Ne
mépriſons pas les dons du Ciel : il ne
s'agit que de les bien diriger; & ce ne
feroit pas un médiocre ſervice à rendre
à l'humanité , que de trouver l'art déli-
cat & fublime de faire tourner l'amour
au profit des mœurs. Il me ſemble que
ce ſoin devroit faire , mais non pas
tout-à- fait , comme à Sparte , une par-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
tie eſſentielle de l'éducation. Au lieu
d'abandonner une jeuneſſe aveugle au
penchant de ſon cœur , montrez-lui le
véritable amour , toujours animé par
la vertu ; offrez ſurtout aux jeunes filles
cette douce & ſévère image ; qu'un
amant noté par quelque vice ou par
quelque lâcheté , n'attende plus de ſa
maîtreſſe que du mépris & de l'indi-
gnation ; qu'ils attachent l'une & l'autre
quelque idée à ces mots de grandeur
d'âme , d'union conjugale , de patrie ,
d'honnêteté, de vertu ;queles charmes du
caractère le diſputent à ceuxde la figure ;
quela beauté d'une âme ſimple & gé-
néreuſe ne ſoit point offuſquée parl'en-
chantementd'un dehors trompeur : vous
verrez que l'eſtime mutuelle reſſerrant
les nœuds de l'amour , il perdra ce qu'il
a de dangereux. Que le chriftianiſme ,
qui nous ordonne d'aimer nos femmes ,
donne à ces vertus morales le ſouverain
degré d'énergie & de confiftence , tout
rentrera dans l'ordre , & l'amour ſera
juftifié.
Ala fureur de ſes emportemens fuc-
cédera cette joie paiſible & délicieuſe ,
qui laiſſe goûter à notre âme toute l'é-
tendue de fon bonheur. Que deviendra
l'art mépriſable de certaines femmes ,
quand on fentira le prix de la candeur
,
AVRIL . 1764.
53
&de la modeſtie ? Simple & noble pu-
deur ! Non , il n'appartient qu'à toi de
couronner l'amour ! C'eſt toi , c'eſt ta
naïve adreſſe qui ſçait adoucir ſa violen-
ce , & mêler au délire de nos fens la
volupté du ſentiment & de la paix !
Vous diriez que l'amour s'épure & fe
fortifie à mesure qu'il ſe rapproche de
l'amitié , & qu'il lui reſſemble davan-
tage. Ah ! Vous n'en doutez point ,
vous dont le cœur pur adore la vertu !
Ces idées ne font pas neuves ni peut-
être abſolument juſtes : je te les donne ,
mon ami , pour ce qu'elles font : mais
ne répandent- elles pas quelque jour fur
leſujetde cette lettre ?
Que ce tribut d'éloges que je paye à
l'amour ne t'étonne pas après les plain-
tes améres que je t'adreffois il n'y a
pas long-temps. Viens embraſſer ton
ami ; il eſt enfin le plus heureux des
hommes. Sophie , l'aimable Sophie eſt
à moi pour toujours ! L'excès de ma
félicité préſente efface de mon cœur de
douloureux ſouvenirs. Je ſuis enyvré ;
vole
je t'attends. Tu vas connoître
l'incomparable objet qui m'enchante.
Ces lettres que tu me demandes , tu
les auras bien-tôt. C'eſt l'hiſtoire fimple
& naïve d'un cœur droit & fincére.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
Tu l'auras toute entière ; tu ſens que
je n'ai point de ſecrets pour toi.
Hâtez- vous d'arriver mon ami. Votre
chère Henriette aimera ma Sophie , qui
brûle de l'embraffer. Heureux &dignes
époux ! les mêmes nœuds qui nous lient
viennentde vous unir.Venez!notre com-
mune joie augmentera celle de chacun
de nous , fi pourtant l'on peut rien ajou-
ter au bonheur d'être aimé , toi d'Hen-
riette , & moi de Sophie.
LETTRES A SOPHIE ,
LETTRE I.
SOPHIE , Sophie ! ... Elle part , elle
me fuit .... l'ingratte abandonne un
infortuné qui l'adore ! Y Songez -vous
bien , cruelle ? Eſpérez-vous retrouver
un amant auſſi tendre ? vous m'aimez , &
vous êtes déjà loin de moi ! Momens
délicieux & trop courts , dont le fou-
venir me charme & me déſole , ne
reviendrez- vous jamais ? ne ferez-vous
pas plus durables ? Aimable & chère
Sophie ! écoutez l'amour gémiſſant.
Pourriez - vous méconnoître ſa voix ?
Vous ſçavez ſi je ſçais reſpecter vos
mœurs & ces qualités charmantes qui
AVRIL. 1764.
55
vous diftinguent bien plus encore que
la beauté : laiſſez-vous attendrir à mes
regrets ,
ils font bien légitimes quand
je vous perds ! Ne rougiffez pas d'être
ſenſible. Je ſçais trop qu'elle nous fait
fouffrir , cette extrême ſenſibilité; mais
ne vous en défaites point : elle pour-
roit ſeule produire les bonnes actions.
Malheur aux âmes dures & qui ne fen-
tent rien !
Dès que j'eus perdu de vue cette
fatale chaiſe qui vous enlevoit , qui
emportoit mon bonheur , je rentrai
bien vîte chez moi. J'avois le cœur ſer-
ré depuis long temps. Je m'enfermai
dans mon cabinet. Livré au déſeſpoir ,
éperdu , prèſque inſenſible
....
ô ma
charmante amie ! J'eſſayai de pleurer.
Quels pleurs ! De ces larmes diffici-
les , de ces larmes qui déchirent le
cœur , & qui rempliſſent encore mes
yeux : jamais je n'en verrai de fi cruel-
les. Nuit affreuſe ! ... Le jour n'a point
diſſipé ma triſteſſe. Je crois être ſeul
dans l'univers. Vos lettres ſeules pour-
ront modérer mon ennui ; cette cham-
bre à côté de celle que j'occupe , je
n'oſe plus la regarder. Je ne ſçais quel
trouble involontaire me ſaiſit quand il
faut que je paſſe devant cette porte....
Civ
5.6 MERCURE DE FRANCE.
je ne veux plus reſterà Lifors ; toutm'y
retrace l'idée d'une perſonne trop chère,
pour mon repos ..... Mais pourquoi ne
pas entrer dans cette chambre ? Ma
Sophie n'y eſt plus ; je ne l'y verrai
plus
...
tout ce qui me la rappelle doit
être cher à mon cœur. Revenez , ma
Sophie ! Confolez mes chagrins ; char-
mez , s'il eſt poffible , l'horreur de ma
folitude. Que de vertus j'ai vu briller
dans ce réduit obſcur ! Charmant &
mystérieux aſyle , vous futes celui de
la ſageſſe & des grâces ; vous avez
poſſédé ce que la terre a de plus grand
& de plus aimable !
......
Puiffe - je
retrouver bientôt ce que j'ai perdu !
Eſpoir flatteur , toi ſeul adoucis mes
peines ! Adieu , Sophie ; adieu , toi
que j'aimerai toujours !
LETTRE II.
QUELLE
UELLE aimable lettre ! Avec
quelle émotion j'ai reconnu cette écri-
ture , les traits de votre main. Mais pour-
quoi ces craintes qui m'outragent ? Me
croyez-vous affez vil pour vouloir vous
tromper ? vous ignorez donc vos char-
mes ? Qui , moi ! Que je puiſſe trahir
AVRIL. 1764.
57
lè mérite & les grâces ! Ah,jugezmieux
de vous & de moi! Quel homme bar-
bare n'a jamais ſenti l'attrait de la beau-
té , ſurtout quand elle pare les talens ,
l'eſprit , la raiſon & la douceur ! J'ai
connu des femmes qui avoient bien
de l'obligation à leur figure ; mais , ado-
rable Sophie , vous embelliffez la beauté
même. Vous êtes vraie; vous avez un
cœur noble & fenfible. La figure la plus
aimable annonce les heureuſes qualités
de votre âme. Par quel charme uniſſez-
vous donc à la piquante vivacité d'une
belle brune , la douceur enchantereſſe
de la blonde la plus touchante ? Pav
quelle magie vos beaux yeux expri
ment-ils la tendreſſe & la modeſtie
Je crois que je mourrois , ſi je n'as
vois pas le bonheur de vous plaire.
Il eſt affreux de ne teniràrien.Je cher-
chois une compagne aimable & ver-
tueuſe , une amie ſenſible & raifon--
nable ; je vous ai rencontrée... Hélas
je fins que je vous rendrois heureuſe !
Un homme fimple & tranquille ,ami
de l'ordre & de lamodération , que le
bruit du monde , & l'éclat du faſte im
portunent , dont la vertu , l'amour & la
paix peuvent ſeuls remplir les vœux
voilà l'époux qui vous eſt offert. Il feroid
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
toujours votre amant, mais l'amant le
plus délicat , pénétré du mérite de ce
qu'il aime , & qui ſçauroit mêler du
reſpect aux plus tendres careſſes. Mais ,
bonne amie , il y a des âmes baſſes qui
ne connoiffent d'autre volupté que celle
des fens. Pour moi ,je dédaigne , je hais
les plaiſirs où le cœur & l'honnêteté ne
préſident pas. J'oſe le dire , ma fenfi-
bilité m'a toujours ſauvé de la débau-
che ; & je me ſens né pour adorer un
objet eftimable. Son divin modéle ſe
retraçoit fans ceſſe à mon cœur. Ce
n'eſt plus une chimère ; vous m'offrez
ce que j'ofois à peine imaginer. Fille
charmante ! Quelle douce & triſte émo-
tion vous excitez dans mon âme ! Que
ne fuis-je à vous pour toujours ! Dieu !
quel riant avenir, quels heureux jours
je me promettrois, fi la main de So-
phie... Hélas ! je n'en ſuis pas indigne ,
par mes fentimens du moins , par la
candeur & la vérité de mon caractère.
Quand le fort comblera-t-il nos vœux ?
Adieu , aimez-moi toujours.
LETTRE VII.
JE me plaignois de l'amour dans ma dernière
lettre : il a ses peines sans doute ;
mais est-ce bien un mal quecette paffion?
Il faudroit en avoir éprouvé toute la
violence , & recouvrer enfuite ſa pre-
miére tranquillité ; on pourroit alors
comparer ces deux états , & prononcer
plus hardiment. Eft-ce à moi de réfou-
cette vieille question ?
L'homme auſtère ,l'homme infenfi-
ble , & celui qui n'a connu que le com-
mun des femmes , proſcrivent un ſenti-
ment qu'ils ignorent ; ils vous préſente-
rontl'amour accompagnédu cortége af-
freux de tous les maux; ils défigureront
tous ſes traits , & fubftitueront à l'in-
nocence des grâces les noirs fantômes
de leur imagination.
Le jeune amant , dans l'ardeur de
ſon enthouſiaſme, & dans l'yvreffe de
fon bonheur , embellira tout. A peine
diftinguera-t-il les ſentimens du cœur
du préſtige des ſens. Partout le plaifir &
la joie l'environnent ; la flamme de
l'amour répand fur tous les objets une
AVRIL. 1764.
51
plus douce lumière ; l'âme elle-même
s'éléve & s'ennoblit ; & la vie n'eſt plus
rien fans le charme de la tendreſſe.
Sans apprécier ces deux tableaux ,
il me ſemble que la ſenſibilité , loin
d'être un mal en ſoi , eſt un bien fait
de la nature. Elle a ſes inconvéniens
ſansdoute comme les meilleures choſes.
Mais , fans compter les confolations &
les ſecours que l'humanité ſouffrante a
reçus de la commifération & de la bien-
veillance , combien de fois la délicateſſe
& l'enthouſiaſme de l'amour n'ont- ils
pas calmé la révolte des ſens ! Quel est
l'infortuné Mortel qu'une Maîtreffe ai-
mable & fage n'a pas ſcu garantir des
écueils d'une impétueuſe jeuneſſe ?
Quelle Philofophie que celle qui vou-
droit éteindre le ſentiment même !
Que cette faculté de notre âme ne
ſe développe que dans la Société,qu'im-
porte : elle étoit du moins en nous. Ne
mépriſons pas les dons du Ciel : il ne
s'agit que de les bien diriger; & ce ne
feroit pas un médiocre ſervice à rendre
à l'humanité , que de trouver l'art déli-
cat & fublime de faire tourner l'amour
au profit des mœurs. Il me ſemble que
ce ſoin devroit faire , mais non pas
tout-à- fait , comme à Sparte , une par-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
tie eſſentielle de l'éducation. Au lieu
d'abandonner une jeuneſſe aveugle au
penchant de ſon cœur , montrez-lui le
véritable amour , toujours animé par
la vertu ; offrez ſurtout aux jeunes filles
cette douce & ſévère image ; qu'un
amant noté par quelque vice ou par
quelque lâcheté , n'attende plus de ſa
maîtreſſe que du mépris & de l'indi-
gnation ; qu'ils attachent l'une & l'autre
quelque idée à ces mots de grandeur
d'âme , d'union conjugale , de patrie ,
d'honnêteté, de vertu ;queles charmes du
caractère le diſputent à ceuxde la figure ;
quela beauté d'une âme ſimple & gé-
néreuſe ne ſoit point offuſquée parl'en-
chantementd'un dehors trompeur : vous
verrez que l'eſtime mutuelle reſſerrant
les nœuds de l'amour , il perdra ce qu'il
a de dangereux. Que le chriftianiſme ,
qui nous ordonne d'aimer nos femmes ,
donne à ces vertus morales le ſouverain
degré d'énergie & de confiftence , tout
rentrera dans l'ordre , & l'amour ſera
juftifié.
Ala fureur de ſes emportemens fuc-
cédera cette joie paiſible & délicieuſe ,
qui laiſſe goûter à notre âme toute l'é-
tendue de fon bonheur. Que deviendra
l'art mépriſable de certaines femmes ,
quand on fentira le prix de la candeur
,
AVRIL . 1764.
53
&de la modeſtie ? Simple & noble pu-
deur ! Non , il n'appartient qu'à toi de
couronner l'amour ! C'eſt toi , c'eſt ta
naïve adreſſe qui ſçait adoucir ſa violen-
ce , & mêler au délire de nos fens la
volupté du ſentiment & de la paix !
Vous diriez que l'amour s'épure & fe
fortifie à mesure qu'il ſe rapproche de
l'amitié , & qu'il lui reſſemble davan-
tage. Ah ! Vous n'en doutez point ,
vous dont le cœur pur adore la vertu !
Ces idées ne font pas neuves ni peut-
être abſolument juſtes : je te les donne ,
mon ami , pour ce qu'elles font : mais
ne répandent- elles pas quelque jour fur
leſujetde cette lettre ?
Que ce tribut d'éloges que je paye à
l'amour ne t'étonne pas après les plain-
tes améres que je t'adreffois il n'y a
pas long-temps. Viens embraſſer ton
ami ; il eſt enfin le plus heureux des
hommes. Sophie , l'aimable Sophie eſt
à moi pour toujours ! L'excès de ma
félicité préſente efface de mon cœur de
douloureux ſouvenirs. Je ſuis enyvré ;
vole
je t'attends. Tu vas connoître
l'incomparable objet qui m'enchante.
Ces lettres que tu me demandes , tu
les auras bien-tôt. C'eſt l'hiſtoire fimple
& naïve d'un cœur droit & fincére.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
Tu l'auras toute entière ; tu ſens que
je n'ai point de ſecrets pour toi.
Hâtez- vous d'arriver mon ami. Votre
chère Henriette aimera ma Sophie , qui
brûle de l'embraffer. Heureux &dignes
époux ! les mêmes nœuds qui nous lient
viennentde vous unir.Venez!notre com-
mune joie augmentera celle de chacun
de nous , fi pourtant l'on peut rien ajou-
ter au bonheur d'être aimé , toi d'Hen-
riette , & moi de Sophie.
LETTRES A SOPHIE ,
LETTRE I.
SOPHIE , Sophie ! ... Elle part , elle
me fuit .... l'ingratte abandonne un
infortuné qui l'adore ! Y Songez -vous
bien , cruelle ? Eſpérez-vous retrouver
un amant auſſi tendre ? vous m'aimez , &
vous êtes déjà loin de moi ! Momens
délicieux & trop courts , dont le fou-
venir me charme & me déſole , ne
reviendrez- vous jamais ? ne ferez-vous
pas plus durables ? Aimable & chère
Sophie ! écoutez l'amour gémiſſant.
Pourriez - vous méconnoître ſa voix ?
Vous ſçavez ſi je ſçais reſpecter vos
mœurs & ces qualités charmantes qui
AVRIL. 1764.
55
vous diftinguent bien plus encore que
la beauté : laiſſez-vous attendrir à mes
regrets ,
ils font bien légitimes quand
je vous perds ! Ne rougiffez pas d'être
ſenſible. Je ſçais trop qu'elle nous fait
fouffrir , cette extrême ſenſibilité; mais
ne vous en défaites point : elle pour-
roit ſeule produire les bonnes actions.
Malheur aux âmes dures & qui ne fen-
tent rien !
Dès que j'eus perdu de vue cette
fatale chaiſe qui vous enlevoit , qui
emportoit mon bonheur , je rentrai
bien vîte chez moi. J'avois le cœur ſer-
ré depuis long temps. Je m'enfermai
dans mon cabinet. Livré au déſeſpoir ,
éperdu , prèſque inſenſible
....
ô ma
charmante amie ! J'eſſayai de pleurer.
Quels pleurs ! De ces larmes diffici-
les , de ces larmes qui déchirent le
cœur , & qui rempliſſent encore mes
yeux : jamais je n'en verrai de fi cruel-
les. Nuit affreuſe ! ... Le jour n'a point
diſſipé ma triſteſſe. Je crois être ſeul
dans l'univers. Vos lettres ſeules pour-
ront modérer mon ennui ; cette cham-
bre à côté de celle que j'occupe , je
n'oſe plus la regarder. Je ne ſçais quel
trouble involontaire me ſaiſit quand il
faut que je paſſe devant cette porte....
Civ
5.6 MERCURE DE FRANCE.
je ne veux plus reſterà Lifors ; toutm'y
retrace l'idée d'une perſonne trop chère,
pour mon repos ..... Mais pourquoi ne
pas entrer dans cette chambre ? Ma
Sophie n'y eſt plus ; je ne l'y verrai
plus
...
tout ce qui me la rappelle doit
être cher à mon cœur. Revenez , ma
Sophie ! Confolez mes chagrins ; char-
mez , s'il eſt poffible , l'horreur de ma
folitude. Que de vertus j'ai vu briller
dans ce réduit obſcur ! Charmant &
mystérieux aſyle , vous futes celui de
la ſageſſe & des grâces ; vous avez
poſſédé ce que la terre a de plus grand
& de plus aimable !
......
Puiffe - je
retrouver bientôt ce que j'ai perdu !
Eſpoir flatteur , toi ſeul adoucis mes
peines ! Adieu , Sophie ; adieu , toi
que j'aimerai toujours !
LETTRE II.
QUELLE
UELLE aimable lettre ! Avec
quelle émotion j'ai reconnu cette écri-
ture , les traits de votre main. Mais pour-
quoi ces craintes qui m'outragent ? Me
croyez-vous affez vil pour vouloir vous
tromper ? vous ignorez donc vos char-
mes ? Qui , moi ! Que je puiſſe trahir
AVRIL. 1764.
57
lè mérite & les grâces ! Ah,jugezmieux
de vous & de moi! Quel homme bar-
bare n'a jamais ſenti l'attrait de la beau-
té , ſurtout quand elle pare les talens ,
l'eſprit , la raiſon & la douceur ! J'ai
connu des femmes qui avoient bien
de l'obligation à leur figure ; mais , ado-
rable Sophie , vous embelliffez la beauté
même. Vous êtes vraie; vous avez un
cœur noble & fenfible. La figure la plus
aimable annonce les heureuſes qualités
de votre âme. Par quel charme uniſſez-
vous donc à la piquante vivacité d'une
belle brune , la douceur enchantereſſe
de la blonde la plus touchante ? Pav
quelle magie vos beaux yeux expri
ment-ils la tendreſſe & la modeſtie
Je crois que je mourrois , ſi je n'as
vois pas le bonheur de vous plaire.
Il eſt affreux de ne teniràrien.Je cher-
chois une compagne aimable & ver-
tueuſe , une amie ſenſible & raifon--
nable ; je vous ai rencontrée... Hélas
je fins que je vous rendrois heureuſe !
Un homme fimple & tranquille ,ami
de l'ordre & de lamodération , que le
bruit du monde , & l'éclat du faſte im
portunent , dont la vertu , l'amour & la
paix peuvent ſeuls remplir les vœux
voilà l'époux qui vous eſt offert. Il feroid
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
toujours votre amant, mais l'amant le
plus délicat , pénétré du mérite de ce
qu'il aime , & qui ſçauroit mêler du
reſpect aux plus tendres careſſes. Mais ,
bonne amie , il y a des âmes baſſes qui
ne connoiffent d'autre volupté que celle
des fens. Pour moi ,je dédaigne , je hais
les plaiſirs où le cœur & l'honnêteté ne
préſident pas. J'oſe le dire , ma fenfi-
bilité m'a toujours ſauvé de la débau-
che ; & je me ſens né pour adorer un
objet eftimable. Son divin modéle ſe
retraçoit fans ceſſe à mon cœur. Ce
n'eſt plus une chimère ; vous m'offrez
ce que j'ofois à peine imaginer. Fille
charmante ! Quelle douce & triſte émo-
tion vous excitez dans mon âme ! Que
ne fuis-je à vous pour toujours ! Dieu !
quel riant avenir, quels heureux jours
je me promettrois, fi la main de So-
phie... Hélas ! je n'en ſuis pas indigne ,
par mes fentimens du moins , par la
candeur & la vérité de mon caractère.
Quand le fort comblera-t-il nos vœux ?
Adieu , aimez-moi toujours.
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4169
p. 59-60
ENIGME.
Début :
Sans changer de nature, [...]
Mots clefs :
Cheminée
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGME.
SANS changer de nature ,
Sous plus d'une figure
, aneau ,
Je parois quelquefois brillante d'ornemens;
Et d'autres fois ſans agrémens.
* Je ſuis tantôt quarrée ou ronde ,
Tantôt platte & tantôt profonde ;
Je rends ſervice au grand Seigneur ,
Ainſi qu'au plus vil Laboureur.
J'ai des jambes , des bras , qui plus eſt une tête.
Ne va pas me croire une bête ;
Car loin d'arriver à ton but ,
,
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
Tu ſerois obligé de me mettre au rebut.
Pourſuís , examine mon être ;
A divers traits tu pourras me connoître....
Je ne mets guères de chapeau ,...
Mais ſouvent je porte un manteau.
Sans recourir à la Juſtice ,
Mon Maître quelquefois me condamneaufup
plices
Et pour affouvir ſa fureur ,
Par des gens qui ſont des canailles ,
Me fait déchirer les entrailles ,
Sans que jamais je faſſe éclater ma douleur..
Par M. DE. LA GARENNE , d'Angers.
SANS changer de nature ,
Sous plus d'une figure
, aneau ,
Je parois quelquefois brillante d'ornemens;
Et d'autres fois ſans agrémens.
* Je ſuis tantôt quarrée ou ronde ,
Tantôt platte & tantôt profonde ;
Je rends ſervice au grand Seigneur ,
Ainſi qu'au plus vil Laboureur.
J'ai des jambes , des bras , qui plus eſt une tête.
Ne va pas me croire une bête ;
Car loin d'arriver à ton but ,
,
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
Tu ſerois obligé de me mettre au rebut.
Pourſuís , examine mon être ;
A divers traits tu pourras me connoître....
Je ne mets guères de chapeau ,...
Mais ſouvent je porte un manteau.
Sans recourir à la Juſtice ,
Mon Maître quelquefois me condamneaufup
plices
Et pour affouvir ſa fureur ,
Par des gens qui ſont des canailles ,
Me fait déchirer les entrailles ,
Sans que jamais je faſſe éclater ma douleur..
Par M. DE. LA GARENNE , d'Angers.
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4170
p. 61
AUTRE.
Début :
Cum sex membra valent, modo regum nobile quoddam [...]
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Fascia
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE..
CUM ſex membra valent , modo regum nobile
quoddam
Sum decus , invalidis ſum modo præfidium .
Ne caput obtrunces , ipſum te in fruſta ſecarem
Quiſquis es , hoftis enim fic meus accipitur .
L. P. D. Ecolier de 2e au Collège de Mazarin.
CUM ſex membra valent , modo regum nobile
quoddam
Sum decus , invalidis ſum modo præfidium .
Ne caput obtrunces , ipſum te in fruſta ſecarem
Quiſquis es , hoftis enim fic meus accipitur .
L. P. D. Ecolier de 2e au Collège de Mazarin.
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4171
p. 61
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Par des détours obscurs je conduis un secret, [...]
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGOGRYPΗ Ε.
Par des détours obſcurs je conduis un ſecret ,
Je le tais avec ſoin , quoique je le décéle ;
Er pour le mieux cacher , aveuglé par mon zèle,
En le retournant trop j'en découvrel'objet.
Toi qui me cherches dans moi-même ,
Cher Lecteur , examine moi :
Mes dix pieds renverſés pourront t'o 'rir laloi ;.
D'un Royaume le Chef ſuprême ;
Le célébre inſtrument qui chante les héros :
Le motifqui les méne ;
Une rivière dont les flots
Terminent l'Aquitaine ;
Ce qui compte tous nos momens ;
Uneplace au Spectacle ; un meuble de cuifine;
Un grain qui peut nous ſervir d'aliment ;
Enfin c'eſt .... c'eſt aſſez ; devine.
ParGEOFFROY, de Châtellerault.
Par des détours obſcurs je conduis un ſecret ,
Je le tais avec ſoin , quoique je le décéle ;
Er pour le mieux cacher , aveuglé par mon zèle,
En le retournant trop j'en découvrel'objet.
Toi qui me cherches dans moi-même ,
Cher Lecteur , examine moi :
Mes dix pieds renverſés pourront t'o 'rir laloi ;.
D'un Royaume le Chef ſuprême ;
Le célébre inſtrument qui chante les héros :
Le motifqui les méne ;
Une rivière dont les flots
Terminent l'Aquitaine ;
Ce qui compte tous nos momens ;
Uneplace au Spectacle ; un meuble de cuifine;
Un grain qui peut nous ſervir d'aliment ;
Enfin c'eſt .... c'eſt aſſez ; devine.
ParGEOFFROY, de Châtellerault.
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4172
p. 63
AIR TENDRE.
Début :
EN vain jusqu'à ce jour j'avois sçu m'en défendre ; [...]
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texteReconnaissance textuelle : AIR TENDRE.
AIR TENDRE.
EN vain jusqu'à ce jour j'avois sçu m'en défendre ;
L'Amour, ce Dieu malin, triomphe de moncœur.
Peut-on, aimable Iris, vous voir & vous entendre, Sans brûler à l'inſtantde la plus vive ardeur ?
Par M. ***.
EN vain jusqu'à ce jour j'avois sçu m'en défendre ;
L'Amour, ce Dieu malin, triomphe de moncœur.
Peut-on, aimable Iris, vous voir & vous entendre, Sans brûler à l'inſtantde la plus vive ardeur ?
Par M. ***.
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4173
p. 64-68
LETTRE à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure de France. SUR Charles-Annibal FABROT.
Début :
UN homme de lettres, Monsieur, faisoit il y a quelques jours, des recherches [...]
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure de France. SUR Charles-Annibal FABROT.
LETTRE à M. DE LA PLACE,
Auteur du Mercure de France.
SUR Charles-Annibal FABROT.
UN homme de lettres, Monsieur,
faisoit il y a quelques jours, des recherches
par pure curiofité, dans des ouvrages de
Jurifconfultes Francois ; il y trouva des
points affez intéreſſans , ſous la garantie
de Fabrotus. Il imagina que c'étoit un
Sçavant Etranger dont l'autorité lui
parut mériter toute fon attention : en
conféquence il confulta les Bibliogra---.
phes. Quel fut fon étonnement , Mon--
fieur ! Ce Fabrotus eſt un de ſes Com-
patriotes , même ſon parent , & l'un
des plus habiles hommes qu'il y ait
eu fous le régne de LOUIS XIV ,fi
fécond en talens de tout genre. Par
quelle fatalité ce Sçavant paroît-il mé-
connu dans ſa patrie , & fon nom est-il
ainſidéguisé pardes Auteurs modernes
AVRIL. 1764..
65
Heſt oublié dans la colomnedes Sça
vans & Illuftres que M. le Préſident
Hénault a miſe dans ſon abrégé chro-
nologique , à côté des Héros & des
grands Hommes d'Etat qui ont auffi
honoré la Nation. * Permettez-vous ,
Monfieur , qu'on répare , par une no-
tice ſuccinte , le tort que cette omif-
fion fait à la mémoire d'un homme
qui ſeroit très-célébre , fi notre fiécle
étoit moins frivole ?
Charles - Annibal Fabrot étoit d'Aix
en Provence. ſa profonde érudition &
ſes vaſtes connoiſſances dans la Jurif
prudence civile & canonique , lui ob--
tinrent l'amitiédu fameux Peireſc, pro-
tecteur de tous les gens de mérite. Le
Préſident Du Vair qui l'eſtimoit fort
aufſi , devenu Garde des Sceaux en
1617 , attira Fabrot à Paris : il n'a-
voit que trente-fix ans ; & depuis huit
années il occupoit avec distinction une
chaire de Profeſſeur en droit dans l'U-
niverſité d'Aix. Il y retourna après la
mort de fon protecteur , & y reprit
fes fonctions de Profeſſeur. On le re-
* M. de Voltaire qui a fait dans l'hiſtoire du
ſiecle de LOUIS XIV , celle des progrès de
l'eſprit humain & de tous les Arts , ſous ce
beau régne, ne fait aucune mention de Fabrot
66 MERCURE DE FRANCE .
vit à Paris en 1637 , pour y faire im-
primer des notes fur les Inſtituts de
Juftinien. CetOuvrage dédié au Chan-
celier Seguier fut honorable & utile.
Il fit à Fabrot un grand nom dans la
République des Lettres , & lui valut
une penfion de deux mille livres pour
travailler à la traduction des Bafiliques .
C'eſt la collection des Loix Romaines
dont l'uſage s'étoit conſervé dans l'O-
rient , & de celles que les Empereurs
de Conſtantinople avoient faites. Cet
Ouvrage immenfe, le fruit de dix an-
nées d'application conſtante , mérita à
fonAuteur une charge de Confeiller au
Parlement de Provence , dont les cir-
conſtances du temps ne lui ont pas
permis de jouir. Deux ans après , en
1649 , Fabrot publia une édition des
Œuvres de Cedrene , de Nicetas , d'A-
naſtaſe le Bibliothéquaire , de Conf-
tantin Manaſſes , & des Inſtituts de
Théophile Simocatte , qu'il enrichit de
notes & de diſſertations. On a de lui
des obſervations fur quelques titres du
Code Théodofien , un Traité contre
Saumaiſe fur l'uſure , & quelques ma-
ximes de Droit fur Théodore Balsamon ,
fur l'Histoire Eccléſiaſtique
fur les
AVRIL. 1764 .
67
Papes , & pluſieurs Traités particuliers
fur diverſes matières de Droit.
En 1652 , ce Scavant & infatiga-
ble Ecrivain commença la réviſion des
Œuvres de Cujas, qu'il corrigea fur plu-
fieurs manufcrits , & qu'il donna èn
Public en 1658 en dix volumes in-folio
avec d'excellentes notes auſſi curieuſes
qu'inſtructives. La trop grande appli-
cation qu'il donna à ce grand Ouvrage
lui cauſa une maladie dont il mourut ,
ſuivant M. l'Abbé l'Advocat , Abbré-
viateur de Moreri , dans ſon petitDic-
tionnaire hiſtorique & portatif, le 16
Janvier 1659 , âgé de 78 ans , ou au
mois de Février de la même année ,
ſuivant M. l'Abbé Lambert , Auteur
de l'hiſtoire
Littéraire du ſiècle de
LOUIS XIV. Il fut inhumé dans
l'Egliſe de S. Germain l'Auxerrois ſa
Paroiffe.
On trouva parmi les papiers de ce
Sçavant homme , des Commentaires fur
les Inſtituts de Justinien , des notes fur
Aulugelle , & le recueil des Ordon-
-nances ou Conſtitutions Eccléſiaſtiques
qui n'avoient pas été encore publiées en
grec. Ce dernier Ouvrage a été inféré
dans la Bibliothéque du Droit Canon,
publié en 1661 par MM. Voët & Justel.
68 MERCURE DE FRANCE.
Je ne ſçais s'il y a eu un homme plús
érudit , plus laborieux & qui ait fait
plus d'honneur que lui aux Jurifcon-
ſultes de France : pourquoi donc eft-
il ou oublié , ou cité ſous une déno-
mination latine dans des Livres François ?
Enfin il a été pris pour un étranger
dont le nom en us ne rappelle pas af-
ſez ce que l'on doit à la mémoire
d'un auſſi illuſtre Compatriote.
J'ai l'honneur d'être , &c.
P. G. Abonné au Mercure.
Auteur du Mercure de France.
SUR Charles-Annibal FABROT.
UN homme de lettres, Monsieur,
faisoit il y a quelques jours, des recherches
par pure curiofité, dans des ouvrages de
Jurifconfultes Francois ; il y trouva des
points affez intéreſſans , ſous la garantie
de Fabrotus. Il imagina que c'étoit un
Sçavant Etranger dont l'autorité lui
parut mériter toute fon attention : en
conféquence il confulta les Bibliogra---.
phes. Quel fut fon étonnement , Mon--
fieur ! Ce Fabrotus eſt un de ſes Com-
patriotes , même ſon parent , & l'un
des plus habiles hommes qu'il y ait
eu fous le régne de LOUIS XIV ,fi
fécond en talens de tout genre. Par
quelle fatalité ce Sçavant paroît-il mé-
connu dans ſa patrie , & fon nom est-il
ainſidéguisé pardes Auteurs modernes
AVRIL. 1764..
65
Heſt oublié dans la colomnedes Sça
vans & Illuftres que M. le Préſident
Hénault a miſe dans ſon abrégé chro-
nologique , à côté des Héros & des
grands Hommes d'Etat qui ont auffi
honoré la Nation. * Permettez-vous ,
Monfieur , qu'on répare , par une no-
tice ſuccinte , le tort que cette omif-
fion fait à la mémoire d'un homme
qui ſeroit très-célébre , fi notre fiécle
étoit moins frivole ?
Charles - Annibal Fabrot étoit d'Aix
en Provence. ſa profonde érudition &
ſes vaſtes connoiſſances dans la Jurif
prudence civile & canonique , lui ob--
tinrent l'amitiédu fameux Peireſc, pro-
tecteur de tous les gens de mérite. Le
Préſident Du Vair qui l'eſtimoit fort
aufſi , devenu Garde des Sceaux en
1617 , attira Fabrot à Paris : il n'a-
voit que trente-fix ans ; & depuis huit
années il occupoit avec distinction une
chaire de Profeſſeur en droit dans l'U-
niverſité d'Aix. Il y retourna après la
mort de fon protecteur , & y reprit
fes fonctions de Profeſſeur. On le re-
* M. de Voltaire qui a fait dans l'hiſtoire du
ſiecle de LOUIS XIV , celle des progrès de
l'eſprit humain & de tous les Arts , ſous ce
beau régne, ne fait aucune mention de Fabrot
66 MERCURE DE FRANCE .
vit à Paris en 1637 , pour y faire im-
primer des notes fur les Inſtituts de
Juftinien. CetOuvrage dédié au Chan-
celier Seguier fut honorable & utile.
Il fit à Fabrot un grand nom dans la
République des Lettres , & lui valut
une penfion de deux mille livres pour
travailler à la traduction des Bafiliques .
C'eſt la collection des Loix Romaines
dont l'uſage s'étoit conſervé dans l'O-
rient , & de celles que les Empereurs
de Conſtantinople avoient faites. Cet
Ouvrage immenfe, le fruit de dix an-
nées d'application conſtante , mérita à
fonAuteur une charge de Confeiller au
Parlement de Provence , dont les cir-
conſtances du temps ne lui ont pas
permis de jouir. Deux ans après , en
1649 , Fabrot publia une édition des
Œuvres de Cedrene , de Nicetas , d'A-
naſtaſe le Bibliothéquaire , de Conf-
tantin Manaſſes , & des Inſtituts de
Théophile Simocatte , qu'il enrichit de
notes & de diſſertations. On a de lui
des obſervations fur quelques titres du
Code Théodofien , un Traité contre
Saumaiſe fur l'uſure , & quelques ma-
ximes de Droit fur Théodore Balsamon ,
fur l'Histoire Eccléſiaſtique
fur les
AVRIL. 1764 .
67
Papes , & pluſieurs Traités particuliers
fur diverſes matières de Droit.
En 1652 , ce Scavant & infatiga-
ble Ecrivain commença la réviſion des
Œuvres de Cujas, qu'il corrigea fur plu-
fieurs manufcrits , & qu'il donna èn
Public en 1658 en dix volumes in-folio
avec d'excellentes notes auſſi curieuſes
qu'inſtructives. La trop grande appli-
cation qu'il donna à ce grand Ouvrage
lui cauſa une maladie dont il mourut ,
ſuivant M. l'Abbé l'Advocat , Abbré-
viateur de Moreri , dans ſon petitDic-
tionnaire hiſtorique & portatif, le 16
Janvier 1659 , âgé de 78 ans , ou au
mois de Février de la même année ,
ſuivant M. l'Abbé Lambert , Auteur
de l'hiſtoire
Littéraire du ſiècle de
LOUIS XIV. Il fut inhumé dans
l'Egliſe de S. Germain l'Auxerrois ſa
Paroiffe.
On trouva parmi les papiers de ce
Sçavant homme , des Commentaires fur
les Inſtituts de Justinien , des notes fur
Aulugelle , & le recueil des Ordon-
-nances ou Conſtitutions Eccléſiaſtiques
qui n'avoient pas été encore publiées en
grec. Ce dernier Ouvrage a été inféré
dans la Bibliothéque du Droit Canon,
publié en 1661 par MM. Voët & Justel.
68 MERCURE DE FRANCE.
Je ne ſçais s'il y a eu un homme plús
érudit , plus laborieux & qui ait fait
plus d'honneur que lui aux Jurifcon-
ſultes de France : pourquoi donc eft-
il ou oublié , ou cité ſous une déno-
mination latine dans des Livres François ?
Enfin il a été pris pour un étranger
dont le nom en us ne rappelle pas af-
ſez ce que l'on doit à la mémoire
d'un auſſi illuſtre Compatriote.
J'ai l'honneur d'être , &c.
P. G. Abonné au Mercure.
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4174
p. 114-119
LETTRE de M. de BELLISLE, Secrétaire des Commandemens de S. A S. Mgr le DUC D'ORLEANS, à M. de VELYE, Membre de la Société Littéraire de Châlons-sur-Marne, le 24 Septembre 1763.
Début :
MONSEIGNEUR LE DUC D'ORLÉANS, Monsieur, qui est quant à présent, [...]
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. de BELLISLE, Secrétaire des Commandemens de S. A S. Mgr le DUC D'ORLEANS, à M. de VELYE, Membre de la Société Littéraire de Châlons-sur-Marne, le 24 Septembre 1763.
LETTRE de M. de BELLISLE, Secrétaire
des Commandemens de S. A S.
Mgr le DUC D'ORLEANS, à M. de
VELYE, Membre de la Société Littéraire
de Châlons-sur-Marne, le 24
Septembre 1763.
MONSEIGNEUR LE DUC D'ORLÉANS,
Monsieur, qui est quant à présent,
le feul Prince appanagé de la Maiſon
de France , doit veiller avec une atten-
tion particulière , pour que perſonne ne
puiffe prétendre à un pareil titre , qui
n'eſt dû qu'aux males puînés de nos
Rois , & àl'aîné de la defcendance maf-
culine de ces puînés. En effet , l'Appa-
nage eſt une portion détachée des Do-
maines de la Couronne , que les Loix
de l'Etat donnent ,avec autant de juſtice
que de politique , aux puînés de nos
AVRIL. 1764.
115
Souverains , pour leur ſubſiſtance , &
pour leur tenir lieu du partage au Trône
qu'ils étoient en droit de prétendre fous
la première & la ſeconde Race. Une
longue expérience ayant fait fentir les
inconvéniens de cette divifion de Souve-
raineté , on y remédia au commence
mentde la troifiéme , par la Loi falutaire
des Appanages , qui font devenus dans
la ſuite reverfibles à la Couronne au dé-
faut de la ligne maſculine. Cette portion
que tientlePrince appanagé , avec des
prérogatives dignes de la fource dont
elles font émanées , & qui lui retracent
fans ceſſe l'éclat & les droits de fon ori-
gine , ainſi que ſes devoirs , eſt certai-
nement la plus noble & la plus belle de
toutes les tenures , & ne peut être affimi-
lée à aucune autre. D'après ces principes,
Monfieur ,Mgr le Duc d'Orléans n'a pu
voir fans ſurpriſe, dans le Mercure de
Francedu mois d'Avril 1760 ,tom. 2, p.
148, que , dans un article où l'Auteur du
Mercure rend compte d'une Séance pu-
blique de la Société Littéraire de Châ-
lons-fur-Marne , il ſoit dit que vous
avez continué la lecture de l'Hiſtoire de
la Ville , de la Comté-Pairie de Vertus ,
&de la fuite des Seigneurs qui ont pof-
fédé ce Domaine juſqu'à M. le Maréchal
116 MERCURE DE 2 FRANCE.
Prince de Soubiſe , qui le tient aujour--
d'hui comme un Appanage de la Maiſon
de France , étant héritierpour unepartie
de l'ancienne Maison de Bretagne , qui
le poſſedoit à ce titre. Voilà en peu de
mots , Monfieur, trois aſſertions bien ex-
traordinaires. 10. M.le Prince de Soubise
n'a jamais prétendu & ne peut pas pof
féder le Comté de Vertus comme- un
Appanage de la Maiſon de France.
2°. La Maiſon de Bretagne ne l'a point
poſſédé à ce titre. 3°. M. le Maréchal de
me héritier de l'ancienne Maison de
)
Soubiſe n'en eſt point propriétaire com--
Bretagne. Un ſimple extrait des ſça-
vans Ouvrages de M. Dupin & de M.
l'Abbé de Longuerues ſuffira pour éta-
blir la négative des faits que vous avez
avancés . Lors de la réunion de la Cham-
pagne à la Couronne de France , la Sei-
gneurie de Vertus entra dans le Do-
maine du Roi ; elle y eſt demeurée juf
qu'en 1361 , que le Roi Jean la donna
enpleine propriété, avec titre de Comté,
à Jean-Galeas Viscomti , pour dot de ſa
fille Isabelle que Viſcomti épouſa. Jean-
Galeas mariant ſa fille Valentine avec
Louis , Fils de France , Duc d'Orléans ,
en 1389, lui donna de même en dot le
Comté de Vertus. Marguerite , fille de
AVRIL 1764.
H7
Valentine & de Louis , Duc d'Orléans ,
**porta ce Comté dans la Maiſon de Bre-
tagne , en épouſant Richard , Comte
d'Estampes. De leur mariage naquit
François II , Duc de Bretagne , qui en
fit don à François , ſon fils naturel , fou-
che des Seigneurs d'Avangour. Si vous
voulez , Monfieur, confulter les preuves
de l'Hiſtoire de Bretagne , tome 3 , co-
lonne 1354 , vous y verrez qu'il fut en-
joint aux Seigneurs d'Avangour , par
pluſieurs Arrêts du Parlement, de ne
pointufurper le nom de Bretagne. Ces
Seigneurs ontcontinuédejouirdu Com-
té de Vertus de mâle en mâle , juſqu'en
1746 , que leur poſtérité mafculine s'é-
tant éteinte , leur fucceffion a paſſé à
M. le Prince de Soubiſe , iſſu deMarie
d'Avangour , qui avoit pour quatriéme
ayeul François d'Avangour, fils naturel
de François II. Ce n'eſt donc point
comme héritier de l'ancienne Maiſon de
Bretagne , que M. le Prince de Soubiſe
pofſéde le Comté de Vertus , mais com-
me héritier d'une branche illégitime de
cetteMaiſon. Ce n'eſt donc point com-
me en Appanage de la Maiſon de Fran-
ce, que M. le Prince de Soubife tient
aujourd'hui ce Comté , mais comme un
héritage qui lui eſt échu du chef d'une
18 MERCURE DE FRANCE.
grand-mère, laquelle avoit recueilli par
droit de fucceffion , la donation faite à
François d'Avangour fon auteur , parle
Duc de Bretagne. Enfin dans les diver-
ſes mutations du Comté de Vertus , qui
a paffé du Roi Jean à ſa fille Isabelle ,
d'Isabelle à Valentine de Milan , ſa fille ,
de Valentineà ſa fille Marguerite,deMar-
guerite, femmede Richard Comte d'Ef-
tampes , à leur fils François , Duc de
Bretagne , & du Duc François à Fran-
çois d'Avangour ſon fils naturel; on ne
reconnoît aucun des traits qui caractéri-
fent unAppanage du la Maiſon de Fran-
ce , & d'où l'on puiſſe inférer que la
Maiſon de Bretagne ait poſſédé à ce
titre le Comté de Vertus. Ces obferva-
tions , Monfieur , que j'ai l'honneur de
vous envoyer par ordre de Mgr le Duc
d'Orléans , & dont vous pouvez faire la
vérification dans notre Hiſtoire , vous
engageront ſans doute à faire inférer
dansleMercure un Article qui puiſſe ré-
former ce qui a été avancé à ce ſujet
dans celui d'Avril 1760 ; afin que les
perſonnesqui ne ſont pas inſtruites de la
nature des Appanages , ne ſe forment
pas de cette tenure des idées fauſſes ,
qu'il eſt important pour les Princes Ap-
panagers de ne pas laiſſer accréditer ; &
AVRIL. 1764.
119
comme la Société Littéraire de Cha-
lons ſe propoſede donner bientôt au
Public le recueil de ſes Mémoires
,
SA. S. fe flatte que vous aurez l'atten-
tion de fupprimer dans celui qui con-
cerne le Comtéde Vertus, le titre d'ap-
panage dont vous l'avez décoré , avant
d'avoir approfondi cette matière.
J'ai l'honneur d'être , &c.
des Commandemens de S. A S.
Mgr le DUC D'ORLEANS, à M. de
VELYE, Membre de la Société Littéraire
de Châlons-sur-Marne, le 24
Septembre 1763.
MONSEIGNEUR LE DUC D'ORLÉANS,
Monsieur, qui est quant à présent,
le feul Prince appanagé de la Maiſon
de France , doit veiller avec une atten-
tion particulière , pour que perſonne ne
puiffe prétendre à un pareil titre , qui
n'eſt dû qu'aux males puînés de nos
Rois , & àl'aîné de la defcendance maf-
culine de ces puînés. En effet , l'Appa-
nage eſt une portion détachée des Do-
maines de la Couronne , que les Loix
de l'Etat donnent ,avec autant de juſtice
que de politique , aux puînés de nos
AVRIL. 1764.
115
Souverains , pour leur ſubſiſtance , &
pour leur tenir lieu du partage au Trône
qu'ils étoient en droit de prétendre fous
la première & la ſeconde Race. Une
longue expérience ayant fait fentir les
inconvéniens de cette divifion de Souve-
raineté , on y remédia au commence
mentde la troifiéme , par la Loi falutaire
des Appanages , qui font devenus dans
la ſuite reverfibles à la Couronne au dé-
faut de la ligne maſculine. Cette portion
que tientlePrince appanagé , avec des
prérogatives dignes de la fource dont
elles font émanées , & qui lui retracent
fans ceſſe l'éclat & les droits de fon ori-
gine , ainſi que ſes devoirs , eſt certai-
nement la plus noble & la plus belle de
toutes les tenures , & ne peut être affimi-
lée à aucune autre. D'après ces principes,
Monfieur ,Mgr le Duc d'Orléans n'a pu
voir fans ſurpriſe, dans le Mercure de
Francedu mois d'Avril 1760 ,tom. 2, p.
148, que , dans un article où l'Auteur du
Mercure rend compte d'une Séance pu-
blique de la Société Littéraire de Châ-
lons-fur-Marne , il ſoit dit que vous
avez continué la lecture de l'Hiſtoire de
la Ville , de la Comté-Pairie de Vertus ,
&de la fuite des Seigneurs qui ont pof-
fédé ce Domaine juſqu'à M. le Maréchal
116 MERCURE DE 2 FRANCE.
Prince de Soubiſe , qui le tient aujour--
d'hui comme un Appanage de la Maiſon
de France , étant héritierpour unepartie
de l'ancienne Maison de Bretagne , qui
le poſſedoit à ce titre. Voilà en peu de
mots , Monfieur, trois aſſertions bien ex-
traordinaires. 10. M.le Prince de Soubise
n'a jamais prétendu & ne peut pas pof
féder le Comté de Vertus comme- un
Appanage de la Maiſon de France.
2°. La Maiſon de Bretagne ne l'a point
poſſédé à ce titre. 3°. M. le Maréchal de
me héritier de l'ancienne Maison de
)
Soubiſe n'en eſt point propriétaire com--
Bretagne. Un ſimple extrait des ſça-
vans Ouvrages de M. Dupin & de M.
l'Abbé de Longuerues ſuffira pour éta-
blir la négative des faits que vous avez
avancés . Lors de la réunion de la Cham-
pagne à la Couronne de France , la Sei-
gneurie de Vertus entra dans le Do-
maine du Roi ; elle y eſt demeurée juf
qu'en 1361 , que le Roi Jean la donna
enpleine propriété, avec titre de Comté,
à Jean-Galeas Viscomti , pour dot de ſa
fille Isabelle que Viſcomti épouſa. Jean-
Galeas mariant ſa fille Valentine avec
Louis , Fils de France , Duc d'Orléans ,
en 1389, lui donna de même en dot le
Comté de Vertus. Marguerite , fille de
AVRIL 1764.
H7
Valentine & de Louis , Duc d'Orléans ,
**porta ce Comté dans la Maiſon de Bre-
tagne , en épouſant Richard , Comte
d'Estampes. De leur mariage naquit
François II , Duc de Bretagne , qui en
fit don à François , ſon fils naturel , fou-
che des Seigneurs d'Avangour. Si vous
voulez , Monfieur, confulter les preuves
de l'Hiſtoire de Bretagne , tome 3 , co-
lonne 1354 , vous y verrez qu'il fut en-
joint aux Seigneurs d'Avangour , par
pluſieurs Arrêts du Parlement, de ne
pointufurper le nom de Bretagne. Ces
Seigneurs ontcontinuédejouirdu Com-
té de Vertus de mâle en mâle , juſqu'en
1746 , que leur poſtérité mafculine s'é-
tant éteinte , leur fucceffion a paſſé à
M. le Prince de Soubiſe , iſſu deMarie
d'Avangour , qui avoit pour quatriéme
ayeul François d'Avangour, fils naturel
de François II. Ce n'eſt donc point
comme héritier de l'ancienne Maiſon de
Bretagne , que M. le Prince de Soubiſe
pofſéde le Comté de Vertus , mais com-
me héritier d'une branche illégitime de
cetteMaiſon. Ce n'eſt donc point com-
me en Appanage de la Maiſon de Fran-
ce, que M. le Prince de Soubife tient
aujourd'hui ce Comté , mais comme un
héritage qui lui eſt échu du chef d'une
18 MERCURE DE FRANCE.
grand-mère, laquelle avoit recueilli par
droit de fucceffion , la donation faite à
François d'Avangour fon auteur , parle
Duc de Bretagne. Enfin dans les diver-
ſes mutations du Comté de Vertus , qui
a paffé du Roi Jean à ſa fille Isabelle ,
d'Isabelle à Valentine de Milan , ſa fille ,
de Valentineà ſa fille Marguerite,deMar-
guerite, femmede Richard Comte d'Ef-
tampes , à leur fils François , Duc de
Bretagne , & du Duc François à Fran-
çois d'Avangour ſon fils naturel; on ne
reconnoît aucun des traits qui caractéri-
fent unAppanage du la Maiſon de Fran-
ce , & d'où l'on puiſſe inférer que la
Maiſon de Bretagne ait poſſédé à ce
titre le Comté de Vertus. Ces obferva-
tions , Monfieur , que j'ai l'honneur de
vous envoyer par ordre de Mgr le Duc
d'Orléans , & dont vous pouvez faire la
vérification dans notre Hiſtoire , vous
engageront ſans doute à faire inférer
dansleMercure un Article qui puiſſe ré-
former ce qui a été avancé à ce ſujet
dans celui d'Avril 1760 ; afin que les
perſonnesqui ne ſont pas inſtruites de la
nature des Appanages , ne ſe forment
pas de cette tenure des idées fauſſes ,
qu'il eſt important pour les Princes Ap-
panagers de ne pas laiſſer accréditer ; &
AVRIL. 1764.
119
comme la Société Littéraire de Cha-
lons ſe propoſede donner bientôt au
Public le recueil de ſes Mémoires
,
SA. S. fe flatte que vous aurez l'atten-
tion de fupprimer dans celui qui con-
cerne le Comtéde Vertus, le titre d'ap-
panage dont vous l'avez décoré , avant
d'avoir approfondi cette matière.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Fermer
4175
p. 119-122
RÉPONSE à la Lettre précédente, par M. FRADET, Secrétaire de la Société Littéraire de CHAALONS-SUR-MARNE, du 2 Février 1764.
Début :
MONSIEUR, Vous avez pris la peine d'écrire le 24 [...]
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texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE à la Lettre précédente, par M. FRADET, Secrétaire de la Société Littéraire de CHAALONS-SUR-MARNE, du 2 Février 1764.
RÉPONSE à la Lettre précédente, par
M. FRADET, Secrétaire de la Société
Littéraire de CHAALONS-SUR-MARNE,
du 2 Février 1764.
MONSIEUR,
Vous avez pris la peine d'écrire le 24
Septembre dernier à M. de Velye, l'un
desMembres de la Société Littéraire de
Châalons ; vous lui avez marqué que
S. A. S. Mgr le DUCD'ORLÉANS ,
avoit lû avec ſurpriſe dans le 2º. Vol.
du Mercure de France du mois d'Avril
1760 , que notre Aſſocié avoit avancé
dans ſonHiſtoire de Vertus , que cette
Comté-Pairie étoit aujourd'hui tenue
|
20 MERCURE DE FRANCE.
par M. le Maréchal Prince de Soubife ,
comme un appanage de la Maiſon de
France , étant héritier pour une par-
tie de l'ancienne Maison de Bretagne
qui la poſſédoit à ce titre , & vous
lui avez démontré 1º. que Monfieur
le Prince de Soubiſe , n'avoit jamais
prétendu & ne pouvoit pas poſſéder le
Comté de Vertus comme un appanage
de la Maiſon de France. 2°. Que la
Maiſon deBretagne ne l'avoit point pof-
ſédé à ce titre. 3°. Que M. le Maréchal
de Soubiſe n'en étoit point propriétaire
comme héritier de l'ancienne Maiſon
de Bretagne. M. de Velye auroit eu
l'honneur de vous faire réponſe , & de
réformer ſon erreur , qui peut donner
de faufſes idées de la nature des appana-
ges aux perſonnes qui n'en ſont pas
bien inſtruites ; mais il étoit , lorsde la
réception de votre lettre , attaqué de la
maladie qui nous l'a enlevé environ
deuxmois après. Cette lettre s'eſt trouvée
parmi ſes papiers , qui viennent de nous
être remis ; & la Société ſe fait un devoir
de fatisfaire aux obligations qu'il n'a
pu remplir , & de donner à Mgr le Duc
d'Orléans des marques de ſon profond
reſpect. Elle peut uniquement dire pour
ſa juſtification & pour celle de fon Af-
focié
AVRIL. 1764.
121
ſocié , qu'elle n'a toléré cette aſſertion,
& qu'elle n'a été haſardée dans l'hiſtoi-
re du Comté de Vertus , que ſur la foi
d'un paſſage de M. de Ste Marthe dans
fon Hiſtoire de la Maiſon de France ,
Liv. 8. c. 3. furJean. 2°. Cet Auteurdit
qu'Iſabelle de France fut alliée vers 1360
avecJeanGaleas Viscomti,Duc deMilan,
& que par lettres du mois d'Avril 1361 ,
futfaitlechangementdu Comtéde Som-
myévre en Languedoc , baillé en ap-
panage à cette Princeſſe en faveur de
ſon mariage , à la charge de retour à la
Couronne défaillants fils & filles, avec la
Seigneurie de Vertus en Champagne ,
pour ce ,érigéeen Comté : mais fi MM. ,
de Sainte Marthe & de Velye avoient
faitattentionquel'appanage eſt une por-
tion détachée du Domaine de la Cou-
ronne, que les loix de l'Etat donnent à
charge de retour au défaut de la ligne
mafculine , aux mâles puinés de Fran-
ce pour leur ſubſiſtance ,& pour leur
tenir lieu du partage au Throne qu'ils
étoient endroitde prétendre ſous la pre-
mière & la ſeconde race de nos Rois ,
ils n'auroient pas dit que le Comté de
Vertus avoit été donné en appanage
à Isabelle de France , lors de fon ma-
riage avec Jean Galeas Viſcomti. MM.
I. Vol.
F
/
122 MERCURE DE FRANCE.
de Sainte Marthe & M. de Vélye n'a-
voient pas vu non plus fans doute les
lettres du moisd'Avril 1361 , citées par
le premier. On ne trouve rien dans ces
lettres , dont il m'a été remis une copie
que je crois fidelle , qui annonce que
les Terres de Sommyevre & de Vertus ,
ont été données en appanage à Isabelle
de France ; il paroit ſeulement que la
première lui a été donnée en dot , & la
feconde en remplacement de celle-ci ,
dont elle ne pouvoit jouir par les rai-
fonsdétaillées dans les lettres. C'eſt donc
une dot conftituée à Isabelle de France
&non un appanage , & aucun des pof-
fefſeurs de cette Terre n'a pu la tenir
depuis & la tranſmettre à perſonne fous
le titre d'appanage. La Société a re-
tranché cette affertion fi erronnée , de
l'écrit où elle s'étoit gliffée ; & elle ne
paroîtra point quand ſes mémoires ſe-
ront donnés à l'impreſſion. Je ſuis char-
gé de vous prier de ſa part ,de faire
agréer cette déclaration à Mgr leDuc
d'Orléans , & j'oſe eſpérer que S. A. S.
en ſera fatisfaite.
J'ai l'honneur d'être , &c.
M. FRADET, Secrétaire de la Société
Littéraire de CHAALONS-SUR-MARNE,
du 2 Février 1764.
MONSIEUR,
Vous avez pris la peine d'écrire le 24
Septembre dernier à M. de Velye, l'un
desMembres de la Société Littéraire de
Châalons ; vous lui avez marqué que
S. A. S. Mgr le DUCD'ORLÉANS ,
avoit lû avec ſurpriſe dans le 2º. Vol.
du Mercure de France du mois d'Avril
1760 , que notre Aſſocié avoit avancé
dans ſonHiſtoire de Vertus , que cette
Comté-Pairie étoit aujourd'hui tenue
|
20 MERCURE DE FRANCE.
par M. le Maréchal Prince de Soubife ,
comme un appanage de la Maiſon de
France , étant héritier pour une par-
tie de l'ancienne Maison de Bretagne
qui la poſſédoit à ce titre , & vous
lui avez démontré 1º. que Monfieur
le Prince de Soubiſe , n'avoit jamais
prétendu & ne pouvoit pas poſſéder le
Comté de Vertus comme un appanage
de la Maiſon de France. 2°. Que la
Maiſon deBretagne ne l'avoit point pof-
ſédé à ce titre. 3°. Que M. le Maréchal
de Soubiſe n'en étoit point propriétaire
comme héritier de l'ancienne Maiſon
de Bretagne. M. de Velye auroit eu
l'honneur de vous faire réponſe , & de
réformer ſon erreur , qui peut donner
de faufſes idées de la nature des appana-
ges aux perſonnes qui n'en ſont pas
bien inſtruites ; mais il étoit , lorsde la
réception de votre lettre , attaqué de la
maladie qui nous l'a enlevé environ
deuxmois après. Cette lettre s'eſt trouvée
parmi ſes papiers , qui viennent de nous
être remis ; & la Société ſe fait un devoir
de fatisfaire aux obligations qu'il n'a
pu remplir , & de donner à Mgr le Duc
d'Orléans des marques de ſon profond
reſpect. Elle peut uniquement dire pour
ſa juſtification & pour celle de fon Af-
focié
AVRIL. 1764.
121
ſocié , qu'elle n'a toléré cette aſſertion,
& qu'elle n'a été haſardée dans l'hiſtoi-
re du Comté de Vertus , que ſur la foi
d'un paſſage de M. de Ste Marthe dans
fon Hiſtoire de la Maiſon de France ,
Liv. 8. c. 3. furJean. 2°. Cet Auteurdit
qu'Iſabelle de France fut alliée vers 1360
avecJeanGaleas Viscomti,Duc deMilan,
& que par lettres du mois d'Avril 1361 ,
futfaitlechangementdu Comtéde Som-
myévre en Languedoc , baillé en ap-
panage à cette Princeſſe en faveur de
ſon mariage , à la charge de retour à la
Couronne défaillants fils & filles, avec la
Seigneurie de Vertus en Champagne ,
pour ce ,érigéeen Comté : mais fi MM. ,
de Sainte Marthe & de Velye avoient
faitattentionquel'appanage eſt une por-
tion détachée du Domaine de la Cou-
ronne, que les loix de l'Etat donnent à
charge de retour au défaut de la ligne
mafculine , aux mâles puinés de Fran-
ce pour leur ſubſiſtance ,& pour leur
tenir lieu du partage au Throne qu'ils
étoient endroitde prétendre ſous la pre-
mière & la ſeconde race de nos Rois ,
ils n'auroient pas dit que le Comté de
Vertus avoit été donné en appanage
à Isabelle de France , lors de fon ma-
riage avec Jean Galeas Viſcomti. MM.
I. Vol.
F
/
122 MERCURE DE FRANCE.
de Sainte Marthe & M. de Vélye n'a-
voient pas vu non plus fans doute les
lettres du moisd'Avril 1361 , citées par
le premier. On ne trouve rien dans ces
lettres , dont il m'a été remis une copie
que je crois fidelle , qui annonce que
les Terres de Sommyevre & de Vertus ,
ont été données en appanage à Isabelle
de France ; il paroit ſeulement que la
première lui a été donnée en dot , & la
feconde en remplacement de celle-ci ,
dont elle ne pouvoit jouir par les rai-
fonsdétaillées dans les lettres. C'eſt donc
une dot conftituée à Isabelle de France
&non un appanage , & aucun des pof-
fefſeurs de cette Terre n'a pu la tenir
depuis & la tranſmettre à perſonne fous
le titre d'appanage. La Société a re-
tranché cette affertion fi erronnée , de
l'écrit où elle s'étoit gliffée ; & elle ne
paroîtra point quand ſes mémoires ſe-
ront donnés à l'impreſſion. Je ſuis char-
gé de vous prier de ſa part ,de faire
agréer cette déclaration à Mgr leDuc
d'Orléans , & j'oſe eſpérer que S. A. S.
en ſera fatisfaite.
J'ai l'honneur d'être , &c.
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4176
p. 136-148
LETTRE à l'Auteur du MERCURE.
Début :
JE crois, Monsieur, que vous ne serez pas fâché que je vous entretienne d'une [...]
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à l'Auteur du MERCURE.
LETTRE à l'Auteur du MERCURE.
JE crois, Monsieur, que vous ne serez
pas fâché que je vous entretienne d'une
découverte très-intéreſſante & qui va
AVRIL. 1764.
137
donner à la Dioptrique une nouvelle
face. Nous la devons aux travaux d'un
Géomêtre célébre , & aux foins de plu-
fheurs Amateurs. Vous ſcavez , Mon-
fieur , qu'on appelle Dioptrique la-vi-
fion qui fe fait à l'aide des verres ; on
peut dire que , fi l'état où étoit précé-
demment cette ſcience eût étonné les
Anciens qui n'en avoient pas d'idée ,
fes nouveaux progrès ne paroîtroient
pasmoins admirables à Newton lui-mê-
me , au Grand Homme qui décom-
poſa la lumière , & qui avoit connu ,
fans les ſurmonter, les obſtacles qui vien-
nent d'être levés: c'eſt que l'homme qui
parcourt le plus rapidement la carrière ,
trouve un terme où il faut qu'il s'ar-
rête , & d'où part à ſon tour l'homme
de génie qui vient après lui.
Mais , avant tout , il est néceſſaire
que je vous rappelle quelques princi-
pes d'Optique qui ne vous ſont pas in-
connus ; & pour ne pas rendre la ma-
tière trop compliquée,je ne vous par-
lerai que des lunettes Aftronomiques ,
àdeuxverres convexes. Les rayons par-
tis de l'objet après s'être pliés en tra-
verfant le premier verre , qu'on nom-
me l'objectif , ſe réuniſſent dans un
point de l'axe de la lunette, qui eft
1
138 MERCURE DE FRANCE.
appellé foyer du verre , & y forment
un image devant laquelle ſe place l'O
culaire , ou le ſecond verre, qui fai-
fant l'effet d'un miſcroſcope , fert à
aggrandir cetté image ; & la lunette
groffit d'autant plus , que le foyer du
verre objectif est plus long , & que
celui du verre oculaire eſt plus court.
Ainſi une lunette de fix pieds avec un
Oculaire de trois pouces groffit vingta
quatre fois ; avec un Oculaire de dix
huit lignes elle groffiroit quarante-huit
fois. Il ſemble qu'en partantde ce prin-
cipe , on puiſſe multiplier les effets à
l'infini ; en ayant de longs objectifs &
de courts oculaires : mais on a trouvé
de très-grands obſtacles dans la figure
des verres & dans la différente réfran-
gibilité des rayons, Descartes qui porta
dans les Arts la lumière de la Géomé-
trie , avoit démontréque tous les rayons
partis d'un objet , & traverſant un ver
re objectif , fe réuniroient dans un mê
me point de l'axe de la lunette , fil'om
donnoit à l'objectif une figure hyper-
bolique ; mais ici la pratique des Arts
ne peut plus atteindre à la préciſion du
calcul. On n'a vu réuffir aucun des effais
de Descartes ,qui faisoit travailler fous
fes yeux un ouvrier intelligent ; & l'on
AVRIL. 1764.
139
a reconnu avec peine , qu'il étoit mora-
lement impoffible dedonner aux verres
une figure hyperbolique régulière.
On ſe reſtraignit à leur donner la fi-
gure ſphérique ; mais par la propriété
de cette courbure , il n'y a que les
rayons qui tombent près de l'axe , qui
foient réunis dans un même point. Les
autres , ayant un foyer différent,y pei-
gnent d'autres images , & toutes ces
images fortprès les unes des autres , en
formentune ſeule qui eſt d'autant plus
confuſe ,qu'ily en aun plus grandnom-
bre : onfut forcé dedonner peu d'éten
due àla courburede laſurfacedes objec-
tifs , & l'on y perditde la lumière, Car
vous concevez bien , Monfieur , que la
quantité de lumière dépend de la gran-
deur de l'objectif qui lui donne entrée.
Mais on s'apperçut bientôtque ces incon-
véniensétoient les moindres qu'on eût à
craindre:unhomme qui étoit appellé aux
plus brillantes découvertes dans toutes
les Sciences , portant dans la Phyſique ,
le flambeau de fon génie, trouva l'art de
décompofet la lumière , & fit voir que
chacun de ſes rayons étoit composé de
7 rayons primitifs de couleur différen-
te , rouge , orange , jaune , &c. Ces
rayons traverſant un priſme ,s'y rom
1
40 MERCURE DE FRANCE.
pent ſuivant leur différente réfrangibil
bilité , ſe ſéparent, & peignent fur le
papier où onles reçoit,les ſeptcouleurs
dans leur ordre naturel. Cette découver-
te , appliquée à l'optique, rendit raiſon
desanneauxcolorés,appellés iris,qu'on
avoit apperçus autour des images for-
mées par de longues lunettes. Le verre
objectif fait alors la fonction du prifme
qui ſépare les couleurs : on crut que la
nature de la lumière mettant un obſta-
cle invincible àla perfection de cet Art,
& la théorie ayant fait connoître que
les iris étoient plus grandes , en pro-
portion de l'ouverturede l'objectif, on
preſcrivit de nouveau de ladiminuer ;
mais en même temps on diminuoit la
quantité de lumière ſi néceſſaire à la
distinction des objets. On ne retiroit
plus par conféquent des longues lunet-
tes l'avantage qu'on en devoit eſpé-
rer; & l'incommodité de leur longueur
fubfiftoit toute entière. Les choses en
étoient là , & cette barrière reſtoit in-
furmontable.
Lorſque M. Euler , l'un des plus
grands Géométres de l'Europe , eut en
1747 l'idée heureuſe de former des
objectifs de deux matières différem-
ment réfringentes; il eſpéra que leurs
AVRIL. 1764.
141
réfractions différentes pourroient ſe
compofer & détruire les Iris , il for-
ma ſes objectifs de deux lentilles de
verre qui renfermoient de l'eau entre
elles ,& poſant une hypothéſe ſur leurs
qualités réfringentes, il en déduifit des
formules générales & très-élégantes.
M. Dollond , ſcavant Opticien An-
glois , fit uſage de la Théorie de M.
Euler ; mais il ſubſtitua avec raiſon à
ſes lois de réfraction celles de Newton ,
qui paroiffoient préférables étant fon-
dées ſur l'expérience ; les formules don-
perent alors un réſultat fâcheux , car la
réunion des rayons ne ſe pouvoit faire
que lorſque la longueur du foyer étoit
infinie. M. Euler répondoit par des
raiſons métaphyſiques très - probables ;
& M. Dollond s'appuyantde la réputa-
tion de Newton , lui oppofoit conf-
tamment ſes expériences. Cette décou-
verte dont la théorie étoit fi belle , pa-
roiſſoit donc inutile dans la pratique ;
& on croyoit déjà la devoir ranger au
nombre de ces idées ingénieuſes , qui
ſans être utiles à la Société , fonthon-
neur à l'eſprit humain. M. Klingenf-
țierna , Géométre Suédois écrivit en
1755 à M. Dollond ; & par des dé-
monstrations métaphyſiques& géomé-
142 MERCURE DE FRANCE.
triques le força de douter de l'exactitude
des expériences de Newton. M. Dol-
lond les refit& les trouva fauffes. New-
ton avoit réuffi dans des expériences
plus difficiles ; il manqua celles-ci , &
cela prouve que l'homme eft toujours
ſi près de l'erreur , que le génie même
qui l'éléve ne peut l'empêcher d'y tom-
ber quelquefois. M. Dollond reprit cou-
rage; mais il trouva que les objectifs
de verre & d'eau exigeoient des cour-
bures trop conſidérables & qui pro-
duiroient , comme nous l'avons dit plus
haut , une multitude d'images différen-
tes, qui rendent les objets peu diftincts.
Il imagina de ſubſtituer des verres de
différentes denſités ,& qui étant com-
binés pour en former un objectif, fiſſent
le même effet que l'eau unie avec le
verre. Il trouva bientôt que les deux
eſpéces de verres , que les Anglois ap-
pellent ( Crown glass) & Slint. glaff ,
dont le premier reffemble affez à notre
verre commun , avoient les propriétés
qu'il defiroit: il les combina avec des
courbures différentes ; & après beau-
coup d'expériences , il réuffit à faire
d'excellentes lunettes fans aucune iris. Il
nous en eft paffé quelques - unes en
France , & les moins bonnes de cinq
* AVRIL. 1764.
143
pieds groffiffoient bien davantage que
les lunettes ordinaires de la même lon-
gueur , puiſqu'elles faifoient à-peu-près
l'effet d'une lunette de 12à 15 pieds.
M. Dollond n'indiquoit pas la route
qu'il avoit ſuivie ; il eût fallu ſe réfou-
dre à imiter fervilement ſes Télescopes ,
pour en conſtruire de pareils. Vous ſen-
tez , Monfieur , l'incertitude & l'humi-
liation de cette Méthode. M. Clairaut ,
mon Confrère , connu par des ſuccès
brillans dans la Géométrie , & à qui je
rends ici avec plaifir, comme ami , la
juſtice qui lui eſt due , comme Géomè-
tre , entreprit d'établirune Théorie com-
plette des aberrations des rayons de lu-
mière , & rechercha les courbures qu'il
falloit donner aux deux matières réfrin-
gentes pourles détruire ; mais il vit d'a-
bord qu'une telle recherche devoit être
fondée ſur des expériences plus sûres
que cellesdonton s'étoit appuyéjuſqu'i-
ci , afin de connoître mieux la réfrin-
gencedesdifférentes matières. C'eſt par
où il commença. Il eſſaya fur le ( Flint
glass ) & fur notre verre commun ,
qu'il fubftitua au ( Crown glass ) ; &
leur réfiingence étantbien conſtatée , il
en déduifit bientôt les formules géné-
rales qu'il cherchoit. Ilen lutle réſultat
L
44MERCURE DE FRANCE.
à l'Affemblée publique de l'Académie
du 8 Avril 1761. Il prévoyoit dès-lors
que les Lunettes de M. Dollond, quoi-
que très-bonnes , ne produiſoient pas
tout l'effet qu'on en devoit attendre ,
puiſque les aberrations érant détruites ,
il paroiffoit qu'elles devoient ſurpaffer
les Télescopes Newtoniens , qui perdent
beaucoup de lumière par la réflection
desMiroirs.
Vous verrez inceſſamment , Mon-
ſieur , cette conjecture vérifiée par le
ſuccès que je vous annonce. Des Artif-
tes intelligens , conduits par ſa théorie ,
firent quelques eſſais qui répondirent à
ce qu'on en devoit attendre ; enfin M.
Antheaume , connu par ſa Méthode des
Aimants artificiels , qui a remporté le
Prix à l'Académie de Pétersbourg en
1760 , qui depuis long-temps , Amateur
de l'Optique , s'appliquoit à faire d'ex-
cellens Objectifs, ſuivant les pratiques
ordinaires , entreprit d'en travailler un
ſuivant les déterminations de M.Clairaut.
Le plus grandfuccès a comblé nos eſpé-
rances : il a fait un verre de ſept pieds
de foyer , qui fait l'effet d'une bonne lu-
nette de trente-cinq à quarante pieds.
Cette perfection furpaſſe de beaucoup
celle où M. Dollond avoit atteint; & ,
en
AVRIL. 1764.
145
2-
enfaiſantl'éloge de l'adreſſe de M. Az-
theaume , prouve l'excellence de la route
que M. Clairaut lui avoit tracée. J'ai vu
avec cette Lunette le diſque de Jupiter
parfaitement bien terminé ; les bandes
qu'on y obſerve partagées en plufieurs
autres bandes , & les fatellites qui l'ac-
compagnent affez groffis pour qu'on
puiſſe eſpérer d'appercevoir auſſi leur
diſque , fi l'on peut réuffir unjour auffr
dans des verres d'un foyer plus long.
S. E. Mgr le Cardinal de Luines , qui
protégeles Sciences, & dont les lumières
fur l'Optique ſont connues , en a fait
l'épreuve ; MM.de Thury , le Monnier ,
de la Lande , Chappe & moi , tous
Membres de l'Académie des Sciences ,
y avons affifté , & il n'y a eu qu'une
voix fur l'excellence de cette Lunette.
M. Antheaume s'eſt fait un plaifir de la
faire voir aux Amateurs , & particuliè-
rement à M. le Préſident Saron , qui ,
ayant beaucoup de goût & de connoif-
fance , eſt poſſeffeur d'un tres-beau Té-
leſcope * Anglois. Il l'a comparé avec
la Lunette , & il avoue lui-même qu'elle
faitplus d'effet.
Cela ne vous paroîtra pas difficile à
* Ce Miroir a 30 pouces de foyer. Il doit
groſſir environ 120 fois les objets.
I. Vol.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
concevoir, Monfieur, en vous rappel-
lantle principe établi plus haut , que les
Lunettes groffiffent d'autant plus que le
foyerde l'Objectifestplus long, & celui
de l'Oculaire plus court; & en y ajou-
tant celui-ci , que la lumière est d'autant
plus vive que l'ouverture de l'Objectifeft
plus grande , & le foyer de l'Oculaire
plus long. Dans les Lunettes ordinaires
les aberrations forçoient de refferrer
l'ouverture des Objectifs ; &, pour con-
ſerverſuffiſammentde la lumière , on ne
pouvoitmettredes Oculaires fortcourts,
Ces nouvelles Lunettes , en détruiſant
toute aberration , permettent de faire
l'ouverture des Objectifs fort grande ,
&fouffrent, ſans perdre trop de lumiè-
re , les Oculaires les plus courts que
l'art puiſſe fournir. Vous jugez , Mon-
fieur, de la ſatisfaction que doit reſſentir
M. Clairaut des progrès d'un Art qui lui
devra la perfection. Quel champ vaſte
ouvert à nos découvertes , ſi l'on peut
porter à la même perfection des Lunet-
tes plus longues, telles que de vingt à
vingt-cinq pieds ! Que de points incer-
tains dans le Syſtême du Monde peuvent
être éclaircis ! Et pour ſe rapprocher de
la vie civile, quelle commodité pour les
Particuliers de pouvoir ſe procurer des
: AVRIL. 1764.
147
Lunettes de trois , quatre , cinq pieds ,
qui, fans être fort difficiles à manier ,
feront plus d'effet que les Télescopes or-
dinaires , qui font rarement bons , &
qu'il eſt difficilede conſerverlong-temps
bons , à cauſe du poli des Miroirs , qui
ne ſubſiſte que par les plus grands ſoins !
C'eſt ici le lieude vous parler , Mon-
ſieur ,d'un Artiſte fort intelligent'; de
M. de Létang * , qui a travaillé , dès les
commencemens , fur les principes &
ſous les yeux de M. Clairaut. Il jointà
beaucoup de lumières les plus grands
ſoins dans la pratique. Ila bien voulu
me faire voirpluſieurs Objectifs de trois
&decinq pieds, qu'il a travaillés, & qui
fontexcellens. Il ſe diſpoſe à en travail-
ler d'un foyer plus long,& je ſuis afſuré
du ſuccès. Les Aſtronômes feront très-
heureux d'avoir recours à lui pour un
Inſtrument qui leur eſt ſi néceſſaire.
M. le Bas , Artiſte connu , qui de-
meure aux Galleries du Louvre , m'a fait
voir auſſi de très-bons Objectifs de trois
*C'eſt à l'adreſſe de M. de l'Etang que M.
Clairaut eſt redevable den'avoir pas été dégoûté
de l'application de ſa théorie àla pratique : il
falloit unhomme qui ſaisît ſes idées aſſez bien,
pour ſe les rendre propres , & pour que l'exécu
tion lui en devînt facile.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
pieds. Il ſemble que le ſeul obstacle ,
qui s'oppoſe maintenant à nos progrès ,
foitladifficultéde ce travail , qui éxige
beaucoup plus de ſoins & de précifion
qu'auparavant, & la raretédu Flintglaſs
qu'on a peine à ſe procurer ici , & que
l'on trouve ſouvent défectueux. M. Paf-
femant, qui a auſſi travaillé ſur cet ob-
jet, a la compofition d'une matière , la-
quelle étant vitrifiée pourroit être ſubſti-
tuée au Criſtal d'Angleterre. L'attention
des Amateurs doit maintenant s'y por-
ter : nous eſpérons qu'elle procurera
aux Artiſtes toutes les facilités néceſſai-
res , & leur intelligence nous promet
qu'ils ne feront pas arrêtés par la diffi-
culté du travail.
J'ai l'honneur d'être , &c.
BAILLY, de l'Acad. Royale des Sciences.
JE crois, Monsieur, que vous ne serez
pas fâché que je vous entretienne d'une
découverte très-intéreſſante & qui va
AVRIL. 1764.
137
donner à la Dioptrique une nouvelle
face. Nous la devons aux travaux d'un
Géomêtre célébre , & aux foins de plu-
fheurs Amateurs. Vous ſcavez , Mon-
fieur , qu'on appelle Dioptrique la-vi-
fion qui fe fait à l'aide des verres ; on
peut dire que , fi l'état où étoit précé-
demment cette ſcience eût étonné les
Anciens qui n'en avoient pas d'idée ,
fes nouveaux progrès ne paroîtroient
pasmoins admirables à Newton lui-mê-
me , au Grand Homme qui décom-
poſa la lumière , & qui avoit connu ,
fans les ſurmonter, les obſtacles qui vien-
nent d'être levés: c'eſt que l'homme qui
parcourt le plus rapidement la carrière ,
trouve un terme où il faut qu'il s'ar-
rête , & d'où part à ſon tour l'homme
de génie qui vient après lui.
Mais , avant tout , il est néceſſaire
que je vous rappelle quelques princi-
pes d'Optique qui ne vous ſont pas in-
connus ; & pour ne pas rendre la ma-
tière trop compliquée,je ne vous par-
lerai que des lunettes Aftronomiques ,
àdeuxverres convexes. Les rayons par-
tis de l'objet après s'être pliés en tra-
verfant le premier verre , qu'on nom-
me l'objectif , ſe réuniſſent dans un
point de l'axe de la lunette, qui eft
1
138 MERCURE DE FRANCE.
appellé foyer du verre , & y forment
un image devant laquelle ſe place l'O
culaire , ou le ſecond verre, qui fai-
fant l'effet d'un miſcroſcope , fert à
aggrandir cetté image ; & la lunette
groffit d'autant plus , que le foyer du
verre objectif est plus long , & que
celui du verre oculaire eſt plus court.
Ainſi une lunette de fix pieds avec un
Oculaire de trois pouces groffit vingta
quatre fois ; avec un Oculaire de dix
huit lignes elle groffiroit quarante-huit
fois. Il ſemble qu'en partantde ce prin-
cipe , on puiſſe multiplier les effets à
l'infini ; en ayant de longs objectifs &
de courts oculaires : mais on a trouvé
de très-grands obſtacles dans la figure
des verres & dans la différente réfran-
gibilité des rayons, Descartes qui porta
dans les Arts la lumière de la Géomé-
trie , avoit démontréque tous les rayons
partis d'un objet , & traverſant un ver
re objectif , fe réuniroient dans un mê
me point de l'axe de la lunette , fil'om
donnoit à l'objectif une figure hyper-
bolique ; mais ici la pratique des Arts
ne peut plus atteindre à la préciſion du
calcul. On n'a vu réuffir aucun des effais
de Descartes ,qui faisoit travailler fous
fes yeux un ouvrier intelligent ; & l'on
AVRIL. 1764.
139
a reconnu avec peine , qu'il étoit mora-
lement impoffible dedonner aux verres
une figure hyperbolique régulière.
On ſe reſtraignit à leur donner la fi-
gure ſphérique ; mais par la propriété
de cette courbure , il n'y a que les
rayons qui tombent près de l'axe , qui
foient réunis dans un même point. Les
autres , ayant un foyer différent,y pei-
gnent d'autres images , & toutes ces
images fortprès les unes des autres , en
formentune ſeule qui eſt d'autant plus
confuſe ,qu'ily en aun plus grandnom-
bre : onfut forcé dedonner peu d'éten
due àla courburede laſurfacedes objec-
tifs , & l'on y perditde la lumière, Car
vous concevez bien , Monfieur , que la
quantité de lumière dépend de la gran-
deur de l'objectif qui lui donne entrée.
Mais on s'apperçut bientôtque ces incon-
véniensétoient les moindres qu'on eût à
craindre:unhomme qui étoit appellé aux
plus brillantes découvertes dans toutes
les Sciences , portant dans la Phyſique ,
le flambeau de fon génie, trouva l'art de
décompofet la lumière , & fit voir que
chacun de ſes rayons étoit composé de
7 rayons primitifs de couleur différen-
te , rouge , orange , jaune , &c. Ces
rayons traverſant un priſme ,s'y rom
1
40 MERCURE DE FRANCE.
pent ſuivant leur différente réfrangibil
bilité , ſe ſéparent, & peignent fur le
papier où onles reçoit,les ſeptcouleurs
dans leur ordre naturel. Cette découver-
te , appliquée à l'optique, rendit raiſon
desanneauxcolorés,appellés iris,qu'on
avoit apperçus autour des images for-
mées par de longues lunettes. Le verre
objectif fait alors la fonction du prifme
qui ſépare les couleurs : on crut que la
nature de la lumière mettant un obſta-
cle invincible àla perfection de cet Art,
& la théorie ayant fait connoître que
les iris étoient plus grandes , en pro-
portion de l'ouverturede l'objectif, on
preſcrivit de nouveau de ladiminuer ;
mais en même temps on diminuoit la
quantité de lumière ſi néceſſaire à la
distinction des objets. On ne retiroit
plus par conféquent des longues lunet-
tes l'avantage qu'on en devoit eſpé-
rer; & l'incommodité de leur longueur
fubfiftoit toute entière. Les choses en
étoient là , & cette barrière reſtoit in-
furmontable.
Lorſque M. Euler , l'un des plus
grands Géométres de l'Europe , eut en
1747 l'idée heureuſe de former des
objectifs de deux matières différem-
ment réfringentes; il eſpéra que leurs
AVRIL. 1764.
141
réfractions différentes pourroient ſe
compofer & détruire les Iris , il for-
ma ſes objectifs de deux lentilles de
verre qui renfermoient de l'eau entre
elles ,& poſant une hypothéſe ſur leurs
qualités réfringentes, il en déduifit des
formules générales & très-élégantes.
M. Dollond , ſcavant Opticien An-
glois , fit uſage de la Théorie de M.
Euler ; mais il ſubſtitua avec raiſon à
ſes lois de réfraction celles de Newton ,
qui paroiffoient préférables étant fon-
dées ſur l'expérience ; les formules don-
perent alors un réſultat fâcheux , car la
réunion des rayons ne ſe pouvoit faire
que lorſque la longueur du foyer étoit
infinie. M. Euler répondoit par des
raiſons métaphyſiques très - probables ;
& M. Dollond s'appuyantde la réputa-
tion de Newton , lui oppofoit conf-
tamment ſes expériences. Cette décou-
verte dont la théorie étoit fi belle , pa-
roiſſoit donc inutile dans la pratique ;
& on croyoit déjà la devoir ranger au
nombre de ces idées ingénieuſes , qui
ſans être utiles à la Société , fonthon-
neur à l'eſprit humain. M. Klingenf-
țierna , Géométre Suédois écrivit en
1755 à M. Dollond ; & par des dé-
monstrations métaphyſiques& géomé-
142 MERCURE DE FRANCE.
triques le força de douter de l'exactitude
des expériences de Newton. M. Dol-
lond les refit& les trouva fauffes. New-
ton avoit réuffi dans des expériences
plus difficiles ; il manqua celles-ci , &
cela prouve que l'homme eft toujours
ſi près de l'erreur , que le génie même
qui l'éléve ne peut l'empêcher d'y tom-
ber quelquefois. M. Dollond reprit cou-
rage; mais il trouva que les objectifs
de verre & d'eau exigeoient des cour-
bures trop conſidérables & qui pro-
duiroient , comme nous l'avons dit plus
haut , une multitude d'images différen-
tes, qui rendent les objets peu diftincts.
Il imagina de ſubſtituer des verres de
différentes denſités ,& qui étant com-
binés pour en former un objectif, fiſſent
le même effet que l'eau unie avec le
verre. Il trouva bientôt que les deux
eſpéces de verres , que les Anglois ap-
pellent ( Crown glass) & Slint. glaff ,
dont le premier reffemble affez à notre
verre commun , avoient les propriétés
qu'il defiroit: il les combina avec des
courbures différentes ; & après beau-
coup d'expériences , il réuffit à faire
d'excellentes lunettes fans aucune iris. Il
nous en eft paffé quelques - unes en
France , & les moins bonnes de cinq
* AVRIL. 1764.
143
pieds groffiffoient bien davantage que
les lunettes ordinaires de la même lon-
gueur , puiſqu'elles faifoient à-peu-près
l'effet d'une lunette de 12à 15 pieds.
M. Dollond n'indiquoit pas la route
qu'il avoit ſuivie ; il eût fallu ſe réfou-
dre à imiter fervilement ſes Télescopes ,
pour en conſtruire de pareils. Vous ſen-
tez , Monfieur , l'incertitude & l'humi-
liation de cette Méthode. M. Clairaut ,
mon Confrère , connu par des ſuccès
brillans dans la Géométrie , & à qui je
rends ici avec plaifir, comme ami , la
juſtice qui lui eſt due , comme Géomè-
tre , entreprit d'établirune Théorie com-
plette des aberrations des rayons de lu-
mière , & rechercha les courbures qu'il
falloit donner aux deux matières réfrin-
gentes pourles détruire ; mais il vit d'a-
bord qu'une telle recherche devoit être
fondée ſur des expériences plus sûres
que cellesdonton s'étoit appuyéjuſqu'i-
ci , afin de connoître mieux la réfrin-
gencedesdifférentes matières. C'eſt par
où il commença. Il eſſaya fur le ( Flint
glass ) & fur notre verre commun ,
qu'il fubftitua au ( Crown glass ) ; &
leur réfiingence étantbien conſtatée , il
en déduifit bientôt les formules géné-
rales qu'il cherchoit. Ilen lutle réſultat
L
44MERCURE DE FRANCE.
à l'Affemblée publique de l'Académie
du 8 Avril 1761. Il prévoyoit dès-lors
que les Lunettes de M. Dollond, quoi-
que très-bonnes , ne produiſoient pas
tout l'effet qu'on en devoit attendre ,
puiſque les aberrations érant détruites ,
il paroiffoit qu'elles devoient ſurpaffer
les Télescopes Newtoniens , qui perdent
beaucoup de lumière par la réflection
desMiroirs.
Vous verrez inceſſamment , Mon-
ſieur , cette conjecture vérifiée par le
ſuccès que je vous annonce. Des Artif-
tes intelligens , conduits par ſa théorie ,
firent quelques eſſais qui répondirent à
ce qu'on en devoit attendre ; enfin M.
Antheaume , connu par ſa Méthode des
Aimants artificiels , qui a remporté le
Prix à l'Académie de Pétersbourg en
1760 , qui depuis long-temps , Amateur
de l'Optique , s'appliquoit à faire d'ex-
cellens Objectifs, ſuivant les pratiques
ordinaires , entreprit d'en travailler un
ſuivant les déterminations de M.Clairaut.
Le plus grandfuccès a comblé nos eſpé-
rances : il a fait un verre de ſept pieds
de foyer , qui fait l'effet d'une bonne lu-
nette de trente-cinq à quarante pieds.
Cette perfection furpaſſe de beaucoup
celle où M. Dollond avoit atteint; & ,
en
AVRIL. 1764.
145
2-
enfaiſantl'éloge de l'adreſſe de M. Az-
theaume , prouve l'excellence de la route
que M. Clairaut lui avoit tracée. J'ai vu
avec cette Lunette le diſque de Jupiter
parfaitement bien terminé ; les bandes
qu'on y obſerve partagées en plufieurs
autres bandes , & les fatellites qui l'ac-
compagnent affez groffis pour qu'on
puiſſe eſpérer d'appercevoir auſſi leur
diſque , fi l'on peut réuffir unjour auffr
dans des verres d'un foyer plus long.
S. E. Mgr le Cardinal de Luines , qui
protégeles Sciences, & dont les lumières
fur l'Optique ſont connues , en a fait
l'épreuve ; MM.de Thury , le Monnier ,
de la Lande , Chappe & moi , tous
Membres de l'Académie des Sciences ,
y avons affifté , & il n'y a eu qu'une
voix fur l'excellence de cette Lunette.
M. Antheaume s'eſt fait un plaifir de la
faire voir aux Amateurs , & particuliè-
rement à M. le Préſident Saron , qui ,
ayant beaucoup de goût & de connoif-
fance , eſt poſſeffeur d'un tres-beau Té-
leſcope * Anglois. Il l'a comparé avec
la Lunette , & il avoue lui-même qu'elle
faitplus d'effet.
Cela ne vous paroîtra pas difficile à
* Ce Miroir a 30 pouces de foyer. Il doit
groſſir environ 120 fois les objets.
I. Vol.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
concevoir, Monfieur, en vous rappel-
lantle principe établi plus haut , que les
Lunettes groffiffent d'autant plus que le
foyerde l'Objectifestplus long, & celui
de l'Oculaire plus court; & en y ajou-
tant celui-ci , que la lumière est d'autant
plus vive que l'ouverture de l'Objectifeft
plus grande , & le foyer de l'Oculaire
plus long. Dans les Lunettes ordinaires
les aberrations forçoient de refferrer
l'ouverture des Objectifs ; &, pour con-
ſerverſuffiſammentde la lumière , on ne
pouvoitmettredes Oculaires fortcourts,
Ces nouvelles Lunettes , en détruiſant
toute aberration , permettent de faire
l'ouverture des Objectifs fort grande ,
&fouffrent, ſans perdre trop de lumiè-
re , les Oculaires les plus courts que
l'art puiſſe fournir. Vous jugez , Mon-
fieur, de la ſatisfaction que doit reſſentir
M. Clairaut des progrès d'un Art qui lui
devra la perfection. Quel champ vaſte
ouvert à nos découvertes , ſi l'on peut
porter à la même perfection des Lunet-
tes plus longues, telles que de vingt à
vingt-cinq pieds ! Que de points incer-
tains dans le Syſtême du Monde peuvent
être éclaircis ! Et pour ſe rapprocher de
la vie civile, quelle commodité pour les
Particuliers de pouvoir ſe procurer des
: AVRIL. 1764.
147
Lunettes de trois , quatre , cinq pieds ,
qui, fans être fort difficiles à manier ,
feront plus d'effet que les Télescopes or-
dinaires , qui font rarement bons , &
qu'il eſt difficilede conſerverlong-temps
bons , à cauſe du poli des Miroirs , qui
ne ſubſiſte que par les plus grands ſoins !
C'eſt ici le lieude vous parler , Mon-
ſieur ,d'un Artiſte fort intelligent'; de
M. de Létang * , qui a travaillé , dès les
commencemens , fur les principes &
ſous les yeux de M. Clairaut. Il jointà
beaucoup de lumières les plus grands
ſoins dans la pratique. Ila bien voulu
me faire voirpluſieurs Objectifs de trois
&decinq pieds, qu'il a travaillés, & qui
fontexcellens. Il ſe diſpoſe à en travail-
ler d'un foyer plus long,& je ſuis afſuré
du ſuccès. Les Aſtronômes feront très-
heureux d'avoir recours à lui pour un
Inſtrument qui leur eſt ſi néceſſaire.
M. le Bas , Artiſte connu , qui de-
meure aux Galleries du Louvre , m'a fait
voir auſſi de très-bons Objectifs de trois
*C'eſt à l'adreſſe de M. de l'Etang que M.
Clairaut eſt redevable den'avoir pas été dégoûté
de l'application de ſa théorie àla pratique : il
falloit unhomme qui ſaisît ſes idées aſſez bien,
pour ſe les rendre propres , & pour que l'exécu
tion lui en devînt facile.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
pieds. Il ſemble que le ſeul obstacle ,
qui s'oppoſe maintenant à nos progrès ,
foitladifficultéde ce travail , qui éxige
beaucoup plus de ſoins & de précifion
qu'auparavant, & la raretédu Flintglaſs
qu'on a peine à ſe procurer ici , & que
l'on trouve ſouvent défectueux. M. Paf-
femant, qui a auſſi travaillé ſur cet ob-
jet, a la compofition d'une matière , la-
quelle étant vitrifiée pourroit être ſubſti-
tuée au Criſtal d'Angleterre. L'attention
des Amateurs doit maintenant s'y por-
ter : nous eſpérons qu'elle procurera
aux Artiſtes toutes les facilités néceſſai-
res , & leur intelligence nous promet
qu'ils ne feront pas arrêtés par la diffi-
culté du travail.
J'ai l'honneur d'être , &c.
BAILLY, de l'Acad. Royale des Sciences.
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4177
p. 156-157
LETTRE de M. IMBERT, Chancelier la Faculté de Médecine de Montpellier, & Inspecteur Général des Hopitaux du Roi à M. KEYSER, en date du 20 Janvier 1764.
Début :
J'ai fait hier, Monsieur, avec MM. Fournier & Goulard, une visite à l'Hôpital [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. IMBERT, Chancelier la Faculté de Médecine de Montpellier, & Inspecteur Général des Hopitaux du Roi à M. KEYSER, en date du 20 Janvier 1764.
LETTRE de M. IMBERT, Chancelier
la Faculté de Médecine de Montpellier,
& Inspecteur Général des Hopitaux
du Roi à M. KEYSER, en
date du 20 Janvier 1764.
J'ai fait hier, Monsieur, avec MM.
Fournier & Goulard, une visite à l'Hôpital
des Vénériens de cette Ville pour
y éxaminer un à un , ſoixante & dix
malades Vénériens , que j'y ai trouvés ;
&tout m'a paru au mieux ; & ceux des
ſuſdits malades qui ſont depuis long-
temps dans ledit Hôpital , y ont effuié
des maladies diſtinctes du mal vénérien,
comme fiévres & autres. J'ai remarqué
•dans ma viſite, un cas unique que je ne
veux pas vous laiſſer ignorer: ſçavoir,un
cordon ſpermatique , devenu ſquirreux
dans toute ſa longueur, qu'on pouvoit
toucher hors du bas-ventre ; vos dra-
gées ont entiérement fondu cette du-
•reté, dont les Praticiens connoiſſent fi
fort le danger. Une autre tumeur dure
fur unautre malade m'a paru faire le
ſujet d'une belle obfervation ; c'eſt une
dureté conſidérable,étendue fur prèſque
AVRIL. 1764.
157
tout le muſcle pectoral du côté droit
menaçant de venir entiérement carcino-
mateuſe ,& votre reméde a pareillement
fondu cette dureté.
L'on m'a mandé de Toulon, que les
ſuccès y étoient continuellement tels
que je les y avois remarqués lors de ma
dernière viſite. J'ai l'honneur d'être , &c.
IMBERT.
la Faculté de Médecine de Montpellier,
& Inspecteur Général des Hopitaux
du Roi à M. KEYSER, en
date du 20 Janvier 1764.
J'ai fait hier, Monsieur, avec MM.
Fournier & Goulard, une visite à l'Hôpital
des Vénériens de cette Ville pour
y éxaminer un à un , ſoixante & dix
malades Vénériens , que j'y ai trouvés ;
&tout m'a paru au mieux ; & ceux des
ſuſdits malades qui ſont depuis long-
temps dans ledit Hôpital , y ont effuié
des maladies diſtinctes du mal vénérien,
comme fiévres & autres. J'ai remarqué
•dans ma viſite, un cas unique que je ne
veux pas vous laiſſer ignorer: ſçavoir,un
cordon ſpermatique , devenu ſquirreux
dans toute ſa longueur, qu'on pouvoit
toucher hors du bas-ventre ; vos dra-
gées ont entiérement fondu cette du-
•reté, dont les Praticiens connoiſſent fi
fort le danger. Une autre tumeur dure
fur unautre malade m'a paru faire le
ſujet d'une belle obfervation ; c'eſt une
dureté conſidérable,étendue fur prèſque
AVRIL. 1764.
157
tout le muſcle pectoral du côté droit
menaçant de venir entiérement carcino-
mateuſe ,& votre reméde a pareillement
fondu cette dureté.
L'on m'a mandé de Toulon, que les
ſuccès y étoient continuellement tels
que je les y avois remarqués lors de ma
dernière viſite. J'ai l'honneur d'être , &c.
IMBERT.
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4178
p. 157-158
LETTRE de M. BEAUREGARD, Maître & Démonstrateur en Chirurgie à Avignon, à M. KEYSER, en date du 25 Janvier 1764.
Début :
MONSIEUR, Le bruit qui s'étoit répandu sur l'excellence [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. BEAUREGARD, Maître & Démonstrateur en Chirurgie à Avignon, à M. KEYSER, en date du 25 Janvier 1764.
LETTRE de M. BEAUREGARD, Maître
& Démonstrateur en Chirurgie à
Avignon, à M. KEYSER, en date
du 25 Janvier 1764.
MONSIEUR,
Le bruit qui s'étoit répandu sur l'excellence
de vos dragées, m'ayant fait
defirer de les connoître par moi-même ,
jene puis plus différerde vous témoigner
ainſi qu'à la vérité,combienj'ai été furpris
& émerveillé de ces effets dans diffé-
rentes cures qu'il vient d'opérer par mes
mains dans la Ville d'Avignon , & aux
environs. Je ne vous diffimulerai même
pas ,que pluſieurs des malades que je
viens de guérir radicalement , ayant été
manqués plufieurs fois par les frictions,
n'avoient prèſque plus de reſſources ;
1
158 MERCURE DE FRANCE.
aumoyen de quoi il faut être de bonne
foi , & convenir que votre reméde eſt
le plus grand antivénérien qui ſoit en-
core connu dans la Médecine & la Chi
rurgie. Je vous enverrai inceſſamment
le récit hiſtorique de 3 ou 4 cures qui
ne contribueront pas peu à luifairehon-
neur , ainſi qu'à fon Auteur; & il eft
heureux que l'humanité ait pu ſe pro-
curer par les bontés de notre glorieux
Monarque & celles de M. de le Duc
de Choifeul, un ſecours auſſi précieux.
J'ai l'honneur d'être avec la plus par
faite conſidération &c. Beauregard.
& Démonstrateur en Chirurgie à
Avignon, à M. KEYSER, en date
du 25 Janvier 1764.
MONSIEUR,
Le bruit qui s'étoit répandu sur l'excellence
de vos dragées, m'ayant fait
defirer de les connoître par moi-même ,
jene puis plus différerde vous témoigner
ainſi qu'à la vérité,combienj'ai été furpris
& émerveillé de ces effets dans diffé-
rentes cures qu'il vient d'opérer par mes
mains dans la Ville d'Avignon , & aux
environs. Je ne vous diffimulerai même
pas ,que pluſieurs des malades que je
viens de guérir radicalement , ayant été
manqués plufieurs fois par les frictions,
n'avoient prèſque plus de reſſources ;
1
158 MERCURE DE FRANCE.
aumoyen de quoi il faut être de bonne
foi , & convenir que votre reméde eſt
le plus grand antivénérien qui ſoit en-
core connu dans la Médecine & la Chi
rurgie. Je vous enverrai inceſſamment
le récit hiſtorique de 3 ou 4 cures qui
ne contribueront pas peu à luifairehon-
neur , ainſi qu'à fon Auteur; & il eft
heureux que l'humanité ait pu ſe pro-
curer par les bontés de notre glorieux
Monarque & celles de M. de le Duc
de Choifeul, un ſecours auſſi précieux.
J'ai l'honneur d'être avec la plus par
faite conſidération &c. Beauregard.
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4179
p. 214
APPROBATION.
Début :
J'ai lu, par ordre de Monseigneur le Vice-Chancelier, le Mercure du premier [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : APPROBATION.
APPROBATIO Ν.
J'A'AII lu, par ordre deMonſeigneur le Vice-Chan
celier , le Mercure du premier volume d'Avril
1764 , & je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en em
pêcher l'impreſſion. A Paris , ce 31 Mars 1764 .
GUIROY.
J'A'AII lu, par ordre deMonſeigneur le Vice-Chan
celier , le Mercure du premier volume d'Avril
1764 , & je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en em
pêcher l'impreſſion. A Paris , ce 31 Mars 1764 .
GUIROY.
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4180
p. 17-18
MADRIGAL, A Madame de ***.
Début :
PENDANT ce jugement si fameux au Permesse, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MADRIGAL, A Madame de ***.
MADRIGAL,
A Madame de ***.
PENDANT ce jugement si fameux au Permesse,
Ou Pâris adjugea la Pomme à la Beauté,
S'il eût encor trouvé deux prix de même eſpéce »
18 MERCURE DE FRANCE.
Pour l'eſprit & pour la ſageſſe,
Son embarras auroit bien augmenté.
ſ
Mais ce Berger, dans le ſiécle où nous ſommes,
Voyant la jeune Iris n'auroit point héſité.
Je gagerois qu'elle eût eu les trois Pommes.
Par M. V....
A Madame de ***.
PENDANT ce jugement si fameux au Permesse,
Ou Pâris adjugea la Pomme à la Beauté,
S'il eût encor trouvé deux prix de même eſpéce »
18 MERCURE DE FRANCE.
Pour l'eſprit & pour la ſageſſe,
Son embarras auroit bien augmenté.
ſ
Mais ce Berger, dans le ſiécle où nous ſommes,
Voyant la jeune Iris n'auroit point héſité.
Je gagerois qu'elle eût eu les trois Pommes.
Par M. V....
Fermer
4181
p. 18
VERS à Madame de S.
Début :
DES ris, des grâces entouré, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS à Madame de S.
VERS à Madame de S.
DES ris, des grâces entouré,
Si l'amour vole à ta toilette ,
Des fleurs qui couronnent ta tête,:
S'il aime à voir ton ſein paré.
Si ſans ceſſe ſa main divine , ,
Sur toi, ma brillante couſine ,
Verſe mille dons précieux,
C'eſt que ce petit orgueilleux, ,
Jaloux de conſerver l'empire :
Qu'il a ſur tout ce qui reſpire,
,
Compte bien plus ſur tes beaux yeux,
Que ſur les fiéches qu'il nous tire.
Par M. FRANÇOIS, ancien Officier de Cavalerie.
DES ris, des grâces entouré,
Si l'amour vole à ta toilette ,
Des fleurs qui couronnent ta tête,:
S'il aime à voir ton ſein paré.
Si ſans ceſſe ſa main divine , ,
Sur toi, ma brillante couſine ,
Verſe mille dons précieux,
C'eſt que ce petit orgueilleux, ,
Jaloux de conſerver l'empire :
Qu'il a ſur tout ce qui reſpire,
,
Compte bien plus ſur tes beaux yeux,
Que ſur les fiéches qu'il nous tire.
Par M. FRANÇOIS, ancien Officier de Cavalerie.
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4182
p. 19
IMPROMPTU. A LISETTE, en lui présentant une violette.
Début :
JEUNE & brillante Lisette, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IMPROMPTU. A LISETTE, en lui présentant une violette.
IMPROMPTU. A LISETTE, en lui présentant une
violette.
JEUNE & brillante Lisette,
L'humble & douce violette
Si la main qui te la donne
Avoit d'auſſi juſtes droits,
verroit la Beauté quej'aime
Que j'oſe te préſenter.
.
De bon cœur daigne accepter
Sur la plus belle couronne
L'Univers à l'inſtant même
Au-deſſus des plus grands Rois. .
Par le même.
violette.
JEUNE & brillante Lisette,
L'humble & douce violette
Si la main qui te la donne
Avoit d'auſſi juſtes droits,
verroit la Beauté quej'aime
Que j'oſe te préſenter.
.
De bon cœur daigne accepter
Sur la plus belle couronne
L'Univers à l'inſtant même
Au-deſſus des plus grands Rois. .
Par le même.
Fermer
4183
p. 19
A Mlle DE... qui pressoit instamment l'Auteur de lui faire son portrait.
Début :
IL faut donc vous peindre en deux mots ; [...]
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texteReconnaissance textuelle : A Mlle DE... qui pressoit instamment l'Auteur de lui faire son portrait.
A Mlle DE... qui pressoit instamment
l'Auteur de lui faire son portrait.
IL faut donc vous peindre en deux mots ;
Ainſi que votre cœur ardemment le ſouhaite ?
Vous êtes à la fois médiſante & coquette.
Corrigez-vous de ces défauts,
Et je vous garantis une fille parfaite.
Par le même.
l'Auteur de lui faire son portrait.
IL faut donc vous peindre en deux mots ;
Ainſi que votre cœur ardemment le ſouhaite ?
Vous êtes à la fois médiſante & coquette.
Corrigez-vous de ces défauts,
Et je vous garantis une fille parfaite.
Par le même.
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4184
p. 20-23
LE ROSIER, ALLÉGORIE. A M.**, Auteur de l'Elite des Poësies fugitives.
Début :
SUR le Parnasse un Rosier fleurissoit, [...]
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texteReconnaissance textuelle : LE ROSIER, ALLÉGORIE. A M.**, Auteur de l'Elite des Poësies fugitives.
LE ROSIER,
ALLÉGORIE.
A M.**, Auteur de l'Elite des Poësies
fugitives.
SUR le Parnasse un Rosier fleurissoit,
Roſier chéri de la troupe immortelle !
Apollon tous les jours lui-même l'arroſoit ;
& Clio, ſa garde fidelle,
Avec grand ſoin le cultivoit.
Chaque matin ſous ſon feuillage
Voltaire a) avec Bemis ( b ) célébroit P.
Près d'eux Saint Lambert, (c) de l'amour.
Traçoit une naïve image.
A quelques pas dans un boccage
Piron, ( d) ſans éclat emprunté ,
Sur le fond d'un beau payſage,
, Peignoit un riant hermitage ,
Où l'Amour ſourioit à la tranquilité.
(a Madrigal à la Marquiſe de P"*, dºſſi
nant une tête.
-
(b) Réponſe à la queſtion propoſee par la même.
Qu'eſt-ce qu'Amour ?
.
(c) Pigmalion & le triomphe d'Aléxandre.
(d) L'Epître à Mlle Cheré,
.
| --
,
A V R I L. 1764:
Hernard ( e ) de ſa tendre Bergère ,
Venoit y Partager les tranſports amoureux ;
Et ſa main folâtre & légère
Deſſinoit juſqu'à la fougère »
Qui ſervoit de Trône à ſes feux.
A ſes côtés Dorat (f) de l'aimable Sophie
Exaltoit les traits raviſſans;
De la fineſſe de Thalie,
Des ſons heureux de Polymnie,
Il offroit les accords touchans.
Panard (g) de ſon tendre martyrs
Entretenoit les boſquets d'alentour .
A Favart ( h) il prêtoit ſa lyre ;
Et plein d'un amoureux délire :)
Tous deux ſoupiroient tour-à-tour
Les feux du Dieu qui les inſpire.
Greſſet venoit ſuivi des Grâces ;
Vert vert repoſoit ſur ſa main ;
Les jeux voltigeoient ſur ſes traces;
Et les ris d'un air enfantin 2
Lui préſentoient les paperaſſes ( i)
(e) L'Epitre à Claudine.
(f) L'Epitre à Mlle Arnoult de l'Opéra.
' ( # ) Le Ruiſſeau, laylle charmante de M. P*.
(4) Madrigal ingénieux tiré de la Comédie des
Sultanes. Dans l'Univers, &c.
vivant de M. G.
2.I
--
(i) On a lu avec plaiſir la deſcription du Lutrin
22 MERCURE DE FRANCE.
Dont il compoſoit ſon Lutrin.
Ainſi dans les Champs d'Honte (k)
Jadis le tendre Anacréon,
Dans des vers remplis de ſaillie,
Faiſoit badiner la folie
Sur les genoux de la Raiſon.
Les fleurs du Roſier du Parnaſſe
Sont vos vers, Poëtes fameux.
| Il y manquoit un choix heureux ;
** Vint, le fit avec grace,
Dont l'eſprit jamais ne ſe laſſe ,
.
Et ſon bouquet mis ſous nos yeux,
Offre un mêlange ingénieux,
Et que le cœur goûte encor mieux.
· Clio vit le larcin, & d'un regard ſévère,
· Prétendoit le réprimander,
Mais bien-tôt l'Amour la fit taire.
Ce Dieu la charge de garder .
Toutes les Roſes de Cythère ;
Elle n'a garde de gronder ! , • •
.
.
Apollon à ſa ſœur le lendemain s'empreſſe
De montrer ſon Roſier chéri:
Mais quel objet pour ſa tendreſſe ! ... ;
Plus de Roſes, l'arbre eſt flétri.
-
-
-
,
•e
Il appelle Clio , » venez, venez, traîtreſſe,
» Où ſont mes fleurs Hélas, dit-elle ſans détouf,
( k ) Anaeréon étoit de Théos, Ville dlonie.
,
*
"
-
.
-
A V R IL. 1764.
» J'ai laiſſé tout prendre à l'amour,
» Je n'attendois pas la ſageſſe. Par M. COSTARD, Fils.
ALLÉGORIE.
A M.**, Auteur de l'Elite des Poësies
fugitives.
SUR le Parnasse un Rosier fleurissoit,
Roſier chéri de la troupe immortelle !
Apollon tous les jours lui-même l'arroſoit ;
& Clio, ſa garde fidelle,
Avec grand ſoin le cultivoit.
Chaque matin ſous ſon feuillage
Voltaire a) avec Bemis ( b ) célébroit P.
Près d'eux Saint Lambert, (c) de l'amour.
Traçoit une naïve image.
A quelques pas dans un boccage
Piron, ( d) ſans éclat emprunté ,
Sur le fond d'un beau payſage,
, Peignoit un riant hermitage ,
Où l'Amour ſourioit à la tranquilité.
(a Madrigal à la Marquiſe de P"*, dºſſi
nant une tête.
-
(b) Réponſe à la queſtion propoſee par la même.
Qu'eſt-ce qu'Amour ?
.
(c) Pigmalion & le triomphe d'Aléxandre.
(d) L'Epître à Mlle Cheré,
.
| --
,
A V R I L. 1764:
Hernard ( e ) de ſa tendre Bergère ,
Venoit y Partager les tranſports amoureux ;
Et ſa main folâtre & légère
Deſſinoit juſqu'à la fougère »
Qui ſervoit de Trône à ſes feux.
A ſes côtés Dorat (f) de l'aimable Sophie
Exaltoit les traits raviſſans;
De la fineſſe de Thalie,
Des ſons heureux de Polymnie,
Il offroit les accords touchans.
Panard (g) de ſon tendre martyrs
Entretenoit les boſquets d'alentour .
A Favart ( h) il prêtoit ſa lyre ;
Et plein d'un amoureux délire :)
Tous deux ſoupiroient tour-à-tour
Les feux du Dieu qui les inſpire.
Greſſet venoit ſuivi des Grâces ;
Vert vert repoſoit ſur ſa main ;
Les jeux voltigeoient ſur ſes traces;
Et les ris d'un air enfantin 2
Lui préſentoient les paperaſſes ( i)
(e) L'Epitre à Claudine.
(f) L'Epitre à Mlle Arnoult de l'Opéra.
' ( # ) Le Ruiſſeau, laylle charmante de M. P*.
(4) Madrigal ingénieux tiré de la Comédie des
Sultanes. Dans l'Univers, &c.
vivant de M. G.
2.I
--
(i) On a lu avec plaiſir la deſcription du Lutrin
22 MERCURE DE FRANCE.
Dont il compoſoit ſon Lutrin.
Ainſi dans les Champs d'Honte (k)
Jadis le tendre Anacréon,
Dans des vers remplis de ſaillie,
Faiſoit badiner la folie
Sur les genoux de la Raiſon.
Les fleurs du Roſier du Parnaſſe
Sont vos vers, Poëtes fameux.
| Il y manquoit un choix heureux ;
** Vint, le fit avec grace,
Dont l'eſprit jamais ne ſe laſſe ,
.
Et ſon bouquet mis ſous nos yeux,
Offre un mêlange ingénieux,
Et que le cœur goûte encor mieux.
· Clio vit le larcin, & d'un regard ſévère,
· Prétendoit le réprimander,
Mais bien-tôt l'Amour la fit taire.
Ce Dieu la charge de garder .
Toutes les Roſes de Cythère ;
Elle n'a garde de gronder ! , • •
.
.
Apollon à ſa ſœur le lendemain s'empreſſe
De montrer ſon Roſier chéri:
Mais quel objet pour ſa tendreſſe ! ... ;
Plus de Roſes, l'arbre eſt flétri.
-
-
-
,
•e
Il appelle Clio , » venez, venez, traîtreſſe,
» Où ſont mes fleurs Hélas, dit-elle ſans détouf,
( k ) Anaeréon étoit de Théos, Ville dlonie.
,
*
"
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A V R IL. 1764.
» J'ai laiſſé tout prendre à l'amour,
» Je n'attendois pas la ſageſſe. Par M. COSTARD, Fils.
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4185
p. 23
VERS à une Belle incrédule, par M. Y***, de l'Académie Royale des Belles-Lettres de CAEN.
Début :
VOUS niez la Divinité, [...]
Mots clefs :
Divinité, Beauté, Être suprême
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texteReconnaissance textuelle : VERS à une Belle incrédule, par M. Y***, de l'Académie Royale des Belles-Lettres de CAEN.
VERs à une Belle incrédule , par M.
Y***, de l'Académie Royale des
Belles-Lettres de CAEN.
Vov s niez la Divinité ,
Iris, quelle folie extrême,
Quand malgré vous votre beauté
Vous annonce un Etre ſuprême.
Y***, de l'Académie Royale des
Belles-Lettres de CAEN.
Vov s niez la Divinité ,
Iris, quelle folie extrême,
Quand malgré vous votre beauté
Vous annonce un Etre ſuprême.
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4186
p. 32
VERS à une jeune Demoiselle, en lui renvoyant les Etrennes maritimes.
Début :
FLORE, reprenez vos étrènnes ; [...]
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texteReconnaissance textuelle : VERS à une jeune Demoiselle, en lui renvoyant les Etrennes maritimes.
VERS à une jeune Demoiselle, en lui
renvoyant les Etrennes maritimes.
FLORE, reprenez vos étrènnes ;
Pour n'être point marin j'ai de bonnes raiſons.
En voyant vos appas, en écoutant vos ſons,
J'ai trop appris à craindre les Syrènes.
Par l'Auteur de l'Epître à Ménalie.
renvoyant les Etrennes maritimes.
FLORE, reprenez vos étrènnes ;
Pour n'être point marin j'ai de bonnes raiſons.
En voyant vos appas, en écoutant vos ſons,
J'ai trop appris à craindre les Syrènes.
Par l'Auteur de l'Epître à Ménalie.
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4187
p. 32-33
AUTRES. A deux jeunes Dlles qui s'appelloient réciproquement mari & femme.
Début :
COUPLE charmant, jeunes beautés, [...]
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texteReconnaissance textuelle : AUTRES. A deux jeunes Dlles qui s'appelloient réciproquement mari & femme.
AUTRES.
A deux jeunes Dlles qui s'appelloient
réciproquement mari & femme.
COUPLE charmant, jeunes beautés,
Vous uſurpez nos droits & non nos qualités.
A V R I L. 1764:
En vous liant des nœuds du mariage,
C'eſt nous ôter un avantage
33
Qu'on ne peut remplacer par le ſeul ſentiment.
Rompez, rompez un vain engagement,
Des droits d'amour hymen ſçait trop l'uſage ;
Et vous feriez enſemble un trop mauvais ménage
Pour n'en vouloir pas faire un bon ſéparément..
Par le même.
A deux jeunes Dlles qui s'appelloient
réciproquement mari & femme.
COUPLE charmant, jeunes beautés,
Vous uſurpez nos droits & non nos qualités.
A V R I L. 1764:
En vous liant des nœuds du mariage,
C'eſt nous ôter un avantage
33
Qu'on ne peut remplacer par le ſeul ſentiment.
Rompez, rompez un vain engagement,
Des droits d'amour hymen ſçait trop l'uſage ;
Et vous feriez enſemble un trop mauvais ménage
Pour n'en vouloir pas faire un bon ſéparément..
Par le même.
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4188
p. 33-35
PROVERBES. AIR : Nous sommes Précepteurs d'amour.
Début :
DAMIS, vos pas sont superflus, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PROVERBES. AIR : Nous sommes Précepteurs d'amour.
PROVERBES. AIR : Nous sommes Précepteurs d'amour. DAMIS, vos pas sont superflus,
Si vous cherchez quelque reſſource : Des politesses, rien de plus :
On eſt ami juſqu'à la bouſe.
Ma femme eſt ſage, Dieu merci :
Je ſuis le maître, elle eſt maîtreſſe. Mille écus par an, sans souci :
Contentement paſſe richeſſe.
Une fillette quelquefois,
Pour un amant ſe détermine ;
Trompée, elle ſe mord les doigts.
Voit-on des Roſes ſans épines ?
B v
.
3+
MERCURE DE FRANCE..
Iris dit qu'élle a deux amans,
L'aveu paroît aſſez étrange ;
Bouffis de votre patrimoine,
'
C'eſt les vouloir rendre inconſtans.
Moutons comptés le Loup les mange-.
Vous, ſans naiſſance & ſans talens,.
Vous vous parez bien vainement ;
Car l'habit ne fait pas le moine.
Cléon dans ſes entêtemens,
Avec aigreur perſiſte encore.
n eſt écrit qu'on perdſon tems,.
A laver la tête d'un more.
Cloris d'un amant craint la voix,
Et tous les jours Cloris l'accueille.
Onne doitpoint allerau bois ,
Quand on appréhende la feuille. .
L'eſprit ſans la réfléxion,
Souvent fait faire des bévues.
Peaux de Renard & de Lion ,-
Doivent enſemble être couſues.
Vous vantez inutilement
Et mon eſprit, & ma droiture,
#in contre fin aſſurément,
M'eſ pas bon pourfaire doublures
-
A V R I L. 1764 .
Liqueurs, vin vieux & vin nouveau ,
Font qu'aujourd'hui Damon trépaſſe,
Enfin, tant va la cruche a l'eau,
Qu'à la fontaine elleſe caſſe.
On dit qu'Orgon n'eſt pas content
Du préſent que lui faît Alcide.
Cheval donné veut cependant
Qu'on ne regarde pas la bride.
Mondor diſoit j'ai du crédit,
J'aurai la place la plus haute ;
Timon l'obtient, & chacun dit :
Mondor comptoit, mais ſans ſon hâte..
Eraſte trop ambitieux,
Se voit réduit à la beſace,
Phaëton fut-il juſqu'aux cieux ?
Non, mal étreint qui trop embraſſes
D'un ſot orgueil Lubin pourvu :
De ſes voiages vous aſſomme :
Il a tout fait, il a tout vu.
A beau mentir qui vient de Rome.-
|
#
)
35
Par M. FUZILLIER, à Amiens.
Si vous cherchez quelque reſſource : Des politesses, rien de plus :
On eſt ami juſqu'à la bouſe.
Ma femme eſt ſage, Dieu merci :
Je ſuis le maître, elle eſt maîtreſſe. Mille écus par an, sans souci :
Contentement paſſe richeſſe.
Une fillette quelquefois,
Pour un amant ſe détermine ;
Trompée, elle ſe mord les doigts.
Voit-on des Roſes ſans épines ?
B v
.
3+
MERCURE DE FRANCE..
Iris dit qu'élle a deux amans,
L'aveu paroît aſſez étrange ;
Bouffis de votre patrimoine,
'
C'eſt les vouloir rendre inconſtans.
Moutons comptés le Loup les mange-.
Vous, ſans naiſſance & ſans talens,.
Vous vous parez bien vainement ;
Car l'habit ne fait pas le moine.
Cléon dans ſes entêtemens,
Avec aigreur perſiſte encore.
n eſt écrit qu'on perdſon tems,.
A laver la tête d'un more.
Cloris d'un amant craint la voix,
Et tous les jours Cloris l'accueille.
Onne doitpoint allerau bois ,
Quand on appréhende la feuille. .
L'eſprit ſans la réfléxion,
Souvent fait faire des bévues.
Peaux de Renard & de Lion ,-
Doivent enſemble être couſues.
Vous vantez inutilement
Et mon eſprit, & ma droiture,
#in contre fin aſſurément,
M'eſ pas bon pourfaire doublures
-
A V R I L. 1764 .
Liqueurs, vin vieux & vin nouveau ,
Font qu'aujourd'hui Damon trépaſſe,
Enfin, tant va la cruche a l'eau,
Qu'à la fontaine elleſe caſſe.
On dit qu'Orgon n'eſt pas content
Du préſent que lui faît Alcide.
Cheval donné veut cependant
Qu'on ne regarde pas la bride.
Mondor diſoit j'ai du crédit,
J'aurai la place la plus haute ;
Timon l'obtient, & chacun dit :
Mondor comptoit, mais ſans ſon hâte..
Eraſte trop ambitieux,
Se voit réduit à la beſace,
Phaëton fut-il juſqu'aux cieux ?
Non, mal étreint qui trop embraſſes
D'un ſot orgueil Lubin pourvu :
De ſes voiages vous aſſomme :
Il a tout fait, il a tout vu.
A beau mentir qui vient de Rome.-
|
#
)
35
Par M. FUZILLIER, à Amiens.
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4189
p. 41-43
EPITRE A M. le Comte de M.... Capitaine de Cavalerie.
Début :
ENFANT chéri de la Nature, [...]
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE A M. le Comte de M.... Capitaine de Cavalerie.
EPITRE
A M. le Comte de M.... Capitaine de Cavalerie.
ENFANT chéri de la Nature,
Né pour le bonheur des humains,
C'eſt à toi ſeul , ſage Epicure,
Que je dois mes heureux deſtins !
Tes dogmes gravés dans mon âme
Réglent mes tranquilles deſirs ;
Tout m'amuſe, rien ne m'enflâme ,
Et mes travaux ſont mes plaiſirs.
Dieu ſéduiſant de l'harmonie,
Prête-moi tes pinceaux flatteurs ;
L'agréable Philoſophie
Dont je fais la régle des mœurs.
42 MERCURE DE FRANCE.
Nos cris annoncent les douleurs,
Ét nos yeux ont verſé des pleurs .
Avant d'avoir vu la lumière.
On nous ravit la liberté
Avant d'en connoître l'uſage.
Qu'un triſte enfant emmaillotté
Repréſente bien l'eſclavage !
Si jamais le Dieu de l'Amour
De l'hymen me rend tributaire ,
Mes enfans en voyant le jour,
Viendront dans les bras de leur père ::
Leurs mains pourront en liberté
Careſſer le ſein de leur mère
Qui s'ouvre à leur avidité.
Quelle odieuſe indifférence
Soumit les jours de notre enfance
A des Pédans durs ou flatteurs
Pourquoi des leçons étrangères ? .
Nous faut-il d'autres Précepteurs
Que les exemples de nos pères,
Et d'autres tableaux que nos mœurs?:
Quelle inconcevable manie
A porté les foibles humains
A paſſer dix ans de leur vie
Avec les Grecs & les Latins ?
Ah ! plutôt qu'au printemps de l'âge,,
Des Muſes le doux badinage,
En amuſant notre loiſir,
Nous enſeigne l'art de jouir..
*
A V R I L. 1764.
Qu'une ſolitude agréable ,
Nous délivre de ces inſtans,
Oû las des femmes, de la table,
On fuit tous les amuſemens :
Nous y ferons loin des Sçavans
Des Livres un commerce aimable,
Et de l'Etude un paſſe-temps.
Les Arts, enfans de la Nature,
Viendroient en troubler le repos;
L. ... .. de la Peinture
Conduiroit les rians pinceaux ;
Les Eléves de Polymnie
Régleroient les ſons de la voix,.
Et l'air ſous leurs agiles doigts
En feroient briller l'harmonie. .
Tels ont été les ſentimens
Du Philoſophe de la Gréce,
Ce doux ami de la foibleſſe
Nous guidant ſelon nos penchans,,
Nous conduiroit à la vieilleſſe
Par des chemins toujours rians.
Par M. de L. R. du M....
A M. le Comte de M.... Capitaine de Cavalerie.
ENFANT chéri de la Nature,
Né pour le bonheur des humains,
C'eſt à toi ſeul , ſage Epicure,
Que je dois mes heureux deſtins !
Tes dogmes gravés dans mon âme
Réglent mes tranquilles deſirs ;
Tout m'amuſe, rien ne m'enflâme ,
Et mes travaux ſont mes plaiſirs.
Dieu ſéduiſant de l'harmonie,
Prête-moi tes pinceaux flatteurs ;
L'agréable Philoſophie
Dont je fais la régle des mœurs.
42 MERCURE DE FRANCE.
Nos cris annoncent les douleurs,
Ét nos yeux ont verſé des pleurs .
Avant d'avoir vu la lumière.
On nous ravit la liberté
Avant d'en connoître l'uſage.
Qu'un triſte enfant emmaillotté
Repréſente bien l'eſclavage !
Si jamais le Dieu de l'Amour
De l'hymen me rend tributaire ,
Mes enfans en voyant le jour,
Viendront dans les bras de leur père ::
Leurs mains pourront en liberté
Careſſer le ſein de leur mère
Qui s'ouvre à leur avidité.
Quelle odieuſe indifférence
Soumit les jours de notre enfance
A des Pédans durs ou flatteurs
Pourquoi des leçons étrangères ? .
Nous faut-il d'autres Précepteurs
Que les exemples de nos pères,
Et d'autres tableaux que nos mœurs?:
Quelle inconcevable manie
A porté les foibles humains
A paſſer dix ans de leur vie
Avec les Grecs & les Latins ?
Ah ! plutôt qu'au printemps de l'âge,,
Des Muſes le doux badinage,
En amuſant notre loiſir,
Nous enſeigne l'art de jouir..
*
A V R I L. 1764.
Qu'une ſolitude agréable ,
Nous délivre de ces inſtans,
Oû las des femmes, de la table,
On fuit tous les amuſemens :
Nous y ferons loin des Sçavans
Des Livres un commerce aimable,
Et de l'Etude un paſſe-temps.
Les Arts, enfans de la Nature,
Viendroient en troubler le repos;
L. ... .. de la Peinture
Conduiroit les rians pinceaux ;
Les Eléves de Polymnie
Régleroient les ſons de la voix,.
Et l'air ſous leurs agiles doigts
En feroient briller l'harmonie. .
Tels ont été les ſentimens
Du Philoſophe de la Gréce,
Ce doux ami de la foibleſſe
Nous guidant ſelon nos penchans,,
Nous conduiroit à la vieilleſſe
Par des chemins toujours rians.
Par M. de L. R. du M....
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4190
p. 44-46
TRADUCT'ION libre d'un Extrait de l'Idylle de MOSCHUS, sur la mort de BION, son Maître.
Début :
BOCAGES de Sicile, & vous Ondes plaintives, [...]
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texteReconnaissance textuelle : TRADUCT'ION libre d'un Extrait de l'Idylle de MOSCHUS, sur la mort de BION, son Maître.
TRADUCT'ION libre d'un Extrait de
l'Idylle de MOSCHUS, sur la mort
de BION, son Maître.
BOCAGES de Sicile, & vous Ondes plaintives,
Uniſſez vos regrets à mes lugubres chants ;
| Fleuves délicieux qui coulez ſur ces rives,
Mêlez votre murmure à mes accords touchans !
Epanouiſſez-vous ſur vos tiges mourantes,
Fleurs, & néxhalez plus vos ſuaves odeurs ;
Roſe, cache à mes yeux tes couleurs éclatantes,
Dérobe tes beautés, partage mes douleurs !
Bion meurt . .. il n'eſt plus ! vous ſombres Hya
cynthes,
-
Parlez, & montrez-nous dans vos couleurs éte ntes
Montrez-nous triſtement le ſujet de nos pleurs.
Soupirez avec moi, Muſes Siciliennes ;
-
Uniſſons nos ſanglots, vos douleurs ſont les miennes.
Vous, Roſſignols plaintifs ſous ces ombrages frais,
Aux Ondes d'Aréthuſ apprenez nos regrets :
Bion meurt ! ... avec lui le Dieu de l'harmonie,
· En ſoupirant encor ſuit ces triſtes climats ;
Les yeux baignés de pleurs la tendre Polymnie,
Nous quitte pour jamais, & marche ſur ſes pas.
Soupirex avec moi, Muſes Siciliennes 2
ºniſſons nos ſanglots,vos douleurs ſont les miennes,
A V R I L. 1764:
45
Cygnes, mélodieux , dans vos triſtes chanſons,
Déplorez nos malheurs ſur les bords du Méandre ;
Pleurez ce beau berger; chantez d'une voix tendre
Comme il chantoit jadis dans ces riants vallons.
Couché nonchalamment ſous un épais feuillage,
Ses ſons harmonieux s'élevoient dans les airs :
Mais hélas deſcendu ſur le ſombre rivage,
Il médite à préſent de lugubres concerts.
Vous qui dans nos forêts imitez ſes àccens,
Vclez ſur ce Cyprès, oiſeaux de ce bocage ;
A ſes mânes divins rendez encore hommage ;
Honorez ſon tombeau par des accords touchans,
Vous qui vivez de pleurs, Colombes gémiſſantes,
Venez, venez pleurer dans ce ſombre réduit ;
Et quand le jour fuira vers les Mers inconſtantes,
Apprenez nos douleurs aux ombres de la nuit.
Soupirez avec moi, Muſes Siciliennes ;
Uniſſons nos ſanglots, vos douleursſont les miennes.
Qui pourra déſormais enfler tes chalumeaux,
Trop aimable berger ! hélas depuis ta perte,
Les plaiſirs ont quitté cette rive déſerte,
Nos chants n'éveillent plus les flolâtres échos.
Une ſombre langueur s'eſt ici répandue ;
Le Dieu Pan ſe retire au fond de nos forêts ;
Je tiens languiſſamment ma flute ſuſpendue ;
Ce rivage n'emtend que mes triſtes regrèts !
46 MERCURE DE FRANCE.
voyez dans nos vergers une naiſſante Roſe,
· Etaler à vos yeux ſa ſuperbe couleur ;
Par les pleurs du matin à peine eſt-elle écloſe,
Que le midi la voit tomber dans la langueur.
Mais lorſque le printems ſur ſon aîle riante,
Raméne dans nos bois Flore avec le plaiſir,
On voit briller encor ſa beauté renaiſſante,
Et ſon ſein ſe r'ouvrir aux baiſers du zéphir.
Hélas il n'en eſt pas ainſi de notre vie !
A peine goutons-nous la douceur des beaux jours »
Que par les coups du ſort elle nous eſt ravie.
La mort vient , nous tombens, hélas ! & pour tou
jours.
Par M. Br.... d'Angers.
l'Idylle de MOSCHUS, sur la mort
de BION, son Maître.
BOCAGES de Sicile, & vous Ondes plaintives,
Uniſſez vos regrets à mes lugubres chants ;
| Fleuves délicieux qui coulez ſur ces rives,
Mêlez votre murmure à mes accords touchans !
Epanouiſſez-vous ſur vos tiges mourantes,
Fleurs, & néxhalez plus vos ſuaves odeurs ;
Roſe, cache à mes yeux tes couleurs éclatantes,
Dérobe tes beautés, partage mes douleurs !
Bion meurt . .. il n'eſt plus ! vous ſombres Hya
cynthes,
-
Parlez, & montrez-nous dans vos couleurs éte ntes
Montrez-nous triſtement le ſujet de nos pleurs.
Soupirez avec moi, Muſes Siciliennes ;
-
Uniſſons nos ſanglots, vos douleurs ſont les miennes.
Vous, Roſſignols plaintifs ſous ces ombrages frais,
Aux Ondes d'Aréthuſ apprenez nos regrets :
Bion meurt ! ... avec lui le Dieu de l'harmonie,
· En ſoupirant encor ſuit ces triſtes climats ;
Les yeux baignés de pleurs la tendre Polymnie,
Nous quitte pour jamais, & marche ſur ſes pas.
Soupirex avec moi, Muſes Siciliennes 2
ºniſſons nos ſanglots,vos douleurs ſont les miennes,
A V R I L. 1764:
45
Cygnes, mélodieux , dans vos triſtes chanſons,
Déplorez nos malheurs ſur les bords du Méandre ;
Pleurez ce beau berger; chantez d'une voix tendre
Comme il chantoit jadis dans ces riants vallons.
Couché nonchalamment ſous un épais feuillage,
Ses ſons harmonieux s'élevoient dans les airs :
Mais hélas deſcendu ſur le ſombre rivage,
Il médite à préſent de lugubres concerts.
Vous qui dans nos forêts imitez ſes àccens,
Vclez ſur ce Cyprès, oiſeaux de ce bocage ;
A ſes mânes divins rendez encore hommage ;
Honorez ſon tombeau par des accords touchans,
Vous qui vivez de pleurs, Colombes gémiſſantes,
Venez, venez pleurer dans ce ſombre réduit ;
Et quand le jour fuira vers les Mers inconſtantes,
Apprenez nos douleurs aux ombres de la nuit.
Soupirez avec moi, Muſes Siciliennes ;
Uniſſons nos ſanglots, vos douleursſont les miennes.
Qui pourra déſormais enfler tes chalumeaux,
Trop aimable berger ! hélas depuis ta perte,
Les plaiſirs ont quitté cette rive déſerte,
Nos chants n'éveillent plus les flolâtres échos.
Une ſombre langueur s'eſt ici répandue ;
Le Dieu Pan ſe retire au fond de nos forêts ;
Je tiens languiſſamment ma flute ſuſpendue ;
Ce rivage n'emtend que mes triſtes regrèts !
46 MERCURE DE FRANCE.
voyez dans nos vergers une naiſſante Roſe,
· Etaler à vos yeux ſa ſuperbe couleur ;
Par les pleurs du matin à peine eſt-elle écloſe,
Que le midi la voit tomber dans la langueur.
Mais lorſque le printems ſur ſon aîle riante,
Raméne dans nos bois Flore avec le plaiſir,
On voit briller encor ſa beauté renaiſſante,
Et ſon ſein ſe r'ouvrir aux baiſers du zéphir.
Hélas il n'en eſt pas ainſi de notre vie !
A peine goutons-nous la douceur des beaux jours »
Que par les coups du ſort elle nous eſt ravie.
La mort vient , nous tombens, hélas ! & pour tou
jours.
Par M. Br.... d'Angers.
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4191
p. 46-47
A une jeune Dame qui venoit de jouer sur un Théâtre particulier le rôle de la SERVANTE MAITRESSE, dans la Piéce du même nom.
Début :
DE Pandolphe chacun partage la foiblesse. [...]
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texteReconnaissance textuelle : A une jeune Dame qui venoit de jouer sur un Théâtre particulier le rôle de la SERVANTE MAITRESSE, dans la Piéce du même nom.
A une jeune Dame qui venoit de jouer
sur un Théâtre particulier le rôle de
la SERVANTE MAITRESSE, dans
la Piéce du même nom.
DE Pandolphe chacun partage la foiblesse.
Qui ne ſeroit ému de tes divins accens ?
Que tu mérites bien le titre de Maitreſſe !
C'eſt toi qu'on doit ſervir : tes yeux ſont ſi puiſ
ſans !
Où brilleront ces yeux, regnera la tendreſſe.
A V R I L. 1764.
47
*Tu charmes tour-à-tour l'eſprit, le cœur, les
' ſens,
,Pour te peindre, il faudroit raſſembler ſur tes
tfa CGS
Le Goût, le Sentiment, la Fineſſe & les Grâces.
Par M. GUICHARD.
sur un Théâtre particulier le rôle de
la SERVANTE MAITRESSE, dans
la Piéce du même nom.
DE Pandolphe chacun partage la foiblesse.
Qui ne ſeroit ému de tes divins accens ?
Que tu mérites bien le titre de Maitreſſe !
C'eſt toi qu'on doit ſervir : tes yeux ſont ſi puiſ
ſans !
Où brilleront ces yeux, regnera la tendreſſe.
A V R I L. 1764.
47
*Tu charmes tour-à-tour l'eſprit, le cœur, les
' ſens,
,Pour te peindre, il faudroit raſſembler ſur tes
tfa CGS
Le Goût, le Sentiment, la Fineſſe & les Grâces.
Par M. GUICHARD.
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4192
p. 55
AUTRE.
Début :
DANS un seul mot trouvez Mein, Rhin, [...]
Mots clefs :
Pyrrhonisme
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A U T R E.
DAss un ſeul mot trouvez Mein, Rhin,.
Rome , miroir , Roi , ris & miſe,
Renom , ſirop, Rhone & Serin ,
Iphis, Héros, Memphis & Piſe.
Par M. LAvs de BoIssF'.
DAss un ſeul mot trouvez Mein, Rhin,.
Rome , miroir , Roi , ris & miſe,
Renom , ſirop, Rhone & Serin ,
Iphis, Héros, Memphis & Piſe.
Par M. LAvs de BoIssF'.
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4193
p. 57-69
LETTRE à M ***, sur le gage de bataille, en Normandie.
Début :
VOUS désirez sçavoir, Monsieur, ce qu'étoit en Normandie, la Loi de la [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M ***, sur le gage de bataille, en Normandie.
LETTRE à M ***, sur le gage de bataille, en Normandie.
VOUS désirez sçavoir, Monsieur, ce
qu'étoit en Normandie, la Loi de la
Bataille, par laquelle préſque toutes les
affaires contentieuſes étoient terminées,
ſous les Regnes de Rollon, & de ſes deſ
ſendans, juſqu'à l'an 12o4, que Philippe
Auguſte réunit ce Duché à la Couronne
de France , & les différentes modifica
tions de cette Loi juſqu'à l'an 1577,
qu'elle fut abolie. Voici ce que j'ai pu
recueillir ſur ce ſujet.
Le Prince Rollon, étant devenu Duc
· de Normandie, par la ceſſion que Char
les le Simple lui en fit au 1o° Siécle, en
q 12., donna à ſes Sujets des Loix , qui
furent rédigées par les Grands de ſes
Etats. Ces Loix étoient ſimples; elles ſe
réduiſoient préſque toutes, a faire éxa
miner par
quatre cº# l'objet
38 MERCURE DE FRANCE.
des conteſtations ; & ſur leur rapport
l'Aſſiſe prononçoit. Les Procès n'étoient
ni longs ni diſpendieux ; mais dans les
cas où les Chevaliers, après s'être tranſ
portés ſur les lieux, pour examiner la
plainte, ne la pouvoient éclaircir, faute
de preuves ou de témoins ; ſi la querelle
ne paſſoit pas dix ſols , celui à qui cette
ſomme étoit demandée , étoit renvoyé
hors de cour , en affirmant qu'il ne la
devoit pas. Si la demande paſſoit dix
ſols , ou qu'il fût queſtion d'uſurpation
d'héritage , & que les Chevaliers ne
puſſent, par l'enquête, connoître la vé
rité, celui qui étoit accuſé étoit obligé
ou d'acquieſcer à la demande , ou de
gager la bataille en pleine affiſe. Ces
ſortes de batailles , qui n'étoient pas
pour cauſès criminelles , ne tendoient
point à mort d'homme; le vaincu per--
doit ſon procès , payoit l'amende *,
&e. Mais il n'en étoit pas de même des
accuſations criminelles , dont on ne
-
pouvoit faire une preuve ſuffiſante : le
plaintif& l'accuſé étoient tenus de com--
battre en champ clos, juſqu'à ce qu'il
s'enſuivît la mort d'une des deux par
ties; & le vainqueur emportoit gain
" De là le Proverbe , les Battus payent l'a--
Raide.-
(
-
º,
" .
-
-
-
A V R I L. 1764:
59
de cauſe ; car ſi l'un des deux ſe rendoit
à ſon adverſaire , il étoit réputé cou
pable, & la Juſtice prononçoit ſon arrêt
de mort. Cet uſage étoit ſi conforme au
goût & aux mœurs de ces temps-là,qu'il
s'étendoit juſques ſur le Clergé & ſur
les femmes mêmes : avec cette diftinc
tion cependant, que ſi un Clerc non ma
rié vouloit combattre, l'Egliſe n'étoit
· pas tenue de le ſouffiir , mais que ſi un
Clerc marié portant l'habit parti , de
mandoit le combat, l'Egliſe ne pouvoit
l'empêcher ; & s'il étoit vaincu , il étoit
puni de la même manière que l'eût été
un Laïc. Lorſqu'une femme étoit accu
ſée en matière criminelle , ou d'avoir
forfait à ſon honneur ; ſi aucun Che
valier ne s'offroit à combattre pour la
défenſe de ſa cauſe, elle avoit la liberté
de ſe purger par l'igniſſe, c'eſt-à-dire
d'étendre ſes mains ſur un plateau de
fer rouge, monté ſur un trépied , ſous
lequel on entretenoit un feu ardent. Si
lorſqu'après les y avoir poſées, elle les
retiroit ſans aucun ſigne extérieur de
brûlure ,
elle étoit déclarée innocen
te : l'empreinte du feu entraînoit au
contraire après elle la condamnation de
l'accuſée.
Les hommes pouvoient auſſi , lorſ- .
-
C vj,
\
éo MERCURE DE FRANCE.
qu'ils n'avoient point de Partie civile
qui pût combattre contre eux, deman
der à ſubir l'épreuve de l'eau. On leur
attachoit les mains aux pieds ; on les
jettoit dans un fleuve.
S'ils ſurna
geoient, leur innocence étoit reconnue;
& toutes ces différentes manières de
connoître la vérité étoient appellées le
Jugement de Dieu. Il y avoit pluſieurs !
formes dans les épreuves du feu & de
l'eau dont le détail ſeroit trop long. On
peut recourir ſur ce ſujet au Traité des
Superſtitions par le Père le Brun.
Voici comment on procédoit à gager
la bataille. Le plaintif citoit aux Aſſiſes
celui qu'il accuſoit de lui avoir uſurpé
ſon héritage, volé ſon argent, ou tué
ſon parent. Lorſque l'accuſé nioit le
fait, & que la preuve étoit difficile à
faire , le plaintifjettoit un gage dans
l'Audience, comme ſon gantelet , ſa
ceinture , ou ſon écu , & donnoit cau
tion de ſoutenir la bataille. L'accuſé ac
ceptoit le défi
jettoit pareillement un
gage, & donnoit auſſi caution pour la
bataille. La Juſtice
faiſoit relever les
gages , recorder les paroles de l'accuſa- .
tion & de la défenſe, par ſept perſonnes
véridiques & exemples de blâme. Ceux
qui après avoir calomnié ou dit des
A V R I L. 1764.
·
6 i
injures à quelqu'un, avoient été con
damnés à ſe dédire en pleine Audien
ce, ou à l'Egliſe dans un jour ſolem
nel , en ſe prenant par le bout du nez,
& en diſant qu'ils n'avoient pas dit la
vérité , ne pouvoient ſervir de recor
deurs : ils étoient même pendant bien
du temps l'objet de la riſée publique ,
car la canaille ne manquoit pas de les
: reconduire en criant : Il a un pied de
nez. Lorſque le ſujet de la bataille étoit
conſtaté, les Champions étoient mis dans
la priſon ; on leur donnoit des Maîtres
en fait d'Armes, à leurs dépends, s'ils
· en demandoient : les perſonnes de qua
lité qui ne vouloient pas ſe rendre en
priſon, étoient confiées à des Chevalliers,
qui s'obligeoient à les repréſenter ,
· morts ou vifs , au jour que la Bataille
étoit indiquée ; ceci s'appelloit être mis
, en vive priſon. Pendant que cette vive
priſon duroit, il n'étoit permis à per
ſonne d'inſulter les Champions, ſous les
peines les plus grièves. Le jour de la Ba
taille arrivé, ſi c'étoit entre deux Nobles,
, ils étoient tenus de s'offrir a la juftice
· armés en guerre , auſſi-tôt que midi
étoit paſſé. Si c'étoit des roturiers, ils
devoient comparoître a la même heure,
appareillés en leurs livrées ou en leurs
62 MERCURE DE FRANCE.
côtes , avec leurs écus , & leurs bâtons
cornus, armés de draps , de cuir , de
laine , ou d'eſtoupes , n'ayant à leurs
bâtons, à leurs armures des jambes, &
à leurs écus , que du feuſt, ou du cuir ,.
& ne devant ſe ſervir pour combattre,
que de l'écu, & du bâton. Ils devoient
avoir les cheveux rognés pardeſſus les
oreilles, & pouvoient être oings, s'ils
le jugeoient à propos. Dans toutes les Ba
tailles, les armes devoient être égales; &
pour plus grande régularité, s'il man
quoit un œil ou un bras à l'un des
Champions , ſon adverſaire combattoit
un œuil fermé ou un bras attaché. Le
jour de la Bataille arrivé, les Champions
ſe rendoient à la Juriſdiction ; les Juges
recordoient de nouveau en leur préſence,.
les paroles ſur leſquelles la Bataille
avoit été gagée ; puis on les menoit au
Champ. Cétoit un terrain quarré proche
la ville, entouré de paliſſades. Les Juges
· s'y rendoient auſſi ; & lorſqu'ils étoient
arrivés, pourvu que l'heure de midi
fût paſſée , un Huiſſier crioit à haute
voix, aux quatre bords du champ : Tels
venez au champ faire votre devoir. Ce
cri ſe répétoit trois fois dans une heure..
Au dernier appel , les Champions.
ſe préſentoient à la barrière pour en --
-
A V R I L. 1764.
63
trer dans le champ , armés de toutes
piéces. Alors le Connétable, les Maré
chaux*, ou à leur défaut un Chevalier
commis par la Juſtice, pour garder les
lices & barrières, leur demandoit leur
nom , le ſujet de leur bataille , & s'ils
vouloient entrer au champ pour com
battre.. A quoi ils répondoient , oui.
Sur leur réponſe, la barrière leur étoit
ouverte. Deux Chevaliers des plus re
nommés conduiſoient d'abord l' Acteur
dans ſa tente, qui étoit dreſſée au côté
droit ; deux autres conduiſoient le dé
fenſeur, dans une autre tente dreſſée au
côté gauche. Les deux Champions y
reſtoient quelque temps pour ſe recueil
lir & prier Dieu. Pendant ce temps, la
Juſtice faiſoit crier le Baon du Prince
aux quatre coins du champ : » Qu'aucun :
» ne fût ſi hardi, ſous peine de la vie,
» d'aider ou nuire aux Champions, dè,
» fait, de paroles , ni de ſignes ,
» qu'aucun des gens d'armes, qui étoient
* Ce n'étoit que lorſqu'il y avoit des batailles .
entre des gens de qualité, que le Connétable &
les § y aſſiſtoient. Chaque Provincer
avoit ſes Maréchaux : ils n'ont été conſervés
que pour celle de France ; mais anciennementº
il y avoit des Maréchaux de Normandie , de
Poitou., &c.
64 MERCURE DE FRANCE.
» affis autour du champ clos, ne mette
» la main aux lices , ne ſe meuve, ne
» touſſe , ni crache. Ce Baon publié , &
les Champions ayant prié Dieu ſuffiſa
ment , ils ſortoient de leurs tentes, ſe
mettoient à genoux au milieu du champ,
ſe prenoient par les mains, juroient de
nouveau les paroles de la bataille; puis
les Chevaliers leur demandoient s'ils
croyoient à Dieu le Père , au Fils &
au Saint-Eſprit ? S'ils n'euſſent pas fait
cette profeſſion de foi , on ne les au
| roit pas laiſſé combattre ; mais ils
auroient été punis comme hérétiques ,
parce que ( dit un ancien Commenta
teur ) il étoit autrefois plus de mécréans
qu'il n'en eſt aujourd'hui. Les Cham
pions juroient en outre de n'employer
aucun ſortilége pour remporter
la
victoire. Tout ce cérémonial rempli ,
ils rentroient encore un inſtant dans
leur tente pour adorer Dieu : on crioit
pour la dernière fois le Baon du Prin
ce; on commandoit à tous de vuider
les lices ; les quatre Chevaliers ſe re
tiroient aux quatre côtés de l'intérieur
du champ, & y reſtoient ſeuls avec les
Champions , pour être témoins de la
bataille, & pour écouter ſi dans le com
bat l'un ſe rendoit, à l'autre ; puis on
*.
-
A V R I L. 1764.
6;
crioit aux Champicns de faire leur de
voir. Auſſitôt ils ſortoient de leurs ten
tes & combattoient à pied ou à cheval.
Si l'accuſé pouvoit ſe défendre juſqu'à
l'heure que les Etoiles devoient pa
reître au Ciel , l'Ačleur étoit réputé
vaincu , » parce qu'il n'avoit pu proit
» ver par ſon corps ce qu'il avoit offert
» de prouver en une heure de jour. Lorſ
qu'un des Champions ſe rendoit à ſon
adverſaire , les quatre Chevaliers com
mis à juger de la bataille alloient en
inſtruire la Juſtice; & le vaincu ſubiſ
ſoit la peine du crime pour lequel la
bataille avoit été gagée. S'il étoit tué
dans le combat, ſon corps étoit porté
au gibet. Il y a un exemple mémora
ble de ceci, dans la Province de Nor
mandie.
Jean, Seigneur de Carrouge, & Jac
ques Legris , Seigneur d'Echaufour 2
étoient liés d'une étroite amitié. Carrou
ge épouſa une jeune & belle femme , &
fit peu après un voyage d'Outre-mer.
Pendant ſon abſence, un homme épris
des charmes de la nouvelle mariée, entra
la nuit dans ſa chambre, & lui ravit ſon
honneur. L'auteur d'une action ſi inique
avoit pris toutes les précautions imagi
nables pour n'être pasreconnu. L'épouſè
66 MERCURE DE FRANCE. .
de Carrouge crut avoir diſtingué Legris.
Carrôuge ne fut pas plutôt de retour,
que ſa femme fondant en pleurs lui ra
conta ſon malheur, & accuſa Legris de
ce crime. Carrouge ne pouvoit penſer
que ſon ami eût été capable d'une telle
perfidie ; mais ſa femme lui fit tant de
ſermens, qu'il ſe laiſſa perſuader. Il aſ
ſembla donc les perſonnes auxquelles il
avoit confiance , qui toutes lui conſeil
lèrent de porter ſa plainte au Comte d'A-
lençon, Seigneur des deux Fiefs. Les
Parties furent citées.
Legris proteſta
u'il étoit innocent , & prouva qu'il
toit chez le Comte au jour & au mo
ment même que la Dame diſoit avoir été
violée. C'étoit prouver l'alibi. La fem
me de Carrouge ne pouvoit adminiſtrer
de preuves. Le Comte d'Alençon lui dit† elle avoit eu un ſonge,
ont ſon imagination avoit été bleſſée ;
& conſeilla aux Parties d'étouffer cette
affaire. Carrouge ne put ſe réſoudre à la
terminer ainſi , parce qu'elle avoit trop.
éclatée ; il la porta au Parlement de Pa
ris, où elle fut débattue pendant plus
de dix-huit mois. Ce Tribunal enfin
n'ayant pu trouver de preuves contre
Legris, ordonna par un Arrêt de l'an
1386, que les deux Gentilhommes vui
• <
-
-
A V R I L. 1764.
-
67
deroient leur querelle par un Combat
en champ clos ; que le vainqueur empor
teroit gain de cauſe; que le vaincu ſe
roit pendu au gibet; & que ſi Carrouge
ſuccomboit, ſa femme ſeroit brûlée. Le
Roi Charles VI & toute ſa Cour furent
ſpectateurs de ce Duel. Les Champions
commencèrent le Combat à cheval; &
n'ayant pu remporter aucun avantage
l'un ſur l'autre, ils mirent pied à terre.
Le choc fut terrible. Carrouge reçut d'a-
bord dans la cuiſſe un coup d'épée qui
effraya tous ceux de ſon parti ; mais il
ne tarda pas à reprendre ſes forces , &
chargea ſon ennemi avec tant de furie,
qu'il le renverſa, & lui paſſa ſon épée au
travers du corps. Tout le monde applau
dit; Legris fut livré au Bourreau, traîné
par les rues, & pendu à Montfaucon.
Carrouge fut ſe proſterner aux pieds du
Roi, qui le releva, lui fit délivrer 1ooo l..
& le retint au ſervice de ſa Chambre,
avec 2oo liv. d'appointemens.
Quelques années après un Brigand
ayant été condamné au ſupplice, avoua
qu'il étoit coupable du crime dont Legris .
avoit été accuſé. La femme de Carrouge
ſe livra tellement à ſes remords que, ſon
mari étant mort peu de temps après , .
alle ſe retira dans un Monaſtère , pour
68 MERCURE DE FRANCE.
y paſſer le reſte de ſes jours dans une
auſtère pénitence.
-
Tels§ les inconvéniens de la loi
de la Bataille , dont l'abus s'étoit fait
ſentir dans tous les temps. Lorſque
Philippe Auguſte réunit la Normandie à
la Couronne, il tint un Conſeil à Liſle
bonne dans le pays de Caux , auquel
tous les Ordres de cette Province furent
convoqués, pour ſtatuer ſur les Loix qui
avoient été établies par les Ducs de Nor
mandie. Quand il fut queſtion de la Ba
taille, on décida qu'elle ſeroit abolie ;
parce que les forts, qui s'en prévaloient ,
enlevoient aux foibles ce qui leur appar
tenoit légitimement; ou les faiſoient paſ
ſer pour coupables lorſqu'ils étoient in
nocens. Les choſes reſtèrent ainſi juſques
au Règne de Philippe le Hardi, en 1271,
quiconſidérant que depuisl'aboliſſement
de la Bataille, il ſe commettoit des cri
mes dont on ne pouvoit faire la preuve,
& dont on ne craignoit plus la punition
par le ſort des armes , ordonna que les
Batailles auroient lieu comme aupara
vant, dans les cas criminels ſeulement.
Mais l'Egliſe s'éleva par la ſuite contre
des uſages ſi contraires à la Religion ; &
finalement, à la réformation de la Cou
tume de Normandie, ordonnée par Let
l
-
A V R I L. 1764.
ég
tres du Roi Henri III, données à Blois
le 22 Mars 1577, le gage de Bataille, &
·outes les épreuves du feu & de l'eau fu
rent entiérement abolies,
J'ai l'honneur d'être , &c.
*-
C****, Abonné au Mercure.
VOUS désirez sçavoir, Monsieur, ce
qu'étoit en Normandie, la Loi de la
Bataille, par laquelle préſque toutes les
affaires contentieuſes étoient terminées,
ſous les Regnes de Rollon, & de ſes deſ
ſendans, juſqu'à l'an 12o4, que Philippe
Auguſte réunit ce Duché à la Couronne
de France , & les différentes modifica
tions de cette Loi juſqu'à l'an 1577,
qu'elle fut abolie. Voici ce que j'ai pu
recueillir ſur ce ſujet.
Le Prince Rollon, étant devenu Duc
· de Normandie, par la ceſſion que Char
les le Simple lui en fit au 1o° Siécle, en
q 12., donna à ſes Sujets des Loix , qui
furent rédigées par les Grands de ſes
Etats. Ces Loix étoient ſimples; elles ſe
réduiſoient préſque toutes, a faire éxa
miner par
quatre cº# l'objet
38 MERCURE DE FRANCE.
des conteſtations ; & ſur leur rapport
l'Aſſiſe prononçoit. Les Procès n'étoient
ni longs ni diſpendieux ; mais dans les
cas où les Chevaliers, après s'être tranſ
portés ſur les lieux, pour examiner la
plainte, ne la pouvoient éclaircir, faute
de preuves ou de témoins ; ſi la querelle
ne paſſoit pas dix ſols , celui à qui cette
ſomme étoit demandée , étoit renvoyé
hors de cour , en affirmant qu'il ne la
devoit pas. Si la demande paſſoit dix
ſols , ou qu'il fût queſtion d'uſurpation
d'héritage , & que les Chevaliers ne
puſſent, par l'enquête, connoître la vé
rité, celui qui étoit accuſé étoit obligé
ou d'acquieſcer à la demande , ou de
gager la bataille en pleine affiſe. Ces
ſortes de batailles , qui n'étoient pas
pour cauſès criminelles , ne tendoient
point à mort d'homme; le vaincu per--
doit ſon procès , payoit l'amende *,
&e. Mais il n'en étoit pas de même des
accuſations criminelles , dont on ne
-
pouvoit faire une preuve ſuffiſante : le
plaintif& l'accuſé étoient tenus de com--
battre en champ clos, juſqu'à ce qu'il
s'enſuivît la mort d'une des deux par
ties; & le vainqueur emportoit gain
" De là le Proverbe , les Battus payent l'a--
Raide.-
(
-
º,
" .
-
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A V R I L. 1764:
59
de cauſe ; car ſi l'un des deux ſe rendoit
à ſon adverſaire , il étoit réputé cou
pable, & la Juſtice prononçoit ſon arrêt
de mort. Cet uſage étoit ſi conforme au
goût & aux mœurs de ces temps-là,qu'il
s'étendoit juſques ſur le Clergé & ſur
les femmes mêmes : avec cette diftinc
tion cependant, que ſi un Clerc non ma
rié vouloit combattre, l'Egliſe n'étoit
· pas tenue de le ſouffiir , mais que ſi un
Clerc marié portant l'habit parti , de
mandoit le combat, l'Egliſe ne pouvoit
l'empêcher ; & s'il étoit vaincu , il étoit
puni de la même manière que l'eût été
un Laïc. Lorſqu'une femme étoit accu
ſée en matière criminelle , ou d'avoir
forfait à ſon honneur ; ſi aucun Che
valier ne s'offroit à combattre pour la
défenſe de ſa cauſe, elle avoit la liberté
de ſe purger par l'igniſſe, c'eſt-à-dire
d'étendre ſes mains ſur un plateau de
fer rouge, monté ſur un trépied , ſous
lequel on entretenoit un feu ardent. Si
lorſqu'après les y avoir poſées, elle les
retiroit ſans aucun ſigne extérieur de
brûlure ,
elle étoit déclarée innocen
te : l'empreinte du feu entraînoit au
contraire après elle la condamnation de
l'accuſée.
Les hommes pouvoient auſſi , lorſ- .
-
C vj,
\
éo MERCURE DE FRANCE.
qu'ils n'avoient point de Partie civile
qui pût combattre contre eux, deman
der à ſubir l'épreuve de l'eau. On leur
attachoit les mains aux pieds ; on les
jettoit dans un fleuve.
S'ils ſurna
geoient, leur innocence étoit reconnue;
& toutes ces différentes manières de
connoître la vérité étoient appellées le
Jugement de Dieu. Il y avoit pluſieurs !
formes dans les épreuves du feu & de
l'eau dont le détail ſeroit trop long. On
peut recourir ſur ce ſujet au Traité des
Superſtitions par le Père le Brun.
Voici comment on procédoit à gager
la bataille. Le plaintif citoit aux Aſſiſes
celui qu'il accuſoit de lui avoir uſurpé
ſon héritage, volé ſon argent, ou tué
ſon parent. Lorſque l'accuſé nioit le
fait, & que la preuve étoit difficile à
faire , le plaintifjettoit un gage dans
l'Audience, comme ſon gantelet , ſa
ceinture , ou ſon écu , & donnoit cau
tion de ſoutenir la bataille. L'accuſé ac
ceptoit le défi
jettoit pareillement un
gage, & donnoit auſſi caution pour la
bataille. La Juſtice
faiſoit relever les
gages , recorder les paroles de l'accuſa- .
tion & de la défenſe, par ſept perſonnes
véridiques & exemples de blâme. Ceux
qui après avoir calomnié ou dit des
A V R I L. 1764.
·
6 i
injures à quelqu'un, avoient été con
damnés à ſe dédire en pleine Audien
ce, ou à l'Egliſe dans un jour ſolem
nel , en ſe prenant par le bout du nez,
& en diſant qu'ils n'avoient pas dit la
vérité , ne pouvoient ſervir de recor
deurs : ils étoient même pendant bien
du temps l'objet de la riſée publique ,
car la canaille ne manquoit pas de les
: reconduire en criant : Il a un pied de
nez. Lorſque le ſujet de la bataille étoit
conſtaté, les Champions étoient mis dans
la priſon ; on leur donnoit des Maîtres
en fait d'Armes, à leurs dépends, s'ils
· en demandoient : les perſonnes de qua
lité qui ne vouloient pas ſe rendre en
priſon, étoient confiées à des Chevalliers,
qui s'obligeoient à les repréſenter ,
· morts ou vifs , au jour que la Bataille
étoit indiquée ; ceci s'appelloit être mis
, en vive priſon. Pendant que cette vive
priſon duroit, il n'étoit permis à per
ſonne d'inſulter les Champions, ſous les
peines les plus grièves. Le jour de la Ba
taille arrivé, ſi c'étoit entre deux Nobles,
, ils étoient tenus de s'offrir a la juftice
· armés en guerre , auſſi-tôt que midi
étoit paſſé. Si c'étoit des roturiers, ils
devoient comparoître a la même heure,
appareillés en leurs livrées ou en leurs
62 MERCURE DE FRANCE.
côtes , avec leurs écus , & leurs bâtons
cornus, armés de draps , de cuir , de
laine , ou d'eſtoupes , n'ayant à leurs
bâtons, à leurs armures des jambes, &
à leurs écus , que du feuſt, ou du cuir ,.
& ne devant ſe ſervir pour combattre,
que de l'écu, & du bâton. Ils devoient
avoir les cheveux rognés pardeſſus les
oreilles, & pouvoient être oings, s'ils
le jugeoient à propos. Dans toutes les Ba
tailles, les armes devoient être égales; &
pour plus grande régularité, s'il man
quoit un œil ou un bras à l'un des
Champions , ſon adverſaire combattoit
un œuil fermé ou un bras attaché. Le
jour de la Bataille arrivé, les Champions
ſe rendoient à la Juriſdiction ; les Juges
recordoient de nouveau en leur préſence,.
les paroles ſur leſquelles la Bataille
avoit été gagée ; puis on les menoit au
Champ. Cétoit un terrain quarré proche
la ville, entouré de paliſſades. Les Juges
· s'y rendoient auſſi ; & lorſqu'ils étoient
arrivés, pourvu que l'heure de midi
fût paſſée , un Huiſſier crioit à haute
voix, aux quatre bords du champ : Tels
venez au champ faire votre devoir. Ce
cri ſe répétoit trois fois dans une heure..
Au dernier appel , les Champions.
ſe préſentoient à la barrière pour en --
-
A V R I L. 1764.
63
trer dans le champ , armés de toutes
piéces. Alors le Connétable, les Maré
chaux*, ou à leur défaut un Chevalier
commis par la Juſtice, pour garder les
lices & barrières, leur demandoit leur
nom , le ſujet de leur bataille , & s'ils
vouloient entrer au champ pour com
battre.. A quoi ils répondoient , oui.
Sur leur réponſe, la barrière leur étoit
ouverte. Deux Chevaliers des plus re
nommés conduiſoient d'abord l' Acteur
dans ſa tente, qui étoit dreſſée au côté
droit ; deux autres conduiſoient le dé
fenſeur, dans une autre tente dreſſée au
côté gauche. Les deux Champions y
reſtoient quelque temps pour ſe recueil
lir & prier Dieu. Pendant ce temps, la
Juſtice faiſoit crier le Baon du Prince
aux quatre coins du champ : » Qu'aucun :
» ne fût ſi hardi, ſous peine de la vie,
» d'aider ou nuire aux Champions, dè,
» fait, de paroles , ni de ſignes ,
» qu'aucun des gens d'armes, qui étoient
* Ce n'étoit que lorſqu'il y avoit des batailles .
entre des gens de qualité, que le Connétable &
les § y aſſiſtoient. Chaque Provincer
avoit ſes Maréchaux : ils n'ont été conſervés
que pour celle de France ; mais anciennementº
il y avoit des Maréchaux de Normandie , de
Poitou., &c.
64 MERCURE DE FRANCE.
» affis autour du champ clos, ne mette
» la main aux lices , ne ſe meuve, ne
» touſſe , ni crache. Ce Baon publié , &
les Champions ayant prié Dieu ſuffiſa
ment , ils ſortoient de leurs tentes, ſe
mettoient à genoux au milieu du champ,
ſe prenoient par les mains, juroient de
nouveau les paroles de la bataille; puis
les Chevaliers leur demandoient s'ils
croyoient à Dieu le Père , au Fils &
au Saint-Eſprit ? S'ils n'euſſent pas fait
cette profeſſion de foi , on ne les au
| roit pas laiſſé combattre ; mais ils
auroient été punis comme hérétiques ,
parce que ( dit un ancien Commenta
teur ) il étoit autrefois plus de mécréans
qu'il n'en eſt aujourd'hui. Les Cham
pions juroient en outre de n'employer
aucun ſortilége pour remporter
la
victoire. Tout ce cérémonial rempli ,
ils rentroient encore un inſtant dans
leur tente pour adorer Dieu : on crioit
pour la dernière fois le Baon du Prin
ce; on commandoit à tous de vuider
les lices ; les quatre Chevaliers ſe re
tiroient aux quatre côtés de l'intérieur
du champ, & y reſtoient ſeuls avec les
Champions , pour être témoins de la
bataille, & pour écouter ſi dans le com
bat l'un ſe rendoit, à l'autre ; puis on
*.
-
A V R I L. 1764.
6;
crioit aux Champicns de faire leur de
voir. Auſſitôt ils ſortoient de leurs ten
tes & combattoient à pied ou à cheval.
Si l'accuſé pouvoit ſe défendre juſqu'à
l'heure que les Etoiles devoient pa
reître au Ciel , l'Ačleur étoit réputé
vaincu , » parce qu'il n'avoit pu proit
» ver par ſon corps ce qu'il avoit offert
» de prouver en une heure de jour. Lorſ
qu'un des Champions ſe rendoit à ſon
adverſaire , les quatre Chevaliers com
mis à juger de la bataille alloient en
inſtruire la Juſtice; & le vaincu ſubiſ
ſoit la peine du crime pour lequel la
bataille avoit été gagée. S'il étoit tué
dans le combat, ſon corps étoit porté
au gibet. Il y a un exemple mémora
ble de ceci, dans la Province de Nor
mandie.
Jean, Seigneur de Carrouge, & Jac
ques Legris , Seigneur d'Echaufour 2
étoient liés d'une étroite amitié. Carrou
ge épouſa une jeune & belle femme , &
fit peu après un voyage d'Outre-mer.
Pendant ſon abſence, un homme épris
des charmes de la nouvelle mariée, entra
la nuit dans ſa chambre, & lui ravit ſon
honneur. L'auteur d'une action ſi inique
avoit pris toutes les précautions imagi
nables pour n'être pasreconnu. L'épouſè
66 MERCURE DE FRANCE. .
de Carrouge crut avoir diſtingué Legris.
Carrôuge ne fut pas plutôt de retour,
que ſa femme fondant en pleurs lui ra
conta ſon malheur, & accuſa Legris de
ce crime. Carrouge ne pouvoit penſer
que ſon ami eût été capable d'une telle
perfidie ; mais ſa femme lui fit tant de
ſermens, qu'il ſe laiſſa perſuader. Il aſ
ſembla donc les perſonnes auxquelles il
avoit confiance , qui toutes lui conſeil
lèrent de porter ſa plainte au Comte d'A-
lençon, Seigneur des deux Fiefs. Les
Parties furent citées.
Legris proteſta
u'il étoit innocent , & prouva qu'il
toit chez le Comte au jour & au mo
ment même que la Dame diſoit avoir été
violée. C'étoit prouver l'alibi. La fem
me de Carrouge ne pouvoit adminiſtrer
de preuves. Le Comte d'Alençon lui dit† elle avoit eu un ſonge,
ont ſon imagination avoit été bleſſée ;
& conſeilla aux Parties d'étouffer cette
affaire. Carrouge ne put ſe réſoudre à la
terminer ainſi , parce qu'elle avoit trop.
éclatée ; il la porta au Parlement de Pa
ris, où elle fut débattue pendant plus
de dix-huit mois. Ce Tribunal enfin
n'ayant pu trouver de preuves contre
Legris, ordonna par un Arrêt de l'an
1386, que les deux Gentilhommes vui
• <
-
-
A V R I L. 1764.
-
67
deroient leur querelle par un Combat
en champ clos ; que le vainqueur empor
teroit gain de cauſe; que le vaincu ſe
roit pendu au gibet; & que ſi Carrouge
ſuccomboit, ſa femme ſeroit brûlée. Le
Roi Charles VI & toute ſa Cour furent
ſpectateurs de ce Duel. Les Champions
commencèrent le Combat à cheval; &
n'ayant pu remporter aucun avantage
l'un ſur l'autre, ils mirent pied à terre.
Le choc fut terrible. Carrouge reçut d'a-
bord dans la cuiſſe un coup d'épée qui
effraya tous ceux de ſon parti ; mais il
ne tarda pas à reprendre ſes forces , &
chargea ſon ennemi avec tant de furie,
qu'il le renverſa, & lui paſſa ſon épée au
travers du corps. Tout le monde applau
dit; Legris fut livré au Bourreau, traîné
par les rues, & pendu à Montfaucon.
Carrouge fut ſe proſterner aux pieds du
Roi, qui le releva, lui fit délivrer 1ooo l..
& le retint au ſervice de ſa Chambre,
avec 2oo liv. d'appointemens.
Quelques années après un Brigand
ayant été condamné au ſupplice, avoua
qu'il étoit coupable du crime dont Legris .
avoit été accuſé. La femme de Carrouge
ſe livra tellement à ſes remords que, ſon
mari étant mort peu de temps après , .
alle ſe retira dans un Monaſtère , pour
68 MERCURE DE FRANCE.
y paſſer le reſte de ſes jours dans une
auſtère pénitence.
-
Tels§ les inconvéniens de la loi
de la Bataille , dont l'abus s'étoit fait
ſentir dans tous les temps. Lorſque
Philippe Auguſte réunit la Normandie à
la Couronne, il tint un Conſeil à Liſle
bonne dans le pays de Caux , auquel
tous les Ordres de cette Province furent
convoqués, pour ſtatuer ſur les Loix qui
avoient été établies par les Ducs de Nor
mandie. Quand il fut queſtion de la Ba
taille, on décida qu'elle ſeroit abolie ;
parce que les forts, qui s'en prévaloient ,
enlevoient aux foibles ce qui leur appar
tenoit légitimement; ou les faiſoient paſ
ſer pour coupables lorſqu'ils étoient in
nocens. Les choſes reſtèrent ainſi juſques
au Règne de Philippe le Hardi, en 1271,
quiconſidérant que depuisl'aboliſſement
de la Bataille, il ſe commettoit des cri
mes dont on ne pouvoit faire la preuve,
& dont on ne craignoit plus la punition
par le ſort des armes , ordonna que les
Batailles auroient lieu comme aupara
vant, dans les cas criminels ſeulement.
Mais l'Egliſe s'éleva par la ſuite contre
des uſages ſi contraires à la Religion ; &
finalement, à la réformation de la Cou
tume de Normandie, ordonnée par Let
l
-
A V R I L. 1764.
ég
tres du Roi Henri III, données à Blois
le 22 Mars 1577, le gage de Bataille, &
·outes les épreuves du feu & de l'eau fu
rent entiérement abolies,
J'ai l'honneur d'être , &c.
*-
C****, Abonné au Mercure.
Fermer
4194
p. 147-150
ASTRONOMIE. LETTRE à M. DE LA PLACE, sur l'Eclipse du premier Avril.
Début :
LA GAZETTE Littéraire du 28 Mars dernier, Monsieur, a annoncé sous mon [...]
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texteReconnaissance textuelle : ASTRONOMIE. LETTRE à M. DE LA PLACE, sur l'Eclipse du premier Avril.
ASTRONOMIE.
LETTRE à M. DE LA PLACE, sur l'Eclipse du premier Avril.
LA GAZETTE Littéraire du 28 Mars
dernier, Monsieur, a annoncé sous mon
nom, que l'Eclipſe du premier Avril pa
roîtroit commencer en France à droite,
ſur le bord occidental du Soleil, cinq
degrés au-deſſous de ſon diamètre ho
riſontal. On dit que j'ai fait là une leçon
également inutile , & aux Aſtronômes
qui devoient ſçavoir s'en paſſer,& à ceux
qui , ne ſe mêlant pas d'obſerver, n'en
ont eu aucun beſoin : auſſi je déclare à
ceux qui ſe mêlent de critiquer ce qu'ils
ignorent, que la leçon , ſi c'en eſt une,
ne s'adreſſoit ni aux uns, ni aux autres ,
mais à ceux qui tiennent une eſpèce de
xmilieu ; je veux dire, aux Amateurs
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
de l'Aſtronomie, qui, ſans être Aſtrg
nômes, ſe préparoient à une obſerva
tion dont on parloit depuis ſi long
temps.
,
-
J'ajoute que, dans le cas où mon an
nonce n'auroit pas été des plus exacte
ſur le fait des cinq degrés, elle ſeroit du
| moins bonne à fournir aux Sçavans
qui préſident aux calculs des Ephéméri
des ou Mouvemens Céleſtes, la penſée
de faire mieux, lorſqu'ils auront à nous
annoncer, ſoit des Eclipſes de Soleil &
de Lune, ſoit des paſſages de Mercure
& de Vénus, ſoit des Emerfions d'Etoiles
cachées par la Lune.
-
A l'approche de ces ſortes de Phéno
mènes, il eſt bien des yeux égarés dans
le champ d'une Lunette, & qui, faute
d'être fixés, manquent une obſervation
également curieuſe, importante & diffi
cile. Pourquoi ne pas la rendre aiſée,
· en fixant l'œil de l'Obſervateur au point
du limbe où doit ſe faire l'obſervation,
& en marquant même juſqu'aux diffé
rens effets des Lunettes à quatre ou à
deux verres, des Téleſcopes qui redreſ
: ſent ou qui renverſent, comme je Pa
' yois fait dans mon annonce que les bor
nes de la Gazette ont obligé d'abréger ?
• Rien ne prouve mieux, Monſieur,
|
A V R I L. 1764.
149
l'utilité dont peut être une pareille an
nonce bien faite, que l'Eclipſe même
qui a donné lieu à la mienne. M. de la
Brulerie , Chevalier de S. Louis, qui l'a
ebſervée lui deuxiéme à Auxerre, me
marque qu'il n'en a vu le commence
ment que quelques ſecondes après M.
de Monbazon, à côté duquel il obſer
voit; parce qu'il fixoit l'œil beaucoup.
au-deſſous du diamètre horifontal. S'il
n'eût regardé qu'un peu au - deſſous ,
comme mes cinq degrés le diſoient aſ
ſez, il auroit vu commencer l'Eclipſe
au même inſtant que ſon voiſin, comme
ils l'ont vue, l'un & l'autre, finir à la
même ſeconde.
.
-
-
En voici les principales circonſtances,
que M. de Montbazon, Conſeiller au
Bailliage, m'a envoyées; je ne puis
mieuxluien marquer ma reconnoiſſance,
qu'en vous priant de les rendre publiques
dans votre prochain Mercure. C'eſt une
obſervation d'autant plus précieuſe, que
peut-être elle eſt unique en France, à
cauſe du mauvais temps.
Le commencement à 9 h. 16 m. 33 ſ.
la fin à midi 16 m. 34 ſ; donc la durée
a été de trois heures une ſeconde. Ces
inſtans ont été obſervés avec un excel
lent Téleſcope de trente-deux pouces,
G iij
15o MERCURE DE FRANCE.
de la conſtruction de M. Paſſemant.
A 1o h. 44 m. 38 ſec. la partie éclai
rée du Soleil a été meſurée de 2 m. 28
ſec. avec une Lunette de dix pieds, gar
nie d'un Micromètre auſſi de M. Paſſe
mant. Un nuage qui eſt ſurvenu a inter
rompu l'obſervation pendant dix mi
Illlt6 S.
«
Les bords ſupérieurs du Soleil & de la
Lune ont paru coincider. Des Curieux ,
témoins de l'obſervaticn , au nombre de
cent, ont dit même avoir vu, avec des
verres enfumés, un filet de lumière dans
la partie ſupérieure : mais les Lunettes
n'en ont , rien fait voir. Les témoins
ont dépoſé encore dans le milieu de
l'Eclipſe, qu'il faiſoit très-froid. Pour
moi, dit M. de Montbazon, qul étois
dans le fort de mes travaux, je ne m'en
ſuis apperçu nullement.
J'ai l'honneur d'être , &c.
TREBUCHET, ancien Officier de la Reine.
LETTRE à M. DE LA PLACE, sur l'Eclipse du premier Avril.
LA GAZETTE Littéraire du 28 Mars
dernier, Monsieur, a annoncé sous mon
nom, que l'Eclipſe du premier Avril pa
roîtroit commencer en France à droite,
ſur le bord occidental du Soleil, cinq
degrés au-deſſous de ſon diamètre ho
riſontal. On dit que j'ai fait là une leçon
également inutile , & aux Aſtronômes
qui devoient ſçavoir s'en paſſer,& à ceux
qui , ne ſe mêlant pas d'obſerver, n'en
ont eu aucun beſoin : auſſi je déclare à
ceux qui ſe mêlent de critiquer ce qu'ils
ignorent, que la leçon , ſi c'en eſt une,
ne s'adreſſoit ni aux uns, ni aux autres ,
mais à ceux qui tiennent une eſpèce de
xmilieu ; je veux dire, aux Amateurs
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
de l'Aſtronomie, qui, ſans être Aſtrg
nômes, ſe préparoient à une obſerva
tion dont on parloit depuis ſi long
temps.
,
-
J'ajoute que, dans le cas où mon an
nonce n'auroit pas été des plus exacte
ſur le fait des cinq degrés, elle ſeroit du
| moins bonne à fournir aux Sçavans
qui préſident aux calculs des Ephéméri
des ou Mouvemens Céleſtes, la penſée
de faire mieux, lorſqu'ils auront à nous
annoncer, ſoit des Eclipſes de Soleil &
de Lune, ſoit des paſſages de Mercure
& de Vénus, ſoit des Emerfions d'Etoiles
cachées par la Lune.
-
A l'approche de ces ſortes de Phéno
mènes, il eſt bien des yeux égarés dans
le champ d'une Lunette, & qui, faute
d'être fixés, manquent une obſervation
également curieuſe, importante & diffi
cile. Pourquoi ne pas la rendre aiſée,
· en fixant l'œil de l'Obſervateur au point
du limbe où doit ſe faire l'obſervation,
& en marquant même juſqu'aux diffé
rens effets des Lunettes à quatre ou à
deux verres, des Téleſcopes qui redreſ
: ſent ou qui renverſent, comme je Pa
' yois fait dans mon annonce que les bor
nes de la Gazette ont obligé d'abréger ?
• Rien ne prouve mieux, Monſieur,
|
A V R I L. 1764.
149
l'utilité dont peut être une pareille an
nonce bien faite, que l'Eclipſe même
qui a donné lieu à la mienne. M. de la
Brulerie , Chevalier de S. Louis, qui l'a
ebſervée lui deuxiéme à Auxerre, me
marque qu'il n'en a vu le commence
ment que quelques ſecondes après M.
de Monbazon, à côté duquel il obſer
voit; parce qu'il fixoit l'œil beaucoup.
au-deſſous du diamètre horifontal. S'il
n'eût regardé qu'un peu au - deſſous ,
comme mes cinq degrés le diſoient aſ
ſez, il auroit vu commencer l'Eclipſe
au même inſtant que ſon voiſin, comme
ils l'ont vue, l'un & l'autre, finir à la
même ſeconde.
.
-
-
En voici les principales circonſtances,
que M. de Montbazon, Conſeiller au
Bailliage, m'a envoyées; je ne puis
mieuxluien marquer ma reconnoiſſance,
qu'en vous priant de les rendre publiques
dans votre prochain Mercure. C'eſt une
obſervation d'autant plus précieuſe, que
peut-être elle eſt unique en France, à
cauſe du mauvais temps.
Le commencement à 9 h. 16 m. 33 ſ.
la fin à midi 16 m. 34 ſ; donc la durée
a été de trois heures une ſeconde. Ces
inſtans ont été obſervés avec un excel
lent Téleſcope de trente-deux pouces,
G iij
15o MERCURE DE FRANCE.
de la conſtruction de M. Paſſemant.
A 1o h. 44 m. 38 ſec. la partie éclai
rée du Soleil a été meſurée de 2 m. 28
ſec. avec une Lunette de dix pieds, gar
nie d'un Micromètre auſſi de M. Paſſe
mant. Un nuage qui eſt ſurvenu a inter
rompu l'obſervation pendant dix mi
Illlt6 S.
«
Les bords ſupérieurs du Soleil & de la
Lune ont paru coincider. Des Curieux ,
témoins de l'obſervaticn , au nombre de
cent, ont dit même avoir vu, avec des
verres enfumés, un filet de lumière dans
la partie ſupérieure : mais les Lunettes
n'en ont , rien fait voir. Les témoins
ont dépoſé encore dans le milieu de
l'Eclipſe, qu'il faiſoit très-froid. Pour
moi, dit M. de Montbazon, qul étois
dans le fort de mes travaux, je ne m'en
ſuis apperçu nullement.
J'ai l'honneur d'être , &c.
TREBUCHET, ancien Officier de la Reine.
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4195
p. 150-154
LETTRE au même, sur le Ver Solitaire.
Début :
JE VIENS, Monsieur, de lire dans votre Mercure du mois de Janvier dernier, [...]
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE au même, sur le Ver Solitaire.
LETTRE au même, sur le Ver Solitaire.
JE VIENS, Monsieur, de lire dans votre
Mercure du mois de Janvier dernier,
A V R I L. 1764.
I 51
des Obſervations ſur le Ver Solitaire ,
par M. P. .. .. , iJocteur en Médecine,
ancien Chirurgien en Chef du G. H. L.
de L.
-
L'Auteur dit, à la page 154, qu'il
avoit acquis le Spéçifique contre ce Ver,
de la veuve du Docteur Nouter, Méde
cin Suiſſe ; qu'il guérit ſubitement un
Seigneur Ruſſe, lui ayant donné ce Spé
cifique à ſept heures du matin , lequel
fit ſon effet dans quatre heures de temps.
C'eſt certainement là ce qu'on peut a
peller un Spécifique; & il ſeroit à §
rer qu'il fût public , y ayant bien des
-
perſonnes attaquées de cette Maladie. .
Je ne ſuis point étonné que le Poſſeſſeur
d'un pareil Remède ne le divulgue pas ;
mais je le ſuis de ce qu'il nous cache ſon
nom & ſa demeure. Je ne doute pas
qu'il ne ſe faſſe un plaiſir de contribuer
au bonheur de ſes ſemblables, qui pour
roient recourir à lui dans leur malheureux
état. Trouvez bon, Monſieur, que je
me ſerve de votre canal pour lui faire
parvenir cette Lettre, & que je l'invite à
nous apprendre dans quel lieu pourroient
le rencontrer ceux qui auroient cette
· maladie.
Il y a, Monſieur, neuf à dix ans que
la Femme de charge de ma Maiſon avoit
-
G iv ^
152 MERCIIRE DE FRANCE.
un.Ver ſolitaire.
Elle en avoit rendu
pluſieurs aulnes à différentes fois. J'ap
pris qu'il y avoit à Lyon un Médecin
Suiſſe qui avoit un Remède contre ce
Ver, (peut être eſt-ce le Docteur Nou
. ter) & qu'il devoit y être quelque temps.
J'envoyai la Malade à Lyon avec un do
meſtique. Elle vit dans cette Ville plu
ſieurs perſonnes qui avoient été guéries
par ce Médecin, qu'elle fut trouver. Il
lui fit nombre de queſtions, & lui dit
que ſon Remède étoit trop violent,
qu'elle n'auroit pas la force de le ſup
porter , & qu'elle pourroit fort bien
mourir dans l'opération ; qu'ainſi il ne
jugeoit pas à propos de le lui donner. La
Malade, fatiguée de ſon état, lui répon
dit qu'elle aimoit autant mourir que de
vivre comme elle faiſoit, & qu'elle étoit
décidée à le prendre; que cela ne retom
beroit pas ſur lui, s'il lui en arrivoit mal.
Le Médecin lui demanda ſi elle avoit ap
pcrté de ſon Ver. Elle en avoit quelques
aunes dans une bouteille, qu'il prit en lui
diſant, qu'il lui donneroit le Remède,
mais qu'il le modéreroit, & qu'elle ren
droit ſonVer par lambeaux.Il lui ordonna
de manger le ſoir une ſoupe au beurre ,
de prendre trois verres de vin blanc , &
un lavement avec du lait & du ſucre : ce
A V R I L. 1764.
-
153
qui fut fait. Le lendemain au matin il
vint à ſon Auberge de bonne heure,
avec un compagnon qu'il avoit, & lui
donna le Remède à prendre, ſans vou
loir laiſſer ouvrir les rideaux du lit, de
façon qu'elle n'a pu ſçavoir la couleur
dont il étoit. Environ deux heures après
elle ſe mit ſur le fiége, & ſe trouva ſi
mal qu'on crut qu'elle alloit expirer. Le
compagnon du Médecin lui diſoit : vous
l'aviez bien dit, Monſieur, qu'elle en
mourroit. On la fit revenir avec quel
ques eaux. Elle rendit enfin ſon Ver, &
ſentit tout-à-coup un vuide conſidérable
dans le creux de l'eſtomach. Elle ſortit
le reſte de la journée, & rendit quelques
autres portions du Ver, & remonta à
cheval le lendemain pour revenir chez
moi. Je n'ai point oui dire qu'elle en ait
été incommodée depuis environ cinq
ans qu'elle n'eſt plus à mon ſervice. Je
lui avois recommandé de m'apporter ſon
Ver; elle m'en préſenta un dans une
bouteille. Je lui dis dans l'inſtant que
ce n'étoit pas le ſien, & qu'il n'étoit pas
fait de même. Elle me dit que le Mé
decin l'avoit gardé, & lui avoit don
né celui-là. | Les difficultés qu'avoit
faites ce Docteur de lui donner le Re
mède, la demande qu'il lui avoit faite
G v
--
!
1 54 MERCURE DE FRANCE.
ſi elle avoit apporté † portion
de ce Ver, le parti qu'il avoit pris de la
traiter, après s'être emparé du morceau
qu'elle avoit, joint à ce qu'il ne voulut
pas lui rendre ce qu'elle avoit rendu,
mais qu'il lui donna un autre ver; tou
tes ces raiſons me font ſoupçonner que
c'eſt avec la poudre même du Ver qu'il
traite ſes Malades. Il connut, par les
queſtions qu'il avoit faites, que la nature
de ce Ver étoit différente de ceux qu'il
avoit ; & que, faute de poudre de pareil
Ver, il ne pourroit pas la guérir. C'étoit
peut-être le ſeul qu'il eût vu de cette
eſpèce, & il a voulu garder celui-là
pour s'en ſervir au beſoin,
Je vous prie,Monſieur,de vouloir bien
inſérer cette Lettre dans votre Mercure.
Les remarques que j'y fais pourroient
donner des idées à des perſonnes habi
les, ou attaquées de cette Maladie, &
pourroient être avantageuſes au Public.
J'ai l'honneur d'être, & c.
DE SAINT-ANGEL, Conseiller à la Cour
des Aydes de Clermont-Ferrand.
JE VIENS, Monsieur, de lire dans votre
Mercure du mois de Janvier dernier,
A V R I L. 1764.
I 51
des Obſervations ſur le Ver Solitaire ,
par M. P. .. .. , iJocteur en Médecine,
ancien Chirurgien en Chef du G. H. L.
de L.
-
L'Auteur dit, à la page 154, qu'il
avoit acquis le Spéçifique contre ce Ver,
de la veuve du Docteur Nouter, Méde
cin Suiſſe ; qu'il guérit ſubitement un
Seigneur Ruſſe, lui ayant donné ce Spé
cifique à ſept heures du matin , lequel
fit ſon effet dans quatre heures de temps.
C'eſt certainement là ce qu'on peut a
peller un Spécifique; & il ſeroit à §
rer qu'il fût public , y ayant bien des
-
perſonnes attaquées de cette Maladie. .
Je ne ſuis point étonné que le Poſſeſſeur
d'un pareil Remède ne le divulgue pas ;
mais je le ſuis de ce qu'il nous cache ſon
nom & ſa demeure. Je ne doute pas
qu'il ne ſe faſſe un plaiſir de contribuer
au bonheur de ſes ſemblables, qui pour
roient recourir à lui dans leur malheureux
état. Trouvez bon, Monſieur, que je
me ſerve de votre canal pour lui faire
parvenir cette Lettre, & que je l'invite à
nous apprendre dans quel lieu pourroient
le rencontrer ceux qui auroient cette
· maladie.
Il y a, Monſieur, neuf à dix ans que
la Femme de charge de ma Maiſon avoit
-
G iv ^
152 MERCIIRE DE FRANCE.
un.Ver ſolitaire.
Elle en avoit rendu
pluſieurs aulnes à différentes fois. J'ap
pris qu'il y avoit à Lyon un Médecin
Suiſſe qui avoit un Remède contre ce
Ver, (peut être eſt-ce le Docteur Nou
. ter) & qu'il devoit y être quelque temps.
J'envoyai la Malade à Lyon avec un do
meſtique. Elle vit dans cette Ville plu
ſieurs perſonnes qui avoient été guéries
par ce Médecin, qu'elle fut trouver. Il
lui fit nombre de queſtions, & lui dit
que ſon Remède étoit trop violent,
qu'elle n'auroit pas la force de le ſup
porter , & qu'elle pourroit fort bien
mourir dans l'opération ; qu'ainſi il ne
jugeoit pas à propos de le lui donner. La
Malade, fatiguée de ſon état, lui répon
dit qu'elle aimoit autant mourir que de
vivre comme elle faiſoit, & qu'elle étoit
décidée à le prendre; que cela ne retom
beroit pas ſur lui, s'il lui en arrivoit mal.
Le Médecin lui demanda ſi elle avoit ap
pcrté de ſon Ver. Elle en avoit quelques
aunes dans une bouteille, qu'il prit en lui
diſant, qu'il lui donneroit le Remède,
mais qu'il le modéreroit, & qu'elle ren
droit ſonVer par lambeaux.Il lui ordonna
de manger le ſoir une ſoupe au beurre ,
de prendre trois verres de vin blanc , &
un lavement avec du lait & du ſucre : ce
A V R I L. 1764.
-
153
qui fut fait. Le lendemain au matin il
vint à ſon Auberge de bonne heure,
avec un compagnon qu'il avoit, & lui
donna le Remède à prendre, ſans vou
loir laiſſer ouvrir les rideaux du lit, de
façon qu'elle n'a pu ſçavoir la couleur
dont il étoit. Environ deux heures après
elle ſe mit ſur le fiége, & ſe trouva ſi
mal qu'on crut qu'elle alloit expirer. Le
compagnon du Médecin lui diſoit : vous
l'aviez bien dit, Monſieur, qu'elle en
mourroit. On la fit revenir avec quel
ques eaux. Elle rendit enfin ſon Ver, &
ſentit tout-à-coup un vuide conſidérable
dans le creux de l'eſtomach. Elle ſortit
le reſte de la journée, & rendit quelques
autres portions du Ver, & remonta à
cheval le lendemain pour revenir chez
moi. Je n'ai point oui dire qu'elle en ait
été incommodée depuis environ cinq
ans qu'elle n'eſt plus à mon ſervice. Je
lui avois recommandé de m'apporter ſon
Ver; elle m'en préſenta un dans une
bouteille. Je lui dis dans l'inſtant que
ce n'étoit pas le ſien, & qu'il n'étoit pas
fait de même. Elle me dit que le Mé
decin l'avoit gardé, & lui avoit don
né celui-là. | Les difficultés qu'avoit
faites ce Docteur de lui donner le Re
mède, la demande qu'il lui avoit faite
G v
--
!
1 54 MERCURE DE FRANCE.
ſi elle avoit apporté † portion
de ce Ver, le parti qu'il avoit pris de la
traiter, après s'être emparé du morceau
qu'elle avoit, joint à ce qu'il ne voulut
pas lui rendre ce qu'elle avoit rendu,
mais qu'il lui donna un autre ver; tou
tes ces raiſons me font ſoupçonner que
c'eſt avec la poudre même du Ver qu'il
traite ſes Malades. Il connut, par les
queſtions qu'il avoit faites, que la nature
de ce Ver étoit différente de ceux qu'il
avoit ; & que, faute de poudre de pareil
Ver, il ne pourroit pas la guérir. C'étoit
peut-être le ſeul qu'il eût vu de cette
eſpèce, & il a voulu garder celui-là
pour s'en ſervir au beſoin,
Je vous prie,Monſieur,de vouloir bien
inſérer cette Lettre dans votre Mercure.
Les remarques que j'y fais pourroient
donner des idées à des perſonnes habi
les, ou attaquées de cette Maladie, &
pourroient être avantageuſes au Public.
J'ai l'honneur d'être, & c.
DE SAINT-ANGEL, Conseiller à la Cour
des Aydes de Clermont-Ferrand.
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4196
p. 174-177
DISCOURS pour la clôture du Théâtre François ; prononcé par M. AUGERS, l'un des Comédiens du ROI le Samedi 7 Avril 1764.
Début :
MESSIEURS, « JE vous dois tout, jusqu'au bonheur de pouvoir [...]
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texteReconnaissance textuelle : DISCOURS pour la clôture du Théâtre François ; prononcé par M. AUGERS, l'un des Comédiens du ROI le Samedi 7 Avril 1764.
DISCOURS pour la clôture du Théâtre
François ; prononcé par M. AUGERS,
l'un des Comédiens du ROI
le Samedi 7 Avril 1764.
MESSIEURS,
« JE vous dois tout, jusqu'au bonheur
de pouvoir aujourd'hui vous té
» moigner publiquement ma recon
» noiſſance & celle de mes camarades.
» Il ne nous eſt permis de l'exprimer ,
» qu'une fois dans l'année ; & nous re-:
» cevons tous les jours des marques nou
» velles de votre protection & de votre
» indulgence. C'eſt à cette indulgence,
» mêlée d'une équitable ſévérité , que .
» notre Théâtre doit cette ſupériorité
» qu'Athènes même lui céderoit peut
» être, que Rome n'a point connue ,
» & que les ennemis du nom François
» ne lui diſputent plus.
» Oui , Meffieurs , la gloire de la
» Scène Françoiſe fut votre ouvrage
» dans tous les tems. Vos prédéceſſeurs
» avoient à juger des Molière, des Cor
» neille, des Racine ; ils les mirent à leur
» place ; & leur jugement devint celui
A V R I L. 1764.
175
» des Nations & de la Poſtérité. S'il
» n'eſt pas en votre pouvoir, Meſſieurs,
» de faire naître un autre CoRNEILLE ;
» vous empêchez du moins les P R A
» D o N s de les remplacer.
» Saifir le vrai, le beau, le ſublime,
» ſans les confondre jamais avec ce qui
» n'en a que l'apparence ; voilà ce que
» vous nous faites admirer ſans ceſſe ,
» & voilà ce qui vous rend les Arbi
» tres du Goût. Oui, Meffieurs, (je ne
» crains point qu'on me déſavoue ) c'eſt
» ici que ce Dieu rend ſes Oracles; c'eſt
» parmi vous qu'il habite; parce qu'il ne
» ſçauroit être où la liberté n'eſt pas.
» Vous avez paru ſatisfaits, Meffieurs,
» durant le cours de cette année, des
» efforts de notre zéle & de l'émulation
» des Ecrivains.
» La Tragédie de Manco vous offroit
» un contraſte intéreſſant des mœurs
» Américaines & des mœurs Européa
» nes ; de l'homme civil & du ſauva
» ge. Le tableau n'étoit pas neuf; il eſt
» tracé de la main d'un grand Maître ;
» cependant vous avez applaudi aux ef
» forts du Peintre qui a oſé le rajeunir.
» Socrate, qui n'a pû fléchir l'envie
» & l'injuſtice d'Athènes , a ému votre
» ſenſibilité.
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
» Vous avez vû avec plaiſir les beau
» tés & les hardieſſes du Théâtre An
» glois tranſportées ſur le vôtre par le
» même Académicien qui avoit oſé,
» après Corneille , crayonner l'âme d'un
» Romain.
-
» Idoménée vous a ramenés dans ces
» climats aimés du Ciel, où la Tragé
» die naquit; la ſimplicité de celle-ci
» n'eſt qu'une conformité de plus avec
» le goût des anciens Grecs, nos mo
» dèles dans tous les gentes d'écrire.
» Votre indulgence, Meſſieurs, n'a
» pas été moindre pour les Comédies,
» devenues aujourd'hui ſi rares & fi.
» difficiles. Vous avez encouragé deux
» jeunes Athlètes
qui entrent dans
» cette carrière abandonnée. L'accueil
» que vous avez fait à leur coup d'eſſai
» vous promet des remercimens de leur
» part, & peut être de nouveaux plaiſirs.
» Enfin Warwick a paru, Warwick,
» plus particuliérement adopté par vous.
» L'Auteur, à peine ſorti de l'enfance ,
» tient de vous une vie nouvelle : il la.
-» commence ſous d'heureux auſpices.
» Telles étoient les eſpérances que don
» na , dans un âge à-peu-près pareil ,
» l'immortel Auteur d'Œdipe. Ce grand
» homme que nous nommons avec
» plaiſir le bienfaiteur de notre Théâtre,
A V R I L. 1764:
177
» vient d'y hazarder un nouveau Spec
» tacle honoré de vos applaudiſſemens,
» & dont vous auriez été privés dans ces
» jours de confuſion , où la foule des
» Spectateurs mêlée avec celle des Per
» ſonnages , auroit à peine laiſſé entre
» voir le bucher qui conſuma Statira,
» & l'action terrible d'Olimpie, qui ſe
» précipite au milieu des flammes pour
» ſe dérober à ſon époux.
François ; prononcé par M. AUGERS,
l'un des Comédiens du ROI
le Samedi 7 Avril 1764.
MESSIEURS,
« JE vous dois tout, jusqu'au bonheur
de pouvoir aujourd'hui vous té
» moigner publiquement ma recon
» noiſſance & celle de mes camarades.
» Il ne nous eſt permis de l'exprimer ,
» qu'une fois dans l'année ; & nous re-:
» cevons tous les jours des marques nou
» velles de votre protection & de votre
» indulgence. C'eſt à cette indulgence,
» mêlée d'une équitable ſévérité , que .
» notre Théâtre doit cette ſupériorité
» qu'Athènes même lui céderoit peut
» être, que Rome n'a point connue ,
» & que les ennemis du nom François
» ne lui diſputent plus.
» Oui , Meffieurs , la gloire de la
» Scène Françoiſe fut votre ouvrage
» dans tous les tems. Vos prédéceſſeurs
» avoient à juger des Molière, des Cor
» neille, des Racine ; ils les mirent à leur
» place ; & leur jugement devint celui
A V R I L. 1764.
175
» des Nations & de la Poſtérité. S'il
» n'eſt pas en votre pouvoir, Meſſieurs,
» de faire naître un autre CoRNEILLE ;
» vous empêchez du moins les P R A
» D o N s de les remplacer.
» Saifir le vrai, le beau, le ſublime,
» ſans les confondre jamais avec ce qui
» n'en a que l'apparence ; voilà ce que
» vous nous faites admirer ſans ceſſe ,
» & voilà ce qui vous rend les Arbi
» tres du Goût. Oui, Meffieurs, (je ne
» crains point qu'on me déſavoue ) c'eſt
» ici que ce Dieu rend ſes Oracles; c'eſt
» parmi vous qu'il habite; parce qu'il ne
» ſçauroit être où la liberté n'eſt pas.
» Vous avez paru ſatisfaits, Meffieurs,
» durant le cours de cette année, des
» efforts de notre zéle & de l'émulation
» des Ecrivains.
» La Tragédie de Manco vous offroit
» un contraſte intéreſſant des mœurs
» Américaines & des mœurs Européa
» nes ; de l'homme civil & du ſauva
» ge. Le tableau n'étoit pas neuf; il eſt
» tracé de la main d'un grand Maître ;
» cependant vous avez applaudi aux ef
» forts du Peintre qui a oſé le rajeunir.
» Socrate, qui n'a pû fléchir l'envie
» & l'injuſtice d'Athènes , a ému votre
» ſenſibilité.
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
» Vous avez vû avec plaiſir les beau
» tés & les hardieſſes du Théâtre An
» glois tranſportées ſur le vôtre par le
» même Académicien qui avoit oſé,
» après Corneille , crayonner l'âme d'un
» Romain.
-
» Idoménée vous a ramenés dans ces
» climats aimés du Ciel, où la Tragé
» die naquit; la ſimplicité de celle-ci
» n'eſt qu'une conformité de plus avec
» le goût des anciens Grecs, nos mo
» dèles dans tous les gentes d'écrire.
» Votre indulgence, Meſſieurs, n'a
» pas été moindre pour les Comédies,
» devenues aujourd'hui ſi rares & fi.
» difficiles. Vous avez encouragé deux
» jeunes Athlètes
qui entrent dans
» cette carrière abandonnée. L'accueil
» que vous avez fait à leur coup d'eſſai
» vous promet des remercimens de leur
» part, & peut être de nouveaux plaiſirs.
» Enfin Warwick a paru, Warwick,
» plus particuliérement adopté par vous.
» L'Auteur, à peine ſorti de l'enfance ,
» tient de vous une vie nouvelle : il la.
-» commence ſous d'heureux auſpices.
» Telles étoient les eſpérances que don
» na , dans un âge à-peu-près pareil ,
» l'immortel Auteur d'Œdipe. Ce grand
» homme que nous nommons avec
» plaiſir le bienfaiteur de notre Théâtre,
A V R I L. 1764:
177
» vient d'y hazarder un nouveau Spec
» tacle honoré de vos applaudiſſemens,
» & dont vous auriez été privés dans ces
» jours de confuſion , où la foule des
» Spectateurs mêlée avec celle des Per
» ſonnages , auroit à peine laiſſé entre
» voir le bucher qui conſuma Statira,
» & l'action terrible d'Olimpie, qui ſe
» précipite au milieu des flammes pour
» ſe dérober à ſon époux.
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4197
p. 214
APPROBATION.
Début :
J'ai lu, par ordre de Monseigneur le Vice-Chancelier, le Mercure du second [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : APPROBATION.
A P P R O B A T I 0 N.
'AI lu, par ordre de Monſeigneur le Vice-Chan
celier , le Mercure du ſecond volume d'Avril
1764, & je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en em
pêcher l'impreſſion. A Paris, ce 14 Avril 1764.
G U IR O Y.
'AI lu, par ordre de Monſeigneur le Vice-Chan
celier , le Mercure du ſecond volume d'Avril
1764, & je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en em
pêcher l'impreſſion. A Paris, ce 14 Avril 1764.
G U IR O Y.
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4198
p. 16-23
L'AMOUR que les Princes doivent aux Arts. POEME. A S. A. S. Mgr le Prince de ***. Dignum laude virum Musa vetat mori.
Début :
PRINCE, Ami des Talens qu'ignore le vulgaire, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'AMOUR que les Princes doivent aux Arts. POEME. A S. A. S. Mgr le Prince de ***. Dignum laude virum Musa vetat mori.
L'AMOUR que les Princes doivent
aux Arts.
POEME.
A S. A. S. Mgr le Prince de ***.
Dignum laude virum Musa vetat mori.
PRINCE, Ami des Talens qu'ignore le vulgaire,
Qu'eſtiment les Grands Rois, & que ton œil
éclaire,
Toujours ta main prodigue en ſecours gênéreux,.
S'applaudit des bienfaits qu'elle répand ſur eux.
Ces préſens d'un Héros chercherent mon en--
fance,
Et mes foibles talens te durent la naiſſance,
Quand la Parque, frappant un père entre mes
bras,,
* M. le Brun, Auteur de ce Poème , n'avoit
que dix-neuf ans, lorſqu'il le compoſa.
M A I. 1764.
Força les yeux d'un fils à pleurer ſon trépas,
Déja le glaive en main, les yeux étincelans,
17
Tu le pleuras toi-même... ô touchantes allarmes!
Un Héros ſans rougir peut répandre des larmes.
Mars agitoit ſon caſque & ſes drapeaux ſanglans :
La Diſcorde, à ſes cris, rallumant ſon tonnerre,
Gronde & briſe en fureur les portes de la Guerre.
Bellone cependant ſur les rives du Var,
T'appelloit aux combats, & préparoit ton char.
Le Var courba ſous toi ſon onde & ſa fortune ;
Vainement Albion s'en plaignit à Neptune.
Quelle fut ſa douleur, ta gloire & mes tranſports !
| Content de t'admirer, je me taiſois alors,
Que mon zéle indigné de cet obſcur hommage,
Brûloit de s'élancer loin des bornes de l'âge !
A peine, ſoutenu de quatorze Printemps
Il hâtoit le ſecours du Génie & des Temps.
Mais en vain j'implorois la Lyre des Orphées ;
Mars ne ſuſpend jamais ſa lance & ſes trophées
A ce frêle arbriſſeau, jouet des Aquilons ;
C'eſt l'Orme impérieux, fier tyran des Vallons,
Qui, ºui ce noble poids, voit courber ſon feuil
age ,
-
-
Quand # las & ſanglant , y cherche un doux
ombrage.
Trop ſouvent le Poëte, effroi de ſon Héros,
A ſes lauriers brillans mêle d'obſcars pavots.
Quelle Muſe eût oſé, follement intrépide,.
Sur les Alpes en feu ſuivre ton vol rapide ?
---
.
-
:
·
-
13 MERCURE DE FRANCE:
Leurs cimes, où Bellone a fondé tes autels,
Te portoient en triomphe, au ſein des immor
tels.
Aux rayons de ta gloire échauffant mon génie,
Du langage des Dieux j'eſſayois l'harmonie :
A l'ombre des lauriers que moiſſonna ton bras,
Virgile m'apprenoit à chanter les combats.
Mais pour un Alexandre il falloit un Apelle,
Et l'Aigle ſeul entend la foudre qui l'appelle.
Ce Dieu qui d'un regard honora mon berceau,
De mes tremblantes mains vit tomber ſon pin
683Uld
Tel qu'un jeune Nocher, dont la Barque timide
Attend que les Zéphirs ouvrent la pleine humide ;
Son œil épouvanté s'égare au ſein des Mers ;
Il compte les rochers dont les flots ſont couverts :
Sa barque n'oſe encor tenter ces Mers profondes,
Et conſulte long temps ſes voiles & les ondes.
Où tel ſur ſon rocher, l'Aigle, en ſes premiers
jeux ,
Craint de toucher l'Olympe aux ſommets ora
geux ;
-
-
Bientôt, s'il veut du Ciel tenter les vaſtes plaines,
Il déploye en tremblant ſes aîles incertaines,
Et prêt à s'élancer juſqu'au Thrône des ri-ax,
Il balance ſon vol, & meſure les Cieux.
Ainſi, trop jeune encor, je n'oſois me réſoudre
A toucher aux lauriers où repoſoit ta foudre,
Enfin le noble eſpoir d'éclater à tes yeux ,
M A I.
1764.
Eleva juſqu'à toi mon vol ambitieux ;
Je te vis raſſurer mes timides accens,
lone :
19
Et pour chanter des faits que vantera l'Hiſtoire,
Mon Apollon monta ſur ton char de Victoire.
Et ſourire à la main qui t'offroit mon encens.
Un enfant des neuf Sœurs plait aux Fils de Bel
Qui combat pour la Gloire, eſtime qui la donne.
Eſt-ce à d'obſcurs mortels dans l'opprobre nourris.
D'aimer ces Arts brillans dont l'honneur eſt le
prix ?
C'eſt aux Rois tels qu'Auguſte à chérir un Virgile;
Le Ciel doit un Homére aux exploits d'un Achille ;
C'eſt le droit des Héros; & les hommes fameux
Connoiſſent ſeulslle prix des grands hommes com
Il]8 8UlXe
Grand Prince, aux mêmes Arts tu dois la même
eſtime ;
Et ces Arts te devoient leur tribut légitime.
Les Muſes pour te ſuivre ont quitté l'Hélicon ;
Que ta Cour déſormais ſoit leur ſacré vallon.
Rends-leur ce, temps heureux, où les Arts &
Bellone
Ceints des mêmes lauriers , environnoient le
Thrône.
Sur l'Univers ſoumis Rome étendant ſes loix,
Marchoit, la foudre en main , ſur la tête des
Rois :
-
Les Muſes commandoient à la Reine du Monde ;
2o MERCURE DE FRANCE.
En demi-Dieux alors que Rome étoit féconde !
De la Thrace & du Pinde encenſez les travaux ,
O François ! des Romains ſoyez deux fois rivauv,
Un grand homme eſt aux yeux de tout Mo.'.el
qui penſe,
-
Bien au-deſſus des Rois qu'un vil flatteur encenſe.
qu'un bienfait du hazard doit cauſer peu d'or--
gueil !
L'eſprit ſeul nous dérobe au néant du cercueil !
En vain des Conquérans, pour ravager la Terre,
Ont oſé des Dieux même émprunter le tonnerre ;-
Des céleſtes fureurs implacables torrens,
Ils couvroient l'Univers de leurs flots dévorans.
Sur des bords inconnus égarant la victoire,
Leur vol a fatigué les aîles de la Gloire.
Ils cherchoient d'autres Cieux & des mondes nou
Veaux ;
-
Mais aux bornes du Monde ils trouvent leurs tom
beaux,
Guerriers ! qu'avez vous-fait de ces vaſtes conquê
teS ?
Vos foudres allumés éclatent ſur vos têtes.
Calliope oublia de vous rendre immortels,
Phantômes impuiſſans, tombez de vos Autels !
Pouſſière ambitieuſe au néant échappée,
La Mort ſouffle, la Mort vous a vu diſſipée ;
Dans l'abîme dès temps vous diſparoiſſez tous ;
Et leurs gouffres muets ſe referment ſur vous.
Vos noms vivroient encor , ſi la main des 0r
phées
-
M A I. 1764.
Eût au-deſſus des temps élevé vos trcphées :
Des enfans d'Apollon vous méprifiez la voix,
Et l'oubli dévorant engloutit vos exploits.*
Il fut encor des Rois, dont l'oiſive molleſſe
Sous des lambris dorés un encens faſtueux
Enivra de ces Rois l'orgueil voluptueux,
Et du flambeau des Arts l'éclatante lumière
Fatiguoit de leurs yeux la débile paupière:
A leur ſervNe Cour languiſſoient inconnus.
2LI
Goûta des vrais plaiſirs l'amorce enchantereſſe ;
Les timides talens dans l'ombre retenus
Quelquefois, abaiſſant leur fierté ſourcilleuſe,
S'ils prêtent d'un regard la faveur orgueilleuſe,
Des talensingénus ils font rougir le front ;
Et leur plus doux bienfait n'eſt qu'un utile affront
De ces Rois cependant la ſtupide indolence
Applaudit aux diſcours de l'altière ignorance »
Dans l'éternel oubli tombés à leur réveil,
Leur régne ténébreux ne fut qu'un long ſommeil.
Perfides Courtiſans ! votre coupable adreſſe
De ces Rois malheureux égaroit la foibleſſe : -
Sons doute vous diſiez que les fils d'Apollon]
N'oſent franchir les bords du ſtérile Hélicon.
Frémiſſez , vils Mortels; les enfans d'Uranie
Embraſſent l'Univers dans leur vaſte génie :
* Que de ſiécles obſcurs ont précédé ceux de
Lovis XIV & de Lov1s XV ! La gloire des
Arts nous défend d'oublier ce Monument élevé ſous
nos yeux au célébre CRÉBILLoN , par l'ordre de
ſon Roi.
.
22 MERCURE DE FRANCE.
Bientôt leur vol échappe à vos timides yeux :
Vous rampez ſur la Terre, ils planent dans les
Cieux.
-
Des globes éternels, ils meſurent la courſe,
Et des feux du tonnerre ont pénétré la ſource ;
Leur voix rendoit jadis les Arrêts du Deſtin ;
L'âme de Jupiter repoſe dans leur ſein.
-
Vous dont l'orgueil inſulte à ceseſprits ſublimes ;
D'un éternel affront vous ſerez les victimes ;
La honte doit payer vos mépris inſolens.
Prince, tu connois mieux l'empire des Talens :
Tu ſçais qu'un Favori des Filles de Mémoire
-
Conſacre dans ſes vers, ou la honte, ou la gloire :
Plus d'un Roi par nos chants eſt devenu fameux, *
Notre gloirejamais n'a rien emprunté d'eux.
En vain de notre ſort un Souverain décide ; "
Son éxil dans le Pont n'avilit point Ovide. . , .
Des enfans d'Apollon, Héros,ſoyez jaloux ;
Céſarfit tout pour lui, Virgile toutpour vous
Muſe de Frédéric, inſtruiſez les Monarques ;
Triomphez de l'orgueil , de l'envie & des Parquesi
Du Héros de Nervinde, ô toi, rival heureux!
Prête aux Arts qu'il aimoit un appui généreux.
Sous des noms différens une même Déeſſe,
* Ces Vers ſi connus , & ſ dignes de l'être,ſont du
Roi de Pruſſe, dans l'Epitre à ſon Eſprit, où ce
grand Prince défend la Poéſie avec tant de nobleſſe
contre les reprochesvulgaires.
M A I. 1764.
23
Te guide vers l'Olympe & m'entraîne au Permeſſe;
Pallas armoit ton bras de la foudre des Rois,
Et Minerve en riant m'inſpire quelquefois.
Propice à mes efforts, tu daigneras peut-être
Favoriſer des chants que ta gloire a fait naître ;
Et les entendre encor, dans ce Temple de Mars,
Où le Goût, ſur tes pas, doit raſſembler les Arts.
Puiſſé-je, dans ces lieux, te conſacrant ma vie,
Fouler d'un pied vainqueur les ſerpens de l'Envie ;
Monſtre impur, dont le ſouffle infectant les Autels*
Empoiſonne l'encens qu'on offre aux Immortels.*
Sans doute il frémiroit qu'une Plume ſçavante
Eût tracé de ta gloire une image vivante.
En vain ſes cris jaloux veulent trouble
2s chants
Et leur murmure aigurend mes
us touchans.
Croaſſez, vils corbeaux, aux fanges du Parnaſſe ;
Du Cygne des Thébains j'oſe imiter l'audace.
Peut-être on te dira que le nombre des ans
Peut trahir de mon vol les efforts impuiſſans.
Ris de ces vains diſcours : dans les âmes bien nées,
Tu comptes les talens, & non pas les années.
De Mars & des Neuf-Soeurs les Fils audacieux
Vont s'aſſeoir, en naiſſant , à la table des Dieux :
Quand Mars de ſes lauriers honora ton courage,
Charmé de ta valeur , il oublia ton âge.
* L'Envie ne conſiſte pas, comme les Cotins ont
intérêt de le croire , à reprendre les mauvais Auteurs,
mais à blâmer injuſtement les bons,
aux Arts.
POEME.
A S. A. S. Mgr le Prince de ***.
Dignum laude virum Musa vetat mori.
PRINCE, Ami des Talens qu'ignore le vulgaire,
Qu'eſtiment les Grands Rois, & que ton œil
éclaire,
Toujours ta main prodigue en ſecours gênéreux,.
S'applaudit des bienfaits qu'elle répand ſur eux.
Ces préſens d'un Héros chercherent mon en--
fance,
Et mes foibles talens te durent la naiſſance,
Quand la Parque, frappant un père entre mes
bras,,
* M. le Brun, Auteur de ce Poème , n'avoit
que dix-neuf ans, lorſqu'il le compoſa.
M A I. 1764.
Força les yeux d'un fils à pleurer ſon trépas,
Déja le glaive en main, les yeux étincelans,
17
Tu le pleuras toi-même... ô touchantes allarmes!
Un Héros ſans rougir peut répandre des larmes.
Mars agitoit ſon caſque & ſes drapeaux ſanglans :
La Diſcorde, à ſes cris, rallumant ſon tonnerre,
Gronde & briſe en fureur les portes de la Guerre.
Bellone cependant ſur les rives du Var,
T'appelloit aux combats, & préparoit ton char.
Le Var courba ſous toi ſon onde & ſa fortune ;
Vainement Albion s'en plaignit à Neptune.
Quelle fut ſa douleur, ta gloire & mes tranſports !
| Content de t'admirer, je me taiſois alors,
Que mon zéle indigné de cet obſcur hommage,
Brûloit de s'élancer loin des bornes de l'âge !
A peine, ſoutenu de quatorze Printemps
Il hâtoit le ſecours du Génie & des Temps.
Mais en vain j'implorois la Lyre des Orphées ;
Mars ne ſuſpend jamais ſa lance & ſes trophées
A ce frêle arbriſſeau, jouet des Aquilons ;
C'eſt l'Orme impérieux, fier tyran des Vallons,
Qui, ºui ce noble poids, voit courber ſon feuil
age ,
-
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Quand # las & ſanglant , y cherche un doux
ombrage.
Trop ſouvent le Poëte, effroi de ſon Héros,
A ſes lauriers brillans mêle d'obſcars pavots.
Quelle Muſe eût oſé, follement intrépide,.
Sur les Alpes en feu ſuivre ton vol rapide ?
---
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13 MERCURE DE FRANCE:
Leurs cimes, où Bellone a fondé tes autels,
Te portoient en triomphe, au ſein des immor
tels.
Aux rayons de ta gloire échauffant mon génie,
Du langage des Dieux j'eſſayois l'harmonie :
A l'ombre des lauriers que moiſſonna ton bras,
Virgile m'apprenoit à chanter les combats.
Mais pour un Alexandre il falloit un Apelle,
Et l'Aigle ſeul entend la foudre qui l'appelle.
Ce Dieu qui d'un regard honora mon berceau,
De mes tremblantes mains vit tomber ſon pin
683Uld
Tel qu'un jeune Nocher, dont la Barque timide
Attend que les Zéphirs ouvrent la pleine humide ;
Son œil épouvanté s'égare au ſein des Mers ;
Il compte les rochers dont les flots ſont couverts :
Sa barque n'oſe encor tenter ces Mers profondes,
Et conſulte long temps ſes voiles & les ondes.
Où tel ſur ſon rocher, l'Aigle, en ſes premiers
jeux ,
Craint de toucher l'Olympe aux ſommets ora
geux ;
-
-
Bientôt, s'il veut du Ciel tenter les vaſtes plaines,
Il déploye en tremblant ſes aîles incertaines,
Et prêt à s'élancer juſqu'au Thrône des ri-ax,
Il balance ſon vol, & meſure les Cieux.
Ainſi, trop jeune encor, je n'oſois me réſoudre
A toucher aux lauriers où repoſoit ta foudre,
Enfin le noble eſpoir d'éclater à tes yeux ,
M A I.
1764.
Eleva juſqu'à toi mon vol ambitieux ;
Je te vis raſſurer mes timides accens,
lone :
19
Et pour chanter des faits que vantera l'Hiſtoire,
Mon Apollon monta ſur ton char de Victoire.
Et ſourire à la main qui t'offroit mon encens.
Un enfant des neuf Sœurs plait aux Fils de Bel
Qui combat pour la Gloire, eſtime qui la donne.
Eſt-ce à d'obſcurs mortels dans l'opprobre nourris.
D'aimer ces Arts brillans dont l'honneur eſt le
prix ?
C'eſt aux Rois tels qu'Auguſte à chérir un Virgile;
Le Ciel doit un Homére aux exploits d'un Achille ;
C'eſt le droit des Héros; & les hommes fameux
Connoiſſent ſeulslle prix des grands hommes com
Il]8 8UlXe
Grand Prince, aux mêmes Arts tu dois la même
eſtime ;
Et ces Arts te devoient leur tribut légitime.
Les Muſes pour te ſuivre ont quitté l'Hélicon ;
Que ta Cour déſormais ſoit leur ſacré vallon.
Rends-leur ce, temps heureux, où les Arts &
Bellone
Ceints des mêmes lauriers , environnoient le
Thrône.
Sur l'Univers ſoumis Rome étendant ſes loix,
Marchoit, la foudre en main , ſur la tête des
Rois :
-
Les Muſes commandoient à la Reine du Monde ;
2o MERCURE DE FRANCE.
En demi-Dieux alors que Rome étoit féconde !
De la Thrace & du Pinde encenſez les travaux ,
O François ! des Romains ſoyez deux fois rivauv,
Un grand homme eſt aux yeux de tout Mo.'.el
qui penſe,
-
Bien au-deſſus des Rois qu'un vil flatteur encenſe.
qu'un bienfait du hazard doit cauſer peu d'or--
gueil !
L'eſprit ſeul nous dérobe au néant du cercueil !
En vain des Conquérans, pour ravager la Terre,
Ont oſé des Dieux même émprunter le tonnerre ;-
Des céleſtes fureurs implacables torrens,
Ils couvroient l'Univers de leurs flots dévorans.
Sur des bords inconnus égarant la victoire,
Leur vol a fatigué les aîles de la Gloire.
Ils cherchoient d'autres Cieux & des mondes nou
Veaux ;
-
Mais aux bornes du Monde ils trouvent leurs tom
beaux,
Guerriers ! qu'avez vous-fait de ces vaſtes conquê
teS ?
Vos foudres allumés éclatent ſur vos têtes.
Calliope oublia de vous rendre immortels,
Phantômes impuiſſans, tombez de vos Autels !
Pouſſière ambitieuſe au néant échappée,
La Mort ſouffle, la Mort vous a vu diſſipée ;
Dans l'abîme dès temps vous diſparoiſſez tous ;
Et leurs gouffres muets ſe referment ſur vous.
Vos noms vivroient encor , ſi la main des 0r
phées
-
M A I. 1764.
Eût au-deſſus des temps élevé vos trcphées :
Des enfans d'Apollon vous méprifiez la voix,
Et l'oubli dévorant engloutit vos exploits.*
Il fut encor des Rois, dont l'oiſive molleſſe
Sous des lambris dorés un encens faſtueux
Enivra de ces Rois l'orgueil voluptueux,
Et du flambeau des Arts l'éclatante lumière
Fatiguoit de leurs yeux la débile paupière:
A leur ſervNe Cour languiſſoient inconnus.
2LI
Goûta des vrais plaiſirs l'amorce enchantereſſe ;
Les timides talens dans l'ombre retenus
Quelquefois, abaiſſant leur fierté ſourcilleuſe,
S'ils prêtent d'un regard la faveur orgueilleuſe,
Des talensingénus ils font rougir le front ;
Et leur plus doux bienfait n'eſt qu'un utile affront
De ces Rois cependant la ſtupide indolence
Applaudit aux diſcours de l'altière ignorance »
Dans l'éternel oubli tombés à leur réveil,
Leur régne ténébreux ne fut qu'un long ſommeil.
Perfides Courtiſans ! votre coupable adreſſe
De ces Rois malheureux égaroit la foibleſſe : -
Sons doute vous diſiez que les fils d'Apollon]
N'oſent franchir les bords du ſtérile Hélicon.
Frémiſſez , vils Mortels; les enfans d'Uranie
Embraſſent l'Univers dans leur vaſte génie :
* Que de ſiécles obſcurs ont précédé ceux de
Lovis XIV & de Lov1s XV ! La gloire des
Arts nous défend d'oublier ce Monument élevé ſous
nos yeux au célébre CRÉBILLoN , par l'ordre de
ſon Roi.
.
22 MERCURE DE FRANCE.
Bientôt leur vol échappe à vos timides yeux :
Vous rampez ſur la Terre, ils planent dans les
Cieux.
-
Des globes éternels, ils meſurent la courſe,
Et des feux du tonnerre ont pénétré la ſource ;
Leur voix rendoit jadis les Arrêts du Deſtin ;
L'âme de Jupiter repoſe dans leur ſein.
-
Vous dont l'orgueil inſulte à ceseſprits ſublimes ;
D'un éternel affront vous ſerez les victimes ;
La honte doit payer vos mépris inſolens.
Prince, tu connois mieux l'empire des Talens :
Tu ſçais qu'un Favori des Filles de Mémoire
-
Conſacre dans ſes vers, ou la honte, ou la gloire :
Plus d'un Roi par nos chants eſt devenu fameux, *
Notre gloirejamais n'a rien emprunté d'eux.
En vain de notre ſort un Souverain décide ; "
Son éxil dans le Pont n'avilit point Ovide. . , .
Des enfans d'Apollon, Héros,ſoyez jaloux ;
Céſarfit tout pour lui, Virgile toutpour vous
Muſe de Frédéric, inſtruiſez les Monarques ;
Triomphez de l'orgueil , de l'envie & des Parquesi
Du Héros de Nervinde, ô toi, rival heureux!
Prête aux Arts qu'il aimoit un appui généreux.
Sous des noms différens une même Déeſſe,
* Ces Vers ſi connus , & ſ dignes de l'être,ſont du
Roi de Pruſſe, dans l'Epitre à ſon Eſprit, où ce
grand Prince défend la Poéſie avec tant de nobleſſe
contre les reprochesvulgaires.
M A I. 1764.
23
Te guide vers l'Olympe & m'entraîne au Permeſſe;
Pallas armoit ton bras de la foudre des Rois,
Et Minerve en riant m'inſpire quelquefois.
Propice à mes efforts, tu daigneras peut-être
Favoriſer des chants que ta gloire a fait naître ;
Et les entendre encor, dans ce Temple de Mars,
Où le Goût, ſur tes pas, doit raſſembler les Arts.
Puiſſé-je, dans ces lieux, te conſacrant ma vie,
Fouler d'un pied vainqueur les ſerpens de l'Envie ;
Monſtre impur, dont le ſouffle infectant les Autels*
Empoiſonne l'encens qu'on offre aux Immortels.*
Sans doute il frémiroit qu'une Plume ſçavante
Eût tracé de ta gloire une image vivante.
En vain ſes cris jaloux veulent trouble
2s chants
Et leur murmure aigurend mes
us touchans.
Croaſſez, vils corbeaux, aux fanges du Parnaſſe ;
Du Cygne des Thébains j'oſe imiter l'audace.
Peut-être on te dira que le nombre des ans
Peut trahir de mon vol les efforts impuiſſans.
Ris de ces vains diſcours : dans les âmes bien nées,
Tu comptes les talens, & non pas les années.
De Mars & des Neuf-Soeurs les Fils audacieux
Vont s'aſſeoir, en naiſſant , à la table des Dieux :
Quand Mars de ſes lauriers honora ton courage,
Charmé de ta valeur , il oublia ton âge.
* L'Envie ne conſiſte pas, comme les Cotins ont
intérêt de le croire , à reprendre les mauvais Auteurs,
mais à blâmer injuſtement les bons,
Fermer
4199
p. 24
VERS à Mlle D ***.
Début :
SUIVANT les enfans d'Apollon, [...]
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texteReconnaissance textuelle : VERS à Mlle D ***.
VERS à Mlle D ***.
SUIVANT les enfans d'Apollon,
Les Grâces nues, mais décentes,
Verſant ſur les Mortels leurs faveurs bienfaiſan
teS »
Sont au nombre de trois, dit-on.
Que ces combinaiſons me paroiſſent plaiſantes !
De ce calcul D*** prouve la fauſſeté :
Dans ſes yeux , ſur ſon tein, ſur ſes lévres de
-
roſes,
On voit tant de grâces écloſes,
-
Qu'elles rendront toujours leur nombre illimité.
Par M. MOURET DUCHEMIN.
SUIVANT les enfans d'Apollon,
Les Grâces nues, mais décentes,
Verſant ſur les Mortels leurs faveurs bienfaiſan
teS »
Sont au nombre de trois, dit-on.
Que ces combinaiſons me paroiſſent plaiſantes !
De ce calcul D*** prouve la fauſſeté :
Dans ſes yeux , ſur ſon tein, ſur ſes lévres de
-
roſes,
On voit tant de grâces écloſes,
-
Qu'elles rendront toujours leur nombre illimité.
Par M. MOURET DUCHEMIN.
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4200
p. 25-41
APOLOGUES ORIENTAUX, Par M. de S ***.
Début :
APOLOGUE PREMIER. Sourdin & Zaraïne. SOURDIN, Grand-Visir de la [...]
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texteReconnaissance textuelle : APOLOGUES ORIENTAUX, Par M. de S ***.
APOLOGUES ORIENTAUX,
Par M. de S ***.
APOLOGUE PREMIER.
Sourdin & Zaraïne.
SOURDIN, Grand-Visir de la Reine
Zaraine , avant qu'elle arrivât au Con
ſeil , diſoit en lui-même : je ne veux
point que le Prince Roſey ſoit notre Roi.
* Extraits d'un Ouvrage qui eſt ſous preſſ , &
fait pour inſpirer l'amour de la vertu & l'an,our
de la Patrie.
B
•\
26 MERCURE DE FRANCE.
Il ne me convient point , & mon choix
eſt tombé ſur un autre. Oui, mon petit
Seigneur, je dirai tant de mal de vous,
que la Reine Zaraine, toute coquette &
toute capricieuſe qu'elle eſt , ne vous
| voudra ni pour amant, ni même pour
époux. Auſſi- tôt qu'il fut en préſence de
Sa Majeſté :
-
Grande Reine , lui dit-il , le Prince
Roſey, dont vous m'avez ordonné de
vous entretenir, eſt Souverain d'un bon
pays qu'il s'efforce de rendre mauvais.
Il prétend deſcendre de la Lune en ligne
directe ; ce qui le rend très-vain. Il ſe
croit obligé d'être plus magnifique qu'un
autre Prince ; ce qui le ruine : en un
mot, il n'eſt bon que pour donner des
1oix dans un Serrail, préſider à la Toilet
te & à la Table, & juger des modes &
des ragoûts.
ZA R A ï N E , l'interrompant.
Vous ne me dites rien de ſa perſonne. .
Eſt-ce un beau Prince ?
S O U R D I N.
Vous allez en juger, Madame; c'eſt
un homme de trente ans, qui a vécu de
bonne heure, Il eſt d'une taille un peu
au-deſſous de la médiocre , extrême
ment fluet. Le temps qu'il devroit em
ployer à régir ſes Etats, il le paſſe de
-
M A I. 1764.
27
vant ſon miroir , à ſe barbouiller de
blanc & de rouge, à ſe noircîr les ſour
cils & s'arracher la barbe.
Z A R A ï N E.
Il a raiſon ; je ne connois rien au
monde de ſi inutile , de ſi laid, de ſi hi
deux que cette vilaine barbe rude , qui
ne ſert qu'à vous incommoder & qu'à
nous piquer les joues quand on nous
embraſſe. Le Prince Roſey eſt préciſé
ment comme un joli homme doit être.
Qu'on doit aimer un mari comme le
Prince Roſey ! Il a ſûrement des grâces,
de la phyſionomie. Donne-t-il beau
coup de fêtes ? Aime-t-il la danſe , le
jeu ?
. S O U R D I N.
-
Le jeu ? .... trop, Madame, pour le
bien de l'Etat.... ſes malheureux Sujets...
ZA R A ï N E, l'interrompant.
Ah ! c'eſt un Prince accompli.
S O U R D I N.
Mais, Madame , ſongez donc que
c'eſt ( permettez-moi le terme) le plus
grand fat.. ..
Z A R A ï N E.
Bon : il en eſt plus aimé.
S O U R D I N.
Le plus indiſcret. ...
· B ij
| 4
28 MERCURE DE FRANCE.
Z A R A i N E.
Tant mieux ; je hais les avantures
ſecrettes.
-
S O U R D I N.
Et même le plus inconſtant. .. .
Z A R A I N E.
Le plus inconſtant ? à merveille ! Il
eſt inconſtant; c'eſt que les femmes ſe
l'arrachent :
c'eſt qu'il eſt charmant.
Au reſte, il y aura plus de mérite à le
captiver. Que je ſuis enchantée de ce
que vous me dites du Prince Roſey !
Que vous me faites plaiſir ! Que je vous
ai d'obligation ! .... J'exige encore une
choſe de vous, mon cher Sourdin.
S O U R D I N.
| Que vous plaît-il, Madame ?
·
Z A R A ï N E.
Que vous faſſiez accélérer les prépa
ratifs de mes nôces, & que vous alliez
vous-même au-devant du Prince Roſey.
Faites qu'il arrive bientôt : je l'épouſe
rai auſſitôt qu'il ſera ici.
"
*
A
S o U R D I N , prenant un viſage riant.
Je me conformerai à vos ordres, Ma
dame ; & vous jugerez par la diligence
que je vais apporter à les éxécuter ,
combien ils me ſont agréables. Souf
frez maintenant que je ſois le premier à
vous complimenter. Vous ne pouviez
M A I. 1764.
29
effectivement faire un choix meilleur,
ni qui fût plus utile à vos Sujets.
Les autres perſonnes du Conſeil, qui
avoient écouté Sourdin & Zaraine avec
une très-grande attention , décidèrent
que Sottrdin & Zaraine avoient raiſon.
A P o L o G U E
I I.
Le pouvoir de la Religion.
LE KALIFE Huſſain (a), fils du grand
Ali, étoit à table ;- un de ſes Eſclaves
, ( a) Huſſain, cinquième Kalifedes Muſulmans,
ſuccéda à ſon père Ali, qui avoit épouſé la fille de
Mahomet ; il fut ainſi que ſon père, un modèle de
ſageſſe & de vertu.
-
Qu'un homme de la lie du Peuple, après avoir
épouſé une femme dont il a été le valet, lui ait
fait accroire qu'il étoit inſpiré ; j'en ſuis médiocre
ment ſurpris : mais que, ne ſçachant ni lire, ni écri
re, il ait compté au nombre de ſes premiers Diſci
- ples, Ali, l'homme le plus vertueux & le plus éclairé
de ſon temps ; qu'ignorant les premiers élémens
de l'Art Militaire, il ait fait marcher, ſous ſes dra
peaux, le plus grand Capitainé des Arabes, le fa -
meux Omar dont la vertu égaloit la valeur ; c'eſt
une choſe que j'ai peine à concevoir.... A chaque
pas que l'on fait dans l'Hiſtoire, on voit la force
opprimer la foibleſſe, & plier les genoux devant
· la fourberie.
-
B iij
,
3o MERCURE DE FRANCE.
laiſſe tomber un plat de riz bouillant ſur
ſa tête : Huſſain jette ſur l'Eſclave un
regard ſévère; celui-ci, tout tremblant,
ſe proſterne devant lui, & dit ces paro-.
les tirées du ſublime Alcoran :
, Le Paradis eſt fait pour ceux qui re
aiennent & domptent leur colère.
H U s s A I N froidement.
Je ne ſuis point en colère.
L'Es C LA v E , continuant le Verſet.
Et qui pardonnent à ceux qui les ont
offenſés.
H U s s A I N, ſans le regarder ,
Je te pardonne.
-
L'E s CL A v E , continuant le Verſet.
Et Dieu chérit pardeſſus tous ceux qui
font le bien pour le mal.
H U S S A IN , lui tendant la main avec
bonté.
, Eh bien l lève-toi : je te donne la li
berté, & quatre cens dragmes d'argent.
A ces mots, l'Eſclave rendit mille
actions de grâces à ce vertueux Kalife.
O mon Prince ! s'écria-t-il après, vous
imitez l'arbre chargé de feuilles & de
fruits; il prête ſon ombre, il donne ſes
fruits à celui-là même dont le bras au
dacieux lance des pierres contre lui.
-
M A I. 1764.
A P o L o G U E
Quel eſt-il ?
F o D A H I L.
I I I.
Les Déſintéreſſés.
3E
ParscEs , qui vous écartez des voies
de la juſtice, tremblez d'interroger l'hom
me juſte : la vérité réſide ſur ſes lévres.
Le ſage Fodahil (b) avoit diſſipé ſes
biens au ſervice du Kalife Haroun Ra
chid; & ce Monarque, noyé dans les dé
lices, lui diſoit ironiquement : connois
tu quelqu'un qui faſſe profeſſion d'un
plus grand détachement que toi ?
F O D A H I L.
- Oui, Seigneur.
| H A R o U N.
Vous : je n'ai ſacrifié que ma fortune;
vous ſacrifiez votre gloire.
-
(b) Fodahil , voyant que ſa préſence à la Cour
étoit à charge au Kalife, & inutile au bien des
Peuples, ſe retira dans une ſolitude pour y vivre
en Anachorette : il avoit les moeurs les plus auſtè
res. On rapporte de lui un trait ſingulier : on l'a
vu rire une ſeule fois dans ſa vîe; ce fut le jour
qu'il perdit ſon fils unique,qu'il aimoit tendrement.
Il ne faut pas confondre, ainſi que l'ont fait la
plupart des Hiſtoriens, ce Fodahil avec un autre
qui vivoit ſous le même Kalife ; & qui changea ſa
profeſſion de Voleur pour celle de Derviche.
B iv
3
' .
.
32 MERCURE DE FRANCE.
A P O L O G U E
I V.
Salaeddin & Fatmé.
O MALHEUREUx Salaeddin ! ſans
amis, ſans eſpérance, que te reſte-t-il
maintenant de tous les grands biens
que tu poſſédois ? Un peu de riz & de
poiſon !... Eh bien , faiſons-les bouillir
enſemble, & que ce ſoit le dernier de
mes repas.
Salaeddin délaye le riz & le poiſon
dans un pot qu'il met devant le feu ,
puis il continue ainſi.
Je vais donc renoncer à la vie ! à une
choſe plus chère encore, à l'amour de
Fatmé ! Fatmé qui m'aime, alloit s'u-
nir à moi, par les nœuds les plus ſaints.
O Mahomet ! je vais donc y renoncer.
Oui, ſans doute ; iras-tu, prodigue
Salaeddin, après avoir vû s'écouler dans
tes mains toutes les richeſſes de tes
pères , après avoir abuſé des bontés
de Fatmé , iras-tu lui ravir le peu qui
lui reſte ! Voudrois-tu l'entraîner avec
toi dans l'abîme profond des malheurs ?
Que plutôt périſſent juſqu'aux cen
dres de tes osl.... Etois-tu fait pour t'unir
\
M A I. 1764.
33
à la vertu la plus pure ! ... Hélas! je l'ai
cent fois penſé; cent fois je l'ai dit à mon
cœur embrâſé : jette de l'eau ſur le feu qui
te conſume : mais toujours mes paroles
ſe ſont évaporées dans les airs.
· C'en eſt fait ? je vais mourir... Hon
neur , ta voix ſe fait entendre ; ton
ordre ſera ſuivi ..... Je devois chan
ger de conduite : ma bouche l'avoit
juré à Fatmé. J'ai trahi mes ſermens !
Après un ſi grand crime , j'oſerai plu- .
tôt enviſager la mort que Fatmé.
De quels
biens cependant moi
même je vais me priver ! Chaque jour
je voyois, j'entretenois, j'écoutois Fat
mé ; qu'elle étoit chère à mon cœur !
uel bonheur, ô Ciel ! je goûtois près
d'elle. Quel plaiſir j'éprouvois en en
tendant ſeulement le bruit de ſes pas !
Ce plaiſir qui plongeoit mes ſens
dans l'ivrèſſe , laiſſoit échapper mon
cœur ſur les prunelles de mes yeux ,
& faiſoit courir toute mon âme à la
porte de mon oreille.
-
O Fatmé ! tu m'aimois auſſi ! la cou
leur des roſes printanieres étoit moins
vive que celle de tes jouès , quand
ton Amant venoit te ſaluer d'un doux
baiſer, & quand, de ſes bras amou
reux, il te preſſoit contre † ſein.
V.
34 MERCURE PE FRANCE.
Ah ! quelles ſeront les plaies de ton
cœur, trop ſenſible , trop infortunée
Fatmé, lorſque le bruit de ma mort
viendra retentir à ton oreille ! Déja je
te vois , le viſage pâle & l'œil en feu,
de tes mains délicates arracher tes che
veux , déchirer tes vêtemens , & frap
per ton ſein qui palpite.
.
-
Mais quand je voudrois t'épargner le
chagrin de ma mort, il ne ſeroit que
differé. Que dis-je ? malheureux ! tu
me retiendrois un moment ſur les bords
de l'abîme : liée à mon ſort , bientôt
mon fatal aſcendant t'entraîneroit , te
précipiteroit avec moi, & j'emporte
rois au tombeau le regret affreux d'a-
voir cauſé tes malheurs & ta mort.
Salaeddin s'apprête à manger les mets
empoiſonné. Pour n'être point troublé
dans ſon dernier moment , il va fermer
la porte ; en la pouſſant, il voit Fatmé.
Il recule en frémiſſant, & Fatmé prend
la parcle , & dit :
| Avec quelle joie je te revois , ô
mon cher Salaeddin / mais je ſuis ac
cablée de fatigue, & j'ai beſoin de
,nourriture : procure-moi quelque ali
• Ament:
-
S A L A E D D I N.
Fatmé, je n'en ai point
. "
'
•
·
M A I. 1764.
F A T M É.
plus cher que Fatmé ?
S A L A E D D I N.
crois pas ?
offert ? ...
F A T M É.
S A L A E L D I N interdit. .
3 5
Cependant tu viens d'apprêter ce riz...
le deſtines-tu à quelqu'un qui te ſoit
O Ciel ! quelqu'un me ſeroit plus
chèr que toi ! Ah ! Fatmé ! tu ne le
Mais, pourquoi ne me l'as-tu pas.
de Salaeddin.
-
-
Pourquoi ? .... doutes-tu du cœur
F A T M É.
Non, cher Amant; mais il m'avoit
ſemblé d'abord que tu me refuſois.
Pardonne.
Fatmé prend des mains de Salaeddin,.
le plat de riz, ſans qu'il ait la force
de s'y oppoſer ; & Fatmé qui a les
yeux ſur lui , s'écrie ;
Que vois-je ? O Ciel !' dans quel
trouble tu me jettes ! Tu changes de
couleur ! Tu portes ſur moi des re
gards effrayans ! tes mains tremblent !
Tes cheveux ſe dreſſent ſur ton front !
T'eſt-il ſurvenu quelque nouveau mal--
heur ? Parle, hâte-toi..
Salaeddin ſe précipite aux pieds de
-
·
B vi.
36 MERCURE DE FRANCE.
Fatmé , & lui retient la main , dans
le moment que Fatmé porte le riz à
ſes lévres. .. .
Pourquoi ?
S A L A E D D I N.
Eh bien ?
F A T M É.
F A T M É.
-
Arrête, Fatmé ! que fais-tu ? Garde
toi d'y toucher.
Ce riz .. ..
F A T MÉ.
Il eſt empoiſonné.
-
S A L A E D D I N. .
Ciel l Et c'eſt toi qui l'as apprêté !
quel uſage en voulois-tu faire ? Je fré
mis... cruel ! tu voulois attenter à tes
jours ; je le vois..
-
S A L A E D D I. N.
Il eſt vrai..
F A T M É.
S A L A E D D I N.
L'honneur .. ..
F A T M É.
-
Malheureux ! qui pouvoit t'y forcer ?
la miſére affreuſe
· dans laquelle je ſuis réduit par ma
· faute : la honte d'avoir dérangé ta for
tune ; la crainte de te rendre auſſi mal
heureuſe que moi.
-
-
Eſt-il. un plus grand malheur pour
M A I. 1764.
37
moi, que de te perdre ? Mais ton ſort
eſt changé : je n'ai plus rien à crain
dre ;
j'ai vu le Kadileski ; j'ai prouvé
les vols qui t'ont été faits : tu vas ren
trer dans tous tes biens ; & rien ne
s'oppoſe plus à notre bonheur.
O mon cher Salaeddin / une autre
fois, né déſeſpere plus de la Providen
ce. Si quelquefois elle permet que nos
malheurs ſoient portés à leur comble,
c'eſt, ſans doute, pour nous faire mé
riter notre bonheur.
A P o L o G U E
Abuzei & Thair.
V.
D A N s cet hyver célébre par les
grandes révolutions qui arriverent à la
Cour de Nouraddin , Abuzei diſoit à .
Thair : félicitez - moi , mon Père , ie
ſuis Favori du Sultan, l'Amant de ſa
Sœur : & demain Sa Hauteſſe & moi,
nous allons ſeuls enſemble à la chaſſe.
O mon Fils !
répondit Thair ;. il
y a trois choſes ſur leſquelles il faut peu
compter : la faveur des Rois ; les ca
reſſes des femmes ; & les beaux jours
de l'hyver,
38 MERCURE DE FRANCE.
Le vieux Thair avoit raiſon.
Le lendemain, la phuie fit mantguer
la partie de chaſſe ; un caprice fit chan
ger la Princeſſe ; & la Princeſſe fit chan
ger le Sultan.
A P o L o G U E V I.
La préſence d'Eſprit.
DIEU juſte 1 ſi tu permets que
les Tyrans jouiſſent de la tranquillité
de l'âme ; en quoi différera leur ſort de
celui des bons Rois ?
-
Hégiage , l'horreur & l'effroi des
Peuples, par ſes cruautés inouies, erroit
paiſiblement dans les vaſtes campagnes,
ſans ſuite & ſans marque de diſtinction :
il rencontre un Arabe du Déſert, &
- lui parle en ces termes :
Ami , je voudrois ſçavoir de vous
quel homme eſt cet Hégiage dont on
parle tant ?
L' A R A B E.
Hégiage n'eſt point un homme; c'eſt
, un Tigre; c'eſt un Monſtre.
H É G 1 A G E.
Que lui reproche-t-on ?
L' A R A B E. .
-
Une foule de çrimes :il s'eſt abbreu
M A I. 1764.
39
vé du ſang de plus d'un million de ſes
Sujets.
-
. H É G I A G E.
Ne l'avez-vous jamais vu ?
Non.
que tu parles.
L' A R A B E.
H É G I A G E.
Eh bien ! léve les yeux c'eſt à lui
-
L'Arabe , ſans témoigner la moindre
ſurpriſe, le regard d'un œil fixe, & lui
dit fiérement :
A°
|
Mais , vous ; ſçavez-vous qui je ſuis ?
Non .
-
d'hui.
H É G I A G E.
L' A R A B E.
Je ſuis de la famille de Zobair, dont
chacun des Deſcendans devient fol un
jour de l'année. Mon jour eſt aujour
-
Hégiage lui pardonna. La préſence
d'eſprit peut tout, puiſque celle de l'A-
rabe du Déſert força Hégiage au pardon.
A P O L o G U E V I I.
Le Borgne.
AvANT d'enchaîner un Peuple par
une Loi, ce n'eſt pas aſſez qu'elle pa
*.
4o MERCURE DE FRANCE.
roiſſe juſte, il faut encore ſe la repré
ſenter ſous toutes les faces poſſibles.
Nandiskar étoit Borgne & Légiſla
teur ; il avoit aſſemblé les vieillards de :
ſa nation , pour leur faire jurer, au nom
de la République, de ne jamais rien
changer à ſes loix. Nantéou lui ſeul s'y
oppoſoit ; mais Nandiskar ſe défendit
ſi adroitement qu'il aigrit tous les eſprits
contre Nantéou. Celui-ci deſeſpérant de
ramener ſes Compatriotes par des diſ
cours, s'approcha de Nandiskar, & lui
dit : tu veux que tes Loix ſoient ſtricte
ment obſervées, le Peuple y conſent ;&
moi je demande à être puni ſuivant tes
Loix : en proférant ces dernières paroles,
d'un coup de poing, il lui creva l'œil
qui lui reſtoit.
-
Nandiskar avoit fait une Loi conçue
· en ces termes : Quiconque crevera un
aeil, qu'il en perde un.
Tu vois par-là , reprit Nantéou, com
bien ta Loi eſt défectueuſe , puiſqu'il
· ne m'en coûte qu'un œil, pour te priver
de la vue.
Nandiskar lui répondit : loin de t'en
vouloir, je te dois de la reconnoiſſance ;
en me privant des yeux du corps, tu
m'as ouvert les yeux de l'eſprit. Et vous,
ſages Vieillards, ne rougiſſez point d'a-
-
M A I. 1764.
41
vouer , avec moi, que nous avons eu
1EO rt.
Par M. de S ***.
APOLOGUE PREMIER.
Sourdin & Zaraïne.
SOURDIN, Grand-Visir de la Reine
Zaraine , avant qu'elle arrivât au Con
ſeil , diſoit en lui-même : je ne veux
point que le Prince Roſey ſoit notre Roi.
* Extraits d'un Ouvrage qui eſt ſous preſſ , &
fait pour inſpirer l'amour de la vertu & l'an,our
de la Patrie.
B
•\
26 MERCURE DE FRANCE.
Il ne me convient point , & mon choix
eſt tombé ſur un autre. Oui, mon petit
Seigneur, je dirai tant de mal de vous,
que la Reine Zaraine, toute coquette &
toute capricieuſe qu'elle eſt , ne vous
| voudra ni pour amant, ni même pour
époux. Auſſi- tôt qu'il fut en préſence de
Sa Majeſté :
-
Grande Reine , lui dit-il , le Prince
Roſey, dont vous m'avez ordonné de
vous entretenir, eſt Souverain d'un bon
pays qu'il s'efforce de rendre mauvais.
Il prétend deſcendre de la Lune en ligne
directe ; ce qui le rend très-vain. Il ſe
croit obligé d'être plus magnifique qu'un
autre Prince ; ce qui le ruine : en un
mot, il n'eſt bon que pour donner des
1oix dans un Serrail, préſider à la Toilet
te & à la Table, & juger des modes &
des ragoûts.
ZA R A ï N E , l'interrompant.
Vous ne me dites rien de ſa perſonne. .
Eſt-ce un beau Prince ?
S O U R D I N.
Vous allez en juger, Madame; c'eſt
un homme de trente ans, qui a vécu de
bonne heure, Il eſt d'une taille un peu
au-deſſous de la médiocre , extrême
ment fluet. Le temps qu'il devroit em
ployer à régir ſes Etats, il le paſſe de
-
M A I. 1764.
27
vant ſon miroir , à ſe barbouiller de
blanc & de rouge, à ſe noircîr les ſour
cils & s'arracher la barbe.
Z A R A ï N E.
Il a raiſon ; je ne connois rien au
monde de ſi inutile , de ſi laid, de ſi hi
deux que cette vilaine barbe rude , qui
ne ſert qu'à vous incommoder & qu'à
nous piquer les joues quand on nous
embraſſe. Le Prince Roſey eſt préciſé
ment comme un joli homme doit être.
Qu'on doit aimer un mari comme le
Prince Roſey ! Il a ſûrement des grâces,
de la phyſionomie. Donne-t-il beau
coup de fêtes ? Aime-t-il la danſe , le
jeu ?
. S O U R D I N.
-
Le jeu ? .... trop, Madame, pour le
bien de l'Etat.... ſes malheureux Sujets...
ZA R A ï N E, l'interrompant.
Ah ! c'eſt un Prince accompli.
S O U R D I N.
Mais, Madame , ſongez donc que
c'eſt ( permettez-moi le terme) le plus
grand fat.. ..
Z A R A ï N E.
Bon : il en eſt plus aimé.
S O U R D I N.
Le plus indiſcret. ...
· B ij
| 4
28 MERCURE DE FRANCE.
Z A R A i N E.
Tant mieux ; je hais les avantures
ſecrettes.
-
S O U R D I N.
Et même le plus inconſtant. .. .
Z A R A I N E.
Le plus inconſtant ? à merveille ! Il
eſt inconſtant; c'eſt que les femmes ſe
l'arrachent :
c'eſt qu'il eſt charmant.
Au reſte, il y aura plus de mérite à le
captiver. Que je ſuis enchantée de ce
que vous me dites du Prince Roſey !
Que vous me faites plaiſir ! Que je vous
ai d'obligation ! .... J'exige encore une
choſe de vous, mon cher Sourdin.
S O U R D I N.
| Que vous plaît-il, Madame ?
·
Z A R A ï N E.
Que vous faſſiez accélérer les prépa
ratifs de mes nôces, & que vous alliez
vous-même au-devant du Prince Roſey.
Faites qu'il arrive bientôt : je l'épouſe
rai auſſitôt qu'il ſera ici.
"
*
A
S o U R D I N , prenant un viſage riant.
Je me conformerai à vos ordres, Ma
dame ; & vous jugerez par la diligence
que je vais apporter à les éxécuter ,
combien ils me ſont agréables. Souf
frez maintenant que je ſois le premier à
vous complimenter. Vous ne pouviez
M A I. 1764.
29
effectivement faire un choix meilleur,
ni qui fût plus utile à vos Sujets.
Les autres perſonnes du Conſeil, qui
avoient écouté Sourdin & Zaraine avec
une très-grande attention , décidèrent
que Sottrdin & Zaraine avoient raiſon.
A P o L o G U E
I I.
Le pouvoir de la Religion.
LE KALIFE Huſſain (a), fils du grand
Ali, étoit à table ;- un de ſes Eſclaves
, ( a) Huſſain, cinquième Kalifedes Muſulmans,
ſuccéda à ſon père Ali, qui avoit épouſé la fille de
Mahomet ; il fut ainſi que ſon père, un modèle de
ſageſſe & de vertu.
-
Qu'un homme de la lie du Peuple, après avoir
épouſé une femme dont il a été le valet, lui ait
fait accroire qu'il étoit inſpiré ; j'en ſuis médiocre
ment ſurpris : mais que, ne ſçachant ni lire, ni écri
re, il ait compté au nombre de ſes premiers Diſci
- ples, Ali, l'homme le plus vertueux & le plus éclairé
de ſon temps ; qu'ignorant les premiers élémens
de l'Art Militaire, il ait fait marcher, ſous ſes dra
peaux, le plus grand Capitainé des Arabes, le fa -
meux Omar dont la vertu égaloit la valeur ; c'eſt
une choſe que j'ai peine à concevoir.... A chaque
pas que l'on fait dans l'Hiſtoire, on voit la force
opprimer la foibleſſe, & plier les genoux devant
· la fourberie.
-
B iij
,
3o MERCURE DE FRANCE.
laiſſe tomber un plat de riz bouillant ſur
ſa tête : Huſſain jette ſur l'Eſclave un
regard ſévère; celui-ci, tout tremblant,
ſe proſterne devant lui, & dit ces paro-.
les tirées du ſublime Alcoran :
, Le Paradis eſt fait pour ceux qui re
aiennent & domptent leur colère.
H U s s A I N froidement.
Je ne ſuis point en colère.
L'Es C LA v E , continuant le Verſet.
Et qui pardonnent à ceux qui les ont
offenſés.
H U s s A I N, ſans le regarder ,
Je te pardonne.
-
L'E s CL A v E , continuant le Verſet.
Et Dieu chérit pardeſſus tous ceux qui
font le bien pour le mal.
H U S S A IN , lui tendant la main avec
bonté.
, Eh bien l lève-toi : je te donne la li
berté, & quatre cens dragmes d'argent.
A ces mots, l'Eſclave rendit mille
actions de grâces à ce vertueux Kalife.
O mon Prince ! s'écria-t-il après, vous
imitez l'arbre chargé de feuilles & de
fruits; il prête ſon ombre, il donne ſes
fruits à celui-là même dont le bras au
dacieux lance des pierres contre lui.
-
M A I. 1764.
A P o L o G U E
Quel eſt-il ?
F o D A H I L.
I I I.
Les Déſintéreſſés.
3E
ParscEs , qui vous écartez des voies
de la juſtice, tremblez d'interroger l'hom
me juſte : la vérité réſide ſur ſes lévres.
Le ſage Fodahil (b) avoit diſſipé ſes
biens au ſervice du Kalife Haroun Ra
chid; & ce Monarque, noyé dans les dé
lices, lui diſoit ironiquement : connois
tu quelqu'un qui faſſe profeſſion d'un
plus grand détachement que toi ?
F O D A H I L.
- Oui, Seigneur.
| H A R o U N.
Vous : je n'ai ſacrifié que ma fortune;
vous ſacrifiez votre gloire.
-
(b) Fodahil , voyant que ſa préſence à la Cour
étoit à charge au Kalife, & inutile au bien des
Peuples, ſe retira dans une ſolitude pour y vivre
en Anachorette : il avoit les moeurs les plus auſtè
res. On rapporte de lui un trait ſingulier : on l'a
vu rire une ſeule fois dans ſa vîe; ce fut le jour
qu'il perdit ſon fils unique,qu'il aimoit tendrement.
Il ne faut pas confondre, ainſi que l'ont fait la
plupart des Hiſtoriens, ce Fodahil avec un autre
qui vivoit ſous le même Kalife ; & qui changea ſa
profeſſion de Voleur pour celle de Derviche.
B iv
3
' .
.
32 MERCURE DE FRANCE.
A P O L O G U E
I V.
Salaeddin & Fatmé.
O MALHEUREUx Salaeddin ! ſans
amis, ſans eſpérance, que te reſte-t-il
maintenant de tous les grands biens
que tu poſſédois ? Un peu de riz & de
poiſon !... Eh bien , faiſons-les bouillir
enſemble, & que ce ſoit le dernier de
mes repas.
Salaeddin délaye le riz & le poiſon
dans un pot qu'il met devant le feu ,
puis il continue ainſi.
Je vais donc renoncer à la vie ! à une
choſe plus chère encore, à l'amour de
Fatmé ! Fatmé qui m'aime, alloit s'u-
nir à moi, par les nœuds les plus ſaints.
O Mahomet ! je vais donc y renoncer.
Oui, ſans doute ; iras-tu, prodigue
Salaeddin, après avoir vû s'écouler dans
tes mains toutes les richeſſes de tes
pères , après avoir abuſé des bontés
de Fatmé , iras-tu lui ravir le peu qui
lui reſte ! Voudrois-tu l'entraîner avec
toi dans l'abîme profond des malheurs ?
Que plutôt périſſent juſqu'aux cen
dres de tes osl.... Etois-tu fait pour t'unir
\
M A I. 1764.
33
à la vertu la plus pure ! ... Hélas! je l'ai
cent fois penſé; cent fois je l'ai dit à mon
cœur embrâſé : jette de l'eau ſur le feu qui
te conſume : mais toujours mes paroles
ſe ſont évaporées dans les airs.
· C'en eſt fait ? je vais mourir... Hon
neur , ta voix ſe fait entendre ; ton
ordre ſera ſuivi ..... Je devois chan
ger de conduite : ma bouche l'avoit
juré à Fatmé. J'ai trahi mes ſermens !
Après un ſi grand crime , j'oſerai plu- .
tôt enviſager la mort que Fatmé.
De quels
biens cependant moi
même je vais me priver ! Chaque jour
je voyois, j'entretenois, j'écoutois Fat
mé ; qu'elle étoit chère à mon cœur !
uel bonheur, ô Ciel ! je goûtois près
d'elle. Quel plaiſir j'éprouvois en en
tendant ſeulement le bruit de ſes pas !
Ce plaiſir qui plongeoit mes ſens
dans l'ivrèſſe , laiſſoit échapper mon
cœur ſur les prunelles de mes yeux ,
& faiſoit courir toute mon âme à la
porte de mon oreille.
-
O Fatmé ! tu m'aimois auſſi ! la cou
leur des roſes printanieres étoit moins
vive que celle de tes jouès , quand
ton Amant venoit te ſaluer d'un doux
baiſer, & quand, de ſes bras amou
reux, il te preſſoit contre † ſein.
V.
34 MERCURE PE FRANCE.
Ah ! quelles ſeront les plaies de ton
cœur, trop ſenſible , trop infortunée
Fatmé, lorſque le bruit de ma mort
viendra retentir à ton oreille ! Déja je
te vois , le viſage pâle & l'œil en feu,
de tes mains délicates arracher tes che
veux , déchirer tes vêtemens , & frap
per ton ſein qui palpite.
.
-
Mais quand je voudrois t'épargner le
chagrin de ma mort, il ne ſeroit que
differé. Que dis-je ? malheureux ! tu
me retiendrois un moment ſur les bords
de l'abîme : liée à mon ſort , bientôt
mon fatal aſcendant t'entraîneroit , te
précipiteroit avec moi, & j'emporte
rois au tombeau le regret affreux d'a-
voir cauſé tes malheurs & ta mort.
Salaeddin s'apprête à manger les mets
empoiſonné. Pour n'être point troublé
dans ſon dernier moment , il va fermer
la porte ; en la pouſſant, il voit Fatmé.
Il recule en frémiſſant, & Fatmé prend
la parcle , & dit :
| Avec quelle joie je te revois , ô
mon cher Salaeddin / mais je ſuis ac
cablée de fatigue, & j'ai beſoin de
,nourriture : procure-moi quelque ali
• Ament:
-
S A L A E D D I N.
Fatmé, je n'en ai point
. "
'
•
·
M A I. 1764.
F A T M É.
plus cher que Fatmé ?
S A L A E D D I N.
crois pas ?
offert ? ...
F A T M É.
S A L A E L D I N interdit. .
3 5
Cependant tu viens d'apprêter ce riz...
le deſtines-tu à quelqu'un qui te ſoit
O Ciel ! quelqu'un me ſeroit plus
chèr que toi ! Ah ! Fatmé ! tu ne le
Mais, pourquoi ne me l'as-tu pas.
de Salaeddin.
-
-
Pourquoi ? .... doutes-tu du cœur
F A T M É.
Non, cher Amant; mais il m'avoit
ſemblé d'abord que tu me refuſois.
Pardonne.
Fatmé prend des mains de Salaeddin,.
le plat de riz, ſans qu'il ait la force
de s'y oppoſer ; & Fatmé qui a les
yeux ſur lui , s'écrie ;
Que vois-je ? O Ciel !' dans quel
trouble tu me jettes ! Tu changes de
couleur ! Tu portes ſur moi des re
gards effrayans ! tes mains tremblent !
Tes cheveux ſe dreſſent ſur ton front !
T'eſt-il ſurvenu quelque nouveau mal--
heur ? Parle, hâte-toi..
Salaeddin ſe précipite aux pieds de
-
·
B vi.
36 MERCURE DE FRANCE.
Fatmé , & lui retient la main , dans
le moment que Fatmé porte le riz à
ſes lévres. .. .
Pourquoi ?
S A L A E D D I N.
Eh bien ?
F A T M É.
F A T M É.
-
Arrête, Fatmé ! que fais-tu ? Garde
toi d'y toucher.
Ce riz .. ..
F A T MÉ.
Il eſt empoiſonné.
-
S A L A E D D I N. .
Ciel l Et c'eſt toi qui l'as apprêté !
quel uſage en voulois-tu faire ? Je fré
mis... cruel ! tu voulois attenter à tes
jours ; je le vois..
-
S A L A E D D I. N.
Il eſt vrai..
F A T M É.
S A L A E D D I N.
L'honneur .. ..
F A T M É.
-
Malheureux ! qui pouvoit t'y forcer ?
la miſére affreuſe
· dans laquelle je ſuis réduit par ma
· faute : la honte d'avoir dérangé ta for
tune ; la crainte de te rendre auſſi mal
heureuſe que moi.
-
-
Eſt-il. un plus grand malheur pour
M A I. 1764.
37
moi, que de te perdre ? Mais ton ſort
eſt changé : je n'ai plus rien à crain
dre ;
j'ai vu le Kadileski ; j'ai prouvé
les vols qui t'ont été faits : tu vas ren
trer dans tous tes biens ; & rien ne
s'oppoſe plus à notre bonheur.
O mon cher Salaeddin / une autre
fois, né déſeſpere plus de la Providen
ce. Si quelquefois elle permet que nos
malheurs ſoient portés à leur comble,
c'eſt, ſans doute, pour nous faire mé
riter notre bonheur.
A P o L o G U E
Abuzei & Thair.
V.
D A N s cet hyver célébre par les
grandes révolutions qui arriverent à la
Cour de Nouraddin , Abuzei diſoit à .
Thair : félicitez - moi , mon Père , ie
ſuis Favori du Sultan, l'Amant de ſa
Sœur : & demain Sa Hauteſſe & moi,
nous allons ſeuls enſemble à la chaſſe.
O mon Fils !
répondit Thair ;. il
y a trois choſes ſur leſquelles il faut peu
compter : la faveur des Rois ; les ca
reſſes des femmes ; & les beaux jours
de l'hyver,
38 MERCURE DE FRANCE.
Le vieux Thair avoit raiſon.
Le lendemain, la phuie fit mantguer
la partie de chaſſe ; un caprice fit chan
ger la Princeſſe ; & la Princeſſe fit chan
ger le Sultan.
A P o L o G U E V I.
La préſence d'Eſprit.
DIEU juſte 1 ſi tu permets que
les Tyrans jouiſſent de la tranquillité
de l'âme ; en quoi différera leur ſort de
celui des bons Rois ?
-
Hégiage , l'horreur & l'effroi des
Peuples, par ſes cruautés inouies, erroit
paiſiblement dans les vaſtes campagnes,
ſans ſuite & ſans marque de diſtinction :
il rencontre un Arabe du Déſert, &
- lui parle en ces termes :
Ami , je voudrois ſçavoir de vous
quel homme eſt cet Hégiage dont on
parle tant ?
L' A R A B E.
Hégiage n'eſt point un homme; c'eſt
, un Tigre; c'eſt un Monſtre.
H É G 1 A G E.
Que lui reproche-t-on ?
L' A R A B E. .
-
Une foule de çrimes :il s'eſt abbreu
M A I. 1764.
39
vé du ſang de plus d'un million de ſes
Sujets.
-
. H É G I A G E.
Ne l'avez-vous jamais vu ?
Non.
que tu parles.
L' A R A B E.
H É G I A G E.
Eh bien ! léve les yeux c'eſt à lui
-
L'Arabe , ſans témoigner la moindre
ſurpriſe, le regard d'un œil fixe, & lui
dit fiérement :
A°
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Mais , vous ; ſçavez-vous qui je ſuis ?
Non .
-
d'hui.
H É G I A G E.
L' A R A B E.
Je ſuis de la famille de Zobair, dont
chacun des Deſcendans devient fol un
jour de l'année. Mon jour eſt aujour
-
Hégiage lui pardonna. La préſence
d'eſprit peut tout, puiſque celle de l'A-
rabe du Déſert força Hégiage au pardon.
A P O L o G U E V I I.
Le Borgne.
AvANT d'enchaîner un Peuple par
une Loi, ce n'eſt pas aſſez qu'elle pa
*.
4o MERCURE DE FRANCE.
roiſſe juſte, il faut encore ſe la repré
ſenter ſous toutes les faces poſſibles.
Nandiskar étoit Borgne & Légiſla
teur ; il avoit aſſemblé les vieillards de :
ſa nation , pour leur faire jurer, au nom
de la République, de ne jamais rien
changer à ſes loix. Nantéou lui ſeul s'y
oppoſoit ; mais Nandiskar ſe défendit
ſi adroitement qu'il aigrit tous les eſprits
contre Nantéou. Celui-ci deſeſpérant de
ramener ſes Compatriotes par des diſ
cours, s'approcha de Nandiskar, & lui
dit : tu veux que tes Loix ſoient ſtricte
ment obſervées, le Peuple y conſent ;&
moi je demande à être puni ſuivant tes
Loix : en proférant ces dernières paroles,
d'un coup de poing, il lui creva l'œil
qui lui reſtoit.
-
Nandiskar avoit fait une Loi conçue
· en ces termes : Quiconque crevera un
aeil, qu'il en perde un.
Tu vois par-là , reprit Nantéou, com
bien ta Loi eſt défectueuſe , puiſqu'il
· ne m'en coûte qu'un œil, pour te priver
de la vue.
Nandiskar lui répondit : loin de t'en
vouloir, je te dois de la reconnoiſſance ;
en me privant des yeux du corps, tu
m'as ouvert les yeux de l'eſprit. Et vous,
ſages Vieillards, ne rougiſſez point d'a-
-
M A I. 1764.
41
vouer , avec moi, que nous avons eu
1EO rt.
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