CÉCILE,
ΟU l'Amour Gaulois, Anecdote de la
Cour de SIGEBERT, Roi d'AUSTRASIE.
....Vaccinia nigra leguntur. Virg.
ON ne veut rien dérober à la femme
qu'on aime véritablement. Les defirs
qu'elle inſpire ne reſſemblent point aux
mouvemens rapides & emportés des
fens. L'attrait d'un plaifir paſſager rend
hardi , entreprenant,fait tout prétendre ,
tout enlever ; l'amour plus délicat n'ar-
rache point de faveurs : il les ſouhaite ,
conſentà les attendre, veut les mériter,
jouit de ſes eſpérances , & quand il ob-
tient, ce n'eſt point le triomphe , c'eſt
le don qui le touche,& qui met le com-
ble à ſon bonheur.
Une anecdote de la Cour de Sigebert
Roi d'Auftrafie , que des mémoires ſe-
crets , mais authentiques nous ont con-
ſervée ,prouve lavéritéde ces réfléxions
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
d'un des plus ingénieux Auteurs du fié-
cle. *
CePrinceétoit néavecles diſpoſitions
les plus heureuſes ; une excellente édu-
cationlesdéveloppa. Des triomphes écla-
tans ſignalerent l'Aurore de ſa vie , &
porterent fon nom aux deux bouts de
l'Univers fur les aîles de la Victoire.
Athanagilde,Souverain des Visigoths,
Nation de tout temps rivale des Auftra-
fiens , ne vit pas ſans effroi les ſuccès du
jeune Prince; il craignit que Sigebert
n'envahît un jour ſonRoyaume. Sa fille
unique , Brunehaut, lui parut un parti
digne du Héros : ſa beauté la faifoit re-
chercher de tous les Souverains de fon
temps; & ceux qui vivoient familiére-
ment avec elle
ne sçavoient auquel
donner la préférence , ou aux charmes
deſa figure , ou auxagrémensde ſon ca-
ractère. La distinction flatta l'amour-pro-
pre de Sigebert. Il accepta ſans balan-
cer les propofitions d'Athanagilde : le
mariage fut célébré avec toute la pom-
pe poſſible dans une Ville frontière des
deux Etats ; & peu de temps après , le
Prince retourna dans ſon Royaume ,
* M. Fielding , Auteur de Tom-Jones ,
fon Romand'Amélie traduit par Mde R * * * *
AVRIL. 1764..
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emmenant avec lui ſa nouvelle épouse.
Athanagilde avant de laiſſer partir ſa
fille, n'avoit rien oublié de ce qui pou-
voit rendre fon équipage magnifique.
Brunehaut fut ſuivie en Auftrafie de l'éli-
te de lajeuneſſede ſon pays. Cette Prin-
ceffe diftingua dans la foule la belle
CECILE , qu'une heureuſe conformité
d'eſprit & de gout , un rapport d'hu-
meur & de convenance éleverent bien-
tôt à la dignité de Favorite.
Cécile joignoit aux traits les plus ré-
guliers ,l'eſprit le mieux fait & le plus
folide. Chacun s'empreſſa de lui faire la
cour. On ſçavoit que Brunehaut ne
prenoit jamais un parti ſans la conful-
ter, & que Sigebert écoutoit volon-:
tiers les confeils de la Reine, Cécile n'a-
buſa point de fon pouvoir ; elle mé-
prifoit trop ceux qu'un vil intérêt fai-
foit tomber à ſes pieds, pour vouloir
enfreindre en leur faveur les loix fa-
crées du devoir....
Parmi les Seigneurs de la Cour de
Sigebert , le jeune Lhincorre enlevoit
tous les fuffrages. Il avoit une phyfio-
nomie intéreſſante , une taille noble &
dégagée , l'eſprit orné , le cœur fenfi
ble. Voir Cécile, l'aimer , en être aime,
By
A
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34 MERCURE DE FRANCE.
ce ne fut pour lui que l'affaire d'un
moment.
CommeGrand-Chambellan de Sige-
bert , il avoit fes entrées partout & à
toute heure. Un jour il apperçut ſa
maîtreſſe qui traverſoit une gallerie:
ſeule , triſte & rêveuſe. Il l'aborde &
avec cette aimable franchiſe naturelle)
à ceux de fon pays : Belle Cécile , lui
dit-il en tombant à ſes genoux,Lhincor-
referoit-il affezheureux pour être aimé
de vous auffi tendrement qu'il vous ai-
me ? Cécile étoit auffi fincère que belle :
la probité de fon amant lui étoit con-
nue ; elle ne fit point difficulté d'a-
vouer à Lhincorre qu'elle partageoit fes
ſentimens. Au comble de ſes vœux , il
ne fongea plus qu'à obtenir le confen-
tement du Roi pour unir ſon fort à ce-
lui de Cécile.
Lhincorre la voyoit tous les jours ;
tous les jours il avoit occaſion de ſe
trouver tête-à-tête avec elle ; jamais l'a-
mour ne le rendit téméraire : * le ref-
:
*Ces vertus paroîtront ſans doute bien anti-
ques à nos gens à bonnes fortunes ; mais qu'ils
ſe ſouviennent, pour la juſtification de l'Auteur ,
que l'hiſtoire dont il s'agit eft arrivée dans les
premiers fiécles de la Monarchie Françoife. Elle
a pour époque l'année 563 .
AVRIL. 1764.
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pect modéra toujours ſon ardeur : fûn
d'être aimé de Cécile , il ne vouloit point
ravir ſes faveurs ; il ne defiroit de les
obtenir qu'en les méritant.
Sigebert ſçavoit rendre juſtice à Lhin-
corre , & fans partager avec lui fon
autorité , il ne l'aimoit pourtant pas
moins que Brunehaut n'étoit attachée à
Cécile. Un jour qu'il fortoit du Confeil,
notre Amant l'aborda dans le deſſein
de lui parler de l'établiſſement qu'il pro-
jettoit. Mon cher Lhincorre , lui dit Si-
gebert , ſans lui donner le temps d'ou-
vrir la bouche , mon frère Chilpéric vio-
le tous les Traités ; fon ambition lui
fait rompre la paix qui nous uniſſoit ;
jedois le punir de fa perfidie : met-
tez-vous à la tête de l'armée que je
vais lui oppofer ; vous m'avez donné
des preuves de votre valeur ; je fais cas
de vos talens : vous donner occafion
d'acquérir de la gloire , c'eſt les récom-
penfercomme ils méritent de l'étre. Lhin-
corre ne répondit rien à des paroles fi
flatteuſes : une inclination profonde fut
le ſeul remercîment que lui permit de
faire l'état violent où il ſe trouvoit.
Cécile apprit bientôt qu'elle alloit
être ſéparée de ſon Amant. Je n'entre-
prendrai point de peindre l'excès de ſa
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
douleur : il n'y a que ceux qui ont eu
le bonheur d'être chéris d'une maîtreffe
aimable , qui puiſſent le comprendre.
Les ordres du Roi étoient preſſans :
l'armée raſſemblée n'attendoit plus que
fon Général pour voler à l'ennemi.....
Il fallut partir.... Ames ſenſibles ! .... In-
terrogez votre cœur: qu'il vous peigne
la tendreſſe des deuxAmans au moment
terrible du départ ; qu'il vous faſſe ima-
giner la vivacité de leurs regrets.
La guerre n'étoit pas alors comme à
préſent un afſemblage compliqué de ré-
gles certaines & de combinaiſons ſca-
vantes. La première , ou plutôt l'uni-
que vertu militaire , c'étoit la valeur.
Une campagne décidoit ordinairement
du fortde l'ennemi.
; Celle de Lhincorre ne fut qu'un en-
chaînement de victoires ; & Chilpéric
battu complettement fut obligé de re-
courir à la clémence de ſon frère. Le
bonheur n'enorgueillit point Sigebert ;
il rendit généreuſement au vaincu tout
ce que le fortdes armes avoit fait paf-
fer dans ſes mains : une paix ſolide
acheva de mettre le calme dans les deux
Etats.
Couvert de lauriers , Lhincorre n'i-
maginoit pas de plus grand bonheur
AVRIL. 1764.
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après celui d'avoir ſervi ſon Roi, que
d'aller lesdépoſer aux piedsde ſon aman-
te. Il entra en Triomphe dans la Ville
capitale aux acclamations d'un peuple
nombreux. Sigebert
l'attendoit dans
fon Palais : dès qu'il l'apperçut , il cou-
rut au-devant de lui. Brave Lhincorre ,
lui dit-il , que ne vous dois-je pas pour
les ſervices que vous m'avez rendu ?
heureux fi je puis vous récompenfer
d'une manière qui réponde à votre mé-
rite! ... Ah, Sire, repliqua Lhincorre avec
vivacité , Cécile ſeule
. Le Roi
ne lui donna pas le temps d'en dire
davantage. Il le quitta & le laiſſa in-
terdit & confus , au milieu des cour-
tiſans qui tous jaloux de ſa gloire s'em-
preſſerent cependant de le féliciter de
ſes ſuccès. Telle eſt la Cour : il eſt ap-
paremment de convention dans ce païs-
là , que couvert des maſques les plus
groffiers on ne ſe paroîtra pourtant pas
riſibles aux yeux les uns des autres.
Débaraflé de leurs politeſſes impor-
tunes , Lhincorre vole chez ſa maîtreſſe.
Cécile eſtdiſparue ; Brunehaut même
ignore ſa tetraite. Ah ! je ne le vois que
trop , s'écrie avec tranſport ce malheu-
reux amant , c'en est fait , Sigebert m'a
38 MERCURE DE FRANCE.
trahi , & peut - être Cécile elle- même.....
non , elle n'enn'est pas capable;jepof
fédois fon cœur comme elle avoit le
mien : elle m'est fidelle , le Roi feul eft
coupable..... Et quel moment encore
prend-t-ilpour me réduire audéſeſpoir?
Celui oùje rifque ma vie & mesjours pour
le fervir ... Malheureux Lhincorre !
....
ila donc cru me tromperpardefeintes ca-
reffes!... Ah! Chilpéric nefera pas lefeul
qui aurafentilapeſanteur de mon bras....
Sigebert , tu ne poſſéderas tranquillement
Cécile , qu'après m'avoirpercé le cœur.
Soudain il retourne au Palais ,& trou-
ve moyen de pénétrer juſqu'au cabinet
du Roi. Sigebert , lui dit-il avec des
yeux étincelans où ſe peignoient tour-
à-tour la fureur,la jaloufie & le défef-
poir , as-tu donc oublié que nos ayeux
étoient égaux ? Tant que tu as rempli tes
devoirs de Roi , tu n'as pas eu de ſujet
plusfidèle que Lhincorre ; tu les oublies ,
& moi j'oublie les miens. Rends-moi Cé-
cile , ou confens à ce que l'honneur doit
t'inspirer ainſi qu'à moi.
J'accepte le défi , répondit avec tran-
quillité Sigebert : trouvez-vous demain
avant le jour dans l'allée fombre qui
touche à l'aîle de mon Palais , vous m'y
verrez les armes à la main.
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Lhincorre , en frémiſſantde rage , fe
retire : il paffe le reſte de la journée
dans une affreuſe agitation ; il attend
la nuit avec impatience ,& fes ténébres
ne font qu'irriter ſes ennuis. L'heure
s'avance cependant: il vole au rendez-
vous..... Quelle eſt ſa ſurpriſe de n'y
trouver perfonne ! Quoi , s'écria- t- il ,
après m'avoir enlevé Cécile, le Roi fe-
roit-ilbien affezláche pour manquer au
rendez- vous qu'ilm'a donné lui- même !
Chaque inſtant redouble fon inquié-
tude... tout -à- coup il voit briller un
flambeau ; fa lumière lui fait diftinguer :
le Roi ſuivi de quatre Seigneurs. Il en-
tend une voix , c'eſt celle de Sigebert
qui s'écrie :
Le voilà , c'eſt lui-même , ſaiſiſſez-
le. Ah ! traitre , reprend Lhincorre , en
mettant la main ſur ſon épée...... il
n'achève pas , on l'entoure , il réſiſte
en vain , on le défarme , on le traîne
malgré ses cris & ſes efforts juſques au
Palais... Oùle premier objet qui frappe fa
vue c'eſt Cécile vêtue des plus riches
parures & qui s'élance dans ſes bras.
>> C'eſt ainſi que je veux me venger ,
» lui dit Sigebert. Ceſſez de vous plain-
>>>dre , Lhincorre ; Cécile vous eſt fidel-
>> le. Je ſçavois votre amour pour elle ;
40 MERCURE DE FRANCE .
>> mais j'ignorois qu'il fût ſi violent.
>> Ce que vous avez oſé riſquer: m'err
>> fournit une preuve à laquelle je fais
>>>gloire de me rendre ; & jevous dois
>> trop d'ailleurs pour ne pas vous fa-
>> crifier des ſentimens auſſi involontai-
>> res que fecrets ,dont je ceffe de rou-
>> gir , puiſque c'eſt à vous ſeul que je
>> les confie. Venez , belle & vertueuſe
» Cécile ; recevez votre époux de ma
>> main , & donnez-lui la vôtre : c'eſt :
>> le prix que vous méritez tous deux.
>>>Vous , Lhincorre , rendez-moi votre
>>>amitié , & contribuez à ma félicité ,:
>>>ainſi qu'à celle de mes Peuples , en
>>devenant mon premier Miniſtre.
Cécile & Lhincorre comblés de joie ,
ne purent d'abord témoigner au Roi
leur reconnoiffance que par leurs lar-
mes. Le Roi fit lui-même les frais de la:
nôce. La faveur de Lhincorre augmenta
toujours , & Cécile ne ceſſa point d'être
chère à Brunehaut. Ils vêcurent long-
temps l'un & l'autre ; & aux tranſports
fougueux de l'amour le plus vif, fuc-
céda dans la ſuite la douceur d'une ten-
dre & folide amitié.