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1
p. 56-73
JOURNAL DE HONGRIE.
Début :
Dans le Mercure précédent, j'ai donné une Rélation de / Dans l'Action du 5. près de Semlim, à deux heures [...]
Mots clefs :
Prince, Ennemis, Canons, Troupes, Pont, Belgrade, Comte, Infanterie, Grenadier, Bataille, Retranchement , Empereur, Lieutenant, Compagnies, Charges, Accidents, Armes, Bataillon
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texteReconnaissance textuelle : JOURNAL DE HONGRIE.
DAns le Mercureprécédent,j'aidonné
une Rélation de l'Ouverture de
laCampagne enHongrie , que j'ai conduite
jusqu'au s de Juillet. Le Lec
teur attend de moi , que je continuë de
mois en mois ce Journal , jusqu'à la finde
la Campagne ; c'est un engagement auquel
D'AOUST . 57
je dois fatisfaire avec tout le ſoin dont
je suis capable. Comme je crois être
très éxactement informé par des Lettres
particulières ,des NouvellesdeHongrie,
j'espère qu'on remarquera quantité
deCirconstances curieusesque l'on netrouvéra
point dans les Gazettes Françoises;
jenediſconvien drai pas cependant qu'à
leur exemple , je ne me fervéutilement
de deux imprimez hebdomadaires
que je reçois de Vienne ; l'un ſous le Tiire
de Eſtrato delle nuovità più effentiali
dalle lettere più freſce,c'est- à-dire,
Extrait des Nouvelles les plus confiderables
& les plus fraiches ; & l'autre en
Allemand ſous celui de Diarium , ou
Journal de l'Empire.
JOURNAL DE HONGRIE.
D
Ans l'Action du 5. près de Semlim
, à deux heures après midy,
lesdeux Vaiſſeaux de Guerre , S. François
& S. Eſtienne Imperiaux , commandés
par le Capitaine Storck , &
par le Capitaine - Lieutenant Pomerefch,
firent un feu ſi terrible de leurs
Canons chargés de Carcaffes, de Bou- 1
58 LE MERCURE
lets àCartouches &de Chaînes ; qu'.
après un Combat de deux heures &
demie , les so , tant Frégates , que
demie Galéres & Saïques Turques
ſe virent forcées de ſe retirer ſous la
Fortereffe , avec perte de plus de 400
Hommes tués ou bleſſés. Le Vice
Amiral des Turcs , qui étoit Maure&
fort âgé , mais Officier fort expérimenté
, fur tué dans ce Combat :
Quatre de leurs Fregattes , une demie
Galére & quelques Saïques
ont été coulées à fond, & pluſieurs
autres ont été fort endomagées. Nôtre
perte eſt d'environ 30 hommes',
avec quelques Chevaux tués d'un
Corps de Cavalerie ,que le General
Hauben avoit placé ſur la hauteur de
Semlim.
Le 6 , l'Ordre fut donné , que le
Vaifleau de Guerre S. Eugene , qui
étoit à Petrivaradin , vint joindre
promptement les deuxautresVaiſſeaux;
afin de tenir en reſpect les Bâtimens
Ennemis. Pour plus grande fûreté , on
plaça quelques pièces de Canon fur
une Redoute que l'on a élevée fur
le bord du Danube , en deça de la
D'AOUST.
59
Moſquée, prés de Semlim.
Le 7 , il arriva de Segédin par le
Donavvitz & le Temes , 50 ou 60 Barques
chargées de Canons , Mortiers ,
Boulets , Bombes , & Poudres. On fut
occupé le même jour , à débarquer
toutes ces Munitions deſtinées pour
le Siége. Les Princes & les Généraux
de l'Armée , ont fournis leurs Chevaux
&Chariots de Bagage,pour tranfporter
plus promptement au Camp,
des Faſcines , Paliſfades & Gabions , à
quoi l'on travaille continuellement
dans la Forêt , à une lieuë du Camp ,
ſous l'efcorte d'un Corps de Cavalerie
& d'Infanterie.
Le 8 , on a reçû avis que la Tête
des Troupes de l'Armée Ottomane ,
étoit arrivée à Niſſa avec le Grand
Vizir , & qu'il paroiſſoit que les Turcs
avoient deffein de faire une irruption
enTranſilvanie par la Vvalachie, avec
un gros Corps de Tartares & quelques
autres Renforts. Le Général
Steinville Commandant General de la
Principauté , informé de ces mouvemens,
eſt allé les attendre juſques ſur
la Frontiere , avec les Troupes de fon
Commandement renforcées des deux
60 'LE MERCURE
Regimens de Dragons , de Hauben &
de S. Amour, qui feront ſuivis de plufieurs
autres Corps que l'on tire de la
BaffeHongrie.
Trois Déſerteurs de la Place nous
rapportérent avant-hier , que l'Artillerie
retirée dans Bellegrade, étoit ſi nombreuſe
, que toutes les Ruës & les
Places en étoient embarraflées. LesRebeles
de Capagie demandent aux
Turcs un ſecours de sooo hommes,
pour ſe mettre en Campagne , conjoinrement
avec eux ; de maniére
que l'on ne ſçait pas encore fi ce ſera
à cette Diverſion , ou à une Bataille
que l'Ernemi ſe réſoudra. Le 23 du
paflé, nous fimes un Fourage genéral
, & lesInfideles nous enlevérent,
beaucoup de Chevaux &de Chariots,
tuérent & firent Prifonniers fun nombre
confiderable de nos gens. Nous
occupons les Avenues de la Place de
fi prés , que les Tures tirent fur nous
à coups de fuſil ; Ils travaillent jour
& nuit à un grand retranchement :
L'on parle toujours différemment de
la force de la Garrison ; les Uns la
diſent de 20000 hommes , d'Autres
dez0000; cependant il paroît beaucoup
de
D'AOUST. 61
de conſternation dans les Ennemis ,
qui nous ont laifles prendre tous les
Poſtes d'alentour de la Ville , & conftruire
des Ponts , fans aucune oppofition.
Le 9. le Prince Maximilien de Hefſe-
Caſſel Général de Bataille , joignit
avec ſon Regiment d'Infanterie
de trois mille hommes , le General
Hauben près de Semlim , où l'on commença
de travailler à une ligne de Circonvallation
& àdes Retranchemens ,
de même qu'à former la communication,
par lemoyen des Ponts que l'on a
conſtruits fur pluſieurs Marais.
Le 10. on joignit les travaux de la
Ville, parune nouvelle ligne de la file
poſterieure de nôtre Aîle droite , jufqu'à
la Redoute élevée près de la Savede
ce côté- cy. Le même jour , le
Prince Eugene ayant formé le deſſein
de faire attaquer le Fort des Ennemis ,
dans l'Ile de Donavvitz , chargeade
cette exécution le Comte de Mercy
lui ayantdonné à cet effet, quatre Bataillons
, dix Compagnies de Grenadiers
, deux mille quarre cent Chevaux
&quelques pieces de Canon. Ce Geveral
avoitdéja paflé la Riviere avec
Aoust 1717. F
62 LE MERCURE
fes Troupes & étoit fur le point de
faire donner l'Affaut , lorſqu'il fût
frapé d'un coup de Sang : Il tomba de
cheval , privé de l'Oüie & de la Vûë .
Cet accident fut cauſe que l'on remit
cette Expedition à un autre tems : On
ſe contenta ſeulement de prendre pofte
le long du Marais , afin de refferrer
plus étroitement les Infideles.
Un Parti de nos Huſlars en ayant
rencontréUn des Ennemis , l'a battu &
fait quelques Prifonniers , parmi leſquels
ſe trouvent deux Agas : Comme
ils ont été enlevez auprés de Sémendria
, on les a interrogé fur le nombre
& la marche de leur grande Armée.
Ils ont confirmé qu'elle étoit compofée
de 250000.hommes en Corps & qu'elle
devoit décamper inceſſamment deNifla
pour nous venir attaquer; ſans comprer
plus de cinquante millel Tartares qui
menacent la Tranfilvanie ;outre vingt
à vingt - cinq mille hommes de Troupes
ramallées , tant Allemands , Cofaques
, que Turcs & Hongrois , commandez
par les Chefs desRebelles, Efthérazi
& Bérézini : Il y a encore differens
Corps feparez à Sémendria,Orfova&
le long du Danube ; de forne
D'AOUST. 63
que ſelon la fupputation que l'on ena
faite , le Total monteroit à près de trois
Scent mille hommes d'Infanterie, & environ
cent mille Chevaux.
Le 11. le Prince Eugene fut informé
par un Exprès , que le Vaïvode de Valachie
étoit allé au devant du Seraskier
qui est a la Tête des Tartares. On est
incertain s'il tentera de pénétrer en
Tranfilvanie , ou s'il viendra ſecourir
Belgrade ; il n'y a que l'Invaſion des
Tartares que nous appréhendions en
Tranfilvanie, à cauſe de leur grand
nombre & des intelligences que les
Comtes d'Esterhazi & Bérénizi peuvent
avoir dans cette Principauté. Les
mêmes avis portent que le Prince de
Moldavie faiſoit couper Bras& Jambes
à tous ſes Sujets qui s'étoient déclarés
pour l'Empereur & abandonnoit
leurs biens au pillage. Le
Prince Eugene ayant envoyé un Exprès
au Major Herlevalle qui commande
en Tranſfilvanie , pour faire
prendre les Armes à tous ceux qui
étoient en étatde les porter ; ce Major
luia fait réponſe,que tous lesprincipaux
Paffages étoient si bien fortifiés , qu'il
étoit impoffible aux Ennemis de les
:
Fij
64 LE MERCURE
:
forcer , fans de la groſſe Artillerie.
Le 12 , le Prince Eugene &d'autres
Officiers de Distinction , rendirent vifire
au Comte de Mercy qui ſe porte
beaucoup mieux , ayant commencé à
récouvrer la Vûë & l'Oiiie : On appréhende
que cet accident ne le mette
hors d'état de fervir cette Campagne.
On a élévé pluſieurs Redoutes & autres
Ouvrages , dans les Iſles & fur le
bord du Danube , pour refferter la
Cavalerie qui est dans Belgrade ,
l'empêcher de venir fourager aux
Environs & en même tems tenir en
reſpect leurs Saïques .
On a appris que le Baronde Pétraſch
General de Bataille , s'éroit mis en
marche avec fes Milices , pour tâcher
de s'emparer de Saback, Poſte imporsantà
cauſede ſa fituation.
Le 13 , fur les fix heures du ſoir ,
il s'éléva aux Environs de Belgrade ,
un Orage fi violent accompagné
d'Eclairs , de Tonnerre & de Gréle ,
avec un Ouragant ſi impétueux , que
nos deux Ponts de Bateaux fur le Danube&
fur la Save, furent fort endommagés
; la moitié du Pont du Danube
ayant été ſéparée , & une partie de
D'AOUST
65
decelui de la Save ſubmergée;de forte
qu'en moins d'une demie heure , il y ût
plus de 90 Bâtimens emportés , outre
deux Barques chargées de Poudre &
de to Mortiers qui coulérent à fond :
Il y en ût auſſi pluſieurs autres chargées
de Vivres , de Munitions &
d'Inſtrumens à remuer la Terre , qui
arent le même fort. Il enleva quantité
de Proviſions qui étoient au bord du
Danube , & y renverſa douze Chariots
de Proviſions appartenans à des Vivandiers.
Une demie Galére Turque des Ennemis,
percée pour huit Canons, s'étant
détachée de ſon Ancre , vint donner
dans les Vaiſſeaux de l'Empereur. La
magnificence des Turbans &des Habits
à la Turque , fait juger qu'elle
étoit montée par quelques Perſonnes
deDiftinction ,dont on ne ſçait pas le
fort. On y a trouvé 2queues deCheval,
avec une Lifte éxacte de tout ce qu'il
y a dans les Magaſins de Belgrade.
La Garnifon Ottomane ayant voulu
profiter de tout ce défordre,fir tranſporter
fur des Bateaux 1000 Chevaux
avec autant de Fant.ffins , vers Semlium
; L'Infanterie ſe rabatit fur la Re
Гид
1
1
65 LE MERCURE
doute qui eſt la Tête de nôtre Pont de
Ja Save, & l'attaqua d'abord avec furie
. PluſieursTures étoient déja montés
fur le Parapet & y avoient arboré un
Drapeau ; mais un Capitaine deHeffe-
Caffel qui y commandoit avec 64 Heffiens
,ſe deffendit avec tant de valeur ,
la Bayonette au bout du Fufil , fans tirer
un ſeul coup , qu'il donna le tems
au General de Bataille Odvier , d'arriver
à ſon ſecours avec les deux Compagnies
de Grenadiers de Heiſter &de
Palfi , qui le dégagea &força l'Ennemi
deſe retirer avec perte.D'un autre côté,
leur Cavalerie s'étant jettée ſur nos
Fourageurs qui n'avoient pû repaſſer
la Save, à cauſe de l'accident du Pont ,
les mena d'abord affez rudement &
entuaune cinquantaine;mais leGeneral
Elz étant tombé àproposavec ſonDétachement
fur l'Ennem , le repouſſa ,
aprés lui avoir mishors de Combat 60
hommes. Nous avons perdu dans ces
deux Actions 20 Fantaſſins & envi-
Ton 40 Cavaliers. Les Tures en ſe retirant
dans la Place, y ont conduit plufheurs
Chevaux pris fur nos Fourageurs.
:
Le 14. le Pontde la Save étoit pref-
G
D'AOUST. 67
qu'entièrement réparé ; mais celui du
Danube ne l'étoit pas encore le 16.
Les Fourages ſont toujours trés
sares ; on eſt contraint de les aller
chercher fort loin , au-delà de la Save
&du Danube ;& il y a bien à craindre
que l'approchedesTurcs n'en augmen
te la rareté. La Garniſon de Belgrade
continue ſes Retranchemens extérieurs.
L'Ingénieur Allemand qui s'eſt
jettédans la Place , donne de bons avis
auxAffiégez
Le Prince Eugene eſt réfolu de ne
point s'engager à faire l'ouverture de
laTranchée , qu'il n'ait tout le nécef
faire en abondance dans ſon Camp ,
& qu'il n'ait reconnu le deſſein de
la grande Armée des Ennemis.
Le 15. le Prince Eugene a écrit à
l'Empereur , pour juſtifier M. Defalleurs
far les Faux bruits qui ont courus
, qu'il donnoit des avis fécrets aux
Mécontens. Ce Prince a fait en même
tems l'Eloge de tous les François qui
fervent à l'Armée :On différe toujours
le Siege , pour ne point s'embarquer
mal à propos; on veut être auparavant
certain des deſſeins du G. Vizir. On
a appris par des Priſonniers qu'il étoit
:
68 LE MERCURE
avec ſon Armèe ſur la Morava.
Un Boulet de Canon tiré d'une
Batterie des Ennemis, a coupé un Cordon
de la Tente de Mgr le Comte de
Charolois , où ce Prince étoit.
Le 16 , l'Infanterie Bávaroiſe , avec
la Garde à Cheval, arriva au Camp de
Semlim.
Le Prince Eugene ayant defleinde
conſtruire une Redoute de l'autre côté
delaSave, au confluant de cetteRiviere,
&d'y élever une batterie , afin de foudroyer
la baſſe Ville , chargea de cette
expedition M. le Comte de Mareilli
Général Major , lui donnant fous fes
ordres trois Bataillons , fix Compagnies
des Grenadiers & 300. Chevaux,
qui devoient foûtenir les Pioniers employés
à cet ouvrage. On commença
ce travail à l'entrée de la nuit &laGarniſon
de Belgrade ne s'en étant appercuë
qu'à deux heures aprés minuit,
fit alorsun feu trés vif, tant du Canon
des Saïques & de la Place , que de
la Mouſqueterie ;& tira beaucoup de
Boulets rouges pour découvrirnosTravaux;
mais tour ce fracas ne dérangea
rien.
Letz, à ſept heures du matin , 2000
-
D'AOUST.. 69
Janiſſaires étant ſortis,à la faveur d'un
feû continuel du Canon de la Forterereſſe
& de leurs Vaiſſeaux , débarquérent
au bord du Danube derriere
nos Travaux ; le Comte de Marcilli
s'avança pour les charger, n'étant ſuivi
que du Bataillon de Palfi & de 600
Grenadiers. Les Imperiaux,aprés avoir
fait leur décharge,jetterent leurs armes
&abandonnérent M. de Marcilly qui
fut tué avec le peude braves Gens qui
étoient reſtés avec lui ; une partie du
Bataillon dePalfi y perit entierement:
Le Colonel Heiſter qui avoit refuſé
d'oppoſer aux Ennemis des chevaux
de friſe , lorſqu'ils étoient à portée , fut
emporté d'un coup de Canon; & les
deux mille Hommes qu'il avoit avec
lui , coururent rifque, de même que les
Travailleurs ,d'avoir le même ſort; file
Prince Eugene n'ût fait avancer à propos
le Baron deMiglio avec 250. Cuiraffiers,
qui chargea avec tant de valeur
les Ennemis , qu'il les repouſſa &les
obligea à s'embarquer avec tant de précipitation
,qu'il y en ût ungrand nombrede
tués &de noyés. Aprés une Action
auſſi chaude,nôtreInfanterie réprit
fon poſte&recommença à travailler ,
70. LE MERCURE
#
étant couvertepar de nouvelles troupes
qu'on détacha. On compte 1000. hommes
de perte du côté des Imperiaux ,
avec 30. Officiers , dont il y à6. Capitaines
, un Lieutenant Colonel , & un
Sergent Major: Les Turcs n'ont pas été
moins maltraittés ; Ibrahim Bacha
de Romelie qui les commandoir , y
ayant perdu la vie.Un ſous- Lieutenant
du Regiment de Virmond avec 9.Grenadiers
, a tué 20. Janniſſaires , & leur
a pris un Drapeau , lequel,aprés avoir
été preſenté au Prince Eugene , fut
planté devant ſa Tente.
Le 18 , on fut informé que les Turcs
avoient jetté quatre Pons fur la Mo
rava , & que leur Armée groſſiſſoit tous
les jours conſidérablement .
Le 19 , on acheva de réparer le Pont
fur le Danube : 10 Galeres & 40 , tant
Saïques que Bâtimens Ennemis , s'avancérent
près de l'Avant-garde de
nos Vaiſſeaux de Guerre , à l'embou
chure du Témes , où elles jettérent
P'Anere.
Le 20 , cette petite Flotte ſe retira
& décendit plusbas fur leDanube jufqu'à
Semendria.
Le 21 , on apprit que tous les HabiD'AOUST
71
tans de la Boſnie , en état de porter
les armes , avoient û ordre de ſe rendre
à la grande ArméeOttomane,fous
peine du Harach. *
On perfectionna le ſecond Pont de
Barques fur la Save,commencé depuis
quelques jours ; & on pouffa avec ſuccésle
travail de l'autre côté de cette
Riviere ; afin de nous mieux couvrir&
d'achever les Rédoutes , les Batteries
& les Lignes de communication.
Le 22 ,on éleva ſur les Batteries 26
Canons de 24 liv. de bales & 20 Mortiers
, pour canoper & bombarder la
baffe-Ville. Onrecut avis certain que
l'Ennemi avoit paſſe la Morava fur
quatre Ponts & qu'il s'étoit avancé
vers Haffan-Baffa-Palanka .
Le 23 , à deux heures avant le jour ,
on commença àcanoner & à bombarder
en même tems la Fortereffe , & la
Ville d'Eau ; ce qui a continué pendant
tout le jour avec tant de ſuccès , que
nos Batteries en ont renverſé deux
des Turcs rafé tout le cordon dır
Mur & démonté leurs Canons qui
* Tribut par téte que les Chrêtiensen
Turquie , doivent payer annuellement,
fous peine de prijon.
72 LE MERCURE
font dans le flanc: L'Ennemi a été obligé
deles rétirer des Ouvrages. L'on
ne diſcontinuëra pas le feu , que l'on
n'ait ruiné entierement toutes les deffences
qui font en vuë du côté de la
Save , & que l'on n'ait reſſerré ſon
armement naval.
Les Affiegés n'avoient jamais pû
ſeperfuader qu'on pîût les attaquer par
la Riviere ; s'étant attendu qu'on l'auroit
fait du côté de la Montagne , où
ils ont pratiqué beaucoup de Mines.
Nos Bombes ont fait un ſi terrible effet
, qu'elles ont reduit la plus grande
partie de la Ville en cendre.
Comme l'Iſle fortifiée du Danube ,
derriere laquelle les Barques armées.
des Turcs font à couvert , nous incommode
beaucoup ; on diſpoſe une
double Batterie particuliere pour la
canoner & la bombarder. On fera
enfuite les diſpoſitions pour l'ouverture
de la Tranchée de ce côté-ci.
Sur l'avis que l'Armée Ottomane
arriva le 21 à Haffan-Baſſa - Palanka à
fix lieües d'ici , ſur le chemin de Semendria
, on a placé 160 piéces de Canon
fur nos Retranchemens qui reffemblent
à des Fortifications. Nous
avons
DAOUST.
73
avons ungrand amas de fourages dans
notre Camp.
On vient d'apprendre que l'Armée
des Infidéles étoit enfin arrivée à Kolov
prés Sémendria , reſoluë d'en venir
à une Action déciſive . Leur projet
eſt , à ce que l'on prétend , d'attaquer
en même tems le front des Retranchemens&
une tête de Pont , tandis que la
Garniſon attaquera l'autre. M. le Prince
Eugene a envoyé à l'Empereur uneLifte
qu'on a trouvée dans la poche d'un Aga
Turc qui a été fait Prifonnier , par la.
quelle on voir le détail des Troupes Ennemies
qui menteà 337000 hommes.
M. le Prince Eugene vient d'être
nouvellement informé , que le Comte
de Steinville a bien de la peine à contenir
les Tranſilvainsdans l'obéiffance ,
& ſurtout les Montagnards qui font
fort inclinez à la rébellion , y étant
follicitez fortement par les Comtes
Eſthérazi , Bérézini , Fortgatick &
Czaki , qui font actuellement dans
P'Armée Ottomane & qui leurs promettent
dans peu de les venir joindre
avec foooo honmes .
une Rélation de l'Ouverture de
laCampagne enHongrie , que j'ai conduite
jusqu'au s de Juillet. Le Lec
teur attend de moi , que je continuë de
mois en mois ce Journal , jusqu'à la finde
la Campagne ; c'est un engagement auquel
D'AOUST . 57
je dois fatisfaire avec tout le ſoin dont
je suis capable. Comme je crois être
très éxactement informé par des Lettres
particulières ,des NouvellesdeHongrie,
j'espère qu'on remarquera quantité
deCirconstances curieusesque l'on netrouvéra
point dans les Gazettes Françoises;
jenediſconvien drai pas cependant qu'à
leur exemple , je ne me fervéutilement
de deux imprimez hebdomadaires
que je reçois de Vienne ; l'un ſous le Tiire
de Eſtrato delle nuovità più effentiali
dalle lettere più freſce,c'est- à-dire,
Extrait des Nouvelles les plus confiderables
& les plus fraiches ; & l'autre en
Allemand ſous celui de Diarium , ou
Journal de l'Empire.
JOURNAL DE HONGRIE.
D
Ans l'Action du 5. près de Semlim
, à deux heures après midy,
lesdeux Vaiſſeaux de Guerre , S. François
& S. Eſtienne Imperiaux , commandés
par le Capitaine Storck , &
par le Capitaine - Lieutenant Pomerefch,
firent un feu ſi terrible de leurs
Canons chargés de Carcaffes, de Bou- 1
58 LE MERCURE
lets àCartouches &de Chaînes ; qu'.
après un Combat de deux heures &
demie , les so , tant Frégates , que
demie Galéres & Saïques Turques
ſe virent forcées de ſe retirer ſous la
Fortereffe , avec perte de plus de 400
Hommes tués ou bleſſés. Le Vice
Amiral des Turcs , qui étoit Maure&
fort âgé , mais Officier fort expérimenté
, fur tué dans ce Combat :
Quatre de leurs Fregattes , une demie
Galére & quelques Saïques
ont été coulées à fond, & pluſieurs
autres ont été fort endomagées. Nôtre
perte eſt d'environ 30 hommes',
avec quelques Chevaux tués d'un
Corps de Cavalerie ,que le General
Hauben avoit placé ſur la hauteur de
Semlim.
Le 6 , l'Ordre fut donné , que le
Vaifleau de Guerre S. Eugene , qui
étoit à Petrivaradin , vint joindre
promptement les deuxautresVaiſſeaux;
afin de tenir en reſpect les Bâtimens
Ennemis. Pour plus grande fûreté , on
plaça quelques pièces de Canon fur
une Redoute que l'on a élevée fur
le bord du Danube , en deça de la
D'AOUST.
59
Moſquée, prés de Semlim.
Le 7 , il arriva de Segédin par le
Donavvitz & le Temes , 50 ou 60 Barques
chargées de Canons , Mortiers ,
Boulets , Bombes , & Poudres. On fut
occupé le même jour , à débarquer
toutes ces Munitions deſtinées pour
le Siége. Les Princes & les Généraux
de l'Armée , ont fournis leurs Chevaux
&Chariots de Bagage,pour tranfporter
plus promptement au Camp,
des Faſcines , Paliſfades & Gabions , à
quoi l'on travaille continuellement
dans la Forêt , à une lieuë du Camp ,
ſous l'efcorte d'un Corps de Cavalerie
& d'Infanterie.
Le 8 , on a reçû avis que la Tête
des Troupes de l'Armée Ottomane ,
étoit arrivée à Niſſa avec le Grand
Vizir , & qu'il paroiſſoit que les Turcs
avoient deffein de faire une irruption
enTranſilvanie par la Vvalachie, avec
un gros Corps de Tartares & quelques
autres Renforts. Le Général
Steinville Commandant General de la
Principauté , informé de ces mouvemens,
eſt allé les attendre juſques ſur
la Frontiere , avec les Troupes de fon
Commandement renforcées des deux
60 'LE MERCURE
Regimens de Dragons , de Hauben &
de S. Amour, qui feront ſuivis de plufieurs
autres Corps que l'on tire de la
BaffeHongrie.
Trois Déſerteurs de la Place nous
rapportérent avant-hier , que l'Artillerie
retirée dans Bellegrade, étoit ſi nombreuſe
, que toutes les Ruës & les
Places en étoient embarraflées. LesRebeles
de Capagie demandent aux
Turcs un ſecours de sooo hommes,
pour ſe mettre en Campagne , conjoinrement
avec eux ; de maniére
que l'on ne ſçait pas encore fi ce ſera
à cette Diverſion , ou à une Bataille
que l'Ernemi ſe réſoudra. Le 23 du
paflé, nous fimes un Fourage genéral
, & lesInfideles nous enlevérent,
beaucoup de Chevaux &de Chariots,
tuérent & firent Prifonniers fun nombre
confiderable de nos gens. Nous
occupons les Avenues de la Place de
fi prés , que les Tures tirent fur nous
à coups de fuſil ; Ils travaillent jour
& nuit à un grand retranchement :
L'on parle toujours différemment de
la force de la Garrison ; les Uns la
diſent de 20000 hommes , d'Autres
dez0000; cependant il paroît beaucoup
de
D'AOUST. 61
de conſternation dans les Ennemis ,
qui nous ont laifles prendre tous les
Poſtes d'alentour de la Ville , & conftruire
des Ponts , fans aucune oppofition.
Le 9. le Prince Maximilien de Hefſe-
Caſſel Général de Bataille , joignit
avec ſon Regiment d'Infanterie
de trois mille hommes , le General
Hauben près de Semlim , où l'on commença
de travailler à une ligne de Circonvallation
& àdes Retranchemens ,
de même qu'à former la communication,
par lemoyen des Ponts que l'on a
conſtruits fur pluſieurs Marais.
Le 10. on joignit les travaux de la
Ville, parune nouvelle ligne de la file
poſterieure de nôtre Aîle droite , jufqu'à
la Redoute élevée près de la Savede
ce côté- cy. Le même jour , le
Prince Eugene ayant formé le deſſein
de faire attaquer le Fort des Ennemis ,
dans l'Ile de Donavvitz , chargeade
cette exécution le Comte de Mercy
lui ayantdonné à cet effet, quatre Bataillons
, dix Compagnies de Grenadiers
, deux mille quarre cent Chevaux
&quelques pieces de Canon. Ce Geveral
avoitdéja paflé la Riviere avec
Aoust 1717. F
62 LE MERCURE
fes Troupes & étoit fur le point de
faire donner l'Affaut , lorſqu'il fût
frapé d'un coup de Sang : Il tomba de
cheval , privé de l'Oüie & de la Vûë .
Cet accident fut cauſe que l'on remit
cette Expedition à un autre tems : On
ſe contenta ſeulement de prendre pofte
le long du Marais , afin de refferrer
plus étroitement les Infideles.
Un Parti de nos Huſlars en ayant
rencontréUn des Ennemis , l'a battu &
fait quelques Prifonniers , parmi leſquels
ſe trouvent deux Agas : Comme
ils ont été enlevez auprés de Sémendria
, on les a interrogé fur le nombre
& la marche de leur grande Armée.
Ils ont confirmé qu'elle étoit compofée
de 250000.hommes en Corps & qu'elle
devoit décamper inceſſamment deNifla
pour nous venir attaquer; ſans comprer
plus de cinquante millel Tartares qui
menacent la Tranfilvanie ;outre vingt
à vingt - cinq mille hommes de Troupes
ramallées , tant Allemands , Cofaques
, que Turcs & Hongrois , commandez
par les Chefs desRebelles, Efthérazi
& Bérézini : Il y a encore differens
Corps feparez à Sémendria,Orfova&
le long du Danube ; de forne
D'AOUST. 63
que ſelon la fupputation que l'on ena
faite , le Total monteroit à près de trois
Scent mille hommes d'Infanterie, & environ
cent mille Chevaux.
Le 11. le Prince Eugene fut informé
par un Exprès , que le Vaïvode de Valachie
étoit allé au devant du Seraskier
qui est a la Tête des Tartares. On est
incertain s'il tentera de pénétrer en
Tranfilvanie , ou s'il viendra ſecourir
Belgrade ; il n'y a que l'Invaſion des
Tartares que nous appréhendions en
Tranfilvanie, à cauſe de leur grand
nombre & des intelligences que les
Comtes d'Esterhazi & Bérénizi peuvent
avoir dans cette Principauté. Les
mêmes avis portent que le Prince de
Moldavie faiſoit couper Bras& Jambes
à tous ſes Sujets qui s'étoient déclarés
pour l'Empereur & abandonnoit
leurs biens au pillage. Le
Prince Eugene ayant envoyé un Exprès
au Major Herlevalle qui commande
en Tranſfilvanie , pour faire
prendre les Armes à tous ceux qui
étoient en étatde les porter ; ce Major
luia fait réponſe,que tous lesprincipaux
Paffages étoient si bien fortifiés , qu'il
étoit impoffible aux Ennemis de les
:
Fij
64 LE MERCURE
:
forcer , fans de la groſſe Artillerie.
Le 12 , le Prince Eugene &d'autres
Officiers de Distinction , rendirent vifire
au Comte de Mercy qui ſe porte
beaucoup mieux , ayant commencé à
récouvrer la Vûë & l'Oiiie : On appréhende
que cet accident ne le mette
hors d'état de fervir cette Campagne.
On a élévé pluſieurs Redoutes & autres
Ouvrages , dans les Iſles & fur le
bord du Danube , pour refferter la
Cavalerie qui est dans Belgrade ,
l'empêcher de venir fourager aux
Environs & en même tems tenir en
reſpect leurs Saïques .
On a appris que le Baronde Pétraſch
General de Bataille , s'éroit mis en
marche avec fes Milices , pour tâcher
de s'emparer de Saback, Poſte imporsantà
cauſede ſa fituation.
Le 13 , fur les fix heures du ſoir ,
il s'éléva aux Environs de Belgrade ,
un Orage fi violent accompagné
d'Eclairs , de Tonnerre & de Gréle ,
avec un Ouragant ſi impétueux , que
nos deux Ponts de Bateaux fur le Danube&
fur la Save, furent fort endommagés
; la moitié du Pont du Danube
ayant été ſéparée , & une partie de
D'AOUST
65
decelui de la Save ſubmergée;de forte
qu'en moins d'une demie heure , il y ût
plus de 90 Bâtimens emportés , outre
deux Barques chargées de Poudre &
de to Mortiers qui coulérent à fond :
Il y en ût auſſi pluſieurs autres chargées
de Vivres , de Munitions &
d'Inſtrumens à remuer la Terre , qui
arent le même fort. Il enleva quantité
de Proviſions qui étoient au bord du
Danube , & y renverſa douze Chariots
de Proviſions appartenans à des Vivandiers.
Une demie Galére Turque des Ennemis,
percée pour huit Canons, s'étant
détachée de ſon Ancre , vint donner
dans les Vaiſſeaux de l'Empereur. La
magnificence des Turbans &des Habits
à la Turque , fait juger qu'elle
étoit montée par quelques Perſonnes
deDiftinction ,dont on ne ſçait pas le
fort. On y a trouvé 2queues deCheval,
avec une Lifte éxacte de tout ce qu'il
y a dans les Magaſins de Belgrade.
La Garnifon Ottomane ayant voulu
profiter de tout ce défordre,fir tranſporter
fur des Bateaux 1000 Chevaux
avec autant de Fant.ffins , vers Semlium
; L'Infanterie ſe rabatit fur la Re
Гид
1
1
65 LE MERCURE
doute qui eſt la Tête de nôtre Pont de
Ja Save, & l'attaqua d'abord avec furie
. PluſieursTures étoient déja montés
fur le Parapet & y avoient arboré un
Drapeau ; mais un Capitaine deHeffe-
Caffel qui y commandoit avec 64 Heffiens
,ſe deffendit avec tant de valeur ,
la Bayonette au bout du Fufil , fans tirer
un ſeul coup , qu'il donna le tems
au General de Bataille Odvier , d'arriver
à ſon ſecours avec les deux Compagnies
de Grenadiers de Heiſter &de
Palfi , qui le dégagea &força l'Ennemi
deſe retirer avec perte.D'un autre côté,
leur Cavalerie s'étant jettée ſur nos
Fourageurs qui n'avoient pû repaſſer
la Save, à cauſe de l'accident du Pont ,
les mena d'abord affez rudement &
entuaune cinquantaine;mais leGeneral
Elz étant tombé àproposavec ſonDétachement
fur l'Ennem , le repouſſa ,
aprés lui avoir mishors de Combat 60
hommes. Nous avons perdu dans ces
deux Actions 20 Fantaſſins & envi-
Ton 40 Cavaliers. Les Tures en ſe retirant
dans la Place, y ont conduit plufheurs
Chevaux pris fur nos Fourageurs.
:
Le 14. le Pontde la Save étoit pref-
G
D'AOUST. 67
qu'entièrement réparé ; mais celui du
Danube ne l'étoit pas encore le 16.
Les Fourages ſont toujours trés
sares ; on eſt contraint de les aller
chercher fort loin , au-delà de la Save
&du Danube ;& il y a bien à craindre
que l'approchedesTurcs n'en augmen
te la rareté. La Garniſon de Belgrade
continue ſes Retranchemens extérieurs.
L'Ingénieur Allemand qui s'eſt
jettédans la Place , donne de bons avis
auxAffiégez
Le Prince Eugene eſt réfolu de ne
point s'engager à faire l'ouverture de
laTranchée , qu'il n'ait tout le nécef
faire en abondance dans ſon Camp ,
& qu'il n'ait reconnu le deſſein de
la grande Armée des Ennemis.
Le 15. le Prince Eugene a écrit à
l'Empereur , pour juſtifier M. Defalleurs
far les Faux bruits qui ont courus
, qu'il donnoit des avis fécrets aux
Mécontens. Ce Prince a fait en même
tems l'Eloge de tous les François qui
fervent à l'Armée :On différe toujours
le Siege , pour ne point s'embarquer
mal à propos; on veut être auparavant
certain des deſſeins du G. Vizir. On
a appris par des Priſonniers qu'il étoit
:
68 LE MERCURE
avec ſon Armèe ſur la Morava.
Un Boulet de Canon tiré d'une
Batterie des Ennemis, a coupé un Cordon
de la Tente de Mgr le Comte de
Charolois , où ce Prince étoit.
Le 16 , l'Infanterie Bávaroiſe , avec
la Garde à Cheval, arriva au Camp de
Semlim.
Le Prince Eugene ayant defleinde
conſtruire une Redoute de l'autre côté
delaSave, au confluant de cetteRiviere,
&d'y élever une batterie , afin de foudroyer
la baſſe Ville , chargea de cette
expedition M. le Comte de Mareilli
Général Major , lui donnant fous fes
ordres trois Bataillons , fix Compagnies
des Grenadiers & 300. Chevaux,
qui devoient foûtenir les Pioniers employés
à cet ouvrage. On commença
ce travail à l'entrée de la nuit &laGarniſon
de Belgrade ne s'en étant appercuë
qu'à deux heures aprés minuit,
fit alorsun feu trés vif, tant du Canon
des Saïques & de la Place , que de
la Mouſqueterie ;& tira beaucoup de
Boulets rouges pour découvrirnosTravaux;
mais tour ce fracas ne dérangea
rien.
Letz, à ſept heures du matin , 2000
-
D'AOUST.. 69
Janiſſaires étant ſortis,à la faveur d'un
feû continuel du Canon de la Forterereſſe
& de leurs Vaiſſeaux , débarquérent
au bord du Danube derriere
nos Travaux ; le Comte de Marcilli
s'avança pour les charger, n'étant ſuivi
que du Bataillon de Palfi & de 600
Grenadiers. Les Imperiaux,aprés avoir
fait leur décharge,jetterent leurs armes
&abandonnérent M. de Marcilly qui
fut tué avec le peude braves Gens qui
étoient reſtés avec lui ; une partie du
Bataillon dePalfi y perit entierement:
Le Colonel Heiſter qui avoit refuſé
d'oppoſer aux Ennemis des chevaux
de friſe , lorſqu'ils étoient à portée , fut
emporté d'un coup de Canon; & les
deux mille Hommes qu'il avoit avec
lui , coururent rifque, de même que les
Travailleurs ,d'avoir le même ſort; file
Prince Eugene n'ût fait avancer à propos
le Baron deMiglio avec 250. Cuiraffiers,
qui chargea avec tant de valeur
les Ennemis , qu'il les repouſſa &les
obligea à s'embarquer avec tant de précipitation
,qu'il y en ût ungrand nombrede
tués &de noyés. Aprés une Action
auſſi chaude,nôtreInfanterie réprit
fon poſte&recommença à travailler ,
70. LE MERCURE
#
étant couvertepar de nouvelles troupes
qu'on détacha. On compte 1000. hommes
de perte du côté des Imperiaux ,
avec 30. Officiers , dont il y à6. Capitaines
, un Lieutenant Colonel , & un
Sergent Major: Les Turcs n'ont pas été
moins maltraittés ; Ibrahim Bacha
de Romelie qui les commandoir , y
ayant perdu la vie.Un ſous- Lieutenant
du Regiment de Virmond avec 9.Grenadiers
, a tué 20. Janniſſaires , & leur
a pris un Drapeau , lequel,aprés avoir
été preſenté au Prince Eugene , fut
planté devant ſa Tente.
Le 18 , on fut informé que les Turcs
avoient jetté quatre Pons fur la Mo
rava , & que leur Armée groſſiſſoit tous
les jours conſidérablement .
Le 19 , on acheva de réparer le Pont
fur le Danube : 10 Galeres & 40 , tant
Saïques que Bâtimens Ennemis , s'avancérent
près de l'Avant-garde de
nos Vaiſſeaux de Guerre , à l'embou
chure du Témes , où elles jettérent
P'Anere.
Le 20 , cette petite Flotte ſe retira
& décendit plusbas fur leDanube jufqu'à
Semendria.
Le 21 , on apprit que tous les HabiD'AOUST
71
tans de la Boſnie , en état de porter
les armes , avoient û ordre de ſe rendre
à la grande ArméeOttomane,fous
peine du Harach. *
On perfectionna le ſecond Pont de
Barques fur la Save,commencé depuis
quelques jours ; & on pouffa avec ſuccésle
travail de l'autre côté de cette
Riviere ; afin de nous mieux couvrir&
d'achever les Rédoutes , les Batteries
& les Lignes de communication.
Le 22 ,on éleva ſur les Batteries 26
Canons de 24 liv. de bales & 20 Mortiers
, pour canoper & bombarder la
baffe-Ville. Onrecut avis certain que
l'Ennemi avoit paſſe la Morava fur
quatre Ponts & qu'il s'étoit avancé
vers Haffan-Baffa-Palanka .
Le 23 , à deux heures avant le jour ,
on commença àcanoner & à bombarder
en même tems la Fortereffe , & la
Ville d'Eau ; ce qui a continué pendant
tout le jour avec tant de ſuccès , que
nos Batteries en ont renverſé deux
des Turcs rafé tout le cordon dır
Mur & démonté leurs Canons qui
* Tribut par téte que les Chrêtiensen
Turquie , doivent payer annuellement,
fous peine de prijon.
72 LE MERCURE
font dans le flanc: L'Ennemi a été obligé
deles rétirer des Ouvrages. L'on
ne diſcontinuëra pas le feu , que l'on
n'ait ruiné entierement toutes les deffences
qui font en vuë du côté de la
Save , & que l'on n'ait reſſerré ſon
armement naval.
Les Affiegés n'avoient jamais pû
ſeperfuader qu'on pîût les attaquer par
la Riviere ; s'étant attendu qu'on l'auroit
fait du côté de la Montagne , où
ils ont pratiqué beaucoup de Mines.
Nos Bombes ont fait un ſi terrible effet
, qu'elles ont reduit la plus grande
partie de la Ville en cendre.
Comme l'Iſle fortifiée du Danube ,
derriere laquelle les Barques armées.
des Turcs font à couvert , nous incommode
beaucoup ; on diſpoſe une
double Batterie particuliere pour la
canoner & la bombarder. On fera
enfuite les diſpoſitions pour l'ouverture
de la Tranchée de ce côté-ci.
Sur l'avis que l'Armée Ottomane
arriva le 21 à Haffan-Baſſa - Palanka à
fix lieües d'ici , ſur le chemin de Semendria
, on a placé 160 piéces de Canon
fur nos Retranchemens qui reffemblent
à des Fortifications. Nous
avons
DAOUST.
73
avons ungrand amas de fourages dans
notre Camp.
On vient d'apprendre que l'Armée
des Infidéles étoit enfin arrivée à Kolov
prés Sémendria , reſoluë d'en venir
à une Action déciſive . Leur projet
eſt , à ce que l'on prétend , d'attaquer
en même tems le front des Retranchemens&
une tête de Pont , tandis que la
Garniſon attaquera l'autre. M. le Prince
Eugene a envoyé à l'Empereur uneLifte
qu'on a trouvée dans la poche d'un Aga
Turc qui a été fait Prifonnier , par la.
quelle on voir le détail des Troupes Ennemies
qui menteà 337000 hommes.
M. le Prince Eugene vient d'être
nouvellement informé , que le Comte
de Steinville a bien de la peine à contenir
les Tranſilvainsdans l'obéiffance ,
& ſurtout les Montagnards qui font
fort inclinez à la rébellion , y étant
follicitez fortement par les Comtes
Eſthérazi , Bérézini , Fortgatick &
Czaki , qui font actuellement dans
P'Armée Ottomane & qui leurs promettent
dans peu de les venir joindre
avec foooo honmes .
Fermer
2
p. 134-147
COMÉDIE ITALIENNE.
Début :
LE Lundi 4 de ce mois on a donné la première représentation des Fêtes de la [...]
Mots clefs :
Abbé, Paix, Femme, Bourgeoise, Scène, Mari, Grenadier
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE ITALIENNE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Lundi 4 de ce mois on a donné la
première repréſentation des Fêtes de la
Paix , Divertiffement nouveau en un
acte , paroles de M. FAVART , mufique
de M. PHILIDOR. A cette première
repréſentation , la Piéce parut un peu
trop chargée de chants & de danfes ;
on en a fupprimé quelques parties &
changé quelque chofe dans la diftribuJUILLET.
1763. 135
tion , ce qui en a développé davantage
l'agrément , & lùi a procuré un fuccès
qui continue de fe foutenir. Nous allons
donner une Analyfe fommaire de ce
Divertiffement , dans laquelle il convient
de prévenir , que perdra beaucoup
un Ouvrage arrangé pour recevoir de
nouvelles grâces par celles du chant &
des danfes.
ANALYE des Fêtes de LA PAIX ,
DIVERTISSEMENT NOUVEAU.
PERSONNAGES.
UN HERAULT D'ARMES ,
DEUX SUISSES chantans.
COLAS , petit Berger ,
BABET petite Bergère ,
UN FAUX ABBÉ ,
UNE BOURGEOISE ,
UN GRENADIER , Mari
de la Bourgeoife ,
UN MAITRE de Penfion ,
UNE BOUQUETIERE ,
UN JARDINIER ,
GOMBAULT vieux Soldat
retiré au Village
MACÉ . femme de Gombault ,
L'OFFICIER , fils de Gombault
ACTEURS.
M. Cailleau.
Mlle Riviere.
Mlle la Ruette.
M. Clairval.
Mile Bognioli.
M. la Ruette.
M. Rochart.
Mlle Favart.
M. Chanville.
M. Cailleau.
Mlle Favart.
M. Lobreau.
Mlle Louifon Thomaffin.
UN CARILLONNEUR ,
& de Macé ,
La petite- fille de Gombault
& Macé
La femme du Carillonneur ,
UN ARTIFICIER ,
M. la Ruette.
Mlle Defglands.
M. Cailleau
CH UR de gens de tous états.
136 MERCURE DE FRANCE.
EE Théâtre représente une grande place.
environnée de Portiques ; des Trophées
font fufpendus entre les Colonnes , &
fur des Gradins de pierre difpofés en
Amphithéâtre, comme dans un Cirque ,
on voit des Statues repréſentàns les
Grands Hommes qui ont illuftré la
France dans tous les genres . Au milieu
de cette Place eft repréfentée la Figure
Equeftre du Roi avecfon Pied- d'Eftal
& les Ornemens qui l'accompagnent,
telle qu'on la voit dans la Place de
Louis XV..
A l'ouverture de la Scène , des Suiffes très-bien
caractérisés par les tailles & par les habits , paroiffent
s'opposer au tumulte du Peuple qui veur
approcher ; ce qui forme un Choeur bruyant dans
lequel les gens du Peuple diſent en chantant que
la Fête eft pour eux ; qu'ils ont droit d'approcher;
& les Suilles répétent la défenſe d'approcher.
Ce Choeur eft interrompu par la marche des
Héraults d'Armes , vêtus en habits de cérémonie,
tels qu'on les a vus à la Publication de la
Paix. Ils approchent au fon des Timballes
Fifres & Trompettes. Le Chef de ces Héraults
vient annoncer la Paix par une Ariette dans laquelle
il impofe filence à ces Inftrumens guerriers
qui ne doivent plus épouvanter la terre , &
continue en chantant.
»Jouiffez tous d'un fort tranquille ;
Ma voix vous annonce la Paix ;
JUILLET. 1763. 137
» La Paix régne dans cet afyle ;
D'un Roi qui vous la donne , honorez les bien
>> faits.
Le tumulte entre le Peuple & les Suiffes , recom
mence. Le Chef des Hérauts-d'Armes ordonne de
laiffer paffer tous ceux qui veulent approcher
de la Satue du Roi , & continue de chanter
» Dans ce jour où tout profpère ,
» Il n'eft point d'Etats différens
» Laiſſez entrer Petits & Grands ;
» Laiffez les coeurs fe fatisfaire ;.
» Doit-on empêcher des Enfans
>> De venir voir leur Père ?
}
Des Jardiniers & des Bouquetières arrivent ,
en danfant & en chantant. Les Jardiniers plantent
des Oliviers autour de la Statue du Roi
qu'ils environnent de guirlandes de fleurs. Les
danfes des uns & des autres font interrompues
par des Chanfons en couplets , dont nous ne
rapportons que les premiers de chacune..
Premier Couplet de la Chanfon des Bou
QUETIÉRES.
» Offrons tous nos Bouquets
» C'eſt l'Amour qui les a faits ,
» De même que nos offrandes 34
> Nos coeurs font épanouis.
» Pour notre bon Roi LOUIS
» L'Amour en fait des guirlandes
Offrons , &c..
138 MERCURE DE FRANCE.
Premier couplet des JARDINIERS.
>>Jarnigué
J'avons le coeur gai ,
» Ce mois eft pour nous le mois de Mai.
Ne faites point ici les fières ,
» Nous voulons y être les premiers ;
» Sans nous autres bons Jardiniers ,
>> On n'auroit point de Bouquetières.
Les Jardiniers & les Bouquetières retirés , la
petite Bergère Babet vient attendre Colas , petit
Berger du même âge , qui lui a donné parole.
Ce qu'elle fait entendre dans une espèce de
Romance qu'elle chante , dont le fujet eft l'inclination
qu'elle fe fent à livrer fon coeur , &
la peine qu'elle aura de s'en défendre dans un
jour où chacun fe livre au fentiment. Colas a
pris un nid d'oifeau au Bois de Boulogne , il
les apporte dans fa chemife . Cette fcène trèsdélicate
& très-naïve , prête beaucoup à unjeu
très-agréable , par lequel Colas l'engage à prendre
elle-même ces petits oifeaux dans fa chemife
, fans lui dire ce que c'eft : après bien des
craintes & des difficultés , lorfque Babet a enfin
découvert elle - même les oifeaux que cachoit
fon Berger , elle eſt touchée de leur fort & de celui
de leur Mère ; elle veut leur donner la volée ,
ce qui amène une Ariette très-agréable & trèsbien
chantée , qui commence par ces mots.
Volez, volex , petits oifeaux , &c. Cette fcène eft
fuivie d'une autre dans le genre Comique qui
produit un effet fort amufant , entre une Bourgeoife
& un jeune Homme habillé en Abbé ,
avec un furtout de campagne.
JUILLET. 1763. 139
La scène commence par un Duo , dans lequel
la Bourgeoife marque fes fcrupules & fa délicateffe
fur la propofition que lui fait l'Abbé de
lui donner le bras ; & celui - ci s'efforce de lui
perfuader la ridiculité de fes craintes . La Bourgeoife
appréhende qu'on ne croye que l'Abbé
eft amoureux d'elle , d'où celui- ci en prend occafion
de lui déclarer fes feux ...... cédez ( dit
l'Abbé ) cédez à mes voeux ; à quoi la Bourgeoife ,
d'un ton de prude , replique ....... Monfieur ,
» Je n'ai jamais cédé , je fuis honête femme.
Mais l'Abbé déclare qu'il eft Homme à l'époufer:
la Bourgeoife marque fon étonnement :
L'Abbé en expliquant fon prétendu Etat , dit :
» Je fuis libre , j'ai du bien ;
Cet habit- là , Madame , & rien ,
» C'eſt à- peu-près la même chofe :
On le prend pour tromper les yeux ;
Plus d'un ainfi que moi , par ce dehors impofe ,
Sans engagement férieux.
Vous
LA BOURGEOISE.
n'en avez aucuns ?
L'ABBÉ.
>> Aucun ; s'il faut vous dire
Je me confie à vous , à peine fçai-je lire ;
J'ai pris cet attirail par prudence , par goût ;
» Enfin , comme un paffe -partour ,
» Car on en tire un fort grand avantage ;
» C'eft moins pour moi , Madame , un Etat
» qu'un maintien ;
140 MERCURE DE FRANCE .
» Heureux qui fçait en faire ufage ;
Par -là je tiens à tout en ne tenant à rien.-
» On nous reçoit fans conféquence;
» Infenfiblement on s'avance.
→On nous goûte en faveur de la frivolité
» C'eſt en elle aujourd'hui que mon état conſiſtez-
» Avec quatre doigts de Baptifte
Nous acquérons le droit de l'inutilité ;
Et pouvon sêtre oififs en toute liberté.
LA BOURGEOISE.
Mais tous ces oififs- là demandent de l'ouvrage,
L'ABBÉ
» Notre régne n'eft pas tombé ,
Nous nous infinuons toujours dans le ménage
» Chaque maifon a fon Abbé .
Ily donne le ton , y joue un perfonnage ,
Pour les Valets il eft Monfieur l'Abbé ,
» Pour le Mari , Mon cher Abbé
Pour la Femme , l'Abbé..
LA BOURGEOISE.
Vous connoiſſez l'ufage
» C'est le fecrets de parvenir .
&c. &c.
Lorfque la Bourgeoife , fenfible aux propofi
Nons de l'Abbé , regrette de n'être pas affurée
du fort de fon mari , qu'elle croit mort ; ce
mari qui eſt un Grenadier , vient & la ſurprendi
P
JUILLET. 1763. 141
avec l'Abbé. La Bourgeoile eft prête de s'évanouir
de frayeur & de chagrin , le bon Grenadier
prend cela pour un effet de la tendreffe
de la femme. Elle fe plaint de toutes les inquiétudes
qu'il lui a caufées ; il dit n'être arrivé que
de la veille ; elle lui reproche fon peu d'empreſſement
, & le querelle de ce qu'il eft déjà
yvre ; il en canvient , mais c'eſt , dit-il , par
Sentiment qu'il s'eft grife ; il a bu avec les Camarades
à la fanté de tous les Peuples de la Terre ,
qui font nos bons amis , puifque la Paix eft générale.
L'Abbé veut appuyer les reproches de la
Femme. Le Mari demande quel eft cet original
? La Femme répond que c'est un de fes amis.
Après quelques plaifanteries , le Mari qui prend
la chofe plus férieufement , contraint l'Abbé de
quitter la partie. En fe retirant il déclare au
Grenadier , avec un air de menace , qu'il fera
tout auffi Militaire que lui quand il voudra ; ce
qui fait entendre à celui-ci , que ce n'est qu'un
Homme ordinaire déguifé en Abbé.
» Commment diable !
( dit le Grenadier. ) Il prend un habit reſpectable ;
Pour être un mauvais Sujet , un mauvais
» citoyen , לכ
» Etre à charge au Public , en un mot , bon
» à rien.
La femme dit que c'est précisément cet habit
qui l'a trompée ; qu'elle a pris cet homme pour
un de ces beaux efprits diftingués qui le por
tent , & qui méritent l'eftime de tous les honnêtes
gens. Le mari lui pardonne & finit certe
fcène par une Ariette , qui peint très – bien la
142 MERCURE DE FRANCE .
façon de s'énoncer d'un homme dont la tête
& les organes font embarraffés par les fumées
du vin. Ce que l'Acteur éxécute très - plaifamment
dans fon chant. Le refrain du Rondeau de
cettte Ariette eſt ainfi.
» Il faut que la paix foit bien grande ,
» Elle régne entre les époux.
Cette Scène eft fuivie d'un Ballet , après le
quel un Précepteur vient au milieu de fes écoliers
à qui il montre la Statue du Roi , en diſant ,
O ! Pueri , Pueri venite .
Levez les yeux , & plaudite.
Qu'à jamais dans votre mémoire ,
» Plus encor dans vos coeurs foient imprimés
> les traits
» D'un Roi qui vous donne la paix . ·
» La vaſte ambition , l'orgueil de la victoire
« Ne rendent point un Monarque plus grands
Un Prince pacifique efface un Conquérant.
» Le temple de la Paix eft celui de la ' Gloire,.
» Voyez encor ces hommes revérés &c.
Le Précepteur leur montre les figures des hom
mes illuftres qui rempliffent les gradins du portique
; il leur en nomme quelques - uns dans chaque
genre.
Tout un Village eft arrivé à Paris pour 'voir
la Statue du Roi & les fêtes publiques . Au
nombre des habitans de ce village , eft un vicillard
avec fa femme ils chantent en duo le bon
JUILLET. 1763. 143
•
temps dont on va jouir. Ses compatriotes le
prient de les mener voir le Roi en perfonne ,
pour admirer de près celui qui fait leur bonheur.
Gombault ( ainfi fe nomme ce vieillard )
eſt un ancien Militaire , il a été ſoldat juſqu'à
ce que le poids des années l'ait contraint à fe
retirer. Il raconte & détaille les dangers qu'a
partagés le Monarque avec fes foldats , que fes
regards encourageoient dans les horreurs de la
guerre. Sa petite fille ( Louifon) lui demande ce
que c'eſt que la guerre. Il en expofe tous les
malheurs par la comparaifon d'un horrible ouragan
, qui quelques années auparavant avoit
ravagé tout le canton. Ce qui fait le fujet d'une
très-belle Ariette où le Muficien a fuivi avec
une admirable énergie , l'image que préfentent
les paroles. Le vieillard bénit avec tous les habitans
la bonté du Roi , qui avoit épargné à toutes
les Provinces les calamités que produit ce
fléau , en les laiffant cultiver la terre dans le
fein du repos. Les épanchemens de coeur de
ces bonnes gens , font interrompus par le bruit
d'un Tambour : c'eft François fils de Gombault
qui s'étoit mis dans le fervice quand fon Père s'en
elt retiré. Il a fervi , en franc Soldat , avec tant
de valeur &de fa geffe qu'il a mérité le grade d'Officier
& la croix , faveur du Prince qui achève ce
que l'honneur a commencé. L'Officier fe propofe
de faire fervir la penfion dont il eft gratifié à
procurer à fa familleune vie plus commode , &
fe difpofe lui-même à les aider dans les foins de
la culture des terres tant que la Paix lui en laiffera
le loifir. En s'adreſſant à des Grenadiers qui furviennent
& le reconnoiffent pour un de leurs anciene
camarades , l'Officier dit :
Prenez part à mon allégreffe ,
$44 MERCURE DE FRANCE
Amis , je fuis le fils de ces bons Payfans3
» Que je les vois avec tendreffe !
» Je ne dois qu'à leurs fentimens
Mes premiers degrés de Nobleſſe.
Il prefente fa famille aux Grenadiers qui pren
nent dans leurs bras la petite Louifon , la fille ,
& l'élévent pour lui faire voir de plus près
comme elle le fouhaite , la Statue du bon Roi.
La Fête villageoife recommence avec les inftrumens
champêtres. Les Grenadiers s'y joignent
& chantent des couplets galamment grivois.
Succeffivement la Place fe remplit d'une multitude
de gens de tout âge & de tous Etats.
La Fête devient générale & finit par un Ballet
quipeint le tumulte de la joie ; au milieu duquel
un Carillonneur , fa Femme & un Artificier
chantent des morceaux qui caractériſent leurs
fonctions.
REMARQUES.
Nous avons répété plufieurs fois des
réfléxions fur l'efpéce de mode qui s'eſt
introduite depuis quelque temps , de
mêler le chant avec le fimple récit de
la Comédie. Nous croyons avoir , dans
l'événement de la première repréfentation
des Fêtes de la Paix , une preuve
du préjudice que cela fait aux Ouvrages
dramatiques , furtout lorfque le
chant vient interrompre le dialecte naturel
de la Comédie. La Piéce commençoit
JUILLET. 1763. 145
çoit après les Ariettes du Hérault d'armes
& les choeurs de la multitude , qui
ne font que des annonces , par un
dialogue prèfqu'entiérement récité.
On dut s'appercevoir de l'impreffion
fâcheufe que fit la fuite des chants
qui fuccédoient à cette Scène. Ces
chants étoient néanmoins agréables ,
la plus part a reçu depuis des applaudiffemens
, & quelques- uns même
l'admiration qu'ils méritoient. La caufe
de cet effet eft donc dans l'efpéce d'habitude
que l'efprit avoit contracté par
ce commencement de Comédie , & la
peine d'en être diftrait par un autre genre.
On n'a fait que tranfpofer cette
Scène , on l'a placée après d'autres où
le chant domine , où le plaifir des oreilles
a eu pour ainfi dire le temps de prendre
toutfon empire fur l'imagination de
l'Auditeur. De là , tout l'Ouvrage a
paru changer de face , & depuis ce changement
, les applaudiffemens les plus
continuels & les plus univerfels ont vengé
le Poëte & le Muficien de la mépriſe
des premiers jugemens .
M. FAVART n'auroit rien perdu de
la gloire fi juftement acquife par tous fes
autres Ouvrages, quand même dans le moment
qu'applaudi avec tranſport , fuivi
II. Vol
G
146 MERCURE DE FRANCE .
avec une affluence perpétuelle au Théâtre
François dans l'Anglois à Bordeaux , il
n'auroit pas eu l'honneur , très- difficile ,
de réuffir à un autre Théâtre fur le même
fujet. Le fuccès a juftifié le courage,
on pourroit peut- être dire la témérité
de l'avoir entrepris . On reconnoît dans
la Scène de la Bourgeoife & de l'Abbé
ce tour fin & délicat d'une fatyre légère
& pittorefque des moeurs , qui convient
fi bien à Thalie , & dont l'Auteur a fait
un fi heureux emploi dans l'Anglois à
Bordeaux . On retrouve dans la Scène
de Gombault ce fentiment éclairé par
la Philofophie , cette tendreffe d'une
belle âme , première fource de toutes
les vertus & furtout des vertus patrio-
/ tiques. Dans les Couplets & dans toutes
les parties de ce même Divertiffement ,
on apperçoit fouvent les traits des mê
mes grâces qui ont orné tant d'Ouvrages
lyriques de cet Auteur. Nous devons
rendre témoignage en même temps , de
la juftice que le Public rend journellement
à plufieurs morceaux diftingués de
M. PHILIDOR dans cette Piéce; plufieurs
font marqués au coin du génie & de la
grande intelligence dans la Science harmonique.
Nous n'en conclurons pas
moins cependant , en général , que ce
JUILLET. 1763. 147
genre mixte a des vices effentiels , que
peut dérober quelquefois au fentiment
du Vulgaire la féduction d'un certain
luxe de Spectacle : mais qu'au jugement
du bon goût & de la faine critique , il
fera toujours plus perdre que gagner
au Poëte comique qui , comme M. FAVART
, n'auroit pas befoin du fecours
d'un vain fard,pour en impofer fur la réalité
de fes agrémens ; ainfi qu'aux grands
Muficiens qui pourroient fe paffer des interruptions
de la Scène & occuper agréablement
leur Auditeur pendant toure
l'étendue d'un Spectacle confacré à leur
Art , tel que feroit par exemple celui de
l'Opéra.
LE Lundi 4 de ce mois on a donné la
première repréſentation des Fêtes de la
Paix , Divertiffement nouveau en un
acte , paroles de M. FAVART , mufique
de M. PHILIDOR. A cette première
repréſentation , la Piéce parut un peu
trop chargée de chants & de danfes ;
on en a fupprimé quelques parties &
changé quelque chofe dans la diftribuJUILLET.
1763. 135
tion , ce qui en a développé davantage
l'agrément , & lùi a procuré un fuccès
qui continue de fe foutenir. Nous allons
donner une Analyfe fommaire de ce
Divertiffement , dans laquelle il convient
de prévenir , que perdra beaucoup
un Ouvrage arrangé pour recevoir de
nouvelles grâces par celles du chant &
des danfes.
ANALYE des Fêtes de LA PAIX ,
DIVERTISSEMENT NOUVEAU.
PERSONNAGES.
UN HERAULT D'ARMES ,
DEUX SUISSES chantans.
COLAS , petit Berger ,
BABET petite Bergère ,
UN FAUX ABBÉ ,
UNE BOURGEOISE ,
UN GRENADIER , Mari
de la Bourgeoife ,
UN MAITRE de Penfion ,
UNE BOUQUETIERE ,
UN JARDINIER ,
GOMBAULT vieux Soldat
retiré au Village
MACÉ . femme de Gombault ,
L'OFFICIER , fils de Gombault
ACTEURS.
M. Cailleau.
Mlle Riviere.
Mlle la Ruette.
M. Clairval.
Mile Bognioli.
M. la Ruette.
M. Rochart.
Mlle Favart.
M. Chanville.
M. Cailleau.
Mlle Favart.
M. Lobreau.
Mlle Louifon Thomaffin.
UN CARILLONNEUR ,
& de Macé ,
La petite- fille de Gombault
& Macé
La femme du Carillonneur ,
UN ARTIFICIER ,
M. la Ruette.
Mlle Defglands.
M. Cailleau
CH UR de gens de tous états.
136 MERCURE DE FRANCE.
EE Théâtre représente une grande place.
environnée de Portiques ; des Trophées
font fufpendus entre les Colonnes , &
fur des Gradins de pierre difpofés en
Amphithéâtre, comme dans un Cirque ,
on voit des Statues repréſentàns les
Grands Hommes qui ont illuftré la
France dans tous les genres . Au milieu
de cette Place eft repréfentée la Figure
Equeftre du Roi avecfon Pied- d'Eftal
& les Ornemens qui l'accompagnent,
telle qu'on la voit dans la Place de
Louis XV..
A l'ouverture de la Scène , des Suiffes très-bien
caractérisés par les tailles & par les habits , paroiffent
s'opposer au tumulte du Peuple qui veur
approcher ; ce qui forme un Choeur bruyant dans
lequel les gens du Peuple diſent en chantant que
la Fête eft pour eux ; qu'ils ont droit d'approcher;
& les Suilles répétent la défenſe d'approcher.
Ce Choeur eft interrompu par la marche des
Héraults d'Armes , vêtus en habits de cérémonie,
tels qu'on les a vus à la Publication de la
Paix. Ils approchent au fon des Timballes
Fifres & Trompettes. Le Chef de ces Héraults
vient annoncer la Paix par une Ariette dans laquelle
il impofe filence à ces Inftrumens guerriers
qui ne doivent plus épouvanter la terre , &
continue en chantant.
»Jouiffez tous d'un fort tranquille ;
Ma voix vous annonce la Paix ;
JUILLET. 1763. 137
» La Paix régne dans cet afyle ;
D'un Roi qui vous la donne , honorez les bien
>> faits.
Le tumulte entre le Peuple & les Suiffes , recom
mence. Le Chef des Hérauts-d'Armes ordonne de
laiffer paffer tous ceux qui veulent approcher
de la Satue du Roi , & continue de chanter
» Dans ce jour où tout profpère ,
» Il n'eft point d'Etats différens
» Laiſſez entrer Petits & Grands ;
» Laiffez les coeurs fe fatisfaire ;.
» Doit-on empêcher des Enfans
>> De venir voir leur Père ?
}
Des Jardiniers & des Bouquetières arrivent ,
en danfant & en chantant. Les Jardiniers plantent
des Oliviers autour de la Statue du Roi
qu'ils environnent de guirlandes de fleurs. Les
danfes des uns & des autres font interrompues
par des Chanfons en couplets , dont nous ne
rapportons que les premiers de chacune..
Premier Couplet de la Chanfon des Bou
QUETIÉRES.
» Offrons tous nos Bouquets
» C'eſt l'Amour qui les a faits ,
» De même que nos offrandes 34
> Nos coeurs font épanouis.
» Pour notre bon Roi LOUIS
» L'Amour en fait des guirlandes
Offrons , &c..
138 MERCURE DE FRANCE.
Premier couplet des JARDINIERS.
>>Jarnigué
J'avons le coeur gai ,
» Ce mois eft pour nous le mois de Mai.
Ne faites point ici les fières ,
» Nous voulons y être les premiers ;
» Sans nous autres bons Jardiniers ,
>> On n'auroit point de Bouquetières.
Les Jardiniers & les Bouquetières retirés , la
petite Bergère Babet vient attendre Colas , petit
Berger du même âge , qui lui a donné parole.
Ce qu'elle fait entendre dans une espèce de
Romance qu'elle chante , dont le fujet eft l'inclination
qu'elle fe fent à livrer fon coeur , &
la peine qu'elle aura de s'en défendre dans un
jour où chacun fe livre au fentiment. Colas a
pris un nid d'oifeau au Bois de Boulogne , il
les apporte dans fa chemife . Cette fcène trèsdélicate
& très-naïve , prête beaucoup à unjeu
très-agréable , par lequel Colas l'engage à prendre
elle-même ces petits oifeaux dans fa chemife
, fans lui dire ce que c'eft : après bien des
craintes & des difficultés , lorfque Babet a enfin
découvert elle - même les oifeaux que cachoit
fon Berger , elle eſt touchée de leur fort & de celui
de leur Mère ; elle veut leur donner la volée ,
ce qui amène une Ariette très-agréable & trèsbien
chantée , qui commence par ces mots.
Volez, volex , petits oifeaux , &c. Cette fcène eft
fuivie d'une autre dans le genre Comique qui
produit un effet fort amufant , entre une Bourgeoife
& un jeune Homme habillé en Abbé ,
avec un furtout de campagne.
JUILLET. 1763. 139
La scène commence par un Duo , dans lequel
la Bourgeoife marque fes fcrupules & fa délicateffe
fur la propofition que lui fait l'Abbé de
lui donner le bras ; & celui - ci s'efforce de lui
perfuader la ridiculité de fes craintes . La Bourgeoife
appréhende qu'on ne croye que l'Abbé
eft amoureux d'elle , d'où celui- ci en prend occafion
de lui déclarer fes feux ...... cédez ( dit
l'Abbé ) cédez à mes voeux ; à quoi la Bourgeoife ,
d'un ton de prude , replique ....... Monfieur ,
» Je n'ai jamais cédé , je fuis honête femme.
Mais l'Abbé déclare qu'il eft Homme à l'époufer:
la Bourgeoife marque fon étonnement :
L'Abbé en expliquant fon prétendu Etat , dit :
» Je fuis libre , j'ai du bien ;
Cet habit- là , Madame , & rien ,
» C'eſt à- peu-près la même chofe :
On le prend pour tromper les yeux ;
Plus d'un ainfi que moi , par ce dehors impofe ,
Sans engagement férieux.
Vous
LA BOURGEOISE.
n'en avez aucuns ?
L'ABBÉ.
>> Aucun ; s'il faut vous dire
Je me confie à vous , à peine fçai-je lire ;
J'ai pris cet attirail par prudence , par goût ;
» Enfin , comme un paffe -partour ,
» Car on en tire un fort grand avantage ;
» C'eft moins pour moi , Madame , un Etat
» qu'un maintien ;
140 MERCURE DE FRANCE .
» Heureux qui fçait en faire ufage ;
Par -là je tiens à tout en ne tenant à rien.-
» On nous reçoit fans conféquence;
» Infenfiblement on s'avance.
→On nous goûte en faveur de la frivolité
» C'eſt en elle aujourd'hui que mon état conſiſtez-
» Avec quatre doigts de Baptifte
Nous acquérons le droit de l'inutilité ;
Et pouvon sêtre oififs en toute liberté.
LA BOURGEOISE.
Mais tous ces oififs- là demandent de l'ouvrage,
L'ABBÉ
» Notre régne n'eft pas tombé ,
Nous nous infinuons toujours dans le ménage
» Chaque maifon a fon Abbé .
Ily donne le ton , y joue un perfonnage ,
Pour les Valets il eft Monfieur l'Abbé ,
» Pour le Mari , Mon cher Abbé
Pour la Femme , l'Abbé..
LA BOURGEOISE.
Vous connoiſſez l'ufage
» C'est le fecrets de parvenir .
&c. &c.
Lorfque la Bourgeoife , fenfible aux propofi
Nons de l'Abbé , regrette de n'être pas affurée
du fort de fon mari , qu'elle croit mort ; ce
mari qui eſt un Grenadier , vient & la ſurprendi
P
JUILLET. 1763. 141
avec l'Abbé. La Bourgeoile eft prête de s'évanouir
de frayeur & de chagrin , le bon Grenadier
prend cela pour un effet de la tendreffe
de la femme. Elle fe plaint de toutes les inquiétudes
qu'il lui a caufées ; il dit n'être arrivé que
de la veille ; elle lui reproche fon peu d'empreſſement
, & le querelle de ce qu'il eft déjà
yvre ; il en canvient , mais c'eſt , dit-il , par
Sentiment qu'il s'eft grife ; il a bu avec les Camarades
à la fanté de tous les Peuples de la Terre ,
qui font nos bons amis , puifque la Paix eft générale.
L'Abbé veut appuyer les reproches de la
Femme. Le Mari demande quel eft cet original
? La Femme répond que c'est un de fes amis.
Après quelques plaifanteries , le Mari qui prend
la chofe plus férieufement , contraint l'Abbé de
quitter la partie. En fe retirant il déclare au
Grenadier , avec un air de menace , qu'il fera
tout auffi Militaire que lui quand il voudra ; ce
qui fait entendre à celui-ci , que ce n'est qu'un
Homme ordinaire déguifé en Abbé.
» Commment diable !
( dit le Grenadier. ) Il prend un habit reſpectable ;
Pour être un mauvais Sujet , un mauvais
» citoyen , לכ
» Etre à charge au Public , en un mot , bon
» à rien.
La femme dit que c'est précisément cet habit
qui l'a trompée ; qu'elle a pris cet homme pour
un de ces beaux efprits diftingués qui le por
tent , & qui méritent l'eftime de tous les honnêtes
gens. Le mari lui pardonne & finit certe
fcène par une Ariette , qui peint très – bien la
142 MERCURE DE FRANCE .
façon de s'énoncer d'un homme dont la tête
& les organes font embarraffés par les fumées
du vin. Ce que l'Acteur éxécute très - plaifamment
dans fon chant. Le refrain du Rondeau de
cettte Ariette eſt ainfi.
» Il faut que la paix foit bien grande ,
» Elle régne entre les époux.
Cette Scène eft fuivie d'un Ballet , après le
quel un Précepteur vient au milieu de fes écoliers
à qui il montre la Statue du Roi , en diſant ,
O ! Pueri , Pueri venite .
Levez les yeux , & plaudite.
Qu'à jamais dans votre mémoire ,
» Plus encor dans vos coeurs foient imprimés
> les traits
» D'un Roi qui vous donne la paix . ·
» La vaſte ambition , l'orgueil de la victoire
« Ne rendent point un Monarque plus grands
Un Prince pacifique efface un Conquérant.
» Le temple de la Paix eft celui de la ' Gloire,.
» Voyez encor ces hommes revérés &c.
Le Précepteur leur montre les figures des hom
mes illuftres qui rempliffent les gradins du portique
; il leur en nomme quelques - uns dans chaque
genre.
Tout un Village eft arrivé à Paris pour 'voir
la Statue du Roi & les fêtes publiques . Au
nombre des habitans de ce village , eft un vicillard
avec fa femme ils chantent en duo le bon
JUILLET. 1763. 143
•
temps dont on va jouir. Ses compatriotes le
prient de les mener voir le Roi en perfonne ,
pour admirer de près celui qui fait leur bonheur.
Gombault ( ainfi fe nomme ce vieillard )
eſt un ancien Militaire , il a été ſoldat juſqu'à
ce que le poids des années l'ait contraint à fe
retirer. Il raconte & détaille les dangers qu'a
partagés le Monarque avec fes foldats , que fes
regards encourageoient dans les horreurs de la
guerre. Sa petite fille ( Louifon) lui demande ce
que c'eſt que la guerre. Il en expofe tous les
malheurs par la comparaifon d'un horrible ouragan
, qui quelques années auparavant avoit
ravagé tout le canton. Ce qui fait le fujet d'une
très-belle Ariette où le Muficien a fuivi avec
une admirable énergie , l'image que préfentent
les paroles. Le vieillard bénit avec tous les habitans
la bonté du Roi , qui avoit épargné à toutes
les Provinces les calamités que produit ce
fléau , en les laiffant cultiver la terre dans le
fein du repos. Les épanchemens de coeur de
ces bonnes gens , font interrompus par le bruit
d'un Tambour : c'eft François fils de Gombault
qui s'étoit mis dans le fervice quand fon Père s'en
elt retiré. Il a fervi , en franc Soldat , avec tant
de valeur &de fa geffe qu'il a mérité le grade d'Officier
& la croix , faveur du Prince qui achève ce
que l'honneur a commencé. L'Officier fe propofe
de faire fervir la penfion dont il eft gratifié à
procurer à fa familleune vie plus commode , &
fe difpofe lui-même à les aider dans les foins de
la culture des terres tant que la Paix lui en laiffera
le loifir. En s'adreſſant à des Grenadiers qui furviennent
& le reconnoiffent pour un de leurs anciene
camarades , l'Officier dit :
Prenez part à mon allégreffe ,
$44 MERCURE DE FRANCE
Amis , je fuis le fils de ces bons Payfans3
» Que je les vois avec tendreffe !
» Je ne dois qu'à leurs fentimens
Mes premiers degrés de Nobleſſe.
Il prefente fa famille aux Grenadiers qui pren
nent dans leurs bras la petite Louifon , la fille ,
& l'élévent pour lui faire voir de plus près
comme elle le fouhaite , la Statue du bon Roi.
La Fête villageoife recommence avec les inftrumens
champêtres. Les Grenadiers s'y joignent
& chantent des couplets galamment grivois.
Succeffivement la Place fe remplit d'une multitude
de gens de tout âge & de tous Etats.
La Fête devient générale & finit par un Ballet
quipeint le tumulte de la joie ; au milieu duquel
un Carillonneur , fa Femme & un Artificier
chantent des morceaux qui caractériſent leurs
fonctions.
REMARQUES.
Nous avons répété plufieurs fois des
réfléxions fur l'efpéce de mode qui s'eſt
introduite depuis quelque temps , de
mêler le chant avec le fimple récit de
la Comédie. Nous croyons avoir , dans
l'événement de la première repréfentation
des Fêtes de la Paix , une preuve
du préjudice que cela fait aux Ouvrages
dramatiques , furtout lorfque le
chant vient interrompre le dialecte naturel
de la Comédie. La Piéce commençoit
JUILLET. 1763. 145
çoit après les Ariettes du Hérault d'armes
& les choeurs de la multitude , qui
ne font que des annonces , par un
dialogue prèfqu'entiérement récité.
On dut s'appercevoir de l'impreffion
fâcheufe que fit la fuite des chants
qui fuccédoient à cette Scène. Ces
chants étoient néanmoins agréables ,
la plus part a reçu depuis des applaudiffemens
, & quelques- uns même
l'admiration qu'ils méritoient. La caufe
de cet effet eft donc dans l'efpéce d'habitude
que l'efprit avoit contracté par
ce commencement de Comédie , & la
peine d'en être diftrait par un autre genre.
On n'a fait que tranfpofer cette
Scène , on l'a placée après d'autres où
le chant domine , où le plaifir des oreilles
a eu pour ainfi dire le temps de prendre
toutfon empire fur l'imagination de
l'Auditeur. De là , tout l'Ouvrage a
paru changer de face , & depuis ce changement
, les applaudiffemens les plus
continuels & les plus univerfels ont vengé
le Poëte & le Muficien de la mépriſe
des premiers jugemens .
M. FAVART n'auroit rien perdu de
la gloire fi juftement acquife par tous fes
autres Ouvrages, quand même dans le moment
qu'applaudi avec tranſport , fuivi
II. Vol
G
146 MERCURE DE FRANCE .
avec une affluence perpétuelle au Théâtre
François dans l'Anglois à Bordeaux , il
n'auroit pas eu l'honneur , très- difficile ,
de réuffir à un autre Théâtre fur le même
fujet. Le fuccès a juftifié le courage,
on pourroit peut- être dire la témérité
de l'avoir entrepris . On reconnoît dans
la Scène de la Bourgeoife & de l'Abbé
ce tour fin & délicat d'une fatyre légère
& pittorefque des moeurs , qui convient
fi bien à Thalie , & dont l'Auteur a fait
un fi heureux emploi dans l'Anglois à
Bordeaux . On retrouve dans la Scène
de Gombault ce fentiment éclairé par
la Philofophie , cette tendreffe d'une
belle âme , première fource de toutes
les vertus & furtout des vertus patrio-
/ tiques. Dans les Couplets & dans toutes
les parties de ce même Divertiffement ,
on apperçoit fouvent les traits des mê
mes grâces qui ont orné tant d'Ouvrages
lyriques de cet Auteur. Nous devons
rendre témoignage en même temps , de
la juftice que le Public rend journellement
à plufieurs morceaux diftingués de
M. PHILIDOR dans cette Piéce; plufieurs
font marqués au coin du génie & de la
grande intelligence dans la Science harmonique.
Nous n'en conclurons pas
moins cependant , en général , que ce
JUILLET. 1763. 147
genre mixte a des vices effentiels , que
peut dérober quelquefois au fentiment
du Vulgaire la féduction d'un certain
luxe de Spectacle : mais qu'au jugement
du bon goût & de la faine critique , il
fera toujours plus perdre que gagner
au Poëte comique qui , comme M. FAVART
, n'auroit pas befoin du fecours
d'un vain fard,pour en impofer fur la réalité
de fes agrémens ; ainfi qu'aux grands
Muficiens qui pourroient fe paffer des interruptions
de la Scène & occuper agréablement
leur Auditeur pendant toure
l'étendue d'un Spectacle confacré à leur
Art , tel que feroit par exemple celui de
l'Opéra.
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