Oeuvre commentée (1)
[empty]
Détail
Liste
Résultats : 1 texte(s)
1
p. 98-123
Extrait de la Comedie intitulée la vie est un songe [titre d'après la table]
Début :
La Comedie intitulée la Vie est un Songe, a été si favorablement reçûë [...]
Mots clefs :
Prince, Acte, Arlequin, Songe, Père, Pièce, Coeur, Théâtre, Discours, Prédictions, Parole, Illusion, Sceptre, Impression, Voix, Troupes, Vertus, Vengeance, Outrage, Conseils
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Extrait de la Comedie intitulée la vie est un songe [titre d'après la table]
La Comedie intitulée la Vie eft
un Songe , a été fi favorablement reçûë
du Public , que je mériterois fa
cenfure ; fi je ne lui en communiquois
pas un extrait fidel.
Fraguement
d'une Lettre.
La Piéce Italienne intitulée , la Vie
eft un Songe , eft en quelque façon
une traduction de la Tragi- Comedie
Efpagnole de Don Pedro Calderen
,intitulée ,la Vida es Sueno . Cet-'
te traduction eft cependant differente
de celle qui a été imprimée fous
Je nom du Cigognini ; quoiqu'elle
ne foit pas de lui. Celle - cy eft bien
plus raifonnablement
écrite , &t
quoique le ftile fe fente en quelques
endroits de l'enflure de fon Original,
& qu'il ait confervé un certain goût
MERCURE.
99
de Terroir , dont les Traductions ne
peuvent être tout - à - fait exemptes;
on a adouci ou corigé dans cellecy
, la plufpart des traits qui carac
térifent les Ouvrages du Cigognini
Ecrivain , qui avoit raffemblé dans
fon ftile , prefque tous les défauts
que l'on réprochoit aux Auteurs
Italiens du dernier fiècle : mais venons
à la Piéce en elle - même.
Bafilio Roy de Pologne , naturellement
foupçonneux & crédule ,
eut de fa femme Clotilene un fils ,
qu'il nomma Sigifmond. Sa mere
mourut en couche , les prodiges
qui accompagnerent cette naiffance ,
les fonges qui troublerent le repos
de Clotilene & du Roy Bafilio effrayerent
ce Prince fuperftitieux.
Il chercha dans l'art de l'Aftrologie
de quoi calmer fes craintes. Les
Aftrologues lui prédirent que fon fils
feroit un Prince cruel & emporté , qui
violant les droits les plus facrés de
la Nature , & de la Royauté , le
chafferoit un jour du Trone. Bafilio
Prince d'un efprit foible , crût de-
I ij
830098
100 LE NOUVEAU
>
voir regler fa conduite fur ces prédictions.
Il répandit le bruit que fon
fils étoit mort , & le fit élever dans
une terre au milieu d'un défert fous
la conduite de Crotalde , Seigneur
de fa Cour , auquel il avoit confié
fon fecret. Des Gardes pofées aux
avenues de la Tour en deffendoient
l'aproche aux Paffans. Le Prince
Sigifmond à qui l'on avoit fait un
miftere de fa naiffance , étoit retenu
dans fa Tour par une chaîne
qui lui permettoit à peine de s'en
éloigner de quelques pas ; la lecture
, & la converfation de Crotalde
faifoient toute fon occupation , &
il n'avoit jamais vû d'autres hommes
que fon Gouverneur , ou fi
vous voulez fon Geollier & fes
Gardes,jufqu'à l'âge de dix -huit ans.
C'est dans ce temps que commence
la Piéce. Le Théâtre reprefente
un bois , & au fonds une Tour dont
les portes font fermées .
MERCURE . ΤΟΙ
ACTE PREMIER.
Arlequin entre en roulant fur
le Théâtre , il eft fuivi par un Cavalier
inconnu ; tous deux fe plaignent
de l'accident qui les a précipirez
avec leurs chevaux dans le
fonds de ce Vallon. On entend un
bruit de chaînes qui les effraye.
Les portes de la prifon s'ouvrent ,
& l'on aperçoit à la fombre lüeur
d'une lampe , le Prince Sigifmond
apuyé fur une table avec des Livres
auprés de lui. Il fort de fa Tour
pour s'avancer au milieu du Théâtre ;
Arlequin & fon Maître fe cachent,
Sigifmond paroît à demi nud , couvert
d'une espéce de cafaque de
peau de Tygre , & coëffé d'unbonet
pittorefque de même étoffe ; il
eft ceint par le milieu du corps d'une
chaîne qui va s'attacher au fonds
de la Tour dont il eft forti . Difpenfés
moy M¹ , je vous prie , de vous
dépeindre la Nobleffe , & la grace
que Lelio avoit fçû répandre ſur
Iiij
102 LE NOUVEAU
cet habillement , en conſervant toute
la férocité , & la rudeffe du caractére
de Sigifmond qu'il repréfentoit .
Vous connoiffés le jeu de cer Acteur
, auquel le Public ne ceffe
point de rendre juſtice ; Qu'il vous
fuffife donc qu'il étoit encore infiniment
au deffus de tout ce que
vous en avez vû. Ses geftes , & fes
attitudes de corps & de vifage,formoient
autant de Tableaux parfaits,
au jugement même des plus grands
Maîtres, & ces Tableaux étoient variés
à chaque repréſentation , par des
attitudes toujours nouvelles , parce
qu'elles n'étoient point aprifes , &
qu'elles étoient l'effet d'une imagination
vivement pénétrée du caractére
general de Sigifmond & des
fituations particulieres dans lefquelles
il fe trouve pendant le cours de
la Piéce. Après que Sigifmond a
déclamé pendant quelque tems contre
l'injuſtice du fort qui le fait gémir
dans une fi dure captivité , fans
l'avoir mérité par aucun crime , il
aperçoit Arlequin & fon Maître.
MERCURE.: 103
La fureur le tranfporte , il fe jette
fur eux , & les veut mettre en piéces
, pour les empêcher d'aller faire
ailleurs le recit de fes malheurs.
La bonne mine du maître d'Arlequin
attendrit Sigifmond . Sa vûë
excite dans fon coeur des mouvements
d'une tendreffe qu'il n'avoir
jamais reffentie . Il le releve , & l'interroge
fur l'accident qui l'a pût
conduire en ce lieu . Dans ce moment
, Crotalde entre à la tête des
Gardes du Prince , & veut faire tuer
cet étranger qu'il voit en converfation
avec Sigifmond . Celui-ci fe
met au devant , & menace Crotalde
fur lequel il fe veut jetter pour l'empêcher
de maltraiter cet inconnu,
dont la vûë a fait tant d'impreffion
fur lui. Crotalde , à l'aide de fes
Gardes , fe rend maître du Prince ,
& malgré fes emportements , l'entraine
dans fa Tour , où il le
renferme. Cette fituation , ainfi
que
celle du moment , auquel le Prince
fe jette fur l'Inconnu , forme
un de ces tableaux , dont je vous
104 LE NOUVEAU
ai parlé , & qui font en grand nom
bre dans la Piéce. Lorfque le Prince
eft renfermé dans fa Tour ,
l'Inconnu fe met aux pieds de Crotalde
, & lui donne fon Epée.
Crotalde furpris , en jettant les
yeux deffus, demande à l'Inconnu
d'où il la tient ? Qui il eft ? Quelle
eft fa Famille ? De quel Païs il
vient ? Celui-ci répond , qu'il eſt
Mofcovite : Qu'il n'a jamais connu .
fon pere : Qu'il vient en Pologne,
pour le venger d'un affront : Que
cette Epée lui a été donnée par
une femme , dont il refufe de dire
le nom , & qu'en la lui donnant
elle lui a dit d'aller à la Cour de
Pologne , & qu'un Cavalier de cette
Cour l'affiiteroit de fon crédit ,
s'il lui voyoit cette même Epée ;
ainfi il le prie de la faire garder
foigneufement. Crotalde , qui a
témoigné pendant ce difcours , combien
il y prenoit de part , s'éloigne ,
lorfqu'il eft fini , & dit à Parte ,
qu'il ne lui eft plus permis de méconnoître
fon fils ; que cette Epée
>
MERCURE. 104
eft celle qu'il donna en partant de
Mofcovie , à une femme qu'il avoit
époufée fecrettement ; qu'en la quit
tant , il l'avoit laiffée groffe , &
qu'il lui avoit promis de reconnoître
pour fon fils , celui qu'elle lui
enverroit avec cette Epée. Il eft
donc perfuadé , que cet Inconnu
eft fon fils.
Après quelques moments d'irrefolution
fur la conduite qu'il doit
tenir ; il fe détermine à le conduire
à la Cour , & à découvrir fa
naiffance au Roy , s'il n'y a point
d'autre moyen d'empêcher qu'on
ne lui ôte la vie , pour fatisfaire à
la Loy , qui condamne à la mort
ceux qui verront le Prince Sigif
mond. Il fait donc emmener cet
Etranger avec Arlequin ; & c'eſt
par où finit le premier Acte.
ACTE SECOND.
Le fecond Acte reprefente une
Salle du Palais de Bafilio . Attolphe
Duc de Mofcovie , vaffal & neveu
106 LE NOUVEAU
du Roy de Pologne , y entre avec-
Stella fa coufine , & niéce du même
Roi Leur converfation eft interrompue
par l'arrivée de Bafilio
& de fes confidents. Ce Prince
touché de l'état auquel il a réduit
fon fils , découvre à fon neveu
Aftolphe , & à fa niéce Stella ,
tout ce qu'il a fait à ce fujer
& il leur déclare , qu'avant de
les marier enfemble , & de les
défigner fes fucceffeurs , il veut reconnoître
, quel eft au vray le caractére
du Prince Sigifmond fon
fils , & le faire apporter endormi
, dans fon Palais , afin d'éprouver
par la maniere , dont il fe conduira
, fi les prédictions de l'Aftrologie
ne l'ont point abufé . Tous
applaudiffent à cette réſolution.
Dans ce tems , Crotalde arrive
avec l'Inconnu , & Arlequin. Tous
les autres fe retirent. Le Roy accorde
la grace de l'Inconnu , fans
même que Crotalde lui découvre
fa naiffance ; il n'a pas la même
facilité pour Arlequin , & il ordonne
MERCURE. 107
qu'on le pende. Arlequin , qui ne
peut gouter cette destination , viole
plus d'une fois le cérémonial .
Enfin voyant qu'il ne peut rien obtenir
, & entendant répéter , que
la parole des Rois eft irrévocable ,
il fe jette aux pieds du Roy , &
lui demande une grace. Le Roy
lui promet de lui tout accorder,
hors la vie. Arlequin demande ,
que le Roy foit lui -même l'exécuteur
de cet Arrêt. Bafilio qui s'eſt
prété pendant quelques moments
à la frayeur de ce valet bouffon ,
lui accorde fa grace , & Arlequin
fe livre aux tranfports d'une joye,
qui n'eft gueres plus refpectueufe ,
que fa douleur l'avoit été. Les Zelateurs
fcrupuleux des bienféances
auroient pû être bleffés de certains
endroits de cette Scene , fi les graces
naïves qu'Arlequin répand
dans fes moindres actions , & la
joye que fa préfence infpire aux
Spectateurs , leurs permettoient
de faire attention à des Critiques
, même bien fondées . Le
108 LE NOUVEAU
Roy fe retire , en ordonnant
Crotalde de venir lui parler dan
fon cabinet , & celui -ci rette feul
avec l'Inconnu , lui rend fon Epée ,
& lui demande le nom de fon Ennemy.
Il nomme Aftolphe , Duc
de Mofcovie ; mais reprend Crotalde
, ne m'avez - vous pas dis que
vous étiez fon Sujer. Vous ne pouvez
avoir reçû de votre Souverain
une injure , dont l'honneur vous
oblige de pourfuivre la vengeance.
Avez - vous une foeur
› une femme
, qu'il ait outragé
? Non , répond
l'Inconnu
, qui paroît fe trou- bler à la vûë de Crotalde
. Il ajoute
qu'il doit lui fuffire
, que l'habit
qu'il porte , elt un déguiſement
, qui cache
ce qu'il eft . Crotalde
le preffe de nouveau
; Enfin l'Inconnu
avoüë , après s'être deffendu
quelque
tems , qu'il eft femme
, & qu'Aftolphe
eft fon Ennemi
.
7ú fei Donna
: dit Crotalde
, fi è
Aftolpho
. é il mio nemico
, répond l'Inconnu
, faifant
affés connoître
par ces deux mots , de quelle nature
MERCURE.
1
tare peut être l'offenfe , qu'il veut
venger. il faudroit tranfcrire ici
toute cette Scene , pour vous en
donner une jufte idée ; car elle est
dialoguée , avec une préciſion &
une vivacité , qui ne laiffent rien
à défirer ; elle finit le fecond
Acte.
ACTE TROISIEME.
Le troifiéme Acte reprefente
le même endroit du Palais ; Crotalde
y vient aprendre au Roy ,
fes Ordres font exécutés, que le
que
Prince a été conduit à la Cour, après
avoir été endormi par un breuvage,
& qu'il eft dans un Apartement du
Palais . Le Roy ordonne de lui
découvrir fon rang, & de paroître
auprès de lui en qualité de Gouverneur.
Après qu'ils fe font retirés , le
fonds du Theâtre s'ouvre : On voit
le Prince Sigifmond couché fur un
lit magnifique , & proprement habillé.
Une Symphonie douce amufe
les fpectateurs , tandis que Sigif
Mars 1717. K
ITO LE NOUVEAU
mond s'éveille , & témoigne par
tous fes geftes , la furpriſe où le jette
le fpectacle qui l'environne ; it prend
enfin la parole , ne fçait , fi ce qu'il
voit , eft un fonge ou une vérité ;
on achève de l'habiller , c'est - à- dire ,
qu'on lui donne un chapeau , des
gants & une épée . Vous me difpenferés
de vous décrire cette Scene
en détail , parce qu'elle eft compofée
de plufieures Actions , dont le
mérite confifte dans le jeu même..
Enfin Crotalde furvient , & fe met
aux pieds de Sigifmond. Le Prince
eft fort étonné de ce changement
dans la façon d'agir de fon Gouverneur.
Crotalde lui découvre qu'il
eft né pour régner ; Mais que la
crainte d'une maligne influence , eft
la caufe de la maniere , dont on
l'a élevé jufques alors . Ce difcours
allume la fureur de Sigifmond
, qui reproche à Crotalde
la barbarie avec laquelle il l'a reténu
fi long-tems dans une affieufe
captivité , éloigné du rang qui
lui apartenoit. Grotalde ne peut
MERCURE. 11
répondre à ces reproches ; fon filence
perfuadant Sigifmond de la
juftice de fes plaintes. Il s'abandonne
à fa fureur , & tire fon Epée
pour le tuer. On s'opofe à cet
emportement. Crotalde fe fauve , &
Sigifmond menaçant ceux qui l'ont
retenu , jure que le premier , qui
s'opofera à fa volonté , il le jettera
par la fenêtre . Dans ce moment,
Aftolphe Duc de Mofcovie entre
pour le faluer , le Prince le reçoit
avec beaucoup de fierté , & trouve
mauvais , qu'il ofe fe couvrir devant
lui , tandis que le refte des
Sujets de fon pere ne le fair pas.
9
Pantalon qui a commencé à précher
Sigifmond , veut encore lui donner
cn cette occafion des Leçons
de civilité . Stella entre dans le
même tems , le Prince va à elle
avec précipitation , la faluë , la regarde
, paroît charmé de fa beauté
, lui dit des douceurs & veut
même lui baifer la main. Aftolphe
qui aime Stella , fouffre impatiemment
ces témoignages , & ces pro-
,
Kij
112 LE NOUVEAU
1
reftations d'amour. Pantalon qui s'en
aperçoit , tire Sigifmond d'auprès de
Stella , & lui repréſente qu'elle
eft deftinée pour époufer Aftolphe.
Sigifmond reçoit aflés mal cette remontrance
, & Pantalon s'obftinant
à le fatiguer de fes confeils , il le
menace d'exécuter le ferment qu'il
vient de faire .. Pantalon dit qu'il ne
peut en venir à cette violence , contre
un homme dé fa condition ; eh
bien , nous allons le voir , dit Sigifmond.
En le faififfant avec fureur ,
il l'entraîne vers la fenêtre , & l'enlevant
malgré fa réſiſtance le
précipite ; Aftolphe & Stella fe
retirent en déteftant fa barbarie .
Dans ce moment Bafilio entre & demarde
à sigifmond , quelle est la
caufe de ce tuinutte ; ce n'eft rien ,
C'est un homme que j'ai fait voler
par la fenêtre , répond tranquillement
le Prince ; Arlequin l'avertit
avec tous les ménagemens que l'avauture
récente de Pantalon peuvent
infpirer , que c'eft à fon pere qu'il
parle ; il eft peu émû de cette nou-
,
MERCURE. 113
velle. Vous jugez , Monfieur , que
la voix de la Nature ne doit être
guéres forte, lotfqu'elle n'eft pas accompagnée
de cette impreffion , que
l'éducation & le fouvenir des foins
paternels , forment dans nos coeurs.
Bafilio fe retire affés mécontent de
Sigifmond , & ce Prince refte feul
avec Arlequin. C'est alors que ce
dernier devient fenfible au malheur
de Pantalon , dont il avoit regardé
le faut avec affés de gayeté , Sigif
mond , lui demande qui il eft . Ar
lequin après avoir hélité quelque
tems , répond qu'il eft Gentilhuomo
da Trattenimento , & que fon emploi
eft de faire rire ; eh bien , faitesmoi
rire , dit Sigifmond , en le regardant
avec un vifage & des yeux ,
près defquels Heraclite auroit paru
enjoué. Depuis que je fuis né , je
n'ai jamais éprouvé ce que c'eft que
le rire :je veux que tu me l'aprénes :
finon , tu fçais comme j'ai traité un
homme dont les difcours me fatiguojent.
Arlequin employe tout ce
qu'il croit de plus propre à égayer
Kiij
114
LE NOUVEAU
l'efprit du Prince ; mais les efforts
même qu'il fait pour y réüffir , ne
fervans qu'à l'irriter contre lui , il
court rifque d'aller tenir compagnie
à Pantalon ; lorfqu'une femme entre
dans fon Apartement : C'eſt la
fille de Crotalde qui avoit paru
d'abord en habit d'homme ; & que
fon pere a mife auprès de la Princeffe
Stella,fous le nom d'ASTREA , après
lui avoir fait prendre des habits convenables
à fon fexe . Sigifmond
frapé de cette vûë , va à elle avec
empreffement , la retient malgré fa
réfiftance, & lui parlant de fon amour
avec la vivacité d'un homme qui
ne connoît de Loix que fes defirs ,
il paroît peu difpofé à s'alfujettir aux
longueurs du Cérémonial que le refpect
à introduit auprès des Dames,
chez les Nations policées. Crotalde,
qui a toujours efté écouté , & qui
craint les fuites de cette avanture
pour fa fille , fe montre dans ce mo .
ment , il l'arrache 'des mains du
Prince , & faifit fon épée , afin de
mettre obſtacle à fa fureur. Après
MERCURE.
une lutte de quelques moments ,
qui eft accompagnée de toute la
nobleffe , & de toute la vérité poffible.
Sigifmond renverfe Crotalde ,
& fans Aftolphe qui eft attiré par
le bruit , il lui alloir ôter la vie .
Bafilio que la même caufe améne ,
interrompt le combat des deux Princes
, & reproche à Sigifmond fa ferocité
& fes emportemens, Celui- ci
prend la parole , & fait de violens
reproches à fon pere fur la conduite
qu'il a tenue jufqu'alors à fon égard ,
& fe retire en lui faifant des menaces
, qui donnent lieu au Roy de
craindre , que la prédiction des Aftres
ne s'accompliffe. Ainfi étant
demeuré feul avec Crotalde , il lui
ordonne de chercher le moyen de
rendormir Sigifmond , & de le faire
remporter dans fa Tour fous fes premiers
habits. Ce qui finit le troifiéme
Acte.
ACTE QUATRIEME.
Quelque envie que j'aye d'être
116 LE NOUVEAU
› court & quelque attention que
j'aporte à fuprimer tout ce qui
n'eft pas néceffaire , pour l'intelligence
des Scenes , je m'aperçois
que je vous entretiens depuis longrems
;ainfi vous me pardonnerez ,
fi je fuprime des Scenes entieres ,
& fi j'en étrangle quelques autres .
Sigifmond eft donc reporté dans
fa Tour , on le voit endormi fur
une Natte , dans fon premier ha--
bit. Bafilio fon pere , qui eft venu
avec Crotalde , eft attendri de
cette vûë ; mais bientôt , ce fentiment
eft effacé par les difcours du
Prince , qui tout endormi qu'il eſt ,
menace les jours de Crotalde , &
le Sceptre de fon pere. Le Roy
fe retire pour n'être point aper
çû de Sigifmond , dont le fommeil
commence à fe diffiper. Crotalde
acheve de l'éveiller : Sigifmond
eft dans la ſurpriſe que vous pouvez
vous imaginer. Il croit que
ce qu'il voit , eft un fonge : Envain
Crotalde l'affûre qu'il veille , &
qu'il ne doit point en douter , puifMERCURE.
117
qu'il entend fa voix. Ce que j'ay
vû , n'étoit donc qu'un fonge , dit
le Prince ; mais fi c'étoit un fonge ,
comment étoit -il poffible que je
vous viffe & que je vous entendiffe
alors , avec la même réalité ,
que je le fais dans cet inftant ?
comment pourrois - je m'affûrer
que ce qui m'arrive dans ce moment
, n'eft pas un fonge Crotalde
lui demande compte de fon
prétendu réve ; Sigifmond en fair
le recit , & Crotalde prend de là
occafion de lui faire des réproches
fur le peu d'effort qu'il fait , pour
réfifter à fes paffions , & reprimer
fes emportemens : Il lui dit , qu'il
a fait un pareil fonge ; parceque,
pendant la veille il s'eft rempli
l'efprit d'une grandeur chimérique
, & lui débite les principes
d'une morale , que l'on n'acufera
pas de rélachement , puifqu'il veut
lui perfuader , que les actions qu'il
fait en dormant , peuvent être criminclles
, ou vertueufes , à caufe
qu'elles partent de la difpofition
·
118 LE NOUVEAU
habituelle de fon coeur. A l'occa
fion des grandeurs , dont Sigifmond
croit avoir vu une image
dans fon fonge ; il tient des difcours
qui ne démentent pas les principes
de fa morale , & lui dit , que
les grandeurs de cette vie , n'ont
aucune réalité , que cette vie même
n'eft qu'un fonge , toujours prêt
à fe diffiper, & qu'à notre réveil ,
il ne nous restera plus , que le fou
venir amer d'un bien dont nous avons
abufés. Le Prince frapé de
cette morale , réve un moment ,
promet de fe régler toujours fur
ces principes , & rentre dans fa
Tour. Ce qui finit l'Acte 4° , dont
je vous ai fuprimé , comme vous
voyez , la plus grande partie .
ACTE CINQUIEME.
Le cinquiéme Acte commence
par l'arrivée de Scaramouche ,
à la tête d'une bande de Revoltez.
Les Peuples de Pologne inftruits de
la naiffance du Prince Sigifmond ,
MERCURE.
119
>
viennent forcer fa prifon pour le
mertre fur le Trône , afin d'empêcher
que le Sceptre ne paffe entre
les mains d'un Etranger . Sigifmond
les rebute d'abord , & prend
tout ce qu'il voit , pour l'illufion
d'un nouveau fonge. Il fe rend enfin
à leurs inftances , & fouffre que
l'on brife fa chaîne , il prend une
maffue dont
Scaramouche eit armé,
en difant qu'il va peut - être ſe réveiller
, & fe retrouver dans les fers.
Dans ce moment Crotalde entre
& fe croyant perdu , il fe jette aux
pieds de Sigifmond , qui le releve
avec bonté , & le prie de vouloir
bien l'aflifter de fes Confeils & de
fa prudence dans la guerre qu'il va
entreprendre. Crotalde lui repréfente
que c'eft contre fon pere , & contre
fon Roy qu'il va combatre , &
qu'il perira plûtôt que de fe rendre
complice de ce crime. Sigifmond
dont le coeur n'eft pas tout- à - fait
vertueux , s'emporte contre Crotal..
de , qui fe met à fes pieds pour recevoir
la mort que Sigifmond femble
120 LE NOUVEAU
*
prêt à lui donner , tenant même fa
Maffue élevée fur fa tête : mais une
reflexion fur ce qui lui eft arrivé,
le rameine à la clémence ; il ordonne
à Crotalde de fe relever , d'aller
trouver le Roy , & fe dit àluimême
qu'il ne fçait , fi tout ce qu'il
voit , n'eft pas un fonge , dont l'illufion
eft prête à fe difliper à tous les
moments. Crotalde fe retire donc,
& dans le tens que Sigifmond ordonne
à fes Troupes de marcher.
Rofaura fa fille entre , & dit à Sigifmond
qu'elle implore fon fecours
contre Aftolphe , de qui elle a recû
un outrage dont elle ne peut efperer
ni fatisfaction ni vengeance. Sigifmond
furpris de la vue de cette
femme , ne peut concevoir qu'-
un fonge ait tant de raport avec la
verité ; ni- comment il révoit , étant
éveillé , cette même perfonne dont
la vue avoit fait tant d'impreffion
fur fon coeur dans fon dernier fonge
; & comme il fe craint lui même
& qu'il fent ce que cet objet
peut fur fon coeur , il lui répond
fans
MERCURE. 721
fans ofer la regarder , qu'il la vangera
, & fort pour aller fe mettre
à la tête de fes Troupes. Bafilio
vient fur le Théâtre , aprés que Sigifmond
en eft forty , & quelque
tems aprés , on entend la voix de Sigifmond
qui ordonne à ſes Soldats
de pourfuivre & d'arrêter le Roy.
Il entre Bafilio avance en lui difant
d'achever de remplir fadeftinée,
de le renverfer à fes pieds , & de
fe baigner dans fon fang. Sigifmond
prend la parole , reproche à Bafilio
que c'eſt lui feul qui a caufé tous
fes malheurs , & cela par les mêmes
moyens qu'il avoit choifi pour
en détourner le cours. Si ces vaines
prédictions qui vous ont abufé ,
lui dit - il , avoient parlé de moi ,
comme d'un fils vertueux & foumis ,
comme d'un Prince moderé ; n'auriez
vous pas crû corrompre mon
naturel ? n'auriez vous pas crû Vous
oppofer à l'effet des influences , en
me donnant une éducation capable
de m'infpirer de la férocité ? Ñ'auriez
vous pas craint les reffentimens
Mars 1717.
L
113 LE NOUVEAU
habituelle de fon coeur. A l'occa
fion des grandeurs , dont Sigifmond
croit avoir vu une image
dans fon fonge ; il tient des difcoursqui
ne démentent pas les principes
de fa morale , & lui dit , que
les grandeurs de cette vie , n'ont
aucune réalité , que cette vie même
n'eft qu'un fonge , toujours prêt
à fe diffiper , & qu'à notre réveil ,
il ne nous reftera plus, que le fou
venir amer d'un bien dont nous avons
abufés. Le Prince frapé de
cette morale , réve un moment ,
promet de fe régler toujours fur
ces principes , & rentre dans fa
Tour. Ce qui finit l'Acte 4º , dont
je vous ai fuprimé , comme vous
voyez , la plus grande partie .
ACTE CINQUIEME.
Le cinquième Acte commence
par l'arrivée de Scaramouche ,
à la tête d'une bande de Revoltez .
Les Peuples de Pologne inftruits de
la naiffance du Prince Sigifmond ,
MERCURE. 119
viennent forcer fa prifon pour le
mertre fur le Trône , afin d'empêcher
que le Sceptre ne paffe entre
les mains d'un
Etranger. Sigifmond
les rebute d'abord , & prend
tout ce qu'il voit , pour l'illufion
d'un nouveau fonge. Il fe rend enfin
à leurs inftances , & fouffre que
l'on brife fa chaîne , il prend une
maffue dont
Scaramouche eit armé,
en difant qu'il va peut - être fe réveiller
, & fe retrouver dans les fers.
Dans ce moment Crotalde entre
& fe croyant perdu , il fejette aux
pieds de Sigifmond , qui le releve
avec bonté , & le prie de vouloir
bien l'aflifter de fes Confeils & de
fa prudence dans la guerre qu'il va
entreprendre. Crotalde lui repréfente
que c'eft contre fon pere , & contre
fon Roy qu'il va combatre , &
qu'il perira plûtôt que de fe rendre
complice de ce crime . Sigifmond
dont le coeur n'eft pas tout- à - fait
vertueux , s'emporte contre Crotal..
de , qui fe met à fes pieds pour rece
voir la mort que Sigifmond ſemble
12 LE NOUVEAU
prêt à lui donner , tenant même fa
Maffue élevée fur fa tête : mais une
reflexion fur ce qui lui est arrivé,
le rameine à la clémence ; il ordonne
à Crotalde de fe relever , d'aller
trouver le Roy , & fe dit àluimême
qu'il ne fçait , fi tout ce qu'il
voit , n'eft pas un fonge , dont l'illufion
eft prête à fe difliper à tous les
moments. Crotalde fe retire donc,
& dans le tens que Sigifmond ordonne
à fes Troupes de marcher.
Rofaura fa fille entre , & dit à Sigifmond
qu'elle implore fon fecours
contre Aftolphe , de qui elle a recû
un outrage dont elle ne peut efperer
nifatisfaction ni vengeance . Sigifmond
furpris de la vue de cette
femme , ne peut concevoir qu'-
un fonge ait tant de raport avec la
verité ; ni comment il révoit , étant
éveillé , cette même perfonne dont
la vue avoit fait tant d'impreffion
fur fon coeur dans fon dernier fonge
; & comme il fe craint lui même
& qu'il fent ce que cet objet
peut fur fon coeur , il lui répond
fans
MERCURE. 121
fans ofer la regarder , qu'il la vangera
, & fort pour aller fe mettre
à la tête de fes Troupes. Bafilio
vient fur le Théâtre , aprés que Sigifmond
en eft forty , & quelque
tems aprés , on entend la voix de Sigifmond
qui ordonne à fes Soldats
de pourfuivre & d'arrêter le Roy.
Il entre ; Bafilio avance en lui dífant
d'achever de remplir fadeftinée,
de le renverser à fes pieds , & de
fe baigner dans fon fang. Sigifmond
prend la parole , reproche à Bafilio
que c'eft lui feul qui a caufé tous
fes malheurs , & cela par les mêmes
moyens qu'il avoit choifi pour
en détourner le cours. Si ces vaines
prédictions qui vous ont abuſé ,
lui dit - il , avoient parlé de moi ,
comme d'un fils vertueux & foumis ,
comme d'un Prince moderé ; n'auriez
vous pas crû corrompre mon
naturel ? n'auriez vous pas crû Vous
oppofer à l'effet des influences , en
me donnant une éducation capable
de m'infpirer de la férocité ? Ñ'auriez
vous pas craint les reffentimens
Mars 1717. L
122 LE NOUVEA U
'un fils qui n'auroit dû vous con
fiderer que comme fon Tiran , &
non , comme fon Pere. Puifque pour
fatisfaire une crainte chimerique ,
vous l'auriez condamné à une captivité
affreufe . Sigifmond ajoûte à
ce diſcours , que fi l'âge & l'expérience
de Bafilio , ne lui ont point
apris à prévenir l'effet de ces prédictions
; c'eft à lui de faire voir
fa facilité ; en même tems il jette
fa Maffuë, & fe profternant aux pieds
de fon pere , il lui dit d'affûrer fes
jours & fon Sceptre , en lui ôtant la
vie; Bafilio attendri par ce fpectacle,
le réleve , l'embraffe , & veut lui remettre
fa Couronne . Le Prince la
refufe , en difant que ce feroit accomplir
ces Oracles impofteurs, que
de lui ôter le Sceptre il confent enfin
à partager le Thrône avec luy .
La premiére action d'autorité qu'il
fait , eft de forcer Aftolphe de réparer
l'honneur deRoſaura ; en l'époufant,
Crotalde déclare qu'elle eft
fa fille. Sigifmond donne la main
Stella , qui repete en differentes
MERCURE.
123
occafions qu'il craint à tous moments
, que ce qu'il voit , ne foit
qu'une vaine illufion , & que fe
réveillant , il ne fe trouve dans les
fers & dans la prifon ; & qu'il n'oubliera
jamais que toute notre vie n'eſt
qu'un fonge .
Voilà , Monfieur, ce que c'eſt
que la Piéce de la Vida és un Sueno ;
Si je ne vous croyois encore plus las
de lire , que je ne le fuis, d'écrire , je
vous parlerois du Sanfon , Piéce
d'un genre tout - à - fait nouveau ,
que les Italiens repréſentent avec un
fuccés prodigieux : mais je remets
cela à la premiére occafion .
un Songe , a été fi favorablement reçûë
du Public , que je mériterois fa
cenfure ; fi je ne lui en communiquois
pas un extrait fidel.
Fraguement
d'une Lettre.
La Piéce Italienne intitulée , la Vie
eft un Songe , eft en quelque façon
une traduction de la Tragi- Comedie
Efpagnole de Don Pedro Calderen
,intitulée ,la Vida es Sueno . Cet-'
te traduction eft cependant differente
de celle qui a été imprimée fous
Je nom du Cigognini ; quoiqu'elle
ne foit pas de lui. Celle - cy eft bien
plus raifonnablement
écrite , &t
quoique le ftile fe fente en quelques
endroits de l'enflure de fon Original,
& qu'il ait confervé un certain goût
MERCURE.
99
de Terroir , dont les Traductions ne
peuvent être tout - à - fait exemptes;
on a adouci ou corigé dans cellecy
, la plufpart des traits qui carac
térifent les Ouvrages du Cigognini
Ecrivain , qui avoit raffemblé dans
fon ftile , prefque tous les défauts
que l'on réprochoit aux Auteurs
Italiens du dernier fiècle : mais venons
à la Piéce en elle - même.
Bafilio Roy de Pologne , naturellement
foupçonneux & crédule ,
eut de fa femme Clotilene un fils ,
qu'il nomma Sigifmond. Sa mere
mourut en couche , les prodiges
qui accompagnerent cette naiffance ,
les fonges qui troublerent le repos
de Clotilene & du Roy Bafilio effrayerent
ce Prince fuperftitieux.
Il chercha dans l'art de l'Aftrologie
de quoi calmer fes craintes. Les
Aftrologues lui prédirent que fon fils
feroit un Prince cruel & emporté , qui
violant les droits les plus facrés de
la Nature , & de la Royauté , le
chafferoit un jour du Trone. Bafilio
Prince d'un efprit foible , crût de-
I ij
830098
100 LE NOUVEAU
>
voir regler fa conduite fur ces prédictions.
Il répandit le bruit que fon
fils étoit mort , & le fit élever dans
une terre au milieu d'un défert fous
la conduite de Crotalde , Seigneur
de fa Cour , auquel il avoit confié
fon fecret. Des Gardes pofées aux
avenues de la Tour en deffendoient
l'aproche aux Paffans. Le Prince
Sigifmond à qui l'on avoit fait un
miftere de fa naiffance , étoit retenu
dans fa Tour par une chaîne
qui lui permettoit à peine de s'en
éloigner de quelques pas ; la lecture
, & la converfation de Crotalde
faifoient toute fon occupation , &
il n'avoit jamais vû d'autres hommes
que fon Gouverneur , ou fi
vous voulez fon Geollier & fes
Gardes,jufqu'à l'âge de dix -huit ans.
C'est dans ce temps que commence
la Piéce. Le Théâtre reprefente
un bois , & au fonds une Tour dont
les portes font fermées .
MERCURE . ΤΟΙ
ACTE PREMIER.
Arlequin entre en roulant fur
le Théâtre , il eft fuivi par un Cavalier
inconnu ; tous deux fe plaignent
de l'accident qui les a précipirez
avec leurs chevaux dans le
fonds de ce Vallon. On entend un
bruit de chaînes qui les effraye.
Les portes de la prifon s'ouvrent ,
& l'on aperçoit à la fombre lüeur
d'une lampe , le Prince Sigifmond
apuyé fur une table avec des Livres
auprés de lui. Il fort de fa Tour
pour s'avancer au milieu du Théâtre ;
Arlequin & fon Maître fe cachent,
Sigifmond paroît à demi nud , couvert
d'une espéce de cafaque de
peau de Tygre , & coëffé d'unbonet
pittorefque de même étoffe ; il
eft ceint par le milieu du corps d'une
chaîne qui va s'attacher au fonds
de la Tour dont il eft forti . Difpenfés
moy M¹ , je vous prie , de vous
dépeindre la Nobleffe , & la grace
que Lelio avoit fçû répandre ſur
Iiij
102 LE NOUVEAU
cet habillement , en conſervant toute
la férocité , & la rudeffe du caractére
de Sigifmond qu'il repréfentoit .
Vous connoiffés le jeu de cer Acteur
, auquel le Public ne ceffe
point de rendre juſtice ; Qu'il vous
fuffife donc qu'il étoit encore infiniment
au deffus de tout ce que
vous en avez vû. Ses geftes , & fes
attitudes de corps & de vifage,formoient
autant de Tableaux parfaits,
au jugement même des plus grands
Maîtres, & ces Tableaux étoient variés
à chaque repréſentation , par des
attitudes toujours nouvelles , parce
qu'elles n'étoient point aprifes , &
qu'elles étoient l'effet d'une imagination
vivement pénétrée du caractére
general de Sigifmond & des
fituations particulieres dans lefquelles
il fe trouve pendant le cours de
la Piéce. Après que Sigifmond a
déclamé pendant quelque tems contre
l'injuſtice du fort qui le fait gémir
dans une fi dure captivité , fans
l'avoir mérité par aucun crime , il
aperçoit Arlequin & fon Maître.
MERCURE.: 103
La fureur le tranfporte , il fe jette
fur eux , & les veut mettre en piéces
, pour les empêcher d'aller faire
ailleurs le recit de fes malheurs.
La bonne mine du maître d'Arlequin
attendrit Sigifmond . Sa vûë
excite dans fon coeur des mouvements
d'une tendreffe qu'il n'avoir
jamais reffentie . Il le releve , & l'interroge
fur l'accident qui l'a pût
conduire en ce lieu . Dans ce moment
, Crotalde entre à la tête des
Gardes du Prince , & veut faire tuer
cet étranger qu'il voit en converfation
avec Sigifmond . Celui-ci fe
met au devant , & menace Crotalde
fur lequel il fe veut jetter pour l'empêcher
de maltraiter cet inconnu,
dont la vûë a fait tant d'impreffion
fur lui. Crotalde , à l'aide de fes
Gardes , fe rend maître du Prince ,
& malgré fes emportements , l'entraine
dans fa Tour , où il le
renferme. Cette fituation , ainfi
que
celle du moment , auquel le Prince
fe jette fur l'Inconnu , forme
un de ces tableaux , dont je vous
104 LE NOUVEAU
ai parlé , & qui font en grand nom
bre dans la Piéce. Lorfque le Prince
eft renfermé dans fa Tour ,
l'Inconnu fe met aux pieds de Crotalde
, & lui donne fon Epée.
Crotalde furpris , en jettant les
yeux deffus, demande à l'Inconnu
d'où il la tient ? Qui il eft ? Quelle
eft fa Famille ? De quel Païs il
vient ? Celui-ci répond , qu'il eſt
Mofcovite : Qu'il n'a jamais connu .
fon pere : Qu'il vient en Pologne,
pour le venger d'un affront : Que
cette Epée lui a été donnée par
une femme , dont il refufe de dire
le nom , & qu'en la lui donnant
elle lui a dit d'aller à la Cour de
Pologne , & qu'un Cavalier de cette
Cour l'affiiteroit de fon crédit ,
s'il lui voyoit cette même Epée ;
ainfi il le prie de la faire garder
foigneufement. Crotalde , qui a
témoigné pendant ce difcours , combien
il y prenoit de part , s'éloigne ,
lorfqu'il eft fini , & dit à Parte ,
qu'il ne lui eft plus permis de méconnoître
fon fils ; que cette Epée
>
MERCURE. 104
eft celle qu'il donna en partant de
Mofcovie , à une femme qu'il avoit
époufée fecrettement ; qu'en la quit
tant , il l'avoit laiffée groffe , &
qu'il lui avoit promis de reconnoître
pour fon fils , celui qu'elle lui
enverroit avec cette Epée. Il eft
donc perfuadé , que cet Inconnu
eft fon fils.
Après quelques moments d'irrefolution
fur la conduite qu'il doit
tenir ; il fe détermine à le conduire
à la Cour , & à découvrir fa
naiffance au Roy , s'il n'y a point
d'autre moyen d'empêcher qu'on
ne lui ôte la vie , pour fatisfaire à
la Loy , qui condamne à la mort
ceux qui verront le Prince Sigif
mond. Il fait donc emmener cet
Etranger avec Arlequin ; & c'eſt
par où finit le premier Acte.
ACTE SECOND.
Le fecond Acte reprefente une
Salle du Palais de Bafilio . Attolphe
Duc de Mofcovie , vaffal & neveu
106 LE NOUVEAU
du Roy de Pologne , y entre avec-
Stella fa coufine , & niéce du même
Roi Leur converfation eft interrompue
par l'arrivée de Bafilio
& de fes confidents. Ce Prince
touché de l'état auquel il a réduit
fon fils , découvre à fon neveu
Aftolphe , & à fa niéce Stella ,
tout ce qu'il a fait à ce fujer
& il leur déclare , qu'avant de
les marier enfemble , & de les
défigner fes fucceffeurs , il veut reconnoître
, quel eft au vray le caractére
du Prince Sigifmond fon
fils , & le faire apporter endormi
, dans fon Palais , afin d'éprouver
par la maniere , dont il fe conduira
, fi les prédictions de l'Aftrologie
ne l'ont point abufé . Tous
applaudiffent à cette réſolution.
Dans ce tems , Crotalde arrive
avec l'Inconnu , & Arlequin. Tous
les autres fe retirent. Le Roy accorde
la grace de l'Inconnu , fans
même que Crotalde lui découvre
fa naiffance ; il n'a pas la même
facilité pour Arlequin , & il ordonne
MERCURE. 107
qu'on le pende. Arlequin , qui ne
peut gouter cette destination , viole
plus d'une fois le cérémonial .
Enfin voyant qu'il ne peut rien obtenir
, & entendant répéter , que
la parole des Rois eft irrévocable ,
il fe jette aux pieds du Roy , &
lui demande une grace. Le Roy
lui promet de lui tout accorder,
hors la vie. Arlequin demande ,
que le Roy foit lui -même l'exécuteur
de cet Arrêt. Bafilio qui s'eſt
prété pendant quelques moments
à la frayeur de ce valet bouffon ,
lui accorde fa grace , & Arlequin
fe livre aux tranfports d'une joye,
qui n'eft gueres plus refpectueufe ,
que fa douleur l'avoit été. Les Zelateurs
fcrupuleux des bienféances
auroient pû être bleffés de certains
endroits de cette Scene , fi les graces
naïves qu'Arlequin répand
dans fes moindres actions , & la
joye que fa préfence infpire aux
Spectateurs , leurs permettoient
de faire attention à des Critiques
, même bien fondées . Le
108 LE NOUVEAU
Roy fe retire , en ordonnant
Crotalde de venir lui parler dan
fon cabinet , & celui -ci rette feul
avec l'Inconnu , lui rend fon Epée ,
& lui demande le nom de fon Ennemy.
Il nomme Aftolphe , Duc
de Mofcovie ; mais reprend Crotalde
, ne m'avez - vous pas dis que
vous étiez fon Sujer. Vous ne pouvez
avoir reçû de votre Souverain
une injure , dont l'honneur vous
oblige de pourfuivre la vengeance.
Avez - vous une foeur
› une femme
, qu'il ait outragé
? Non , répond
l'Inconnu
, qui paroît fe trou- bler à la vûë de Crotalde
. Il ajoute
qu'il doit lui fuffire
, que l'habit
qu'il porte , elt un déguiſement
, qui cache
ce qu'il eft . Crotalde
le preffe de nouveau
; Enfin l'Inconnu
avoüë , après s'être deffendu
quelque
tems , qu'il eft femme
, & qu'Aftolphe
eft fon Ennemi
.
7ú fei Donna
: dit Crotalde
, fi è
Aftolpho
. é il mio nemico
, répond l'Inconnu
, faifant
affés connoître
par ces deux mots , de quelle nature
MERCURE.
1
tare peut être l'offenfe , qu'il veut
venger. il faudroit tranfcrire ici
toute cette Scene , pour vous en
donner une jufte idée ; car elle est
dialoguée , avec une préciſion &
une vivacité , qui ne laiffent rien
à défirer ; elle finit le fecond
Acte.
ACTE TROISIEME.
Le troifiéme Acte reprefente
le même endroit du Palais ; Crotalde
y vient aprendre au Roy ,
fes Ordres font exécutés, que le
que
Prince a été conduit à la Cour, après
avoir été endormi par un breuvage,
& qu'il eft dans un Apartement du
Palais . Le Roy ordonne de lui
découvrir fon rang, & de paroître
auprès de lui en qualité de Gouverneur.
Après qu'ils fe font retirés , le
fonds du Theâtre s'ouvre : On voit
le Prince Sigifmond couché fur un
lit magnifique , & proprement habillé.
Une Symphonie douce amufe
les fpectateurs , tandis que Sigif
Mars 1717. K
ITO LE NOUVEAU
mond s'éveille , & témoigne par
tous fes geftes , la furpriſe où le jette
le fpectacle qui l'environne ; it prend
enfin la parole , ne fçait , fi ce qu'il
voit , eft un fonge ou une vérité ;
on achève de l'habiller , c'est - à- dire ,
qu'on lui donne un chapeau , des
gants & une épée . Vous me difpenferés
de vous décrire cette Scene
en détail , parce qu'elle eft compofée
de plufieures Actions , dont le
mérite confifte dans le jeu même..
Enfin Crotalde furvient , & fe met
aux pieds de Sigifmond. Le Prince
eft fort étonné de ce changement
dans la façon d'agir de fon Gouverneur.
Crotalde lui découvre qu'il
eft né pour régner ; Mais que la
crainte d'une maligne influence , eft
la caufe de la maniere , dont on
l'a élevé jufques alors . Ce difcours
allume la fureur de Sigifmond
, qui reproche à Crotalde
la barbarie avec laquelle il l'a reténu
fi long-tems dans une affieufe
captivité , éloigné du rang qui
lui apartenoit. Grotalde ne peut
MERCURE. 11
répondre à ces reproches ; fon filence
perfuadant Sigifmond de la
juftice de fes plaintes. Il s'abandonne
à fa fureur , & tire fon Epée
pour le tuer. On s'opofe à cet
emportement. Crotalde fe fauve , &
Sigifmond menaçant ceux qui l'ont
retenu , jure que le premier , qui
s'opofera à fa volonté , il le jettera
par la fenêtre . Dans ce moment,
Aftolphe Duc de Mofcovie entre
pour le faluer , le Prince le reçoit
avec beaucoup de fierté , & trouve
mauvais , qu'il ofe fe couvrir devant
lui , tandis que le refte des
Sujets de fon pere ne le fair pas.
9
Pantalon qui a commencé à précher
Sigifmond , veut encore lui donner
cn cette occafion des Leçons
de civilité . Stella entre dans le
même tems , le Prince va à elle
avec précipitation , la faluë , la regarde
, paroît charmé de fa beauté
, lui dit des douceurs & veut
même lui baifer la main. Aftolphe
qui aime Stella , fouffre impatiemment
ces témoignages , & ces pro-
,
Kij
112 LE NOUVEAU
1
reftations d'amour. Pantalon qui s'en
aperçoit , tire Sigifmond d'auprès de
Stella , & lui repréſente qu'elle
eft deftinée pour époufer Aftolphe.
Sigifmond reçoit aflés mal cette remontrance
, & Pantalon s'obftinant
à le fatiguer de fes confeils , il le
menace d'exécuter le ferment qu'il
vient de faire .. Pantalon dit qu'il ne
peut en venir à cette violence , contre
un homme dé fa condition ; eh
bien , nous allons le voir , dit Sigifmond.
En le faififfant avec fureur ,
il l'entraîne vers la fenêtre , & l'enlevant
malgré fa réſiſtance le
précipite ; Aftolphe & Stella fe
retirent en déteftant fa barbarie .
Dans ce moment Bafilio entre & demarde
à sigifmond , quelle est la
caufe de ce tuinutte ; ce n'eft rien ,
C'est un homme que j'ai fait voler
par la fenêtre , répond tranquillement
le Prince ; Arlequin l'avertit
avec tous les ménagemens que l'avauture
récente de Pantalon peuvent
infpirer , que c'eft à fon pere qu'il
parle ; il eft peu émû de cette nou-
,
MERCURE. 113
velle. Vous jugez , Monfieur , que
la voix de la Nature ne doit être
guéres forte, lotfqu'elle n'eft pas accompagnée
de cette impreffion , que
l'éducation & le fouvenir des foins
paternels , forment dans nos coeurs.
Bafilio fe retire affés mécontent de
Sigifmond , & ce Prince refte feul
avec Arlequin. C'est alors que ce
dernier devient fenfible au malheur
de Pantalon , dont il avoit regardé
le faut avec affés de gayeté , Sigif
mond , lui demande qui il eft . Ar
lequin après avoir hélité quelque
tems , répond qu'il eft Gentilhuomo
da Trattenimento , & que fon emploi
eft de faire rire ; eh bien , faitesmoi
rire , dit Sigifmond , en le regardant
avec un vifage & des yeux ,
près defquels Heraclite auroit paru
enjoué. Depuis que je fuis né , je
n'ai jamais éprouvé ce que c'eft que
le rire :je veux que tu me l'aprénes :
finon , tu fçais comme j'ai traité un
homme dont les difcours me fatiguojent.
Arlequin employe tout ce
qu'il croit de plus propre à égayer
Kiij
114
LE NOUVEAU
l'efprit du Prince ; mais les efforts
même qu'il fait pour y réüffir , ne
fervans qu'à l'irriter contre lui , il
court rifque d'aller tenir compagnie
à Pantalon ; lorfqu'une femme entre
dans fon Apartement : C'eſt la
fille de Crotalde qui avoit paru
d'abord en habit d'homme ; & que
fon pere a mife auprès de la Princeffe
Stella,fous le nom d'ASTREA , après
lui avoir fait prendre des habits convenables
à fon fexe . Sigifmond
frapé de cette vûë , va à elle avec
empreffement , la retient malgré fa
réfiftance, & lui parlant de fon amour
avec la vivacité d'un homme qui
ne connoît de Loix que fes defirs ,
il paroît peu difpofé à s'alfujettir aux
longueurs du Cérémonial que le refpect
à introduit auprès des Dames,
chez les Nations policées. Crotalde,
qui a toujours efté écouté , & qui
craint les fuites de cette avanture
pour fa fille , fe montre dans ce mo .
ment , il l'arrache 'des mains du
Prince , & faifit fon épée , afin de
mettre obſtacle à fa fureur. Après
MERCURE.
une lutte de quelques moments ,
qui eft accompagnée de toute la
nobleffe , & de toute la vérité poffible.
Sigifmond renverfe Crotalde ,
& fans Aftolphe qui eft attiré par
le bruit , il lui alloir ôter la vie .
Bafilio que la même caufe améne ,
interrompt le combat des deux Princes
, & reproche à Sigifmond fa ferocité
& fes emportemens, Celui- ci
prend la parole , & fait de violens
reproches à fon pere fur la conduite
qu'il a tenue jufqu'alors à fon égard ,
& fe retire en lui faifant des menaces
, qui donnent lieu au Roy de
craindre , que la prédiction des Aftres
ne s'accompliffe. Ainfi étant
demeuré feul avec Crotalde , il lui
ordonne de chercher le moyen de
rendormir Sigifmond , & de le faire
remporter dans fa Tour fous fes premiers
habits. Ce qui finit le troifiéme
Acte.
ACTE QUATRIEME.
Quelque envie que j'aye d'être
116 LE NOUVEAU
› court & quelque attention que
j'aporte à fuprimer tout ce qui
n'eft pas néceffaire , pour l'intelligence
des Scenes , je m'aperçois
que je vous entretiens depuis longrems
;ainfi vous me pardonnerez ,
fi je fuprime des Scenes entieres ,
& fi j'en étrangle quelques autres .
Sigifmond eft donc reporté dans
fa Tour , on le voit endormi fur
une Natte , dans fon premier ha--
bit. Bafilio fon pere , qui eft venu
avec Crotalde , eft attendri de
cette vûë ; mais bientôt , ce fentiment
eft effacé par les difcours du
Prince , qui tout endormi qu'il eſt ,
menace les jours de Crotalde , &
le Sceptre de fon pere. Le Roy
fe retire pour n'être point aper
çû de Sigifmond , dont le fommeil
commence à fe diffiper. Crotalde
acheve de l'éveiller : Sigifmond
eft dans la ſurpriſe que vous pouvez
vous imaginer. Il croit que
ce qu'il voit , eft un fonge : Envain
Crotalde l'affûre qu'il veille , &
qu'il ne doit point en douter , puifMERCURE.
117
qu'il entend fa voix. Ce que j'ay
vû , n'étoit donc qu'un fonge , dit
le Prince ; mais fi c'étoit un fonge ,
comment étoit -il poffible que je
vous viffe & que je vous entendiffe
alors , avec la même réalité ,
que je le fais dans cet inftant ?
comment pourrois - je m'affûrer
que ce qui m'arrive dans ce moment
, n'eft pas un fonge Crotalde
lui demande compte de fon
prétendu réve ; Sigifmond en fair
le recit , & Crotalde prend de là
occafion de lui faire des réproches
fur le peu d'effort qu'il fait , pour
réfifter à fes paffions , & reprimer
fes emportemens : Il lui dit , qu'il
a fait un pareil fonge ; parceque,
pendant la veille il s'eft rempli
l'efprit d'une grandeur chimérique
, & lui débite les principes
d'une morale , que l'on n'acufera
pas de rélachement , puifqu'il veut
lui perfuader , que les actions qu'il
fait en dormant , peuvent être criminclles
, ou vertueufes , à caufe
qu'elles partent de la difpofition
·
118 LE NOUVEAU
habituelle de fon coeur. A l'occa
fion des grandeurs , dont Sigifmond
croit avoir vu une image
dans fon fonge ; il tient des difcours
qui ne démentent pas les principes
de fa morale , & lui dit , que
les grandeurs de cette vie , n'ont
aucune réalité , que cette vie même
n'eft qu'un fonge , toujours prêt
à fe diffiper, & qu'à notre réveil ,
il ne nous restera plus , que le fou
venir amer d'un bien dont nous avons
abufés. Le Prince frapé de
cette morale , réve un moment ,
promet de fe régler toujours fur
ces principes , & rentre dans fa
Tour. Ce qui finit l'Acte 4° , dont
je vous ai fuprimé , comme vous
voyez , la plus grande partie .
ACTE CINQUIEME.
Le cinquiéme Acte commence
par l'arrivée de Scaramouche ,
à la tête d'une bande de Revoltez.
Les Peuples de Pologne inftruits de
la naiffance du Prince Sigifmond ,
MERCURE.
119
>
viennent forcer fa prifon pour le
mertre fur le Trône , afin d'empêcher
que le Sceptre ne paffe entre
les mains d'un Etranger . Sigifmond
les rebute d'abord , & prend
tout ce qu'il voit , pour l'illufion
d'un nouveau fonge. Il fe rend enfin
à leurs inftances , & fouffre que
l'on brife fa chaîne , il prend une
maffue dont
Scaramouche eit armé,
en difant qu'il va peut - être ſe réveiller
, & fe retrouver dans les fers.
Dans ce moment Crotalde entre
& fe croyant perdu , il fe jette aux
pieds de Sigifmond , qui le releve
avec bonté , & le prie de vouloir
bien l'aflifter de fes Confeils & de
fa prudence dans la guerre qu'il va
entreprendre. Crotalde lui repréfente
que c'eft contre fon pere , & contre
fon Roy qu'il va combatre , &
qu'il perira plûtôt que de fe rendre
complice de ce crime. Sigifmond
dont le coeur n'eft pas tout- à - fait
vertueux , s'emporte contre Crotal..
de , qui fe met à fes pieds pour recevoir
la mort que Sigifmond femble
120 LE NOUVEAU
*
prêt à lui donner , tenant même fa
Maffue élevée fur fa tête : mais une
reflexion fur ce qui lui eft arrivé,
le rameine à la clémence ; il ordonne
à Crotalde de fe relever , d'aller
trouver le Roy , & fe dit àluimême
qu'il ne fçait , fi tout ce qu'il
voit , n'eft pas un fonge , dont l'illufion
eft prête à fe difliper à tous les
moments. Crotalde fe retire donc,
& dans le tens que Sigifmond ordonne
à fes Troupes de marcher.
Rofaura fa fille entre , & dit à Sigifmond
qu'elle implore fon fecours
contre Aftolphe , de qui elle a recû
un outrage dont elle ne peut efperer
ni fatisfaction ni vengeance. Sigifmond
furpris de la vue de cette
femme , ne peut concevoir qu'-
un fonge ait tant de raport avec la
verité ; ni- comment il révoit , étant
éveillé , cette même perfonne dont
la vue avoit fait tant d'impreffion
fur fon coeur dans fon dernier fonge
; & comme il fe craint lui même
& qu'il fent ce que cet objet
peut fur fon coeur , il lui répond
fans
MERCURE. 721
fans ofer la regarder , qu'il la vangera
, & fort pour aller fe mettre
à la tête de fes Troupes. Bafilio
vient fur le Théâtre , aprés que Sigifmond
en eft forty , & quelque
tems aprés , on entend la voix de Sigifmond
qui ordonne à ſes Soldats
de pourfuivre & d'arrêter le Roy.
Il entre Bafilio avance en lui difant
d'achever de remplir fadeftinée,
de le renverfer à fes pieds , & de
fe baigner dans fon fang. Sigifmond
prend la parole , reproche à Bafilio
que c'eſt lui feul qui a caufé tous
fes malheurs , & cela par les mêmes
moyens qu'il avoit choifi pour
en détourner le cours. Si ces vaines
prédictions qui vous ont abufé ,
lui dit - il , avoient parlé de moi ,
comme d'un fils vertueux & foumis ,
comme d'un Prince moderé ; n'auriez
vous pas crû corrompre mon
naturel ? n'auriez vous pas crû Vous
oppofer à l'effet des influences , en
me donnant une éducation capable
de m'infpirer de la férocité ? Ñ'auriez
vous pas craint les reffentimens
Mars 1717.
L
113 LE NOUVEAU
habituelle de fon coeur. A l'occa
fion des grandeurs , dont Sigifmond
croit avoir vu une image
dans fon fonge ; il tient des difcoursqui
ne démentent pas les principes
de fa morale , & lui dit , que
les grandeurs de cette vie , n'ont
aucune réalité , que cette vie même
n'eft qu'un fonge , toujours prêt
à fe diffiper , & qu'à notre réveil ,
il ne nous reftera plus, que le fou
venir amer d'un bien dont nous avons
abufés. Le Prince frapé de
cette morale , réve un moment ,
promet de fe régler toujours fur
ces principes , & rentre dans fa
Tour. Ce qui finit l'Acte 4º , dont
je vous ai fuprimé , comme vous
voyez , la plus grande partie .
ACTE CINQUIEME.
Le cinquième Acte commence
par l'arrivée de Scaramouche ,
à la tête d'une bande de Revoltez .
Les Peuples de Pologne inftruits de
la naiffance du Prince Sigifmond ,
MERCURE. 119
viennent forcer fa prifon pour le
mertre fur le Trône , afin d'empêcher
que le Sceptre ne paffe entre
les mains d'un
Etranger. Sigifmond
les rebute d'abord , & prend
tout ce qu'il voit , pour l'illufion
d'un nouveau fonge. Il fe rend enfin
à leurs inftances , & fouffre que
l'on brife fa chaîne , il prend une
maffue dont
Scaramouche eit armé,
en difant qu'il va peut - être fe réveiller
, & fe retrouver dans les fers.
Dans ce moment Crotalde entre
& fe croyant perdu , il fejette aux
pieds de Sigifmond , qui le releve
avec bonté , & le prie de vouloir
bien l'aflifter de fes Confeils & de
fa prudence dans la guerre qu'il va
entreprendre. Crotalde lui repréfente
que c'eft contre fon pere , & contre
fon Roy qu'il va combatre , &
qu'il perira plûtôt que de fe rendre
complice de ce crime . Sigifmond
dont le coeur n'eft pas tout- à - fait
vertueux , s'emporte contre Crotal..
de , qui fe met à fes pieds pour rece
voir la mort que Sigifmond ſemble
12 LE NOUVEAU
prêt à lui donner , tenant même fa
Maffue élevée fur fa tête : mais une
reflexion fur ce qui lui est arrivé,
le rameine à la clémence ; il ordonne
à Crotalde de fe relever , d'aller
trouver le Roy , & fe dit àluimême
qu'il ne fçait , fi tout ce qu'il
voit , n'eft pas un fonge , dont l'illufion
eft prête à fe difliper à tous les
moments. Crotalde fe retire donc,
& dans le tens que Sigifmond ordonne
à fes Troupes de marcher.
Rofaura fa fille entre , & dit à Sigifmond
qu'elle implore fon fecours
contre Aftolphe , de qui elle a recû
un outrage dont elle ne peut efperer
nifatisfaction ni vengeance . Sigifmond
furpris de la vue de cette
femme , ne peut concevoir qu'-
un fonge ait tant de raport avec la
verité ; ni comment il révoit , étant
éveillé , cette même perfonne dont
la vue avoit fait tant d'impreffion
fur fon coeur dans fon dernier fonge
; & comme il fe craint lui même
& qu'il fent ce que cet objet
peut fur fon coeur , il lui répond
fans
MERCURE. 121
fans ofer la regarder , qu'il la vangera
, & fort pour aller fe mettre
à la tête de fes Troupes. Bafilio
vient fur le Théâtre , aprés que Sigifmond
en eft forty , & quelque
tems aprés , on entend la voix de Sigifmond
qui ordonne à fes Soldats
de pourfuivre & d'arrêter le Roy.
Il entre ; Bafilio avance en lui dífant
d'achever de remplir fadeftinée,
de le renverser à fes pieds , & de
fe baigner dans fon fang. Sigifmond
prend la parole , reproche à Bafilio
que c'eft lui feul qui a caufé tous
fes malheurs , & cela par les mêmes
moyens qu'il avoit choifi pour
en détourner le cours. Si ces vaines
prédictions qui vous ont abuſé ,
lui dit - il , avoient parlé de moi ,
comme d'un fils vertueux & foumis ,
comme d'un Prince moderé ; n'auriez
vous pas crû corrompre mon
naturel ? n'auriez vous pas crû Vous
oppofer à l'effet des influences , en
me donnant une éducation capable
de m'infpirer de la férocité ? Ñ'auriez
vous pas craint les reffentimens
Mars 1717. L
122 LE NOUVEA U
'un fils qui n'auroit dû vous con
fiderer que comme fon Tiran , &
non , comme fon Pere. Puifque pour
fatisfaire une crainte chimerique ,
vous l'auriez condamné à une captivité
affreufe . Sigifmond ajoûte à
ce diſcours , que fi l'âge & l'expérience
de Bafilio , ne lui ont point
apris à prévenir l'effet de ces prédictions
; c'eft à lui de faire voir
fa facilité ; en même tems il jette
fa Maffuë, & fe profternant aux pieds
de fon pere , il lui dit d'affûrer fes
jours & fon Sceptre , en lui ôtant la
vie; Bafilio attendri par ce fpectacle,
le réleve , l'embraffe , & veut lui remettre
fa Couronne . Le Prince la
refufe , en difant que ce feroit accomplir
ces Oracles impofteurs, que
de lui ôter le Sceptre il confent enfin
à partager le Thrône avec luy .
La premiére action d'autorité qu'il
fait , eft de forcer Aftolphe de réparer
l'honneur deRoſaura ; en l'époufant,
Crotalde déclare qu'elle eft
fa fille. Sigifmond donne la main
Stella , qui repete en differentes
MERCURE.
123
occafions qu'il craint à tous moments
, que ce qu'il voit , ne foit
qu'une vaine illufion , & que fe
réveillant , il ne fe trouve dans les
fers & dans la prifon ; & qu'il n'oubliera
jamais que toute notre vie n'eſt
qu'un fonge .
Voilà , Monfieur, ce que c'eſt
que la Piéce de la Vida és un Sueno ;
Si je ne vous croyois encore plus las
de lire , que je ne le fuis, d'écrire , je
vous parlerois du Sanfon , Piéce
d'un genre tout - à - fait nouveau ,
que les Italiens repréſentent avec un
fuccés prodigieux : mais je remets
cela à la premiére occafion .
Fermer