1
p. 124-134
SÉANCE publique de la Société Littéraire de CHALONS-SUR-MARNE, tenue le 7 Septembre 1763.
Début :
M. FRADET, Secrétaire perpétuel de la Société, ouvrit la Séance par la lecture [...]
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texteReconnaissance textuelle : SÉANCE publique de la Société Littéraire de CHALONS-SUR-MARNE, tenue le 7 Septembre 1763.
SÉANCE publique de la Société Littéraire
de CHALONS-SUR-MARNE, tenue le 7 Septembre 1763.
M. FRADET, Secrétaire perpétuel de
la Société, ouvrit la Séance par la lecture
d'un Mémoire de M. Viallet ſur les
moyens qu'on pourroit employer pour
AOUST. 1764.
125
diriger le cours des eaux de la manière
la plus avantageuſe à l'Agriculture. Les
eauxdoivent être regardées comme un
despluspuiſſans agens de la végétation ,
tant par elles-mêmes , que parce qu'elles
charient aux végétaux les ſels & tous
les principes qui entrentdans leur com-
pofition : mais elles demandent de la
part de ceux à qui la direction de leur
cours eft confié,la double attention de
prévenir d'abord tous les maux qu'elles
peuvent faire , & de les employer le
plus utilement qu'il eſt poſſible. Voilà
l'objet que ſe propoſe M. Viallet.
Dans la première partie , il s'attache
principalement au préjudice que les
eauxportent aux terres eny ſéjournant
trop long-temps : il montre de quelle
manière onpeut remédierà ce mal. On
doit d'abord hater l'exhauſſement des
dépôts que l'eau qui ſeraſſemble dans
lesmaraisy forme avec le temps ,& on
y parvient en dirigeant vers la partie
qu'onveut exhauffer la première , tous
lesravins qui deſcendentdesmontagnes
voifines ; les fimples foſſés ne ſuffifant
pas pourprocurer le deſſéchement:on
peut à l'aide de quelque moulin à vent
fimple&peu coûteux , élever l'eau affez
hautpour la conduire pardes canaux&
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
augets de bois dans un endroit , d'où il
feroit après facile de lui trouver un
écoulement naturel.... Il ne ſuffit pas ,
ajoute M. Viallet , pour prévenir les
ravages que les eauxfont dans les cam-
pagnes, de remédier à un mal qui ré-
fulte des anticipations des rivérains , il
en eſt deplus reſpectables en apparence,
mais qui n'en ſont pas moins préjudi-
ciables , & qui ne doivent par confé-
quent pas être plus ménagées. De vingt
moulins à eau , on n'en trouve fouvent
pas un qui ne cauſe dix fois plus de
ravages au Public , qu'il ne rapporte de
profit à fon maitre.....Ce n'eſt pas à dire
que M. Viallet prétende interdire entié-
rement l'usage des ufines: il convient
même que l'on peut en concilier les
ſervices avec l'amélioration des terres....
Mais une régle invariable , & donton
ne doit jamais ſouffrir que les proprié-
taires desufines s'écartent, c'eſt que le
deffus des ſeuils des vannes dedécharge
affleure le fond du lit naturel de la ri-
vière, & que toutes les vannes enfem-
ble produifent un débouché égal à celui
qui aura été fixé pour le reſte du lit.
Dans la ſeconde partie , qui a pour
objetles moyens d'employerles eaux le
plus utilement qu'il eſt poſſible , M.
:
AOUST . 1764.
127-
Viallet fait voir premiérement que l'on
pourroit pratiquer de diſtance en dif-
tance des canaux ou réſervoirs , où l'on
conferveroit une partie de l'eau des
orages pour s'en ſervir au beſoin , & il
prévient les objections que l'on pour-
roit lui faire. Il montre enſuite que l'on
pourroit encore remplir & entretenir
ces réſervoirs avec des eaux qu'on tire-
roit d'un puits, à l'aide d'un moulin mu
par le vent : mais quelques ſecours
qu'on pût eſpérer pour arroſer les terres
pendant les féchereſſes , des eaux de
pluie raſſemblées & réſervées à cet effet,
& de celles qu'on pourroit élever des
puits à l'aide de quelque machine ,
M. Viallet avoue que ces reſſources
font ſouvent très-coûteuſes , & qu'il eſt
des cas où le produit qu'on en tireroit
ne dédommageroit pas de la dépenſe. Il
ne peut cependant ſe diſpenſer de faire
obſerver à cette occaſion , que tel ou-
vrage qu'il ſeroit imprudent à un Parti-
culier d'entreprendre , peut ſe faire fans
inconvénient aux frais de l'Etat , pour
lequel toute amélioration de fond eſt
un avantage réel , fans égard à ce qu'il
peût coûter. Mais comme l'Etat doit ,
ainſi que les Particuliers , commencer
par les améliorations qui produiſent da
Fiv
ト
128 MERCURE DE FRANCE.
vantage à proportion de la dépenſe
qu'elles éxigent , c'eſt principalement
des fontaines , des ruiſſeaux , des riviè-
res , qu'on doit tirer l'eau dont on veut
nourrir les canaux d'arroſage.
Voici comme M. Viallet indique l'o-
pération. Les fources doivent être priſes
à cet effet le plus haut qu'il eſt poſſible ;
& lorſqu'on ne peut abſolument pas
trouver le point ſupérieur qui fournit
l'eau à une ſource ſituée plus bas , il faut
élever l'eau de cette ſource auffi haut
qu'elle peut aller , en la contenant, foit
par de la maçonnerie , qu'on butte avec
de la terre , ſoit dans des tonneaux ,
qu'on met les uns fur les autres , &
qu'on entoure d'un corroi de terre
graffe , retenu par un bâtis extérieur de
charpente , de claye & de fafcinage ;
car une économie bien entendue doit
faire le caractère distinctif de tous les
ouvrages relatifs à l'Agriculture.
Quand on tient une fois une ſource
au point le plus élevé qu'il a été pof-
fible , on doit au lieu de laiſſer tomber
le ruiſſeau par cascades , le foutenir à
mi - côté & en retenir les eaux de
diſtance en diſtance par des vannes
ou pelles qu'on ferme & ouvre fui-
vant que les circonstances l'exigent ,
AOUST. 1764.
129
mais toujours de manière que l'eau s'y
maintienne à pleins bords , juſqu'à ce
qu'on enfaſſe la diſtribution. Elle doit ſe
faire par de petites vannes dont les di-
menfions font terminées relativement à
la partpour laquelle chacun a contribué
àla conſtruction du Canal,ce qui fixe en
même temps la proportion dans laquelle
il doit contribuer à ſon entretien .....
M. Viallet n'oublie pas d'obſerver que
l'on pourroit auffi faire des ſaignées ,
non ſeulement aux ruiſſeaux , mais en-
core aux grandes rivierès ; & comme
toutes les vues qu'il propoſe ne pour-
roient s'éxécuter ſans des travaux con-
ſidérables , il enſeigne ſur la fin de for
mémoire les moyens de le faire de la
manière la moins diſpendieuſe.
Cette lecture fut fuivie de celle d'un
mémoire de M. France fur les engrais
propres aux terres crayeuſes de la haute
Champagne. Chaque fol à ſes proprié-
tés & ſes qualités particulières , & c'eſt
laconnoiſſance que chaque Cultivateur
doit avoir du fien , qui peut le con-
duire dans le choix des moyens de le
cultiver utilement. Tel eſt le principe
poſé par M. France , perfuadé que les
inſtructions & les méthodes générales
quel'ontrouve répandues dans des ou
Fy.
30 MERCURE DE FRANCE.
vrages d'Agriculture , d'ailleurs excel-
lens, ne ſçauroient convenir aux ter-
res de la haute Champagne , il conti-
nue de s'appliquer avec un égal ſuccès
à rechercher celles qui peuvent leur être
propres.
Les inſtructions qu'il propoſe dans
ce mémoire touchant les engrais, font
fondées ſur l'expérience mème. Pour
s'en former une juſte idée , il nous fuffit
d'expoſer ici l'avis qu'il donne à ceux
des habitans de la campagne qui em-
ployent les pailles du farrafin à ſe chauf-
fer , & vendent les bois qu'ils peuvent
tirer des émondes de leurs haïes & des
arbres qu'ils élaguent : confervez , leur
ditM. France , le peu de bois que vous
trouvez ſur vos poſſeſſions , c'eſt pour
votre ſoulagement que la Nature vous
l'offre , & faites de vos pailles de far-
rafin l'emploi qu'on vous indique. Après
les travaux de Mars , tranſportez fur un
champ bien labouré quelques voitures
de gazons , que vous prendrez ſous vos
haïes , dans vos maſures , dans des en-
droits où vos beftiaux ne pâturent
point ; tranſportez-y auffi les pailles de
farrazin que vous aurez conſervées de
la récolte précédente : avec ces gazons
élevez depetites tours rondes d'environ
AOUST. 1764.
131
deux pieds de diamètre , & de la hau-
teur dedeuxpieds & demi , en plaçant
ces gazons l'un ſur l'autre , & toujours
le côté des racines en haut : laiſſez à la
baſede cette tour une ouverture formée
avec trois carreaux de terre , deux pour
faire les montans & le troifiéme le lin
teau : rempliffez la tourde paille de far-
rafin; entaſſez-la ſous vos pieds': jettez-
y les débris de vos gazons , de la terre
même , que vous prendrez à la pêle
afin de comprimer la paille & d'y laiffer
moins de vuide : comblez la meſure en
continuant de conſtruire avec vos ga-
zons , & formant un dôme qui ſera
fermé par le dernier gazon , & rempli
éxactement de pailles bien entaffées.
Ces fourneaux ainſi dreſſés , il faudra y
mettre le feu avec une torche de paille
ordinaire,qu'on aura placée à l'ouverture
encommençant le fourneau , qui une
fois allumé , ne craindra point d'être
éteint par lapluie: la fumée ſe fera paf-
fage de tous côtés ; il faudra boucher
avec des gazons les ouvertures qui ſe
feront, pour empêcher la flamme de
s'échapper , étant très-eſſentiel que ces
fourneaux brûlentſourdement. Ilsferont
ainſi quatre , fix , huit jours à ſe conſu.
mer ; & comme les gazons auront été
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
employés tous verds , il arrivera fou
vent qu'ils reſteront dans leur entier &
qu'il n'y aura que la voûte de détruite.
Alors il faut retirer les cendres par l'ou-
verture du fourneau , qu'on aggrandit
pour avoir plus de facilité par le dépla-
cementde quelques gazons , & remplis
la tour avec de nouvelles pailles pour
former une nouvelle voûte , & recom-
mencer le brulis. Ces cendres doivent
être déposéesen tas terminésenpointe,
somme un cône renverſé ; car il ne faut
pas les laiſſer dans le fourneau, elles
cuiroient trop , & perdroient de leur
qualité. En cet état, la première roſée
les couvrirad'une croute qui empêche-
ra l'évaporation , & il faut bien ſe gar-'
der de les ouvrir , juſqu'à ce que l'on
veuille répandre les cendres , ce qu'il
ne faut faire que par untemps calme &
ferein; car de vent diffiperoit les ſels
qu'elles contiennent ,& la pluye les la-
veroit.Auffi-tôtqu'elles fontrépandues,
ou le lendemain dès le matin , fi cet
ouvrage n'a été fini que le foir , il faut
diſtribuer la ſemence deſſus , & l'en-
terrer à la charrue. En 1762 on choiſit
un champ de quinze denrées , le plus
mauvais foldu domaine,&fur lequel on
n'avoit jamais på obtenir de récoltes
AOUST. 1764.
133
on le prépara en demi parties égales.
Sur une moitié on étenditdes cendres de
pailles de ſarrazin à l'épaiſſeur d'environ
deux lignes ,& l'on enfemença les deux
moitiés en ſeigle ; la première a rendu
àla récolte dernière cent huit gerbes de
grand & beau ſeigle , dont les épis
étoient pleins & le grain bien nourri ,
& la ſeconde moitié n'a fourni que
trente gerbes , telles que pourroit en
produire une très-mauvaiſe terre.
M. de la Pagerie lut auſſi un Mémoire
qui avoit pour objet un bled froment
qui ſe ſéme au Printemps. On trouve
au commencement de ce Mémoire une
digreſſion ſur les motifs de décourage-
ment qu'ont les gens de campagne.
C'eſt, dit M. de la Pagerie , le plus
grand mal qui puiſſe arriver à l'Agri-
culture: c'eſt pourquoi il recherche , il
préſente même les moyens d'y apporter
reméde. Après cela il vient au ſujet de
fon Mémoire ; il apprend d'après des
expériences réïtérées , quand , de quelle
manière il faut ſemer le bled en quef-
tion: il en montre les avantages & les
qualités. Une des plus admirables , &
qui doit faire donner à cette denrée la
préférence fur pluſieurs autres , c'eſt
que les balles font fournies de paillettes
134 MERCURE DE FRANCE.
quimettent le grain à l'abrides vents
orageux&mêmede lagrêle.Celle qu'il
a eſſuyée la nuit du 12 au 13 Juillet
1763,lui en afourni une preuve bien.
convaincante. Auffi-tôt que le jourpa-
rut il futviſiter la campagne , & aumi-
lieu du déſaſtre affreux que préfen-
toient les moiffons, il eutla fatisfac-
tionde voir ſes champsd'orge nud&
ceuxdufroment dont ils'agittrès-bien
confervés, quoiqu'enclavésdanslecan-
tonleplus maltraitédu terroir.
On fit encore la lecture de plufieurs
autres pièces.M. Rouffellutundifcours
fur l'éloquence. M. Maupoint, Méde
cin,unediffertation fur la matière nu-
tritive , dont il n'oublia pas de dé-
montrer que le ſucre fait partie. M.
Gelée, undiſcours ſur les avantages que
la Paixdoitnous procurer. La Séance
fut terminée par une Epître en vers de
M. Meunier à unami, ſur la fituation
d'un cœur partagé entre la ſageffe &
l'ambition.
de CHALONS-SUR-MARNE, tenue le 7 Septembre 1763.
M. FRADET, Secrétaire perpétuel de
la Société, ouvrit la Séance par la lecture
d'un Mémoire de M. Viallet ſur les
moyens qu'on pourroit employer pour
AOUST. 1764.
125
diriger le cours des eaux de la manière
la plus avantageuſe à l'Agriculture. Les
eauxdoivent être regardées comme un
despluspuiſſans agens de la végétation ,
tant par elles-mêmes , que parce qu'elles
charient aux végétaux les ſels & tous
les principes qui entrentdans leur com-
pofition : mais elles demandent de la
part de ceux à qui la direction de leur
cours eft confié,la double attention de
prévenir d'abord tous les maux qu'elles
peuvent faire , & de les employer le
plus utilement qu'il eſt poſſible. Voilà
l'objet que ſe propoſe M. Viallet.
Dans la première partie , il s'attache
principalement au préjudice que les
eauxportent aux terres eny ſéjournant
trop long-temps : il montre de quelle
manière onpeut remédierà ce mal. On
doit d'abord hater l'exhauſſement des
dépôts que l'eau qui ſeraſſemble dans
lesmaraisy forme avec le temps ,& on
y parvient en dirigeant vers la partie
qu'onveut exhauffer la première , tous
lesravins qui deſcendentdesmontagnes
voifines ; les fimples foſſés ne ſuffifant
pas pourprocurer le deſſéchement:on
peut à l'aide de quelque moulin à vent
fimple&peu coûteux , élever l'eau affez
hautpour la conduire pardes canaux&
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
augets de bois dans un endroit , d'où il
feroit après facile de lui trouver un
écoulement naturel.... Il ne ſuffit pas ,
ajoute M. Viallet , pour prévenir les
ravages que les eauxfont dans les cam-
pagnes, de remédier à un mal qui ré-
fulte des anticipations des rivérains , il
en eſt deplus reſpectables en apparence,
mais qui n'en ſont pas moins préjudi-
ciables , & qui ne doivent par confé-
quent pas être plus ménagées. De vingt
moulins à eau , on n'en trouve fouvent
pas un qui ne cauſe dix fois plus de
ravages au Public , qu'il ne rapporte de
profit à fon maitre.....Ce n'eſt pas à dire
que M. Viallet prétende interdire entié-
rement l'usage des ufines: il convient
même que l'on peut en concilier les
ſervices avec l'amélioration des terres....
Mais une régle invariable , & donton
ne doit jamais ſouffrir que les proprié-
taires desufines s'écartent, c'eſt que le
deffus des ſeuils des vannes dedécharge
affleure le fond du lit naturel de la ri-
vière, & que toutes les vannes enfem-
ble produifent un débouché égal à celui
qui aura été fixé pour le reſte du lit.
Dans la ſeconde partie , qui a pour
objetles moyens d'employerles eaux le
plus utilement qu'il eſt poſſible , M.
:
AOUST . 1764.
127-
Viallet fait voir premiérement que l'on
pourroit pratiquer de diſtance en dif-
tance des canaux ou réſervoirs , où l'on
conferveroit une partie de l'eau des
orages pour s'en ſervir au beſoin , & il
prévient les objections que l'on pour-
roit lui faire. Il montre enſuite que l'on
pourroit encore remplir & entretenir
ces réſervoirs avec des eaux qu'on tire-
roit d'un puits, à l'aide d'un moulin mu
par le vent : mais quelques ſecours
qu'on pût eſpérer pour arroſer les terres
pendant les féchereſſes , des eaux de
pluie raſſemblées & réſervées à cet effet,
& de celles qu'on pourroit élever des
puits à l'aide de quelque machine ,
M. Viallet avoue que ces reſſources
font ſouvent très-coûteuſes , & qu'il eſt
des cas où le produit qu'on en tireroit
ne dédommageroit pas de la dépenſe. Il
ne peut cependant ſe diſpenſer de faire
obſerver à cette occaſion , que tel ou-
vrage qu'il ſeroit imprudent à un Parti-
culier d'entreprendre , peut ſe faire fans
inconvénient aux frais de l'Etat , pour
lequel toute amélioration de fond eſt
un avantage réel , fans égard à ce qu'il
peût coûter. Mais comme l'Etat doit ,
ainſi que les Particuliers , commencer
par les améliorations qui produiſent da
Fiv
ト
128 MERCURE DE FRANCE.
vantage à proportion de la dépenſe
qu'elles éxigent , c'eſt principalement
des fontaines , des ruiſſeaux , des riviè-
res , qu'on doit tirer l'eau dont on veut
nourrir les canaux d'arroſage.
Voici comme M. Viallet indique l'o-
pération. Les fources doivent être priſes
à cet effet le plus haut qu'il eſt poſſible ;
& lorſqu'on ne peut abſolument pas
trouver le point ſupérieur qui fournit
l'eau à une ſource ſituée plus bas , il faut
élever l'eau de cette ſource auffi haut
qu'elle peut aller , en la contenant, foit
par de la maçonnerie , qu'on butte avec
de la terre , ſoit dans des tonneaux ,
qu'on met les uns fur les autres , &
qu'on entoure d'un corroi de terre
graffe , retenu par un bâtis extérieur de
charpente , de claye & de fafcinage ;
car une économie bien entendue doit
faire le caractère distinctif de tous les
ouvrages relatifs à l'Agriculture.
Quand on tient une fois une ſource
au point le plus élevé qu'il a été pof-
fible , on doit au lieu de laiſſer tomber
le ruiſſeau par cascades , le foutenir à
mi - côté & en retenir les eaux de
diſtance en diſtance par des vannes
ou pelles qu'on ferme & ouvre fui-
vant que les circonstances l'exigent ,
AOUST. 1764.
129
mais toujours de manière que l'eau s'y
maintienne à pleins bords , juſqu'à ce
qu'on enfaſſe la diſtribution. Elle doit ſe
faire par de petites vannes dont les di-
menfions font terminées relativement à
la partpour laquelle chacun a contribué
àla conſtruction du Canal,ce qui fixe en
même temps la proportion dans laquelle
il doit contribuer à ſon entretien .....
M. Viallet n'oublie pas d'obſerver que
l'on pourroit auffi faire des ſaignées ,
non ſeulement aux ruiſſeaux , mais en-
core aux grandes rivierès ; & comme
toutes les vues qu'il propoſe ne pour-
roient s'éxécuter ſans des travaux con-
ſidérables , il enſeigne ſur la fin de for
mémoire les moyens de le faire de la
manière la moins diſpendieuſe.
Cette lecture fut fuivie de celle d'un
mémoire de M. France fur les engrais
propres aux terres crayeuſes de la haute
Champagne. Chaque fol à ſes proprié-
tés & ſes qualités particulières , & c'eſt
laconnoiſſance que chaque Cultivateur
doit avoir du fien , qui peut le con-
duire dans le choix des moyens de le
cultiver utilement. Tel eſt le principe
poſé par M. France , perfuadé que les
inſtructions & les méthodes générales
quel'ontrouve répandues dans des ou
Fy.
30 MERCURE DE FRANCE.
vrages d'Agriculture , d'ailleurs excel-
lens, ne ſçauroient convenir aux ter-
res de la haute Champagne , il conti-
nue de s'appliquer avec un égal ſuccès
à rechercher celles qui peuvent leur être
propres.
Les inſtructions qu'il propoſe dans
ce mémoire touchant les engrais, font
fondées ſur l'expérience mème. Pour
s'en former une juſte idée , il nous fuffit
d'expoſer ici l'avis qu'il donne à ceux
des habitans de la campagne qui em-
ployent les pailles du farrafin à ſe chauf-
fer , & vendent les bois qu'ils peuvent
tirer des émondes de leurs haïes & des
arbres qu'ils élaguent : confervez , leur
ditM. France , le peu de bois que vous
trouvez ſur vos poſſeſſions , c'eſt pour
votre ſoulagement que la Nature vous
l'offre , & faites de vos pailles de far-
rafin l'emploi qu'on vous indique. Après
les travaux de Mars , tranſportez fur un
champ bien labouré quelques voitures
de gazons , que vous prendrez ſous vos
haïes , dans vos maſures , dans des en-
droits où vos beftiaux ne pâturent
point ; tranſportez-y auffi les pailles de
farrazin que vous aurez conſervées de
la récolte précédente : avec ces gazons
élevez depetites tours rondes d'environ
AOUST. 1764.
131
deux pieds de diamètre , & de la hau-
teur dedeuxpieds & demi , en plaçant
ces gazons l'un ſur l'autre , & toujours
le côté des racines en haut : laiſſez à la
baſede cette tour une ouverture formée
avec trois carreaux de terre , deux pour
faire les montans & le troifiéme le lin
teau : rempliffez la tourde paille de far-
rafin; entaſſez-la ſous vos pieds': jettez-
y les débris de vos gazons , de la terre
même , que vous prendrez à la pêle
afin de comprimer la paille & d'y laiffer
moins de vuide : comblez la meſure en
continuant de conſtruire avec vos ga-
zons , & formant un dôme qui ſera
fermé par le dernier gazon , & rempli
éxactement de pailles bien entaffées.
Ces fourneaux ainſi dreſſés , il faudra y
mettre le feu avec une torche de paille
ordinaire,qu'on aura placée à l'ouverture
encommençant le fourneau , qui une
fois allumé , ne craindra point d'être
éteint par lapluie: la fumée ſe fera paf-
fage de tous côtés ; il faudra boucher
avec des gazons les ouvertures qui ſe
feront, pour empêcher la flamme de
s'échapper , étant très-eſſentiel que ces
fourneaux brûlentſourdement. Ilsferont
ainſi quatre , fix , huit jours à ſe conſu.
mer ; & comme les gazons auront été
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
employés tous verds , il arrivera fou
vent qu'ils reſteront dans leur entier &
qu'il n'y aura que la voûte de détruite.
Alors il faut retirer les cendres par l'ou-
verture du fourneau , qu'on aggrandit
pour avoir plus de facilité par le dépla-
cementde quelques gazons , & remplis
la tour avec de nouvelles pailles pour
former une nouvelle voûte , & recom-
mencer le brulis. Ces cendres doivent
être déposéesen tas terminésenpointe,
somme un cône renverſé ; car il ne faut
pas les laiſſer dans le fourneau, elles
cuiroient trop , & perdroient de leur
qualité. En cet état, la première roſée
les couvrirad'une croute qui empêche-
ra l'évaporation , & il faut bien ſe gar-'
der de les ouvrir , juſqu'à ce que l'on
veuille répandre les cendres , ce qu'il
ne faut faire que par untemps calme &
ferein; car de vent diffiperoit les ſels
qu'elles contiennent ,& la pluye les la-
veroit.Auffi-tôtqu'elles fontrépandues,
ou le lendemain dès le matin , fi cet
ouvrage n'a été fini que le foir , il faut
diſtribuer la ſemence deſſus , & l'en-
terrer à la charrue. En 1762 on choiſit
un champ de quinze denrées , le plus
mauvais foldu domaine,&fur lequel on
n'avoit jamais på obtenir de récoltes
AOUST. 1764.
133
on le prépara en demi parties égales.
Sur une moitié on étenditdes cendres de
pailles de ſarrazin à l'épaiſſeur d'environ
deux lignes ,& l'on enfemença les deux
moitiés en ſeigle ; la première a rendu
àla récolte dernière cent huit gerbes de
grand & beau ſeigle , dont les épis
étoient pleins & le grain bien nourri ,
& la ſeconde moitié n'a fourni que
trente gerbes , telles que pourroit en
produire une très-mauvaiſe terre.
M. de la Pagerie lut auſſi un Mémoire
qui avoit pour objet un bled froment
qui ſe ſéme au Printemps. On trouve
au commencement de ce Mémoire une
digreſſion ſur les motifs de décourage-
ment qu'ont les gens de campagne.
C'eſt, dit M. de la Pagerie , le plus
grand mal qui puiſſe arriver à l'Agri-
culture: c'eſt pourquoi il recherche , il
préſente même les moyens d'y apporter
reméde. Après cela il vient au ſujet de
fon Mémoire ; il apprend d'après des
expériences réïtérées , quand , de quelle
manière il faut ſemer le bled en quef-
tion: il en montre les avantages & les
qualités. Une des plus admirables , &
qui doit faire donner à cette denrée la
préférence fur pluſieurs autres , c'eſt
que les balles font fournies de paillettes
134 MERCURE DE FRANCE.
quimettent le grain à l'abrides vents
orageux&mêmede lagrêle.Celle qu'il
a eſſuyée la nuit du 12 au 13 Juillet
1763,lui en afourni une preuve bien.
convaincante. Auffi-tôt que le jourpa-
rut il futviſiter la campagne , & aumi-
lieu du déſaſtre affreux que préfen-
toient les moiffons, il eutla fatisfac-
tionde voir ſes champsd'orge nud&
ceuxdufroment dont ils'agittrès-bien
confervés, quoiqu'enclavésdanslecan-
tonleplus maltraitédu terroir.
On fit encore la lecture de plufieurs
autres pièces.M. Rouffellutundifcours
fur l'éloquence. M. Maupoint, Méde
cin,unediffertation fur la matière nu-
tritive , dont il n'oublia pas de dé-
montrer que le ſucre fait partie. M.
Gelée, undiſcours ſur les avantages que
la Paixdoitnous procurer. La Séance
fut terminée par une Epître en vers de
M. Meunier à unami, ſur la fituation
d'un cœur partagé entre la ſageffe &
l'ambition.
Fermer
2
p. 134-137
SÉANCE publique de la même Société, tenue le 14 Mars 1764.
Début :
Cette Séance a été ouverte par la lecture de l'éloge historique de M. Culoteau [...]
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texteReconnaissance textuelle : SÉANCE publique de la même Société, tenue le 14 Mars 1764.
SÉANCE publique de la même Société,
tenue le 14 Mars 1764.
Cette Séance a été ouverte par la lecture
de l'éloge historique de M. Culoteau
AOUST. 1764. 135
de Velye, Avocat du Roi au Préfi-
dial de Chalons , & Baillifde Vertus...
M. de Velye étoit véritablementhomme
de Lettres; il faiſoit de l'étude ſes plus
chères délices , & la couronne qui lui
fut adjugée par l'Académie Royale des
Inſcriptions & Belles- Lettres en 1739 ,
en eſt unepreuve.
Cet éloge a été ſuivi d'unediſſerta-
tion ſur l'état ancien & nouveau de la
Champagne : elle s'eſt trouvée parmi
les papiers de M. de Velye après ſamort.
Il n'eſt point encore d'Auteur , dit M.
de Velye , qui ait entrepris d'écrire l'Hif-
toire générale de la Champagne. Quel-
ques-uns en ont parlé par occafion ;
d'autres nous ont laiſſé quelques Mé-
moires particuliers ,& aucunn'a donné
une idée juſte de fon étendue , ſoit
avant qu'elle fût gouvernée par fes
Ducs ,foit du temps de ſes Comtes : ils
n'ont point difcuté avec exactitude ni
les raiſons pour lesquelles ces Comtes
ontpris ce titre , ni l'époque de la réu-
nion des différens pays qui la compo-
ſent ; mais prèſque tous ont avancé
contre la vérité de l'Hiſtoire , que les
Comtes ont fuccédé aux Ducs , & ils
n'ont conſidéré la Champagne que dans
fon erat actuel , ou dans celui qu'elle
136 MERCURE DE FRANCE.
avoit comme Comté; enfin ils ontpré-
rendu que la ville de Troyes ayant été
le lieu de la réſidence ordinaire des
Comtes , & le fiége de la tenue de
leurs grands jours , elle avoit étéla Ca-
pitale du pays qu'ils poſſédoient. Tels
font les divers points que M. de Vo
lye diſcutedans cette differtation pof-
thume..
M. Rouſſel a lu enfuite undiſcours
fur le ſtyle. Commele ſtyle intéreſſe les
Auteurs pour être lus , & les Lecteurs
pour s'inftruire , qu'il eſt naturel à celui
qui litde defirer laclarté& la nobleſſe
dans les termes ; qu'il eſt du devoir de
ceux qui écrivent de ſeconder les def-
feins de leurs concitoyens &de ſe pro-
portionner à leurs beſoins. L'Auteur
examine dans ſon Diſcours en quoi
confiſtela puretédu ſtyle&la manière
de l'acquérir. Dans lapremièrepartie ,
il parcourt les divers genres d'écrire ,
tels que leComique , le Tragique , l'E-
piſtolaire , &c , & montre en même
temps quel eſt le ſtylepropre àchaque
genre. La feconde partie inftruit des
moyensqu'ilfautemployerpouracqué-
rir le ſtyle.
Après ceDiſcours , M. Sabbathier ,
Profeſſeurau College deChâlons, a lu
AOUST. 1764.
137
un Mémoire contenant des remarques
critiques ſur l'Hiſtoire d'Attila , avec
quelques obſervations hiſtoriques tou-
chant l'origine & les diverſes tranfmi-
grations desHuns , fur lesquels ce Prince
commença à regner vers l'an 433 ou
434. Ce Mémoire doit être ſuivi d'un
autre , où M. Sabbathier ſe propoſe
d'éxaminer quel lieu dut être le théâtre
de cette fanglante journée où Attila fut
défaiten45 1 .
M. de la Pagerie afait auſſi lecture
d'un Mémoire touchant la néceffitédes
troupeauxde bêtes à laine dans la maigre
Champagne , & la manière de les éle
ver. Ce Mémoire contient des chofes
d'autant plus intéreſſantes pourles Agri-
culteurs , que M. de la Pagerie ne pro-
poſe que ce qu'il a appris par une expé-
rience de vingt années. On y trouve
non-feulement la manière d'élever les
bêtes à laine , mais encore celle de les
conſerver , & l'uſage qu'on en fait.
M. Meunier termina la Séance parla
lecture d'une Fable de ſa compofition.
tenue le 14 Mars 1764.
Cette Séance a été ouverte par la lecture
de l'éloge historique de M. Culoteau
AOUST. 1764. 135
de Velye, Avocat du Roi au Préfi-
dial de Chalons , & Baillifde Vertus...
M. de Velye étoit véritablementhomme
de Lettres; il faiſoit de l'étude ſes plus
chères délices , & la couronne qui lui
fut adjugée par l'Académie Royale des
Inſcriptions & Belles- Lettres en 1739 ,
en eſt unepreuve.
Cet éloge a été ſuivi d'unediſſerta-
tion ſur l'état ancien & nouveau de la
Champagne : elle s'eſt trouvée parmi
les papiers de M. de Velye après ſamort.
Il n'eſt point encore d'Auteur , dit M.
de Velye , qui ait entrepris d'écrire l'Hif-
toire générale de la Champagne. Quel-
ques-uns en ont parlé par occafion ;
d'autres nous ont laiſſé quelques Mé-
moires particuliers ,& aucunn'a donné
une idée juſte de fon étendue , ſoit
avant qu'elle fût gouvernée par fes
Ducs ,foit du temps de ſes Comtes : ils
n'ont point difcuté avec exactitude ni
les raiſons pour lesquelles ces Comtes
ontpris ce titre , ni l'époque de la réu-
nion des différens pays qui la compo-
ſent ; mais prèſque tous ont avancé
contre la vérité de l'Hiſtoire , que les
Comtes ont fuccédé aux Ducs , & ils
n'ont conſidéré la Champagne que dans
fon erat actuel , ou dans celui qu'elle
136 MERCURE DE FRANCE.
avoit comme Comté; enfin ils ontpré-
rendu que la ville de Troyes ayant été
le lieu de la réſidence ordinaire des
Comtes , & le fiége de la tenue de
leurs grands jours , elle avoit étéla Ca-
pitale du pays qu'ils poſſédoient. Tels
font les divers points que M. de Vo
lye diſcutedans cette differtation pof-
thume..
M. Rouſſel a lu enfuite undiſcours
fur le ſtyle. Commele ſtyle intéreſſe les
Auteurs pour être lus , & les Lecteurs
pour s'inftruire , qu'il eſt naturel à celui
qui litde defirer laclarté& la nobleſſe
dans les termes ; qu'il eſt du devoir de
ceux qui écrivent de ſeconder les def-
feins de leurs concitoyens &de ſe pro-
portionner à leurs beſoins. L'Auteur
examine dans ſon Diſcours en quoi
confiſtela puretédu ſtyle&la manière
de l'acquérir. Dans lapremièrepartie ,
il parcourt les divers genres d'écrire ,
tels que leComique , le Tragique , l'E-
piſtolaire , &c , & montre en même
temps quel eſt le ſtylepropre àchaque
genre. La feconde partie inftruit des
moyensqu'ilfautemployerpouracqué-
rir le ſtyle.
Après ceDiſcours , M. Sabbathier ,
Profeſſeurau College deChâlons, a lu
AOUST. 1764.
137
un Mémoire contenant des remarques
critiques ſur l'Hiſtoire d'Attila , avec
quelques obſervations hiſtoriques tou-
chant l'origine & les diverſes tranfmi-
grations desHuns , fur lesquels ce Prince
commença à regner vers l'an 433 ou
434. Ce Mémoire doit être ſuivi d'un
autre , où M. Sabbathier ſe propoſe
d'éxaminer quel lieu dut être le théâtre
de cette fanglante journée où Attila fut
défaiten45 1 .
M. de la Pagerie afait auſſi lecture
d'un Mémoire touchant la néceffitédes
troupeauxde bêtes à laine dans la maigre
Champagne , & la manière de les éle
ver. Ce Mémoire contient des chofes
d'autant plus intéreſſantes pourles Agri-
culteurs , que M. de la Pagerie ne pro-
poſe que ce qu'il a appris par une expé-
rience de vingt années. On y trouve
non-feulement la manière d'élever les
bêtes à laine , mais encore celle de les
conſerver , & l'uſage qu'on en fait.
M. Meunier termina la Séance parla
lecture d'une Fable de ſa compofition.
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3
p. 138-149
ASSEMBLÉE de l'Académie Royale des Belles-Lettres de la Rochelle.
Début :
L'ACADÉMIE Royale des Belles-Lettres de la Rochelle tint, le neuf de Mai, [...]
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texteReconnaissance textuelle : ASSEMBLÉE de l'Académie Royale des Belles-Lettres de la Rochelle.
ASSEMBLÉE de l'Académie Royale
des Belles-Lettres de la Rochelle.
L'ACADÉMIE Royale des Belles-Lettres
de la Rochelle tint, le neuf de Mai,
ſa Séance publique , dans la Salle de
,
fonnes de distinction..
de l'Académie , ouvrit laSéance par un
à ſçavoir , juſqu'a quel point chacun
dans les Sciences& les Lettres. L'Au-
deux propofitions. 1º. Il faut confulter
un objet ; on iratoujours àgrands pas ,
2º. ce goût qui ſaiſit un genre de
connoiſſances d'un autre genre; il feroit
و
l'Hôtel de Ville. L'Aſſemblée fut ho-
norée de la préſence de M. le Maréchal
de Senectere
de M. le Marquis de
Narbonne ,Lieutenant-Général des Ar-
mées du Roi & d'un nombre de per
M Seignette,Avocat , & Directeur
diſcours fur la queſtion qui confifte
doit s'attacher à un genre particulier
teur , pourréſoudre ceproblême, établit
ce goût naturel qui dirige l'eſprit vers
quand on ira parlavoie du ſentiment.
connoiffances , ne doit pas exclure les
dangereux de lesapprofondir , mais il
AOUST. 1764.
139
eft néceſſaire au moins de les éffleurer.
M. Seignette entre en matière , » les
>>qualités de l'eſprit , nous dit-il , n'ont
>>pas été diſpenſées également entre les
>>>hommes ; l'un franchit à pas de géant
>> une carrière dans laquelle un autre ſe
>> trouve heureux de marcher , tandis
>>qu'un troifiéme ſe traîne péniblement
>> dans la pouſſière. On doit confulter
>>ſon génie & fes forces , & contenir
>>dans de juſtes limites cette inquiette
>> activité, qui nous porte àtoutconnoî-
tre& à tout voir
....
Celui qui veut
» moiffonner toutes les fleurs dont eſt
» femée la carrière des Lettres , s'en-
>>gage inſenſiblement dans des routes
>>écartées & s'égare. Après de longs &
> pénibles travaux , il reconnoît , mais
>>trop tard, que chaque pas l'a éloigné
» du but.....
>>Pope , continue M. Seignette , ſelon
>> que nous l'apprend l'Editeur de ſes
» Œuvres , déploroit quelquefois le fort
» de trois hábiles Peintres qu'il avoit
>> connus. Au lieu de ſe faire valoir par
>> le talent de la Peinture , l'un étudioit
>> l'Architecture militaire , ſans avoir
>>une ſeule idée de la Géométrie ; l'autre
>>ſe piquoit d'expliquer la doctrine de
>>la Fatalité , ſans rien entendre en Phi
140 MERCURE DE FRANCE.
>> loſophie ; & le troifiéme traduiſoit
» Michelde Cervantes, ſcachant à peine
>>les élémens de l'Eſpagnol. L'Hiſtoire
>> de ces Peintres n'eſt-elle pas celle de
>>plufieurs Littérateurs de nos jours ,
» qui n'ont pû réſiſter avec les diſpoſi-
» tions les plus heureuſes , au penchant
qui les entraînoit vers toute forte
» d'objets , & qui ne feront jamais
>>comptés que parmi les hommes mé-
>> diocres ?.....
» Qu'on ne diſe pas qu'il faut éſſayer
>de tous les genres., pour connoître
> celui auquel on eſt propre. Le génie ,
> ſemblable à l'étincelle renfermée dans
» le caillou , s'élance au moindre choc ,
> & brille à nos yeux. Achille voit des
"armes , & le Guerrier est décelé..
• Le Correge voit des tableaux , il eſt
» Peintre.
» Je fais, ajoute M. Seignette , qu'on
>> a vu endivers tempsdes hommes pri-
» vilégiés , ſupérieurs endifférensgenres.
>> Tel fut Platon, connu par ſes Ou
>> vrages de Philofophie , de Poësie , de
» Politique , de Mathématique: tel fut
> encore le célébre Ariftote. De pareils
» exemples extrêmement rares & au-
>>deſſusde la régle , ne ſervent qu'à la
confirmer.D'ailleurs ne pourroit- onpas
AOUST. 1764.
141
➡dire que dans ces fiécles reculés ,cha-
» que Science renfermée dans des bar-
>nes affez étroites , n'offroit à un génie
>>actif qu'un champ fort limité. Nos
>>Modernes au contraire , ont vu s'ag-
>>grandir ſousleurs pasla carrière qu'ils
>parcouroient. Elle eſt ſi vaſte , qu'on
»n'atteindra jamais au but, fil'on s'é-
>>cartedu droitchemin. Ilfaut marcher
>>>fans relâche & toujours ſur la même
>>ligne. Qui veut tout ſcavoir , ſçait
>>toutbien imparfaitement. Laprofon-
>>deur & l'univerſalité des connoif-
>>ſances ne vont pas enſemble.
>>Detout ceque je viens d'avancer ,
>>ditM. leDirecteur , dans la deuxiéme
partie de ſondiſcours ,gardons-nous
>>de conclure qu'il faille fi exclufive-
>>ment s'attacher à ungenre qu'on ne
>>ſe permette pas la moindre excurfion
>> ſur les objets qui l'avoiſinent. On
> connoît affez mal la carte d'une Pro-
>> vince , ſi l'on n'a pas quelque con-
» noiſſance des cantons limitrophes ;
» elle est abſolument néceſſaire , quoi-
» qu'elle ne doive pas être complette
»& qu'elle doive s'affoiblir & ſe dé-
>>grader, (s'il eſt permisdeparler ainfi,)
→ en raiſonde l'éloignement. DescoOD
142 MERCURE DE FRANCE.
>> noiſſances étrangères ne font pas un
> luxe dangereux , lorſque raſſemblées
> avec difcernement , & fans une ap-
>> plication pouffée trop loin, elles ne
>> nuiſent pas à l'objet principal ; elles
>>>font au contraire une véritable richef-
>ſe pour celui qui ſçait les mettre en
» œuvre. Le Chantre immortel d'A-'
» chille embellit ſon Poëme de ce que
» les Sciences & les Arts ont de plus
>> intéreſſant , ces ornemens qu'on au-
roit tort de regarder comme étran-
gers à la Poëſie lui donnent un nou-
» veau mérite.....
» L'illustre François , à qui l'Acadé-
mie de Berlin dut une partie de ſa
>> gloire , couronne de fleurs des dé-
> tails anatomiques prèſque toujours
»dégoutans par eux-mêmes...... Des
>>connoiſſancesaſtronomiques déparées
>> par un langage barbare rebutoient
» quiconque ne s'étoit pas totalement
>> conſacré à l'étude des hautes Scien-
» ces. L'ingénieux Auteur des Mondes
» a ſçu leur prêter des grâces , & les
>mettre à la portée de tout homme
» qui ſçait lire. C'eſt ſur un ton plus
> fublime que l'Hiſtorien de la Nature
>> parle du Spectacle de l'Univers. On
7,
AOUST. 1764.
143
>> croit entendre le Dieu qui l'inſpire.
Fontenelle emprunta les fleursd' Anacreon ;
Et lachaleur d'Homèreapallé dansBuffon.
EpitreauxMuses.
M. Gilbert lut enſuite une Relation
1
concernantune fille qui parle ſans lan-
gue. Cette Relation piquante par fa
nouveauté eſt de M. Bonami, Docteur
en Médecine à Nantes , & Afſocié à
l'Académie.
La Tèrre a ſes Phénomènes comme
le Ciel : les ſpectacles qu'elle préſente
font auffi frappans que ceux qu'on ap-
perçoit dans la région éthérée. Un
événementqui vientd'arriver à Nantes
a étonné tout le monde &piqué la
curiofitédes Sçavans. Ils'agitd'une fille
qui parle fans langue. Le fait n'a pas
beſoin de preuves , il eſt public & cer-
tain. Mais on peut demander quel eſt
le ſecret de cette Méchanique.
MarieGrélard , née en 1743 dans la
Paroiffe de S. Hilaire en bas Poitou ,
Diocèse de Luçon,fut attaquée dela pe-
tite vérole); à l'âge deneufans. Il ſurvint
à la langue des ulcèresqui dégénéré-
rentengangrène. Cet organe ſe cor-
rompit. La malade en détachoit des
144 MERCURE DE FRANCE.
lambeaux; le Chirurgien enleva le ref-
te. Dès-lors la filleceſſa de parler. Elle
ne fitplus entendre qu'un bruit confus,
telsque peuvent être les ſons inarticu-
lés d'un muet. La déglutition des ali-
mens devint pour elle une opération
laborieuſe: mais après un certain temps,
la nature ſçut reprendre ſes droits.
D'abord Marie Grélard bégaya ; elle
formoit quelques mots avec effort.
Enfin l'uſage libre de la parole lui a été
rendu. Il y a cependant certains fons
qui lui coûtent à prononcer.
Ce phénomène tout rare qu'il eſt,
n'eſt pas unique. L'hiſtoire de la Mé-
decine nous en fournit des exemples.
Roland de Balebat dans une brochure
dont le titre grec déſigne la deſcription
d'une bouche ſans langue , fait men-
tion d'un nommé Pierre Durand , âgé
de huit à neuf ans , auquel la petite
vérole fit perdre la langue. On trouve
le détail de pareils accidens dans les
Œuvres de Riolan , de Bertholin &
furtout dans une notte curieuſe du
Dictionnaire de Bayle , au mot Céri-
Santes.
Les Mémoires de l'Académie des
Sciences, année 1718 , nous préſentent
uneRelation de M. Antoine Juffieu ,
ay
AOUST. 1764.
145
au ſujetd'une fille Portugaiſe née ſans
langue & qui s'acquittoit fort bien,
fans cette organe , de toutes les fonc-
tions propres de cet organe même. Ce
célébre Médecin nous explique le pour-
quoi d'un fait auſſi ſurprenant. Auffi
ne ferai-je à ce ſujet que de légères
obſervations particulières & relatives
au cas de Marie Gréland.
L J'ai viſité la bouche de cette fille & j'ai
trouvé à l'entrée du gofier une tumeur
ou petite élévation de la groffeur d'un
pouce & qui m'a paru être un reſte
de la baſe de la langue ; en preffant
avec le doigt , j'ai fenti fur cette émi-
nence un mouvement fort vifde con-
traction mufculaire. Vraiſemblablement
le defir qu'avoit cette fille de rentrer
par laparole dansle commerce de la vie,
& les efforts continuels qu'elle faifoit
pour y réuffir , ont mis les muſcles en
action , & leur ont donné du jeu &
du reffort. Ainfi ce reſte du bout de
la langue s'eſt trouvé en état de ſup-
pléer au défaut du corps entier de cet
organe.
Ce que nous avançons ici , n'eſt pas
une conjecture vague & fans fonde-
ment; des paffions vives fontbien capa-
bles d'opérer des prodiges,& elles enont
G
146 MERCURE DE FRANCE.
effectivementopéré dans ce genre. Nous
lifonsdans les nuits attiques d'Aulugelle
que le Roi Créfus eut un fils qui , dans
fon jeune âge , avoit eu l'uſage de la
parole & qui la perdit dans la ſuite. Il
devint muet. Créfus ayant été forcédans
une ville qu'il défendoit, un ſoldat qui
le trouva ſur ſes pas , ſans le connoî-
tre , leva fur ce malheureux Prince ,
fon cimeterre , pour le tuer. Le Fils
à côté de ſon Père , fut fi frappé de ce
danger , que la tendreſſe filiale tran-
cha tout d'un coup les liens qui garo-
roient fa langue. Il parle & dit au fa-
rouche ſoldat : épargne le Roi ! cla
mans in hoftem ne Rex Creſus occide-
retur, Aulugelle a pris ce trait dans
Hérodote.
Tulpius , au chap. 41º du liv. I de
fes obſervations , parle d'un jeune hom-
me à quides Pirates barbareſques cou-
perent la langue. Il paſſa trois ans fans
parler. Un jour s'étant trouvé expoſé
à un orage terrible , un éclair des plus
vifs & des plus étincelans , lui caufa
une fi grande frayeur qu'il reprit fur
le champ l'usage de la parole.
Les efforts de Marie Grélard , pour
venir à bout de parler , ont été ſecondés
par les parties auxiliaires qui forment les
1
AOUST. 1764.
147
fonsconcurremmentavec la langue,tels
que la conduite du nez , la luétte , le
Palais, les dents & les lévres. Ce qui
peut avoir encore favoriſé notre muette,
c'eſt un certain rétréciſſement dans le
fondde la bouche quej'ai bien remar-
qué , & qui a été occafionné par la
pertede la langue. Lapartie inférieure de
la bouche n'étant plus afſujettie par le
volumede cetorgane,s'eſt portéevers le
palais , elle en eſt devenue plus convé-
xe. Les os du palais & de la mâchoire
n'ayant pas acquis affez de confiftence
dans la bouche d'un enfant de huit ans
ſe ſont déjettés & pouffés un peu en
avant ,pour remplir une partie du vui-
de. Le palais s'eſt applati : en un mot
toutes les parties muſculeuſes & mem-
braneuſes aux environs du gofier , ſe
font un peu rapprochées les unes des
autres. Quel a dû être l'effet de ce rap-
prochement ? L'air chaffé du poumon
par la glotte , trouvant le paſſage plus
étroit , a produit des vibrations plus
vives& plus fortes dans les parties def
tinées à former la voix , & ce degré
d'intensité dans les vibrations a réparé
le défaut de la langue.
Le Comte d'Ericeira, Seigneur Por-
tugais , auffi diftingué par ſon amour
رد
Gi
146 MERCURE DE FRANCE.
pour les Lettres que par ſa haute naif-
ſance , fit un Diſtique Latin au ſujet de
la fille Portugaiſe dont on a parlé ci-
deffus.
Nil mirum , elinguis mulier quodverba loquatur.
:
Misum , cum linguâ quod taceat mulier.
Un Anonyme a rendu en François
ces vers Latins :
Qu'une femme ſans langue ait encordu caquet,
Le cas eſt aſſez vraiſemblable;
Mais qu'elle garde le tacet
Avec cet organe indiſcret;
Oh ! je ne croirai pas un fait ſi peucroyable.
7
:
M. Dupatty , Tréforier de France ,
fit la lecture de la Vie de Bianca Ca-
pello , femme de François Premier ,
Grand-Duc de Toſcane. Nous ne fe-
rons pas l'Extrait de cette Vie , remplie
d'aventures fingulières , & bien propres
à amufer la curiofité. Cette vie a été
compoſée en Italien par M. de Sanfe-
verino ,& traduite enFrançois parM.
d'Açarq.
La Vie de Fielding , célébre An-
glois , mort depuis quelques années ,
termina la Séance. Les productions de
ce genre manquent pour l'ordinaire
AOUST. 1764.
149
d'une certaine chaleur d'intérêt : mais
dans les mains d'un homme de goût ,
ils ſont ſuſceptibles d'une forme agréa-
ble. Tel eſt l'Ouvrage de M. l'Abbé
Mounier, qui ne nousapas permis d'en
donner un extrait.
des Belles-Lettres de la Rochelle.
L'ACADÉMIE Royale des Belles-Lettres
de la Rochelle tint, le neuf de Mai,
ſa Séance publique , dans la Salle de
,
fonnes de distinction..
de l'Académie , ouvrit laSéance par un
à ſçavoir , juſqu'a quel point chacun
dans les Sciences& les Lettres. L'Au-
deux propofitions. 1º. Il faut confulter
un objet ; on iratoujours àgrands pas ,
2º. ce goût qui ſaiſit un genre de
connoiſſances d'un autre genre; il feroit
و
l'Hôtel de Ville. L'Aſſemblée fut ho-
norée de la préſence de M. le Maréchal
de Senectere
de M. le Marquis de
Narbonne ,Lieutenant-Général des Ar-
mées du Roi & d'un nombre de per
M Seignette,Avocat , & Directeur
diſcours fur la queſtion qui confifte
doit s'attacher à un genre particulier
teur , pourréſoudre ceproblême, établit
ce goût naturel qui dirige l'eſprit vers
quand on ira parlavoie du ſentiment.
connoiffances , ne doit pas exclure les
dangereux de lesapprofondir , mais il
AOUST. 1764.
139
eft néceſſaire au moins de les éffleurer.
M. Seignette entre en matière , » les
>>qualités de l'eſprit , nous dit-il , n'ont
>>pas été diſpenſées également entre les
>>>hommes ; l'un franchit à pas de géant
>> une carrière dans laquelle un autre ſe
>> trouve heureux de marcher , tandis
>>qu'un troifiéme ſe traîne péniblement
>> dans la pouſſière. On doit confulter
>>ſon génie & fes forces , & contenir
>>dans de juſtes limites cette inquiette
>> activité, qui nous porte àtoutconnoî-
tre& à tout voir
....
Celui qui veut
» moiffonner toutes les fleurs dont eſt
» femée la carrière des Lettres , s'en-
>>gage inſenſiblement dans des routes
>>écartées & s'égare. Après de longs &
> pénibles travaux , il reconnoît , mais
>>trop tard, que chaque pas l'a éloigné
» du but.....
>>Pope , continue M. Seignette , ſelon
>> que nous l'apprend l'Editeur de ſes
» Œuvres , déploroit quelquefois le fort
» de trois hábiles Peintres qu'il avoit
>> connus. Au lieu de ſe faire valoir par
>> le talent de la Peinture , l'un étudioit
>> l'Architecture militaire , ſans avoir
>>une ſeule idée de la Géométrie ; l'autre
>>ſe piquoit d'expliquer la doctrine de
>>la Fatalité , ſans rien entendre en Phi
140 MERCURE DE FRANCE.
>> loſophie ; & le troifiéme traduiſoit
» Michelde Cervantes, ſcachant à peine
>>les élémens de l'Eſpagnol. L'Hiſtoire
>> de ces Peintres n'eſt-elle pas celle de
>>plufieurs Littérateurs de nos jours ,
» qui n'ont pû réſiſter avec les diſpoſi-
» tions les plus heureuſes , au penchant
qui les entraînoit vers toute forte
» d'objets , & qui ne feront jamais
>>comptés que parmi les hommes mé-
>> diocres ?.....
» Qu'on ne diſe pas qu'il faut éſſayer
>de tous les genres., pour connoître
> celui auquel on eſt propre. Le génie ,
> ſemblable à l'étincelle renfermée dans
» le caillou , s'élance au moindre choc ,
> & brille à nos yeux. Achille voit des
"armes , & le Guerrier est décelé..
• Le Correge voit des tableaux , il eſt
» Peintre.
» Je fais, ajoute M. Seignette , qu'on
>> a vu endivers tempsdes hommes pri-
» vilégiés , ſupérieurs endifférensgenres.
>> Tel fut Platon, connu par ſes Ou
>> vrages de Philofophie , de Poësie , de
» Politique , de Mathématique: tel fut
> encore le célébre Ariftote. De pareils
» exemples extrêmement rares & au-
>>deſſusde la régle , ne ſervent qu'à la
confirmer.D'ailleurs ne pourroit- onpas
AOUST. 1764.
141
➡dire que dans ces fiécles reculés ,cha-
» que Science renfermée dans des bar-
>nes affez étroites , n'offroit à un génie
>>actif qu'un champ fort limité. Nos
>>Modernes au contraire , ont vu s'ag-
>>grandir ſousleurs pasla carrière qu'ils
>parcouroient. Elle eſt ſi vaſte , qu'on
»n'atteindra jamais au but, fil'on s'é-
>>cartedu droitchemin. Ilfaut marcher
>>>fans relâche & toujours ſur la même
>>ligne. Qui veut tout ſcavoir , ſçait
>>toutbien imparfaitement. Laprofon-
>>deur & l'univerſalité des connoif-
>>ſances ne vont pas enſemble.
>>Detout ceque je viens d'avancer ,
>>ditM. leDirecteur , dans la deuxiéme
partie de ſondiſcours ,gardons-nous
>>de conclure qu'il faille fi exclufive-
>>ment s'attacher à ungenre qu'on ne
>>ſe permette pas la moindre excurfion
>> ſur les objets qui l'avoiſinent. On
> connoît affez mal la carte d'une Pro-
>> vince , ſi l'on n'a pas quelque con-
» noiſſance des cantons limitrophes ;
» elle est abſolument néceſſaire , quoi-
» qu'elle ne doive pas être complette
»& qu'elle doive s'affoiblir & ſe dé-
>>grader, (s'il eſt permisdeparler ainfi,)
→ en raiſonde l'éloignement. DescoOD
142 MERCURE DE FRANCE.
>> noiſſances étrangères ne font pas un
> luxe dangereux , lorſque raſſemblées
> avec difcernement , & fans une ap-
>> plication pouffée trop loin, elles ne
>> nuiſent pas à l'objet principal ; elles
>>>font au contraire une véritable richef-
>ſe pour celui qui ſçait les mettre en
» œuvre. Le Chantre immortel d'A-'
» chille embellit ſon Poëme de ce que
» les Sciences & les Arts ont de plus
>> intéreſſant , ces ornemens qu'on au-
roit tort de regarder comme étran-
gers à la Poëſie lui donnent un nou-
» veau mérite.....
» L'illustre François , à qui l'Acadé-
mie de Berlin dut une partie de ſa
>> gloire , couronne de fleurs des dé-
> tails anatomiques prèſque toujours
»dégoutans par eux-mêmes...... Des
>>connoiſſancesaſtronomiques déparées
>> par un langage barbare rebutoient
» quiconque ne s'étoit pas totalement
>> conſacré à l'étude des hautes Scien-
» ces. L'ingénieux Auteur des Mondes
» a ſçu leur prêter des grâces , & les
>mettre à la portée de tout homme
» qui ſçait lire. C'eſt ſur un ton plus
> fublime que l'Hiſtorien de la Nature
>> parle du Spectacle de l'Univers. On
7,
AOUST. 1764.
143
>> croit entendre le Dieu qui l'inſpire.
Fontenelle emprunta les fleursd' Anacreon ;
Et lachaleur d'Homèreapallé dansBuffon.
EpitreauxMuses.
M. Gilbert lut enſuite une Relation
1
concernantune fille qui parle ſans lan-
gue. Cette Relation piquante par fa
nouveauté eſt de M. Bonami, Docteur
en Médecine à Nantes , & Afſocié à
l'Académie.
La Tèrre a ſes Phénomènes comme
le Ciel : les ſpectacles qu'elle préſente
font auffi frappans que ceux qu'on ap-
perçoit dans la région éthérée. Un
événementqui vientd'arriver à Nantes
a étonné tout le monde &piqué la
curiofitédes Sçavans. Ils'agitd'une fille
qui parle fans langue. Le fait n'a pas
beſoin de preuves , il eſt public & cer-
tain. Mais on peut demander quel eſt
le ſecret de cette Méchanique.
MarieGrélard , née en 1743 dans la
Paroiffe de S. Hilaire en bas Poitou ,
Diocèse de Luçon,fut attaquée dela pe-
tite vérole); à l'âge deneufans. Il ſurvint
à la langue des ulcèresqui dégénéré-
rentengangrène. Cet organe ſe cor-
rompit. La malade en détachoit des
144 MERCURE DE FRANCE.
lambeaux; le Chirurgien enleva le ref-
te. Dès-lors la filleceſſa de parler. Elle
ne fitplus entendre qu'un bruit confus,
telsque peuvent être les ſons inarticu-
lés d'un muet. La déglutition des ali-
mens devint pour elle une opération
laborieuſe: mais après un certain temps,
la nature ſçut reprendre ſes droits.
D'abord Marie Grélard bégaya ; elle
formoit quelques mots avec effort.
Enfin l'uſage libre de la parole lui a été
rendu. Il y a cependant certains fons
qui lui coûtent à prononcer.
Ce phénomène tout rare qu'il eſt,
n'eſt pas unique. L'hiſtoire de la Mé-
decine nous en fournit des exemples.
Roland de Balebat dans une brochure
dont le titre grec déſigne la deſcription
d'une bouche ſans langue , fait men-
tion d'un nommé Pierre Durand , âgé
de huit à neuf ans , auquel la petite
vérole fit perdre la langue. On trouve
le détail de pareils accidens dans les
Œuvres de Riolan , de Bertholin &
furtout dans une notte curieuſe du
Dictionnaire de Bayle , au mot Céri-
Santes.
Les Mémoires de l'Académie des
Sciences, année 1718 , nous préſentent
uneRelation de M. Antoine Juffieu ,
ay
AOUST. 1764.
145
au ſujetd'une fille Portugaiſe née ſans
langue & qui s'acquittoit fort bien,
fans cette organe , de toutes les fonc-
tions propres de cet organe même. Ce
célébre Médecin nous explique le pour-
quoi d'un fait auſſi ſurprenant. Auffi
ne ferai-je à ce ſujet que de légères
obſervations particulières & relatives
au cas de Marie Gréland.
L J'ai viſité la bouche de cette fille & j'ai
trouvé à l'entrée du gofier une tumeur
ou petite élévation de la groffeur d'un
pouce & qui m'a paru être un reſte
de la baſe de la langue ; en preffant
avec le doigt , j'ai fenti fur cette émi-
nence un mouvement fort vifde con-
traction mufculaire. Vraiſemblablement
le defir qu'avoit cette fille de rentrer
par laparole dansle commerce de la vie,
& les efforts continuels qu'elle faifoit
pour y réuffir , ont mis les muſcles en
action , & leur ont donné du jeu &
du reffort. Ainfi ce reſte du bout de
la langue s'eſt trouvé en état de ſup-
pléer au défaut du corps entier de cet
organe.
Ce que nous avançons ici , n'eſt pas
une conjecture vague & fans fonde-
ment; des paffions vives fontbien capa-
bles d'opérer des prodiges,& elles enont
G
146 MERCURE DE FRANCE.
effectivementopéré dans ce genre. Nous
lifonsdans les nuits attiques d'Aulugelle
que le Roi Créfus eut un fils qui , dans
fon jeune âge , avoit eu l'uſage de la
parole & qui la perdit dans la ſuite. Il
devint muet. Créfus ayant été forcédans
une ville qu'il défendoit, un ſoldat qui
le trouva ſur ſes pas , ſans le connoî-
tre , leva fur ce malheureux Prince ,
fon cimeterre , pour le tuer. Le Fils
à côté de ſon Père , fut fi frappé de ce
danger , que la tendreſſe filiale tran-
cha tout d'un coup les liens qui garo-
roient fa langue. Il parle & dit au fa-
rouche ſoldat : épargne le Roi ! cla
mans in hoftem ne Rex Creſus occide-
retur, Aulugelle a pris ce trait dans
Hérodote.
Tulpius , au chap. 41º du liv. I de
fes obſervations , parle d'un jeune hom-
me à quides Pirates barbareſques cou-
perent la langue. Il paſſa trois ans fans
parler. Un jour s'étant trouvé expoſé
à un orage terrible , un éclair des plus
vifs & des plus étincelans , lui caufa
une fi grande frayeur qu'il reprit fur
le champ l'usage de la parole.
Les efforts de Marie Grélard , pour
venir à bout de parler , ont été ſecondés
par les parties auxiliaires qui forment les
1
AOUST. 1764.
147
fonsconcurremmentavec la langue,tels
que la conduite du nez , la luétte , le
Palais, les dents & les lévres. Ce qui
peut avoir encore favoriſé notre muette,
c'eſt un certain rétréciſſement dans le
fondde la bouche quej'ai bien remar-
qué , & qui a été occafionné par la
pertede la langue. Lapartie inférieure de
la bouche n'étant plus afſujettie par le
volumede cetorgane,s'eſt portéevers le
palais , elle en eſt devenue plus convé-
xe. Les os du palais & de la mâchoire
n'ayant pas acquis affez de confiftence
dans la bouche d'un enfant de huit ans
ſe ſont déjettés & pouffés un peu en
avant ,pour remplir une partie du vui-
de. Le palais s'eſt applati : en un mot
toutes les parties muſculeuſes & mem-
braneuſes aux environs du gofier , ſe
font un peu rapprochées les unes des
autres. Quel a dû être l'effet de ce rap-
prochement ? L'air chaffé du poumon
par la glotte , trouvant le paſſage plus
étroit , a produit des vibrations plus
vives& plus fortes dans les parties def
tinées à former la voix , & ce degré
d'intensité dans les vibrations a réparé
le défaut de la langue.
Le Comte d'Ericeira, Seigneur Por-
tugais , auffi diftingué par ſon amour
رد
Gi
146 MERCURE DE FRANCE.
pour les Lettres que par ſa haute naif-
ſance , fit un Diſtique Latin au ſujet de
la fille Portugaiſe dont on a parlé ci-
deffus.
Nil mirum , elinguis mulier quodverba loquatur.
:
Misum , cum linguâ quod taceat mulier.
Un Anonyme a rendu en François
ces vers Latins :
Qu'une femme ſans langue ait encordu caquet,
Le cas eſt aſſez vraiſemblable;
Mais qu'elle garde le tacet
Avec cet organe indiſcret;
Oh ! je ne croirai pas un fait ſi peucroyable.
7
:
M. Dupatty , Tréforier de France ,
fit la lecture de la Vie de Bianca Ca-
pello , femme de François Premier ,
Grand-Duc de Toſcane. Nous ne fe-
rons pas l'Extrait de cette Vie , remplie
d'aventures fingulières , & bien propres
à amufer la curiofité. Cette vie a été
compoſée en Italien par M. de Sanfe-
verino ,& traduite enFrançois parM.
d'Açarq.
La Vie de Fielding , célébre An-
glois , mort depuis quelques années ,
termina la Séance. Les productions de
ce genre manquent pour l'ordinaire
AOUST. 1764.
149
d'une certaine chaleur d'intérêt : mais
dans les mains d'un homme de goût ,
ils ſont ſuſceptibles d'une forme agréa-
ble. Tel eſt l'Ouvrage de M. l'Abbé
Mounier, qui ne nousapas permis d'en
donner un extrait.
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