AAngers , le premier Juillet 1717.
L
E foin avec lequel le nouveau
Mercure ſe fait depuis peu ,
&lechoix des matieres quiy entrent
, ſemblent exiger des honnêtes
gens qu'ils faffent part à
l'Auteur , des Evenemens ſinguliers
qui viennent à leur connoiffance.
Vous me ferez donc plaiſir
de lui communiquer le Fait fuivant
dont j'ai été témoin
que j'ai éxaminé avec attention.
,
&
Passant par DAON, Bourg fitué
entre Château - Gontier & Cré ,
Sur le chemin d'Angers ; j'y ai vú
une petite fille âgée de 10. ans
à qui la Criſe d'une fiévre a fait
fortir au bout de chaque doigt des
mains & des pieds, des Excroiſſanses
de laNature, des Os & des Cor
DE JUILLET. 117
nes : Elles ont dix à douze pouces
de longueur ; celles des mains font
droites, mais celles des pieds font
tant foit peu tortues. De forte que
ſes pieds ne reſſemblent pas mal à
ceux de Daphné & des soeurs de
Phaëton, tels que les Peintres les représentent
dans le moment qu'ils deviennentRacine
d'Arbre: Le dédans
des mains de cet pauvre enfant .
est paré d'une matiére pierreuse &
écaillée. Sur le côté , elle a une autre
excroiffance pierreuse & écaillée
de même nature que cellede ſes
pieds & de ses mains & groffse
comme le poingt..
Il vous souvient sans doute ,M.
que le Journal des Sçavans de M.
Denis du premier Aoust 1672 , rao
porte l'Excroiffance ou la Corne
qui étoit venue sous la Jointure de
laJambe d'un Homme ; poury avoir
négligé une playe pendant 3. ans
& qu'à cette occafion , il raporte
aprés Schenkius , qu'à Palerme une
fille poussa des Cornes ſemblables
à celles d'un Veau. L'Affairedont
*Mr Bayle Républic des Let. Juillet 1686 .
,
1
1
118 LE MERCURE
il est ici queſtion , est de la même
nature , mais elle va bien plus loin ;
en voici l'Histoire.
,
Une fille née de parens affés pau
wres à Vuaterford en Irlande
pouſſa des Cornes peu aprèssanais-
Sance , semblables à celles des Beliers,
non pas à la tête,mais auxjointures
des bras , des pieds , des mains
& des doigts , & dans les parties
les plus charnuës , comme les feſſes ,
& ce qui est de plus confiderable :
On les vit fortir en grande quantité
deſes tetons , lorsqu'elle eut neuf
ans, qui est le tems où nôtre fo
cieté l'avûe. Le Corps de cet enfant
est aride & confumé , trop
fec , & trop chaud ; la couleur des
Cornes est cendrée , mêlée de jaune,
la ſubſtance ferme , fans puanteur :
on les a voulu ronger ou arracher
au commencement ; mais ellesfont
revenues arffitôt , beaucoup plus
groffes cu'auparavant . Cette Hiftoire
n'a point de raport avec celle
du Gentilhomme Italien , dont le
même Journal fait mention ; qui
DEJUILLET 119
,
fut incommodé d'une excroiſſance
d'ongles aux mains & aux pieds
comme des Graffes , car , ce font
de veritables Cornes de Bellier ,
par tous les endroits qu'on marque
dans la figure.
> La
On est fort en peine de sçavoir la
nature de la Matiére qui produit &
qus entretient ces Cornes & ces Excroiffances
: Les uns veulent que ce
foitlefuc nerveux; les autres
Sérosité du sang : Mais , malgré
l'expérience que leJournal des Sçavans
raporte pour la derniere , je
prendrai la libertéde vousfaire voir
d'autres pensées là-deſſus , lesquelles
, pour mieux établir , je
prendraila chosed'un peu loin.
Je m'imagine donc ,qu'à la Conceptionde
cette fille, il s'est trouvé
dans la Matière dontfon corps a été
formé,plus de ces Parties visqueufes,
& beaucoup moins d'aqueuses
pour les dilayer , qu'il n'en faloit.
Or , la Ramification , tant pourla
conformation des vaiſſeaux
pour lafécrétion des humeurs , s'é-
, que
120 LE MERCURE
tantfaiteproportionnément à cela ,
le Chyle qui s'est fait ensuite, a été
plus visqueux , à cause de la constitution
des vaisseaux , glandules
pores faitspardes parties d'uneſemblable
figure. Mais , comme il y a
auſſi dans ce même Chyle , beaucoup
de parties volatiles &Spiritueuses,
il n'yapoint de doute qu'elles ne ſe
foient conglobées avec les autres ;
car, ces deuxfortes de parties ayant
des Rameaux flexibles , & lesſp1-
ritueuses pouvans pénétrer d'abord
les Pores des viſquenses , il faut
qu'ensefermentant ensemble , elles
s'unifſſent éxaitement. Les Molecuи-
lesqu'elles ont formées , ont pu s'avancer
d'abord vers les doigts des
pieds & des mains ; parceque la
Matiére qui devoit faire les ongles ,
leur avoit déjafrayé le paſſage ,
s'étant jointes avec elles , elles ont
formédes Cornes , au lieu d'ongles ,
tant à cause de leur quantité , qu'à
cause de leurfigure & mouvement ,
qui ont dilaté les Pores, jusqu'à la
proportion convenable. Aprés cela ,
Partout
DE JUILLET. 121
partout où elles ont trouvé despores
approchans , ellesy ont fait une même
production , & cespores n'ont pû
leur manquer , parce qu'y ayant û
désle commencement ,Selon maſuppoſition
, beaucoup de parties vifqueuses
, les chemins propres ont
été tracez , & les Tubes convenables
appropriez . Voilà , Monfieur,
à peu prés mon opinion , touchant
cette affaire- ci : Sije n'ai pas frapé
au but , au moins donnerai-je oc
cafion à ceux qui voyent plus clair
la-dédans que moi ,de nous la déveloper
plus distinctement. Je ſuis
c.