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p. 16-46
SUITE de l'Histoire d'HENRIETTE.
Début :
JE commençois à desirer le retour du Banian, dans l'espérance qu'il me rapporteroit [...]
Mots clefs :
Femmes, Yeux, Pouvoir, Sentiments, Répugnance, Esclave, Tendresse, Lieu, Amour, Dieux, Religion, Larmes, Bonheur, Inquiétudes, Emportement, Affection, Genoux, Sincérité
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texteReconnaissance textuelle : SUITE de l'Histoire d'HENRIETTE.
SUITE de l'Histoire d'HENRIETTE .
J E commençois à defirer le retour du
Banian , dans l'espérance qu'il me rapporteroit
une réponſe favorable : un
mois entier ſe paſſa ſans qu'il nous
DECEMBRE. 1763 . 17
donnât de ſes nouvelles ; à la fin , il arriva.
Il prétendit ( car hélas ! je n'eus
que trop lieu , dans la ſuite , de connoître
ſa mauvaiſe foi ) qu'il avoit
paflé tout ce - temps là , & cela trèsinutilement
, à attendre le rétabliſſement
du Gouverneur , qui ne vouloit
voir perſonne pendant ſa maladie ; que
mon Hiſtoire qu'il avoit racontée à plufieurs
Anglois , avoit été reçue de leur
part très - froidement , ce qu'il attribuoit
à la guerre , qui étoit entre eux & les
François ; qu'enfin le Vaiſſeau de mon
Père ayant péri avec toute ſa Cargaiſon
, il n'y avoit plus à eſpérer
de recouvrer aucuns de ſes effets.
Cette nouvelle m'arracha des larmes ,
dont il parut extrêmement touché. Il me
dit dans les termes les plus tendres , ainfi
que l'Interpréte me les rendit , que
j'avois tort de me livrer à un chagrin
auffi immodéré , qu'il ſe flattoit que
dans peu de temps il pourroit engager
quelques Anglois à ſe montrer plus humains
à mon égard ; qu'au ſurplus tant
que je reſterois chez lui , dût- ce être
pour toujours , tout ce qu'il poffédoit
feroit à mon ſervice & à mes ordres .
Je le remerciai comme ſi ſes offres n'a18
MERCURE DE FRANCE .
voient eu que l'hoſpitalité pour motif;
je diffimulai mes craintes avec toute l'adreſſe
dont j'étois capable , en ne faifant
rouler mes inquiétudes que fur
l'embarras que je lui caufois. Ses foins
les plus empreſſés étoient de diffiper
ma mélancolie par tous les divertiſſemens
qu'il pouvoit imaginer. L'interpréte
lui ayant fait part des progrès
que j'avois faits dans la langue du Pays,
il en parut enchanté & s'écria : je puis
donc eſpérer que tout ce qui eſt dans
l'Inde n'eſt pas déſagréable à ma charmante
Henriette ! Comme j'entendis
fort bien ces mots , je pris fur moi de
répondre ſans le fecours de l'Interpréte.
Je lui dis que n'y ayant juſqu'à préfent
rien trouvé qui me fut déſagréa
ble , j'eſpérois de conſerver cette façon
de penſer. Il faut , dit-il , au Hollandois
, que vous soyez un excellent
Maître , ou que votre Ecolière ait un
génie ſupérieur , pour être en état nonſeulement
d'entendre , mais même de
prononcer avec autant de grâces une
Langue qu'elle n'a entendue qu'il y a
environ un mois. Depuis ce moment ,
quand nous étions à table , il me faifoit
nommer en Malayan tous les plats
DECEMBRE. 1763 . 19
dont je voulois goûter ; me faiſoit boire
à ſa ſanté , & tâchoit de me faire
converſer avec lui. Les femmes qui me
fervoient , charmées de pouvoir ſe faire
entendre , me parloientfans ceſſe , & je
parvins bientôt à ſçavoir leur Langue
au point de n'être embarraffée dans aucune
eſpéce de converſation .
Quelques jours ſe paſſerent où tout
fut employé à me diſtraire de mes trif
tes idées & rien à confirmer mes foupcons
, juſqu'au moment où le Banian
ſe trouvant un jour ſeul avec moi dans
le Jardin ,me conduifit dans une grotte
dont la délicieuſe fraîcheur tempéroit
l'ardeur du Soleil , fans nous priver
de l'effet brillant qu'il produiſoit fur le
fommet des arbres. Cet endroit n'eſt il
pas charmant , belle Henriette , me ditil
? & faut-il defirer de quitter l'Inde
pour ſe croire heureux ? Sans doute ,
répondis-je , ceux qui ont leur établiſ
ſement dans ce Pays-ci auroient tort de
ſe plaindre de leur fort ; mais ceux qui
font nés dans une autre partie du monde&
y ont toujours vécu , pourroient ,
fans qu'on leur en ſçût mauvais gré ,
n'y pas goûter les mêmes agrémens. Le
moyen de vous les faire goûter , reprit- il,
eft de vous y fixer ; mais je crains que
1
20 MERCURE DE FRANCE .
ce que le Pays a d'agréable ne puiffe
pas racheter à vos yeux la couleur difforme
de ſes habitans. L'on m'a toujours
enſeigné , lui dis-je , que la ſeule
beauté vraiment eftimable étoit celle
de l'âme. Fidelle à cette leçon je n'ai
juſqu'ici eſtimé les hommes que par
leurs actions . Les miennes vous ont-elles
jamais offenſée ? s'écria- t il vivement.
Vous , Monfieur ! repris-je avec
ſurpriſe , je n'ai qu'à me louer de votre
bienfaiſance. Non , Henriette , non ,
reprit-il avec un ſoupir , vous ne m'avez
aucune obligation. Etoit-il en moi
d'en ufer autrement avec vous ? L'inf
tant où je vous vis fut celui de madéfaite
; & vous ne me laidsâtes que le
titre d'Eſclave , ajouta- t- il en me prenant
la main & en la portant à fa
bouche..
Quelles furent alors mes craintes ! ....
Je rougis , je tremblai , & n'eus pas la
force de parler. Le Banian trembloit
auſſi. Mais mon filence qu'il interprétoit
mal , l'enhardit bientôt au point de hazarderdes
careffes qui redoublerent mon
éffroi... Arrêtez , lui dis -je , en m'élançant
hors de la grotte ; n'achevez pas de
perdre le mérite de votre générofité.
J'ai appris à ſupporter le malheur : mais
DECEMBRE . 1763 . 21
la mort me délivreroit de l'infamie . Ces
mots firent fur lui toute l'impreffion
quej'en avois attendu. Pourquoi , dit- il,
en foupirant , pourquoi , belle Henriette
, donner des noms ſi odieux au témoignage
innocent de mon amour ?
Les Dieux ſeuls ſçavent ce qu'il m'en
a coûté pour ne pas vous le déclarer
plutôt; & je jure par eux que mes defſeins
furent toujours dignes d'être avoués
par l'honneur & la vertu Serois-je affez
malheureux pour que des ſentimens
fi purs , vous fuſſent odieux de la part
de celui à qui vous les inſpirez ?
Quoiqu'un peu raffurée par ces derniers
mots , j'étois embarraſſée de ma
réponſe . La franchiſe de mon caractère
ne me permettoit pas d'autoriſer un ſentiment
que je ne pouvois lui ſouffrir fans
une répugnance invincible. Vous héſitez
, s'écria- t- il , ma chère Henriette !
Mais en réfléchiſſant ſur les moyens extraordinaires
qui vous ont conduite jufqu'à
moi , vous fentirez fans doute que
le Ciel nous avoit deſtinés l'un pour
l'autre. Oui ! poursuivit-il avec chaleur ,
oui ! la plus aimable des Créatures , je
re regarde comme la récompenſe de ma
piété & de mon zéle pour les Dieux
que je fers.
22 MERCURE DE FRANCE.
Ah ! Monfieur , interprétez mieux la
volonté de Dieu qui m'envoye à vous
feulement comme une occafion d'exercer
votre humanité. Quel plaifir plus
flatteur que celui de faire le bien !
Ceux qu'offre l'amour peuvent-ils lui
être comparés ? Oubliez- vous enfin que
nos cultes font différens , & que rien
ne pourroit me réfoudre à une alliance
profcrite par le mien ?
Oh! quant à cet Article , interrompit
le Banian , dès que vous connoîtrez
mieux mon culte , vous prendrez ,
& j'en fuis certain , une idée plus avanrageuſe
de la clémence de nos Dieux ,
que celle que vous pouvez avoir du
vôtre.
Ce blafphême me fit horreur. Je le
témoignai vivement ; mais le Banian
avoit trop d'art pour continuer une
converſation plus propre à augmenter
mes inquiétudes qu'à les diffiper ; il
m'affura au contraire qu'il ne tenteroit
jamais de rien changer à ma façon de
penſer ſur ma Religion.
La nuit qui s'approchoit , me preſſoit
de quitter la grotte ; & je n'y parvins ,
qu'en m'engageant à écouter patiemment
à l'avenir les témoignages de fon
amour. Cette converfation occupa en
DECEMBRE. 1763 . 23
core tout le ſouper ; & quand je parus
defirer de me retirer : cruelle Hentiette !
s'écria -t- il , je vois avec douleur , le
peu de progrés de ma tendreſſe : vous
me haïflez ; & je crains bien qu'il ne
ſoit jamais en mon pouvoir de changer
votre coeur. Je ne veux pas pourtant
vous retenir plus longtemps ; peutêtre
que , rendue à vous-même , vous
me jugerez moins fait pour tant de rigueurs.
Il prononça ces mots , d'un air
fi pénétré , que , cédant malgré moimême
à la pitié qu'il m'inſpira : Ah !
Monfieur , lui dis -je avec émotion
pourrois-je en effet vous haïr ? Ai-je un
autre appui dans ces lieux ? Ai-je un
autre protecteur que vous ? Rendez
plus de juſtice à une inforunée , trop
accablée encore par la perte récente de
tout ce qu'elle avoit de plus cher
& qui ſe croiroit heureuſe de trouver
un frère en vous .
O charmante Henriette ! interrompit
le Banian , avec une expreffion qui mar
quoit autant de joie qu'il avoit montré
de douleur , tout ce que tu as perdu , tu
peux le retrouver en moi : je ferai à.
toi , & à toi ſeule ; tu feras le monde
entier pour moi. Mais , ajouta-t-il , s'il
eſt vrai que tu m'aimerois comme un
24 MERCURE DE FRANCE.
frère ; confirme cet aveu , en permettant
que je t'embraſſe comme tel. Je
me repentis alors de ce que j'avois dit.
Il me tint pendant quelques minutes
étroitement ferrée entre ſes bras , &
vivement tenté de profiter de l'occa -
fion , comme il me l'a avoué depuis ;
mais le ſentiment de ce qu'il croyoit
me devoir , l'emporta fur les mouvemens
fougueux de ſa paffion ; & il me
laiſſa la liberté de me retirer , avec un
air qui me fit ſentir tous les riſques que
j'avois courus.
L Je paſſai la plus mauvaiſe nuit. L'idée
d'être au pouvoir d'un homme qui ne
diffimuloit plus ſes vues ; l'impoffibilité
apparente de m'y ſouſtraire , me
cauſoient de mortelles inquiétudes , &
je ne me voyois de reſſources , que
dans les ſecours du Ciel. J'étois encore
dans cette douloureuſe ſituation , lorfqu'une
des femmes entra dans
chambre , & me dit que le Hollandois
prêt à partir , demandoit à prendre congé
de moi : ſur quoi , j'ordonnai qu'on
le fit entrer. Après m'avoir témoigné
l'intérêt qu'il prenoit à mon bonheur ,
il chercha à détruire ce qui me reſtoit
d'eſpérance du côté des Anglois , en
ma
m'aſſurant qu'il étoit plus que vraiſemblable
DECEMBRE. 1763 . 25
blable qu'ils ne feroient rien pour moi.
Il ajouta , qu'il avoit démêlé que le
Banian m'aimoit , & qu'il le ſoupçonnoit
d'avoir conçu le projet de m'épouſer.
M'époufer ? Interrompis - je ,
une Chrétienne épouſer un Idolâtre !
Tous mariages font bons aux yeux de
Dieu , reprit - il , la différence des cérémonies
ne détruit point leur validité
; & je ne vois pas qu'une auſſi foible
raiſon doive vous faire renoncer à
la fortune qui vous eſt offerte. Elle fetoit
plus grande encore , lui répondisje
, que je préférerois la mort au malheur
de recevoir un infidéle dans mon
lit. Puffiez-vous n'avoir pas à en gémir
, me dit-il : mais oubliez-vous que
vous n'êtes pas maîtreſſe de vous -même
dans ce Palais ? Je ne le ſçais que trop ,
repris -je , fondant en larmes. L'émotion
que je crus remarquer dans ſes yeux ,
me donna l'idée de ſaiſir cette oсса-
fion de tenter ſa cupidité. Je lui ouvris
donc mon âme , ſans lui cacher la déclaration
que m'avoit faite le Banian ;
ma répugnance à répondre, & la frayeur
où j'étois à chaque inſtant fur ce qui
en pourroit réſulter. Si vous étiez affez
généreux , lui dis-je , pour avoir pitié
de moi & me procurer dequoi me dé-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
guifer , je partirois la nuit & j'irois
trouver quelque Facteur Anglois qui
fûrement ne feroit pas aſſez barbare pour
me refuſer le paſſage ſur un de leurs
vaiſſeaux. Croyez que je ne ſerai point
ingrate , & qu'auſſitôt que je ferai rendue
au comptoir , je vous donnerai cette
bague qui eſt un diamantde prix &
tout ce que m'a laiſſé ma malheureuſe
fortune. Je lui montrai la bague dont
l'éclat produifit tout l'effet que j'en attendois.
Après avoir réfléchi un moment
, il m'aſſura qu'avant trois jours
j'entendrois parler de lui , & me recommanda
pendant ce temps de traiter le
Banian de manière à lui donner lieu
d'eſpérer que je ne ſerois pas toujours
infenfible à ſa flamme , pour éviter
qu'une conduite différente ne ledéterminât
à tenter la violence. Je le conjurai
en pleurant d'être fidéle à ſes promeſſes.
Après me les avoir réïtérées par
ferment , il prit congé de moi , & me
laiſſa dans la diſpoſition de ſuivre fes
avis, quelle que fût ma répugnance pour
tout ce qui reſſembloit à la fauffeté.
Je penſai d'abord que fi je reſtois
plus longtemps dans ma chambre , le
Banian pourroit me ſoupçonner l'intention
de l'éviter ; je deſcendis dans
DECEMBRE. 1763 . 27
la Salle où je comptois le trouver. Il n'y
vint que deux heures après avec une
lettre à la main. Ma chère Henriette ,
me dit- il , je ſuis fâché d'être porteur
de nouvelles qui pourroient bien ne pas
vous plaire ; un Négociant Anglois me
mande que l'animofité entre ſa Nation
& la vôtre eſt portée au point qu'il n'oferoit
riſquer de vous fervir , & d'autant
plus que vous appartenez à celui
qui avoit été nommé Gouverneur d'Iranadab
, & dont les ordres étoient
fûrement de nuire à leur commerce.
De façon , continua-t- il , que vous ne
dépendez plus que de moi. Je ſentis
d'abord fon artifice , qui n'avoit d'autre
but que celui de me réduire à la néceffité
de céder enfin à ſes volontés . Je
me contentai de répondre : il ſe trouve
donc des Barbares parmi les Chrétiens ?
Oui , reprit- il avec chaleur , & tels que
vous auriez peine à en trouver parmi
les Indiens . Il s'étendit alors fur les
cruautés & fur les perfidies des Nations
Européennes . Mais quoique peu perfuadée
de tout ce qu'il diſoit à leur
déſavantage , j'évitai de le contredire ;
& fon humeur fut fi agréable pendant
tout le reſte du jour , que je n'y foupconnai
rien de contraint.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Dès ce moment je parus écouter ſans
répugnance les témoignages de ſa tendreſſe.
Je fouffris même qu'il prît ma
main entre les fiennes , & croyois devoir
acheter ainſi le temps dont j'avois
beſoin. Mais le Banian ſe troubla en
me preſſant ſur ſon ſein. O ! trop chère
Henriette , s'écria-t-il , d'une voix émue ,
ne vous perfuaderai - je jamais que votre
bonheur & le mien ſeroient le prix de
votre ſenſibilité ? Je m'apperçus alors
combien j'avois à craindre en pouffant
fi loin ma complaiſance : je me débarraffai
de lui. Rappellez-vous , lui dis-je ,
le ferment que vous avez fait de ne ja
mais m'offenfer par des libertés qui me
rendroient indigne de votre affection fi
je les permettois: laiſſez au temps à déci
der mon coeur. Vous aurez tout celui
que vous éxigerez , repliqua-t-il , mais
qu'il foit limité : dites ſeulement que
vous ferez à moi , & fixez le terme de
mon fupplice ; il ſeroit peut être au-deſſus
des forces humaines de vous adorer , de
vous voir fans ceſſe , d'être fans eſpérance
, & de vous refpecter toujours. Je
ne puis rien vous promettre , repris -je ;
mais fi vous m'aimez en effet , vous
eſſayerez du moins juſqu'où la reconnoiffance
peut me conduire. Eh bien ,
DECEMBRE. 1763 . 29
dit-il , je m'y foumets ; car je prétends
vous plaire . A partir de ce moment , le
Banian ſe conduifit avec moi de façon
à ne me rien laiſſer à defirer pendant
deux jours & une partie du troifiéme.
Ce fut alors que le Hollandois revint
pour chercher , diſoit-il , quelques papiers
qu'il avoit oubliés ,& dont la perte
lui eût été de la plus grande importance ;
mais dans le vrai , pour me remettre
ſecrettement un billet où je trouvai ces
mots : " Si vous perſiſtez dans la réſolu-
» tion de quitter la maiſon du Banian
rendez-vous vers minuit dans le jardin ;
> vous trouverez à côté de la ſalle à man-
» ger un habit d'eſclave : c'eſt le dégui-
>>ſement le plus propre à vous cacher.
» Mais je vous exhorte de nouveau à
» abandonner ce projet , dans la crainte
» où je ſuis encore que vous n'ayez à
>> vous plaindre de la réception des An-
» glois. Quoiqu'il en ſoit, je tiendrai ma
>> promeffe, &je me trouverai derrière le
» jardin , d'où je vous conduirai où vous
>>> defirez vous rendre .
Ce billet me donna plus de tranquilli
té ; car malgré notre petit traité , leBanian
renouvelloit vivement ſes perfécutions
, & ce foir- là même il me preſſa
tellement de fixer le moment de ſon
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
bonheur , je vis tant d'égarement dans
fes yeux , qu'effrayée de ſes regards , je
pais le parti de lui donner le change. Demain
, lui dis-je , vous faurez ma derniere
réſolution. Votre réſolution , s'écria-
t- il ? Elle ſera peut- être l'Arrêt de
ma mort. Au moins dites-moi ſi je puis
efperer qu'elle ſera en ma faveur. Je le
crois , lui dis -je , fi vous continuez de
defirer. Dieux ! pourriez-vous en douter,
reprit-il ? Demain ..... Atteſtez donc votre
Dieu que vous ferez demain à moi. Je
ne fuis pas garant des événemens , repris-
je ; mais fi je vis & fi vous êtes dans
les mêmes ſentimens ... Jurez-le - moi, interrompit-
il avec une eſpéce d'emportement
indéfiniſſable ,&dontje fus glacée.
Confirmez cette adorable promefle : affurez-
la-moi par un ferment qui vous ſoit
inviolable. Eh bien , répondis - je en
tremblant, & fur la certitude intérieure
que le lendemain je ferois loin de lui ,
jejure par celui qui régit ce vaſte Univers
que demain nous ferons l'un à
l'autre fi vous continuez de vouloir &
de pouvoir former cette union. Le Banian
parut tranſporté & me baiſa plufieurs
fois la main. Cependant à travers
ſes tranſportsje crus lui voir moins d'ardeur
que de coutume. Il parla peu , &
. DECEMBRE. 1763 3
quand je me diſpoſai à me retirer , il ne
s'y oppoſa point : il me dit ſeulement en
m'embraſſant ; prenez garde , aimable
Henriette , à remplir votre voeu ! Je fouris
, & le quittai avec d'autant plus de
plaifir , que je me flattois de ne le plus
revoir.
Je me laiſſai deshabiller à l'ordinaire ;
& quand je crus que tout dormoit dans
la maiſon , je deſcendis , j'ouvris doucement
la porte du jardin ; j'y trouvai au
lieu marqué l'habit d'eſclave ; je m'en
revêtis promptement , & après avoir
franchi une paliſſade qui ſéparoit lejardin
d'une prairie , je rencontrai mon
guide. Il faut , dit- il , vous armer de patience
, car nous avons pluſieurs milles
à faire avant que de pouvoir nous repofer
en fùrété. J'étois fi ravie de ma délivrance
, que je me croyois infatigable.
Nous prîmes notre route à travers un
bois , dont la ſombre horreur me rappella
tout ce que j'ai fouffert dans la
forêt de Malayan ; mais l'âge avancé de
mon conducteur me raſſura .
Nous avions fait à peine une demie
lieue , que nous nous vîmes environnés
de pluſieurs hommes. Ce ſpectacle me
fit tomber ſans connoiffance. Lorſque
je revins de ma foibleſſe , la vue de mon
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
appartement , & des deux femmes qui
étoient dans l'uſage de me ſervir , ne
me laiſſerent plus douter de mon infortune.
Ce que je ne pouvois comprendre ,
c'eſt que le Banian eût pû fitôt être informé
de ma fuite. En vain je queſtionnai
les femmes ; je n'en pus tirer autre
choſe , finon que leur maître me répondroit.
La honte de l'avoir trompé , jointe
à ce que j'en avois eu précédemment à
craindre , fut prête à me jetter dans une
ſeconde foibleſſe. Dieu ! m'écriai-je ,
quels crimes ai-je donc commis pour
être auffi cruellement perfécutée ? Les
larmes que je répandis , & l'agitation de
mon âme , que je ne m'efforçois plus
de cacher , auroient ému le coeur le plus
barbare .
Dès qu'il fut jour je vis paroître le Banian
: j'étois encore au lit , & mon premier
mouvement fut de me cacher ſous
la couverture . Vous avez raiſon de vous
cacher, perfide créature, s'écria-t- il ; non .
"ſeulementvous me trompiez , mais vous
trompiez le Dieu que vous ſembliez refpecter.
Voyons , continua-t- il , fi cette
phyſionomie trompeuſe conſerveencore
affez de charmes pour défarmer tout
mon reſſentiment. Plaiſe au Ciel que
non ! m'écriai-je avec tout le courage
DECEMBRE. 1763 . 33
:
,
dont je pus m'armer ; je ne demande
d'autres faveurs que celle de mourir ; ce
ſera finir mon fupplice , & vous vous
épargnerez bien des tourmens. Non , reprit-
il , ma vengeance ſera plus ingénieuſe
& moins au gré de votre haine
pour moi. Préparez , dit- il , en fortant ,
& en ſe retournant vers les femmes
préparez cette créature perverſe à paffer
bientôt dans mon appartement. Alors les
miniſtres de ce maître impérieux me dépouillerent
de mon habit d'eſclave pour
me revêtir d'une robe très- riche . Si j'avois
eu en ma diſpoſition quelque inftrument
propre à me donner la mort , je
me ferois trouvée heureuſe : mais les
marques de mon déſeſpoir avoient fait
prendre aux femmes des précautions
pour m'empêcher d'y fuccomber. Elles
me conduifirent, ou plutôt me traînerent
chez le Banian , qui fit figne à celles
qui m'avoient amenée de nous laiffer
ſeuls . Eh bien , Henriette , me dit- il ,
eſt-ce ainſi que vous vous éfforcez de
calmer mon reſſentiment ? Est-ce par
des fanglots , & par un filence opiniâtre ,
que vous comptez obtenir votre grace ?
Je tentai vainement de parler : mes foupirs
m'étouffoient la voix, Fille obſtinée
! s'écria-t- il , où ſont maintenant ces
By
34 MERCURE DE FRANCE.
,
regards , cette douceur perfide que vous
employates fi bien hier pour me tromper
? Ce reproche me fit ſentir tout le
poidsdes remords ſur un intérieur coupable.
Dieu feul , lui dis-je en tremblant ,
ſçait ce qu'il m'en a coûté pour diffimuler
avec vous ; & j'avoue avec la plus grande
fincérité , que fans avoir pû être touchée
de votre amour , je n'ai jamais été inſenſible
à vos bontés.... Et tu me fuis
interrompit- il , pour me prouver ta reconnoiffance
? Mais ſi je n'ai eu d'autres
motifs que celui de l'amour pour t'accorder
ma protection , tu devois à la
cauſe les ſentimens que tu accordois à
l'efet. Je vous ai aimé , Henriette , & je
vous aime encore malgré moi: mais me
voici décidé à rompre un enchantement
qui m'avilit ; je ne vois plus en vous
qu'une eſclave faite pour obéir à fon
maître .... Ah , Seigneur ! lui dis-je en
tombant à ſes pieds , vous avez juré par
vos Dieux de ne jamais me faire violence.....
Songez que le parjure .....Hypocrite
! s'écria-t-il , oſez-vous parler de
parjure , quand vous -même en êtes doublement
coupable ? N'avez-vous pas juré
par votre Dieu , que fi vous étiez en vie
&en mon pouvoir aujourd'hui , vous céderiez
à ma rendreſſe ? Je conviens du
DÉCEMBRE. 1763. 35
ferment que j'ai fait , repliquai-je ; mais
fi vos ſentimens ont ceſſé d'être les mêmes
, hélas ! fuis-je tenuede les remplir ?
Ainfi vous avouez être liée , en ſuppofant
que mon coeur ſoit le même ? Eh
bien , vous êtes condamnée par vos propres
paroles ; & pour vous en donner
la preuve , apprenez que j'étois inſtruit
de tout ce que vous avez fait pour me
tromper. La Lettre du Hollandois étoit
écrite de ma main ; votre déguiſement
étoit choiſi par moi ; ce ſont mes gens
qui vous ont arrêtée : je vous ai toujours
fuivie. Ainfi mes fentimens n'ont pas
plus changé que les vôtres. Alors auffi
humiliée que confondue, que me reſtoitil
à oppoſer au Banian ? Je me récriai
contre la perfidie du Hollandois , qui
après avoir favoriſé mon projet & m'avoir
féduite par ſes pernicieux avis ,
m'avoit fi lâchement trahie . Le Banian,
après m'avoir laiſſé exhaler ma colère ,
me pritdans ſes bras : allons , ma chère
Henriette , il eſt écrit que nous ferons
tous deux parjures ; vous en refuſant ce
que vous avez juré de m'accorder , &
moi en ufant de violence pour l'obtenir.
Il ne nous reſte qu'un moyen de
fauver nos âmes d'un crime dont la
mienne frémit , tout déterminé que je
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
ſuis à le commettre : c'eſt de vous donner
à moi fans répugnance.
Dans l'impoffibilité de me ſouſtraire
à ma deſtinée ; engagée par un ferment
à ne pouvoir plus refuſer ce que l'attente
d'une mort cruelle ne m'eût jamais
fait accorder , ſi j'avois pu prévoir
l'avenir ; forcée enfin à cet odieux facrifice
, je me bornai à éxiger que la
décence la plus rigoureuſe y mît le
ſceau. Je n'ai plus rien , Monfieur , à
objecter contre vos droits , lui répondis-
je ; je reconnois que le ferment me
lie malgré la façon artificieuſe dont
vous me l'avez arraché : mais ſi vos
ſentimens ſont purs , une cérémonie
authentique doit en précéder la récompenſe.
Je vous entends , s'écria-t-il ; &
pour vous prouver combien je méritois
plus de retour de votre part , je
veux que vous soyez ma femme. Ne
rappellons point le paſſé , repris-je , ſi
vous voulez rétablir dans mon âme les
ſentimens qui ſeuls peuvent nous rendre
heureux. Quantà moi , je vous jure
avec la plus grande fincérité , que quelque
répugnance que j'aye marquée
pour cet engagement , je m'efforcerai
déſormais à ne voir en vous qu'un
époux digne de ma tendreſſe , & à me
DECEMBRE . 1763 . 37
conduire à votre égard comme une
épouſe devenue telle par fon choix .
Le Banian au comble de ſes voeux ,
eût volontiers folemnifé ce mariage dès
le jour même ; mais je gagnai ſur lui de
le différer juſqu'au lendemain. L'état
violent d'où je ſortois demandoit au
moins une nuit tranquille. Vous ne devez
pas craindre , lui dis - je , d'être
trompé une ſeconde fois , j'ai eu trop
à me repentir de la première ; le
temps de mon abfence ne ſera employé
qu'à étudier les moyens de réparer ma
faute.
Le lendemain matin les femmes qui
m'avoient toujours ſervie , m'apportérent
les habits de nôce les plus fomptueux
& me conduifirent chez le Banian
, que je trouvai auſſi magnifiquement
vêtu. Une nombreuſe ſuite
de Banians qui avoient été invités pour
être témoins de notre mariage entrerent
immédiatement après , & nous nous
rendîmes au lieu deſtiné pour la cérémonie.
Ici finirent les calamités attachées à
mon état de fille ! mais hélas ! pour en
éprouver d'autres dans celui de femme.
Malgré tous mes efforts pour remplir
mes devoirs envers mon mari , il ne
38 MERCURE DE FRANCE.
fut jamais en moi d'éprouver les délices
qui , dit- on , font le charme de pareilles
unions. Le Banian s'en plaignit
d'une façon délicate & ne négligea rien
de ce qui pouvoit donner plus de chaleur
à mes ſentimens. Soins inutiles !
chaque jour ajoûtoit à la vivacité de ſa
paffion , & à mon invincible froideur.
Ses intérêts l'ayant quelque temps
appellé à la ville , où il defiroit que je
l'accompagnaſſe ; je me contraignis pour
paroître defirer ce voyage , auquel j'euffe
volontiers préféré la folitude.
Anotre arrivée à Bombay , nous reçumes
la viſite de pluſieurs familles Indiennes
, qui féliciterent mon mari fur
fon choix ; & je ne tardai pas à m'appercevoir
de fa répugnance à me laiffer fortir
du logis: mais peu curieuſe de former
aucune fociété avec les Indiens , j'étois
fur ce point très-d'accord avec lui. Dès
l'inſtant où il put fe flatter de ma groffefſe
, il infiſta pour que je l'accompagnafle
au Temple , afin d'invoquer l'Idole
adorée pour une heureuſe délivrance
: c'étoit , dit-il , un ufage dont
perſonne ne pouvoit ſe diſpenſer , bien
moins encore la femme d'un Banian .
Je cédai à cette néceſſité , en me réſervant
de faire de mon coeur le temple de
DECEMBRE. 1763 . 39
ma dévotion , & de diriger mes penſées
vers le Dieu qui en connoiffoit les plus
fecrettes.
Je fus conduite à la Pagode, dans une
chaiſe fermée & fuivie par tous nos domeſtiques.
Le Banian , avec pluſieurs
de ſes amis , vint me prendre à la porte
, & me mena à la Colomne , fur laquelle
l'Idole eſt placée. Je feignis d'y
faire ma prière , quoiqu'indignée du
ſpectacle ridicule de leurs cérémonies ,
& le Banian ſeul me reconduifit à
ma chaiſe. Mais cet acte de complaifance
ne fervit qu'à m'attirer bientôt
de nouveaux chagrins , puiſque le Banian
, aveuglement attaché à ſa religion
, employa tout pour m'engager
à l'embraffer . Un jour qu'il m'en preffoit
le plus : Ah ! ne l'éxigez pas , lui
dis-je : en même temps qu'il me feroit
impoffible de fléchir le genoux devant
vos Idoles , je ſens que je ſerois capable
de mourir , pour vous prouver qu'après
mon Dieu , vous êtes au monde ce
que j'ai de plus cher. La vivacité avec
laquelle je prononçai ces mots , lui en
démontra la fincérité ; il parut moins
ſenſible au mépris que je témoignois
pour ſa religion ; & ſes ſollicitations
furent ſuſpenduesjuſqu'au moment de
40 MERCURE DE FRANCE.
,
votre naiſſance. C'est alors , ô ma chère
Zoa ! que je me vis livrée aux plus terribles
amertumes , en voyant que ma
fille ſeroit élevée dans l'erreur : je frémiffois
en penſant que vous n'aviez
même pas reçu le baptême ; & j'étois
un jour occupée à vous adminiſtrer de
mon mieux ce Sacrement , quand le
Banian s'offrit à mes yeux. Vaine &
trop crédule femme ! s'écria-t-il avec
des yeux étincelans de rage ; comment
ofes-tu pratiquer ces extravagances
fur mon enfant ? Mais tu gémiras
de ton crime , & d'avoir abuſé de mon
indulgence. Emportez cet enfant , dit- il
à mes femmes qui parurent alors , &
que les premières paroles qu'il pourra
prononcer , foient autant de malédictions
contre les Chrétiens. Je fuppliai
vainement votre barbare père de modé
rer l'excès de fon reſſentim ent ; il vous
arracha de mes bras , & vous fit diſparoître
à mes yeux. Alors oubliant mes
devoirs & combien fon culte lui étoit
cher , je déplorai le ſort fara! qui m'avoit
ſoumiſe à un idolâtre ; & mon emportement
alla juſqu'à lui dire , que fa
méchanceté étoit auſſi infernale que la
couleur de ſa peau. A ce dernier trait
contre ſa perſonne , qu'il avoit toujours
DECEMBRE . 1763 . 41
ſoupçonné m'être déſagréable , le Banian
hors de lui-même tira ſa dague &
m'en frappa la tête affez violemment
pour que je perdiſſe connoiſſance.
Revenue a moi- même , je ne m'oc
cupai que de ma chère Zoa . Je demandai
où l'on vous avoit emportée. Les
femmes ine dirent que vous étiez dans
la maiſon , mais qu'elles craignoient
que vous ne me fuffiez pas rendue fi
je refuſois de me foumettre au Banian ;
que néanmoins il étoit éſſentiel de ne
vous pas donner un autre lait que le
mien. Je vous aimois trop pour ne pas
céder à la néceffité ; mais il n'étoit pas
poſſible que je montraſſe déſormais
les plus foibles apparences d'attachement
à un homme qui m'avoit traitée
en eſclave. Ma tendreſſe pour vous
l'emporta cependant bientôt ſur mon
reffentiment , & je conſentis qu'elles
allafſent intercéder en ma faveur auprès
de leur Maitre , dans les termes qu'elles
jugeroient les plus propres à lui faire
impreffion. Elles ne tarderent guères à
vous rapporter dans mes bras. Mais en
m'apprenant que l'unique moyen de regagner
l'affection de leur Maître & de
vous garder toujours avec moi, étoit de
reconnoître ma faute , de m'humilier
42 MERCURE DE FRANCE.
devant lui. Soumiſe à ſa puiſſance &
ſans eſpoir de m'affranchir , je ne voyois
que ce parti à prendre : mais un ſentiment
de fierté plus fort que ma Raifon
ne put me le permettre , & me rendit
mon Tyran plus inſupportable que
jamais. Il eſt certain , ma chère Zoa
que nul autre motif que le danger
d'être ſéparée de vous , n'auroit pû me
faire profterner devant un homme qui
m'étoit auffi inférieur en tout , & pour
qui il ne me reſtoit plus la moindre
eftime.
Quelques jours ſe paſſerent , pendant
leſquels mes femmes me repréſentoient
ſans ceffe que mon obſtination , non
ſeulement ajoûteroit à la colère du
Banian , mais qu'elle me coûteroit la
perte de mon enfant. Cette idée m'éf
fraya d'abord ; mais ma vanité me ſuggéra
bientôt que ces mêmes charmes
dont je lui avois vû tant de fois éprouver
le pouvoir , l'emporteroient ſur ſa
hauteur , & que l'impoſſibilité de vivre
ſans moi , le forceroit à defirer le premier
une réconciliation : mais ma vanité
me trompa ; & je ne reçus d'autre nou
velle du Banian , que l'ordre cruel de
vous retirer de mes mains. Malgré mon
déſeſpoir je ſentis qu'il falloit céder : je
,
DECEMBRE. 1763 . 43
demandai à genoux qu'il me fut permis
de revoir mon Tyran. A l'air dont il me
reçut , je jugeai d'un coup d'oeil que fa
foibleffe pour moi, ſur laquelle j'avois
tant compté , ne pouvoit plus me promettre
d'eſpoir. Femme ! que voulezvous
? medit-il d'un ton de Sultan irrité.
Rien , Monfieur , lui dis-je , auſſi tremblante
de la violence queje me faifois à
moi-même, quede la crainte d'être refuſée
, rien que vous remettre cet enfant ,
&vous fupplier en même tems d'ordonner
ma mort : privée de votre affection
&de la préſence de ma fille , la vie n'a
plus rien qui me touche. La mort , répondit-
il , peut en effet vous ſembler
préférable au tourment de vivre avec
moi ; j'ai cependant été affez bon pour
ne plus offrir à vos yeux ce monſtre , qui
en couleur comme en malice..... Ahl
Monfieur , interrompis-je avec tranf
port , pardonnez cet emportement au
coeur déchiré d'une mère , qui depuis
notre union n'a jamais cherché qu'à ſe
rendre agréable à vos yeux. Si cela étoit
vrai , s'écria-t-il , auriez-vous tant différé
à implorer le pardon que vous demandez
? Eh ! m'écriai-je , en tombant à
fes pieds , cet acte de ſoumiſſion vous
touchera-t-il ? C'eſt à genoux que je de
44 MERCURE DE FRANCE.
mande cette grace;& fur-tout, que vous
vouliez bien ne pas me ſéparer de mon
enfant ! ....
Ces mots parurent l'émouvoir. Soit
par intérêt pour vous , foit par quelque
retour de tendreſſe pour moi , il daigna
quoiqu'avec fierté , ſe rendre à condition
toutefois , que je ne m'engagerois
par le ferment le plus folemnel
àne jamais vous inſpirer la moindre
notion de la Religion Chrétienne
quand vous avanceriez en âge. Quelque
rigoureuſes qu'elles fuſſent , il fallut
ſe ſoumettre à ces conditions ; & vous
ſçavez , ma chère Zoa , combien religieuſement
je les ai obſervées. Mais
toutes mes obligations ceffent avec ma
vie.
Au moment où je vous écris , il y
a douze ans que cette querelle eſt arrivée;
& depuis cette époque il n'y eutjamais
de parfaite intelligence entre votre
père & moi très-convaincu que toute
ſa tendreſſe n'avoit nullement touché
mon coeur , il s'en vengeoit en cédant
aux mouvemens d'un caractère dur
&jaloux. Quant à moi , le ſouvenir
des humiliations que j'avois eſſuyées ,
ne me permettoit pas le moindre effort
pour regagner ſon amitié. Etrangère
DECEMBRE. 1763. 45
aujourd'hui dans un lieu où j'ai paffé
tant d'années , à peine ai-je la liberté de
jouir de la fraîcheur de l'air : je ſupporte
mes peines avec une patience apparente ;
mais je ne ſens pas moins que le chagrin
détruit infenfiblement les principes de
ma vie. Sans vous , ma chère Zoa , ce
ſeroit pour moi une conſolation d'en enviſager
la fin. Tout ce que je demande
aux Cieux , c'eſt que cette hiſtoire vous
fafſe aſſez d'impreſſion , pour faire germerdans
votre coeur les ſentimens d'une
Chrétienne . Vous ne fauriez l'être tant
que le Banian vivra : mais j'oſe encore
eſpérer que le Ciel attendri par mes larmes
, & touché de votre innocence
ſçaura peut- être un jour , par des événemens
dont à peine j'enviſage la poffibilité
, vous rendre au culte facré de vos
Pères &à votre Patrie .
Adieu , ma chère Zoa ! je ne ſerai
plus quand vous lirez ce manufcrit , &
mes derniers voeux ſont pour vous .
N. B. Quand ma mère , ajoute Zoa ,
ſe ſentit proche de fa fin , elle me fit
appeller ; & après m'avoir donné fa bénédiction
, elle mit dans mes mains une
petite caffette , dans laquelle elle gardoit
quelques bijoux que lui avoit autrefois
donnes mon père. Ma chère enfant
46 MERCURE DE FRANCE.
dit- elle , voilà tout ce dont je puis difpoſer
; mais vous trouverez dans cette
caffette quelque choſe digne d'être conſervé.
Je vous ordonne cependant de ne
pas l'ouvrir avant ma mort , & de prendre
garde que d'autres que vous ne
voyent ce qu'elle contient : fans cette
précaution vous iſqueriez d'être privée
du plus riche tréſor , & vous me feriez
perdre le fruit des ſoins que j'ai cru devoir
prendre pour votre bonheur futur.
Ce ne fut que longtemps après la mort
de ma mère , que j'ouvris une caffette
, où , avec le récit de ſes malheurs ,
je trouvai une très-ample inſtruction
fur les Myſtères de la Religion Catholique
, que Dieu m'a fait enfin la
grâce d'embraffer , par des moyens
dont je rendrai compte un jour ; &
j'eſpére qu'il me fera ſans doute auffi
celle de me pardonner , d'avoir déſobéi
fur ce point à mon père.
J E commençois à defirer le retour du
Banian , dans l'espérance qu'il me rapporteroit
une réponſe favorable : un
mois entier ſe paſſa ſans qu'il nous
DECEMBRE. 1763 . 17
donnât de ſes nouvelles ; à la fin , il arriva.
Il prétendit ( car hélas ! je n'eus
que trop lieu , dans la ſuite , de connoître
ſa mauvaiſe foi ) qu'il avoit
paflé tout ce - temps là , & cela trèsinutilement
, à attendre le rétabliſſement
du Gouverneur , qui ne vouloit
voir perſonne pendant ſa maladie ; que
mon Hiſtoire qu'il avoit racontée à plufieurs
Anglois , avoit été reçue de leur
part très - froidement , ce qu'il attribuoit
à la guerre , qui étoit entre eux & les
François ; qu'enfin le Vaiſſeau de mon
Père ayant péri avec toute ſa Cargaiſon
, il n'y avoit plus à eſpérer
de recouvrer aucuns de ſes effets.
Cette nouvelle m'arracha des larmes ,
dont il parut extrêmement touché. Il me
dit dans les termes les plus tendres , ainfi
que l'Interpréte me les rendit , que
j'avois tort de me livrer à un chagrin
auffi immodéré , qu'il ſe flattoit que
dans peu de temps il pourroit engager
quelques Anglois à ſe montrer plus humains
à mon égard ; qu'au ſurplus tant
que je reſterois chez lui , dût- ce être
pour toujours , tout ce qu'il poffédoit
feroit à mon ſervice & à mes ordres .
Je le remerciai comme ſi ſes offres n'a18
MERCURE DE FRANCE .
voient eu que l'hoſpitalité pour motif;
je diffimulai mes craintes avec toute l'adreſſe
dont j'étois capable , en ne faifant
rouler mes inquiétudes que fur
l'embarras que je lui caufois. Ses foins
les plus empreſſés étoient de diffiper
ma mélancolie par tous les divertiſſemens
qu'il pouvoit imaginer. L'interpréte
lui ayant fait part des progrès
que j'avois faits dans la langue du Pays,
il en parut enchanté & s'écria : je puis
donc eſpérer que tout ce qui eſt dans
l'Inde n'eſt pas déſagréable à ma charmante
Henriette ! Comme j'entendis
fort bien ces mots , je pris fur moi de
répondre ſans le fecours de l'Interpréte.
Je lui dis que n'y ayant juſqu'à préfent
rien trouvé qui me fut déſagréa
ble , j'eſpérois de conſerver cette façon
de penſer. Il faut , dit-il , au Hollandois
, que vous soyez un excellent
Maître , ou que votre Ecolière ait un
génie ſupérieur , pour être en état nonſeulement
d'entendre , mais même de
prononcer avec autant de grâces une
Langue qu'elle n'a entendue qu'il y a
environ un mois. Depuis ce moment ,
quand nous étions à table , il me faifoit
nommer en Malayan tous les plats
DECEMBRE. 1763 . 19
dont je voulois goûter ; me faiſoit boire
à ſa ſanté , & tâchoit de me faire
converſer avec lui. Les femmes qui me
fervoient , charmées de pouvoir ſe faire
entendre , me parloientfans ceſſe , & je
parvins bientôt à ſçavoir leur Langue
au point de n'être embarraffée dans aucune
eſpéce de converſation .
Quelques jours ſe paſſerent où tout
fut employé à me diſtraire de mes trif
tes idées & rien à confirmer mes foupcons
, juſqu'au moment où le Banian
ſe trouvant un jour ſeul avec moi dans
le Jardin ,me conduifit dans une grotte
dont la délicieuſe fraîcheur tempéroit
l'ardeur du Soleil , fans nous priver
de l'effet brillant qu'il produiſoit fur le
fommet des arbres. Cet endroit n'eſt il
pas charmant , belle Henriette , me ditil
? & faut-il defirer de quitter l'Inde
pour ſe croire heureux ? Sans doute ,
répondis-je , ceux qui ont leur établiſ
ſement dans ce Pays-ci auroient tort de
ſe plaindre de leur fort ; mais ceux qui
font nés dans une autre partie du monde&
y ont toujours vécu , pourroient ,
fans qu'on leur en ſçût mauvais gré ,
n'y pas goûter les mêmes agrémens. Le
moyen de vous les faire goûter , reprit- il,
eft de vous y fixer ; mais je crains que
1
20 MERCURE DE FRANCE .
ce que le Pays a d'agréable ne puiffe
pas racheter à vos yeux la couleur difforme
de ſes habitans. L'on m'a toujours
enſeigné , lui dis-je , que la ſeule
beauté vraiment eftimable étoit celle
de l'âme. Fidelle à cette leçon je n'ai
juſqu'ici eſtimé les hommes que par
leurs actions . Les miennes vous ont-elles
jamais offenſée ? s'écria- t il vivement.
Vous , Monfieur ! repris-je avec
ſurpriſe , je n'ai qu'à me louer de votre
bienfaiſance. Non , Henriette , non ,
reprit-il avec un ſoupir , vous ne m'avez
aucune obligation. Etoit-il en moi
d'en ufer autrement avec vous ? L'inf
tant où je vous vis fut celui de madéfaite
; & vous ne me laidsâtes que le
titre d'Eſclave , ajouta- t- il en me prenant
la main & en la portant à fa
bouche..
Quelles furent alors mes craintes ! ....
Je rougis , je tremblai , & n'eus pas la
force de parler. Le Banian trembloit
auſſi. Mais mon filence qu'il interprétoit
mal , l'enhardit bientôt au point de hazarderdes
careffes qui redoublerent mon
éffroi... Arrêtez , lui dis -je , en m'élançant
hors de la grotte ; n'achevez pas de
perdre le mérite de votre générofité.
J'ai appris à ſupporter le malheur : mais
DECEMBRE . 1763 . 21
la mort me délivreroit de l'infamie . Ces
mots firent fur lui toute l'impreffion
quej'en avois attendu. Pourquoi , dit- il,
en foupirant , pourquoi , belle Henriette
, donner des noms ſi odieux au témoignage
innocent de mon amour ?
Les Dieux ſeuls ſçavent ce qu'il m'en
a coûté pour ne pas vous le déclarer
plutôt; & je jure par eux que mes defſeins
furent toujours dignes d'être avoués
par l'honneur & la vertu Serois-je affez
malheureux pour que des ſentimens
fi purs , vous fuſſent odieux de la part
de celui à qui vous les inſpirez ?
Quoiqu'un peu raffurée par ces derniers
mots , j'étois embarraſſée de ma
réponſe . La franchiſe de mon caractère
ne me permettoit pas d'autoriſer un ſentiment
que je ne pouvois lui ſouffrir fans
une répugnance invincible. Vous héſitez
, s'écria- t- il , ma chère Henriette !
Mais en réfléchiſſant ſur les moyens extraordinaires
qui vous ont conduite jufqu'à
moi , vous fentirez fans doute que
le Ciel nous avoit deſtinés l'un pour
l'autre. Oui ! poursuivit-il avec chaleur ,
oui ! la plus aimable des Créatures , je
re regarde comme la récompenſe de ma
piété & de mon zéle pour les Dieux
que je fers.
22 MERCURE DE FRANCE.
Ah ! Monfieur , interprétez mieux la
volonté de Dieu qui m'envoye à vous
feulement comme une occafion d'exercer
votre humanité. Quel plaifir plus
flatteur que celui de faire le bien !
Ceux qu'offre l'amour peuvent-ils lui
être comparés ? Oubliez- vous enfin que
nos cultes font différens , & que rien
ne pourroit me réfoudre à une alliance
profcrite par le mien ?
Oh! quant à cet Article , interrompit
le Banian , dès que vous connoîtrez
mieux mon culte , vous prendrez ,
& j'en fuis certain , une idée plus avanrageuſe
de la clémence de nos Dieux ,
que celle que vous pouvez avoir du
vôtre.
Ce blafphême me fit horreur. Je le
témoignai vivement ; mais le Banian
avoit trop d'art pour continuer une
converſation plus propre à augmenter
mes inquiétudes qu'à les diffiper ; il
m'affura au contraire qu'il ne tenteroit
jamais de rien changer à ma façon de
penſer ſur ma Religion.
La nuit qui s'approchoit , me preſſoit
de quitter la grotte ; & je n'y parvins ,
qu'en m'engageant à écouter patiemment
à l'avenir les témoignages de fon
amour. Cette converfation occupa en
DECEMBRE. 1763 . 23
core tout le ſouper ; & quand je parus
defirer de me retirer : cruelle Hentiette !
s'écria -t- il , je vois avec douleur , le
peu de progrés de ma tendreſſe : vous
me haïflez ; & je crains bien qu'il ne
ſoit jamais en mon pouvoir de changer
votre coeur. Je ne veux pas pourtant
vous retenir plus longtemps ; peutêtre
que , rendue à vous-même , vous
me jugerez moins fait pour tant de rigueurs.
Il prononça ces mots , d'un air
fi pénétré , que , cédant malgré moimême
à la pitié qu'il m'inſpira : Ah !
Monfieur , lui dis -je avec émotion
pourrois-je en effet vous haïr ? Ai-je un
autre appui dans ces lieux ? Ai-je un
autre protecteur que vous ? Rendez
plus de juſtice à une inforunée , trop
accablée encore par la perte récente de
tout ce qu'elle avoit de plus cher
& qui ſe croiroit heureuſe de trouver
un frère en vous .
O charmante Henriette ! interrompit
le Banian , avec une expreffion qui mar
quoit autant de joie qu'il avoit montré
de douleur , tout ce que tu as perdu , tu
peux le retrouver en moi : je ferai à.
toi , & à toi ſeule ; tu feras le monde
entier pour moi. Mais , ajouta-t-il , s'il
eſt vrai que tu m'aimerois comme un
24 MERCURE DE FRANCE.
frère ; confirme cet aveu , en permettant
que je t'embraſſe comme tel. Je
me repentis alors de ce que j'avois dit.
Il me tint pendant quelques minutes
étroitement ferrée entre ſes bras , &
vivement tenté de profiter de l'occa -
fion , comme il me l'a avoué depuis ;
mais le ſentiment de ce qu'il croyoit
me devoir , l'emporta fur les mouvemens
fougueux de ſa paffion ; & il me
laiſſa la liberté de me retirer , avec un
air qui me fit ſentir tous les riſques que
j'avois courus.
L Je paſſai la plus mauvaiſe nuit. L'idée
d'être au pouvoir d'un homme qui ne
diffimuloit plus ſes vues ; l'impoffibilité
apparente de m'y ſouſtraire , me
cauſoient de mortelles inquiétudes , &
je ne me voyois de reſſources , que
dans les ſecours du Ciel. J'étois encore
dans cette douloureuſe ſituation , lorfqu'une
des femmes entra dans
chambre , & me dit que le Hollandois
prêt à partir , demandoit à prendre congé
de moi : ſur quoi , j'ordonnai qu'on
le fit entrer. Après m'avoir témoigné
l'intérêt qu'il prenoit à mon bonheur ,
il chercha à détruire ce qui me reſtoit
d'eſpérance du côté des Anglois , en
ma
m'aſſurant qu'il étoit plus que vraiſemblable
DECEMBRE. 1763 . 25
blable qu'ils ne feroient rien pour moi.
Il ajouta , qu'il avoit démêlé que le
Banian m'aimoit , & qu'il le ſoupçonnoit
d'avoir conçu le projet de m'épouſer.
M'époufer ? Interrompis - je ,
une Chrétienne épouſer un Idolâtre !
Tous mariages font bons aux yeux de
Dieu , reprit - il , la différence des cérémonies
ne détruit point leur validité
; & je ne vois pas qu'une auſſi foible
raiſon doive vous faire renoncer à
la fortune qui vous eſt offerte. Elle fetoit
plus grande encore , lui répondisje
, que je préférerois la mort au malheur
de recevoir un infidéle dans mon
lit. Puffiez-vous n'avoir pas à en gémir
, me dit-il : mais oubliez-vous que
vous n'êtes pas maîtreſſe de vous -même
dans ce Palais ? Je ne le ſçais que trop ,
repris -je , fondant en larmes. L'émotion
que je crus remarquer dans ſes yeux ,
me donna l'idée de ſaiſir cette oсса-
fion de tenter ſa cupidité. Je lui ouvris
donc mon âme , ſans lui cacher la déclaration
que m'avoit faite le Banian ;
ma répugnance à répondre, & la frayeur
où j'étois à chaque inſtant fur ce qui
en pourroit réſulter. Si vous étiez affez
généreux , lui dis-je , pour avoir pitié
de moi & me procurer dequoi me dé-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
guifer , je partirois la nuit & j'irois
trouver quelque Facteur Anglois qui
fûrement ne feroit pas aſſez barbare pour
me refuſer le paſſage ſur un de leurs
vaiſſeaux. Croyez que je ne ſerai point
ingrate , & qu'auſſitôt que je ferai rendue
au comptoir , je vous donnerai cette
bague qui eſt un diamantde prix &
tout ce que m'a laiſſé ma malheureuſe
fortune. Je lui montrai la bague dont
l'éclat produifit tout l'effet que j'en attendois.
Après avoir réfléchi un moment
, il m'aſſura qu'avant trois jours
j'entendrois parler de lui , & me recommanda
pendant ce temps de traiter le
Banian de manière à lui donner lieu
d'eſpérer que je ne ſerois pas toujours
infenfible à ſa flamme , pour éviter
qu'une conduite différente ne ledéterminât
à tenter la violence. Je le conjurai
en pleurant d'être fidéle à ſes promeſſes.
Après me les avoir réïtérées par
ferment , il prit congé de moi , & me
laiſſa dans la diſpoſition de ſuivre fes
avis, quelle que fût ma répugnance pour
tout ce qui reſſembloit à la fauffeté.
Je penſai d'abord que fi je reſtois
plus longtemps dans ma chambre , le
Banian pourroit me ſoupçonner l'intention
de l'éviter ; je deſcendis dans
DECEMBRE. 1763 . 27
la Salle où je comptois le trouver. Il n'y
vint que deux heures après avec une
lettre à la main. Ma chère Henriette ,
me dit- il , je ſuis fâché d'être porteur
de nouvelles qui pourroient bien ne pas
vous plaire ; un Négociant Anglois me
mande que l'animofité entre ſa Nation
& la vôtre eſt portée au point qu'il n'oferoit
riſquer de vous fervir , & d'autant
plus que vous appartenez à celui
qui avoit été nommé Gouverneur d'Iranadab
, & dont les ordres étoient
fûrement de nuire à leur commerce.
De façon , continua-t- il , que vous ne
dépendez plus que de moi. Je ſentis
d'abord fon artifice , qui n'avoit d'autre
but que celui de me réduire à la néceffité
de céder enfin à ſes volontés . Je
me contentai de répondre : il ſe trouve
donc des Barbares parmi les Chrétiens ?
Oui , reprit- il avec chaleur , & tels que
vous auriez peine à en trouver parmi
les Indiens . Il s'étendit alors fur les
cruautés & fur les perfidies des Nations
Européennes . Mais quoique peu perfuadée
de tout ce qu'il diſoit à leur
déſavantage , j'évitai de le contredire ;
& fon humeur fut fi agréable pendant
tout le reſte du jour , que je n'y foupconnai
rien de contraint.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Dès ce moment je parus écouter ſans
répugnance les témoignages de ſa tendreſſe.
Je fouffris même qu'il prît ma
main entre les fiennes , & croyois devoir
acheter ainſi le temps dont j'avois
beſoin. Mais le Banian ſe troubla en
me preſſant ſur ſon ſein. O ! trop chère
Henriette , s'écria-t-il , d'une voix émue ,
ne vous perfuaderai - je jamais que votre
bonheur & le mien ſeroient le prix de
votre ſenſibilité ? Je m'apperçus alors
combien j'avois à craindre en pouffant
fi loin ma complaiſance : je me débarraffai
de lui. Rappellez-vous , lui dis-je ,
le ferment que vous avez fait de ne ja
mais m'offenfer par des libertés qui me
rendroient indigne de votre affection fi
je les permettois: laiſſez au temps à déci
der mon coeur. Vous aurez tout celui
que vous éxigerez , repliqua-t-il , mais
qu'il foit limité : dites ſeulement que
vous ferez à moi , & fixez le terme de
mon fupplice ; il ſeroit peut être au-deſſus
des forces humaines de vous adorer , de
vous voir fans ceſſe , d'être fans eſpérance
, & de vous refpecter toujours. Je
ne puis rien vous promettre , repris -je ;
mais fi vous m'aimez en effet , vous
eſſayerez du moins juſqu'où la reconnoiffance
peut me conduire. Eh bien ,
DECEMBRE. 1763 . 29
dit-il , je m'y foumets ; car je prétends
vous plaire . A partir de ce moment , le
Banian ſe conduifit avec moi de façon
à ne me rien laiſſer à defirer pendant
deux jours & une partie du troifiéme.
Ce fut alors que le Hollandois revint
pour chercher , diſoit-il , quelques papiers
qu'il avoit oubliés ,& dont la perte
lui eût été de la plus grande importance ;
mais dans le vrai , pour me remettre
ſecrettement un billet où je trouvai ces
mots : " Si vous perſiſtez dans la réſolu-
» tion de quitter la maiſon du Banian
rendez-vous vers minuit dans le jardin ;
> vous trouverez à côté de la ſalle à man-
» ger un habit d'eſclave : c'eſt le dégui-
>>ſement le plus propre à vous cacher.
» Mais je vous exhorte de nouveau à
» abandonner ce projet , dans la crainte
» où je ſuis encore que vous n'ayez à
>> vous plaindre de la réception des An-
» glois. Quoiqu'il en ſoit, je tiendrai ma
>> promeffe, &je me trouverai derrière le
» jardin , d'où je vous conduirai où vous
>>> defirez vous rendre .
Ce billet me donna plus de tranquilli
té ; car malgré notre petit traité , leBanian
renouvelloit vivement ſes perfécutions
, & ce foir- là même il me preſſa
tellement de fixer le moment de ſon
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
bonheur , je vis tant d'égarement dans
fes yeux , qu'effrayée de ſes regards , je
pais le parti de lui donner le change. Demain
, lui dis-je , vous faurez ma derniere
réſolution. Votre réſolution , s'écria-
t- il ? Elle ſera peut- être l'Arrêt de
ma mort. Au moins dites-moi ſi je puis
efperer qu'elle ſera en ma faveur. Je le
crois , lui dis -je , fi vous continuez de
defirer. Dieux ! pourriez-vous en douter,
reprit-il ? Demain ..... Atteſtez donc votre
Dieu que vous ferez demain à moi. Je
ne fuis pas garant des événemens , repris-
je ; mais fi je vis & fi vous êtes dans
les mêmes ſentimens ... Jurez-le - moi, interrompit-
il avec une eſpéce d'emportement
indéfiniſſable ,&dontje fus glacée.
Confirmez cette adorable promefle : affurez-
la-moi par un ferment qui vous ſoit
inviolable. Eh bien , répondis - je en
tremblant, & fur la certitude intérieure
que le lendemain je ferois loin de lui ,
jejure par celui qui régit ce vaſte Univers
que demain nous ferons l'un à
l'autre fi vous continuez de vouloir &
de pouvoir former cette union. Le Banian
parut tranſporté & me baiſa plufieurs
fois la main. Cependant à travers
ſes tranſportsje crus lui voir moins d'ardeur
que de coutume. Il parla peu , &
. DECEMBRE. 1763 3
quand je me diſpoſai à me retirer , il ne
s'y oppoſa point : il me dit ſeulement en
m'embraſſant ; prenez garde , aimable
Henriette , à remplir votre voeu ! Je fouris
, & le quittai avec d'autant plus de
plaifir , que je me flattois de ne le plus
revoir.
Je me laiſſai deshabiller à l'ordinaire ;
& quand je crus que tout dormoit dans
la maiſon , je deſcendis , j'ouvris doucement
la porte du jardin ; j'y trouvai au
lieu marqué l'habit d'eſclave ; je m'en
revêtis promptement , & après avoir
franchi une paliſſade qui ſéparoit lejardin
d'une prairie , je rencontrai mon
guide. Il faut , dit- il , vous armer de patience
, car nous avons pluſieurs milles
à faire avant que de pouvoir nous repofer
en fùrété. J'étois fi ravie de ma délivrance
, que je me croyois infatigable.
Nous prîmes notre route à travers un
bois , dont la ſombre horreur me rappella
tout ce que j'ai fouffert dans la
forêt de Malayan ; mais l'âge avancé de
mon conducteur me raſſura .
Nous avions fait à peine une demie
lieue , que nous nous vîmes environnés
de pluſieurs hommes. Ce ſpectacle me
fit tomber ſans connoiffance. Lorſque
je revins de ma foibleſſe , la vue de mon
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
appartement , & des deux femmes qui
étoient dans l'uſage de me ſervir , ne
me laiſſerent plus douter de mon infortune.
Ce que je ne pouvois comprendre ,
c'eſt que le Banian eût pû fitôt être informé
de ma fuite. En vain je queſtionnai
les femmes ; je n'en pus tirer autre
choſe , finon que leur maître me répondroit.
La honte de l'avoir trompé , jointe
à ce que j'en avois eu précédemment à
craindre , fut prête à me jetter dans une
ſeconde foibleſſe. Dieu ! m'écriai-je ,
quels crimes ai-je donc commis pour
être auffi cruellement perfécutée ? Les
larmes que je répandis , & l'agitation de
mon âme , que je ne m'efforçois plus
de cacher , auroient ému le coeur le plus
barbare .
Dès qu'il fut jour je vis paroître le Banian
: j'étois encore au lit , & mon premier
mouvement fut de me cacher ſous
la couverture . Vous avez raiſon de vous
cacher, perfide créature, s'écria-t- il ; non .
"ſeulementvous me trompiez , mais vous
trompiez le Dieu que vous ſembliez refpecter.
Voyons , continua-t- il , fi cette
phyſionomie trompeuſe conſerveencore
affez de charmes pour défarmer tout
mon reſſentiment. Plaiſe au Ciel que
non ! m'écriai-je avec tout le courage
DECEMBRE. 1763 . 33
:
,
dont je pus m'armer ; je ne demande
d'autres faveurs que celle de mourir ; ce
ſera finir mon fupplice , & vous vous
épargnerez bien des tourmens. Non , reprit-
il , ma vengeance ſera plus ingénieuſe
& moins au gré de votre haine
pour moi. Préparez , dit- il , en fortant ,
& en ſe retournant vers les femmes
préparez cette créature perverſe à paffer
bientôt dans mon appartement. Alors les
miniſtres de ce maître impérieux me dépouillerent
de mon habit d'eſclave pour
me revêtir d'une robe très- riche . Si j'avois
eu en ma diſpoſition quelque inftrument
propre à me donner la mort , je
me ferois trouvée heureuſe : mais les
marques de mon déſeſpoir avoient fait
prendre aux femmes des précautions
pour m'empêcher d'y fuccomber. Elles
me conduifirent, ou plutôt me traînerent
chez le Banian , qui fit figne à celles
qui m'avoient amenée de nous laiffer
ſeuls . Eh bien , Henriette , me dit- il ,
eſt-ce ainſi que vous vous éfforcez de
calmer mon reſſentiment ? Est-ce par
des fanglots , & par un filence opiniâtre ,
que vous comptez obtenir votre grace ?
Je tentai vainement de parler : mes foupirs
m'étouffoient la voix, Fille obſtinée
! s'écria-t- il , où ſont maintenant ces
By
34 MERCURE DE FRANCE.
,
regards , cette douceur perfide que vous
employates fi bien hier pour me tromper
? Ce reproche me fit ſentir tout le
poidsdes remords ſur un intérieur coupable.
Dieu feul , lui dis-je en tremblant ,
ſçait ce qu'il m'en a coûté pour diffimuler
avec vous ; & j'avoue avec la plus grande
fincérité , que fans avoir pû être touchée
de votre amour , je n'ai jamais été inſenſible
à vos bontés.... Et tu me fuis
interrompit- il , pour me prouver ta reconnoiffance
? Mais ſi je n'ai eu d'autres
motifs que celui de l'amour pour t'accorder
ma protection , tu devois à la
cauſe les ſentimens que tu accordois à
l'efet. Je vous ai aimé , Henriette , & je
vous aime encore malgré moi: mais me
voici décidé à rompre un enchantement
qui m'avilit ; je ne vois plus en vous
qu'une eſclave faite pour obéir à fon
maître .... Ah , Seigneur ! lui dis-je en
tombant à ſes pieds , vous avez juré par
vos Dieux de ne jamais me faire violence.....
Songez que le parjure .....Hypocrite
! s'écria-t-il , oſez-vous parler de
parjure , quand vous -même en êtes doublement
coupable ? N'avez-vous pas juré
par votre Dieu , que fi vous étiez en vie
&en mon pouvoir aujourd'hui , vous céderiez
à ma rendreſſe ? Je conviens du
DÉCEMBRE. 1763. 35
ferment que j'ai fait , repliquai-je ; mais
fi vos ſentimens ont ceſſé d'être les mêmes
, hélas ! fuis-je tenuede les remplir ?
Ainfi vous avouez être liée , en ſuppofant
que mon coeur ſoit le même ? Eh
bien , vous êtes condamnée par vos propres
paroles ; & pour vous en donner
la preuve , apprenez que j'étois inſtruit
de tout ce que vous avez fait pour me
tromper. La Lettre du Hollandois étoit
écrite de ma main ; votre déguiſement
étoit choiſi par moi ; ce ſont mes gens
qui vous ont arrêtée : je vous ai toujours
fuivie. Ainfi mes fentimens n'ont pas
plus changé que les vôtres. Alors auffi
humiliée que confondue, que me reſtoitil
à oppoſer au Banian ? Je me récriai
contre la perfidie du Hollandois , qui
après avoir favoriſé mon projet & m'avoir
féduite par ſes pernicieux avis ,
m'avoit fi lâchement trahie . Le Banian,
après m'avoir laiſſé exhaler ma colère ,
me pritdans ſes bras : allons , ma chère
Henriette , il eſt écrit que nous ferons
tous deux parjures ; vous en refuſant ce
que vous avez juré de m'accorder , &
moi en ufant de violence pour l'obtenir.
Il ne nous reſte qu'un moyen de
fauver nos âmes d'un crime dont la
mienne frémit , tout déterminé que je
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
ſuis à le commettre : c'eſt de vous donner
à moi fans répugnance.
Dans l'impoffibilité de me ſouſtraire
à ma deſtinée ; engagée par un ferment
à ne pouvoir plus refuſer ce que l'attente
d'une mort cruelle ne m'eût jamais
fait accorder , ſi j'avois pu prévoir
l'avenir ; forcée enfin à cet odieux facrifice
, je me bornai à éxiger que la
décence la plus rigoureuſe y mît le
ſceau. Je n'ai plus rien , Monfieur , à
objecter contre vos droits , lui répondis-
je ; je reconnois que le ferment me
lie malgré la façon artificieuſe dont
vous me l'avez arraché : mais ſi vos
ſentimens ſont purs , une cérémonie
authentique doit en précéder la récompenſe.
Je vous entends , s'écria-t-il ; &
pour vous prouver combien je méritois
plus de retour de votre part , je
veux que vous soyez ma femme. Ne
rappellons point le paſſé , repris-je , ſi
vous voulez rétablir dans mon âme les
ſentimens qui ſeuls peuvent nous rendre
heureux. Quantà moi , je vous jure
avec la plus grande fincérité , que quelque
répugnance que j'aye marquée
pour cet engagement , je m'efforcerai
déſormais à ne voir en vous qu'un
époux digne de ma tendreſſe , & à me
DECEMBRE . 1763 . 37
conduire à votre égard comme une
épouſe devenue telle par fon choix .
Le Banian au comble de ſes voeux ,
eût volontiers folemnifé ce mariage dès
le jour même ; mais je gagnai ſur lui de
le différer juſqu'au lendemain. L'état
violent d'où je ſortois demandoit au
moins une nuit tranquille. Vous ne devez
pas craindre , lui dis - je , d'être
trompé une ſeconde fois , j'ai eu trop
à me repentir de la première ; le
temps de mon abfence ne ſera employé
qu'à étudier les moyens de réparer ma
faute.
Le lendemain matin les femmes qui
m'avoient toujours ſervie , m'apportérent
les habits de nôce les plus fomptueux
& me conduifirent chez le Banian
, que je trouvai auſſi magnifiquement
vêtu. Une nombreuſe ſuite
de Banians qui avoient été invités pour
être témoins de notre mariage entrerent
immédiatement après , & nous nous
rendîmes au lieu deſtiné pour la cérémonie.
Ici finirent les calamités attachées à
mon état de fille ! mais hélas ! pour en
éprouver d'autres dans celui de femme.
Malgré tous mes efforts pour remplir
mes devoirs envers mon mari , il ne
38 MERCURE DE FRANCE.
fut jamais en moi d'éprouver les délices
qui , dit- on , font le charme de pareilles
unions. Le Banian s'en plaignit
d'une façon délicate & ne négligea rien
de ce qui pouvoit donner plus de chaleur
à mes ſentimens. Soins inutiles !
chaque jour ajoûtoit à la vivacité de ſa
paffion , & à mon invincible froideur.
Ses intérêts l'ayant quelque temps
appellé à la ville , où il defiroit que je
l'accompagnaſſe ; je me contraignis pour
paroître defirer ce voyage , auquel j'euffe
volontiers préféré la folitude.
Anotre arrivée à Bombay , nous reçumes
la viſite de pluſieurs familles Indiennes
, qui féliciterent mon mari fur
fon choix ; & je ne tardai pas à m'appercevoir
de fa répugnance à me laiffer fortir
du logis: mais peu curieuſe de former
aucune fociété avec les Indiens , j'étois
fur ce point très-d'accord avec lui. Dès
l'inſtant où il put fe flatter de ma groffefſe
, il infiſta pour que je l'accompagnafle
au Temple , afin d'invoquer l'Idole
adorée pour une heureuſe délivrance
: c'étoit , dit-il , un ufage dont
perſonne ne pouvoit ſe diſpenſer , bien
moins encore la femme d'un Banian .
Je cédai à cette néceſſité , en me réſervant
de faire de mon coeur le temple de
DECEMBRE. 1763 . 39
ma dévotion , & de diriger mes penſées
vers le Dieu qui en connoiffoit les plus
fecrettes.
Je fus conduite à la Pagode, dans une
chaiſe fermée & fuivie par tous nos domeſtiques.
Le Banian , avec pluſieurs
de ſes amis , vint me prendre à la porte
, & me mena à la Colomne , fur laquelle
l'Idole eſt placée. Je feignis d'y
faire ma prière , quoiqu'indignée du
ſpectacle ridicule de leurs cérémonies ,
& le Banian ſeul me reconduifit à
ma chaiſe. Mais cet acte de complaifance
ne fervit qu'à m'attirer bientôt
de nouveaux chagrins , puiſque le Banian
, aveuglement attaché à ſa religion
, employa tout pour m'engager
à l'embraffer . Un jour qu'il m'en preffoit
le plus : Ah ! ne l'éxigez pas , lui
dis-je : en même temps qu'il me feroit
impoffible de fléchir le genoux devant
vos Idoles , je ſens que je ſerois capable
de mourir , pour vous prouver qu'après
mon Dieu , vous êtes au monde ce
que j'ai de plus cher. La vivacité avec
laquelle je prononçai ces mots , lui en
démontra la fincérité ; il parut moins
ſenſible au mépris que je témoignois
pour ſa religion ; & ſes ſollicitations
furent ſuſpenduesjuſqu'au moment de
40 MERCURE DE FRANCE.
,
votre naiſſance. C'est alors , ô ma chère
Zoa ! que je me vis livrée aux plus terribles
amertumes , en voyant que ma
fille ſeroit élevée dans l'erreur : je frémiffois
en penſant que vous n'aviez
même pas reçu le baptême ; & j'étois
un jour occupée à vous adminiſtrer de
mon mieux ce Sacrement , quand le
Banian s'offrit à mes yeux. Vaine &
trop crédule femme ! s'écria-t-il avec
des yeux étincelans de rage ; comment
ofes-tu pratiquer ces extravagances
fur mon enfant ? Mais tu gémiras
de ton crime , & d'avoir abuſé de mon
indulgence. Emportez cet enfant , dit- il
à mes femmes qui parurent alors , &
que les premières paroles qu'il pourra
prononcer , foient autant de malédictions
contre les Chrétiens. Je fuppliai
vainement votre barbare père de modé
rer l'excès de fon reſſentim ent ; il vous
arracha de mes bras , & vous fit diſparoître
à mes yeux. Alors oubliant mes
devoirs & combien fon culte lui étoit
cher , je déplorai le ſort fara! qui m'avoit
ſoumiſe à un idolâtre ; & mon emportement
alla juſqu'à lui dire , que fa
méchanceté étoit auſſi infernale que la
couleur de ſa peau. A ce dernier trait
contre ſa perſonne , qu'il avoit toujours
DECEMBRE . 1763 . 41
ſoupçonné m'être déſagréable , le Banian
hors de lui-même tira ſa dague &
m'en frappa la tête affez violemment
pour que je perdiſſe connoiſſance.
Revenue a moi- même , je ne m'oc
cupai que de ma chère Zoa . Je demandai
où l'on vous avoit emportée. Les
femmes ine dirent que vous étiez dans
la maiſon , mais qu'elles craignoient
que vous ne me fuffiez pas rendue fi
je refuſois de me foumettre au Banian ;
que néanmoins il étoit éſſentiel de ne
vous pas donner un autre lait que le
mien. Je vous aimois trop pour ne pas
céder à la néceffité ; mais il n'étoit pas
poſſible que je montraſſe déſormais
les plus foibles apparences d'attachement
à un homme qui m'avoit traitée
en eſclave. Ma tendreſſe pour vous
l'emporta cependant bientôt ſur mon
reffentiment , & je conſentis qu'elles
allafſent intercéder en ma faveur auprès
de leur Maitre , dans les termes qu'elles
jugeroient les plus propres à lui faire
impreffion. Elles ne tarderent guères à
vous rapporter dans mes bras. Mais en
m'apprenant que l'unique moyen de regagner
l'affection de leur Maître & de
vous garder toujours avec moi, étoit de
reconnoître ma faute , de m'humilier
42 MERCURE DE FRANCE.
devant lui. Soumiſe à ſa puiſſance &
ſans eſpoir de m'affranchir , je ne voyois
que ce parti à prendre : mais un ſentiment
de fierté plus fort que ma Raifon
ne put me le permettre , & me rendit
mon Tyran plus inſupportable que
jamais. Il eſt certain , ma chère Zoa
que nul autre motif que le danger
d'être ſéparée de vous , n'auroit pû me
faire profterner devant un homme qui
m'étoit auffi inférieur en tout , & pour
qui il ne me reſtoit plus la moindre
eftime.
Quelques jours ſe paſſerent , pendant
leſquels mes femmes me repréſentoient
ſans ceffe que mon obſtination , non
ſeulement ajoûteroit à la colère du
Banian , mais qu'elle me coûteroit la
perte de mon enfant. Cette idée m'éf
fraya d'abord ; mais ma vanité me ſuggéra
bientôt que ces mêmes charmes
dont je lui avois vû tant de fois éprouver
le pouvoir , l'emporteroient ſur ſa
hauteur , & que l'impoſſibilité de vivre
ſans moi , le forceroit à defirer le premier
une réconciliation : mais ma vanité
me trompa ; & je ne reçus d'autre nou
velle du Banian , que l'ordre cruel de
vous retirer de mes mains. Malgré mon
déſeſpoir je ſentis qu'il falloit céder : je
,
DECEMBRE. 1763 . 43
demandai à genoux qu'il me fut permis
de revoir mon Tyran. A l'air dont il me
reçut , je jugeai d'un coup d'oeil que fa
foibleffe pour moi, ſur laquelle j'avois
tant compté , ne pouvoit plus me promettre
d'eſpoir. Femme ! que voulezvous
? medit-il d'un ton de Sultan irrité.
Rien , Monfieur , lui dis-je , auſſi tremblante
de la violence queje me faifois à
moi-même, quede la crainte d'être refuſée
, rien que vous remettre cet enfant ,
&vous fupplier en même tems d'ordonner
ma mort : privée de votre affection
&de la préſence de ma fille , la vie n'a
plus rien qui me touche. La mort , répondit-
il , peut en effet vous ſembler
préférable au tourment de vivre avec
moi ; j'ai cependant été affez bon pour
ne plus offrir à vos yeux ce monſtre , qui
en couleur comme en malice..... Ahl
Monfieur , interrompis-je avec tranf
port , pardonnez cet emportement au
coeur déchiré d'une mère , qui depuis
notre union n'a jamais cherché qu'à ſe
rendre agréable à vos yeux. Si cela étoit
vrai , s'écria-t-il , auriez-vous tant différé
à implorer le pardon que vous demandez
? Eh ! m'écriai-je , en tombant à
fes pieds , cet acte de ſoumiſſion vous
touchera-t-il ? C'eſt à genoux que je de
44 MERCURE DE FRANCE.
mande cette grace;& fur-tout, que vous
vouliez bien ne pas me ſéparer de mon
enfant ! ....
Ces mots parurent l'émouvoir. Soit
par intérêt pour vous , foit par quelque
retour de tendreſſe pour moi , il daigna
quoiqu'avec fierté , ſe rendre à condition
toutefois , que je ne m'engagerois
par le ferment le plus folemnel
àne jamais vous inſpirer la moindre
notion de la Religion Chrétienne
quand vous avanceriez en âge. Quelque
rigoureuſes qu'elles fuſſent , il fallut
ſe ſoumettre à ces conditions ; & vous
ſçavez , ma chère Zoa , combien religieuſement
je les ai obſervées. Mais
toutes mes obligations ceffent avec ma
vie.
Au moment où je vous écris , il y
a douze ans que cette querelle eſt arrivée;
& depuis cette époque il n'y eutjamais
de parfaite intelligence entre votre
père & moi très-convaincu que toute
ſa tendreſſe n'avoit nullement touché
mon coeur , il s'en vengeoit en cédant
aux mouvemens d'un caractère dur
&jaloux. Quant à moi , le ſouvenir
des humiliations que j'avois eſſuyées ,
ne me permettoit pas le moindre effort
pour regagner ſon amitié. Etrangère
DECEMBRE. 1763. 45
aujourd'hui dans un lieu où j'ai paffé
tant d'années , à peine ai-je la liberté de
jouir de la fraîcheur de l'air : je ſupporte
mes peines avec une patience apparente ;
mais je ne ſens pas moins que le chagrin
détruit infenfiblement les principes de
ma vie. Sans vous , ma chère Zoa , ce
ſeroit pour moi une conſolation d'en enviſager
la fin. Tout ce que je demande
aux Cieux , c'eſt que cette hiſtoire vous
fafſe aſſez d'impreſſion , pour faire germerdans
votre coeur les ſentimens d'une
Chrétienne . Vous ne fauriez l'être tant
que le Banian vivra : mais j'oſe encore
eſpérer que le Ciel attendri par mes larmes
, & touché de votre innocence
ſçaura peut- être un jour , par des événemens
dont à peine j'enviſage la poffibilité
, vous rendre au culte facré de vos
Pères &à votre Patrie .
Adieu , ma chère Zoa ! je ne ſerai
plus quand vous lirez ce manufcrit , &
mes derniers voeux ſont pour vous .
N. B. Quand ma mère , ajoute Zoa ,
ſe ſentit proche de fa fin , elle me fit
appeller ; & après m'avoir donné fa bénédiction
, elle mit dans mes mains une
petite caffette , dans laquelle elle gardoit
quelques bijoux que lui avoit autrefois
donnes mon père. Ma chère enfant
46 MERCURE DE FRANCE.
dit- elle , voilà tout ce dont je puis difpoſer
; mais vous trouverez dans cette
caffette quelque choſe digne d'être conſervé.
Je vous ordonne cependant de ne
pas l'ouvrir avant ma mort , & de prendre
garde que d'autres que vous ne
voyent ce qu'elle contient : fans cette
précaution vous iſqueriez d'être privée
du plus riche tréſor , & vous me feriez
perdre le fruit des ſoins que j'ai cru devoir
prendre pour votre bonheur futur.
Ce ne fut que longtemps après la mort
de ma mère , que j'ouvris une caffette
, où , avec le récit de ſes malheurs ,
je trouvai une très-ample inſtruction
fur les Myſtères de la Religion Catholique
, que Dieu m'a fait enfin la
grâce d'embraffer , par des moyens
dont je rendrai compte un jour ; &
j'eſpére qu'il me fera ſans doute auffi
celle de me pardonner , d'avoir déſobéi
fur ce point à mon père.
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