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1
p. 526-531
MOYEN de faire changer la distribution du sang dans le corps de l'homme, sans être obligé d'avoir recours à la saignée. Par M. B. P. R. E. H.
Début :
Ce n'est pas toûjours parceque la masse du sang est trop grande que [...]
Mots clefs :
Saignée, Sang, Parties du corps, Vaisseaux, distribution, Pesanteur
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texteReconnaissance textuelle : MOYEN de faire changer la distribution du sang dans le corps de l'homme, sans être obligé d'avoir recours à la saignée. Par M. B. P. R. E. H.
MOTEN de faire changer la diftribution
du fang dans le corps de l'homme
, fans être obligé d'avoir recours à
la faignée. Par M. B. P. R. E. H.
CE
E n'eft pas toujours parceque la
maffe du fang eft trop grande que
l'on a recours à l'ouverture de la veine
c'efttrès-fouvent parceque la diftribution
de ce fluide n'eft pas parfaite , & que
quelques parties de notre corps s'en trouvent
trop chargées , pendant que d'autres
en font beaucoup trop dépourvûës . Alors
on tâche par la faignée de faire aborder
ou dériver le fang vers ces dernieres parties
, afin de le détourner des autres , &
d'y produire une révulfion . Mais outre
qu'il n'eft point naturel de diminuer le
volume d'une liqueur , lorfqu'il eft quelquefois
déja trop petit , on s'expofe encore
en réiterant les faignées à jetter le
malade dans le dernier épuiſement , & à
le rendre hydropique , comme on n'en a
que trop d'exemples .Voici un autre moyen
qui paroîtra trivial & badin , mais qu'on
croit cependant pouvoir propofer , parceque,
s'il n'eft pas applicable dans toutes
les rencontres , il le fera peut - être dans
quelMAR
S. 1730 : 527
quelqu'une. C'eft de fe fervir de la force
centrifuge comme de pefanteur pour obli
ger le fang à s'éloigner des parties qui font
trop chargées . Les Phyficiens donnent le
nom de centrifuge à l'effort que font les
corps pour s'écarter du centre autour duquel
ils circulent ; c'eft par cette force
qu'une pierre qu'on fait tourner dans une
fronde roidit la corde , & cet effort eft
fufceptible de quelle augmentation on
veut , lorfqu'on rend le mouvement plus
rapide , ou lorſqu'on oblige la pierre de
décrire un plus petit cercle . Or fi l'homme
indifpofé étoit couché fur une espece
de petit lit qu'on pût faire tourner trèsvîte
autour d'un axe vertical , vers lequel
le chevet du lit fût fitué , ou bien
pour fe fervir d'une machine beaucoup
plus fimple , fi l'homme indifpofé étoit
affis dans un fauteuil fufpendu avec des
cordes , & qu'on lui fit faire de grands
balancemens , il réfulteroit de l'un ou de
l'autre mouvement une force centrifuge,
qui donnant au fang une nouvelle tendance
vers les parties d'en bas , l'obligeroit
à fe porter moins vers celles d'en
haut , & pourroit par conféquent contri
buer au dégagement de la tête & de toutes
les autres parties fuperieures. Lorſque
les vibrations feroien des deux tiers du
demi cercle , l'effort centrifuge feroit dans
E v le
528 MERCURE DE FRANCE
le bas de l'arc , égal à la pefanteur , &
il en feroit double fi les vibrations étoient
de tout le demi cercle ; ainfi dans le dernier
cas , le fang tendroit à defcendre avec
trois fois plus de force , puifque la vertu
centrifuge , alors deux fois plus grande
feroit comme une feconde pefanteur qui
s'ajoûteroit à la premiere. Au furplus , fi
l'effet n'étoit pas encore affez fenfible ,
il n'y auroit qu'à mettre des obftacles de
part & d'autre pour fervir de limites aux
balancemens , & pouffant enfuite le fauteüil
avec force , on lui imprimeroit la
même vîreffe que s'il defcendoit d'une
très grande hauteur , ce qui feroit augmenter
l'effort centrifuge autant qu'on le
voudroit jufques - là que s'il n'y avoit
aucun accident à craindre , il feroit trèsfacile
de donner la même tendance au
fang vers les parties inférieures , que fi
fa pefanteur étoir fix à fept fois plus
grande ..
虚
Il est donc indubitable qu'on fera toû
jours changer la diftribution du fang
mais il faut avouer que ce n'eft que par
l'experience qu'on peut fçavoir file changement
ne feroit pas accompagné de quelques
circonstances . dangereufes. Pour en
faire l'épreuve fans rien rifquer , il n'y
auroit qu'à commencer par des fujers dont
Findifpofition eft peu confiderable , n'exciter:
MARS. 1730. 529
citer tout au plus qu'une force centrifuge
double de la pefanteur , & n'aller encore
à ce terme que par degrés . On pourroit ,
par exemple , dans une infinité de rencontres
qu'un Médecin peut choifir ailément
, éprouver file moyen n'eft pas propre
dans les perfonnes du fexe , à aider le
fang à furmonter les obftacles qui s'oppofent
quelquefois à fon écoulement periodique.
On étendroit enfuite l'ufage de
la force centrifuge , & peut-être qu'elle
fe trouveroit utile non - feulement dans
l'apoplexie , mais encore dans toutes les
autres maladies dont une des caufes eft la
mauvaiſe diftribution du fang. C'eft toû
jours , nous le repétons , à l'experience à
decider , mais fans le ridicule dont la pro
pofition eft fufceptible , nous ne ferions
point difficulté de dire d'avance que toutes
les apparences nous font favorables ..
Comme la vertu centrifuge peut déterminer
le fang vers quelle partie du corps
on veut , il n'eſt toûjours queftion que
d'en choisir une qui puiffe le recevoir fans
inconvenient ; & pour cela il fuffit de
n'employer le moyen dont il s'agit que:
lorfqu'il n'y a point d'inflammation à
craindre dans cet endroit où le fang doit
dériver , & que lorfqu'on eft affuré que
le volume total de ce fluide n'eft pas
trop grand , foit parcequ'il a déja été di-
Evj minue
330 MERCURE DE FRANCE:
1
minué par des faignées , foit parceque le
malade ne prend que peu de nourriture
&c. de cette forte la dérivation ne fera
retablir les vaiffeaux dans leur pre- que
mier état , fans les diftendre confiderablement
, & avant qu'elle puiffe produire
de mauvais effets , la révulfion ou la retraite
du fang de la partie affectée ?
en
pourra toûjours produire de bons . On ne
doit pas objecter que les vaiffeaux ne ſeront
pas également gonflés dans l'endroit
de la dérivation , & qu'il n'y aura que
ceux qui feront fitués d'une certaine maniere
qui foûtiendront tout le poids ; car
il eft conftant que les liqueurs comprimées
dans un certain fens font effort dans
tous les autres , & qu'elles tendent à
avancer vers tous les côtés , & ainfi le
fang qui eft preffé par la pefanteur & par
la force centrifuge de celui qui eſt audeffus
doit le diftribuer dans tous les vaiffeaux
fans que leurs directions ni leurs
contours y apportent de difference ; de
même que nous voyons que toutes les
parties de nos mains fe gonflent également
, lorfque nous laiffons tomber nos
bras. On ne peut gueres objecter non
plus,que lorfque le fang fe retire de la partie
qui étoit trop chargée , il donne occafion
à quelques autres liqueurs de s'infiauer
dans les arteres & dans les veines ;
CCE
MARS. 1730. F3 F
cet accident ne peut arriver que lorfqu'on
pouffe les chofes trop loin , & il eft encore
beaucoup plus à craindre lorfqu'on
a recours à la faignée , puifqu'elle produit
une diminution réelle dans tous les
vaiffeaux . Enfin fi l'exercice de la force
centrifuge ne dure que peu de tems , le
fuccès qu'ont quelquefois les plus petites
faignées révulfives fait affez voir qu'il
n'en faut pas davantage pour que les engorgemens
& les embarras ceffent , &
pour que les vaiffeaux qui étoient diftendus
, & qui ne pouvoient pas fe contracter
, fe mettent en action , & reprennent
leur premier reffort.
du fang dans le corps de l'homme
, fans être obligé d'avoir recours à
la faignée. Par M. B. P. R. E. H.
CE
E n'eft pas toujours parceque la
maffe du fang eft trop grande que
l'on a recours à l'ouverture de la veine
c'efttrès-fouvent parceque la diftribution
de ce fluide n'eft pas parfaite , & que
quelques parties de notre corps s'en trouvent
trop chargées , pendant que d'autres
en font beaucoup trop dépourvûës . Alors
on tâche par la faignée de faire aborder
ou dériver le fang vers ces dernieres parties
, afin de le détourner des autres , &
d'y produire une révulfion . Mais outre
qu'il n'eft point naturel de diminuer le
volume d'une liqueur , lorfqu'il eft quelquefois
déja trop petit , on s'expofe encore
en réiterant les faignées à jetter le
malade dans le dernier épuiſement , & à
le rendre hydropique , comme on n'en a
que trop d'exemples .Voici un autre moyen
qui paroîtra trivial & badin , mais qu'on
croit cependant pouvoir propofer , parceque,
s'il n'eft pas applicable dans toutes
les rencontres , il le fera peut - être dans
quelMAR
S. 1730 : 527
quelqu'une. C'eft de fe fervir de la force
centrifuge comme de pefanteur pour obli
ger le fang à s'éloigner des parties qui font
trop chargées . Les Phyficiens donnent le
nom de centrifuge à l'effort que font les
corps pour s'écarter du centre autour duquel
ils circulent ; c'eft par cette force
qu'une pierre qu'on fait tourner dans une
fronde roidit la corde , & cet effort eft
fufceptible de quelle augmentation on
veut , lorfqu'on rend le mouvement plus
rapide , ou lorſqu'on oblige la pierre de
décrire un plus petit cercle . Or fi l'homme
indifpofé étoit couché fur une espece
de petit lit qu'on pût faire tourner trèsvîte
autour d'un axe vertical , vers lequel
le chevet du lit fût fitué , ou bien
pour fe fervir d'une machine beaucoup
plus fimple , fi l'homme indifpofé étoit
affis dans un fauteuil fufpendu avec des
cordes , & qu'on lui fit faire de grands
balancemens , il réfulteroit de l'un ou de
l'autre mouvement une force centrifuge,
qui donnant au fang une nouvelle tendance
vers les parties d'en bas , l'obligeroit
à fe porter moins vers celles d'en
haut , & pourroit par conféquent contri
buer au dégagement de la tête & de toutes
les autres parties fuperieures. Lorſque
les vibrations feroien des deux tiers du
demi cercle , l'effort centrifuge feroit dans
E v le
528 MERCURE DE FRANCE
le bas de l'arc , égal à la pefanteur , &
il en feroit double fi les vibrations étoient
de tout le demi cercle ; ainfi dans le dernier
cas , le fang tendroit à defcendre avec
trois fois plus de force , puifque la vertu
centrifuge , alors deux fois plus grande
feroit comme une feconde pefanteur qui
s'ajoûteroit à la premiere. Au furplus , fi
l'effet n'étoit pas encore affez fenfible ,
il n'y auroit qu'à mettre des obftacles de
part & d'autre pour fervir de limites aux
balancemens , & pouffant enfuite le fauteüil
avec force , on lui imprimeroit la
même vîreffe que s'il defcendoit d'une
très grande hauteur , ce qui feroit augmenter
l'effort centrifuge autant qu'on le
voudroit jufques - là que s'il n'y avoit
aucun accident à craindre , il feroit trèsfacile
de donner la même tendance au
fang vers les parties inférieures , que fi
fa pefanteur étoir fix à fept fois plus
grande ..
虚
Il est donc indubitable qu'on fera toû
jours changer la diftribution du fang
mais il faut avouer que ce n'eft que par
l'experience qu'on peut fçavoir file changement
ne feroit pas accompagné de quelques
circonstances . dangereufes. Pour en
faire l'épreuve fans rien rifquer , il n'y
auroit qu'à commencer par des fujers dont
Findifpofition eft peu confiderable , n'exciter:
MARS. 1730. 529
citer tout au plus qu'une force centrifuge
double de la pefanteur , & n'aller encore
à ce terme que par degrés . On pourroit ,
par exemple , dans une infinité de rencontres
qu'un Médecin peut choifir ailément
, éprouver file moyen n'eft pas propre
dans les perfonnes du fexe , à aider le
fang à furmonter les obftacles qui s'oppofent
quelquefois à fon écoulement periodique.
On étendroit enfuite l'ufage de
la force centrifuge , & peut-être qu'elle
fe trouveroit utile non - feulement dans
l'apoplexie , mais encore dans toutes les
autres maladies dont une des caufes eft la
mauvaiſe diftribution du fang. C'eft toû
jours , nous le repétons , à l'experience à
decider , mais fans le ridicule dont la pro
pofition eft fufceptible , nous ne ferions
point difficulté de dire d'avance que toutes
les apparences nous font favorables ..
Comme la vertu centrifuge peut déterminer
le fang vers quelle partie du corps
on veut , il n'eſt toûjours queftion que
d'en choisir une qui puiffe le recevoir fans
inconvenient ; & pour cela il fuffit de
n'employer le moyen dont il s'agit que:
lorfqu'il n'y a point d'inflammation à
craindre dans cet endroit où le fang doit
dériver , & que lorfqu'on eft affuré que
le volume total de ce fluide n'eft pas
trop grand , foit parcequ'il a déja été di-
Evj minue
330 MERCURE DE FRANCE:
1
minué par des faignées , foit parceque le
malade ne prend que peu de nourriture
&c. de cette forte la dérivation ne fera
retablir les vaiffeaux dans leur pre- que
mier état , fans les diftendre confiderablement
, & avant qu'elle puiffe produire
de mauvais effets , la révulfion ou la retraite
du fang de la partie affectée ?
en
pourra toûjours produire de bons . On ne
doit pas objecter que les vaiffeaux ne ſeront
pas également gonflés dans l'endroit
de la dérivation , & qu'il n'y aura que
ceux qui feront fitués d'une certaine maniere
qui foûtiendront tout le poids ; car
il eft conftant que les liqueurs comprimées
dans un certain fens font effort dans
tous les autres , & qu'elles tendent à
avancer vers tous les côtés , & ainfi le
fang qui eft preffé par la pefanteur & par
la force centrifuge de celui qui eſt audeffus
doit le diftribuer dans tous les vaiffeaux
fans que leurs directions ni leurs
contours y apportent de difference ; de
même que nous voyons que toutes les
parties de nos mains fe gonflent également
, lorfque nous laiffons tomber nos
bras. On ne peut gueres objecter non
plus,que lorfque le fang fe retire de la partie
qui étoit trop chargée , il donne occafion
à quelques autres liqueurs de s'infiauer
dans les arteres & dans les veines ;
CCE
MARS. 1730. F3 F
cet accident ne peut arriver que lorfqu'on
pouffe les chofes trop loin , & il eft encore
beaucoup plus à craindre lorfqu'on
a recours à la faignée , puifqu'elle produit
une diminution réelle dans tous les
vaiffeaux . Enfin fi l'exercice de la force
centrifuge ne dure que peu de tems , le
fuccès qu'ont quelquefois les plus petites
faignées révulfives fait affez voir qu'il
n'en faut pas davantage pour que les engorgemens
& les embarras ceffent , &
pour que les vaiffeaux qui étoient diftendus
, & qui ne pouvoient pas fe contracter
, fe mettent en action , & reprennent
leur premier reffort.
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Résumé : MOYEN de faire changer la distribution du sang dans le corps de l'homme, sans être obligé d'avoir recours à la saignée. Par M. B. P. R. E. H.
Le texte de M. B. P. R. E. H. présente une méthode alternative à la saignée pour améliorer la distribution du sang dans le corps humain. L'auteur critique la saignée, souvent utilisée pour corriger une mauvaise distribution du sang, car elle peut entraîner un épuisement excessif et des risques d'hydropisie. Il propose d'utiliser la force centrifuge pour déplacer le sang des parties surchargées vers celles qui en manquent. Deux méthodes sont suggérées : faire tourner un lit ou un fauteuil suspendu à grande vitesse autour d'un axe vertical. Cette force centrifuge obligerait le sang à se diriger vers les parties inférieures du corps, soulageant ainsi les parties supérieures. L'auteur insiste sur la nécessité de tester cette méthode progressivement et avec précaution, en commençant par des forces centrifuges faibles et en augmentant progressivement. Il suggère que cette méthode pourrait être utile non seulement pour l'apoplexie, mais aussi pour d'autres maladies liées à une mauvaise distribution du sang. Le texte aborde également les objections potentielles, comme la compression des vaisseaux sanguins et l'infiltration de liquides dans les artères et les veines. Il conclut que l'exercice de la force centrifuge, même de courte durée, peut suffire à résoudre les problèmes de circulation sanguine.
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2
p. 762-763
NOUVEAU MEMOIRE du Sieur de la Gache, sur le Mouvement perpetuel, &c.
Début :
Il a été parlé dans le Mercure de France du [...]
Mots clefs :
Mouvement perpétuel, Instrument mathématique, Quadrature, Cercles, Modèle, Pesanteur, Machine, Société royale des arts mécaniques
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texteReconnaissance textuelle : NOUVEAU MEMOIRE du Sieur de la Gache, sur le Mouvement perpetuel, &c.
NOUVEAU MEMOIRE du Sieur de
la Gache, fur le Mouvement perpetuel, &c.
Il a été parlé dans le Mercure de France da
mois de Juillet 1730. d'un instrument de Mathématique
, déja annoncé dans les Mercures de
Mars et Novembre 1729. avec lequel on trouve
sur le champ la quadrature de toute sorte de
cercles , les jeaugeages de toute sorte de tonneaux
et cubes , et encore la racine quarrée de toute sorte
de plombs et figures Géométriques ; cet instrument
f
AVRIL. 1731. 753
trument étant marqué de toutes les mesures ne
cessaires pour les operations qu'on vient de dire.
Le même Mercure de Juillet 1730. parle aussi
d'une idée du mouvement perpetuel, du même Auteur
, laquelle ayant été examinée à Paris , plusieurs
connoisseurs ont jugé qu'on ne pouvoit
bien trouver le mouvement perpetuel que par ce
principe.
Depuis ce temps-là l'Auteur a fait un nouveau
modele à peu près sur le même principe , mais l'execution
en est beaucoup plus facile, il n'y a point
de chambres comme au premier,il est plus simple
et plus naturel , puisqu'il n'y a pas de frottement
même des deux pivots , et que les chutes des pesanteurs
, ou des leviers s'en font comme des boules
, qui tombent d'enhaut l'une sur l'autre de fortprès
, et remontent par leur centre , pour redescendre
continuellement par la circonference ou
l'extrémité du cercle , et donner ainsi le mouve,
ment à toute la machine.
L'Auteur offre d'envoyer à Paris ce nouveau
modele de mouvement perpetuel à MM . de la
Societé Royale des Arts Mechaniques , pour
P'examiner et en faire l'expérience , esperant de
leur présenter encore les autres découvertes qu'il
a ci-devant faites. Il n'y a point d'artiste , habile
et curieux, qui ne se fasse un plaisir d'executer ce
dernier mouvement , il n'y aura que de la justesse
à observer. Le modele en question est de
cuivre , et n'a que cinq pouces de diametre , les
boules d'étain sont plates , et l'arbre ou livots
surquoi la machine tourne , d'acier. Le tout ne
pese pas plus de trois ou quatre livres. Signé ,
LA GACH E.
la Gache, fur le Mouvement perpetuel, &c.
Il a été parlé dans le Mercure de France da
mois de Juillet 1730. d'un instrument de Mathématique
, déja annoncé dans les Mercures de
Mars et Novembre 1729. avec lequel on trouve
sur le champ la quadrature de toute sorte de
cercles , les jeaugeages de toute sorte de tonneaux
et cubes , et encore la racine quarrée de toute sorte
de plombs et figures Géométriques ; cet instrument
f
AVRIL. 1731. 753
trument étant marqué de toutes les mesures ne
cessaires pour les operations qu'on vient de dire.
Le même Mercure de Juillet 1730. parle aussi
d'une idée du mouvement perpetuel, du même Auteur
, laquelle ayant été examinée à Paris , plusieurs
connoisseurs ont jugé qu'on ne pouvoit
bien trouver le mouvement perpetuel que par ce
principe.
Depuis ce temps-là l'Auteur a fait un nouveau
modele à peu près sur le même principe , mais l'execution
en est beaucoup plus facile, il n'y a point
de chambres comme au premier,il est plus simple
et plus naturel , puisqu'il n'y a pas de frottement
même des deux pivots , et que les chutes des pesanteurs
, ou des leviers s'en font comme des boules
, qui tombent d'enhaut l'une sur l'autre de fortprès
, et remontent par leur centre , pour redescendre
continuellement par la circonference ou
l'extrémité du cercle , et donner ainsi le mouve,
ment à toute la machine.
L'Auteur offre d'envoyer à Paris ce nouveau
modele de mouvement perpetuel à MM . de la
Societé Royale des Arts Mechaniques , pour
P'examiner et en faire l'expérience , esperant de
leur présenter encore les autres découvertes qu'il
a ci-devant faites. Il n'y a point d'artiste , habile
et curieux, qui ne se fasse un plaisir d'executer ce
dernier mouvement , il n'y aura que de la justesse
à observer. Le modele en question est de
cuivre , et n'a que cinq pouces de diametre , les
boules d'étain sont plates , et l'arbre ou livots
surquoi la machine tourne , d'acier. Le tout ne
pese pas plus de trois ou quatre livres. Signé ,
LA GACH E.
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Résumé : NOUVEAU MEMOIRE du Sieur de la Gache, sur le Mouvement perpetuel, &c.
Le mémoire du Sieur de la Gache, publié dans le Mercure de France de juillet 1730, présente deux inventions. La première est un instrument mathématique capable de déterminer la quadrature des cercles, le jaugeage des tonneaux et des cubes, ainsi que la racine carrée de diverses figures géométriques. Cet instrument est équipé de toutes les mesures nécessaires pour ces opérations. La seconde invention concerne une idée de mouvement perpétuel. Après un examen à Paris, des experts ont jugé ce principe prometteur. L'auteur a depuis créé un nouveau modèle plus simple, sans chambres ni frottement des pivots. Les poids ou leviers fonctionnent comme des boules tombant les unes sur les autres et remontant par leur centre pour redescendre continuellement. L'auteur propose d'envoyer ce modèle à la Société Royale des Arts Mechaniques à Paris pour examen. Le modèle, en cuivre, mesure cinq pouces de diamètre et pèse entre trois et quatre livres. Les boules sont en étain et l'arbre sur lequel la machine tourne est en acier. L'auteur espère que les artistes habiles et curieux trouveront plaisir à exécuter ce mouvement perpétuel.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 659-669
SECONDE Partie de la Comparaison de Descartes et de Newton.
Début :
Les Newtoniens s'efforcent d'abord d'élever leur Philosophie sur les ruines de celle de [...]
Mots clefs :
Descartes, Newton, Mouvement, Matière, Force, Corps, Espace, Comètes, Lieu, Rayons, Tourbillons, Principe, Pesanteur, Action, Attraction
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texteReconnaissance textuelle : SECONDE Partie de la Comparaison de Descartes et de Newton.
SECONDE Partie de la Comparaison
de Descartes et de Newton .
•
Es Newtoniens s'efforcent d'abord d'élever
LeurPhilosophie sur les ruines de celle de
>
Descartes. Ils soutiennent que le vuide est nécessaire
dans la Nature , pour qu'il puisse y
avoir du mouvement. Si la matiere peut être
plus ou moins rarefiée dit Newton , f Prin
cip. Math. p. 368. Edit. 1723. ) rien n'empêche
qu'elle ne le soit à l'infini , et il conclut
de ce principe , que non- seulement il y a du
vuide dans les espaces éthérées , mais encore que
ces espaces sont ( Nevv. Optic. ) entierement vuides.
Newton avance comme des axiomes dont il
n'est pas permis de douter , qu'il y a des lieux
( Princip. Math. définit, 8. Schol . p. 7. ) absolus
et primitifs , qui sont tels par leur essence et
auxquels on ne peut attribuer le mouvement.
ΤΟΙ
660 MERCURE DE FRANCE
Tous ces Principes de Newton sont insoute
nables , suivant le plus grand nombre des Physiciens
qui rejettent le vuide. Il n'y a point de
lieux absolus et primitifs ; et l'opinion du vuide
l'une des fondamentales de la Philosophie Newtonienne
tombant en ruine , entraîne toute cette
Philosophie avec elle. Le lieu ne devient tel, que
par la matiere ou l'étenduë qu'il contient. S'il
est sans matiere , il est sans étenduë , il cesse
d'être ; car le néant ne peut être étendu , et des
espaces séparez par rien , sont des espaces non
séparez , ou qui se touchent immédiatement.
L'espace ne peut pas davantage exister sans matiere
, ( Cartes. princip . part. 2. ) qu'une Montagne
sans vallée . L'étendue et l'espace ont commencé
par la création de la matiere et ont les
mêmes limites qu'elle. Penser autrement , c'est
se laisser éblouir par une image superficielle tracée
dans l'imagination et par l'habitude que les
rapports des sens ont causée en elle , en nous réprésentant
certains espaces comme vuides , parce
qu'ils sont remplis d'air ou de quelque autre
matiere encore plus déliée et plus imperceptible .
Au- delà des bornes du Monde matériel il n'y a
ni lieu ni espace ; autrement le lieu et l'espace
seroient infinis et éternels , ce qui mene aux consequences
les plus absurdes. Je suppose que les
derniers tourbillons qui composent l'Univers ,
s'étendent ou se resserrent , comme il seroit trèspossible
à l'Etre Souverain de les étendre ou de
les resserrer , le lieu et l'espace seroient augmentez
ou diminuez à proportion ; ce qui n'étoit pas
lieu , deviendroit tel , ou ce qui étoit lieu cesseroit
de l'être. Il n'y a donc ni espace ni lieu absolus
et primitifs , qui existent indépendamment
ou séparément du corps qui les remplit. Le lieu
AVRIL. 1734. 661
et l'espace ne sont autre chose que le corps luimême
, ayant differentes relations aux corps qui
l'environnent. Ils ne sont pas plus réels que la
situation ou la relation du corps . Le mouvement
se fait sans obstacle dans le plein . Pour peu que
la matiere soit rarefiée , elle cede facilement à un
corps plus massif. Il faut seulement que la force
motrice surpasse la résistance du fluide. Alors
il est également certain par le raisonnement et
par les experiences , qu'un corps avançant dans
le plein , la matiere dont il prend la place , reflue
vers ses côtez , et qu'en même temps la matiere
des côtez passe en arriere ; ensorte qu'un
mouvement direct en produit plusieurs circulaires,
ce qui n'arriveroit pas dans le vuide . Suivant
Descartes , dans tout espace égal , il y a toujours
même quantité de matiere , soit rarefiée , soit
condensée ; la situation , la figure et le mouvement
des particules en font toute la difference .
Les Newtoniens ( Prafat. editor . in Nevvton. )
objectent à la Physique corpusculaire de Descartes
, que la licence d'imaginer à son gré les figures
et les mouvemens d'une matiere imperceptible
, de supposer l'arrangement et l'impulsion
de ses particules , suivant le besoin qu'on
en a , de feindre des corps si déliez et si subtils ,
qu'ils traversent et remplissent toutes sortes d'interstices
avec une rapidité et une force de mouvement
qui n'ont aucune vrai - semblance ,
renoncer à ce qu'il y a de réel dans la Physique
pour s'attacher à des entitez inconnues , que
c'est abandonner la vraie constitution des choses
, pour s'appuyer sur des conjectures chimeri-
.ques ; que les causes occultes ne sont pas celles
qui produisent des effets évidents , et certains
comme la gravité, mais plutôt celles qui depenc'est
dent
662 MERCURE DE FRANCE
,
dent d'hypothèses purement imaginaires , comme
une matiere subtile et des tourbillons. Qu'une
cause n'est point occulte pour être primitive
et très-simple , et qu'une pareille cause n'est point
susceptible d'explications méchaniques. Que
pour expliquer la constitution d'une Horloge
il ne s'agit pas d'une supposition vague de ressorts
inconnus , qu'il faut faire connoître quelle
est la proportion et l'action de toutes les machines
qui la composent , et quel est leur effet
sensible. Que Galilée , par exemple , ayant établi
cette regle conforme à l'experience ; que les
corps jettez décrivent une parabole , si un Philosophe
vient dire que le corps jetté décrit cette
courbe , parce qu'il y a dans l'air une matiere
subtile qui la décrit aussi , un pareil raisonnement
ne peut paroître ai solide ni utile. Que si
vous mêlez dans un vase plusieurs liqueurs d'une
pesanteur inégale , il n'y aura de mouvement
entr'elles que jusqu'à ce qu'elles se soient arrangées
aux differentes hauteurs proportionnées à
leur gravité , et que de même dans les tourbillons
Cartésiens le mouvement doit cesser , lorsque
les Elemens occupent la place qui convient à
leurs forces centrifuges.
Les Cartésiens répondent que ce seroit faire
grand tort au raisonnement , que de ne vouloir
pas qu'il pénetre plus loin que les yeux ;
que si l'on considere l'augmentation et diminution
des corps dont l'experience est continuelle,
si l'on fait attention aux découvertes surprenantes
qui ont été faites par les Microscopes , on
ne peut nier que les parties imperceptibles ne
soient aussi réelles dans la Nature que celles
qui donnent prise à nos sens . Que puisque nous
sommes assurez que chaque corps est composé
de
AVRIL. 1734. 663
de plusieurs autres corps si petits , que nous ne
pouvons en avoir qu'une connoissance intellectuelle
tout Philosophe doit avouer qu'il est
très - avantageux de juger des Phénomenes perceptibles
aux sens , par une méchanique supposée
avec beaucoup de vrai- semblance dans les
Elemens imperceptibles ; de rendre raison par ce
moyen de tout ce qui est en la Nature; et de substituer
des causes vraiment physiques à des termes
qui ne signifient rien, comme les formes substan
tielles des Péripatéticiens, ou à des qualitez dont
on suppose des effets , sans expliquer de quelle
maniere ces effets peuvent être produits , comme
dans le Sistême de l'attraction Newtonienne.
Que les liqueurs mêlées dans un vase , demeurent
en repos après s'être arrangées convenablement
à leur pesanteur, parce que la résistance que
leur mouvement est obligé de vaincre , anéantit
à la fin ce mouvement , mais que les tourbillons
n'éprouvent aucune résistance pareille.
Que ces mouvemens nécessaires à la conservation
de l'Univers sont entretenus par la même
Providence qui les a créez et établis. Et bien loin
que la matiere liquide dont les Cieux sont remplis
dans le Systême Cartésien , nuise au mouvement
rapide des corps Celestes , comme Newton
l'a prétendu, rien n'est plus capable d'aider le
mouvement d'un Globe qui circule , qu'un fluide
déterminé à se mouvoir vers le même côté avec
autant et plus de force que le Globe lui- même; et
ce véhicule paroît absolument nécessaire pour
imaginer les révolutions rapides des corps celestes .
L'objection contre le Systême Cartésien , sur
laquelle Neuwton paroît se fonder avec le plus
de confiance , est tirée des Cométes. Il est impossible
, dit- il , ( Nevut. Princip. Math . p.
481. )
664 MERCURE DE FRANCE
ton ,
481. ) que les tourbillons subsistent et puissent
être conciliez avec les mouvemens irréguliers des
Cométes qui les font errer dans toutes les parties
du Ciel. Cette objection se rétorque contre Newcar
les Cométes ne sont pas plus fideles
aux loix de l'attraction , à moins que quelque
Newtonien , à l'exemple du Maître , ne nous
donne dans un calcul précis le degré de pesanteur
réciproque de chaque Planette sur chaque
Cométe ; car la précision des calculs ne coute
rien à cette Philosophie. Dans le Systême Cartésien
il est aisé de répondre , touchant l'irrégularité
du cours des Cométes , que ces Phénomenes
passagers ne doivent pas suivre le mouvement
des Cieux des Planetes ; si les Cometes ne
sont autre chose que des amas de matiere , irréguliers
dans le temps de leur durée et dans leur
cours , la cause qui les produit est aussi celle qui
dirige leur mouvement ; comme les vents dans
notre atmosphere ont une égale violence en tout
sens , et ne sont point assujettis au cours uniforme
du fluide qui accompagne la révolution du
Globle Terrestre , ni aux loix de l'attraction
Newtonienne. Si les Cométes sont des Astres
dont le cours soit reglé et qui ne soient visibles
pour nous , que lorsque leurs révolutions périodiques
les ramenent aux confins de notre
tourbillon , les Cometes suivent le courant d'un
Auide étranger , qui n'a rien de commun avec
ceux de nos Planetes. Alors les Cométes sont à
peu près dans la Région de Saturne , et peut- être
même plus proches. Car les tourbillons remplis
à leurs extremitez d'une matiere fort déliée , cédent
facilement à la moindre impression ; et il
est assez vrai semblable que les courants d'un
tourbillon peuvent penetrer dans un tourbillon
voiAVRIL.
173 4. 565
voisin , à peu près comme les eaux de la
Mer entrent dans un Golphe, Ces fluides des
differents tourbillons ne se mêlent pas pour cela
et ne changent pas la direction de leur mouvement.
On remarque néanmoins que les Cométes
approchant du Soleil , reçoivent une impression
sensible de ses rayons ; car la queue ou plutôt
l'atmosphere de la Cométe , qui , suivant l'observation
de Képler , paroît toujours opposée au
Soleil, est rejettée en arriere par l'impulsion de ses
rayons , comme une chevelure exposée aux vents.
Newton a mieux traité le mouvement que
Descartes , mais ni l'un ni l'autre ne sont parvenus
à en donner une idée entierement juste .
Descartes entend par le mouvement les differentes
relations d'un corps. Il avoue ( Prin
cip. part. 2. ) que , suivant ses principes , on peut
dire qu'un corps se meut en même -temps et ne
se meut pas. Il soutient qu'il ne faut pas plus
d'action pour le mouvement que pour le repos .
D'où l'on peut conclure qu'une Statuë est dans
le même mouvement qu'un homme qui s'éloigne
d'elle. Il attribue le mouvement d'un corps
à la relation des corps qui le touchent immédiatement
; ce qui étant pris au pied de la lettre ,
signifie qu'un homme qui feroit à pied le tour
du Monde dans les mêmes habits , në se remuëroit
pas , et il s'ensuivroit cette conséquence .
qu'un corps seroit mû en même- temps dans des
sens contraires , comme un Plan sur lequel
deux corps seroient poussez l'un à droite ,
l'autre à gauche. Newton ( Princip . Math . définit,
8. Schol. p . 8. et 9. et axiom . p . 18. ) distingue
le mouvement vrai du mouvement relatif. Suivant
les explications qu'il donne , le mouvement
vrai consiste dans la force qui agity soit que
cette
€65 MERCURE DE FRANCE
le cette force soit dans le corps même , soit que
corps la reçoive d'ailleurs . Le mouvement relatif
ne dépend que des changemens de situation
des corps , les uns à l'égard des autres . Il suit de
ces principes , qu'il peut y avoir un mouvement
veritable avec plusieurs repos relatifs , comme
lorsqu'un corps avance et que plusieurs corps
qui l'environnent , avancent en même temps ; et
qu'il peut y avoir au contraire plusieurs mouvemens
relatifs sans aucun mouvement veritable ,
comme lorsqu'un homme est tranquille dans un
vaisseau dont le mouvement est égal et uniforme
; et qu'ainsi le mouvement véritable ne consiste
pas dans les relations .Mais quoique le mou
vement veritable ne consiste pas uniquement
dans les relations , il ne peut être neanmoins
sans quelque changement de rapports , sinon aux
objets prochains , du moins aux éloignez . La
force seule ne fait pas le mouvement ; car si elle
rencontre des obstacles plus puissants qu'elle , le
coips reste dans un veritable repos . En réunissant
donc ces principes , le mouvement peut être
défini , ce me semble , le changement de relations
d'un corps à des objets prochains ou éloignez
par l'action d'une force que ce corps a en luimême
ou qu'il a reçûë d'ailleurs .
Newton a penetré plus avant que Descartes
dans la théorie des couleurs . Suivant les principes
Cartésiens , si la superficie des corps ne laisse
aucun accès dans ses interstices aux globules
du second Element , les corps paroissent lumineux
ou sont au moins fort blancs , lorsqu'ils
ne sont pas enflammez , et les globules repoussez
ont une force qui éblouit. Si les pores fort
ouverts , comme un petit crible , reçoivent dans
toute leur surface les globules du second Element
AVRIL. 1734. 667
>
ment , ils absorbent les rayons de lumiere , et
leur couleur est très - noire . Si l'angle de reflexion
est tel , que les globules flattent l'organe visuel ,
la couleur est agréable , comme le verd . Newton
a suivi une route differente . Il établit une espece
de gamme des couleurs élementaires , et entreprenant
en quelque sorte l'anatomie de la lumiere
, il pose pour principes sept especes de
rayons , dont chacun porte sa couleur particuliere
; sçavoir , rouge , orangé , jaune , verd
bleu , indigo , violet ; en sorte que le rayon qui
porte une couleur , n'en porte jamais d'autre.
Exposez aux rayons du Soleil un prisme triangulaire
à une certaine distance d'un papier , qui
puisse renvoyer les rayons rompus et séparez ;
Vous voyez sur le papier sept couleurs bien distinctes
et disposées dans l'ordre qui vient d'être
rémarqué , de la couleur rouge , orangée , jaune
verte , bleue , indigo et violette. Newton a de
plus remarqué que les espaces occupés par les
couleurs sur le papier , sont en même proportion
que les chiffres qui expriment les intervales
des sept tons de Musique. Faites au papier une
petite ouverture , qui ne laisse passer qu'une espece
de rayon qui porte , par exemple , le rouge
ou le violet , rompez de nouveau le rayon avec
un second prisme , un troisiéme ; faites - les tourner
sur les axes ; le rayon differemment rompu,
refléchi differemment , présente toûjours la même
sorte de couleur. Dans cette hypothèse , le blanc
résulte du mêlange des sept couleurs principales,
et les corps paroissent differemment colorez ,
parce que la figure de leurs pores , la tissure et
la consistance de leurs parties refléchissent une
plus grande quantité de rayons d'une certaine
espece , tandis que les interstices de ces corps
trans668
MERCURE DE FRANCE
transmettent la plupart des autres rayons ou
qu'ils les absorbent.
Newton a été moins heureux dans les loix du
mouvement qu'il a établies ; il prétend que les
actions de deux corps sont toujours mutuelles
égales et opposées, ( Nevvt, Princip . Math. axiom.
leg. 3. p. 13. ) ensorte que la réaction est toujours
contraire et égale à l'action . Ce principe
dont il fait l'axiome fondamental ( Ib . Coroll. 3 .
p. 15, et seq. ) de ses démonstrations , détruit
toutes les loix de la statique et de l'équilibre ; car
si la réaction est toujours égale à l'action ,
les corps agiront avec des forces égales et tous
les contrepoids demeureront en suspens et sans
action. Le prétendu axiome , au lieu d'être un
principe de mouvement , seroit le principe d'une
immobilité generale , puisqu'il est certain
qu'un carosse et six chevaux demeureront immobiles
, si la réaction du carosse est égale et
opposée à l'action des six chevaux.
tous
Newton dit ailleurs que la pesanteur ou la gra
vité des corps ( Princip. Math. lib . 3. Propos.
7. Theor. 7.p.369 . ) est universelle et qu'elle est
proportionnée à la quantité de matiere qui est
en eux. Les calculs de la pesanteur des Planetes
roulent sur cet axiome contraire au sentiment du
plus grand nombre des Physiciens qui rejettent
le vuide , et suivant lesquels chaque espace égal
contient toujours une égale quantité de matiere.
Newton avance un autre principe fort opposé
aux idées naturelles, sçavoir , que moins un
corps qu'on jette ( Princip. Math definit . 5. p. 3. )
a de gravité , moins il s'écarte de la ligne droite
et plus il va loin. Suivant ce principe , un
Globe de liége . poussé avec beaucoup de force ,
devroit aller plus loin qu'un Globe de plomb ,
poussé
AVRIL. 1734. 669
poussé avec une force égale , le Globe de liege
ayant moins de gravité ; à moins qu'on ne regarde
le Globe de liege comme ayant plus de
gravité qu'un Globe de plomb , parce que le Globe
de liege est attiré plus promptement vers la
terre ; et alors celui qui auroit , suivant Newton,
le moins de matiere , auroit le plus de gravité.
Le fondement géneral du Systême Newtonien,
l'axe, pour ainsi- dire, sur lequel toute cette Philosophie
tourne , c'est l'attraction . Newton admet
aussi dans la matiere une hétérogénéïté ou diversité
de genres , qualité aussi occulte que l'attraction,
et qui n'a aucune signification Physique.Descartes
ne reconnoît dans la Nature qu'un mouvement
d'impulsion, et il rapporte le mouvement au
Créateur, comme à sa cause unique et immédiate
Newton regarde le mouvement comme l'effet de
Pattraction. Il y a donc entre ces deux Philosophes
une opposition de sentimens sur la cause
physique generale et primitive ; ce que l'un considére
comme la causé , l'autre lui donne la qualification
d'effet ; Descartes déduit la pesanteur
du mouvement , Newton déduit le mouvement
de la pesanteur ou de l'attraction .
La suite dans le Mercure prochain.
de Descartes et de Newton .
•
Es Newtoniens s'efforcent d'abord d'élever
LeurPhilosophie sur les ruines de celle de
>
Descartes. Ils soutiennent que le vuide est nécessaire
dans la Nature , pour qu'il puisse y
avoir du mouvement. Si la matiere peut être
plus ou moins rarefiée dit Newton , f Prin
cip. Math. p. 368. Edit. 1723. ) rien n'empêche
qu'elle ne le soit à l'infini , et il conclut
de ce principe , que non- seulement il y a du
vuide dans les espaces éthérées , mais encore que
ces espaces sont ( Nevv. Optic. ) entierement vuides.
Newton avance comme des axiomes dont il
n'est pas permis de douter , qu'il y a des lieux
( Princip. Math. définit, 8. Schol . p. 7. ) absolus
et primitifs , qui sont tels par leur essence et
auxquels on ne peut attribuer le mouvement.
ΤΟΙ
660 MERCURE DE FRANCE
Tous ces Principes de Newton sont insoute
nables , suivant le plus grand nombre des Physiciens
qui rejettent le vuide. Il n'y a point de
lieux absolus et primitifs ; et l'opinion du vuide
l'une des fondamentales de la Philosophie Newtonienne
tombant en ruine , entraîne toute cette
Philosophie avec elle. Le lieu ne devient tel, que
par la matiere ou l'étenduë qu'il contient. S'il
est sans matiere , il est sans étenduë , il cesse
d'être ; car le néant ne peut être étendu , et des
espaces séparez par rien , sont des espaces non
séparez , ou qui se touchent immédiatement.
L'espace ne peut pas davantage exister sans matiere
, ( Cartes. princip . part. 2. ) qu'une Montagne
sans vallée . L'étendue et l'espace ont commencé
par la création de la matiere et ont les
mêmes limites qu'elle. Penser autrement , c'est
se laisser éblouir par une image superficielle tracée
dans l'imagination et par l'habitude que les
rapports des sens ont causée en elle , en nous réprésentant
certains espaces comme vuides , parce
qu'ils sont remplis d'air ou de quelque autre
matiere encore plus déliée et plus imperceptible .
Au- delà des bornes du Monde matériel il n'y a
ni lieu ni espace ; autrement le lieu et l'espace
seroient infinis et éternels , ce qui mene aux consequences
les plus absurdes. Je suppose que les
derniers tourbillons qui composent l'Univers ,
s'étendent ou se resserrent , comme il seroit trèspossible
à l'Etre Souverain de les étendre ou de
les resserrer , le lieu et l'espace seroient augmentez
ou diminuez à proportion ; ce qui n'étoit pas
lieu , deviendroit tel , ou ce qui étoit lieu cesseroit
de l'être. Il n'y a donc ni espace ni lieu absolus
et primitifs , qui existent indépendamment
ou séparément du corps qui les remplit. Le lieu
AVRIL. 1734. 661
et l'espace ne sont autre chose que le corps luimême
, ayant differentes relations aux corps qui
l'environnent. Ils ne sont pas plus réels que la
situation ou la relation du corps . Le mouvement
se fait sans obstacle dans le plein . Pour peu que
la matiere soit rarefiée , elle cede facilement à un
corps plus massif. Il faut seulement que la force
motrice surpasse la résistance du fluide. Alors
il est également certain par le raisonnement et
par les experiences , qu'un corps avançant dans
le plein , la matiere dont il prend la place , reflue
vers ses côtez , et qu'en même temps la matiere
des côtez passe en arriere ; ensorte qu'un
mouvement direct en produit plusieurs circulaires,
ce qui n'arriveroit pas dans le vuide . Suivant
Descartes , dans tout espace égal , il y a toujours
même quantité de matiere , soit rarefiée , soit
condensée ; la situation , la figure et le mouvement
des particules en font toute la difference .
Les Newtoniens ( Prafat. editor . in Nevvton. )
objectent à la Physique corpusculaire de Descartes
, que la licence d'imaginer à son gré les figures
et les mouvemens d'une matiere imperceptible
, de supposer l'arrangement et l'impulsion
de ses particules , suivant le besoin qu'on
en a , de feindre des corps si déliez et si subtils ,
qu'ils traversent et remplissent toutes sortes d'interstices
avec une rapidité et une force de mouvement
qui n'ont aucune vrai - semblance ,
renoncer à ce qu'il y a de réel dans la Physique
pour s'attacher à des entitez inconnues , que
c'est abandonner la vraie constitution des choses
, pour s'appuyer sur des conjectures chimeri-
.ques ; que les causes occultes ne sont pas celles
qui produisent des effets évidents , et certains
comme la gravité, mais plutôt celles qui depenc'est
dent
662 MERCURE DE FRANCE
,
dent d'hypothèses purement imaginaires , comme
une matiere subtile et des tourbillons. Qu'une
cause n'est point occulte pour être primitive
et très-simple , et qu'une pareille cause n'est point
susceptible d'explications méchaniques. Que
pour expliquer la constitution d'une Horloge
il ne s'agit pas d'une supposition vague de ressorts
inconnus , qu'il faut faire connoître quelle
est la proportion et l'action de toutes les machines
qui la composent , et quel est leur effet
sensible. Que Galilée , par exemple , ayant établi
cette regle conforme à l'experience ; que les
corps jettez décrivent une parabole , si un Philosophe
vient dire que le corps jetté décrit cette
courbe , parce qu'il y a dans l'air une matiere
subtile qui la décrit aussi , un pareil raisonnement
ne peut paroître ai solide ni utile. Que si
vous mêlez dans un vase plusieurs liqueurs d'une
pesanteur inégale , il n'y aura de mouvement
entr'elles que jusqu'à ce qu'elles se soient arrangées
aux differentes hauteurs proportionnées à
leur gravité , et que de même dans les tourbillons
Cartésiens le mouvement doit cesser , lorsque
les Elemens occupent la place qui convient à
leurs forces centrifuges.
Les Cartésiens répondent que ce seroit faire
grand tort au raisonnement , que de ne vouloir
pas qu'il pénetre plus loin que les yeux ;
que si l'on considere l'augmentation et diminution
des corps dont l'experience est continuelle,
si l'on fait attention aux découvertes surprenantes
qui ont été faites par les Microscopes , on
ne peut nier que les parties imperceptibles ne
soient aussi réelles dans la Nature que celles
qui donnent prise à nos sens . Que puisque nous
sommes assurez que chaque corps est composé
de
AVRIL. 1734. 663
de plusieurs autres corps si petits , que nous ne
pouvons en avoir qu'une connoissance intellectuelle
tout Philosophe doit avouer qu'il est
très - avantageux de juger des Phénomenes perceptibles
aux sens , par une méchanique supposée
avec beaucoup de vrai- semblance dans les
Elemens imperceptibles ; de rendre raison par ce
moyen de tout ce qui est en la Nature; et de substituer
des causes vraiment physiques à des termes
qui ne signifient rien, comme les formes substan
tielles des Péripatéticiens, ou à des qualitez dont
on suppose des effets , sans expliquer de quelle
maniere ces effets peuvent être produits , comme
dans le Sistême de l'attraction Newtonienne.
Que les liqueurs mêlées dans un vase , demeurent
en repos après s'être arrangées convenablement
à leur pesanteur, parce que la résistance que
leur mouvement est obligé de vaincre , anéantit
à la fin ce mouvement , mais que les tourbillons
n'éprouvent aucune résistance pareille.
Que ces mouvemens nécessaires à la conservation
de l'Univers sont entretenus par la même
Providence qui les a créez et établis. Et bien loin
que la matiere liquide dont les Cieux sont remplis
dans le Systême Cartésien , nuise au mouvement
rapide des corps Celestes , comme Newton
l'a prétendu, rien n'est plus capable d'aider le
mouvement d'un Globe qui circule , qu'un fluide
déterminé à se mouvoir vers le même côté avec
autant et plus de force que le Globe lui- même; et
ce véhicule paroît absolument nécessaire pour
imaginer les révolutions rapides des corps celestes .
L'objection contre le Systême Cartésien , sur
laquelle Neuwton paroît se fonder avec le plus
de confiance , est tirée des Cométes. Il est impossible
, dit- il , ( Nevut. Princip. Math . p.
481. )
664 MERCURE DE FRANCE
ton ,
481. ) que les tourbillons subsistent et puissent
être conciliez avec les mouvemens irréguliers des
Cométes qui les font errer dans toutes les parties
du Ciel. Cette objection se rétorque contre Newcar
les Cométes ne sont pas plus fideles
aux loix de l'attraction , à moins que quelque
Newtonien , à l'exemple du Maître , ne nous
donne dans un calcul précis le degré de pesanteur
réciproque de chaque Planette sur chaque
Cométe ; car la précision des calculs ne coute
rien à cette Philosophie. Dans le Systême Cartésien
il est aisé de répondre , touchant l'irrégularité
du cours des Cométes , que ces Phénomenes
passagers ne doivent pas suivre le mouvement
des Cieux des Planetes ; si les Cometes ne
sont autre chose que des amas de matiere , irréguliers
dans le temps de leur durée et dans leur
cours , la cause qui les produit est aussi celle qui
dirige leur mouvement ; comme les vents dans
notre atmosphere ont une égale violence en tout
sens , et ne sont point assujettis au cours uniforme
du fluide qui accompagne la révolution du
Globle Terrestre , ni aux loix de l'attraction
Newtonienne. Si les Cométes sont des Astres
dont le cours soit reglé et qui ne soient visibles
pour nous , que lorsque leurs révolutions périodiques
les ramenent aux confins de notre
tourbillon , les Cometes suivent le courant d'un
Auide étranger , qui n'a rien de commun avec
ceux de nos Planetes. Alors les Cométes sont à
peu près dans la Région de Saturne , et peut- être
même plus proches. Car les tourbillons remplis
à leurs extremitez d'une matiere fort déliée , cédent
facilement à la moindre impression ; et il
est assez vrai semblable que les courants d'un
tourbillon peuvent penetrer dans un tourbillon
voiAVRIL.
173 4. 565
voisin , à peu près comme les eaux de la
Mer entrent dans un Golphe, Ces fluides des
differents tourbillons ne se mêlent pas pour cela
et ne changent pas la direction de leur mouvement.
On remarque néanmoins que les Cométes
approchant du Soleil , reçoivent une impression
sensible de ses rayons ; car la queue ou plutôt
l'atmosphere de la Cométe , qui , suivant l'observation
de Képler , paroît toujours opposée au
Soleil, est rejettée en arriere par l'impulsion de ses
rayons , comme une chevelure exposée aux vents.
Newton a mieux traité le mouvement que
Descartes , mais ni l'un ni l'autre ne sont parvenus
à en donner une idée entierement juste .
Descartes entend par le mouvement les differentes
relations d'un corps. Il avoue ( Prin
cip. part. 2. ) que , suivant ses principes , on peut
dire qu'un corps se meut en même -temps et ne
se meut pas. Il soutient qu'il ne faut pas plus
d'action pour le mouvement que pour le repos .
D'où l'on peut conclure qu'une Statuë est dans
le même mouvement qu'un homme qui s'éloigne
d'elle. Il attribue le mouvement d'un corps
à la relation des corps qui le touchent immédiatement
; ce qui étant pris au pied de la lettre ,
signifie qu'un homme qui feroit à pied le tour
du Monde dans les mêmes habits , në se remuëroit
pas , et il s'ensuivroit cette conséquence .
qu'un corps seroit mû en même- temps dans des
sens contraires , comme un Plan sur lequel
deux corps seroient poussez l'un à droite ,
l'autre à gauche. Newton ( Princip . Math . définit,
8. Schol. p . 8. et 9. et axiom . p . 18. ) distingue
le mouvement vrai du mouvement relatif. Suivant
les explications qu'il donne , le mouvement
vrai consiste dans la force qui agity soit que
cette
€65 MERCURE DE FRANCE
le cette force soit dans le corps même , soit que
corps la reçoive d'ailleurs . Le mouvement relatif
ne dépend que des changemens de situation
des corps , les uns à l'égard des autres . Il suit de
ces principes , qu'il peut y avoir un mouvement
veritable avec plusieurs repos relatifs , comme
lorsqu'un corps avance et que plusieurs corps
qui l'environnent , avancent en même temps ; et
qu'il peut y avoir au contraire plusieurs mouvemens
relatifs sans aucun mouvement veritable ,
comme lorsqu'un homme est tranquille dans un
vaisseau dont le mouvement est égal et uniforme
; et qu'ainsi le mouvement véritable ne consiste
pas dans les relations .Mais quoique le mou
vement veritable ne consiste pas uniquement
dans les relations , il ne peut être neanmoins
sans quelque changement de rapports , sinon aux
objets prochains , du moins aux éloignez . La
force seule ne fait pas le mouvement ; car si elle
rencontre des obstacles plus puissants qu'elle , le
coips reste dans un veritable repos . En réunissant
donc ces principes , le mouvement peut être
défini , ce me semble , le changement de relations
d'un corps à des objets prochains ou éloignez
par l'action d'une force que ce corps a en luimême
ou qu'il a reçûë d'ailleurs .
Newton a penetré plus avant que Descartes
dans la théorie des couleurs . Suivant les principes
Cartésiens , si la superficie des corps ne laisse
aucun accès dans ses interstices aux globules
du second Element , les corps paroissent lumineux
ou sont au moins fort blancs , lorsqu'ils
ne sont pas enflammez , et les globules repoussez
ont une force qui éblouit. Si les pores fort
ouverts , comme un petit crible , reçoivent dans
toute leur surface les globules du second Element
AVRIL. 1734. 667
>
ment , ils absorbent les rayons de lumiere , et
leur couleur est très - noire . Si l'angle de reflexion
est tel , que les globules flattent l'organe visuel ,
la couleur est agréable , comme le verd . Newton
a suivi une route differente . Il établit une espece
de gamme des couleurs élementaires , et entreprenant
en quelque sorte l'anatomie de la lumiere
, il pose pour principes sept especes de
rayons , dont chacun porte sa couleur particuliere
; sçavoir , rouge , orangé , jaune , verd
bleu , indigo , violet ; en sorte que le rayon qui
porte une couleur , n'en porte jamais d'autre.
Exposez aux rayons du Soleil un prisme triangulaire
à une certaine distance d'un papier , qui
puisse renvoyer les rayons rompus et séparez ;
Vous voyez sur le papier sept couleurs bien distinctes
et disposées dans l'ordre qui vient d'être
rémarqué , de la couleur rouge , orangée , jaune
verte , bleue , indigo et violette. Newton a de
plus remarqué que les espaces occupés par les
couleurs sur le papier , sont en même proportion
que les chiffres qui expriment les intervales
des sept tons de Musique. Faites au papier une
petite ouverture , qui ne laisse passer qu'une espece
de rayon qui porte , par exemple , le rouge
ou le violet , rompez de nouveau le rayon avec
un second prisme , un troisiéme ; faites - les tourner
sur les axes ; le rayon differemment rompu,
refléchi differemment , présente toûjours la même
sorte de couleur. Dans cette hypothèse , le blanc
résulte du mêlange des sept couleurs principales,
et les corps paroissent differemment colorez ,
parce que la figure de leurs pores , la tissure et
la consistance de leurs parties refléchissent une
plus grande quantité de rayons d'une certaine
espece , tandis que les interstices de ces corps
trans668
MERCURE DE FRANCE
transmettent la plupart des autres rayons ou
qu'ils les absorbent.
Newton a été moins heureux dans les loix du
mouvement qu'il a établies ; il prétend que les
actions de deux corps sont toujours mutuelles
égales et opposées, ( Nevvt, Princip . Math. axiom.
leg. 3. p. 13. ) ensorte que la réaction est toujours
contraire et égale à l'action . Ce principe
dont il fait l'axiome fondamental ( Ib . Coroll. 3 .
p. 15, et seq. ) de ses démonstrations , détruit
toutes les loix de la statique et de l'équilibre ; car
si la réaction est toujours égale à l'action ,
les corps agiront avec des forces égales et tous
les contrepoids demeureront en suspens et sans
action. Le prétendu axiome , au lieu d'être un
principe de mouvement , seroit le principe d'une
immobilité generale , puisqu'il est certain
qu'un carosse et six chevaux demeureront immobiles
, si la réaction du carosse est égale et
opposée à l'action des six chevaux.
tous
Newton dit ailleurs que la pesanteur ou la gra
vité des corps ( Princip. Math. lib . 3. Propos.
7. Theor. 7.p.369 . ) est universelle et qu'elle est
proportionnée à la quantité de matiere qui est
en eux. Les calculs de la pesanteur des Planetes
roulent sur cet axiome contraire au sentiment du
plus grand nombre des Physiciens qui rejettent
le vuide , et suivant lesquels chaque espace égal
contient toujours une égale quantité de matiere.
Newton avance un autre principe fort opposé
aux idées naturelles, sçavoir , que moins un
corps qu'on jette ( Princip. Math definit . 5. p. 3. )
a de gravité , moins il s'écarte de la ligne droite
et plus il va loin. Suivant ce principe , un
Globe de liége . poussé avec beaucoup de force ,
devroit aller plus loin qu'un Globe de plomb ,
poussé
AVRIL. 1734. 669
poussé avec une force égale , le Globe de liege
ayant moins de gravité ; à moins qu'on ne regarde
le Globe de liege comme ayant plus de
gravité qu'un Globe de plomb , parce que le Globe
de liege est attiré plus promptement vers la
terre ; et alors celui qui auroit , suivant Newton,
le moins de matiere , auroit le plus de gravité.
Le fondement géneral du Systême Newtonien,
l'axe, pour ainsi- dire, sur lequel toute cette Philosophie
tourne , c'est l'attraction . Newton admet
aussi dans la matiere une hétérogénéïté ou diversité
de genres , qualité aussi occulte que l'attraction,
et qui n'a aucune signification Physique.Descartes
ne reconnoît dans la Nature qu'un mouvement
d'impulsion, et il rapporte le mouvement au
Créateur, comme à sa cause unique et immédiate
Newton regarde le mouvement comme l'effet de
Pattraction. Il y a donc entre ces deux Philosophes
une opposition de sentimens sur la cause
physique generale et primitive ; ce que l'un considére
comme la causé , l'autre lui donne la qualification
d'effet ; Descartes déduit la pesanteur
du mouvement , Newton déduit le mouvement
de la pesanteur ou de l'attraction .
La suite dans le Mercure prochain.
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Résumé : SECONDE Partie de la Comparaison de Descartes et de Newton.
Le texte compare les philosophies de Descartes et de Newton, en soulignant les divergences entre les Newtoniens et les Cartésiens. Les Newtoniens affirment que le vide est nécessaire pour le mouvement et qu'il existe des lieux absolus et primitifs. Ils considèrent l'espace éthéré comme entièrement vide. En revanche, les Cartésiens rejettent l'idée de lieux absolus et de vide, estimant que l'espace est rempli de matière, même si elle est rarefiée. Ils pensent que l'espace et l'étendue commencent avec la création de la matière et sont limités par elle. Les Newtoniens critiquent la physique corpusculaire de Descartes, la jugeant trop spéculative et imaginative, tandis que les Cartésiens défendent l'idée que les phénomènes perceptibles peuvent être expliqués par des mécanismes imperceptibles. Le texte aborde également la question des comètes. Les Cartésiens expliquent leur mouvement par des courants de fluides, tandis que Newton utilise les comètes pour critiquer les tourbillons cartésiens. De plus, le texte compare les conceptions du mouvement chez Descartes et Newton. Newton distingue le mouvement vrai du mouvement relatif, contrairement à Descartes. Le texte traite également des théories de Newton sur la lumière et la gravité. Newton a établi une gamme de sept couleurs élémentaires : rouge, orangé, jaune, vert, bleu, indigo et violet. En exposant les rayons du Soleil à travers un prisme, ces couleurs apparaissent distinctement et dans un ordre spécifique. Newton a noté que les proportions des espaces occupés par ces couleurs sur un papier correspondent aux intervalles des tons musicaux. Il a démontré que chaque couleur reste inchangée même après être passée à travers plusieurs prismes. Selon Newton, le blanc résulte du mélange de ces sept couleurs principales, et les objets apparaissent colorés en fonction de la réflexion et de l'absorption des rayons lumineux par leurs pores et interstices. Le texte critique les lois du mouvement de Newton, notamment son principe selon lequel les actions de deux corps sont toujours mutuelles, égales et opposées. Ce principe est jugé destructeur des lois de la statique et de l'équilibre, car il conduirait à une immobilité générale. Newton a également affirmé que la gravité est universelle et proportionnelle à la quantité de matière dans un corps, une idée contraire à celle de nombreux physiciens de l'époque. Il a proposé que moins un corps a de gravité, plus il s'écarte de la ligne droite. Le fondement du système newtonien repose sur l'attraction, une qualité occulte selon le texte. Newton et Descartes ont des opinions opposées sur la cause physique générale et primitive : Descartes attribue le mouvement au Créateur, tandis que Newton le voit comme un effet de l'attraction.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 47-78
SEANCE publique de l'Académie des Sciences.
Début :
L'Académie des Sciences tint une assemblée publique le 14 de ce mois, selon [...]
Mots clefs :
Terre, Équateur, Montagnes, Degrés, Pôle, Diamètre, Pays, Lieues, Axe, Observations, Opérations, Degré, Toises, Quito, Académiciens, Astronomes, Europe, Mer, Distance, Pôles, Sphéroïde, Pérou, Voyage, Cercle, Pesanteur, Zone torride, Point, Indiens , Charles-Marie de La Condamine, Pierre Bouguer
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SEANCE publique de l'Académie des Sciences.
SEANCE publique de l'Académie
des Sciences.
'Académie des Sciences tint une affemblée
publique le 14dece mois , felon
la coûtume. Le Public qui court avidentment
s'inſtruire à ces doctes conférences ,
attendoit le jour de celle-ci avec un nouvel
empreffement; on ſçavoit que M. Bouguer ,
l'un des Académiciens qui ont été envoyés
au Pérou par le Gouvernement pour y déterminer
la figure de la Terre , devoit lire
dans cette affemblée la relation de fon
voyage & le détail de fes opérations Aftronomiques
; ce détail étoit d'autant plus int
téreſſant , qu'il devoir , ou mettreau-deffus
de toutes contradictions la meſure de la
Terre , déterminée par les opérations faites
au Nord , ou fournir de nouvelles idées
&ouvrir un nouvel avis ſur cette impor
tantequeſtion.
M. Bouguer, qui parloit devant une compagnie
continuellement occupée de ces-matieres
,&devant un Public qui les connoît
au moins fuperficiellement, auroit perdus
inutilement un tems précieux s'il ſe fut atsaché
à expoſer l'état de la queſtion dont
48 MERCURE DE FRANCE.
A
tous ſes Auditeurs étoient inſtruits , mais
nous , qui écrivons pour toutes fortes de
Lecteurs , nous devons faire nos efforts.
pour les mettre au fait de la matiere que
nous allons traiter. Si nous ſommes allés
heureux pour y réüſſir , nous nous ſçaurons
bon gré d'avoir travaillé pour la gloire de
M. B. & des Académiciens qui l'ont ac
compagné en augmentant le nombre de
leurs Juges ,& par conféquent de leurs ad
mirateurs..
On a cru long-tems que la Terre étoit
ſphérique ; cette erreur eſt auſſi ancienne
que la Terre même , ou du moins que les
Sciences. Dans cette ſuppoſition il n'étoit
pas difficile d'en connoître la grandeur.
Dès les premiers pas qu'on a fait enGéométrie,
le cercle a été diviſé en 360 parties
égales que l'on a appellées degrés ; il ſuffifoitdonc
de meſurer un degré de la Terre
&de le multiplier par 360 pour avoir le
circuit de notre Globe. La méthode pourmeſurer
ce degré eſt ſimple & facile, on
prend avec un inſtrument la hauteur d'une
Etoile en quelque endroit , par exemple à
Paris , on avance enfuite vers le Pôle ſur le
mêmeMéridien, juſqu'à ce que l'Etoile obſervée
à Paris ait undegré de hauteur de
moins, & quand on eſt arrivé en cet endroit,
on cherche alors par des opérations.
Géo
NOVEMBRE. 1744. 49
y
Géométriques la diſtance de cet endroit à
Paris . Cette diſtance , réduite en toiſes ,
exprimera la valeur d'un degré de la Terre
entoiſes.
C'eſt par cette méthode , ou par d'autres
qui s'y rapportent , qu'on avoit trouvé que
Paris & Amiens , qui ſont ſous le même
Méridien , ſont éloignés d'un degré ou environ
, & l'on avoit conclu de leur diſtance
qui eſt de 25 lieuës , que le degré de la
Terre étoit de 25 lieuës ,& parconféquent
fon circuit de 9০০০ .
En 1672 , M. Richer , étant envoyé à
l'Iſle de Cayenne proche l'Equateur , trouva
que le Pendule qui battoit les ſecondes à
Paris alloit plus lentement à la Cayenne ,
&que ſes vibrations étoient de plus d'une
ſeconde. Cette expérience fit une révolution
dans le Monde Phyficien : il fut aiſé
de conclure que la péſanteur étoit moindre
à l'Equateur qu'à Paris , puiſque les corps
péſans s'y mouvoient plus lentement. M.
Huguens fut le premier qui ouvrit les yeux ,
&il découvrit bien-tôt la cauſe de cette dif
férence. -
LaTerre tournant ſur ſon axe , emporte
avec elle tous les corps qui y font , & ces
corps décrivent des cercles d'autant plus
grands qu'ils font plus éloignés du Pôle ;
ils ont donc une force centrifuge d'autant
II. Vol. C
SO MERCURE DE FRANCE.
plus grande , qu'ils font plus éloignés du
Pôle , & doivent être moins péſans , puifqu'ils
font plus d'effort pour s'éloigner du
centre de la Terre. D'un autre côté , ſi l'on
regarde la Terre comme une maffe fluide
(& il eſt certain qu'elle eſt telle en grande
partie ) on ne peut pas ſuppoſer qu'elle ſoit
parfaitement ſphérique , dès que la péſanteur
eſt plus grande au Pôle qu'à l'Equateur,
En effet , que l'on imagine une colonne
fluide qui aille d'un point de la circonféren
ce de l'Equateur au Centre , & une autre
qui aille du Pôle au même Centre , ces deux
colonnes doivent être en équilibre ; la colonne
de l'Equateur ſera donc plus longue
que celle du Pôle , puiſque ſes parties péſent
moins ; le diamétre de l'Equateur doit
donc être plus grand que l'axe , c'est- à-dire
que la ligne qui joint les deux Pôles : & la
Terre , ſuivant cette idée,doit être un ſphéroïde
applati vers les Pôles.
Voilà ce que la théorie apprit à M. Huguens;
éclairé par le flambeau de la Géométrie
, il oſa entreprendre de déterminer la
difference du diamétre de l'Equateur à l'axe ,
&trouva qu'elle étoit la même que de 578
à 577 ; mais la théorie ſeule ne pouvoir
donner le degré exact de l'applatiſſement
dela Terre : elle fera plus ou moins applatie
ſuivant les differentes ſuppoſitions que
l'on pourra faire fur la péſanteur& la denſité
NOVEMBRE. 1744. 52
de ſes parties,que pour établir les calculs, on
eft obligé deſuppoſerHomogenes, ce qui sûrement
n'eſt pas vrai. M. Huguens ſuppoſoit
que toutes les parties de la Terre ſont
de même denſité , & péſent toutes vers un
même centre. M. Newton , qui ſuppoſa que
toutes ces parties s'attirent mutuellement ,
ſuivantune certaine loi , trouva que la différence
du diamétre de l'Equateur à l'axe ,
étoit comme de 230 à 229 , ce quidonne la
Terre encore plus applatie vers les Pôles .
Ainſi quoique les théories les plus vraiſemblables
s'accordaſſent à donner à la Terre
la figure d'un ſphéroïde applati , la meſrre
actuelle des degrés pouvoit ſeule déterminer
au juſte cette figure , & ce n'étoit que
par là que l'on pouvoit vérifier ſi ces célébres
Mathématiciens , qui du fond de leur
cabinet avoient meſuré l'immenſité de la
Terre , méritoient l'éloge qu'Horace ne
donne qu'ironiquement au Pilote Architas.
Aërias tentaſſe domos , animoque rotundum
Percurriffe Polum.
Nous venons de dire que tous les degrés
doivent être égaux , ſi la Terre eſt parfaitement
ſphérique , c'est- à-dire , que s'il fant
faire 25 lieuës de Paris à Amiens pour
qu'une Etoile obſervée diminuë de la hauteur
d'un degré , il faudra faire encore 25
Cij
32 MERCURE DEFRANCE.
lieuës depuis Amiens, en avançant vers le
Pôle , pour que cette même Etoile diminuë
encore d'un degré de hauteur ,& ainſi de
fuite.
Il n'en eſt pas de même , ſi la Terre n'eſt
pas exactement ronde : les degrés ſeront
inégaux , & feront plus grands à l'Equateur
qu'au Pôle, ſi la Terre eſt un ſpheroide
allongé , c'est- à-dire , fi le diamétre de l'Equateur
est moindre que l'axe : ils ſeront
au contraire plus grands vers le Pôle , fi la
Terre eſt un ſpheroide applati , c'eſt-à-dire ,
ſi l'axe eſt plus petit que le diamétre de l'Equateur.
Pour en faire ſentir la raiſon par
une idée , peu Géométrique à la vérité
mais palpable pour tous les lecteurs , imaginons
un cerceau de baleine parfaitement
rond , & partagé par deux diamétres , l'un
vertical , qui repréſentera le diamétre de
l'Equateur , l'autre horizontal , qui repréſentera
l'axe , ou la ligne qui joint les Pôles
; ſi on preffe ce cerceau par les deux extrêmités
de ſon diamétre horisontal , le diamétre
qui repréſente l'axe diminuera , l'autre
au contraire , qui repréſente le diametre
de l'Equateur , s'allongera ; or il eſt évident
que ce cerceau aura perdu de ſa courbure
dans l'endroit preſſé , c'est-à-dire , aux deux
extrêmités de ſon diametre horisontal , &
qu'au contraire il ſera devenu d'une plus
NOVEMBRE. 1744. 53
grande courbure à l'extrêmité du diamétre
qui s'eſt allongé.
5 On voit par- là que ſi la Terre eſt un ſphé
roïde applati , elle aura moins de courbure
au Pôle qu'à l'Equateur ; elle fera donc portion
d'un plus grand cercle au Pôle qu'à l'Equateur
, car un grand cerele a moins de
courbure dans le même eſpace qu'un petit ;
ainſi le degré qui eſt toujours
cerele , ſera plus grand au Pôle qu'à l'Equateur.
360 du
Le contraire arrivera ſi l'on preſſe le
cerceau verticalement ; ainſi pour trouver
la figure de la Terre il ſuffit d'en meſurer
deux differens degrés ; mais il y auroit de
l'inconvénient à meſurer deux degrés trop
proches l'un de l'autre ; car ſi la Terre ne
s'éloigne pas beaucoup d'être exactement
ronde , les degrés qui feront voiſins ſeront
à peu près égaux,& la difference qu'on
trouvera ne fera pas affés grande pour déterminer
la figure de la Terre , parce que
cette difference pourra provenir en partic
des erreurs inévitables dans les obſervations
&dans les meſures.
Il étoit donc néceſſaire de meſurer deux
degrés très-éloignés , parce que la difference
de deux degrés voiſins , qui eſt petite ,
ſe trouvera répétée un grand nombre de
fois de l'Equateur au Pôle.
Ciij
54 MERCURE DEFRANCE.
On fent affés de quelle importance if
étoitde décider cette queſtion , & quelle
peut être ſon utilité pour la Géographie
&la Navigation. Si la Terre eſt un ſphéroïde
applati , fi les degrés font inégaux ,
comment connoître exactement la diſtance
des lieux qui font éloignés d'un certain
nombre de degrés , fans connoître
le rapport de ces degrés entr'eux , & combien
cette connoiſſance n'eſt-elle pas utile
pour les Voyageurs & pour les Navigateurs
? D'ailleurs quel objet plus dignede
la curioſité d'un eſprit éclairé , que de connoître
le Globe que nous habirons , & de
percer par quelque endroit ce voile impénétrable
dont la nature a couvert ſes operations
?
C'eſt dans ces vûës que S. M. a envoyé
des Aſtronomes meſurer un degré de la
Terre vers l'Equateur , & d'autres meſurer
un degré vers le Pôle. M. le Comte de Maurepas
, qui honore les Arts d'une protection
auffi éclatante qu'éclairée , a été chargé de
cette entrepriſe. C'eſt par ſes ſoins que les
Académiciens ont trouvé aux deux extrémités
de la Terre des ſecours dignes dela magnificence
du premier Porentat de l'Europe
qui les envoyoit , & de la prévoyance d'un
Miniſtre , qui rappelle à tant d'égards l'idée
de Mécene , comme ſon Maître rappelle
l'idée d'Auguſte.
NOVEMBRE. 1744.55
Mrs de Maupertuis , Clairaut , Camus , &
Lemonier , tous Académiciens , allerent en
Laponie en 1736 , auſſi près du Pôle qu'il
eſt poffible d'avancer .Les Lapons virent fans
doute avec étonnement des gens conduits
par l'amour des Sciencesdans unpays où l'amour
de la Patrie ne peut retenir les naturels
, & d'où les ordres du Gouvernement
les empêchent de fortir , les tenant ainſi exilés
dans le lieu de leur naiſſance. On a ſçu
dequelle conſtance , & de quel courage
ils ont eu beſoin pour réſiſter à l'aprêté de
ce climat. Par des operations faites avec la
plus grande exactitude au milieu des glaces
duNord , ils ont conclu que la Terre étoit
un ſphéroïde applati vers les Pôles , ce que
la difference du diamétre de l'Equateur a
l'axe étoit comme de 178 à 177 , ce qui
donne la Terre plus applatie que les calculs
de Mrs Huguens & Newton.
Les Aſtronomes deſtinés pour aller vers
l'Equateur étoient Mrs Godin , Bouguer ,
& de la Condamine Académiciens , Argonautes
d'une eſpece nouvelle , qui ont été au
Pays de l'or chercher la vérité pour l'honneur
de leur Pays , & le bien général des
Nations.
M. de Juſſien , Docteur Régent de la Faculté
de Medecine , que l'Académie s'eſt
acquis pendant le cours de ce Voyage , les
Ciiij
36 MERCURE DE FRANCE.
a accompagnés pour travailler à l'Hiſtoire
naturelle. M. Seniergues , Chirurgien devoit
l'aider. Les Aſtronomes avoient encore emmené
pluſieurs perſonnes pour deſſiner , vérifier
les calculs & reconnoître le Pays , tels
que Mrs Verguin , Couplet , Defordonnais , de
Morainville & Hugot.
M. B. feul eſt revenu . La difficulté du
trajet a arrêté ſes Compagnons de Voyage ,
qui ont été moins heureux , ou moins hardis
que lui. Cet Académicien partage la relation
en deux parties ; l'une contient le recit
de ce qui lui est arrivé dans ſes differentes
courſes , les obſervations qu'il a faites
ſur la ſituation , la nature des Pays qu'il a
traverſés , ſur le caractere des habitans , &c.
C'eſt une eſpece de voyage , mais c'eſt un
voyage fait par un Philofophe , & qui parconféquent
mérite une attention particuliere.
Le défaut que l'on reproche le plus aux
Voyageurs eſt leur peu de fincerité. Ce
reproche qu'ils ne méritent que trop fouvent
, eſt le moins grave qu'on puiffe leur
faire. La plupart fontdes gens peu inſtruits ,
que l'intérêt & le commerce ont conduits
dans des Pays éloignés ; ceux qui n'ont été
guidés que par la curioſité , n'ont preſque
jamais eu cette curiofité éclairée , qui fait
que l'on connoît la nature fidifferente d'elle
NOVEMBRE . 1744. 57
même dans des climats ſouvent peu éloignés
, & les hommes ſi ſemblables entr'eux
quand on les examine avec des yeux philoſophiques.
Ces Voyageurs ne reſſemblent
pas mal à un homme , qui introduit dans
un Palais examineroit avec une attention
ſcrupuleuſe juſqu'à la moindre colonne , &
négligeroit de connoître le Maître de la maifon.
M. B. a rapporté de ſes longs & pénibles
Voyages des obſervations importantes
fur l'Histoire naturelle , & des remarques
qui ne font pas moins intéreſſantes fur les
hommes qu'il a vûs.
La ſeconde partie de fon Mémoire contient
le recit des operations Aftronomiques,
par leſquelles il a déterminé avec ſes Collégues
la figure de la Terre. Elle eſt , ſuivant.
eux , un ſphéroïde applati vers les Pôles ile
diamétre de l'Equateur & l'axe , font entr'eux
comme 174 à 173 , ce qui revient
au calcul des Aſtronomes du Nord , la legere
difference qui ſe trouve entre les deux
réſultats ne devant être impurée qu'aux erreurs
inévitables dans des operations fr
compliquées & fi difficiles.
Ce fut le 16-Mai 1735 , que les Académiciens
s'embarquerent à la rade de la Rochelle
fur un Vaiſſeau du Roi; ils arriverens
heureuſement à S. Domingue , après avoit
relâché quelques jours à la Martinique.
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
Ils quitterent S. Domingue le 30 d'Oc
bre , & pafferent à Carthagene & à Porto-
Bello ; après avoir traverſe l'Ifthme , ils ſe
rembarquerent à Panama fur la Mer du
Sud , & moüillant dans la rade de Mante le
Mars 1736 ; ils toucherent enfin pour la
premiere fois la côte du Perou.
Ils avoient encore bien des obſtacles à furmonter
& des fatigues à eſſuyer avant que
d'arriver à Quito ,quiétoit le terme de leurs
courſes. Les chemins qui conduiſent à cette
Capitale étoient inondés par les playes ,
&devoient être impraticables juſqu'au mois
de Juin. Le defir de connoître la côte , où
les pluyes avoient déja ceſſé , engagea Mrs
Bouguer & de la Condamine à ſe ſéparer
du reſte de leur Compagnie , & tandis que
M. Godin remettoit à la voile pour aller débarquer
à Gouayaquil , ils ſe diſpoſerent à
parcourir cette côte , qui eſt la partie de
'Amérique Méridionale la plus avancée
vers l'Occident , & la connoiffance exacte
qu'ils en eurent , jointe à pluſieurs obſervations
Aſtronomiques les dédommagea
avantageuſement de leurs peines.
و
Ce Pays eſt de niveau avec la Mer , placé
au milieu de la Zone Torride , & parconféquent
extrêmement chaud. Refferré entre la
Mer & la Cordeliere , qui eſt une chaîne de
montagnes , plus hautes que toutes celles
NOVEMBRE. 1744. Se
que l'on connoît en Europe , il a trente ou
trente-cinq lieuës de largeur : on obſerve
dans la partie quieſt au- delà de Gouayaquil,
un Phénomene bien capable d'embarraffer
les Phyſiciens , c'eſt qu'il n'y pleut jamais ,
quoique fouvent le Ciel y ſoit fort nébuleux.
Le Pays eft fort peu habité , on fair
quelquefois vingt lieuës fans trouver un
Village ,& la nature qui y prodigue les
Phénomenes à l'avide curiofité des naturaliſtes
, n'a pris aucun ſoin de la commodité
des Voyageurs.
Mrs Bouguer & de laCondamine étoient
ſi peu ſenſibles à cet inconvénient , qu'ils
jugerent à propos de prendre differentes
routes pour arriver à Quito , afin de multiplier
davantage leurs obſervations & leurs
richeſſes Philoſophiques.
On verra quelque jour dans la relationm
de M. de la Condamine les peines infinies
qu'il eut à remonter la riviere des Emeraudes.
M. Bouguer prit ſa route vers Gouayaquil
à travers des bois encore inondés
par les eaux , & où un homme monté fur
le plus grand cheval ſe trouvoitdans l'eaus
&dans la bouë juſqu'aux genoux : après
s'être débaraſfé avec peine de ces marais impraticables
, M. B. arriva enfin le 17 Maik
1736 à Caracol , au pied de la Cordeliere..
Il fallut s'arrêter en cet endroit ; les fati
Cvj
60 MERCUREDE FRANCE.
gues d'une route fi pénible avoient confr
derablement alteré la ſanté du Voyageur :
d'ailleurs M. Godin , qui trois jours auparavant
étoit parti de Caracol , avoit emmené
preſque toutes les mules de la Province ;
il avoit cependant laiſſe àCaracol la cinquiéme
partie de fes équipages , mais la
difficulté des chemins oblige de rendre les
charges très-médiocres , & de multiplier le
nombre des bêtes de fomme.
Il fuffit pour donner une idée des peines
qu'eut M. B. à traverſer ces montagnes , de
dire qu'il employa 7 jours à un trajet qui
n'eſt que de & ou lieuës. Le courageux
Aſtronomes fuivoit exactement la même
route que Don Pedro Alvarado avoit priſe ,
lorfqu'il amena à François Pizare un ſecours
confiderable d'Eſpagnols. CeGénéral perdit
foixante-dix de ſes gens dans ce trajet pénible.
Enfin malgré les précipices formés par
les torrens & les ravines , malgré le froid
exceffif qu'on éprouve dans ces montagnes
toujours couvertes de neige &de glace ,M.
B. arriva le 10 de Juin 1736 à Quito , un
an & 24 jours après être parti de la Rochelle.
M. Godin& le reſte de fa Compagnie
étoient arrivés depuis le 29de Mai.
L'on joüit alors d'un ſpectacle bien différent
de celui des montagnes. Après avoir
été expoſé aux ardeurs de la Zone Torride ,
NOVEMBRE. 1744. 61
fur le bord de la Mer , & aux horreurs de
la froide dans les montagnes , on ſe croit
tranſporté tout à coup dans une des Zones
temperées. Il arrive quelque choſe à peu
près ſemblable , lorſqu'on defcend du ſommet
des Alpes dans les Vallées du Piémont.
On découvre un Pays agréable & cultivé ,
un grand nombre de Bourgs ,& de Villages ,
& de petites Villes affés jolies. Les denrées
néceſſaires à la vie n'y ſont pas extrêmement
cheres , parce que le Pays eft abondant, mais
les marchandiſes qui viennent d'Europe ,
les toiles , les draps , les étoffes de ſoye y
ſont d'un prix exceflif. M. B. a été obligé
de payer une piastre pour un morceau de
fer , & 18 à 20 liv. pour un gobelet de
verre. La vallée de Quito , qui eſt large
de 5 à 6 lienës , eſt enfermée des deux côtés
par la Cordeliere. Cette chaîne de montagnes
eſt double , & forme comme deux
murailles , qui font l'enceinte de ce Pays.
M. B. s'eſt allûré par ſes propres yeux que
cette double chaîne continuë juſqu'à 170
lieuës ; il l'a viſitée depuis le Sud de Cuença
jufqu'au Nordde Popayan ,&il a ſçu qu'elle
eſt double encore plus loin vers le Nord.
La largeur ſuffifante de cette vallée, &
fon expoſition à l'égard du Soleil, devroient
y rendre la chaleur inſupportable ; mais
62 MERCURE DE FRANCE.
d'un autre côté le voiſinage de la neige , &
la grande élévation du terrein temperent le
chaud , & ce climat joüit d'une Automne ,
ou ſi l'on veut d'un Printemps continuel.
Les campagnes y font toujours vertes , les
fruits de la Zone Torride & ceux qu'on y
a apportés d'Europe , tels que les poires ,
les pommes , les pêches , y croiffent également
; tous les grains y viennent fort bien
&furtout le froment ; les arbres font toujours
en ſéve , parce que la temperature de
l'air eſt toujours à peu près la même.
Les pluyes ſeules diftinguent les ſaiſons.
Il pleut depuis le mois de Novembre juſqu'au
mois de Mai ; ces pluyes jointes aux
fréquentes éruptions des volcans qui font
engrand nombre , balancent les agrémens
de ce beau Pays. Les Académiciens y ont
éprouvé une autre eſpece d'incommodité ,
caufée par la trop grande fubtilité de l'air.
Quoique la vallée de Quito ſoit entrede
très-hautes montagnes , elle eſt elle-même
plus élevée au-deſſus du niveau de la Mer
que les plus hautes montagnes de l'Europe ,
& les habitans de Quito ont appris de nos
Aſtronomes qu'ils font les peuples les plus
élevés de la Terre , & reſpirent un air plus
fubtil de plus d'un tiers que celui que refpirent
les autres hommes.
M. B. fait une remarque qui mérite une
NOVEMBRE. 1744- 63
attention particuliere , c'eſt qu'il n'a point
été plus incommodé lorſqu'il a monté beaucoup
plus haut que Quito , où l'air étoit
plus fubtil.
Mais ſi cette trop grande fubtilité de
l'air n'étoit pas un obſtacle qui rendit le
fommet des montagnes inacceſſible , les
Aſtronomes y ont trouvé un ennemi plus
redoutable encore , le froid exceffif caufé
par les neiges.
Ils monterent fur Pichincha , au pied de
laquelle eſt ſitué Quito. Leur deffein étoir
de faire les ſtations de leurs triangles fur le
haut des montagnes , dont les fommets trèsélevés
étoient fort avantageux à cet égard
mais le froid y étoit ſi vif , qu'il leur fur
impoffibled'y demeurer. Quelqu'un d'entr'eux
y ſentit bien-tôt des affections ſcorbutiques
, les Indiens qui les ſuivoient &
les autres domeſtiques furent fi incommodés
, qu'il fallut prendre le parti de defcendre
, & après avoir lutté pendant vingt
jours contre la rigueur du climat , ils renoncerent
à prendre des poſtes ſi élevés , & fe
déterminerent à placer leurs fignaux fur le
haut des collines , au pied des pyramides
pierreuſes. Tel étoit le froid que l'on
éprouvoit , que le Pendule à ſecondes y
étoit plus court qu'au bord de la Mer de
lignes.
35
1
1
:.
64 MERCURE DE FRANCE.
Les Aſtronomes étoient preſque continuellement
dans les nuages , quelquefois le
Ciel changeoit trois ou quatre fois en une
demie heure ; une tempête étoit ſuivie du
beau tems , & un inſtant après le tonnerre
recommençoit , d'autant plus terrible , qu'il
étoit plus proche , & fe formoit autour
d'eux.
Le ſommet de ces montagnes,que l'on peut
appeller le Royaume des Météores , offrit
aux Aftronomes un Phénoméne fingulier ,
qui n'avoit encore été vû de perfonne ,
quoique , comme le remarque M. B. il foit
auſſi ancien que le monde.
Les Aftronomes étoientfur la montagnede
Pambamarea ; un nuage , dans lequel ils
étoient enveloppés,leur laiſſa voir en fediffipant
le Soleil qui ſe levoit très éclatant ; le
nuage paſſa de l'autre côté,& fut à peine à 30
pas , que chacun d'eux vit ſon ombre projettée
deſſus , & ne voyoit que la ſienne ,
parce que le nuage n'offroit pas une furface
unie. Le peu de diſtance ne permettoit pas
de diftinguer toutes les parties de l'ombre ,
mais ils remarquerent avec ſurpriſe que
la tête étoit ornée d'une gloire , ou limbe ,
formée de 3 ou 4. petites couronnes
concentriques , d'une couleur très-vive , &
variées comme le premier Arc-en-Ciel , le
rouge étant en dehors. Les intervalles enNOVEMBRE.
1744.
ter tre ces cercles étoient égaux , le d
cercle étoit beaucoup plus foible , & enfin
à une certaine diſtance , on voyoit un
grand cercle blanc qui environnoit le tout.
Ils ont répété pluſieurs fois la même Expérience.
Les diamètres de ces couronnes
changent ſouvent de grandeur d'un moment
à l'autre , mais en obfervant toujours
entre eux l'égalité des intervalles. Ce Phénomene
fingulier ne ſe trace que ſur les
nuages glacés , & non ſur les goutes de
pluye , comme l'Arc-en-Ciel.
Ordinairement le diametre du premier
Iris étoit d'environ 5 degrés 2 tiers ; celui
du ſecond , de 17, & ainſi de ſuite celui du
cercle blanc étoit d'environ 77 degrés . i
Quoique la neige rende les montagnes
inacceffibles , cependant Mrs Bouguer &
de la Condamine n'ont pas craint de monter
fur pluſieurs , tant pour viſiter les
volcans qui ſont en grand nombre fur
ces montagnes , que pour y contenter à
tant d'autres égards leur intrépide curiofité.
Ils ont obfervé que ſur le ſommet de la
montagne de Chouſſalong , ou le Coraçon ,
élevée de 2476 toiſes , le mercure ſe ſoutient
dans le Barometre à 15 pouces 9 lign .
12 pouces 3 lignes plus bas qu'au bord de
laMer.On n'avoit jamais porté cet Inſtru
66 MERCURE DE FRANCE.
ment ſi haut , & il y a même beaucoup
d'apparence que jamais perſonne n'y étoit
allé. Il faut un motif pour entreprendre de
pareils voyages , il faut plus, il faut un courage
qui n'eſt pas moins eſtimable que les
talens qui fourniffent le motif.
Les montagnes offrent de tous côtés de
triſtes monumens des fréquens ravages des
volcans. Quelques-unes juſqu'à une affés
grande profondeur , ne font formées que
de ſcories, de pierres de ponces, & de fragmens
de pierres brulées de toutes les groffeurs.
On n'entendra pas dire ſans admiration
qu'en quelques endroits tout cela
eſt caché fous une couche de terre ordinaire
, qui porte des herbes , & même des arbres.
On voit des pierres de huit à neufpieds
de longueur , & d'une auſſi grande épaifſeur
, qui ont été jettées par le volcan à plus
de trois lieuës de diſtance ; les traînées que
l'on voit encore,& qui indiquent la montagne
d'où elles ont été lancées , ne laiſſent
aucun doute fur ce fait.
Après avoir donné ſes Obſervations ſur
l'Hiſtoire naturelle de ce Pays , M. B. paſſe
au détail des moeurs & des coûtumes du
Pays , détail qui n'eſt pas moins intéreſſant
que ce qui a précédé.
>>>Comme la Zone Torride, dit-il, & les
NOVEMBRE. 1744. 67
> Zones glacées ſont , pour ainſi-dire , mê-
» lées au Pérou , qu'on y trouve les cli-
>>mats les plus contraires , qu'il fuffit de
faire quelques lieuës , d'entrer dans la
>>Cordeliere ou d'en fortir , pour trouver
>>des climats plus differens entre eux , que
>> ſi l'on traverſoit toute l'Europe ; cette ex
>>trême difference ne peut pas manquer
<d'en apporter dans les uſages des Peuples,
>>>&juſques dans leurs inclinations.En bas,
>> ils vivent retirés dans leurs forêts , &
>> forment comme de petites Républiques ,
>>dirigées par leurs Curés , & par leurs
>>>Gouverneurs , aſſiſtés de quelques autres
>> Officiers , qui font auffi Indiens .
La peinture que fait M. B. de l'état de ces
Indiens , reffemble à celte de l'âge d'or.
>> Ils vivent tous dans une auffi grande
>>>union qu'ils paroiffent vivre dans
>>une grande innocence ; ils ſont préve
>>venans & honnêtes ; ils ne font capa-
❤bles d'aucune défiance ; & il ne leur
>> tombe pas même dans l'efprit qu'on puif-
>> ſe avoir intention de les tromper ; les
>> portes de leurs maiſons ſont toûjours ou-
>> vertes , quoiqu'ils ayent du coton , des
>> calebaſſes , de la pire , eſpece d'aloës
>>dont ils tirent du fil , & quelques autres
>>denrées , dont ils font ſouvent quelque
>> trafic. La grande chaleur leur permet d'al-
1
68 MERCURE DE FRANCE.
ler preſque nuds ; ils ſe peignent ordi
>> nairement en rouge avec le rocou , fou-
>>vent ils s'en font une eſpece de parure ,
> & ils s'en mettent jufques fur le viſage. Il
>>paroît qu'ils ont regardé cette coûtume
>> dans ſon origine , comme une précaution
>> contre la piquûre de ces Cousins nommés
» Maringouins ou Moustiques , qu'on trou-
"ve en grand nombre dans tous les en-
>>droits bas de la Zone Torride qui n'ont
>> pas été défrichés. Ces mêmes Indiens font
>> de tous les métiers qui leur font néceſſai-
>> res ; ils font Tifferans , Charpentiers , ils
>>font les Architectes de leurs maifons , les
>> conſtructeurs de leurs Pirogues ; quant
> aux grands ouvrages , ils les font ordi-
>> nairement en commun ; un Indien invite
> tous ſes voiſins , il lui fuffit de les bien
» traiter , & la maiſon , quelque grande
>> qu'elle ſoit , eſt achevée le jour même ,
» & quelquefois en une heure ou deux. Il
>> n'eſt pas étonnant qu'ils menent une vie
>>heureuſe , ils ne font gênés par le mêlan-
>> ge d'aucun Etranger ; outre les fruits de
>> la terre , qui ne leur manquent jamais , la
>> chaſſe & la pêche leur fourniffent d'a-
>> bondantes reffources .
Les Indiens qu'on nomme Guerriers ,
parce qu'ils n'ont pas été founis par les Efpagnols
, ont à peu près les mêmes moeurs.
NOVEMBRE. 1744 . 60
M. B. remarque qu'on n'a point à l'égard
de la couleur de ces Peuples, tirant fur celle
du cuivre , la même difficulté qu'à l'égard
du noir des Negres. Il a même obſervé que
ceux qui vivent au bas de la Cordeliere ,
font auffi blancs que nous , parce qu'ils ne
ſont pas expoſés à un hâle violent & continuel
, qui eſt , ſelon lui , la cauſe de la
carnation des premiers ; cependant ces Indiens
blanes ſont aiſés à diſtinguer des Européens
, par une difference remarquable ,
ils n'ont ni poil ni barbe.
Les moeurs des Indiens , qui vivent en
haut dans la Cordeliere , c'est-à-dire dans
les Plaines de Quito , n'offrent pas un tableau
auſſi riant que le premier.
>>Ils font tous d'une pareſſe extrême , &
>>ſtupides à l'excès;ils paſſeront des jour-
>> nées entieres affisà la même place fur les
»talons , ſans ſe remuer ; ils fervent dans
les Villes , & on les applique aux champs
>> à la culture des terres. L'habillement
>>qu'on leur donne fait partie de leurs ga-
» ges , de-même que les légumes & les
>>grains qu'on leur donne à la campagne
>>pour leur ſubſiſtance. Lorſqu'ils ſe ma-
»rient , les droits du Curé ſont exceffifs ,
>>de-même que les frais funéraires lorf-
>> qu'il meurt quelqu'un de leur petite fa-
»mille, Il arrive de tout cela qu'ils n'ont
70 MERCURE DE FRANCE.
>>jamais rien en leur diſpoſition , & qu'ils
>> font toûjours endettés envers leurs Maîtres.
Leur indolence en eft conſidérable-
»ment augmentée. Onnepeut pas affés dire
>combien ils montrent d'indifference pour
>> les richeſſes, & même pour leurs commo-
>> dités , peut-être parce qu'ils fentent qu'il
>>leur feroit inutile d'y penſer. Acela près
qu'ils aiment un peu trop à boire d'une
>> eſpece de bierre qu'ils font avec le Mais ,
> on peut dire qu'ils forment une Secte de
>>Philoſophes Stoiciens , ou plûtôt Cini-
>> ques. On ne ſçait ſouvent quelle eſpece
>> de motif leur propoſer , lorſqu'on veut
>> en exiger quelque ſervice. On leur offre
>> inutilement quelque piéce d'argent , ils
>> répondent qu'ils n'ont pas faim. On ne
>> ne doit pas s'étonner que de pareilles
•gens n'ayent pas encore imaginé qu'il
Icur étoit utile d'avoir des poches ; lorf
» qu'on les a obligé de recevoir quelque
>>monnoye, ils la ferrent dans leur bouche.
Ils n'ont aucun meuble dans leurs cabanes
, & couchent à terre ſur un cuir ; ils
mangent peu de viande. Ils élevent quekque
volaille pour faire préſent à leur Curé,
ou pour ſe régaler dans les occafions extraordinaires.
Une de ces grandes occafions
eſt la mort de quelqu'un d'entre eux ; ils
s'affemblent alors , font un grand feſtin de
NOVEMBRE. 1744. 71
tout ce qui a échappé auCuré , ils le mangent
en pleurant , & ne ceſſent leur fête lugubre
que lorſqu'il ne reſte plus rien.
M.B. remarque judicieuſement que ceux
qui demeurent hors de la Cordeliere ,
ont conſervé davantage leurs anciennes
moeurs, au lieu que ceux qui vivent en haut
où le Pays eſt plus peuplé , ont plus reſſenti
les effets de la dépendance. Malgré les
ſages précautions qu'à priſes le Gouverne
ment Eſpagnol , ces malheureux font fort
maltraités , furtout par les Métis , qui ſe
plaiſent le plus à appeſantir leur joug fur
cux.
On a peine , en voyant ces Peuples , à
croire ce que les Hiſtoriens ont publié des
Loix , de la Police & des Arts des anciens
Indiens. Tout cela paroîtroit un ſonge , s'il
étoit poſſible de récuſer la foi de tant d'Hiſ
toriens,& les témoignages plus autentiques
de tant de monumes qui ſubſiſtent encore.
Triſte exemple , qui montre combien l'ef
pritdes hommes dépend des circonstances,
&juſqu'à quel point cette partie la plus noble
de notre Etre peut être dégradée par
Peſclavage, la miſere , &c. Qua affigit humi
divina particulam aura. :
Les limites étroites dans leſquelles M. B.
étoit obligé de ſe renfermer , ne lui ont
pas permis de rendre compte au Public d'u
72 MERCURE DE FRANCE .
ne infinité d'Obſervations curieuſes qu'il a
faites , tant dans l'Amérique , que dans les
autres Pays quil a traverſés. Il n'a point
parlé non plus des Obſervations faites par
ſes Collegues , & il leur a laiſſé un moiffon
abondante que le Public recueillera avec
plaiſir , ſi elle contient des faits auſſi intéreſſans
, & préſentés avec autant de clarté
& de préciſion , qu'on en trouve dans la
Relation de M. Bouguer.
Nous voici arrivés à la partie principale
du Mémoire de M Bouguer , c'eſt le détail
des Opérations Aſtronomiques pour déterminer
la figure de la Terre .
M. Bouguer rend compte à l'Aſſemblée de
l'accord parfait qui ſe trouva entre les deux
differentes meſures que les Aſtronomes firent
de leur premiere baſe, qui eſt à environ
cinq lieuës à l'Orient deQuito,mais toûjours
dans cette longue vallée que formelaCordeliere.
Le Sol en eſt extrêmement inégal ; une
des extrêmités eſt plus élevée que l'autre
d'environ 126 toiſes , & nos Académiciens
partagés en deux troupes , furent obligés
dans leur Opération d'avoir continuellement
le niveau à la main , pour ſauver toutes
les inégalités du terrain. M. Bouguer
nous apprend que ce travail dura 2 5jours de
ſon côté,& que quand les deux compagnies
ſe communiquerent leur réſultat , il ne ſe
trouva
NOVEMBRE. 1744. 73
trouva qu'une différence d'environ trois:
pouces , fur 6274 toiſes , qui eſt à peu près
la longueur de cette baſe. Il a le ſoin de
nous avertir qu'il ſupprime pluſieurs particularités
qu'il n'a pas obmiſes dans le rapport
qu'il a déja fait à l'Académie ; rapport
plus étendu , & dans lequel il a rendu juftice
à toutes les perſonnes qui ont eu part
à l'Ouvrage. Il fut queſtion après cela de
travailler à la difpofition des triangles ; le
choix des ſtations les arrêtoit beaucoup ,
car au lieu que la grande hauteur des montagnes
a ordinairement contribué en Europe
à la promptitude de ces fortes d'Opérations
, c'étoit tout le contraire au Pérou ,
les Obfervateurs ſe trouvans preſque contimuellement
plongés dans les nuages , ou expoſés
à des tempêtes qui les obligeoient de
ne s'occuper que du ſeul ſoin de leur propre
conſervation. Ils étoient encore alors
partagés en deux Compagnies qui marchoient
à la vûë l'une de l'autre ſur les deux
chaînes de montagnes oppoſées , & qui en
changoient réciproquement. M. Godin
étoit d'un côté accompagné de pluſieurs
perſonnes ; M, Bouguer étoit de l'autre
avec M. de la Condamine , & un des Officiers
Eſpagnols ſe trouvoit de chaque côté.
Ils ont meſuré généralement tous les angles
de leurs triangles , ils l'ont fait avec diffe-
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
rens quarts de cercle ,& leur Méridienne ,
qui eſt formée de 33 triangles principaux ,
embraffe une longueur de plusde 60 lieuës.
Ces triangles ſont élevés en l'air de 6 à 7
cent toiſes au-deſſus de Quito , & d'environ
2000 toiſes au-deſſus du niveau de la
Mer . Ces mêmes triangles commencent un
peu en-deçà de l'Equateur , mais au lieu
que M. Godin termina les ſiens à la petite
Ville de Cuença , les deux autres Acadé
miciens allerent un peu plus loin , juſqu'à
Tarqui , où une plaine parfaitement unie
leur offroit une ſeconde baſe très-propre à
vérifier l'exactitude de toutes leurs Opérations
précédentes. Ces deux derniers eufſent
bien ſouhaité que tout ſe fit toujours
de concert; ils croyoient voir de grands
inconvéniens à ſe priver volontairement
des conſeils les uns des autres dans la partie
de leur travail qui étoit la plus délicate,
lorſqu'il s'agiſſoit de déterminer par voye
Aſtronomique l'amptitude de l'Arc dont
la meſure géodeſique venoit de leur donner
la longueur en toiſes. M. Bouguer n'affûre
pas que la crainte ne lui ait fait paroître
l'inconvénient un peu plus grand , mais il
ajoûte que c'eſt ce qui l'a obligé de paffer
dans ſon particulier plus de trois ans
au Pérou à courir d'une extrêmité de la
Méridienne à l'autre , afin de revêtir ſes
NOVEMBRE. 1744. 75
Obſervations , en les répétant , d'une autorité
qui ne laiſsât aucun lieu à la moindre
incertitude.
Il n'a eu que cette occupation depuis le
mois d'Août de 1739 , ſi on excepte un voyage
qu'il fit en deſcendant vers la Mer du
Sud , pour découvrir par rapport à fon ni
veau la hauteur abſoluë des montagnes ,
dont ils ne connoiſſoient juſques-là que les
hauteurs relatives. Enfin, quoiqu'il eût déja
ungrand nombre d'Obſervations faites aveć
an Secteur de 12 pieds de rayon dans les
mêmes ſaiſons de différentes années confé
cutives , & qu'il n'eut par conféquent rien
à craindre , ni de la parallaxe de l'orbe annuel,
ni de la nutation de l'axe de la Terre,
ni de l'aberration de la lumiere, il crut qu'il
falloit terminer l'ouvrage par un expédient
qu'on n'avoit encore jamais employé , mais
qui devoit trancher généralement toutes les
difficultés . C'étoit de ſe rendre aux deux
extrêmités de l'arc du Méridien, en ſe ſépa
rant M. de la Condamine & lui , & d'obſerver
en même- tems les mêmes Etoiles.
Les Obſervations ſe faiſant les mêmes nuits,
ou pour mieux dire , les mêmes inſtans , ils
étoient sûrs de ſaiſir les Etoiles dans le mê
me point du Ciel , & de réüffir comme à
Les fixer , malgré tous les mouvemens irréguliers
auſquels elle pouvoient être fu
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
jettes.M.Bouguer vint à l'extrêmité Septen
trionale à Cochesqui , & M. de la Condamine
alla à l'extrêmité Auſtrale à Tarqui. Ces
deux Académiciens vouloient pour s'en
revenir en Europe ſuivre différens chee
mins , afin de multiplier davantage leurs
remarques ; c'eſt ce qui les décida ſur le
choix des poſtes où ils ſe rendirent , car
devenus ménagers de leurs pas, ils ne comptoient
plus avoir de communication dans le
Pays que par les fréquens exprès qu'ils
s'envoyeroient. Ils commencerent le 29 Novembre
1742 a obtenir des Obſervations
parfaitement fimultanées de l'Etoile qui eſt
au milieu du baudrier d'Orion , que Bayer
a déſignée par E , & ils continuerent à obe
ſerver juſqu'au 15 Janvier 1743 ; ils trouverent
l'amplitude de leur Méridienne de
3 dégrés , 7 minutes , a ſecondes , ce qui
ne faiſoit que confirmer les Obſervations
précédentes. Le même Arç étoit de 176940
toiſes , deſorte que le dégré du Méridien
dans le milieu de la Zone Torride auroit
$6762 toiſes de longueur , ſi ce n'est qu'il
faut en retrancher 21 toiſes pour le réduire
au niveau de la Mer à cauſe de la grande
hauteur des montagnes , ce qui le rend de
56741 toiſes,
M. Bouguer finit ſon recit , en remar
1
NOVEMBRE. 1744. 77
quant , qu'on ne peut fans faire violence
auxObſervations, continuer à ſuppoſer que
les accroiſſemens ou les dégrés du Méridien,
par rapport au premier , ſont proportionnels
aux quarrés des ſinus des Latitudes.
Tout contribuë à nous apprendre que la
Terre eſt beaucoup plus applatie vers les
Poles que ne l'a penſé M. Huguens. Les
Expériences ſur la gravité des corps juftifient
la même choſe , en même-tems qu'on
leur doit la nouvelle particularité que la
peſanteur va en diminuant , à meſure qu'on
s'éleve en montant ſur les montagnes. La
péſanteur des corps eſt moindre à Quito
qu'elle n'eſt au bord de la Mer , & fi l'on
parvient au ſommet de Pichincha , qui eſt
plus haut , la péſanteur ſe trouve encore
moindre . M. Bouguer , en comparant les
Opérations faites au Pérou avec celles qu'on
a faites en Europe, trouve enfin que les excès
des dégrés de Latitude ſur le premier, ne
font guères éloignés d'être proportionnels
aux quatrièmes puiſſances des Sinus des Latitudes
, & que l'axe proprement dit eſt
au diamétre de l'Equateur comme 173 à
174 , ou que l'épaiſſeur de la Terre eſt
moindre dans le ſens de ſon axe que dans
celui de l'Equateur d'une 174 partie .
M. de Juffien lût après un Mémoire qui
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
contenoit la deſcription d'uue Plante dela
nouvelle Biſcaye au Mexique. Les Eſpa
gnols ont donné à la racine de cette Plante
le nom de Contrayerva , qui ſembloit ne
convenir qu'à une ancienne Plante de ce
nom dont la réputation est très-grande
chés eux , & même chés nous.
د
M. de Juffieu a obſervé , que quoique
ces deux Plantes portent le même nom ,
qu'elles ayent le même goût aromatique &
preſque les mêmes vertus, elles different
pourtant par la figure de leurs racines &
par leurs ports * reſpectifs : la racine
de l'ancien Contrayerva eſt fibreuſe , &
celle du nouveau eſt ovale & ſemblable
àun petit navet ; de plus , l'ancien a des
feüilles ſimples , arrondies & coupées en
trois ou cinq fegments , au lieu que le nouveau
les a femblables à la petite quintefeiüil
le , & a ſes fleurs legumineufes ;le nou
veau a encore un avantage fur l'ancien ,
c'eſt la facilité de pouvoir être cultivé &
multiplié en toutes fortes de Pays par ſes
graines , comme les Plantes légumineufes.
des Sciences.
'Académie des Sciences tint une affemblée
publique le 14dece mois , felon
la coûtume. Le Public qui court avidentment
s'inſtruire à ces doctes conférences ,
attendoit le jour de celle-ci avec un nouvel
empreffement; on ſçavoit que M. Bouguer ,
l'un des Académiciens qui ont été envoyés
au Pérou par le Gouvernement pour y déterminer
la figure de la Terre , devoit lire
dans cette affemblée la relation de fon
voyage & le détail de fes opérations Aftronomiques
; ce détail étoit d'autant plus int
téreſſant , qu'il devoir , ou mettreau-deffus
de toutes contradictions la meſure de la
Terre , déterminée par les opérations faites
au Nord , ou fournir de nouvelles idées
&ouvrir un nouvel avis ſur cette impor
tantequeſtion.
M. Bouguer, qui parloit devant une compagnie
continuellement occupée de ces-matieres
,&devant un Public qui les connoît
au moins fuperficiellement, auroit perdus
inutilement un tems précieux s'il ſe fut atsaché
à expoſer l'état de la queſtion dont
48 MERCURE DE FRANCE.
A
tous ſes Auditeurs étoient inſtruits , mais
nous , qui écrivons pour toutes fortes de
Lecteurs , nous devons faire nos efforts.
pour les mettre au fait de la matiere que
nous allons traiter. Si nous ſommes allés
heureux pour y réüſſir , nous nous ſçaurons
bon gré d'avoir travaillé pour la gloire de
M. B. & des Académiciens qui l'ont ac
compagné en augmentant le nombre de
leurs Juges ,& par conféquent de leurs ad
mirateurs..
On a cru long-tems que la Terre étoit
ſphérique ; cette erreur eſt auſſi ancienne
que la Terre même , ou du moins que les
Sciences. Dans cette ſuppoſition il n'étoit
pas difficile d'en connoître la grandeur.
Dès les premiers pas qu'on a fait enGéométrie,
le cercle a été diviſé en 360 parties
égales que l'on a appellées degrés ; il ſuffifoitdonc
de meſurer un degré de la Terre
&de le multiplier par 360 pour avoir le
circuit de notre Globe. La méthode pourmeſurer
ce degré eſt ſimple & facile, on
prend avec un inſtrument la hauteur d'une
Etoile en quelque endroit , par exemple à
Paris , on avance enfuite vers le Pôle ſur le
mêmeMéridien, juſqu'à ce que l'Etoile obſervée
à Paris ait undegré de hauteur de
moins, & quand on eſt arrivé en cet endroit,
on cherche alors par des opérations.
Géo
NOVEMBRE. 1744. 49
y
Géométriques la diſtance de cet endroit à
Paris . Cette diſtance , réduite en toiſes ,
exprimera la valeur d'un degré de la Terre
entoiſes.
C'eſt par cette méthode , ou par d'autres
qui s'y rapportent , qu'on avoit trouvé que
Paris & Amiens , qui ſont ſous le même
Méridien , ſont éloignés d'un degré ou environ
, & l'on avoit conclu de leur diſtance
qui eſt de 25 lieuës , que le degré de la
Terre étoit de 25 lieuës ,& parconféquent
fon circuit de 9০০০ .
En 1672 , M. Richer , étant envoyé à
l'Iſle de Cayenne proche l'Equateur , trouva
que le Pendule qui battoit les ſecondes à
Paris alloit plus lentement à la Cayenne ,
&que ſes vibrations étoient de plus d'une
ſeconde. Cette expérience fit une révolution
dans le Monde Phyficien : il fut aiſé
de conclure que la péſanteur étoit moindre
à l'Equateur qu'à Paris , puiſque les corps
péſans s'y mouvoient plus lentement. M.
Huguens fut le premier qui ouvrit les yeux ,
&il découvrit bien-tôt la cauſe de cette dif
férence. -
LaTerre tournant ſur ſon axe , emporte
avec elle tous les corps qui y font , & ces
corps décrivent des cercles d'autant plus
grands qu'ils font plus éloignés du Pôle ;
ils ont donc une force centrifuge d'autant
II. Vol. C
SO MERCURE DE FRANCE.
plus grande , qu'ils font plus éloignés du
Pôle , & doivent être moins péſans , puifqu'ils
font plus d'effort pour s'éloigner du
centre de la Terre. D'un autre côté , ſi l'on
regarde la Terre comme une maffe fluide
(& il eſt certain qu'elle eſt telle en grande
partie ) on ne peut pas ſuppoſer qu'elle ſoit
parfaitement ſphérique , dès que la péſanteur
eſt plus grande au Pôle qu'à l'Equateur,
En effet , que l'on imagine une colonne
fluide qui aille d'un point de la circonféren
ce de l'Equateur au Centre , & une autre
qui aille du Pôle au même Centre , ces deux
colonnes doivent être en équilibre ; la colonne
de l'Equateur ſera donc plus longue
que celle du Pôle , puiſque ſes parties péſent
moins ; le diamétre de l'Equateur doit
donc être plus grand que l'axe , c'est- à-dire
que la ligne qui joint les deux Pôles : & la
Terre , ſuivant cette idée,doit être un ſphéroïde
applati vers les Pôles.
Voilà ce que la théorie apprit à M. Huguens;
éclairé par le flambeau de la Géométrie
, il oſa entreprendre de déterminer la
difference du diamétre de l'Equateur à l'axe ,
&trouva qu'elle étoit la même que de 578
à 577 ; mais la théorie ſeule ne pouvoir
donner le degré exact de l'applatiſſement
dela Terre : elle fera plus ou moins applatie
ſuivant les differentes ſuppoſitions que
l'on pourra faire fur la péſanteur& la denſité
NOVEMBRE. 1744. 52
de ſes parties,que pour établir les calculs, on
eft obligé deſuppoſerHomogenes, ce qui sûrement
n'eſt pas vrai. M. Huguens ſuppoſoit
que toutes les parties de la Terre ſont
de même denſité , & péſent toutes vers un
même centre. M. Newton , qui ſuppoſa que
toutes ces parties s'attirent mutuellement ,
ſuivantune certaine loi , trouva que la différence
du diamétre de l'Equateur à l'axe ,
étoit comme de 230 à 229 , ce quidonne la
Terre encore plus applatie vers les Pôles .
Ainſi quoique les théories les plus vraiſemblables
s'accordaſſent à donner à la Terre
la figure d'un ſphéroïde applati , la meſrre
actuelle des degrés pouvoit ſeule déterminer
au juſte cette figure , & ce n'étoit que
par là que l'on pouvoit vérifier ſi ces célébres
Mathématiciens , qui du fond de leur
cabinet avoient meſuré l'immenſité de la
Terre , méritoient l'éloge qu'Horace ne
donne qu'ironiquement au Pilote Architas.
Aërias tentaſſe domos , animoque rotundum
Percurriffe Polum.
Nous venons de dire que tous les degrés
doivent être égaux , ſi la Terre eſt parfaitement
ſphérique , c'est- à-dire , que s'il fant
faire 25 lieuës de Paris à Amiens pour
qu'une Etoile obſervée diminuë de la hauteur
d'un degré , il faudra faire encore 25
Cij
32 MERCURE DEFRANCE.
lieuës depuis Amiens, en avançant vers le
Pôle , pour que cette même Etoile diminuë
encore d'un degré de hauteur ,& ainſi de
fuite.
Il n'en eſt pas de même , ſi la Terre n'eſt
pas exactement ronde : les degrés ſeront
inégaux , & feront plus grands à l'Equateur
qu'au Pôle, ſi la Terre eſt un ſpheroide
allongé , c'est- à-dire , fi le diamétre de l'Equateur
est moindre que l'axe : ils ſeront
au contraire plus grands vers le Pôle , fi la
Terre eſt un ſpheroide applati , c'eſt-à-dire ,
ſi l'axe eſt plus petit que le diamétre de l'Equateur.
Pour en faire ſentir la raiſon par
une idée , peu Géométrique à la vérité
mais palpable pour tous les lecteurs , imaginons
un cerceau de baleine parfaitement
rond , & partagé par deux diamétres , l'un
vertical , qui repréſentera le diamétre de
l'Equateur , l'autre horizontal , qui repréſentera
l'axe , ou la ligne qui joint les Pôles
; ſi on preffe ce cerceau par les deux extrêmités
de ſon diamétre horisontal , le diamétre
qui repréſente l'axe diminuera , l'autre
au contraire , qui repréſente le diametre
de l'Equateur , s'allongera ; or il eſt évident
que ce cerceau aura perdu de ſa courbure
dans l'endroit preſſé , c'est-à-dire , aux deux
extrêmités de ſon diametre horisontal , &
qu'au contraire il ſera devenu d'une plus
NOVEMBRE. 1744. 53
grande courbure à l'extrêmité du diamétre
qui s'eſt allongé.
5 On voit par- là que ſi la Terre eſt un ſphé
roïde applati , elle aura moins de courbure
au Pôle qu'à l'Equateur ; elle fera donc portion
d'un plus grand cercle au Pôle qu'à l'Equateur
, car un grand cerele a moins de
courbure dans le même eſpace qu'un petit ;
ainſi le degré qui eſt toujours
cerele , ſera plus grand au Pôle qu'à l'Equateur.
360 du
Le contraire arrivera ſi l'on preſſe le
cerceau verticalement ; ainſi pour trouver
la figure de la Terre il ſuffit d'en meſurer
deux differens degrés ; mais il y auroit de
l'inconvénient à meſurer deux degrés trop
proches l'un de l'autre ; car ſi la Terre ne
s'éloigne pas beaucoup d'être exactement
ronde , les degrés qui feront voiſins ſeront
à peu près égaux,& la difference qu'on
trouvera ne fera pas affés grande pour déterminer
la figure de la Terre , parce que
cette difference pourra provenir en partic
des erreurs inévitables dans les obſervations
&dans les meſures.
Il étoit donc néceſſaire de meſurer deux
degrés très-éloignés , parce que la difference
de deux degrés voiſins , qui eſt petite ,
ſe trouvera répétée un grand nombre de
fois de l'Equateur au Pôle.
Ciij
54 MERCURE DEFRANCE.
On fent affés de quelle importance if
étoitde décider cette queſtion , & quelle
peut être ſon utilité pour la Géographie
&la Navigation. Si la Terre eſt un ſphéroïde
applati , fi les degrés font inégaux ,
comment connoître exactement la diſtance
des lieux qui font éloignés d'un certain
nombre de degrés , fans connoître
le rapport de ces degrés entr'eux , & combien
cette connoiſſance n'eſt-elle pas utile
pour les Voyageurs & pour les Navigateurs
? D'ailleurs quel objet plus dignede
la curioſité d'un eſprit éclairé , que de connoître
le Globe que nous habirons , & de
percer par quelque endroit ce voile impénétrable
dont la nature a couvert ſes operations
?
C'eſt dans ces vûës que S. M. a envoyé
des Aſtronomes meſurer un degré de la
Terre vers l'Equateur , & d'autres meſurer
un degré vers le Pôle. M. le Comte de Maurepas
, qui honore les Arts d'une protection
auffi éclatante qu'éclairée , a été chargé de
cette entrepriſe. C'eſt par ſes ſoins que les
Académiciens ont trouvé aux deux extrémités
de la Terre des ſecours dignes dela magnificence
du premier Porentat de l'Europe
qui les envoyoit , & de la prévoyance d'un
Miniſtre , qui rappelle à tant d'égards l'idée
de Mécene , comme ſon Maître rappelle
l'idée d'Auguſte.
NOVEMBRE. 1744.55
Mrs de Maupertuis , Clairaut , Camus , &
Lemonier , tous Académiciens , allerent en
Laponie en 1736 , auſſi près du Pôle qu'il
eſt poffible d'avancer .Les Lapons virent fans
doute avec étonnement des gens conduits
par l'amour des Sciencesdans unpays où l'amour
de la Patrie ne peut retenir les naturels
, & d'où les ordres du Gouvernement
les empêchent de fortir , les tenant ainſi exilés
dans le lieu de leur naiſſance. On a ſçu
dequelle conſtance , & de quel courage
ils ont eu beſoin pour réſiſter à l'aprêté de
ce climat. Par des operations faites avec la
plus grande exactitude au milieu des glaces
duNord , ils ont conclu que la Terre étoit
un ſphéroïde applati vers les Pôles , ce que
la difference du diamétre de l'Equateur a
l'axe étoit comme de 178 à 177 , ce qui
donne la Terre plus applatie que les calculs
de Mrs Huguens & Newton.
Les Aſtronomes deſtinés pour aller vers
l'Equateur étoient Mrs Godin , Bouguer ,
& de la Condamine Académiciens , Argonautes
d'une eſpece nouvelle , qui ont été au
Pays de l'or chercher la vérité pour l'honneur
de leur Pays , & le bien général des
Nations.
M. de Juſſien , Docteur Régent de la Faculté
de Medecine , que l'Académie s'eſt
acquis pendant le cours de ce Voyage , les
Ciiij
36 MERCURE DE FRANCE.
a accompagnés pour travailler à l'Hiſtoire
naturelle. M. Seniergues , Chirurgien devoit
l'aider. Les Aſtronomes avoient encore emmené
pluſieurs perſonnes pour deſſiner , vérifier
les calculs & reconnoître le Pays , tels
que Mrs Verguin , Couplet , Defordonnais , de
Morainville & Hugot.
M. B. feul eſt revenu . La difficulté du
trajet a arrêté ſes Compagnons de Voyage ,
qui ont été moins heureux , ou moins hardis
que lui. Cet Académicien partage la relation
en deux parties ; l'une contient le recit
de ce qui lui est arrivé dans ſes differentes
courſes , les obſervations qu'il a faites
ſur la ſituation , la nature des Pays qu'il a
traverſés , ſur le caractere des habitans , &c.
C'eſt une eſpece de voyage , mais c'eſt un
voyage fait par un Philofophe , & qui parconféquent
mérite une attention particuliere.
Le défaut que l'on reproche le plus aux
Voyageurs eſt leur peu de fincerité. Ce
reproche qu'ils ne méritent que trop fouvent
, eſt le moins grave qu'on puiffe leur
faire. La plupart fontdes gens peu inſtruits ,
que l'intérêt & le commerce ont conduits
dans des Pays éloignés ; ceux qui n'ont été
guidés que par la curioſité , n'ont preſque
jamais eu cette curiofité éclairée , qui fait
que l'on connoît la nature fidifferente d'elle
NOVEMBRE . 1744. 57
même dans des climats ſouvent peu éloignés
, & les hommes ſi ſemblables entr'eux
quand on les examine avec des yeux philoſophiques.
Ces Voyageurs ne reſſemblent
pas mal à un homme , qui introduit dans
un Palais examineroit avec une attention
ſcrupuleuſe juſqu'à la moindre colonne , &
négligeroit de connoître le Maître de la maifon.
M. B. a rapporté de ſes longs & pénibles
Voyages des obſervations importantes
fur l'Histoire naturelle , & des remarques
qui ne font pas moins intéreſſantes fur les
hommes qu'il a vûs.
La ſeconde partie de fon Mémoire contient
le recit des operations Aftronomiques,
par leſquelles il a déterminé avec ſes Collégues
la figure de la Terre. Elle eſt , ſuivant.
eux , un ſphéroïde applati vers les Pôles ile
diamétre de l'Equateur & l'axe , font entr'eux
comme 174 à 173 , ce qui revient
au calcul des Aſtronomes du Nord , la legere
difference qui ſe trouve entre les deux
réſultats ne devant être impurée qu'aux erreurs
inévitables dans des operations fr
compliquées & fi difficiles.
Ce fut le 16-Mai 1735 , que les Académiciens
s'embarquerent à la rade de la Rochelle
fur un Vaiſſeau du Roi; ils arriverens
heureuſement à S. Domingue , après avoit
relâché quelques jours à la Martinique.
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
Ils quitterent S. Domingue le 30 d'Oc
bre , & pafferent à Carthagene & à Porto-
Bello ; après avoir traverſe l'Ifthme , ils ſe
rembarquerent à Panama fur la Mer du
Sud , & moüillant dans la rade de Mante le
Mars 1736 ; ils toucherent enfin pour la
premiere fois la côte du Perou.
Ils avoient encore bien des obſtacles à furmonter
& des fatigues à eſſuyer avant que
d'arriver à Quito ,quiétoit le terme de leurs
courſes. Les chemins qui conduiſent à cette
Capitale étoient inondés par les playes ,
&devoient être impraticables juſqu'au mois
de Juin. Le defir de connoître la côte , où
les pluyes avoient déja ceſſé , engagea Mrs
Bouguer & de la Condamine à ſe ſéparer
du reſte de leur Compagnie , & tandis que
M. Godin remettoit à la voile pour aller débarquer
à Gouayaquil , ils ſe diſpoſerent à
parcourir cette côte , qui eſt la partie de
'Amérique Méridionale la plus avancée
vers l'Occident , & la connoiffance exacte
qu'ils en eurent , jointe à pluſieurs obſervations
Aſtronomiques les dédommagea
avantageuſement de leurs peines.
و
Ce Pays eſt de niveau avec la Mer , placé
au milieu de la Zone Torride , & parconféquent
extrêmement chaud. Refferré entre la
Mer & la Cordeliere , qui eſt une chaîne de
montagnes , plus hautes que toutes celles
NOVEMBRE. 1744. Se
que l'on connoît en Europe , il a trente ou
trente-cinq lieuës de largeur : on obſerve
dans la partie quieſt au- delà de Gouayaquil,
un Phénomene bien capable d'embarraffer
les Phyſiciens , c'eſt qu'il n'y pleut jamais ,
quoique fouvent le Ciel y ſoit fort nébuleux.
Le Pays eft fort peu habité , on fair
quelquefois vingt lieuës fans trouver un
Village ,& la nature qui y prodigue les
Phénomenes à l'avide curiofité des naturaliſtes
, n'a pris aucun ſoin de la commodité
des Voyageurs.
Mrs Bouguer & de laCondamine étoient
ſi peu ſenſibles à cet inconvénient , qu'ils
jugerent à propos de prendre differentes
routes pour arriver à Quito , afin de multiplier
davantage leurs obſervations & leurs
richeſſes Philoſophiques.
On verra quelque jour dans la relationm
de M. de la Condamine les peines infinies
qu'il eut à remonter la riviere des Emeraudes.
M. Bouguer prit ſa route vers Gouayaquil
à travers des bois encore inondés
par les eaux , & où un homme monté fur
le plus grand cheval ſe trouvoitdans l'eaus
&dans la bouë juſqu'aux genoux : après
s'être débaraſfé avec peine de ces marais impraticables
, M. B. arriva enfin le 17 Maik
1736 à Caracol , au pied de la Cordeliere..
Il fallut s'arrêter en cet endroit ; les fati
Cvj
60 MERCUREDE FRANCE.
gues d'une route fi pénible avoient confr
derablement alteré la ſanté du Voyageur :
d'ailleurs M. Godin , qui trois jours auparavant
étoit parti de Caracol , avoit emmené
preſque toutes les mules de la Province ;
il avoit cependant laiſſe àCaracol la cinquiéme
partie de fes équipages , mais la
difficulté des chemins oblige de rendre les
charges très-médiocres , & de multiplier le
nombre des bêtes de fomme.
Il fuffit pour donner une idée des peines
qu'eut M. B. à traverſer ces montagnes , de
dire qu'il employa 7 jours à un trajet qui
n'eſt que de & ou lieuës. Le courageux
Aſtronomes fuivoit exactement la même
route que Don Pedro Alvarado avoit priſe ,
lorfqu'il amena à François Pizare un ſecours
confiderable d'Eſpagnols. CeGénéral perdit
foixante-dix de ſes gens dans ce trajet pénible.
Enfin malgré les précipices formés par
les torrens & les ravines , malgré le froid
exceffif qu'on éprouve dans ces montagnes
toujours couvertes de neige &de glace ,M.
B. arriva le 10 de Juin 1736 à Quito , un
an & 24 jours après être parti de la Rochelle.
M. Godin& le reſte de fa Compagnie
étoient arrivés depuis le 29de Mai.
L'on joüit alors d'un ſpectacle bien différent
de celui des montagnes. Après avoir
été expoſé aux ardeurs de la Zone Torride ,
NOVEMBRE. 1744. 61
fur le bord de la Mer , & aux horreurs de
la froide dans les montagnes , on ſe croit
tranſporté tout à coup dans une des Zones
temperées. Il arrive quelque choſe à peu
près ſemblable , lorſqu'on defcend du ſommet
des Alpes dans les Vallées du Piémont.
On découvre un Pays agréable & cultivé ,
un grand nombre de Bourgs ,& de Villages ,
& de petites Villes affés jolies. Les denrées
néceſſaires à la vie n'y ſont pas extrêmement
cheres , parce que le Pays eft abondant, mais
les marchandiſes qui viennent d'Europe ,
les toiles , les draps , les étoffes de ſoye y
ſont d'un prix exceflif. M. B. a été obligé
de payer une piastre pour un morceau de
fer , & 18 à 20 liv. pour un gobelet de
verre. La vallée de Quito , qui eſt large
de 5 à 6 lienës , eſt enfermée des deux côtés
par la Cordeliere. Cette chaîne de montagnes
eſt double , & forme comme deux
murailles , qui font l'enceinte de ce Pays.
M. B. s'eſt allûré par ſes propres yeux que
cette double chaîne continuë juſqu'à 170
lieuës ; il l'a viſitée depuis le Sud de Cuença
jufqu'au Nordde Popayan ,&il a ſçu qu'elle
eſt double encore plus loin vers le Nord.
La largeur ſuffifante de cette vallée, &
fon expoſition à l'égard du Soleil, devroient
y rendre la chaleur inſupportable ; mais
62 MERCURE DE FRANCE.
d'un autre côté le voiſinage de la neige , &
la grande élévation du terrein temperent le
chaud , & ce climat joüit d'une Automne ,
ou ſi l'on veut d'un Printemps continuel.
Les campagnes y font toujours vertes , les
fruits de la Zone Torride & ceux qu'on y
a apportés d'Europe , tels que les poires ,
les pommes , les pêches , y croiffent également
; tous les grains y viennent fort bien
&furtout le froment ; les arbres font toujours
en ſéve , parce que la temperature de
l'air eſt toujours à peu près la même.
Les pluyes ſeules diftinguent les ſaiſons.
Il pleut depuis le mois de Novembre juſqu'au
mois de Mai ; ces pluyes jointes aux
fréquentes éruptions des volcans qui font
engrand nombre , balancent les agrémens
de ce beau Pays. Les Académiciens y ont
éprouvé une autre eſpece d'incommodité ,
caufée par la trop grande fubtilité de l'air.
Quoique la vallée de Quito ſoit entrede
très-hautes montagnes , elle eſt elle-même
plus élevée au-deſſus du niveau de la Mer
que les plus hautes montagnes de l'Europe ,
& les habitans de Quito ont appris de nos
Aſtronomes qu'ils font les peuples les plus
élevés de la Terre , & reſpirent un air plus
fubtil de plus d'un tiers que celui que refpirent
les autres hommes.
M. B. fait une remarque qui mérite une
NOVEMBRE. 1744- 63
attention particuliere , c'eſt qu'il n'a point
été plus incommodé lorſqu'il a monté beaucoup
plus haut que Quito , où l'air étoit
plus fubtil.
Mais ſi cette trop grande fubtilité de
l'air n'étoit pas un obſtacle qui rendit le
fommet des montagnes inacceſſible , les
Aſtronomes y ont trouvé un ennemi plus
redoutable encore , le froid exceffif caufé
par les neiges.
Ils monterent fur Pichincha , au pied de
laquelle eſt ſitué Quito. Leur deffein étoir
de faire les ſtations de leurs triangles fur le
haut des montagnes , dont les fommets trèsélevés
étoient fort avantageux à cet égard
mais le froid y étoit ſi vif , qu'il leur fur
impoffibled'y demeurer. Quelqu'un d'entr'eux
y ſentit bien-tôt des affections ſcorbutiques
, les Indiens qui les ſuivoient &
les autres domeſtiques furent fi incommodés
, qu'il fallut prendre le parti de defcendre
, & après avoir lutté pendant vingt
jours contre la rigueur du climat , ils renoncerent
à prendre des poſtes ſi élevés , & fe
déterminerent à placer leurs fignaux fur le
haut des collines , au pied des pyramides
pierreuſes. Tel étoit le froid que l'on
éprouvoit , que le Pendule à ſecondes y
étoit plus court qu'au bord de la Mer de
lignes.
35
1
1
:.
64 MERCURE DE FRANCE.
Les Aſtronomes étoient preſque continuellement
dans les nuages , quelquefois le
Ciel changeoit trois ou quatre fois en une
demie heure ; une tempête étoit ſuivie du
beau tems , & un inſtant après le tonnerre
recommençoit , d'autant plus terrible , qu'il
étoit plus proche , & fe formoit autour
d'eux.
Le ſommet de ces montagnes,que l'on peut
appeller le Royaume des Météores , offrit
aux Aftronomes un Phénoméne fingulier ,
qui n'avoit encore été vû de perfonne ,
quoique , comme le remarque M. B. il foit
auſſi ancien que le monde.
Les Aftronomes étoientfur la montagnede
Pambamarea ; un nuage , dans lequel ils
étoient enveloppés,leur laiſſa voir en fediffipant
le Soleil qui ſe levoit très éclatant ; le
nuage paſſa de l'autre côté,& fut à peine à 30
pas , que chacun d'eux vit ſon ombre projettée
deſſus , & ne voyoit que la ſienne ,
parce que le nuage n'offroit pas une furface
unie. Le peu de diſtance ne permettoit pas
de diftinguer toutes les parties de l'ombre ,
mais ils remarquerent avec ſurpriſe que
la tête étoit ornée d'une gloire , ou limbe ,
formée de 3 ou 4. petites couronnes
concentriques , d'une couleur très-vive , &
variées comme le premier Arc-en-Ciel , le
rouge étant en dehors. Les intervalles enNOVEMBRE.
1744.
ter tre ces cercles étoient égaux , le d
cercle étoit beaucoup plus foible , & enfin
à une certaine diſtance , on voyoit un
grand cercle blanc qui environnoit le tout.
Ils ont répété pluſieurs fois la même Expérience.
Les diamètres de ces couronnes
changent ſouvent de grandeur d'un moment
à l'autre , mais en obfervant toujours
entre eux l'égalité des intervalles. Ce Phénomene
fingulier ne ſe trace que ſur les
nuages glacés , & non ſur les goutes de
pluye , comme l'Arc-en-Ciel.
Ordinairement le diametre du premier
Iris étoit d'environ 5 degrés 2 tiers ; celui
du ſecond , de 17, & ainſi de ſuite celui du
cercle blanc étoit d'environ 77 degrés . i
Quoique la neige rende les montagnes
inacceffibles , cependant Mrs Bouguer &
de la Condamine n'ont pas craint de monter
fur pluſieurs , tant pour viſiter les
volcans qui ſont en grand nombre fur
ces montagnes , que pour y contenter à
tant d'autres égards leur intrépide curiofité.
Ils ont obfervé que ſur le ſommet de la
montagne de Chouſſalong , ou le Coraçon ,
élevée de 2476 toiſes , le mercure ſe ſoutient
dans le Barometre à 15 pouces 9 lign .
12 pouces 3 lignes plus bas qu'au bord de
laMer.On n'avoit jamais porté cet Inſtru
66 MERCURE DE FRANCE.
ment ſi haut , & il y a même beaucoup
d'apparence que jamais perſonne n'y étoit
allé. Il faut un motif pour entreprendre de
pareils voyages , il faut plus, il faut un courage
qui n'eſt pas moins eſtimable que les
talens qui fourniffent le motif.
Les montagnes offrent de tous côtés de
triſtes monumens des fréquens ravages des
volcans. Quelques-unes juſqu'à une affés
grande profondeur , ne font formées que
de ſcories, de pierres de ponces, & de fragmens
de pierres brulées de toutes les groffeurs.
On n'entendra pas dire ſans admiration
qu'en quelques endroits tout cela
eſt caché fous une couche de terre ordinaire
, qui porte des herbes , & même des arbres.
On voit des pierres de huit à neufpieds
de longueur , & d'une auſſi grande épaifſeur
, qui ont été jettées par le volcan à plus
de trois lieuës de diſtance ; les traînées que
l'on voit encore,& qui indiquent la montagne
d'où elles ont été lancées , ne laiſſent
aucun doute fur ce fait.
Après avoir donné ſes Obſervations ſur
l'Hiſtoire naturelle de ce Pays , M. B. paſſe
au détail des moeurs & des coûtumes du
Pays , détail qui n'eſt pas moins intéreſſant
que ce qui a précédé.
>>>Comme la Zone Torride, dit-il, & les
NOVEMBRE. 1744. 67
> Zones glacées ſont , pour ainſi-dire , mê-
» lées au Pérou , qu'on y trouve les cli-
>>mats les plus contraires , qu'il fuffit de
faire quelques lieuës , d'entrer dans la
>>Cordeliere ou d'en fortir , pour trouver
>>des climats plus differens entre eux , que
>> ſi l'on traverſoit toute l'Europe ; cette ex
>>trême difference ne peut pas manquer
<d'en apporter dans les uſages des Peuples,
>>>&juſques dans leurs inclinations.En bas,
>> ils vivent retirés dans leurs forêts , &
>> forment comme de petites Républiques ,
>>dirigées par leurs Curés , & par leurs
>>>Gouverneurs , aſſiſtés de quelques autres
>> Officiers , qui font auffi Indiens .
La peinture que fait M. B. de l'état de ces
Indiens , reffemble à celte de l'âge d'or.
>> Ils vivent tous dans une auffi grande
>>>union qu'ils paroiffent vivre dans
>>une grande innocence ; ils ſont préve
>>venans & honnêtes ; ils ne font capa-
❤bles d'aucune défiance ; & il ne leur
>> tombe pas même dans l'efprit qu'on puif-
>> ſe avoir intention de les tromper ; les
>> portes de leurs maiſons ſont toûjours ou-
>> vertes , quoiqu'ils ayent du coton , des
>> calebaſſes , de la pire , eſpece d'aloës
>>dont ils tirent du fil , & quelques autres
>>denrées , dont ils font ſouvent quelque
>> trafic. La grande chaleur leur permet d'al-
1
68 MERCURE DE FRANCE.
ler preſque nuds ; ils ſe peignent ordi
>> nairement en rouge avec le rocou , fou-
>>vent ils s'en font une eſpece de parure ,
> & ils s'en mettent jufques fur le viſage. Il
>>paroît qu'ils ont regardé cette coûtume
>> dans ſon origine , comme une précaution
>> contre la piquûre de ces Cousins nommés
» Maringouins ou Moustiques , qu'on trou-
"ve en grand nombre dans tous les en-
>>droits bas de la Zone Torride qui n'ont
>> pas été défrichés. Ces mêmes Indiens font
>> de tous les métiers qui leur font néceſſai-
>> res ; ils font Tifferans , Charpentiers , ils
>>font les Architectes de leurs maifons , les
>> conſtructeurs de leurs Pirogues ; quant
> aux grands ouvrages , ils les font ordi-
>> nairement en commun ; un Indien invite
> tous ſes voiſins , il lui fuffit de les bien
» traiter , & la maiſon , quelque grande
>> qu'elle ſoit , eſt achevée le jour même ,
» & quelquefois en une heure ou deux. Il
>> n'eſt pas étonnant qu'ils menent une vie
>>heureuſe , ils ne font gênés par le mêlan-
>> ge d'aucun Etranger ; outre les fruits de
>> la terre , qui ne leur manquent jamais , la
>> chaſſe & la pêche leur fourniffent d'a-
>> bondantes reffources .
Les Indiens qu'on nomme Guerriers ,
parce qu'ils n'ont pas été founis par les Efpagnols
, ont à peu près les mêmes moeurs.
NOVEMBRE. 1744 . 60
M. B. remarque qu'on n'a point à l'égard
de la couleur de ces Peuples, tirant fur celle
du cuivre , la même difficulté qu'à l'égard
du noir des Negres. Il a même obſervé que
ceux qui vivent au bas de la Cordeliere ,
font auffi blancs que nous , parce qu'ils ne
ſont pas expoſés à un hâle violent & continuel
, qui eſt , ſelon lui , la cauſe de la
carnation des premiers ; cependant ces Indiens
blanes ſont aiſés à diſtinguer des Européens
, par une difference remarquable ,
ils n'ont ni poil ni barbe.
Les moeurs des Indiens , qui vivent en
haut dans la Cordeliere , c'est-à-dire dans
les Plaines de Quito , n'offrent pas un tableau
auſſi riant que le premier.
>>Ils font tous d'une pareſſe extrême , &
>>ſtupides à l'excès;ils paſſeront des jour-
>> nées entieres affisà la même place fur les
»talons , ſans ſe remuer ; ils fervent dans
les Villes , & on les applique aux champs
>> à la culture des terres. L'habillement
>>qu'on leur donne fait partie de leurs ga-
» ges , de-même que les légumes & les
>>grains qu'on leur donne à la campagne
>>pour leur ſubſiſtance. Lorſqu'ils ſe ma-
»rient , les droits du Curé ſont exceffifs ,
>>de-même que les frais funéraires lorf-
>> qu'il meurt quelqu'un de leur petite fa-
»mille, Il arrive de tout cela qu'ils n'ont
70 MERCURE DE FRANCE.
>>jamais rien en leur diſpoſition , & qu'ils
>> font toûjours endettés envers leurs Maîtres.
Leur indolence en eft conſidérable-
»ment augmentée. Onnepeut pas affés dire
>combien ils montrent d'indifference pour
>> les richeſſes, & même pour leurs commo-
>> dités , peut-être parce qu'ils fentent qu'il
>>leur feroit inutile d'y penſer. Acela près
qu'ils aiment un peu trop à boire d'une
>> eſpece de bierre qu'ils font avec le Mais ,
> on peut dire qu'ils forment une Secte de
>>Philoſophes Stoiciens , ou plûtôt Cini-
>> ques. On ne ſçait ſouvent quelle eſpece
>> de motif leur propoſer , lorſqu'on veut
>> en exiger quelque ſervice. On leur offre
>> inutilement quelque piéce d'argent , ils
>> répondent qu'ils n'ont pas faim. On ne
>> ne doit pas s'étonner que de pareilles
•gens n'ayent pas encore imaginé qu'il
Icur étoit utile d'avoir des poches ; lorf
» qu'on les a obligé de recevoir quelque
>>monnoye, ils la ferrent dans leur bouche.
Ils n'ont aucun meuble dans leurs cabanes
, & couchent à terre ſur un cuir ; ils
mangent peu de viande. Ils élevent quekque
volaille pour faire préſent à leur Curé,
ou pour ſe régaler dans les occafions extraordinaires.
Une de ces grandes occafions
eſt la mort de quelqu'un d'entre eux ; ils
s'affemblent alors , font un grand feſtin de
NOVEMBRE. 1744. 71
tout ce qui a échappé auCuré , ils le mangent
en pleurant , & ne ceſſent leur fête lugubre
que lorſqu'il ne reſte plus rien.
M.B. remarque judicieuſement que ceux
qui demeurent hors de la Cordeliere ,
ont conſervé davantage leurs anciennes
moeurs, au lieu que ceux qui vivent en haut
où le Pays eſt plus peuplé , ont plus reſſenti
les effets de la dépendance. Malgré les
ſages précautions qu'à priſes le Gouverne
ment Eſpagnol , ces malheureux font fort
maltraités , furtout par les Métis , qui ſe
plaiſent le plus à appeſantir leur joug fur
cux.
On a peine , en voyant ces Peuples , à
croire ce que les Hiſtoriens ont publié des
Loix , de la Police & des Arts des anciens
Indiens. Tout cela paroîtroit un ſonge , s'il
étoit poſſible de récuſer la foi de tant d'Hiſ
toriens,& les témoignages plus autentiques
de tant de monumes qui ſubſiſtent encore.
Triſte exemple , qui montre combien l'ef
pritdes hommes dépend des circonstances,
&juſqu'à quel point cette partie la plus noble
de notre Etre peut être dégradée par
Peſclavage, la miſere , &c. Qua affigit humi
divina particulam aura. :
Les limites étroites dans leſquelles M. B.
étoit obligé de ſe renfermer , ne lui ont
pas permis de rendre compte au Public d'u
72 MERCURE DE FRANCE .
ne infinité d'Obſervations curieuſes qu'il a
faites , tant dans l'Amérique , que dans les
autres Pays quil a traverſés. Il n'a point
parlé non plus des Obſervations faites par
ſes Collegues , & il leur a laiſſé un moiffon
abondante que le Public recueillera avec
plaiſir , ſi elle contient des faits auſſi intéreſſans
, & préſentés avec autant de clarté
& de préciſion , qu'on en trouve dans la
Relation de M. Bouguer.
Nous voici arrivés à la partie principale
du Mémoire de M Bouguer , c'eſt le détail
des Opérations Aſtronomiques pour déterminer
la figure de la Terre .
M. Bouguer rend compte à l'Aſſemblée de
l'accord parfait qui ſe trouva entre les deux
differentes meſures que les Aſtronomes firent
de leur premiere baſe, qui eſt à environ
cinq lieuës à l'Orient deQuito,mais toûjours
dans cette longue vallée que formelaCordeliere.
Le Sol en eſt extrêmement inégal ; une
des extrêmités eſt plus élevée que l'autre
d'environ 126 toiſes , & nos Académiciens
partagés en deux troupes , furent obligés
dans leur Opération d'avoir continuellement
le niveau à la main , pour ſauver toutes
les inégalités du terrain. M. Bouguer
nous apprend que ce travail dura 2 5jours de
ſon côté,& que quand les deux compagnies
ſe communiquerent leur réſultat , il ne ſe
trouva
NOVEMBRE. 1744. 73
trouva qu'une différence d'environ trois:
pouces , fur 6274 toiſes , qui eſt à peu près
la longueur de cette baſe. Il a le ſoin de
nous avertir qu'il ſupprime pluſieurs particularités
qu'il n'a pas obmiſes dans le rapport
qu'il a déja fait à l'Académie ; rapport
plus étendu , & dans lequel il a rendu juftice
à toutes les perſonnes qui ont eu part
à l'Ouvrage. Il fut queſtion après cela de
travailler à la difpofition des triangles ; le
choix des ſtations les arrêtoit beaucoup ,
car au lieu que la grande hauteur des montagnes
a ordinairement contribué en Europe
à la promptitude de ces fortes d'Opérations
, c'étoit tout le contraire au Pérou ,
les Obfervateurs ſe trouvans preſque contimuellement
plongés dans les nuages , ou expoſés
à des tempêtes qui les obligeoient de
ne s'occuper que du ſeul ſoin de leur propre
conſervation. Ils étoient encore alors
partagés en deux Compagnies qui marchoient
à la vûë l'une de l'autre ſur les deux
chaînes de montagnes oppoſées , & qui en
changoient réciproquement. M. Godin
étoit d'un côté accompagné de pluſieurs
perſonnes ; M, Bouguer étoit de l'autre
avec M. de la Condamine , & un des Officiers
Eſpagnols ſe trouvoit de chaque côté.
Ils ont meſuré généralement tous les angles
de leurs triangles , ils l'ont fait avec diffe-
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
rens quarts de cercle ,& leur Méridienne ,
qui eſt formée de 33 triangles principaux ,
embraffe une longueur de plusde 60 lieuës.
Ces triangles ſont élevés en l'air de 6 à 7
cent toiſes au-deſſus de Quito , & d'environ
2000 toiſes au-deſſus du niveau de la
Mer . Ces mêmes triangles commencent un
peu en-deçà de l'Equateur , mais au lieu
que M. Godin termina les ſiens à la petite
Ville de Cuença , les deux autres Acadé
miciens allerent un peu plus loin , juſqu'à
Tarqui , où une plaine parfaitement unie
leur offroit une ſeconde baſe très-propre à
vérifier l'exactitude de toutes leurs Opérations
précédentes. Ces deux derniers eufſent
bien ſouhaité que tout ſe fit toujours
de concert; ils croyoient voir de grands
inconvéniens à ſe priver volontairement
des conſeils les uns des autres dans la partie
de leur travail qui étoit la plus délicate,
lorſqu'il s'agiſſoit de déterminer par voye
Aſtronomique l'amptitude de l'Arc dont
la meſure géodeſique venoit de leur donner
la longueur en toiſes. M. Bouguer n'affûre
pas que la crainte ne lui ait fait paroître
l'inconvénient un peu plus grand , mais il
ajoûte que c'eſt ce qui l'a obligé de paffer
dans ſon particulier plus de trois ans
au Pérou à courir d'une extrêmité de la
Méridienne à l'autre , afin de revêtir ſes
NOVEMBRE. 1744. 75
Obſervations , en les répétant , d'une autorité
qui ne laiſsât aucun lieu à la moindre
incertitude.
Il n'a eu que cette occupation depuis le
mois d'Août de 1739 , ſi on excepte un voyage
qu'il fit en deſcendant vers la Mer du
Sud , pour découvrir par rapport à fon ni
veau la hauteur abſoluë des montagnes ,
dont ils ne connoiſſoient juſques-là que les
hauteurs relatives. Enfin, quoiqu'il eût déja
ungrand nombre d'Obſervations faites aveć
an Secteur de 12 pieds de rayon dans les
mêmes ſaiſons de différentes années confé
cutives , & qu'il n'eut par conféquent rien
à craindre , ni de la parallaxe de l'orbe annuel,
ni de la nutation de l'axe de la Terre,
ni de l'aberration de la lumiere, il crut qu'il
falloit terminer l'ouvrage par un expédient
qu'on n'avoit encore jamais employé , mais
qui devoit trancher généralement toutes les
difficultés . C'étoit de ſe rendre aux deux
extrêmités de l'arc du Méridien, en ſe ſépa
rant M. de la Condamine & lui , & d'obſerver
en même- tems les mêmes Etoiles.
Les Obſervations ſe faiſant les mêmes nuits,
ou pour mieux dire , les mêmes inſtans , ils
étoient sûrs de ſaiſir les Etoiles dans le mê
me point du Ciel , & de réüffir comme à
Les fixer , malgré tous les mouvemens irréguliers
auſquels elle pouvoient être fu
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
jettes.M.Bouguer vint à l'extrêmité Septen
trionale à Cochesqui , & M. de la Condamine
alla à l'extrêmité Auſtrale à Tarqui. Ces
deux Académiciens vouloient pour s'en
revenir en Europe ſuivre différens chee
mins , afin de multiplier davantage leurs
remarques ; c'eſt ce qui les décida ſur le
choix des poſtes où ils ſe rendirent , car
devenus ménagers de leurs pas, ils ne comptoient
plus avoir de communication dans le
Pays que par les fréquens exprès qu'ils
s'envoyeroient. Ils commencerent le 29 Novembre
1742 a obtenir des Obſervations
parfaitement fimultanées de l'Etoile qui eſt
au milieu du baudrier d'Orion , que Bayer
a déſignée par E , & ils continuerent à obe
ſerver juſqu'au 15 Janvier 1743 ; ils trouverent
l'amplitude de leur Méridienne de
3 dégrés , 7 minutes , a ſecondes , ce qui
ne faiſoit que confirmer les Obſervations
précédentes. Le même Arç étoit de 176940
toiſes , deſorte que le dégré du Méridien
dans le milieu de la Zone Torride auroit
$6762 toiſes de longueur , ſi ce n'est qu'il
faut en retrancher 21 toiſes pour le réduire
au niveau de la Mer à cauſe de la grande
hauteur des montagnes , ce qui le rend de
56741 toiſes,
M. Bouguer finit ſon recit , en remar
1
NOVEMBRE. 1744. 77
quant , qu'on ne peut fans faire violence
auxObſervations, continuer à ſuppoſer que
les accroiſſemens ou les dégrés du Méridien,
par rapport au premier , ſont proportionnels
aux quarrés des ſinus des Latitudes.
Tout contribuë à nous apprendre que la
Terre eſt beaucoup plus applatie vers les
Poles que ne l'a penſé M. Huguens. Les
Expériences ſur la gravité des corps juftifient
la même choſe , en même-tems qu'on
leur doit la nouvelle particularité que la
peſanteur va en diminuant , à meſure qu'on
s'éleve en montant ſur les montagnes. La
péſanteur des corps eſt moindre à Quito
qu'elle n'eſt au bord de la Mer , & fi l'on
parvient au ſommet de Pichincha , qui eſt
plus haut , la péſanteur ſe trouve encore
moindre . M. Bouguer , en comparant les
Opérations faites au Pérou avec celles qu'on
a faites en Europe, trouve enfin que les excès
des dégrés de Latitude ſur le premier, ne
font guères éloignés d'être proportionnels
aux quatrièmes puiſſances des Sinus des Latitudes
, & que l'axe proprement dit eſt
au diamétre de l'Equateur comme 173 à
174 , ou que l'épaiſſeur de la Terre eſt
moindre dans le ſens de ſon axe que dans
celui de l'Equateur d'une 174 partie .
M. de Juffien lût après un Mémoire qui
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
contenoit la deſcription d'uue Plante dela
nouvelle Biſcaye au Mexique. Les Eſpa
gnols ont donné à la racine de cette Plante
le nom de Contrayerva , qui ſembloit ne
convenir qu'à une ancienne Plante de ce
nom dont la réputation est très-grande
chés eux , & même chés nous.
د
M. de Juffieu a obſervé , que quoique
ces deux Plantes portent le même nom ,
qu'elles ayent le même goût aromatique &
preſque les mêmes vertus, elles different
pourtant par la figure de leurs racines &
par leurs ports * reſpectifs : la racine
de l'ancien Contrayerva eſt fibreuſe , &
celle du nouveau eſt ovale & ſemblable
àun petit navet ; de plus , l'ancien a des
feüilles ſimples , arrondies & coupées en
trois ou cinq fegments , au lieu que le nouveau
les a femblables à la petite quintefeiüil
le , & a ſes fleurs legumineufes ;le nou
veau a encore un avantage fur l'ancien ,
c'eſt la facilité de pouvoir être cultivé &
multiplié en toutes fortes de Pays par ſes
graines , comme les Plantes légumineufes.
Fermer
5
p. 112-134
RÉPONSE à la Lettre anonyme insérée dans le Mercure de France contre la Physique de M. de SAINTIGNON.
Début :
UN écrit anonyme, Monsieur, de l'espèce de celui que vous avez inséré [...]
Mots clefs :
Anonyme, Physique, Système, Réponse, Matière, Expressions, Usage, Idées, Pesanteur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE à la Lettre anonyme insérée dans le Mercure de France contre la Physique de M. de SAINTIGNON.
RÉPONSE à la Lettre anonyme inférée
dans le Mercure de France contre
la Phyfique de M. de SAINTIGNON.
UNN écrit anonyme , Monfieur , de
l'eſpèce de celui que vous avez inſéré
dans votre Mercure du mois de Juin ,
devroit être abandonné au fort qu'il
mérite , & par lui - même & en fa qualité
d'Anonyme. Mais comme il n'eſt pas
difficile de deviner la fource d'où il
part , je ne crois pas devoir le laiffer
fans réponſe.
L'Auteur de cette Piéce a eu de
bonnes raifons pour n'y pas mettre fon
nom mais s'il vouloit garder l'incognito
, il devoit s'y prendre plus habilement.
Il devoit montrer plus de modeftie
, dérober aux yeux du Lecteurs
les traits de jaloufie & furtout d'intérêt
, qui le caractérisent depuis longtemps
, & foupçonner qu'on le reconnoîtroit
à fon début , à fon ftyle ,
à fon inexactitude & à plufieurs expreffions
qui lui font familières . Il eft
OCTOBRE. 1763. 113 .
aifé de voir que cet Anonyme n'a
qu'une connoiffance très- fuperficielle de
mon Ouvrage. Il avoue lui- même qu'il
n'entend point le fyftême général dont
j'ai fait ufage ; & je l'en crois fur fa
parole : il ne peut donc l'attaquer qu'en
aveugle & s'il a réuffi à quelque
chofe , c'eſt à montrer un grand defir de
trouver matière à fa critique.
Rien n'eft plus aifé qu'une déclamation
vague , dans laquelle on fe permet
de cenfurer des propofitions fan's
dire pourquoi , furtout quand on ne
cite pas les endroits qu'on attaque , &
quand on ne s'attache pas fcrupuleufement
à conferver les expreffions.
Une réfutation en régle de tout ce
que l'Anonyme avance dans fa lettre ,
formeroit , Monfieur , un volume trop
confidérable pour votre Mercure , &
m'emporteroit un temps que je deftine
à des chofes plus utiles . Je me bornerai
donc à parcourir cet écrit peu mefuré
, & à faire quelques remarques
fur les endroits qui me frapperont davantage
, en laiffant au Lecteur le plaifir
d'admirer le tour de fes phraſes &
fouvent d'en deviner le fens.
L'Anonyme oferoit- il dire pourquoi
il fe donne la liberté de changer le titre
114 MERCURE DE FRANCE.
de mon Ouvrage , en écrivant , » Traité
de Phyfique & c. à l'ufage des Ecoliers
? Il répéte fouvent cette expreffion
en lettres italiques : cette affec
tation annonce -t - elle la bonne foi & la
modération ? Il fouhaite cependant
» que le Lecteur n'héfite point à lui ac-
» corder fa confiance ; a - t-il cru que
pour la mériter il ne devoit point fe
nommer ? •
Il reléve l'aveu que j'ai fait de ne me
point donner pour Auteur. N'auroit-il
pas pu faire le même aveu avec plus de
raifon ? Selon lui » je n'avois rien de
» nouveau à donner , & cependant j'ai
» hazardé de mon chef beaucoup de
chofes queje n'ai trouvées nulle-part.
Il faudroit avoir fon efprit pour concilier
ces deux propofitions.
Mon Critique reléve encore avec
complaifance l'endroit de ma Préface
où je parle des fecours que j'ai tirés de
l'excellent Traité de Phyfique Expérimentale
de M. l'Abbé Nollet : y prendroit-
il quelque intérêt ? » Il applau
» diroit , dit- il , à mon choix , fi j'avois
» obfervé partout la même marche en
» m'en tenant aux expreffions de l'Au
» teur cité. Mais n'eft-ce pas alors qu'il
OCTOBRE 1763 . IIS
auroit pû faire valoir fon privilége contre
mon Imprimeur ?
L'Anonyme s'étonne que je me fois
permis de faire en quelques endroits
des changemens aux expreffions & aux
idées de l'Auteur : qu'à fes idées fi claires
, fi exactes , fur la folidiré , j'ofe
fubftituer les idées fuivantes : H paroît
qu'on peut confondre la folidité de la
matière avec la matière même... La Solidité
eft une fuite de l'étendue folide :
je l'étonnerai donc encore en lui difant
que je regarde ces propofitions comme
inconteftables.
Je conviens avec l'Anonyme que les
planches néceffaires n'augmentent que
très- médiocrement le prix d'un Ouvia
ge de Phyfique. J'ajoute qu'aucune raifon
ne doit engager à les retrancher ;
mais je ne conviens pas avec lui que je
fois dans le cas du reproche . L'ufage
m'a fait voir que ma Phyfique comme
elle eft paroît utile & intelligible à ceux
qui ne font pas intéreffés à la trouver autrement.
J'en ai retranché autant de
planches que j'ai pû pour la commodité
des perfonnes peu aifées , & je n'ai
livré gratis mon Manufcrit à l'Imprimeur
que fous la condition expreffè de
vendre ma Phyfique à 40 f. le volume.
116 MERCURE DE FRANCE.
Il qualifieroit , dit- il , volontiers mon
Ouvrage d'hiftoire abrégée de la Phyfique
Expérimentale : un Juge plus éclairé
que lui & plus équitable * , trouve
qu'on ne doit point annoncer comme
un Abrégé un Ouvrage en fix volumes .
Mon Critique avoue qu'il , ne connoiffoit
pas le fyftême de M. de la Per
riere , & qu'il n'eft pas en état, de ju
ger fi ce dernier a lieu d'être content
de la manière dont j'ai rendu fes idées :
il avoue donc par là qu'il eft juge incompétent
fur ces matières : il s'expofe
donc à fe faire des monftres pour les
combattre ; & céla lui arrive fouvent.
Au refte je ne ferai point défavoué par
l'Auteur , il peut fe tranquillifer à cet
égard.
Selon lui , je confonds le fyftême
» de Newton avec les inepties de quel-
" ques Secateurs de ce grand homme.
Vraiſemblablement j'ai plus étudié ce
fyftême que lui , & il ne le connoît pas
mieux que moi mais ce qui eft für ,
c'eft que je n'impute rien à ce grand
homme , & ce que j'attribue à fon
fyftême , vient de lui ou de fes plus zélés
défenfeurs .
:
Je dis que , " Quand même lefyfte
* Le Journal Encyclopédique de Mars 1763.
OCTOBRE. 1763. 117
me Newtonien s'appliqueroit heureu-
»fement à tout , il pourroit n'être pas
» la vraie clef du méchanifme du mon
» de , » mon Critique en conclut fça-
» vamment que ce raifonnement fait in-
» différemment contre tous les fyftêmes.
Et cependant ,dit-il, M. de S. n'a
» pas eu intention , je penfe , d'y com-
» prendre celui qu'il adopte ; il penfe
mal. Qu'il life ma Préface & ma dif-
» fertation fur les fyftèmes : il verra
que je ne me fuis pas diffimulé les difficultés
de celui de M. de la Perriere...
» queje ne le préfenteque comme unfyftê-
» me à approfondir... que je ne l'adopte
» que provifoirement... & que je n'en
» épouferai aucun, que quand j'y ferai
" déterminé par des raifons incontefta-
» bles. Qu'il prenne la peine de lire les
pages 71 & 72 du premier volume , il
trouvera plufieurs autres réfléxions fur
le même objet. " Il ne faudroit pas ,
» dit mon obligeant Cenfeur , fe per-
» mettre d'avancer que la matière peut
» être réfléchie par le néant : mais ai-je
jamais rien dit ou imaginé de femblable
? J'enfeigne formellement le contraire
, & cette propofition n'eft précifément
qu'une objection formée contre
le fyftême Newtonien ; eft- il par
"
118 MERCURE DE FRANCE.
donnable à un Critique de prendre une
objection pour une affertion ? Qu'il ne
fe permette donc plus » d'avancer que
» c'eft la manière dont je fçai me tirer
» de quelques difficultés embarraffantes,
eft- ce par ces traits de bonne - foi
» qu'il prétend mériter la confiance de
fon Lecteur ?
M. de Saintignon nous affure , dit-
" il, qu'on va donner les derniers coups
» au fyftême Newtonien , en démon-
» trant que les révolutions célestes ne
» font pas des ellipfes. Je fuis encore
obligé de dire que je n'ai aſſuré cela
nulle-part : je n'ai jamais dit qu'on alfoit
porter les derniers coups au fyftême
Newtonien. J'ai dit qu'on fe propofe de
démontrer que les révolutions célestes
ne font pas des ellipfes , & cela est vrai,
Je ne nomme par l'Auteur , c'eſt à lui
à fe nommer, && jjee ppeennfſee qu'il ne tardera
pas.
Sans doute , dit l'Anonyme , le Lecteur
ne nous fçauroit pas gré de » nous
appefantir fur toutes les inadvertan-
» ces qui échappent à M. de Sainti-
» gron dans cette prétendue réfutation »
cela peut être fort indifférent au Lecteur
: mais ne vous appefantiflez pas fur
des minuties , lifez avant de cenfurer ;
OCTOBRE. 1763 . 119
citez jufte: n'altérez pas mes expreffions,
ne laiffez pas éclater l'intérêt dans vos
obfervations , & moi - même je vous
fçaurai gré des foins que vous auriez
bien voulu prendre pour m'inftruire
ou me détromper , ou me donner lieu
de m'expliquer plus clairement. Le verbe
appefantir ne vous eft pas inconnu
ufez-en , mais tâchez de l'employer plus
heureufement. L'électricité , dites- vous,
entre les mains de M. l'Abbé Nollet, »
» n'a pas un meilleur fort chez M. de
» S. que l'attraction entre les mains de
» Newton.... Il femble qu'on n'a fait
» mention de ces deux Sçavans que
» pour avoir occafion de fubftituer à
❤ leurs raifonnemens , les idées de M,
» de la Perriere. » Ne craignez - vous
pas d'allarmer la modeftie de » M. l'Abbé
Nollet , par cette comparaifon ?
"
L'équité, dites- vous , demandoit que
» l'on fit fuivre les réponfes qui ont
» été faites , " je n'en ai jamais eu de
fatisfaifantes. Voici comme M. l'Abbé
Nollet termine la dernière de fes lettres
en date du 12 Janvier 1758. Je fuis
excédé de cette matière : ( l'Electricité )
je voudrois bien ne point paffer le refte
de ma vie à ces fortes de recherches :
j'en ai d'autres àfaire qui me plairoient
120 MERCURE DE FRANCE .
davantage , ne fût- ce que pour changer.
Je laifferai volontiers à d'autres le foin
de pouffer plus loin les progrès de l'Electricité.
J'ai l'honneur d'être , &c.
*
L'Anonyme dit , en parlant de moi ,
» cela va affez bien , quand il tranſcrit ,
» mais quand il marche feul ,
alors ,
»
propriétés & qualités font la même
chofe ... Les couleurs & les accens & c.
» n'éxiftent qu'en apparence ... On ne
» doit pas raifonner contre l'expé-
» rience.... Laifferons- nous à nos ar-
» rières-Neveux la commiffion de raiſon-
» ner... Nous ne concluons pas cepen-
» dant que l'étendue foit effentielle au
» corps , &c. La première propofition
eft très-vraie pour quiconque ne fe paie
pas de diftinctions frivoles : je confonds
ces deux termes pour la fignification , &
j'en fuis le maître dès que j'en ai averti .
La feconde eft rendue infidélement. Je
ne dis pas que les couleurs & c. n'éxiftent
qu'en apparence , mais qu'elles font
proprement en nous , &fuppofent feulement
dans les corps des qualités propres
à les exciter en nous . Tome I. p . 23.
Mon Critique veut- il dire qu'on peut
raifonner contre l'expérience ? Répondroit-
il affirmativement à la 4° ? Quant
à la 5° , faudroit-il , pour la rendre
vraie
OCTOBRE. 1763. - 121
vraie & intelligible , qu'elle eût été
tranfcrite mot-à-mot de l'excellente Phyfique
expérimentale de M. l'Abbe Nollet?
" On a penfé jufqu'aujourd'hui , dit
» l'Anonyme , que le feu & la lumière
» étoient très-élaftiques : M. de S. les
» croit très- compreffibles : fans doute
» il a voulu dire très-élaftiques . Je l'invite
encore à lire . Il verra que je mets
en vingt endroits l'électricité & la compreffibilité
au rang des qualités de ces
deux élémens & que jamais je n'ai
pris l'une pour l'autre.
,
» Perfonne aujourd'hui , dit il enco-
» re , ne s'aviferoit de confondre l'iner-
» tie avec la pefanteur. M. de S. nous
» affure que l'inertie eft la même chofe
» que la pefanteur. Eft-ce par des imputations
auffi dénuées de vérité que
Anonyme croit s'attirer la confiance
du Lecteur ? Qu'il ouvre les yeux , il
verra dans mon Traité que l'inertie eft
l'effet néceffaire de la pefanteur, & non
la même chofe que la pefanteur. Ignore-
t- il que la matière eft par fa nature
indifférente pour le mouvement ou le
repos , de même que pour toutes fortes
de directions ? Ceci n'eft point une affaire
d'opinion ; c'eft un principe incontef
II.Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE,
je
table . Si donc un corps a dans l'ordre
actuel une direction vers le centre de la
Terre , s'il oppofe de la réfiftance à ſon
déplacement , s'il montre de l'inertie ,
c'eft-à-dire une direction plutôt qu'une
autre , c'est l'effet d'une caufe étrangère:
je dis que cette caufe eft la pefanteur.
Si mon Critique penfe autrement,
je l'invite à produire fes preuves ,
&
lui promets de fournir les miennes..
L'Anonyme convient que l'attrac
tion n'eft pas la caufe de l'inertie . Mais
fera-t-il avoué par tous les Partifans de
l'attraction ? Il me fait enfuite raifonner
à fa façon , & je ne puis en être
flatté. L'exemple d'une aiguille aimantée
qu'il cite à ce propos , ne fert qu'à
montrer l'envie de couvrir par des allé
gations vagues le foible de la critique ,
car il n'a point de rapport à la queftion."
» Si M. de S. avoit eu moins de répu-
» gnance pour le calcul & les Calcula
» teurs il auroit vû & c . » Non , je ne l'au
rois pas vû , car j'ai lù attentivement
fans voir. Mais qui a dit à l'Anonyme
que j'ai de la répugnance pour le cal
cul & les Calculateurs ? Est- ce pour
mériter de la confiance qu'il me fuppofe
gratis une répugnance fi déraifon
nable ? Je ne blame que la trop fréOCTOBRE
. 1763. 123
quente application du calcul à des
chofes qui à la rigueur n'en font pas
fufceptibles. Et certainement je fuis rempli
d'eftime pour les Calculateurs. Mais
vraisemblablement
l'Anonyme n'eſt
pour rien dans les fentimens que j'ai
pour eux . L'Anonyme répéte ici , » le
prétendu fyftême de M. de la Periere, »
Une fuppofition qu'on fait pour expliquer
les Phénomènes de la Nature , n'eftelle
pas un vrai fyftême ? Pourquoi donc
l'appelle -t-il prétendu ? Quoique j'aie
combattu le fyftême de l'Electricité de
M. l'Abbé Nollet , je ne l'ai pas nommé
un prétendu fyftême.
Selon le clairvoyant Anonyme , je
dis que les élémens de la matière ont
une dureté radicalen & dans un autre
endroit , qu'ils ne font point durs
par leur nature , parce qu'ils font matière.
Il fe félicite , fans doute , de trouver
ici une contradiction : mais elle
n'éxifte que dans fon imagination . Qu'il
tâche d'entendre le fyftême que j'ai expofé
; il fçaura ce que j'entends par
dureté radicale & la différence que je
mets entre les premiers élémens de la
matière & les molécules originaires ou
primordiales qui en font compofées.
Alors en rendant mes expreffions avec
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
と
fidélité , il trouvera 1 ° . que les premiers
élémens ont une dureté abfolue . 2 °. Que
les atômes qui en font compofés , ne
font point durs par leur nature , mais
parce qu'il a plù au Créateur de leur
conferver une dureté que j'appelle radicale
& indeftructible dans l'ordre
phyfique , parce qu'il vouloit rendre
cet ordre invariable : & qu'en conféquence
il n'a mis dans la Nature aucun
agent capable de les décompofer.
Je dis que les portions des mêmes
fluides engagés dans les corps , y font
affoiblis ou moins dégradés ; le fçavant
Anonyme , fans doute excellent
Grammairien , obferve très-judicieufement
, qu'il a pris la liberté de mettre
au féminin les adjectifs , engagés , affoiblis
, dégradés : c'eft une temarque
de grande importance dans la critique
d'un cours de Phyfique ; mais je le prie
de laiffer le premier au mafculin , &
de croire que dans mon manuſcrit les
deux autres font au féminin .
» Combien de fuppofitions,dit- il, dans
» ce paffage ! ( C'eſt celui qui précéde
» immédiatement , par lequel j'expli-
» que la dureté des corps. ) Combien
de difcours pour y répandre de la
» clarté ! » Il fe trompe encore : il ne
OCTOBRE. 1763. 125
faut qu'avoir lû mon Ouvrage avec
un efprit philofophique & fans prévention
; mais il avoue qu'il ne l'entend
pas . Eft-ce ma faute ou la fienne ?
Ce Critique officieux ne comprend
pas que les corps puiffent être preffés
tout à la fois perpendiculairement à
leur furface & dans la direction de leur
centre , furtout après que j'ai attribué
aux parties de la matière une forme nonfphérique.
Où a - t- il vû que je refufe
la forme fphérique aux parties de la'
matière ? Mais quelque figure qu'avent
ces corps plongés dans le fein d'un fluide
immenfe , ces deux preffions font inconteftables
, & je ne pense pas qu'il
prouve le contraire .
» La cauſe de la fléxibilité, de la mol-
» leffe , &c , n'eft pas, dit - il , expliquée
» plus clairement ; je demande à l'Anonyme
ce que fignifie cet &c ? Sans doute
plufieurs autres propriétés qu'il ne
détaille pas , par ménagement pour
moi. Il n'entend pas mon.fyftême, com
ment en entendroit-il l'application ?
*
» L'expofition des loix de l'union de'
» l'âme & du corps , dit l'Anonyme
» ainfi que plufieurs autres queftions de
Métaphyfique , fur lefquelles M. de S.
» s'arrête trop , & qu'il eft dangereux
"
"
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
L
» d'entreprendre après M. de Buffon ,
» n'eft pas dans l'Ouvrage de M. de S..
» un tableau intéreffant pour les Lec-.
» teurs de bon goût , & c. Ces queftions.
peuvent être déplacées dans une Phyfique
fuperficielle & purement expérimen
tale ; mais le font-elles dans un Ouvrage
fait
pour
les
Profeffeurs
&
les
Collé- ges , dans une Phyfique qui eft en même-
temps expérimentale & fyftematique
? Il ne peut jamais être dangereux
d'emprunter les lumières & jufqu'aux
expreffions d'un vrai Sçavant , comme
M. de Buffon ; il n'eft dangereux que
d'aller fur les brifées d'un Ecrivain jaloux
, qui a plus d'un intérêt à ce qu'on
ne traite pas les mêmes matières que lui.
L'Anonyme auroit bien dû nous dire
ce qu'il entend par Lecteurs de bon
goût ; font- ce les perfonnes qui penſent
comme lui ?.
L'Anonyme prétend » qu'il eft fort
» indifférent que l'âme foit dans le
» cerveau ou ailleurs . Il eſt d'un fentiment
peu commun , mais ce fentiment
ne fera pas contagieux. Après avoir
dit que les Lecteurs ne verront pas
» avec plaifir ce que je dis fur le fiége
» de l'âme , il ajoûte plus bas avec beau-
» coup d'abftractions cela eft vrai , &
OCTOBRE. 1763. 127
fe démontre d'une manière beaucoup
plus courte que ne l'a fait M. de S.
» mais eu égard à tout , il n'en eft pas
» ainfi , & il eût été bon d'en prévenir
les Ecoliers. Ce Morceau fçavant méritoit
un Commentaire de la façon de
fon Auteur ; car il ne paroît rien moins
que clair. Quant à la manière plus courte
dont il affure qu'on peut démontrer
cette propofition , l'a-t-il effayée ? Auroit-
il compofé quelque Traité de Phyfique
qui lui auroit donné de la prévention
contre le mien ?
» Les odeurs & les faveurs , dit l'A-
» nonyme , ont encore donné lieu à
» M. de S. de joindre à fa differtation
» un difcours contre la cuifine moder-
» ne que bien des gens n'approuveront
pas. Que veut-il dire par là ? Défapprouve-
t- il ce difcours ? Qui font ceux
qui ne l'approuveront pas ? Sans doute
les cuifiniers & les voluptueux . J'ai entendu
quantité de perfonnes , qui fe
croyoient obligées à fuivre l'ufage général
, convenir du danger de la cuifine
moderne.
Je dis que la viteffe du fon dépend
» de la viteffe des parties fon nantes ,
» cela femble , dit mon judicieux Cri-
» tique , fuppofer un déplacement fen-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
•
» fible dans les parties fonnantes. A qui
» cela femble-t-il ainfi , puifque partout
j'enfeigne le contraire ?
y
» Une pendule de trois pieds huit li-
» gnes & demie &c. Mon fçavant Critique
me reléve ici & m'affure que dans
le cas préfent on ne dit pas une pendule,
mais un pendule . Qu'il life les pages 25,
40 , 41 du Tome II. il trouvera le
pendule mafculin au moins 40 fois , &
pas une feule au féminin où a-t-il trouvé
l'exemple qu'il cite ? Pourquoi me
le reproche-t- il plutôt qu'à mon Imprimeur
? Un Anonyme qui a autant de
prudence ou de bonne-foi , eft bien propre
à infpirer la confiance à fon Lecteur.
Peut-on dans une critique férieufe
relever de pareilles frivolités ?
» Chacun d'eux feroit la dixiéme par-
» tie d'une heure. On voit bien , dit l'Anonyme
, que M. de S. a voulu dire la
dixième partie d'une tierce ; fa remarque
eft donc d'autant plus déplacée ,
qu'elle eft peu intéreffante , & que la
faute n'eft pas dans mon Manufcrit . Il
fçait fûrement que mon Ouvrage a été
imprimé pendant mon abſence : qu'il
fçache encore que l'Imprimeur m'a fupplié
de borner aux fautes qui intéreſfoient
le fens , l'Errata que j'ai voulu
qu'il joignît à ma Phyfique , & que par
OCTOBRE. 1763. 129,
ménagement pour lui , j'y ai confenti .
» M. de S. entreprend , dit l'Anony-
» me , d'affigner la caufe de la pefan-
» teur ; il regarde d'abord avec les Auteurs
qu'il tranfcrit , cette force comme
» appliquée à chacune des parties de la
» matière ; mais comme cette manière
» de confidérer la pefanteur , ne cadre"
pas directement avec le fyftême qu'il
» a embraffé , quelques pages après
» M. de S. ne la regarde que comme
» appliquée à certaines parties : on fent
» à quelles conféquences cette marche
» conduit , fans compter l'inconfé-
» quence à laquelle M. de S. fe laiffe
» aller. J'aimerois beaucoup mieux me
laiffer aller à des inconféquences qu'à
des infidélités auffi fréquentes & auffi
marquées. La manière d'expliquer la
pefanteur dont il s'agit cadre très-exactement
avec le fyftême que j'ai embraffé
; elle y eft liée on ne peut pas
plus complettement . Je déclare que jamais
je n'ai regardé la force dont il eft
queftion , comme appliquée feulement
à quelques parties.
" Terminons , dit l'Anonyme , par
» une remarque qui nous difpenfe évimment
d'aller plus loin , & difons
» que M. de S. confond à chaque inf
ود
T
F v
130 MERCURE
DE FRANCE
.
>> tant le finus d'un angle avec l'angle
» même. Je fuis fùr qu'il croit terminer
par un coup de foudre . Je lui dirai bien
qu'à vue de pays , je connois autant
que lui la différence d'un angle à fon
finus , & qu'il a le talent de voir ce
qu'il cherche : mais me diroit - il bien
de quelle Logique il fait ufage dans ce
raifonnement ? M. de S. a écrit un Traité
de Phyfique en fix volumes , que
j'ai très-grande envie de critiquer & de
décrier , pour des raifons qui me font
connues ; je n'ai lû qu'un volume &
demi au plus , & très -fuperficiellement
:
en bonne régle , il faudroit avoir tout
lû , & avoir bien entendu le fyftême
qui fait la bâfe de fon Ouvrage ; mais
il confond le finus de l'angle avec l'angle
même: donc je fuis évidemment difpenfe
d'aller plus loin.
" Je ne puis croire , dit l'Anonyme,
» que M. de S. qui a profeffé long-
» tems à ce qu'il dit , la Philofophie ,
» ait fait avec réfléxion les fautes que
» fes expreffions mettent en droit de lui
» repréſenter ; & je defire qu'on penfe
» avec moi , que fes inadvertances
, fon
vien-
" peu de méthode & de clarté
» nent du peu de loifir qu'il a eu , &
des affaires étrangères à la Phyfique
2
OCTOBRE. 1763. 131
» dont il eft occupé mais il n'en eft
» pas moins vrai que fon livre a be-
» boin de beaucoup de corrections ,
» avant que d'être applicable à l'ufage
>> auquel il le deftine. Mon critique ne
s'expofe-t-il pas a faire foupçonner qu'il
a fait imprimer lui -même ; que le débit
de fon Ouvrage lui tient au coeur ;
& qu'il entre de la jaloufie de métier
dans fa conduite envers moi ? S'il eft
Auteur défintéreffé , comme moi , il
doit louer mes efforts : s'il eft Auteur
mercenaire , nous ne fommes pas faits
pour concourir. Je pourrois faire ici des
obfervations embarraffantes dont l'application
ne feroit pas difficile ; mais
je m'arrête en faveur de la bonté d'âme
avec laquelle l'Anonyme defire qu'on
penſe avec lui , que mes inadvertances
viennent du peu de loifir que j'ai eu & c.
Comme je me fuis toujours piqué
de reconnoiffance , je lui dédie les
obfervations fuivantes , qu'on devroit
toujours avoir devant les yeux , quand
on veut s'ériger en redreffeur des torts ,
& cenfurer les Quvrages qui paroiffent.
1°.L'équité & la prudence veulent qu'on
connoiffe l'ouvrage dont on veut faire
la critique. Sans cela , à combien de
bévues ne s'expofe -t-on pas ?
F vj
1
132 MERCURE DE FRANCE.
2 °. Il faut s'attacher fcrupuleufement
à citer jufte , & rendre les expreffions
littéralement. Un petit tour de main
fuffit pour défigurer une penfée , &
l'Auteur attaqué a droit de s'inscrire en
faux.
3°. Il faut exercer fa cenfure fur les
matières importantes , & ne pas s'appefantir
fur des minuties . Sans cela on
n'évite pas le foupçon d'aigreur & de
partialité.
4°. Il eft de toute honnêteté , quand
on veut cenfurer un Ouvrage , de lui
rendre juftice fur ce qu'il peut avoir
de bon & de fauver des torts à l'Auteur
, plutôt que lui en fuppofer. J'ai
quelquefois qualifié d'excellens , des
ouvrages qui auroient pû mériter ma
critique un Auteur défintéreſſé eſt
toujours louable , au moins pour fon
intention ; & ne rien trouver de bon
dans un grand Ouvrage , c'eft afficher
qu'on veut y trouver tout mauvais.
5 ° . Il faut éviter foigneufement de
fe faire foupçonner d'intérêt perfonnel
. Rien n'eft n'eft plus propre à dégrader
& avilir un homme de Lettres
Quelle obligation le Public auroit à un
Phyficien qui fe feroit payer chérement
fes fervices , & qui pour conferver fon
OCTOBRE . 1763. 133
bénéfice , s'éléveroit contre ceux qui
voudroient fervir le Public gratuitement?
6º. Il ne convient point à un honnête
homme d'attaquer fous le mafque :
fi on n'a que des vues louables. Si on
attaque avec politeffe & fans aigreur
pourquoi , fe cacher ? Eft-il honorable
de chercher à mordre au talon ? Mon
Anonyme par fa manière de m'attaquer ,
m'avoit mis en droit de mépriſer fa critique
: ne peut-il pas , à la faveur de
l'incognito , fe permettre toutes fortes
d'infidélités ? Je lui devois peut - être
beaucoup moins de ménagement. Mais
j'en aurois eu d'avantage pour lui , quel
qu'il foit , s'il s'étoit nommé.
*
7°. Un Critique doit y regarder à
deux fois quand il fe fent la deman
geaifon d'attaquer un Ouvrage dont tous
les Auteurs périodiques ont parlé avec
éloge. L'Anonyme devoit penfer , s'il a
un peu de modeftie , que le Public
feroit beaucoup moins de cas de fes
obfervations , que du jugement qui a
été porté fur ma Phyfique par vous ,
Monfieur , dans votre Mercure , ainfi
que par les Auteurs de l'Année Littéraire
, de l'Avantcoureur & du Journal
Encyclopédique.
J'attends de votre équité , Monfieur,
134 MERCURE DE FRANCE .
que vous inférerez cette réponſe dans
votre Mercure prochain . Une maladie
férieufe dont je fuis à peine débaraffé
ne m'a pas permis de vous la faire
paffer plutôt. Quand on me propofera
dans les régles convenables de bonnes
difficultés , je tâcherai d'y répondre. Si
on me prouve que je me fuis trompé ,
j'abandonnerai mes idées avec d'autant
plus de facilité & de reconnoiffance
même , que mon intention eft de ne
rien préfenter à la jeuneffe qui puiffe
l'induire en erreur.
J'ai l'honneur d'être , & c.
SAINTIGNON , Proc. Gen, des Chan . Reg.
de la Cong. de N. S.
dans le Mercure de France contre
la Phyfique de M. de SAINTIGNON.
UNN écrit anonyme , Monfieur , de
l'eſpèce de celui que vous avez inſéré
dans votre Mercure du mois de Juin ,
devroit être abandonné au fort qu'il
mérite , & par lui - même & en fa qualité
d'Anonyme. Mais comme il n'eſt pas
difficile de deviner la fource d'où il
part , je ne crois pas devoir le laiffer
fans réponſe.
L'Auteur de cette Piéce a eu de
bonnes raifons pour n'y pas mettre fon
nom mais s'il vouloit garder l'incognito
, il devoit s'y prendre plus habilement.
Il devoit montrer plus de modeftie
, dérober aux yeux du Lecteurs
les traits de jaloufie & furtout d'intérêt
, qui le caractérisent depuis longtemps
, & foupçonner qu'on le reconnoîtroit
à fon début , à fon ftyle ,
à fon inexactitude & à plufieurs expreffions
qui lui font familières . Il eft
OCTOBRE. 1763. 113 .
aifé de voir que cet Anonyme n'a
qu'une connoiffance très- fuperficielle de
mon Ouvrage. Il avoue lui- même qu'il
n'entend point le fyftême général dont
j'ai fait ufage ; & je l'en crois fur fa
parole : il ne peut donc l'attaquer qu'en
aveugle & s'il a réuffi à quelque
chofe , c'eſt à montrer un grand defir de
trouver matière à fa critique.
Rien n'eft plus aifé qu'une déclamation
vague , dans laquelle on fe permet
de cenfurer des propofitions fan's
dire pourquoi , furtout quand on ne
cite pas les endroits qu'on attaque , &
quand on ne s'attache pas fcrupuleufement
à conferver les expreffions.
Une réfutation en régle de tout ce
que l'Anonyme avance dans fa lettre ,
formeroit , Monfieur , un volume trop
confidérable pour votre Mercure , &
m'emporteroit un temps que je deftine
à des chofes plus utiles . Je me bornerai
donc à parcourir cet écrit peu mefuré
, & à faire quelques remarques
fur les endroits qui me frapperont davantage
, en laiffant au Lecteur le plaifir
d'admirer le tour de fes phraſes &
fouvent d'en deviner le fens.
L'Anonyme oferoit- il dire pourquoi
il fe donne la liberté de changer le titre
114 MERCURE DE FRANCE.
de mon Ouvrage , en écrivant , » Traité
de Phyfique & c. à l'ufage des Ecoliers
? Il répéte fouvent cette expreffion
en lettres italiques : cette affec
tation annonce -t - elle la bonne foi & la
modération ? Il fouhaite cependant
» que le Lecteur n'héfite point à lui ac-
» corder fa confiance ; a - t-il cru que
pour la mériter il ne devoit point fe
nommer ? •
Il reléve l'aveu que j'ai fait de ne me
point donner pour Auteur. N'auroit-il
pas pu faire le même aveu avec plus de
raifon ? Selon lui » je n'avois rien de
» nouveau à donner , & cependant j'ai
» hazardé de mon chef beaucoup de
chofes queje n'ai trouvées nulle-part.
Il faudroit avoir fon efprit pour concilier
ces deux propofitions.
Mon Critique reléve encore avec
complaifance l'endroit de ma Préface
où je parle des fecours que j'ai tirés de
l'excellent Traité de Phyfique Expérimentale
de M. l'Abbé Nollet : y prendroit-
il quelque intérêt ? » Il applau
» diroit , dit- il , à mon choix , fi j'avois
» obfervé partout la même marche en
» m'en tenant aux expreffions de l'Au
» teur cité. Mais n'eft-ce pas alors qu'il
OCTOBRE 1763 . IIS
auroit pû faire valoir fon privilége contre
mon Imprimeur ?
L'Anonyme s'étonne que je me fois
permis de faire en quelques endroits
des changemens aux expreffions & aux
idées de l'Auteur : qu'à fes idées fi claires
, fi exactes , fur la folidiré , j'ofe
fubftituer les idées fuivantes : H paroît
qu'on peut confondre la folidité de la
matière avec la matière même... La Solidité
eft une fuite de l'étendue folide :
je l'étonnerai donc encore en lui difant
que je regarde ces propofitions comme
inconteftables.
Je conviens avec l'Anonyme que les
planches néceffaires n'augmentent que
très- médiocrement le prix d'un Ouvia
ge de Phyfique. J'ajoute qu'aucune raifon
ne doit engager à les retrancher ;
mais je ne conviens pas avec lui que je
fois dans le cas du reproche . L'ufage
m'a fait voir que ma Phyfique comme
elle eft paroît utile & intelligible à ceux
qui ne font pas intéreffés à la trouver autrement.
J'en ai retranché autant de
planches que j'ai pû pour la commodité
des perfonnes peu aifées , & je n'ai
livré gratis mon Manufcrit à l'Imprimeur
que fous la condition expreffè de
vendre ma Phyfique à 40 f. le volume.
116 MERCURE DE FRANCE.
Il qualifieroit , dit- il , volontiers mon
Ouvrage d'hiftoire abrégée de la Phyfique
Expérimentale : un Juge plus éclairé
que lui & plus équitable * , trouve
qu'on ne doit point annoncer comme
un Abrégé un Ouvrage en fix volumes .
Mon Critique avoue qu'il , ne connoiffoit
pas le fyftême de M. de la Per
riere , & qu'il n'eft pas en état, de ju
ger fi ce dernier a lieu d'être content
de la manière dont j'ai rendu fes idées :
il avoue donc par là qu'il eft juge incompétent
fur ces matières : il s'expofe
donc à fe faire des monftres pour les
combattre ; & céla lui arrive fouvent.
Au refte je ne ferai point défavoué par
l'Auteur , il peut fe tranquillifer à cet
égard.
Selon lui , je confonds le fyftême
» de Newton avec les inepties de quel-
" ques Secateurs de ce grand homme.
Vraiſemblablement j'ai plus étudié ce
fyftême que lui , & il ne le connoît pas
mieux que moi mais ce qui eft für ,
c'eft que je n'impute rien à ce grand
homme , & ce que j'attribue à fon
fyftême , vient de lui ou de fes plus zélés
défenfeurs .
:
Je dis que , " Quand même lefyfte
* Le Journal Encyclopédique de Mars 1763.
OCTOBRE. 1763. 117
me Newtonien s'appliqueroit heureu-
»fement à tout , il pourroit n'être pas
» la vraie clef du méchanifme du mon
» de , » mon Critique en conclut fça-
» vamment que ce raifonnement fait in-
» différemment contre tous les fyftêmes.
Et cependant ,dit-il, M. de S. n'a
» pas eu intention , je penfe , d'y com-
» prendre celui qu'il adopte ; il penfe
mal. Qu'il life ma Préface & ma dif-
» fertation fur les fyftèmes : il verra
que je ne me fuis pas diffimulé les difficultés
de celui de M. de la Perriere...
» queje ne le préfenteque comme unfyftê-
» me à approfondir... que je ne l'adopte
» que provifoirement... & que je n'en
» épouferai aucun, que quand j'y ferai
" déterminé par des raifons incontefta-
» bles. Qu'il prenne la peine de lire les
pages 71 & 72 du premier volume , il
trouvera plufieurs autres réfléxions fur
le même objet. " Il ne faudroit pas ,
» dit mon obligeant Cenfeur , fe per-
» mettre d'avancer que la matière peut
» être réfléchie par le néant : mais ai-je
jamais rien dit ou imaginé de femblable
? J'enfeigne formellement le contraire
, & cette propofition n'eft précifément
qu'une objection formée contre
le fyftême Newtonien ; eft- il par
"
118 MERCURE DE FRANCE.
donnable à un Critique de prendre une
objection pour une affertion ? Qu'il ne
fe permette donc plus » d'avancer que
» c'eft la manière dont je fçai me tirer
» de quelques difficultés embarraffantes,
eft- ce par ces traits de bonne - foi
» qu'il prétend mériter la confiance de
fon Lecteur ?
M. de Saintignon nous affure , dit-
" il, qu'on va donner les derniers coups
» au fyftême Newtonien , en démon-
» trant que les révolutions célestes ne
» font pas des ellipfes. Je fuis encore
obligé de dire que je n'ai aſſuré cela
nulle-part : je n'ai jamais dit qu'on alfoit
porter les derniers coups au fyftême
Newtonien. J'ai dit qu'on fe propofe de
démontrer que les révolutions célestes
ne font pas des ellipfes , & cela est vrai,
Je ne nomme par l'Auteur , c'eſt à lui
à fe nommer, && jjee ppeennfſee qu'il ne tardera
pas.
Sans doute , dit l'Anonyme , le Lecteur
ne nous fçauroit pas gré de » nous
appefantir fur toutes les inadvertan-
» ces qui échappent à M. de Sainti-
» gron dans cette prétendue réfutation »
cela peut être fort indifférent au Lecteur
: mais ne vous appefantiflez pas fur
des minuties , lifez avant de cenfurer ;
OCTOBRE. 1763 . 119
citez jufte: n'altérez pas mes expreffions,
ne laiffez pas éclater l'intérêt dans vos
obfervations , & moi - même je vous
fçaurai gré des foins que vous auriez
bien voulu prendre pour m'inftruire
ou me détromper , ou me donner lieu
de m'expliquer plus clairement. Le verbe
appefantir ne vous eft pas inconnu
ufez-en , mais tâchez de l'employer plus
heureufement. L'électricité , dites- vous,
entre les mains de M. l'Abbé Nollet, »
» n'a pas un meilleur fort chez M. de
» S. que l'attraction entre les mains de
» Newton.... Il femble qu'on n'a fait
» mention de ces deux Sçavans que
» pour avoir occafion de fubftituer à
❤ leurs raifonnemens , les idées de M,
» de la Perriere. » Ne craignez - vous
pas d'allarmer la modeftie de » M. l'Abbé
Nollet , par cette comparaifon ?
"
L'équité, dites- vous , demandoit que
» l'on fit fuivre les réponfes qui ont
» été faites , " je n'en ai jamais eu de
fatisfaifantes. Voici comme M. l'Abbé
Nollet termine la dernière de fes lettres
en date du 12 Janvier 1758. Je fuis
excédé de cette matière : ( l'Electricité )
je voudrois bien ne point paffer le refte
de ma vie à ces fortes de recherches :
j'en ai d'autres àfaire qui me plairoient
120 MERCURE DE FRANCE .
davantage , ne fût- ce que pour changer.
Je laifferai volontiers à d'autres le foin
de pouffer plus loin les progrès de l'Electricité.
J'ai l'honneur d'être , &c.
*
L'Anonyme dit , en parlant de moi ,
» cela va affez bien , quand il tranſcrit ,
» mais quand il marche feul ,
alors ,
»
propriétés & qualités font la même
chofe ... Les couleurs & les accens & c.
» n'éxiftent qu'en apparence ... On ne
» doit pas raifonner contre l'expé-
» rience.... Laifferons- nous à nos ar-
» rières-Neveux la commiffion de raiſon-
» ner... Nous ne concluons pas cepen-
» dant que l'étendue foit effentielle au
» corps , &c. La première propofition
eft très-vraie pour quiconque ne fe paie
pas de diftinctions frivoles : je confonds
ces deux termes pour la fignification , &
j'en fuis le maître dès que j'en ai averti .
La feconde eft rendue infidélement. Je
ne dis pas que les couleurs & c. n'éxiftent
qu'en apparence , mais qu'elles font
proprement en nous , &fuppofent feulement
dans les corps des qualités propres
à les exciter en nous . Tome I. p . 23.
Mon Critique veut- il dire qu'on peut
raifonner contre l'expérience ? Répondroit-
il affirmativement à la 4° ? Quant
à la 5° , faudroit-il , pour la rendre
vraie
OCTOBRE. 1763. - 121
vraie & intelligible , qu'elle eût été
tranfcrite mot-à-mot de l'excellente Phyfique
expérimentale de M. l'Abbe Nollet?
" On a penfé jufqu'aujourd'hui , dit
» l'Anonyme , que le feu & la lumière
» étoient très-élaftiques : M. de S. les
» croit très- compreffibles : fans doute
» il a voulu dire très-élaftiques . Je l'invite
encore à lire . Il verra que je mets
en vingt endroits l'électricité & la compreffibilité
au rang des qualités de ces
deux élémens & que jamais je n'ai
pris l'une pour l'autre.
,
» Perfonne aujourd'hui , dit il enco-
» re , ne s'aviferoit de confondre l'iner-
» tie avec la pefanteur. M. de S. nous
» affure que l'inertie eft la même chofe
» que la pefanteur. Eft-ce par des imputations
auffi dénuées de vérité que
Anonyme croit s'attirer la confiance
du Lecteur ? Qu'il ouvre les yeux , il
verra dans mon Traité que l'inertie eft
l'effet néceffaire de la pefanteur, & non
la même chofe que la pefanteur. Ignore-
t- il que la matière eft par fa nature
indifférente pour le mouvement ou le
repos , de même que pour toutes fortes
de directions ? Ceci n'eft point une affaire
d'opinion ; c'eft un principe incontef
II.Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE,
je
table . Si donc un corps a dans l'ordre
actuel une direction vers le centre de la
Terre , s'il oppofe de la réfiftance à ſon
déplacement , s'il montre de l'inertie ,
c'eft-à-dire une direction plutôt qu'une
autre , c'est l'effet d'une caufe étrangère:
je dis que cette caufe eft la pefanteur.
Si mon Critique penfe autrement,
je l'invite à produire fes preuves ,
&
lui promets de fournir les miennes..
L'Anonyme convient que l'attrac
tion n'eft pas la caufe de l'inertie . Mais
fera-t-il avoué par tous les Partifans de
l'attraction ? Il me fait enfuite raifonner
à fa façon , & je ne puis en être
flatté. L'exemple d'une aiguille aimantée
qu'il cite à ce propos , ne fert qu'à
montrer l'envie de couvrir par des allé
gations vagues le foible de la critique ,
car il n'a point de rapport à la queftion."
» Si M. de S. avoit eu moins de répu-
» gnance pour le calcul & les Calcula
» teurs il auroit vû & c . » Non , je ne l'au
rois pas vû , car j'ai lù attentivement
fans voir. Mais qui a dit à l'Anonyme
que j'ai de la répugnance pour le cal
cul & les Calculateurs ? Est- ce pour
mériter de la confiance qu'il me fuppofe
gratis une répugnance fi déraifon
nable ? Je ne blame que la trop fréOCTOBRE
. 1763. 123
quente application du calcul à des
chofes qui à la rigueur n'en font pas
fufceptibles. Et certainement je fuis rempli
d'eftime pour les Calculateurs. Mais
vraisemblablement
l'Anonyme n'eſt
pour rien dans les fentimens que j'ai
pour eux . L'Anonyme répéte ici , » le
prétendu fyftême de M. de la Periere, »
Une fuppofition qu'on fait pour expliquer
les Phénomènes de la Nature , n'eftelle
pas un vrai fyftême ? Pourquoi donc
l'appelle -t-il prétendu ? Quoique j'aie
combattu le fyftême de l'Electricité de
M. l'Abbé Nollet , je ne l'ai pas nommé
un prétendu fyftême.
Selon le clairvoyant Anonyme , je
dis que les élémens de la matière ont
une dureté radicalen & dans un autre
endroit , qu'ils ne font point durs
par leur nature , parce qu'ils font matière.
Il fe félicite , fans doute , de trouver
ici une contradiction : mais elle
n'éxifte que dans fon imagination . Qu'il
tâche d'entendre le fyftême que j'ai expofé
; il fçaura ce que j'entends par
dureté radicale & la différence que je
mets entre les premiers élémens de la
matière & les molécules originaires ou
primordiales qui en font compofées.
Alors en rendant mes expreffions avec
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
と
fidélité , il trouvera 1 ° . que les premiers
élémens ont une dureté abfolue . 2 °. Que
les atômes qui en font compofés , ne
font point durs par leur nature , mais
parce qu'il a plù au Créateur de leur
conferver une dureté que j'appelle radicale
& indeftructible dans l'ordre
phyfique , parce qu'il vouloit rendre
cet ordre invariable : & qu'en conféquence
il n'a mis dans la Nature aucun
agent capable de les décompofer.
Je dis que les portions des mêmes
fluides engagés dans les corps , y font
affoiblis ou moins dégradés ; le fçavant
Anonyme , fans doute excellent
Grammairien , obferve très-judicieufement
, qu'il a pris la liberté de mettre
au féminin les adjectifs , engagés , affoiblis
, dégradés : c'eft une temarque
de grande importance dans la critique
d'un cours de Phyfique ; mais je le prie
de laiffer le premier au mafculin , &
de croire que dans mon manuſcrit les
deux autres font au féminin .
» Combien de fuppofitions,dit- il, dans
» ce paffage ! ( C'eſt celui qui précéde
» immédiatement , par lequel j'expli-
» que la dureté des corps. ) Combien
de difcours pour y répandre de la
» clarté ! » Il fe trompe encore : il ne
OCTOBRE. 1763. 125
faut qu'avoir lû mon Ouvrage avec
un efprit philofophique & fans prévention
; mais il avoue qu'il ne l'entend
pas . Eft-ce ma faute ou la fienne ?
Ce Critique officieux ne comprend
pas que les corps puiffent être preffés
tout à la fois perpendiculairement à
leur furface & dans la direction de leur
centre , furtout après que j'ai attribué
aux parties de la matière une forme nonfphérique.
Où a - t- il vû que je refufe
la forme fphérique aux parties de la'
matière ? Mais quelque figure qu'avent
ces corps plongés dans le fein d'un fluide
immenfe , ces deux preffions font inconteftables
, & je ne pense pas qu'il
prouve le contraire .
» La cauſe de la fléxibilité, de la mol-
» leffe , &c , n'eft pas, dit - il , expliquée
» plus clairement ; je demande à l'Anonyme
ce que fignifie cet &c ? Sans doute
plufieurs autres propriétés qu'il ne
détaille pas , par ménagement pour
moi. Il n'entend pas mon.fyftême, com
ment en entendroit-il l'application ?
*
» L'expofition des loix de l'union de'
» l'âme & du corps , dit l'Anonyme
» ainfi que plufieurs autres queftions de
Métaphyfique , fur lefquelles M. de S.
» s'arrête trop , & qu'il eft dangereux
"
"
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
L
» d'entreprendre après M. de Buffon ,
» n'eft pas dans l'Ouvrage de M. de S..
» un tableau intéreffant pour les Lec-.
» teurs de bon goût , & c. Ces queftions.
peuvent être déplacées dans une Phyfique
fuperficielle & purement expérimen
tale ; mais le font-elles dans un Ouvrage
fait
pour
les
Profeffeurs
&
les
Collé- ges , dans une Phyfique qui eft en même-
temps expérimentale & fyftematique
? Il ne peut jamais être dangereux
d'emprunter les lumières & jufqu'aux
expreffions d'un vrai Sçavant , comme
M. de Buffon ; il n'eft dangereux que
d'aller fur les brifées d'un Ecrivain jaloux
, qui a plus d'un intérêt à ce qu'on
ne traite pas les mêmes matières que lui.
L'Anonyme auroit bien dû nous dire
ce qu'il entend par Lecteurs de bon
goût ; font- ce les perfonnes qui penſent
comme lui ?.
L'Anonyme prétend » qu'il eft fort
» indifférent que l'âme foit dans le
» cerveau ou ailleurs . Il eſt d'un fentiment
peu commun , mais ce fentiment
ne fera pas contagieux. Après avoir
dit que les Lecteurs ne verront pas
» avec plaifir ce que je dis fur le fiége
» de l'âme , il ajoûte plus bas avec beau-
» coup d'abftractions cela eft vrai , &
OCTOBRE. 1763. 127
fe démontre d'une manière beaucoup
plus courte que ne l'a fait M. de S.
» mais eu égard à tout , il n'en eft pas
» ainfi , & il eût été bon d'en prévenir
les Ecoliers. Ce Morceau fçavant méritoit
un Commentaire de la façon de
fon Auteur ; car il ne paroît rien moins
que clair. Quant à la manière plus courte
dont il affure qu'on peut démontrer
cette propofition , l'a-t-il effayée ? Auroit-
il compofé quelque Traité de Phyfique
qui lui auroit donné de la prévention
contre le mien ?
» Les odeurs & les faveurs , dit l'A-
» nonyme , ont encore donné lieu à
» M. de S. de joindre à fa differtation
» un difcours contre la cuifine moder-
» ne que bien des gens n'approuveront
pas. Que veut-il dire par là ? Défapprouve-
t- il ce difcours ? Qui font ceux
qui ne l'approuveront pas ? Sans doute
les cuifiniers & les voluptueux . J'ai entendu
quantité de perfonnes , qui fe
croyoient obligées à fuivre l'ufage général
, convenir du danger de la cuifine
moderne.
Je dis que la viteffe du fon dépend
» de la viteffe des parties fon nantes ,
» cela femble , dit mon judicieux Cri-
» tique , fuppofer un déplacement fen-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
•
» fible dans les parties fonnantes. A qui
» cela femble-t-il ainfi , puifque partout
j'enfeigne le contraire ?
y
» Une pendule de trois pieds huit li-
» gnes & demie &c. Mon fçavant Critique
me reléve ici & m'affure que dans
le cas préfent on ne dit pas une pendule,
mais un pendule . Qu'il life les pages 25,
40 , 41 du Tome II. il trouvera le
pendule mafculin au moins 40 fois , &
pas une feule au féminin où a-t-il trouvé
l'exemple qu'il cite ? Pourquoi me
le reproche-t- il plutôt qu'à mon Imprimeur
? Un Anonyme qui a autant de
prudence ou de bonne-foi , eft bien propre
à infpirer la confiance à fon Lecteur.
Peut-on dans une critique férieufe
relever de pareilles frivolités ?
» Chacun d'eux feroit la dixiéme par-
» tie d'une heure. On voit bien , dit l'Anonyme
, que M. de S. a voulu dire la
dixième partie d'une tierce ; fa remarque
eft donc d'autant plus déplacée ,
qu'elle eft peu intéreffante , & que la
faute n'eft pas dans mon Manufcrit . Il
fçait fûrement que mon Ouvrage a été
imprimé pendant mon abſence : qu'il
fçache encore que l'Imprimeur m'a fupplié
de borner aux fautes qui intéreſfoient
le fens , l'Errata que j'ai voulu
qu'il joignît à ma Phyfique , & que par
OCTOBRE. 1763. 129,
ménagement pour lui , j'y ai confenti .
» M. de S. entreprend , dit l'Anony-
» me , d'affigner la caufe de la pefan-
» teur ; il regarde d'abord avec les Auteurs
qu'il tranfcrit , cette force comme
» appliquée à chacune des parties de la
» matière ; mais comme cette manière
» de confidérer la pefanteur , ne cadre"
pas directement avec le fyftême qu'il
» a embraffé , quelques pages après
» M. de S. ne la regarde que comme
» appliquée à certaines parties : on fent
» à quelles conféquences cette marche
» conduit , fans compter l'inconfé-
» quence à laquelle M. de S. fe laiffe
» aller. J'aimerois beaucoup mieux me
laiffer aller à des inconféquences qu'à
des infidélités auffi fréquentes & auffi
marquées. La manière d'expliquer la
pefanteur dont il s'agit cadre très-exactement
avec le fyftême que j'ai embraffé
; elle y eft liée on ne peut pas
plus complettement . Je déclare que jamais
je n'ai regardé la force dont il eft
queftion , comme appliquée feulement
à quelques parties.
" Terminons , dit l'Anonyme , par
» une remarque qui nous difpenfe évimment
d'aller plus loin , & difons
» que M. de S. confond à chaque inf
ود
T
F v
130 MERCURE
DE FRANCE
.
>> tant le finus d'un angle avec l'angle
» même. Je fuis fùr qu'il croit terminer
par un coup de foudre . Je lui dirai bien
qu'à vue de pays , je connois autant
que lui la différence d'un angle à fon
finus , & qu'il a le talent de voir ce
qu'il cherche : mais me diroit - il bien
de quelle Logique il fait ufage dans ce
raifonnement ? M. de S. a écrit un Traité
de Phyfique en fix volumes , que
j'ai très-grande envie de critiquer & de
décrier , pour des raifons qui me font
connues ; je n'ai lû qu'un volume &
demi au plus , & très -fuperficiellement
:
en bonne régle , il faudroit avoir tout
lû , & avoir bien entendu le fyftême
qui fait la bâfe de fon Ouvrage ; mais
il confond le finus de l'angle avec l'angle
même: donc je fuis évidemment difpenfe
d'aller plus loin.
" Je ne puis croire , dit l'Anonyme,
» que M. de S. qui a profeffé long-
» tems à ce qu'il dit , la Philofophie ,
» ait fait avec réfléxion les fautes que
» fes expreffions mettent en droit de lui
» repréſenter ; & je defire qu'on penfe
» avec moi , que fes inadvertances
, fon
vien-
" peu de méthode & de clarté
» nent du peu de loifir qu'il a eu , &
des affaires étrangères à la Phyfique
2
OCTOBRE. 1763. 131
» dont il eft occupé mais il n'en eft
» pas moins vrai que fon livre a be-
» boin de beaucoup de corrections ,
» avant que d'être applicable à l'ufage
>> auquel il le deftine. Mon critique ne
s'expofe-t-il pas a faire foupçonner qu'il
a fait imprimer lui -même ; que le débit
de fon Ouvrage lui tient au coeur ;
& qu'il entre de la jaloufie de métier
dans fa conduite envers moi ? S'il eft
Auteur défintéreffé , comme moi , il
doit louer mes efforts : s'il eft Auteur
mercenaire , nous ne fommes pas faits
pour concourir. Je pourrois faire ici des
obfervations embarraffantes dont l'application
ne feroit pas difficile ; mais
je m'arrête en faveur de la bonté d'âme
avec laquelle l'Anonyme defire qu'on
penſe avec lui , que mes inadvertances
viennent du peu de loifir que j'ai eu & c.
Comme je me fuis toujours piqué
de reconnoiffance , je lui dédie les
obfervations fuivantes , qu'on devroit
toujours avoir devant les yeux , quand
on veut s'ériger en redreffeur des torts ,
& cenfurer les Quvrages qui paroiffent.
1°.L'équité & la prudence veulent qu'on
connoiffe l'ouvrage dont on veut faire
la critique. Sans cela , à combien de
bévues ne s'expofe -t-on pas ?
F vj
1
132 MERCURE DE FRANCE.
2 °. Il faut s'attacher fcrupuleufement
à citer jufte , & rendre les expreffions
littéralement. Un petit tour de main
fuffit pour défigurer une penfée , &
l'Auteur attaqué a droit de s'inscrire en
faux.
3°. Il faut exercer fa cenfure fur les
matières importantes , & ne pas s'appefantir
fur des minuties . Sans cela on
n'évite pas le foupçon d'aigreur & de
partialité.
4°. Il eft de toute honnêteté , quand
on veut cenfurer un Ouvrage , de lui
rendre juftice fur ce qu'il peut avoir
de bon & de fauver des torts à l'Auteur
, plutôt que lui en fuppofer. J'ai
quelquefois qualifié d'excellens , des
ouvrages qui auroient pû mériter ma
critique un Auteur défintéreſſé eſt
toujours louable , au moins pour fon
intention ; & ne rien trouver de bon
dans un grand Ouvrage , c'eft afficher
qu'on veut y trouver tout mauvais.
5 ° . Il faut éviter foigneufement de
fe faire foupçonner d'intérêt perfonnel
. Rien n'eft n'eft plus propre à dégrader
& avilir un homme de Lettres
Quelle obligation le Public auroit à un
Phyficien qui fe feroit payer chérement
fes fervices , & qui pour conferver fon
OCTOBRE . 1763. 133
bénéfice , s'éléveroit contre ceux qui
voudroient fervir le Public gratuitement?
6º. Il ne convient point à un honnête
homme d'attaquer fous le mafque :
fi on n'a que des vues louables. Si on
attaque avec politeffe & fans aigreur
pourquoi , fe cacher ? Eft-il honorable
de chercher à mordre au talon ? Mon
Anonyme par fa manière de m'attaquer ,
m'avoit mis en droit de mépriſer fa critique
: ne peut-il pas , à la faveur de
l'incognito , fe permettre toutes fortes
d'infidélités ? Je lui devois peut - être
beaucoup moins de ménagement. Mais
j'en aurois eu d'avantage pour lui , quel
qu'il foit , s'il s'étoit nommé.
*
7°. Un Critique doit y regarder à
deux fois quand il fe fent la deman
geaifon d'attaquer un Ouvrage dont tous
les Auteurs périodiques ont parlé avec
éloge. L'Anonyme devoit penfer , s'il a
un peu de modeftie , que le Public
feroit beaucoup moins de cas de fes
obfervations , que du jugement qui a
été porté fur ma Phyfique par vous ,
Monfieur , dans votre Mercure , ainfi
que par les Auteurs de l'Année Littéraire
, de l'Avantcoureur & du Journal
Encyclopédique.
J'attends de votre équité , Monfieur,
134 MERCURE DE FRANCE .
que vous inférerez cette réponſe dans
votre Mercure prochain . Une maladie
férieufe dont je fuis à peine débaraffé
ne m'a pas permis de vous la faire
paffer plutôt. Quand on me propofera
dans les régles convenables de bonnes
difficultés , je tâcherai d'y répondre. Si
on me prouve que je me fuis trompé ,
j'abandonnerai mes idées avec d'autant
plus de facilité & de reconnoiffance
même , que mon intention eft de ne
rien préfenter à la jeuneffe qui puiffe
l'induire en erreur.
J'ai l'honneur d'être , & c.
SAINTIGNON , Proc. Gen, des Chan . Reg.
de la Cong. de N. S.
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