Oeuvre commentée (1)
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p. 107-126
Le Jugement de Pâris, poëme en quatre chants ; par M. Imbert. in 8o avec figures, prix 4 l. 16 s. A Amsterdam ; & se trouve à Paris, chez Pissot, libraire, quai de Conti.
Début :
Malgré la décadence de la poësie, malgré les progrès du mauvais goût encouragé [...]
Mots clefs :
Pâris, Vénus, Barthélemy Imbert, Junon, Amour, Auteur, Talent, Esprit, Amant, Coeur, Antiquité, Déesses, Mots, Beauté
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texteReconnaissance textuelle : Le Jugement de Pâris, poëme en quatre chants ; par M. Imbert. in 8o avec figures, prix 4 l. 16 s. A Amsterdam ; & se trouve à Paris, chez Pissot, libraire, quai de Conti.
LeJugementdeParis, počine en quatre
chants; par M. Imbert. in 8º avecfigu
res , prix 4 1. 16 f. A Amſterdam;
&fe trouve à Paris, chez Piffot , li
braire , quai de Conti.
Malgré ladécadencedelapoësie, mal
gré les progrès dumauvaisgoût encoura
gé par la ligue des auteurs médiocres
qu'un même intérêt aréunis, il s'élève
detems entems de vrais talens qui per
cent la foule& attirent les regards des
connaiſſeurs. Ce qu'on peut remarquer
c'eſt que les talens véritables ſont tous
nourrisdu lait de l'antiquité. Tel était
l'auteur du poëmede Narciſſe qui mal
heureuſement ajointune ſi mauvaiſe fa
bleàun ſtyle excellent, &a brodé ſi ri
chement un canevas ſipauvre &fi mal
choiſi. Tel eſt lejeuneauteurquis'eſt an
Evj
103 MERCURE DE FRANCE.
noncé ſi avantageuſement par quelques
eſſais de traductions des métamorphoſes.
Tel eſt aujourd'hui M. Imbert qui a ſu
trouver de nouvelles richeſſesdans l'une
des mines de l'antiquité qui ſemblaient
être les plus épuisées& rajeunir un ſujet
qui paraiſlaitufé. Tous ces écrivains font
formés par l'étudedesanciens , noncette
étudeſervile quifaitdes pédans ſansgoût
&fansgénie , mais celle qui ajoute aux
dons naturels & rectifie l'eſprit ſans l'ap
peſantir.
On ne fera pas à M. Imbert le même
reproche qu'à M. Malfilâtre. Sa fable eſt
plus heureuſe, l'ordonnance de ſon poë
me eſt plus ſage. Ses chants ſont bien
remplis, les ornemens bien imaginés&
biendiftribués. A l'égard du ſtyle , le lec
teur éclairé en pourrajuger lui même par
les morceauxquenousciterons.
Ondoits'attendrequelapoëſiedefcrip
tivetient beaucoup deplace dans cetou
vrageoù l'actionn'enpeuttenirbeaucoup.
Le poëte peint tout cequ'il rencontre;
mais ſes couleurs font auſſi variées que
brillantes. LeportraitdePâris trouve na
turellement ſa place au commencement
dupremierchant.
Parmi ſes fils ſur leTroyenrivage
JUILLET. 1772. 109
LebonPriam, pèrede ſesſujets,
Voyait Paris, charmant, jeune & volage ,
Couler ſes joursdansle ſeindela paix ,
Les dépenſer en amoureux projets ,
Et ſelivrer aux erreursdubelâge.
Parles talens il ornait ſabeauté ,
DeTerpſicoreil avaitla ſoupleſſe,
D'unpiedliantgliſſait avec molleſſe,
Ouvoltigeait aveclégereté.
Souvent l'écho ſe plaiſait à redire
Deſeschanſons le tour harmonieux,
Etſousſesdoigts il animait ſa lyre
Qui ſoupirait des ſonsvoluptueux.
Suit une deſcription de l'été, étince
lante de poësie.
Loindes gémeaux lecanceremporté
Touchait alors aubout de ſa carrière.
L'ardent lion ſedreſſe avec fierté ,
Enrugiſſantil franchit la barrière ,
Oufrémiſlait ſonorgeuilirrité,
Et ſecouant ſon épaiſſe crinière,
Vient ranimer les fureurs de l'Eté.
L'Etéjaloux decerivald'Hercule,
Detous les feux armelacanicule,
Guideſa marche , & la flammeàlamain
Tel qu'un géantil franchitles montagnes:
Ses pieds brûlans ont flétri les campagnes,
EtdeÇibèleilembraſe le ſein.
110 MERCURE DE FRANCE.
Pâris ſemble mépriſer l'amour& ſe li
vrertout entieràla chaſſe.
VersleScamandreorgueilleux il s'avance.
Surſeshabits la ſuperbe opulence
N'étalait point un faſte éblouiſſant.
Mais plus modeſte& non moinsféduiſant ;
L'art avoit pris une airde négligence.
Sachevelure en longs anneaux flottans
Surſon carquois tombe avecnonchalance ,
Et s'abandonne aucapricedes vents.
Tel &moins beau, versla forêtprochaine,
JeuneAdonis tudérigeais tespas ,
Quand de Paphos l'aimable ſouveraine
Quitta les cieux pour voler dans tes bras.
Ceprince, hierles délicesde Troye
Eſtdevenu la terreur des forêts.
De l'œil àpeine ila guidé ſes traits,
Queletrépas vole& fondſurſaproie.
Aſes regards rienn'échappe aujourd'hui.
Ileſt par-tout , tantôt le trait rapide
Fuit dans lesairs , cherche l'oiſeau timide ,
L'atteint, leperce & retombe avec lui.
Tantôt lecerfde bruyère enbruyère,
Mêlant toujours ſeslarmes à ſon ſang ,-Secoue cu vain la fléche meurtrière
Qu'aveclamortil portedans leflanc.
Cependant Mercure, lecaducée dans
JUILLET. 1772. 11
la main, defcend vers Paris &lui ap
prend que laDiſcordepourſe venger de
n'avoir pas étéinvitéeaux nôces deThé
tis , ajettéſur la table dufeſtinune pom
me où étaientécrit ces mots, àlaplus
belle; que la jalouſie &les rivalités trou.
blentl'Olympe; qu'enfin ons'eſt arrêté à
choiſir entre trois déeſſes , & que pour
avoirunjugementplus impartial , on eſt
convenude s'enrapporteràunhomme ;
quele choix eſt tombé furlui & qu'on
n'appellera pas de ſon arrêt. Bientôt le
Zéphir qui rafraîchit la campagne an
noncel'arrivéedestroisdéeffles.
Maistout-à-coupl'amant delanature,
Zéphir s'éveille , &desairs qu'il épure
Chaſlantbientôt l'été morne &brûlant ,
Avec ſon aîleil ſéme la verdure
Sur la forêt qu'iltapiſſe en volant.
Desarbres verds déjà l'ombre incertaine
FondfurParis&s'étend verslaplaine.
L'ambre plus purexhale ſes odeurs;
Ungazon frais couvre laterre ardente,
Etfait jaillir unemoifion defleurs
Pournuancer fa robeverdoyante.
Desfruitsvermeils chargent legrenadier;
Sur les buiſlons laroſe ſebalance,
Etl'oranger fierdefonopulence,
i
:
{
112 MERCURE DE FRAN CE.
Mêle ſonoràl'ordu citronnier.
La violette ici brille dans l'herbe ,
Ales côtés ſur un arbre voifin
Lavignemonte& court vaine& ſuperbe
Prèsducédra ſuſpendre leraiſin.
Onreconnaîtdansces détails la main
duvrai poëtequi anime &embellittout.
la toilettedes trois rivales eſt encore au
deſſus. C'eſt un morceaud'unebeauté ſu
périeure , malgré quelques légères ta
ches.
L'arteſt un dieu qu'au Cielmême on implore.
Onlechéritquand on eſt ſans appas.
Quandon eſtbelle, on lechérit encore.
Junonparaît, faſtueuſe beauté
Qui s'embellitd'unegracenouvelle.
Lediamant dans l'or pur incruſté
Mêleſes feuxàlapourpre immortelle.
Sa noble écharpe à réplis onduleux
Ceint la déelle &retombe avecgrace.
Divintiſlu dontla ſplendeurefface
Le coloris de cet arc lumineux ,
Quipeintla nue& les airsqu'ilembraſſe.
Reine ſuperbe , elleale frontparé
D'un diadême oùl'éclatd'un or pâle
Ranimeun fond tendrement azuré ,
Etdans ſamainbrille unſceptred'opâle.
ว
JUILLET. 1772. 113
Pallas ornée avec ſimplicité ,
N'eſt pas moins belle avec moinsd'opulenee.
Dans ſes regards une douce fierté ,
Dans ſaparure une ſage élégance.
Balancent bien, Junon, ta majeſté.
Unvoileblanc , monument de ſagloire,
Sert ſesattraits enmarquantſa pudeur ;
Voile charmant où d'undoigtcréateur
Deſontriompheclletraça l'hiſtoire.
L'œil étonné voit fa lance d'airain
Frapper la terre, avecunlongmurmure,
Etl'olivier quijaillit de ſon ſein
Agire encor ſa bruyante verdure.
Afonoreille on ſuſpenditennœuds
Desboucles d'or errantes &captives;
Etdes brillans d'un verd faible&douteux
Ceignent ſon front, façonnés en olives.
Sous ſes habits avec art négligés,
Vénus paraît dédaigner l'artifice;
Les fleurs,le mytteornent l'humble édifice
Deſescheveux enboucles partagés.
L'unedes ſœursqui veillentauprèsd'elle ,
(C'eſt Aglaé) d'abord après lebain ,
Sous le tiflu d'unegaze infidelle
Avaitcaché les tréſors de ſon ſein.
Maisdes odeurs l'eſſencela plus pure
Avait déjà parfumé ſes atours ,
Quandon plaça ladivine ceinture ,
Qui ſertd'azyle & detrône aux amours.
114 MERCURE DE FRANCE.
Parmi lesplis de cemagique ouvrage
Erretoujours uneſſain deplaiſirs ,
Lesdoux attraits &les ardens deſirs ,
Les ris , les jeux , le charmant badinage,
Les vœux ſecrets, lesdétours innocens ,
Lefeintconrroux & les agaceries ,
Piéges adroits qui ſurprennentlesſens ,
Etlivrent l'ame aux douces revêries.
Nous croyons que leslecteurs feront
auffi fatisfaits que nous de l'imagination
quirègne dans ce tableau , quoiqu'on ait
puyremarquerquelquesfautes.C'eſt une
idéeheureuſe&d'un goûtantique d'avoir
peint ſurlevoilede Minerve la naiſſance
del'olivier; mais il ne falloit pas parler
d'unlong murmure que la toile ne peut
jamaistendre.
Pâtis, frappé d'abord de labeautédes
ttois déeſſes , déclare enfin qu'il ne peut
juger des appas que laparure cache àſes
yeux. Ses propoſitions bleſſent l'orgueil
de Junon, lamodeſtie de Pallas, &flat
tent l'amour propre de Vénus. Pâris les
quittepourleurlaiſſerletemsde ſedéter
miner; c'eſt la findupremier chant.
La vanité l'emporte,&lesdéeſſes pa
raiſſent devant leurjugedans toutl'éclat
deleur beauté. Il tombe dans un autre
JUILLET. 1772. 115
embarras. L'admiration & livreſſe fuf
pendent ſonjugement;ildemandegrace,
il veut qu'on luidonneletemsde revenir
àlui pour prononcer. Cependant il offre
à ſouper aux trois divinités , dans un
temple conſacréà l'Amour&qui vit éle
ver ſon enfance loinde lacourdeTroye.
Il promet de décider le lendemain. On
ſe ſépare. Il paſſe la nuitdans l'agitation ,
l'incertitude &les défirs;enfin ilprétend
faire la conquête d'une des trois déeſſes
qu'il doit juger. Il neſe croit pas moins
aimable qu'Endymion , &nelescroitpas
plus ſages que Diane. Ilſeleve pleinde
ceprojet. Næris, l'une des jeunes eſcla
ves qui le ſervent, luiconteàfon reveil
unehiſtoire galante oùDiane couronne
l'amourd'un berger. Cetteanecdorefem
ble faite pourl'encourager,& c'eft, com
meonle voit, un épiſodetrès- agréable
&très-bienplacé. LeTroyenſe pare &
ſediſpoſeàparaîtredevantle déeſſes.
Autroiſième chantPârisſe rendfur un
belvedère qui doit être le théâtre de la
ſcène déciſive. Junon vient l'y trouver ,
&pourluidonnerune idéedeſa puiſſan.
ce&desricheſſesdontelle peutle com
bler, elle transforme le belvédère enun
palaismagique.
116 MERCURE DE FRANCE.
Lediamant&ladouceargentine,
L'ardent rubis , le ſaphir orgueilleux ,
Tout ces brillans , foſſiles précieux ,
D'autres encorde céleſte origine ,
Et réſervés pour le palaisdesdieux ,
Artiſtement façonnés en étoiles ,
Souscettevoûte où ſepeignent les cieux,
Feraient pâlir ces aſtres radieux ,
Qui de la nuitpercentlesſombres voiles.
Delamesd'or leſol eſt parqueté ;
Le pur argents'arrondit en colonnes ,
Etdesbandeaux,desſceptres ,des couronnes,
Brillent ſans ordre épars à loncôté.
Junon lui promet toutes ces récom
penſes , ſi elle obtient le prix; mais s'il
lui eſt refuſé, elle trace le tableau prophé
tique des malheurs qui fondront fur
Troye, fur Priam &fur ſarace. Tout eft
circonstancié depuis l'enlevement d'Hé
léne juſqu'à la mort de Priam. Il ſemble
que Junontienne lelivre des deſtins , &
l'on pourrait lui dire que puiſqu'elle lit
fi biendans ce livre, elle devrait bieny
voir qu'elle n'aura pas la pomme; mais
il nefautpas raiſonner ſi rigoureuſement
avec l'ancienne mythologie , & le poëre
nepouvaitpas ſe refuſer cetableau qui
JUILLE T. 1772. 117
contraſte avec les peintures tiantes dont
le reſte dupoëme eſt rempli.
Pâris refuſe tous lesdonsde Junon , &
ne veutd'autre prixqu'elle même. Junon
indignéede ſon audace, lui déclare que
le ſeul moyen d'en obtenir le pardon ,
eſt de lui décerner la pomme. Elle le
quitte. Minerve vient&faitparaître aux
yeuxdePârisletempledes arts.Ce grand
ſpectacle qu'elle étale , ſon diſcours& fes
promeſſes, bienloinde toucherPâris qui
était ſur le point de lui faire la même
déclaration qu'à Junon , produiſent ſur
lui un effet aſſez ſingulier.
Acedilcours degrands mots hériſſe,
Il croit ouir unelangue étrangère,
Etlent déjàſon cœur vuide&glacé.
Etrangeeffet ! cet amour téméraire
Qu'on vit braver menace, orgueil, prière,
Par la morale eſt ſoudain terraflé.
Il laiſſe en paix cette froideſageſſe;
Etledégoût ſuccéde à ſon ardeur.
Plus dedefir , plus d'aveu; ladéeſſe ,
Graceàl'ennui,garantit ſapudeur.
La même ſincérité quinous a dicté les
juſtes éloges que méritait M. Imbert ,
nous oblige d'obſerver combien il s'eſt
118 MERCURE DE FRANCE.
mépris en mêlant ſi mal-à-propos aux
peintures attachantes de l'antiquité le
perfiflage moderne, ſi rarement plaiſant
&preſque toujours dégoûtant & froid.
C'eſt certainement une faute grave d'a
vilir unde ſesprincipaux perſonnages&
derendre ridicule ladéeſſe des arts &de
la ſageſſe. Pallas nedoit point tenir un
difcours de grands mots hériffé, &cela eſt
ſi vrai que le diſcours qu'elle tientdans
lepoëme n'eſt rien moins queridicule&
ne doit point inſpirerle dégoûtnil'ennui,
Ladéeſſe des arts nedoit pointparler une
langue étrangère àParis que l'antiquité
nous repréſente comme unhommedif
tingué pardes talens agréables, & com
poſant des chanſons pour les Dames
Troyennesſur ſalyre voluptueuſe.
Grataquefæminis
Imbelli cithará carmina divides.
HOR.
Pallas devait lui inſpirerdu reſpect,
&non pasdudégoût. L'auteur a voulu
foutenir ici le caractère qu'il donne àPa
ris, dont il ditdans lepremierchant :
Infecte aílé , papillonde toilette ,
Il poſlédoit la chroniquedujour
JUILLET. 1772. 119
Savaitàfondlamode&l'étiquette.
vif, enjoué , fertile en jolis riens ,
Jamaisfavant , craignantdeleparaître.
Brefil étaità la cour des Troyens,
Cequ'on appelle enFranceunpetit maître.
Mais c'eſt encore une faute dans M.
Imbert d'avoir donné ce caractère au hé
rosde ſonpoëme. Pourquoi lui attribuer
destravers , lorſqu'il faut lerendre inté
reſſant ? fi M. Imberteûtſongé combien
unpetitmaîtrequipeutamuſer unmoment
dans une comédie , eſtun minceperſon
nage dansun poëme, il eut rendu Pâris
amoureuxdeVénusdès lepremier chant,
au lieu d'atendre juſqu'au quatrième , &
delui faireconcevoir lesprojets d'un fat.
Cette idée de donner la pomme à celle
dont il ferait la conquête , &de riſquer
la même entrepriſe ſur les trois rivalesa
pû paraîtreplaiſante àl'auteur; mais dans
unpoëme dontletoneſtengénéral noble
&ſérieux , cetteſaillie comique faitune
diſparate choquante& ôte toutintérêt au
caractère de Paris. Si l'auteur ſe rend à
l'avis de tous les amateurs éclairés qui
s'intéreſſent à ſes talens & àſes ſuccès ,
il corrigera cettepartiede fon ouvrage&
ferade Pâris un homme très-voluptueux
120 MERCURE DE FRANCE.
&très- paſſionné, peu touchédes gran
deurs queJunon lui propoſe,reſpectant
beaucoup la ſageſſe& lesarts , maistrou
vantqu'ils ne ſuffiſentpas pour le bon
heur , &n'enviſageant ce bonheur que
dans la poſſeſſion de Vénus qu'il préfére
à la puiſſance , à la ſageſſe &aux arts.
Revenons.
Vénus tranſportelesdélices dePaphos
ſousles yeuxde Pâris. Il céde àl'impref.
ſionde cettedouce magie. Il ſent lebe
ſoin du plaiſir. Il aime Vénus; il fait l'a
veudeſon amour,&promet la pomme
àla déeſle pour prixde ſesfaveurs. Vé
nusl'écoute ſanscolère; maisellene veut
pasqu'il doive ſa victoire à l'intérêt ou à
la vanité. Plus délicate que Pâris , elle
veut d'abord qu'il prononce en juge, &
qu'il attende comme amantce que l'a
mourvoudra bien lui accorder.
Le quatrième chant nous repréſente
Pâris plus épris deVénusdepuisles eſpé
rances qu'il lui adonnées. Vénus elle
mêmepartage ſa paſſion. L'amourableſſé
ſa mère, elleporteletraitdansſon cœur.
Cechant nous offredes peintures char
mantes.
Enviſitant les corbeillesde Flore,
Vénus rêvait comme on rêve enaimant.
De
JUILLET. 1772. 121
Defleur enfleurun inſtinctqu'elle ignore
Guideſes pas vers ceux deſonamant.
Deux cœurs épris ſe fuiraientvainement ;
Sans le ſavoir, ilsſe cherchentencore.
Va, cours , Pâris ; Vénus cueilledes fleurs;
Préviens les vœux; compoſeuneguirlande ,
Et ſans nourrir d'impuiſſantes douleurs ,
Porteà ſes pieds tes vœux &ton offrande.
Il part, il vole. Aveugledans ſon choix ,
Il ſaiſit tout; ſi ſamain trop hâtée
Cueille une roſe, elle en effeuille trois,
Impatient, il ſe trouble, & trois fois
Avecla fleur la tige eſt emportée.
Seule irritant l'œil jaloux de Pâris ,
Tu n'ıras point embellirce qu'il aime ,
Tendre anémone où reſpire Adonis ,
Où cet amant ſe ſurvit à lui-même.
Pâris aux pieds de Vénuslai préſente
le bouquet qu'il vientde cueillir. Vénus
veut le fuir & reſte près de lui. Iljure
qu'il ſera refpectueux. Il s'affied à ſes
pieds.
L'un des oiſeaux que Vénus a nourris ,
Vient à leurs yeux étaler ſon plumage;
Priſmevivantdes couleurs de l'Iris ,
Vole au tourd'eux , bât de l'aîle & plusſage;
Vaſe poſerdans le ſein de Cypris.
Touteftbaisé, l'oiſeau tendre & folâtre
1. Vol.ン
F
122 MERCURE DE FRANCE.
Erre par-tour, roucoulant, becquetant,
Feint d'échapper, va ,revient àl'inſtant ,
Etdela queueépanoüit l'albâtre.
Souvent de l'aîle il ſemble, amant jaloux ,
Couverle ſein de labelle déeſle.
Souvent l'oileau bailé ſur lesgenoux
De l'amant mêmealarme la tendretle.
Bannis l'effroi dont ton cœur eſt frappé ,
Heureux amant, ton triomphe s'apprête.
Sous ce plumage amour enveloppé ,
Ates tranſports vient livrer taconquête.
Ledieu malin uſant d'un doux loiſir
Etplus hardi par fa métamorphoſe,
En ſejouantla diſpoſe au plaiſir ,
Etde ſonbec, dansſes lévresde roſe,
Fait circuler tousles feux du defir.
Soudain Vénus s'attendrit & foupire.
Son œildéjà de plaiſir enivré
Cherche le prince & l'enflamme & l'attire,
Pâris ſe trouble, & fon cœur pénétré
Demeure enproie auxflammes du délire.
Desdeux amans lerangeſt confondu.
Plus debarrière entre le Ciel & l'homme.
Unfrais nuage autourd'eux étendu
D'unor fluide adéjà fait un dôme ;
Et cet arrêtdans l'aireſt entendu;
Pâris triomphe& Vénusa la pomme.
L'Echo frappé répondàcette voix ;
Tous lesamoursinvitéspar leurfrère,
:
1772.
JUILLET.
Volentſur l'heure &vuident ſon carquois;
Cent traits de feudécochés àla fois
Enſecroifant traverſent l'hémisphère.
Telquandl'hymen parnos vœuxréclamé
Brûlenos Roisde ſesflammes fécondes ,
Desmains de l'art le ſalpêtre allumé,
Sediviſant en fléches vagabondes ,
Vole&descieux fend l'azur enflammé.
Vénusjouit; toutreſſent ſonivreſſe.
Sous lesglaçons la tremblantevieilleſſe
Retrouve encor la chaleurdu printems.
Unfeu précoce enhardit la jeuneſſe
Et les époux reſſemblent aux amans.
123
On voit que M. Imbert a dans ſon
ſtyle beaucoup d'élégance , un heureux
choix de mots, de laverve , de l'imagi
nation , & qu'il nelui manque que ce
degré dematurité,&cette fûreté de goût
que le temsſeul peutdonner& qu'il ac
querra d'autant plus aisémentqu'il étu
diera le natureldesanciens&qu'il évite
ra avec plusde ſoin l'affectation& le faux
bel eſprit , aujourd'huitrop à la mode.
Cepoëme eſt ſuivide poëſiesdiverſes
dontpluſieurs font très agréables. Tels
ſont par exemple des contes de huit ou
dixvers , narrés avec rapidité&avec pré
ciion.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Au pauvre Jean, prochaine baſtonnade
Etait promiſe; iln'allait qu'à tâtons ,
Il ne rêvait , ne voyait que bâtons ;
Tousles recoins cachaient quelque embuſcade.
Bâtons unjours'eſcrimant ſur ſa peau
Firent beaubruit; maisJeanloindeſeplaindre;
Ah!bon, dit il , rajuſtant ſon manteau;
Dieu ſoit béni; jen'aiplus rien àcraindre.
En voici un autre dontla tournure eſt
imitéed'une épigramme de Rouſſeau.
Unlavantaſſe, eſprit froid&péſant,
Voulait un jour déprimer un poëte ;
Lors il plaiſante en fort mauvais plaiſant,
Etrit toutſeuldesbons motsqu'illui jette.
Eſprit ſavant, diſait cet érudit,
C'eſtgrand malheur que tu foisun ignare.
Hommeſavant, repritl'autre, homme rare,
C'eſtgrand malheurque tu manquesd'eſprit.
On trouve auſſi quelques fables. Les
deux meilleures font le Pécher&le Pay
Jan&fonfils.
Il feroit à fouhaiter que l'auteur retran
châtde fon receuil dans une nouvelle
éditionpluſieurs morceaux qui ne font
pasdignes de fon talent,une épître aux
Muſes ,un dialogue entre Molière & Poin
finet,le bouquet de l'Amitié,ThérefeDanet
JUILLET. 1772. 125
àEuphémie, &c. M.Imbert a cruceſujet
intereſſant & il ne l'eſt que trop. Mais il
auraitdû faire réflexion quedansla bou.
chede cesinfortunésdont le malheur eſt
fi réel & fi proche denous, un langage
poëtique qu'ils n'ont jamais pû tenir, fi
étranger àleurétat & à leur fituation , eſt
abfolument fans illuſion & fans intérêt.
D'ailleurs il fautbien ſe garder de faire
dire des chofes communes aux grandes
douleurs&ThéreſeDanetn'enditguères
d'autres. La meilleurede ces pièces fugi
tives eſtune epître de l'auteurà un poëme
Sansgravure.
Allez, mes vers, troupe légère ,
Doux enfans dela volupté.
Allez de ma témérité
Trouverla peine ou le ſalaire,
La mortou l'immortalité.
Vous murmurez; dieux quel augure!
Mais jedevine; aſſurément
Leburin cauſe ce murmure.
Vous voudriez modeſtement
Emprunter fa riche impoſture,
Et ſuppléer adroitement
Ala beauté par la parure.
OCiel! quel air d'austérité !
Medirez-vous ; quoi ! ta fierté
Brave tout juſqu'à l'étiquette!
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
Mais c'eſt folie envérité.
Voit- on une muſe ainſi faite
Soutenir avec dignité
Et le coup-d'œil de labeauté
Etlegrandjourdela toilette ?
Ah!quelle affreuſe nudité!
S'écriera la jeune coquette.
Quoicelaparle volupté !
Vite, emportez-moi ceſquelette,
J'en ai tout le cœur attriſté.
Souventpour fuirun tel outrage,
Omesvers !onſepare envain.
LePublic pour nouseſt d'airain,
EtLongueil & fonartdivin
Hâtent ſouvent notre naufrage.
Je l'ai vu ce Public malin
Perfifler d'un air inhumain
Legraveur , l'auteur& l'ouvrage.
Eh!moinsd'apprêt, c'eſt leplusſage:
N'allonspasmériter enfin
Son fuffrage par leburin,
Maisle burin par ſon fuffrage.
Quandvous aurez ſu réuffir ;
Sous uneparure étrangère ,
Vouspourrez vous enorgueillir.
Rienne meſſiedà quifaitplaire.
Quandon déplaît, on abeaufaire ,
Etſe parer , c'eſt s'enlaidir.
chants; par M. Imbert. in 8º avecfigu
res , prix 4 1. 16 f. A Amſterdam;
&fe trouve à Paris, chez Piffot , li
braire , quai de Conti.
Malgré ladécadencedelapoësie, mal
gré les progrès dumauvaisgoût encoura
gé par la ligue des auteurs médiocres
qu'un même intérêt aréunis, il s'élève
detems entems de vrais talens qui per
cent la foule& attirent les regards des
connaiſſeurs. Ce qu'on peut remarquer
c'eſt que les talens véritables ſont tous
nourrisdu lait de l'antiquité. Tel était
l'auteur du poëmede Narciſſe qui mal
heureuſement ajointune ſi mauvaiſe fa
bleàun ſtyle excellent, &a brodé ſi ri
chement un canevas ſipauvre &fi mal
choiſi. Tel eſt lejeuneauteurquis'eſt an
Evj
103 MERCURE DE FRANCE.
noncé ſi avantageuſement par quelques
eſſais de traductions des métamorphoſes.
Tel eſt aujourd'hui M. Imbert qui a ſu
trouver de nouvelles richeſſesdans l'une
des mines de l'antiquité qui ſemblaient
être les plus épuisées& rajeunir un ſujet
qui paraiſlaitufé. Tous ces écrivains font
formés par l'étudedesanciens , noncette
étudeſervile quifaitdes pédans ſansgoût
&fansgénie , mais celle qui ajoute aux
dons naturels & rectifie l'eſprit ſans l'ap
peſantir.
On ne fera pas à M. Imbert le même
reproche qu'à M. Malfilâtre. Sa fable eſt
plus heureuſe, l'ordonnance de ſon poë
me eſt plus ſage. Ses chants ſont bien
remplis, les ornemens bien imaginés&
biendiftribués. A l'égard du ſtyle , le lec
teur éclairé en pourrajuger lui même par
les morceauxquenousciterons.
Ondoits'attendrequelapoëſiedefcrip
tivetient beaucoup deplace dans cetou
vrageoù l'actionn'enpeuttenirbeaucoup.
Le poëte peint tout cequ'il rencontre;
mais ſes couleurs font auſſi variées que
brillantes. LeportraitdePâris trouve na
turellement ſa place au commencement
dupremierchant.
Parmi ſes fils ſur leTroyenrivage
JUILLET. 1772. 109
LebonPriam, pèrede ſesſujets,
Voyait Paris, charmant, jeune & volage ,
Couler ſes joursdansle ſeindela paix ,
Les dépenſer en amoureux projets ,
Et ſelivrer aux erreursdubelâge.
Parles talens il ornait ſabeauté ,
DeTerpſicoreil avaitla ſoupleſſe,
D'unpiedliantgliſſait avec molleſſe,
Ouvoltigeait aveclégereté.
Souvent l'écho ſe plaiſait à redire
Deſeschanſons le tour harmonieux,
Etſousſesdoigts il animait ſa lyre
Qui ſoupirait des ſonsvoluptueux.
Suit une deſcription de l'été, étince
lante de poësie.
Loindes gémeaux lecanceremporté
Touchait alors aubout de ſa carrière.
L'ardent lion ſedreſſe avec fierté ,
Enrugiſſantil franchit la barrière ,
Oufrémiſlait ſonorgeuilirrité,
Et ſecouant ſon épaiſſe crinière,
Vient ranimer les fureurs de l'Eté.
L'Etéjaloux decerivald'Hercule,
Detous les feux armelacanicule,
Guideſa marche , & la flammeàlamain
Tel qu'un géantil franchitles montagnes:
Ses pieds brûlans ont flétri les campagnes,
EtdeÇibèleilembraſe le ſein.
110 MERCURE DE FRANCE.
Pâris ſemble mépriſer l'amour& ſe li
vrertout entieràla chaſſe.
VersleScamandreorgueilleux il s'avance.
Surſeshabits la ſuperbe opulence
N'étalait point un faſte éblouiſſant.
Mais plus modeſte& non moinsféduiſant ;
L'art avoit pris une airde négligence.
Sachevelure en longs anneaux flottans
Surſon carquois tombe avecnonchalance ,
Et s'abandonne aucapricedes vents.
Tel &moins beau, versla forêtprochaine,
JeuneAdonis tudérigeais tespas ,
Quand de Paphos l'aimable ſouveraine
Quitta les cieux pour voler dans tes bras.
Ceprince, hierles délicesde Troye
Eſtdevenu la terreur des forêts.
De l'œil àpeine ila guidé ſes traits,
Queletrépas vole& fondſurſaproie.
Aſes regards rienn'échappe aujourd'hui.
Ileſt par-tout , tantôt le trait rapide
Fuit dans lesairs , cherche l'oiſeau timide ,
L'atteint, leperce & retombe avec lui.
Tantôt lecerfde bruyère enbruyère,
Mêlant toujours ſeslarmes à ſon ſang ,-Secoue cu vain la fléche meurtrière
Qu'aveclamortil portedans leflanc.
Cependant Mercure, lecaducée dans
JUILLET. 1772. 11
la main, defcend vers Paris &lui ap
prend que laDiſcordepourſe venger de
n'avoir pas étéinvitéeaux nôces deThé
tis , ajettéſur la table dufeſtinune pom
me où étaientécrit ces mots, àlaplus
belle; que la jalouſie &les rivalités trou.
blentl'Olympe; qu'enfin ons'eſt arrêté à
choiſir entre trois déeſſes , & que pour
avoirunjugementplus impartial , on eſt
convenude s'enrapporteràunhomme ;
quele choix eſt tombé furlui & qu'on
n'appellera pas de ſon arrêt. Bientôt le
Zéphir qui rafraîchit la campagne an
noncel'arrivéedestroisdéeffles.
Maistout-à-coupl'amant delanature,
Zéphir s'éveille , &desairs qu'il épure
Chaſlantbientôt l'été morne &brûlant ,
Avec ſon aîleil ſéme la verdure
Sur la forêt qu'iltapiſſe en volant.
Desarbres verds déjà l'ombre incertaine
FondfurParis&s'étend verslaplaine.
L'ambre plus purexhale ſes odeurs;
Ungazon frais couvre laterre ardente,
Etfait jaillir unemoifion defleurs
Pournuancer fa robeverdoyante.
Desfruitsvermeils chargent legrenadier;
Sur les buiſlons laroſe ſebalance,
Etl'oranger fierdefonopulence,
i
:
{
112 MERCURE DE FRAN CE.
Mêle ſonoràl'ordu citronnier.
La violette ici brille dans l'herbe ,
Ales côtés ſur un arbre voifin
Lavignemonte& court vaine& ſuperbe
Prèsducédra ſuſpendre leraiſin.
Onreconnaîtdansces détails la main
duvrai poëtequi anime &embellittout.
la toilettedes trois rivales eſt encore au
deſſus. C'eſt un morceaud'unebeauté ſu
périeure , malgré quelques légères ta
ches.
L'arteſt un dieu qu'au Cielmême on implore.
Onlechéritquand on eſt ſans appas.
Quandon eſtbelle, on lechérit encore.
Junonparaît, faſtueuſe beauté
Qui s'embellitd'unegracenouvelle.
Lediamant dans l'or pur incruſté
Mêleſes feuxàlapourpre immortelle.
Sa noble écharpe à réplis onduleux
Ceint la déelle &retombe avecgrace.
Divintiſlu dontla ſplendeurefface
Le coloris de cet arc lumineux ,
Quipeintla nue& les airsqu'ilembraſſe.
Reine ſuperbe , elleale frontparé
D'un diadême oùl'éclatd'un or pâle
Ranimeun fond tendrement azuré ,
Etdans ſamainbrille unſceptred'opâle.
ว
JUILLET. 1772. 113
Pallas ornée avec ſimplicité ,
N'eſt pas moins belle avec moinsd'opulenee.
Dans ſes regards une douce fierté ,
Dans ſaparure une ſage élégance.
Balancent bien, Junon, ta majeſté.
Unvoileblanc , monument de ſagloire,
Sert ſesattraits enmarquantſa pudeur ;
Voile charmant où d'undoigtcréateur
Deſontriompheclletraça l'hiſtoire.
L'œil étonné voit fa lance d'airain
Frapper la terre, avecunlongmurmure,
Etl'olivier quijaillit de ſon ſein
Agire encor ſa bruyante verdure.
Afonoreille on ſuſpenditennœuds
Desboucles d'or errantes &captives;
Etdes brillans d'un verd faible&douteux
Ceignent ſon front, façonnés en olives.
Sous ſes habits avec art négligés,
Vénus paraît dédaigner l'artifice;
Les fleurs,le mytteornent l'humble édifice
Deſescheveux enboucles partagés.
L'unedes ſœursqui veillentauprèsd'elle ,
(C'eſt Aglaé) d'abord après lebain ,
Sous le tiflu d'unegaze infidelle
Avaitcaché les tréſors de ſon ſein.
Maisdes odeurs l'eſſencela plus pure
Avait déjà parfumé ſes atours ,
Quandon plaça ladivine ceinture ,
Qui ſertd'azyle & detrône aux amours.
114 MERCURE DE FRANCE.
Parmi lesplis de cemagique ouvrage
Erretoujours uneſſain deplaiſirs ,
Lesdoux attraits &les ardens deſirs ,
Les ris , les jeux , le charmant badinage,
Les vœux ſecrets, lesdétours innocens ,
Lefeintconrroux & les agaceries ,
Piéges adroits qui ſurprennentlesſens ,
Etlivrent l'ame aux douces revêries.
Nous croyons que leslecteurs feront
auffi fatisfaits que nous de l'imagination
quirègne dans ce tableau , quoiqu'on ait
puyremarquerquelquesfautes.C'eſt une
idéeheureuſe&d'un goûtantique d'avoir
peint ſurlevoilede Minerve la naiſſance
del'olivier; mais il ne falloit pas parler
d'unlong murmure que la toile ne peut
jamaistendre.
Pâtis, frappé d'abord de labeautédes
ttois déeſſes , déclare enfin qu'il ne peut
juger des appas que laparure cache àſes
yeux. Ses propoſitions bleſſent l'orgueil
de Junon, lamodeſtie de Pallas, &flat
tent l'amour propre de Vénus. Pâris les
quittepourleurlaiſſerletemsde ſedéter
miner; c'eſt la findupremier chant.
La vanité l'emporte,&lesdéeſſes pa
raiſſent devant leurjugedans toutl'éclat
deleur beauté. Il tombe dans un autre
JUILLET. 1772. 115
embarras. L'admiration & livreſſe fuf
pendent ſonjugement;ildemandegrace,
il veut qu'on luidonneletemsde revenir
àlui pour prononcer. Cependant il offre
à ſouper aux trois divinités , dans un
temple conſacréà l'Amour&qui vit éle
ver ſon enfance loinde lacourdeTroye.
Il promet de décider le lendemain. On
ſe ſépare. Il paſſe la nuitdans l'agitation ,
l'incertitude &les défirs;enfin ilprétend
faire la conquête d'une des trois déeſſes
qu'il doit juger. Il neſe croit pas moins
aimable qu'Endymion , &nelescroitpas
plus ſages que Diane. Ilſeleve pleinde
ceprojet. Næris, l'une des jeunes eſcla
ves qui le ſervent, luiconteàfon reveil
unehiſtoire galante oùDiane couronne
l'amourd'un berger. Cetteanecdorefem
ble faite pourl'encourager,& c'eft, com
meonle voit, un épiſodetrès- agréable
&très-bienplacé. LeTroyenſe pare &
ſediſpoſeàparaîtredevantle déeſſes.
Autroiſième chantPârisſe rendfur un
belvedère qui doit être le théâtre de la
ſcène déciſive. Junon vient l'y trouver ,
&pourluidonnerune idéedeſa puiſſan.
ce&desricheſſesdontelle peutle com
bler, elle transforme le belvédère enun
palaismagique.
116 MERCURE DE FRANCE.
Lediamant&ladouceargentine,
L'ardent rubis , le ſaphir orgueilleux ,
Tout ces brillans , foſſiles précieux ,
D'autres encorde céleſte origine ,
Et réſervés pour le palaisdesdieux ,
Artiſtement façonnés en étoiles ,
Souscettevoûte où ſepeignent les cieux,
Feraient pâlir ces aſtres radieux ,
Qui de la nuitpercentlesſombres voiles.
Delamesd'or leſol eſt parqueté ;
Le pur argents'arrondit en colonnes ,
Etdesbandeaux,desſceptres ,des couronnes,
Brillent ſans ordre épars à loncôté.
Junon lui promet toutes ces récom
penſes , ſi elle obtient le prix; mais s'il
lui eſt refuſé, elle trace le tableau prophé
tique des malheurs qui fondront fur
Troye, fur Priam &fur ſarace. Tout eft
circonstancié depuis l'enlevement d'Hé
léne juſqu'à la mort de Priam. Il ſemble
que Junontienne lelivre des deſtins , &
l'on pourrait lui dire que puiſqu'elle lit
fi biendans ce livre, elle devrait bieny
voir qu'elle n'aura pas la pomme; mais
il nefautpas raiſonner ſi rigoureuſement
avec l'ancienne mythologie , & le poëre
nepouvaitpas ſe refuſer cetableau qui
JUILLE T. 1772. 117
contraſte avec les peintures tiantes dont
le reſte dupoëme eſt rempli.
Pâris refuſe tous lesdonsde Junon , &
ne veutd'autre prixqu'elle même. Junon
indignéede ſon audace, lui déclare que
le ſeul moyen d'en obtenir le pardon ,
eſt de lui décerner la pomme. Elle le
quitte. Minerve vient&faitparaître aux
yeuxdePârisletempledes arts.Ce grand
ſpectacle qu'elle étale , ſon diſcours& fes
promeſſes, bienloinde toucherPâris qui
était ſur le point de lui faire la même
déclaration qu'à Junon , produiſent ſur
lui un effet aſſez ſingulier.
Acedilcours degrands mots hériſſe,
Il croit ouir unelangue étrangère,
Etlent déjàſon cœur vuide&glacé.
Etrangeeffet ! cet amour téméraire
Qu'on vit braver menace, orgueil, prière,
Par la morale eſt ſoudain terraflé.
Il laiſſe en paix cette froideſageſſe;
Etledégoût ſuccéde à ſon ardeur.
Plus dedefir , plus d'aveu; ladéeſſe ,
Graceàl'ennui,garantit ſapudeur.
La même ſincérité quinous a dicté les
juſtes éloges que méritait M. Imbert ,
nous oblige d'obſerver combien il s'eſt
118 MERCURE DE FRANCE.
mépris en mêlant ſi mal-à-propos aux
peintures attachantes de l'antiquité le
perfiflage moderne, ſi rarement plaiſant
&preſque toujours dégoûtant & froid.
C'eſt certainement une faute grave d'a
vilir unde ſesprincipaux perſonnages&
derendre ridicule ladéeſſe des arts &de
la ſageſſe. Pallas nedoit point tenir un
difcours de grands mots hériffé, &cela eſt
ſi vrai que le diſcours qu'elle tientdans
lepoëme n'eſt rien moins queridicule&
ne doit point inſpirerle dégoûtnil'ennui,
Ladéeſſe des arts nedoit pointparler une
langue étrangère àParis que l'antiquité
nous repréſente comme unhommedif
tingué pardes talens agréables, & com
poſant des chanſons pour les Dames
Troyennesſur ſalyre voluptueuſe.
Grataquefæminis
Imbelli cithará carmina divides.
HOR.
Pallas devait lui inſpirerdu reſpect,
&non pasdudégoût. L'auteur a voulu
foutenir ici le caractère qu'il donne àPa
ris, dont il ditdans lepremierchant :
Infecte aílé , papillonde toilette ,
Il poſlédoit la chroniquedujour
JUILLET. 1772. 119
Savaitàfondlamode&l'étiquette.
vif, enjoué , fertile en jolis riens ,
Jamaisfavant , craignantdeleparaître.
Brefil étaità la cour des Troyens,
Cequ'on appelle enFranceunpetit maître.
Mais c'eſt encore une faute dans M.
Imbert d'avoir donné ce caractère au hé
rosde ſonpoëme. Pourquoi lui attribuer
destravers , lorſqu'il faut lerendre inté
reſſant ? fi M. Imberteûtſongé combien
unpetitmaîtrequipeutamuſer unmoment
dans une comédie , eſtun minceperſon
nage dansun poëme, il eut rendu Pâris
amoureuxdeVénusdès lepremier chant,
au lieu d'atendre juſqu'au quatrième , &
delui faireconcevoir lesprojets d'un fat.
Cette idée de donner la pomme à celle
dont il ferait la conquête , &de riſquer
la même entrepriſe ſur les trois rivalesa
pû paraîtreplaiſante àl'auteur; mais dans
unpoëme dontletoneſtengénéral noble
&ſérieux , cetteſaillie comique faitune
diſparate choquante& ôte toutintérêt au
caractère de Paris. Si l'auteur ſe rend à
l'avis de tous les amateurs éclairés qui
s'intéreſſent à ſes talens & àſes ſuccès ,
il corrigera cettepartiede fon ouvrage&
ferade Pâris un homme très-voluptueux
120 MERCURE DE FRANCE.
&très- paſſionné, peu touchédes gran
deurs queJunon lui propoſe,reſpectant
beaucoup la ſageſſe& lesarts , maistrou
vantqu'ils ne ſuffiſentpas pour le bon
heur , &n'enviſageant ce bonheur que
dans la poſſeſſion de Vénus qu'il préfére
à la puiſſance , à la ſageſſe &aux arts.
Revenons.
Vénus tranſportelesdélices dePaphos
ſousles yeuxde Pâris. Il céde àl'impref.
ſionde cettedouce magie. Il ſent lebe
ſoin du plaiſir. Il aime Vénus; il fait l'a
veudeſon amour,&promet la pomme
àla déeſle pour prixde ſesfaveurs. Vé
nusl'écoute ſanscolère; maisellene veut
pasqu'il doive ſa victoire à l'intérêt ou à
la vanité. Plus délicate que Pâris , elle
veut d'abord qu'il prononce en juge, &
qu'il attende comme amantce que l'a
mourvoudra bien lui accorder.
Le quatrième chant nous repréſente
Pâris plus épris deVénusdepuisles eſpé
rances qu'il lui adonnées. Vénus elle
mêmepartage ſa paſſion. L'amourableſſé
ſa mère, elleporteletraitdansſon cœur.
Cechant nous offredes peintures char
mantes.
Enviſitant les corbeillesde Flore,
Vénus rêvait comme on rêve enaimant.
De
JUILLET. 1772. 121
Defleur enfleurun inſtinctqu'elle ignore
Guideſes pas vers ceux deſonamant.
Deux cœurs épris ſe fuiraientvainement ;
Sans le ſavoir, ilsſe cherchentencore.
Va, cours , Pâris ; Vénus cueilledes fleurs;
Préviens les vœux; compoſeuneguirlande ,
Et ſans nourrir d'impuiſſantes douleurs ,
Porteà ſes pieds tes vœux &ton offrande.
Il part, il vole. Aveugledans ſon choix ,
Il ſaiſit tout; ſi ſamain trop hâtée
Cueille une roſe, elle en effeuille trois,
Impatient, il ſe trouble, & trois fois
Avecla fleur la tige eſt emportée.
Seule irritant l'œil jaloux de Pâris ,
Tu n'ıras point embellirce qu'il aime ,
Tendre anémone où reſpire Adonis ,
Où cet amant ſe ſurvit à lui-même.
Pâris aux pieds de Vénuslai préſente
le bouquet qu'il vientde cueillir. Vénus
veut le fuir & reſte près de lui. Iljure
qu'il ſera refpectueux. Il s'affied à ſes
pieds.
L'un des oiſeaux que Vénus a nourris ,
Vient à leurs yeux étaler ſon plumage;
Priſmevivantdes couleurs de l'Iris ,
Vole au tourd'eux , bât de l'aîle & plusſage;
Vaſe poſerdans le ſein de Cypris.
Touteftbaisé, l'oiſeau tendre & folâtre
1. Vol.ン
F
122 MERCURE DE FRANCE.
Erre par-tour, roucoulant, becquetant,
Feint d'échapper, va ,revient àl'inſtant ,
Etdela queueépanoüit l'albâtre.
Souvent de l'aîle il ſemble, amant jaloux ,
Couverle ſein de labelle déeſle.
Souvent l'oileau bailé ſur lesgenoux
De l'amant mêmealarme la tendretle.
Bannis l'effroi dont ton cœur eſt frappé ,
Heureux amant, ton triomphe s'apprête.
Sous ce plumage amour enveloppé ,
Ates tranſports vient livrer taconquête.
Ledieu malin uſant d'un doux loiſir
Etplus hardi par fa métamorphoſe,
En ſejouantla diſpoſe au plaiſir ,
Etde ſonbec, dansſes lévresde roſe,
Fait circuler tousles feux du defir.
Soudain Vénus s'attendrit & foupire.
Son œildéjà de plaiſir enivré
Cherche le prince & l'enflamme & l'attire,
Pâris ſe trouble, & fon cœur pénétré
Demeure enproie auxflammes du délire.
Desdeux amans lerangeſt confondu.
Plus debarrière entre le Ciel & l'homme.
Unfrais nuage autourd'eux étendu
D'unor fluide adéjà fait un dôme ;
Et cet arrêtdans l'aireſt entendu;
Pâris triomphe& Vénusa la pomme.
L'Echo frappé répondàcette voix ;
Tous lesamoursinvitéspar leurfrère,
:
1772.
JUILLET.
Volentſur l'heure &vuident ſon carquois;
Cent traits de feudécochés àla fois
Enſecroifant traverſent l'hémisphère.
Telquandl'hymen parnos vœuxréclamé
Brûlenos Roisde ſesflammes fécondes ,
Desmains de l'art le ſalpêtre allumé,
Sediviſant en fléches vagabondes ,
Vole&descieux fend l'azur enflammé.
Vénusjouit; toutreſſent ſonivreſſe.
Sous lesglaçons la tremblantevieilleſſe
Retrouve encor la chaleurdu printems.
Unfeu précoce enhardit la jeuneſſe
Et les époux reſſemblent aux amans.
123
On voit que M. Imbert a dans ſon
ſtyle beaucoup d'élégance , un heureux
choix de mots, de laverve , de l'imagi
nation , & qu'il nelui manque que ce
degré dematurité,&cette fûreté de goût
que le temsſeul peutdonner& qu'il ac
querra d'autant plus aisémentqu'il étu
diera le natureldesanciens&qu'il évite
ra avec plusde ſoin l'affectation& le faux
bel eſprit , aujourd'huitrop à la mode.
Cepoëme eſt ſuivide poëſiesdiverſes
dontpluſieurs font très agréables. Tels
ſont par exemple des contes de huit ou
dixvers , narrés avec rapidité&avec pré
ciion.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Au pauvre Jean, prochaine baſtonnade
Etait promiſe; iln'allait qu'à tâtons ,
Il ne rêvait , ne voyait que bâtons ;
Tousles recoins cachaient quelque embuſcade.
Bâtons unjours'eſcrimant ſur ſa peau
Firent beaubruit; maisJeanloindeſeplaindre;
Ah!bon, dit il , rajuſtant ſon manteau;
Dieu ſoit béni; jen'aiplus rien àcraindre.
En voici un autre dontla tournure eſt
imitéed'une épigramme de Rouſſeau.
Unlavantaſſe, eſprit froid&péſant,
Voulait un jour déprimer un poëte ;
Lors il plaiſante en fort mauvais plaiſant,
Etrit toutſeuldesbons motsqu'illui jette.
Eſprit ſavant, diſait cet érudit,
C'eſtgrand malheur que tu foisun ignare.
Hommeſavant, repritl'autre, homme rare,
C'eſtgrand malheurque tu manquesd'eſprit.
On trouve auſſi quelques fables. Les
deux meilleures font le Pécher&le Pay
Jan&fonfils.
Il feroit à fouhaiter que l'auteur retran
châtde fon receuil dans une nouvelle
éditionpluſieurs morceaux qui ne font
pasdignes de fon talent,une épître aux
Muſes ,un dialogue entre Molière & Poin
finet,le bouquet de l'Amitié,ThérefeDanet
JUILLET. 1772. 125
àEuphémie, &c. M.Imbert a cruceſujet
intereſſant & il ne l'eſt que trop. Mais il
auraitdû faire réflexion quedansla bou.
chede cesinfortunésdont le malheur eſt
fi réel & fi proche denous, un langage
poëtique qu'ils n'ont jamais pû tenir, fi
étranger àleurétat & à leur fituation , eſt
abfolument fans illuſion & fans intérêt.
D'ailleurs il fautbien ſe garder de faire
dire des chofes communes aux grandes
douleurs&ThéreſeDanetn'enditguères
d'autres. La meilleurede ces pièces fugi
tives eſtune epître de l'auteurà un poëme
Sansgravure.
Allez, mes vers, troupe légère ,
Doux enfans dela volupté.
Allez de ma témérité
Trouverla peine ou le ſalaire,
La mortou l'immortalité.
Vous murmurez; dieux quel augure!
Mais jedevine; aſſurément
Leburin cauſe ce murmure.
Vous voudriez modeſtement
Emprunter fa riche impoſture,
Et ſuppléer adroitement
Ala beauté par la parure.
OCiel! quel air d'austérité !
Medirez-vous ; quoi ! ta fierté
Brave tout juſqu'à l'étiquette!
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
Mais c'eſt folie envérité.
Voit- on une muſe ainſi faite
Soutenir avec dignité
Et le coup-d'œil de labeauté
Etlegrandjourdela toilette ?
Ah!quelle affreuſe nudité!
S'écriera la jeune coquette.
Quoicelaparle volupté !
Vite, emportez-moi ceſquelette,
J'en ai tout le cœur attriſté.
Souventpour fuirun tel outrage,
Omesvers !onſepare envain.
LePublic pour nouseſt d'airain,
EtLongueil & fonartdivin
Hâtent ſouvent notre naufrage.
Je l'ai vu ce Public malin
Perfifler d'un air inhumain
Legraveur , l'auteur& l'ouvrage.
Eh!moinsd'apprêt, c'eſt leplusſage:
N'allonspasmériter enfin
Son fuffrage par leburin,
Maisle burin par ſon fuffrage.
Quandvous aurez ſu réuffir ;
Sous uneparure étrangère ,
Vouspourrez vous enorgueillir.
Rienne meſſiedà quifaitplaire.
Quandon déplaît, on abeaufaire ,
Etſe parer , c'eſt s'enlaidir.
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