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Liste
1
p. 80-143
Chapitre d'érudition de la façon de l'Auteur, au sujet d'un Livre nouveau qui a pour titre : Apologie d'Homere, ou Bouclier d'Achille. [titre d'après la table]
Début :
Puisqu'ainsi est, je procede sur sa parole, & je vous dis [...]
Mots clefs :
Homère, Achille, Discours, Iliade, Apologiste, Poète, Lecteur, Héros, Langue, Esprit, Combat, Merveilleux, Agamemnon, Défauts, Moderne, Poème, Minerve, Armée, Action, M. de la Motte, Beautés, Ouvrage, Mérite, Grecs, Troie
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texteReconnaissance textuelle : Chapitre d'érudition de la façon de l'Auteur, au sujet d'un Livre nouveau qui a pour titre : Apologie d'Homere, ou Bouclier d'Achille. [titre d'après la table]
Puiſqu'ainſi eſt , je procede
ſur ſa parole ,& je vous dis
que les Grecs de ce païs ont
produit depuis peu une piece
nouvelle , ſous le titre d'Apologie
d'Homere ou Bouclierd'Achille
, pour ſervir de deffenſe
contre la fameuſe Preface de
M. de la Morte. Malgré les
occupations ſerieuſes & importantes
à quoy m'engage la
qualité deMercure uniquedans
cet état ; j'ai bien voulu en faveur
du public m'y ſouſtraire ,
afin d'examiner & pefer par
moy même la validité des autorités
dont nos Antiquaires
GALANT. 81
farciſſent ſans ſcrupule leurs
dits & contredits. Le croirezvous,
Monfieur, j'ay cûla genereuſe
patience de les feüilleter
opiniâtrement depuis le
nom de l'Imprimeur juſques
àla fin du Privilege.J'avoueray
cependant, pour laconſolation
du nouvel Apologiſtique , que
pendant la lecture que j'en ai
faite , moyennant l'eau de la
Reine de Hongrie , j'en ai été
quitte pour quelques vapeurs,
au lieu que durant celle des C.
de la C. du G. on cût recours
aux gouttes d'Angleterre pour
me faire revenird'une eſpecs
82 MERCURE
d'apoplexie cauſée par pluſieurs
coups d'ennui dont j'avois
preſque été frappé à mort;
graces à la bonté de mon temperament
je repris mes eſprits
&je fis ferment pour lors d'être
plus prudent à l'avenir.
Auſſi toutes les fois qu'il s'agit
de mets à la grecque , je
prendla ſage précaution d'en
faire faire l'eſſai par un autre
, & je m'en trouve bien
Nam timeo danaos : tâchons
preſentement de raffûrer les
trembleurs du party Moderne
contre les attaques de ce
nouvel Athlete ; s'ils ne font
د
GALANT 83
pascontents de moy, je les renvoïe
ſans façon aux traités de
Meſſieurs de la Motte & Terraſſon.
Le premier ſemblable
à Apollon qui à coups de
traits legers & preſque imperceptibles
, perce la tête , les
flans & la queüe du ſerpent
Pithon; & le ſecond comparable
à Hercule , qui à grands
coups de maſſuë redoublés ,
coupe , tranche, abat les têtes
renaiſſantes de l'hydre.Au fair,
L'Auteur de ce nouveau livre
s'eſt ſervy de la methode
de Madame D .... pour la
deffenſe d'Homere, c'eſt àdire
84 MERCURE
qu'ils ſuivent ſervilement l'un
&l'autre laPreface critiquequi
eſt à la tête de l'Iliade de M.
de la M. c'eſt elle qui les gui
de &les conduit dans leur tra
vail en voyant l'extrait qu'ils
en ont faits & les glofes étenduës
& abſtraites qui l'ac
compagnent , il eſt aifé deju
ger que les vaſtesCommentai
res font fort de leur goût ; il
faut cependant convenir que ce
nouveauProtecteur de la vieil
le Iliade doit moins fatiguer
fon lecteur que l'Avocat F.
s'il ne rejoüit pas , il a la pu
deur au moins de ne point
GALANT. 85
femer ſon Ouvrage d'injure
à la Beoriene. Il a de plus le
le merite d'être moins long ,
&dereconnoîtredebonne foy
des défauts dans l'ancien Poëme
, il ne fait toutefois cer
avcu , qu'apres s'eſtre munide
l'autorité de Quintilien & de
Denis d'Halicarnaffe. Après
quoy ilmet en avant les reflexions
ſuivantes.
*Qu'importe aprés tout qu'Homere
ait des défauts , fi on le lit
avec plaisir, ſi on neſe laſſe jamais
de le relire ; ilfaut qu'ilfoit
d'ailleurs un grand enchanteur,
ſiavec tout ces défauts vrais ou
4.
86 MERCURE
pretendus il ne laiſſe pas deplaire
& de sefaire admirer. Le plus
grand le plus merveilleux effet
des beautés d'Homere , pour
ceuxqui les voient , c'est qu'elles
couvrent tellement ſes défauts
qu'on ne les voit plus , ou qu'on
neles veut plus voir.
Il eſtbon de remarquer que
cette obſervation s'adreſſe uniquement
à la pluſpart de ceux
qui liſent ce Poëte dans ſa
langue originale , car pour les
perſonnes ſenſéesqui ont efſayé
de le lire dans la nouvelle
traduction de M. de la M.
ellesneconviennent nullement
小
4
GALANT. 87
de ce merveilleux pretendu ;
elles ſentent au contraire que
les défauts en couvrent tellement
les mediocres beautés,
qu'on ne peut plus les y appercevoir
tant elles y font
noyées ; d'où partent doncdes
jugemens ſi oppofés , ſinon
d'une admiration outrée de la
part des uns , & d'une raiſon
épurée de tout prejugé de la
partdes autres.
*Homere , continuë le nouvel
Apologiſte ,a cela de particulier
quela pluſpart de ceuxqui
l'aimentſontplutôt des amanspafſionnés
que deſages amis , ils
P. 14.
88 MERCURE
l'aiment avec une efpece de fureur,
ils ferment les yeuxfurfes
deffauts , ne veulent voirque
Ses beautés ; c'est le zele même de
ſes amis trop ardentsqui luifufcite
des ennemis , qui revoltent
les critiques, &qui échauffe tellement
leur bile que comme les
uns ne voyent que les beautés
les autres ne voyent que lesdéfauts.
Cette declaration d'amour
ne vaut telle pas bien celle- cy
Homere mes amours
Je t'aimerai toûjours.
L'Iliade à leur égard eſt une
enchantereffe , une Circé qui
femble
4
GALANT. 89
femble les avoir privé de toute
lumiere d'eſprit , les fotiſes les
pluspuerilesleur paroiſſent autant
de merveilles de l'art .
S'agit- il de reconnoiſtre
quelque tache dans ce Poëme,
on abeau la leur montrer avec
le flambeaude la raiſon, ils fermentlesyeux
de toureleur puif.
fance,de crainte d'être éclairez;
ils aimerent mieux vieillir dans
cette eſpece de Paganiſme que
de ſouffrir qu'on lesdetrompât
de leur aveugle prevention.
EnvainM.dela Maura demontré
que ce qu'il doit y avoir de
de plus clair dans un ouvrage
Aoust 1715 . H
१० MERCURE
ce doit être le deſſein , de forte
qu'un eſprit même mediocre
ne puiſſes'y méprendre,envain
citera t'il en preuve contre Homere
que les Auteurs ont été
partagés ſur ſon deſſein d'Homere
, M. B M. D.& tout le
troupeau crieront à l'heretique.
Le premier craindra que
M.de la M. n'ait entendu ſous
lenomde deſſein 3. choſes differentes,
qui font leſujet oul'action
principale, la moralité de la
fable,&lesvûës particulieres du
Poëte.De cette crainte ſeule ,ne
s'en ſuit- il pas, qu'il faut que le
deſſein d'Homere ſoit bien obGALANT.
1
-
ſcur , puifque M. de la Motte
puitque A
ſelon l'Apologiſte, s'y eſt mépris
, en confondant 3. differents
objets ſous un même
point de vûë. D'ailleurs il n'eſt
pas vrai que le Critique Moderne
ait confondu ces 3. choſes,
puiſqu'il croit qu'Homere
ne s'eſt propoſé d'abord que
de chanter la colere d'Achille
comme un ſujet capable d'attacher
l'eſprit & d'enlever l'admiration
, ce qui a trompé M.
B. c'eſt qu'il n'a pas pris garde
qu'il attribuë à M de la M. les
divers ſentimens qui ont partagé
les Commentateurs fur
Hij
92 MERCURE
i
le ſujet principal du Poëte,
Si la pluſpart des Lecteurs ne
peuvent entrevoir l'action
principale , & s'ils ne ſçavent à
quoi ſe fixer ,juſques là même
que beaucoup croient que c'eſt
Achille boudant, plutôt qu'Achille
en colere , Homere en
recompenſe a le talent de racheter
cette obſcurité par la
clartédes évenemens en les annonçant
prudemment long
tems avant qu'ilsarrivent.S'il y
a affûrement quelque défaut
marqué & frappant, c'eſt celuilà,
car n'eſt ce pas fevrer impitoïablement
le Lecteur des
GALANT. 93
charmes dela ſurpriſe en lui revellant
fans art le denoüement
de chaque avanture; cependant
noſtre Apologiſte eſtbien éloignéd'en
convenir ; c'eſt par
ces annonces,dit- il, qu'Homere
eft divin, c'eſtun enchanteur qui
quand il lui plaist tranſporte tout
d'un coup fon Lecteurde ta terre
au ciel,lefait aſſiſter aux deliberations
des Dieux &lui découvre
l'avenir , un moment aprés il le
ramene oùil l'a pris&ne luilaiſſe
voir que le preſent , le Lecteur
uniquement occupéde ce quifrappe
fesyeux oublie auffitot ce qu'il
a entendu de loin ,ainfi bien loin
aino bien loin
4 MERCURE
qu' Homere doive être blamé d'avoirannoncéles
évenemens avant
que de les mettre ſous les yeux,
on doit au contraire le louer , & c .
J'en prend à témoin tout
Lecteur qui n'eſt pas Grec d'inclination
& d'éducation , s'il
a reſſenti cette prodigieute extaſe
lorſqu'on lui a predit ce
qui devoit arriver. Quand Jupiter
au milieu de I Diade fait
à Junon un abregé exact du
refte de l'action , n'eſt on pas
tenté neceflairement de s'en
tenir là fans vouloir paffer plus
avant ; pourquoy , dira- t on ,
revoir deux & 3. fois la même
GALANT. 95
choſe.Enfin mon irreſolu fait
un effort fur lui , & a la patience
de revoir paroître les mêmes
figures; de bonne foy que
ſent- il pour lors, eſt- ce ſurpri
ſe,enchantement,raviſſement,
comme le pretend M. B. point
dutout , il baille , il s'étend ,
s'endort & le Livre lui échape
des mains,& voila la ſurpriſe.
Les Dieux d'Homere , quoique
mal faiſants, foibles , bizares
, injuftes , n'ont rien de
choquant pour M. B. Homere
étoit Poëte , il vouloit plaire
& ne craignoit rien tant que
d'ennuyer ; pour cet effet il
p. 33. & les ſuivantes.
96 MERCURE
nous les a donnés cruels , ruf
ſtiques , barbares , jaloux &
tout ce merveilleux pour égayer
ſon Poeme aux dépens
dela divinité.Qui n'admireroit
en veritéun tel art !&plus encore
la raiſon décifive que
fournit nôtre Apologiſte , qui
pour prouver que l'adultere ,
le meurtre, latrahıfon , levol,
le brigandage étoient permis
aux Dieux , & deffendusaux
hommes , ſans que cependant
les moeurs en dufſent ſouffrir
aucune atteinte , decide hautement
que la morale de ces
fiecles barbares ne laiſſoit pas
P. 20.
d'eſtre
A
GALANT97
a
2
S
1
1
1
d'être bonne , quoique laReligion
fut mauvaiſe. Je demande
preſentement à tout homme
de reflexion ce qu'il penſe
fur une pareille affirmative.
Quoy ces Dieux que les hommes
de ces tems heroïques plaçoient
dans la voye Lactée,qui
pour la plupart n'avoient merité
de boire le Nectar qu'à
force de forfaits , il plaît à ces
Meſſieurs d'avancer que ces infames
Originaux ne contribuoient
pas à la dépravation
des moeurs ; où eſtdonc le fens
commun. M. B. ne ſeroit- il
pas le premier à convenir que
Aouft Aouft 1715 . I
8 MERCURE
la ſaine morale ne peut fubfif.
ter parmi des Peuples Athées;
que feroit ce donc neceffaire
ment parmi des Nations excitées
à toutes fortes d'excés par
l'exemple contagieux de leurs
Divinitez . Il faut être bien
empâté dans les erreurs du Paganiſme
pour avancer de tels
paradoxes.odb
On doit rendre justice àM.
B. touchant l'employ des Allegories,
illes abandonne pour
la plus grande partie,y en ayant
de fon propre aveu deconfu
ſes , de chymeriques , & s'il
P43
*
THEQUE DE
!
GALANT
LYON
*1899
l'oſe dire d'alambiquées ;mais
il en admet auſſi de tres claires
& qui ſe preſentent naturellement
à l'eſprit , telleeſt
l'explication de l'apparition de
Minervedans le premier Livre
qui arrête Achille en le ſaiſifſant
par les cheveux pour l'empêcher
de tirer l'epée contre
Agamemnon , on ne peut pas
douter ſelon lui qu'en cet en-
- droit Minerve ne foit la prus
dence. Quand M. B. auroit
encore placé celle là au nombre
des Chymeres Allegoriques
, il n'en auroit que fait
plus d'honneur à fon juge-
I ij
100 MERCURE
f
ment , comment lui eſt il échappé
de ne pas comparer ce
trait avec cet autre du 4 Livre
où cette Deeſſe conſeille inprudemment
à Pandarus de tirer
une Fleche à Menelas qui
eneſtbleſſé : Qu'elle noire perfidie
de faire ſervir ſon miniſtere
à rompre l'alliance qui
avoit été juré ſi religieuſement
&fi folemnellement entre les
deux Camps. Dans cette occafion,
Minerve ſera t elle conſiderée
comme la Prudence ;
jeprend nôtreApologiſte pour
juge dans ſa propre cauſe. Ne
pourroit- on pas avec plus de
GALANT. 1of
1
juſtice lui adreſſer le reproche
qu'il a fait à M. de la M. en
lui imputant de ne voir ordinairement
quel'endroit qu'il
attaque:Qu'ilapprenned'aprés
lui même que pour juger ſainement
d'Homere il faut voir
d'un coup d'oeil tous les endroits
qui ont rapport les uns
aux autres.
M. de la M. taxe les Heros
d'Homere , de vanité , d'irreligion
, de brutalité, de cruauté,
d'injustice , d'avarice & de
groffiereté ; quoique ces vices
dominent éminemment dans
p. 71.
I iij
102 MERCURE
chacun des Acteurs de l'Iliade.
M. B. traite ces reproches de
calomnie , ils en ſont au contraire
la plupart entierement
exemts ; mais comme pour
juſtifier leur innocence & refuter
leur injuſte Accuſateur ,
il faudroit nommer tous ces
Heros l'un aprés l'autre , on
doit s'en tenir à l'Apologia
qu'en a fait M. D.
Je ne puis cependant me refoudre
à me taire ſur lechapitredes
Heros,ſans expoſer ſous
les yeux de mon Lecteur les
graves raiſons del'Apologiſte,
P. 48 .
GALANT. 103
pour difculper Homere du fot
rôle qu'il fait jöüer à Hotor
dans les 2. rencontres les plus
importantes de ſon Poëme.
* La premiere, c'eſt lorſque
Diomede ſecondé par Minerve
mettoir en deroute l'armée
Troyone, àqui par confequent
Hector ſe trouvoit plus neceffaire
que jamais ; que fait le fage
Helenus dans cette extremiré?
il conſeille à Hector de
rallier les Troyens , d'abandonner
enſuite le combat &
d'aller à Troycavertir Hecube
Diſcours de M. de la M. fur l'Iliade ,
P.54.
I iiij
104 MERCURE
d'offrir un ſacrifice à Minerve
pour l'appaifer.
:
La ſeconde regarde Hector
qui fait trois fois le tour de
Troye en fuyant Achille , &
qui n'oſe le combattre qu'avec
un ſecond.
Que répond M. B. à la
premiere.
*Qu'il n'eſt pas ſurprenant
qu'Hector obéïſſe à un Prophete
, avec d'autant plus de
fondement qu'il ne quitte le
champ de bataille qu'aprés
•avoir rallié ſes troupes ſous les
murs de Troye , où eſt l'im
P. 72.
GALANT. 105
prudence d'Hector.
Ypenſez-vous fericuſement
M. B. lifez humblement la leconde
partie des reflexions de
M. de la M. * il vous apoſtrophera
ainſi. En quoy faitesvous
confifter la ſageffe d'Helenus
? dans le confeil de rétablir
le combat ? il eſt en effer
fortbon, mais pourquoyl'or.
dre d'aller à Troye dés que le
combat fera retabli? Hector
fera- t'il moins neceſſaire alors
pour profiter de l'avantage re .
gagne ; que deviendra vrayſemblablement
ſa victoire s'il
:
M.de la M. p. 9
106 MERCURE
apretence
ne la pourſuit ?& puisquel'on
a ofé fuir en ſa prefence, ý at'il
lieu d'eſperer qu'on fora
plus ferme quand onne levers
ra plus. Il falloir , dites-vous ,
envoyer pour le ſacrifice , qui
par parentheſe neproduit rien,
un homme auſſi autorife qu't
Hector. Quoi donc M. ný
avoit il pas des Heraults dans
l'armée , des hommes deſtinez
exprés pour faire ſes fonctions.
Polidamas n'eſtoit- il pas un
Devin,un Prophete accredité,
Cependant lorſque dans la fuite
il conſeille à Hector de ren
trer dans Troye ſous peinedes
GALANT. 107
plus grands malheurs , ceHe
rosyreſiſte ſans ſcrupule , &
il traite de chimere ſon inſpiration
prétenduë. Hector eft
bien malheureux en conduite,
il refifte quand il faudroit
obéïr , & il obéit quand il faudroit
refifter.
A l'égard d'Hector fuyant
Achille, vous n'eſtes pas plus
heureux en bonnes raiſons.
Une pareille lâcheté , dites.
vous , ſuivant les principes
d'Homere n'en eſt pas une , il
y eſt entraîné par un mouve
ment volontaire , ne faiſant
que ſuivre l'impreſſion d'une
108 MERCURE
force majeure qui eſt la volonté
de Jupiter.
Si Homere a cû pour but
d'inſtruire,comme ſes admirateurs
n'en doutent nullement,
il auroit dû prevoir qu'avec
cette belle raiſon d'une force
majeure qui nous neceffite ,
tous les lâches par la ſuite pour.
roient en conſcience ſe couvrir
de l'autorité du Poëte , en
declarant qu'ils n'avoient pas
pû ſe comporter autrement ,
car telle eſtoit la volonté de Jupiter.
Cette maxime une fois
reçûë , eſt évidemment une
P. 74-
GALANT. 109
5
des plus dangercules qu'il y
ait pour le maintien de la ſocieté.
Le Cenſeur moderne n'a pas
jugé à propos de faire languir
ſes Lecteurs , en luy donnant
en détail le denombrement
des Chefs &des Troupes , tel
- qu'il eſt dans le vieux Poëte ,
parce qu'il luy a paru plus
exact qu'ingenieux. M. B. prétend
que dans ce denombrement
qui paroiſt ſi ſec aux
Critiques d'Homere , il y a
des beautez qu'ils ne voyent
pas ,& qu'on ne peut pas leur
P.S.
110 MERCURE
fairevoir,mats fur leſquelles ils
doivent s'en rapporter aux plus
fameux écrivains de l'antiqui
té qui les ont y vûës , & aprés
avoir demandé pardon aux amis
de M. de la M. s'il oſe citer
un Auteur dont le nom
pourra bleſſer leurs oreilles, il
appelle Denis d'Halicarnaffe à
ſon ſecours, qui parlant de l'agrément
, de l'harmonie& de
la magnificence que les mots
heureuſement aſſortis peuvent
ſe prêter les uns aux autres,apporte
pour exemple le Catalogue
d'Homere ; ce ne font ,
dit- il , que des mots qui n'ont
GALANT
rien de beau en cux mêmes.
Mais Homere les a ſçû ſi-bien
arranger querienn'eſtplus majeſtueux
; il cite aprés cela les 8.
premiers Vers du denombre
mentqui ne fonten effet qu'un
beau tiſſu de noms propres.
M. B. veut cependant bien
croire pour Phonneur de M.
de la M. qu'avec le ſecours des
Muſes , il auroit pû nous en
faire quelque choſe de tresbeau.
1
Carde nombrer la troupe
multioude
Cela eft hors de tout humain
étude.
Salel, 2.
112 MERCURE
Non quand auroit dix langues
tres-difertes
Bouches autant à bien parler ouvertes
Voix perdurable &l'estomach de
Locuitore
Il n'en pourroit jamais estre
delivre M
Sans la faveur des Déeffes
gentilles.
Le nouvel Apologiſte aprés
avoir remis en honneur les
Dieux & les Heros du Poëte ,
vient aux differens genresd'éloquence
employez par Ho-
' mere . * La Narration en eft
pathetique ,
p. 82.
GALANT. 113
--
pathetique, marchant d'un pas
égal , & qui tient tellement à
l'action que tout ce qui eſt raconté
ſemble ſe paſſer ſous les
ycux de celuy qui écoûte ou
qui lit. M. de la M.demontre
au contraire qu'elle eſt ordinairement
diffuſe & infipide ,
au lieu d'eſtre préciſe & ingenieuſe
, & il le prouve par l'exemple
de Thetis, qui pendant
qu'elle preffe Achille de ſe reconcilier
avec Agamemnon ;
cette Déeſſe prend ſoin d'écarter
les mouches du corps de
Patrocle. M. B. a la modeſtic
de ne point étaler en cet
Aoust 1715 .
K
114 MERCURE
endroit de fort beaux lam-.
beaux d'érudition qu'on pourra
lire dans Quichard & Muret
, touchant les devoirs que
l'on a rendus aux Morts dans
tous les ficcles,dans tous lesPais
&dans toutes les Religions :
il ſe contente d'avancer qu'il
falloit que du tems d'Homere
on crût que la conſervation
d'un corps mort fut quelque
choſe de bien important, puif.
que les Déeſſes même les
plus delicates ne dedaignoient
pas d'y donner toute leur attention
; juſques- là même que
p. 85.
GALANT. 115
=
5
pendant que Thetis éloignoit
avec une queuë de cheval ces
infectes impures , Venus jour
&nuitgardoit le corps d'Hector
& en écartoit les chiens.
Ce n'eſt donc point une baſſe
circonſtance que le ſoin d'écarter
les mouches donné à
une Déeffe. Qu'en penſe le
Lecteur ? J
Il eſt tems de paſſer aux repetitions.
LeDeffenſeur d'Homere
les met au nombre des
beautez dece Poëte; par la rai-
- ſon que les Anciens n'ont jamais
blâme ſes repetitons: *au
Kij
116 MERCURE
contraire ils luy en ont fait
un merite particulier, je ne ſçai
comment , dit Macrobe , cette
forte de repetition ſied fi bien
à Homere , & ne ſied qu'à luy
feul, caractere convenable au
genie & à l'antiquité decePoë.
te. Après cet Arrêt , on auroit
fort mauvaiſe grace d'en appeller
à la raiſon , on ne con
noiſſoit point , dir M. B. dans
les premiers fiecles de la bonne
Antiquité , cette raifon ,
cette gêne inutile que la delicateffe
des fiecles ſuivants a introduite
, la Geneſe & les autres
Livres de Moyſe ſont
GALANT. 117
pleins de repetitions ; rien n'eſt
plus éloigné du fublime que
cette exactitude penible & frivole
avec laquelle on évite
d'employer des expreffions ,
des phrafes , des diſcours entiers
, tel qu'eſt celuy d'Agamemnon
dans le ſecond Livre
où ce Roy propoſe la fuite à
fes Soldats pour leur inſpirer
neanmoins un ſentiment tout
contraire; au lieu que dans le
neuviéme il tient le même dif
cours aux Chefs de l'Armée
dans le deſſein ſerieux de les
difpofer à la fuite.
Quoiqu'il n'y ait rien de
IIS MERCURE
plus choquant que cette longue
redite , elle ne déplaît pas
cependant à M. B. parce que
l'on parloit ainſi du tems
d'Homere , & que ç'auroit été
parler mal que de parler autrement;
cette façon de repeter
étoit alors la plus élegante,
* De plus il répond qu'il s'en
faut beaucoup que les deux
diſcours ne foient préciſement
les mêmes , le premier étant
de trente- un Vers, &le ſecond
n'étant que de douze , à la verité
ſans aucun changement ;
mais en recompenfe cette re
GALANT. 119
petition& les autres ne ſe font
preſque pas fentir , elles font
au contraire une ſource de
plaiſir pour les oreilles qui y
font accoûtumécs . Voila le
merveilleux.
A l'égard de l'autre queftion
qui eſt de ſçavoir ſi Agamemnon
parle ſerieuſement
dans le neuviéme Livre , il ſeroit
porté àcroire comme M.
delaM. que lediſcours duGeneral
de l'Armée Grecque eft
auffi ferieux dans le neuviéme
Livre que fimulé dans le ſecond
, * fi l'autorité de Map.
98.
A
120 MERCURE
dame Dacier , jointe à celle du
ſçavant Rheteur qu'elle cire, ne
balançoit chez luy toutes les
raiſons qu'il étale pour ap.
puyer le ſentiment qu'elle
combat, ce qui eſt tres curieux
à lire , j'y renvoïe mon Lecteur.
Pendant qu'il s'en donne
leplaifir , je me procureray celuy
de faire la reflexion fuivante
avec M. B. que c'eſt injuſtement
que M. de la M. accuſe
Homere d'être preſque
par tout negligé ; s'il l'eſt , il
faut neceſſairement le mettre
au nombre de ces beautez qui
dans leurs negligez plaiſent
cent
GALANT 121
cent fois d'avantage que les
beautez les plus ſuperbement
parées. Les deſcriptions meritent
ici d'avoir place.
* Le Cenſeur moderne trouve
la deſcription du Combat
d'Achille contre le Xante un
peu biſarre. Point du tout ,M.
de la M. nomme biſarre ce
qui eſt merveilleux & extraor.
dinaire.
M. de la M. blâme les peintures
d'Homere , qui à force
deminutiesdeviennent froides
&languiſſantes , telle eſt la def
p. 102 .
P. 104.
Acuft 1715 .
:
L
122 MERCURE
cription circonſtanciée du cafque
que Merion prête à Uliffe,
lorſque ce Heros va avec Diomede
reconnoiſtre pendant la
nuit le Camp des Troyens.
Il n'y a rien de ſi élegant
dans toute l'Iliade , c'eſt à bien
exprimer les petites choſesqu'-
Homere excelle particulierement.
M. de la M.prétend que les
deſcriptions anatomiques des
bleſſures refroidiſſent l'imagination,
en interrompant mal à
propos l'intereſt que l'on prenoit
àla ſuite des combats.
P. 108.
•
GALANT. 123
j
Le détail n'en eſtjamaistrop
long ny trop frequent dans
Homere, la deſcription , par
exemple , de la bleſſure de Pandarus
, dans le 5. 1. de l'Iliade
oft fort recreative à cauſe de
la fingularité du coup.
7.
Enachevantces mots ,Diomede
lance ſon javelot que la
Déefle Minerve conduit entre
l'oeil &le nez de Pandarus , de
forte qu'il reçoit le coupen.
tre les deux yeux pendantqu'il
baiffoit la teſte , le fer paſſe à
travers les dents , coupe l'extremité
de la langue, & reffort
p. 110.
Lij
124 MERCURE
par deſſous le menton , &
tout cela en trois Vers Grecs.
Un moderne le pourra - t - il
croire ?
Ainſi,bien loindedire qu'-
Homere a peint ſans choix , les
exemples rapportez avertiſſent
du contraire. Achille même
faiſant les fonctions d'un cuifinier
, coupant lui même les
viandes deſtinées au repas qu'il
veut donner aux 3. Deputez
de l'Armée Grecque , les embrochant
& tournant la broche
eſt une image tout à-fait
riante . Le Poëte auroit eû tort,
de la fupprimer , elle meritoit
GALANT. 125
d'eſtre choifie par le divin
Homere.
Le chapitredes discours contient
des remarques dignes de
la reputation du nouvel Apologiſte.
On peut dire qu'il rend
à Homere tout ſon luftre en
effaçant toutes les taches que
ſes adverfaires lui avoientmalignement
faites.
M. de la M. s'eſt avilé temerairement
de reprendre Homerede
ce qu'il nommequel
que fois vaillant, celui dont il
rapporte un diſcours lâche, &
quelquefois fage , celui dont il
rapporte un diſcours imprudent.
Liij
126 MERCURE
Il ne faut pas trouver étrange
, dit trés judicicuſementM.
Deſpreaux qu'Homere donne
de ces fortes d'épitetes à ſos
Heros en des occafions qui
n'ont aucun rapport à ces épitetes
, puiſque cela ſe fait ſou.
ventmême en françois où nous
donnons le nom deSaint, à nos
Saints, en des rencontres où il
s'agit de toute autre choſe que
deleur fainteté; comme quand
nous diſons que ſaintPaul gardoit
les manteaux de ceux qui
lapidoient faint Etienne.
M. de la M. a la delicateſſe de
P. 116.
: GALANT. 127
:
trouver à redire qu'au fort d'unebataille,
des Guerriers à qui
il importede vaincre au plûtôt
perdent le tems àdire de longues
injures à leur ennemis ,
ou à leur conter des genealo
gies & des hiſtoires comme
Diomede fait à Glaucus , &c.
M. B. pretend que non feulement
cela ſepeut , mais qu'il
vrai- ſemblable que du tems
de la guerre de Troye les principaux
Chefs des deux partis
avoient coutume de s'avançer
eſt
ainſi hors des rangs, de ſedonner
enſpectacle& de commen-
P. 119.
Liij
128 MERCURE
cer uneeſpece de combat fingulier
par des diſcours que les
Soldatsn'ofoient interrompre
&qui pouvoient être injurieux
ou civiles , felon le caractere
des interlocuteurs, à la verité
cecy auroit beſoin de preuves,
mais n'importe ; n'eſt il pas
vrai que ſi nous examinions
tous nos ufages à la rigueur ,
nous en trouverions encore de
plus bizares ; cela n'eſt il pas
convainquant?
Onſe revolte aiſément contre
les Heros d'Homere qui rem.
pliflentleurs difcours d'injures
groffieres,d'hiſtoires deplacées
GALANT. 129
&de rodomontades pueriles.
M. B. a la condeſcendance
de convenir que le diſcours de
Tlepoleme eſt veritablement
injurieux , mais qu'il rachete
au centuple ces riches injures
par des mots tous d'or & qui
n'ont rien de bas..
C'eſt encore une mediſance
ſelon lui que d'imputer à Sarpedon
des fanfaronades , car
ya t-il rien de plus naturel que
de s'exprimer ainſi ; pour toy
Tlepoleme je te declare que tu vas
rencontrer icy une mortsanglante
une noire destinée , &que bien-
P1217
130 MERCURE
tôt dompté par ma Pique, iu me
donneras de la gloire &ton ame
aux Enfers.
Pourquoy cependant M.de
la M. s'offenſe t-il lors qu'il
voitdans la chaleur de l'action
un homme bruſque& violent
inſulter ſon ennemy & lui diredes
duretés&des brutalités,
c'eſt parce que les Herosdenos
Romans font toûjours gracieux&
honnêtes, de la gentilleffe
&de l'eſprit par tout.
Les railleries pueriles& miferables
qu'adreſſent ordinairement
les vainqueurs aux cadavies,
cauſent ordinairement
GALANT. 131
du mépris & de l'indignation
contre ces fauvages des tems
heroïques.
C'eſt à tort reprend M. B.
Qui ne ſçait que ſenſément
le goût des plaifanteries eſt bizare
& affez arbitraire ; ce qui
a du ſel dans une langue devient
ſouvent infipide lorſqu'il
paſſe de la langue originale
dans une langue étrangere. Le
meilleur mot de M. dela M.
mis en Grec ou en Latin ne
feroitpeut-être pas un fortbon
mot , & c'eſt pour cela que
dans le privilege de fon livre
P.127.
132 MERCURE
deffenſes ſont faites àtous Imprimeurs
d'imprimer cesOcuvres
en Langue Latine ,Grecque
, ou Hebraïque.
Admirez, je vous prie, comme
une raillerie en amene unc
autre ; aprés cela Meſſieurs les
Modernes , venez nous cer
tifier que Meſſieurs les Grecs
fontde forts fots, de forts fades
, & de forts mauvais plaifants
, s'il m'eſtoit permis de
vous démentir , je vousciterois
M B. vous en croirez cependant
ce qu'il vous plaira...
Lesdifcours quetiennentAn
P. 1292
GALANT. 133
tilocus & Hector à leurs chevaux
ne font rien moins que
ridicules. Ondécouvre au contraire
une eſpece d'antoufiafme
dans l'apostrophe que ce
dernier leur fait. Genereux
Coursiers,Xantus, Podarge , Ethon
, & toy mon incomparable
Lampus ,c'est maintenant, dit- il,
qu'il faut que vous me payés le
Join qu'Andromaque a pris tant
de fois ,&c. Il ne doit pas être
plus ſurprenant pour nous de
voir un hommedeguerre apoſtropher
un cheval , que de
voir un Berger s'entretenir
avec ſon chien , ou avec ſes
134 MERCURE
moutons.Eft-onchoqué dans
la Tragedie du Cid de voir
DonDiegue quis'adreſſe à fon
épée, en lui diſant.
Et toy de mes exploits glorieux
instrument , &c.
Ne s'adreſſe t- on pas tous
les jours aux Foreſts , auxRochers
, aux Fontaines.
Si M. B. avoit bien lû la
ſeconde partie des reflexions
deM. de la M. peut- être,n'auroit
ilpas autoriſéces endroits
avec tant de confiance ; il au
roit appris qu'il ne faut pas
confondre des diſcours fi
Seconde part, des reflex. p. 132.
GALANT. 135
gures & allegoriques avecdes
difcours ferieux &naïfs, ladifference
eſt grande,&c .
Uliſſe dans ſon diſcours à
Achille en lui offrant les preſents
d'Agamemnon repete
mot pour mot 3. longues pagesqu'on
vient de lire un in
ſtant auparavant.
L'Apologiſte ſeroit ici de l'avis
de M. de la M.& il retrancheroit
cette repetitions'ilétoit
le maître de retrancher quelque
choſe à Homere ; ce n'eſt
pas que cette repetition toute
longue qu'elle eſt ne puiſſe être
trés bien excuſée, par la raiſon
!
136 MERCURE
de l'ancien uſage. Il a la pre
caution denous informer que
cette repetition qui eſtde 34.
vers dans le Grec en eſt une
de 3. pages dans le François,
Il a de plus lagenerofité de
faire un facrifice à la ſeverité
de M. de la M. qui ne peut
ſouffrir que lors qu'Achile refuſe
avec hauteur les preſents
d'Agamemnon , ce Heros s'égare
dans la diſgreſſion qu'il
fait des particularités de la
Ville de Thebes. Iliade liv. 9.
Phenix dans ſa harangue à
Achille, rappellant dans le neu-
P. 138.
viéme
:
GALANT. 13.7
viéme Livre à ce furieux les
ſoins qu'il avoit pris de luy
pendant ſon enfance , luy die
entre autres belles choſes.Lorfque
je vous preſentois la coupe
pleine de vin , vous en avez
laiffé répandre une partiefur mon
Sein &furmes vêtemens.
M. de la M. avoit accuſé
d'omiffion M. D. en cet endroit
,& il y avoit ſuppléé en
traduiſant ainfi : Combien de
fois avez-vous vomi dans mon
comme il arrive aux en- Sein ,
fans de womirſur leurs nourrices.
M. B. s'éleve fort contre la
baffeffe de cette expreffion ,
Aoust 1715.
M
138 MERCURE
vomir; le verbe Green'offrant
en ſoy aucune idée dégoûtante.
On paſſe volontiers à M. B.
l'apologie de ce mot , mais il
n'en eſt pas moins vray que la
circonſtance eſt baffe enGrec ,
en Latin ,& en toute Langue ,
ce qui ſuffit. De plus , M de la
M. convient qu'il falloit met
tre , rejetté le vin que je vous
donnois.
dela
Phenix & Noſtor font repris
d'être d'importuns Conteurs ,
ce dernier ſur tout en eſt à
charge au Lecteur judicieux
de forte qu'on ne ſçait ce qui
GALANT. 139
1
bleſſe le plus dans le diſcours
de ce pretendu Sage , ou l'envie
demeſurée de parler , ou la
vanité , ou l'imprudence.
&
L'Apologiſte n'y donne
pas ſonconfentement :Deffendre
à un Vicillard d'être longdans
ſes recits , de raconter plusieurs
fois la mêmehistoire de parler
Sans mesure du passé , c'est luy
deffondre d'être Vieillard. Aprés
tout Homere fait connoître .
par- là qu'il fçavoit peindred'a
prés la nature les moeurs , &
qu'il avoit de plus une fecondité
admirable pour allonger
ſes diſcours aux dépens même
(
Mij
140 MERCURE
des circonstances les plus étrangeres
à ſa matiere.
Qui le croiroit ! il y a plus
de deux cens comparaiſons dans
l'Iliade , elles ont neanmoins
toutes leur prix fans aucune
abondance vicieuſe ; celles entre-
autres qu'attaque M. de la
M. font les plus eſtimées , la
comparaiſon des jambes de
Menelas avec l'yvoire teinte en
pourpre eſt juſtifiée avec un
Commentaire auffi long que
la comparaiſon même.
La comparaiſon d'Ajax à
un ane que des enfans chaffent
d'un bled, e non pas d'un pré ,à
GALANT. 141
1
coups de bâtons , fait un fond
de Tableau charmant
Quelque envie qu'ait M. B.
de juſtifier Homere ſur les défauts
qu'on luy objecte , il eſt
toutefois comme forcé d'en
avoüer quelques uns. Il auroit
bien voulu , par exemple , ſauver
l'honneur d'Hector en
rendant ſa fuite heroïque ;
mais le défaut étoit ſi ſenſible
qu'à moins d'être Idolâtre
d'Homere , il ne pouvoit n'en
êire pas bleffe. Il paſſe donc
condamnation ſur cet endroit,
avec cette clauſe cependant ,
qu'il eſt perfuadé que fi Ho142
MERCURE
mere revenoit au monde , ik
apporteroit de bonnes raiſons
autquelles les Modernes ſeroient
obligez deſouſcrire.Car
on ne doit pas préfumer qu'un
Poëte plein d'eſprit , de raifon
& de bon fens en ait manqué
dans l'endroit le plus remarquable
& le plus eſſentiel de
fon Poëme. !
Je n'entreray pas dans un
plus long détail ſur le reſte de
l'Apologie , je remets au mois
prochain de continuer mon
examen Je me propoſe ſur
tout de m'étendre particulierement
ſur le nouveau ſyſteGALANT.
143
me du Bouclier d'Achille & nous
verrons ſi le dernier Apologifte
a imaginé quelque nouveau
ſecret pour ranımer , faire
agir , danſer , & parler toutes
les figures de l'Ouvrage merveilleux
de Vulcain
ſur ſa parole ,& je vous dis
que les Grecs de ce païs ont
produit depuis peu une piece
nouvelle , ſous le titre d'Apologie
d'Homere ou Bouclierd'Achille
, pour ſervir de deffenſe
contre la fameuſe Preface de
M. de la Morte. Malgré les
occupations ſerieuſes & importantes
à quoy m'engage la
qualité deMercure uniquedans
cet état ; j'ai bien voulu en faveur
du public m'y ſouſtraire ,
afin d'examiner & pefer par
moy même la validité des autorités
dont nos Antiquaires
GALANT. 81
farciſſent ſans ſcrupule leurs
dits & contredits. Le croirezvous,
Monfieur, j'ay cûla genereuſe
patience de les feüilleter
opiniâtrement depuis le
nom de l'Imprimeur juſques
àla fin du Privilege.J'avoueray
cependant, pour laconſolation
du nouvel Apologiſtique , que
pendant la lecture que j'en ai
faite , moyennant l'eau de la
Reine de Hongrie , j'en ai été
quitte pour quelques vapeurs,
au lieu que durant celle des C.
de la C. du G. on cût recours
aux gouttes d'Angleterre pour
me faire revenird'une eſpecs
82 MERCURE
d'apoplexie cauſée par pluſieurs
coups d'ennui dont j'avois
preſque été frappé à mort;
graces à la bonté de mon temperament
je repris mes eſprits
&je fis ferment pour lors d'être
plus prudent à l'avenir.
Auſſi toutes les fois qu'il s'agit
de mets à la grecque , je
prendla ſage précaution d'en
faire faire l'eſſai par un autre
, & je m'en trouve bien
Nam timeo danaos : tâchons
preſentement de raffûrer les
trembleurs du party Moderne
contre les attaques de ce
nouvel Athlete ; s'ils ne font
د
GALANT 83
pascontents de moy, je les renvoïe
ſans façon aux traités de
Meſſieurs de la Motte & Terraſſon.
Le premier ſemblable
à Apollon qui à coups de
traits legers & preſque imperceptibles
, perce la tête , les
flans & la queüe du ſerpent
Pithon; & le ſecond comparable
à Hercule , qui à grands
coups de maſſuë redoublés ,
coupe , tranche, abat les têtes
renaiſſantes de l'hydre.Au fair,
L'Auteur de ce nouveau livre
s'eſt ſervy de la methode
de Madame D .... pour la
deffenſe d'Homere, c'eſt àdire
84 MERCURE
qu'ils ſuivent ſervilement l'un
&l'autre laPreface critiquequi
eſt à la tête de l'Iliade de M.
de la M. c'eſt elle qui les gui
de &les conduit dans leur tra
vail en voyant l'extrait qu'ils
en ont faits & les glofes étenduës
& abſtraites qui l'ac
compagnent , il eſt aifé deju
ger que les vaſtesCommentai
res font fort de leur goût ; il
faut cependant convenir que ce
nouveauProtecteur de la vieil
le Iliade doit moins fatiguer
fon lecteur que l'Avocat F.
s'il ne rejoüit pas , il a la pu
deur au moins de ne point
GALANT. 85
femer ſon Ouvrage d'injure
à la Beoriene. Il a de plus le
le merite d'être moins long ,
&dereconnoîtredebonne foy
des défauts dans l'ancien Poëme
, il ne fait toutefois cer
avcu , qu'apres s'eſtre munide
l'autorité de Quintilien & de
Denis d'Halicarnaffe. Après
quoy ilmet en avant les reflexions
ſuivantes.
*Qu'importe aprés tout qu'Homere
ait des défauts , fi on le lit
avec plaisir, ſi on neſe laſſe jamais
de le relire ; ilfaut qu'ilfoit
d'ailleurs un grand enchanteur,
ſiavec tout ces défauts vrais ou
4.
86 MERCURE
pretendus il ne laiſſe pas deplaire
& de sefaire admirer. Le plus
grand le plus merveilleux effet
des beautés d'Homere , pour
ceuxqui les voient , c'est qu'elles
couvrent tellement ſes défauts
qu'on ne les voit plus , ou qu'on
neles veut plus voir.
Il eſtbon de remarquer que
cette obſervation s'adreſſe uniquement
à la pluſpart de ceux
qui liſent ce Poëte dans ſa
langue originale , car pour les
perſonnes ſenſéesqui ont efſayé
de le lire dans la nouvelle
traduction de M. de la M.
ellesneconviennent nullement
小
4
GALANT. 87
de ce merveilleux pretendu ;
elles ſentent au contraire que
les défauts en couvrent tellement
les mediocres beautés,
qu'on ne peut plus les y appercevoir
tant elles y font
noyées ; d'où partent doncdes
jugemens ſi oppofés , ſinon
d'une admiration outrée de la
part des uns , & d'une raiſon
épurée de tout prejugé de la
partdes autres.
*Homere , continuë le nouvel
Apologiſte ,a cela de particulier
quela pluſpart de ceuxqui
l'aimentſontplutôt des amanspafſionnés
que deſages amis , ils
P. 14.
88 MERCURE
l'aiment avec une efpece de fureur,
ils ferment les yeuxfurfes
deffauts , ne veulent voirque
Ses beautés ; c'est le zele même de
ſes amis trop ardentsqui luifufcite
des ennemis , qui revoltent
les critiques, &qui échauffe tellement
leur bile que comme les
uns ne voyent que les beautés
les autres ne voyent que lesdéfauts.
Cette declaration d'amour
ne vaut telle pas bien celle- cy
Homere mes amours
Je t'aimerai toûjours.
L'Iliade à leur égard eſt une
enchantereffe , une Circé qui
femble
4
GALANT. 89
femble les avoir privé de toute
lumiere d'eſprit , les fotiſes les
pluspuerilesleur paroiſſent autant
de merveilles de l'art .
S'agit- il de reconnoiſtre
quelque tache dans ce Poëme,
on abeau la leur montrer avec
le flambeaude la raiſon, ils fermentlesyeux
de toureleur puif.
fance,de crainte d'être éclairez;
ils aimerent mieux vieillir dans
cette eſpece de Paganiſme que
de ſouffrir qu'on lesdetrompât
de leur aveugle prevention.
EnvainM.dela Maura demontré
que ce qu'il doit y avoir de
de plus clair dans un ouvrage
Aoust 1715 . H
१० MERCURE
ce doit être le deſſein , de forte
qu'un eſprit même mediocre
ne puiſſes'y méprendre,envain
citera t'il en preuve contre Homere
que les Auteurs ont été
partagés ſur ſon deſſein d'Homere
, M. B M. D.& tout le
troupeau crieront à l'heretique.
Le premier craindra que
M.de la M. n'ait entendu ſous
lenomde deſſein 3. choſes differentes,
qui font leſujet oul'action
principale, la moralité de la
fable,&lesvûës particulieres du
Poëte.De cette crainte ſeule ,ne
s'en ſuit- il pas, qu'il faut que le
deſſein d'Homere ſoit bien obGALANT.
1
-
ſcur , puifque M. de la Motte
puitque A
ſelon l'Apologiſte, s'y eſt mépris
, en confondant 3. differents
objets ſous un même
point de vûë. D'ailleurs il n'eſt
pas vrai que le Critique Moderne
ait confondu ces 3. choſes,
puiſqu'il croit qu'Homere
ne s'eſt propoſé d'abord que
de chanter la colere d'Achille
comme un ſujet capable d'attacher
l'eſprit & d'enlever l'admiration
, ce qui a trompé M.
B. c'eſt qu'il n'a pas pris garde
qu'il attribuë à M de la M. les
divers ſentimens qui ont partagé
les Commentateurs fur
Hij
92 MERCURE
i
le ſujet principal du Poëte,
Si la pluſpart des Lecteurs ne
peuvent entrevoir l'action
principale , & s'ils ne ſçavent à
quoi ſe fixer ,juſques là même
que beaucoup croient que c'eſt
Achille boudant, plutôt qu'Achille
en colere , Homere en
recompenſe a le talent de racheter
cette obſcurité par la
clartédes évenemens en les annonçant
prudemment long
tems avant qu'ilsarrivent.S'il y
a affûrement quelque défaut
marqué & frappant, c'eſt celuilà,
car n'eſt ce pas fevrer impitoïablement
le Lecteur des
GALANT. 93
charmes dela ſurpriſe en lui revellant
fans art le denoüement
de chaque avanture; cependant
noſtre Apologiſte eſtbien éloignéd'en
convenir ; c'eſt par
ces annonces,dit- il, qu'Homere
eft divin, c'eſtun enchanteur qui
quand il lui plaist tranſporte tout
d'un coup fon Lecteurde ta terre
au ciel,lefait aſſiſter aux deliberations
des Dieux &lui découvre
l'avenir , un moment aprés il le
ramene oùil l'a pris&ne luilaiſſe
voir que le preſent , le Lecteur
uniquement occupéde ce quifrappe
fesyeux oublie auffitot ce qu'il
a entendu de loin ,ainfi bien loin
aino bien loin
4 MERCURE
qu' Homere doive être blamé d'avoirannoncéles
évenemens avant
que de les mettre ſous les yeux,
on doit au contraire le louer , & c .
J'en prend à témoin tout
Lecteur qui n'eſt pas Grec d'inclination
& d'éducation , s'il
a reſſenti cette prodigieute extaſe
lorſqu'on lui a predit ce
qui devoit arriver. Quand Jupiter
au milieu de I Diade fait
à Junon un abregé exact du
refte de l'action , n'eſt on pas
tenté neceflairement de s'en
tenir là fans vouloir paffer plus
avant ; pourquoy , dira- t on ,
revoir deux & 3. fois la même
GALANT. 95
choſe.Enfin mon irreſolu fait
un effort fur lui , & a la patience
de revoir paroître les mêmes
figures; de bonne foy que
ſent- il pour lors, eſt- ce ſurpri
ſe,enchantement,raviſſement,
comme le pretend M. B. point
dutout , il baille , il s'étend ,
s'endort & le Livre lui échape
des mains,& voila la ſurpriſe.
Les Dieux d'Homere , quoique
mal faiſants, foibles , bizares
, injuftes , n'ont rien de
choquant pour M. B. Homere
étoit Poëte , il vouloit plaire
& ne craignoit rien tant que
d'ennuyer ; pour cet effet il
p. 33. & les ſuivantes.
96 MERCURE
nous les a donnés cruels , ruf
ſtiques , barbares , jaloux &
tout ce merveilleux pour égayer
ſon Poeme aux dépens
dela divinité.Qui n'admireroit
en veritéun tel art !&plus encore
la raiſon décifive que
fournit nôtre Apologiſte , qui
pour prouver que l'adultere ,
le meurtre, latrahıfon , levol,
le brigandage étoient permis
aux Dieux , & deffendusaux
hommes , ſans que cependant
les moeurs en dufſent ſouffrir
aucune atteinte , decide hautement
que la morale de ces
fiecles barbares ne laiſſoit pas
P. 20.
d'eſtre
A
GALANT97
a
2
S
1
1
1
d'être bonne , quoique laReligion
fut mauvaiſe. Je demande
preſentement à tout homme
de reflexion ce qu'il penſe
fur une pareille affirmative.
Quoy ces Dieux que les hommes
de ces tems heroïques plaçoient
dans la voye Lactée,qui
pour la plupart n'avoient merité
de boire le Nectar qu'à
force de forfaits , il plaît à ces
Meſſieurs d'avancer que ces infames
Originaux ne contribuoient
pas à la dépravation
des moeurs ; où eſtdonc le fens
commun. M. B. ne ſeroit- il
pas le premier à convenir que
Aouft Aouft 1715 . I
8 MERCURE
la ſaine morale ne peut fubfif.
ter parmi des Peuples Athées;
que feroit ce donc neceffaire
ment parmi des Nations excitées
à toutes fortes d'excés par
l'exemple contagieux de leurs
Divinitez . Il faut être bien
empâté dans les erreurs du Paganiſme
pour avancer de tels
paradoxes.odb
On doit rendre justice àM.
B. touchant l'employ des Allegories,
illes abandonne pour
la plus grande partie,y en ayant
de fon propre aveu deconfu
ſes , de chymeriques , & s'il
P43
*
THEQUE DE
!
GALANT
LYON
*1899
l'oſe dire d'alambiquées ;mais
il en admet auſſi de tres claires
& qui ſe preſentent naturellement
à l'eſprit , telleeſt
l'explication de l'apparition de
Minervedans le premier Livre
qui arrête Achille en le ſaiſifſant
par les cheveux pour l'empêcher
de tirer l'epée contre
Agamemnon , on ne peut pas
douter ſelon lui qu'en cet en-
- droit Minerve ne foit la prus
dence. Quand M. B. auroit
encore placé celle là au nombre
des Chymeres Allegoriques
, il n'en auroit que fait
plus d'honneur à fon juge-
I ij
100 MERCURE
f
ment , comment lui eſt il échappé
de ne pas comparer ce
trait avec cet autre du 4 Livre
où cette Deeſſe conſeille inprudemment
à Pandarus de tirer
une Fleche à Menelas qui
eneſtbleſſé : Qu'elle noire perfidie
de faire ſervir ſon miniſtere
à rompre l'alliance qui
avoit été juré ſi religieuſement
&fi folemnellement entre les
deux Camps. Dans cette occafion,
Minerve ſera t elle conſiderée
comme la Prudence ;
jeprend nôtreApologiſte pour
juge dans ſa propre cauſe. Ne
pourroit- on pas avec plus de
GALANT. 1of
1
juſtice lui adreſſer le reproche
qu'il a fait à M. de la M. en
lui imputant de ne voir ordinairement
quel'endroit qu'il
attaque:Qu'ilapprenned'aprés
lui même que pour juger ſainement
d'Homere il faut voir
d'un coup d'oeil tous les endroits
qui ont rapport les uns
aux autres.
M. de la M. taxe les Heros
d'Homere , de vanité , d'irreligion
, de brutalité, de cruauté,
d'injustice , d'avarice & de
groffiereté ; quoique ces vices
dominent éminemment dans
p. 71.
I iij
102 MERCURE
chacun des Acteurs de l'Iliade.
M. B. traite ces reproches de
calomnie , ils en ſont au contraire
la plupart entierement
exemts ; mais comme pour
juſtifier leur innocence & refuter
leur injuſte Accuſateur ,
il faudroit nommer tous ces
Heros l'un aprés l'autre , on
doit s'en tenir à l'Apologia
qu'en a fait M. D.
Je ne puis cependant me refoudre
à me taire ſur lechapitredes
Heros,ſans expoſer ſous
les yeux de mon Lecteur les
graves raiſons del'Apologiſte,
P. 48 .
GALANT. 103
pour difculper Homere du fot
rôle qu'il fait jöüer à Hotor
dans les 2. rencontres les plus
importantes de ſon Poëme.
* La premiere, c'eſt lorſque
Diomede ſecondé par Minerve
mettoir en deroute l'armée
Troyone, àqui par confequent
Hector ſe trouvoit plus neceffaire
que jamais ; que fait le fage
Helenus dans cette extremiré?
il conſeille à Hector de
rallier les Troyens , d'abandonner
enſuite le combat &
d'aller à Troycavertir Hecube
Diſcours de M. de la M. fur l'Iliade ,
P.54.
I iiij
104 MERCURE
d'offrir un ſacrifice à Minerve
pour l'appaifer.
:
La ſeconde regarde Hector
qui fait trois fois le tour de
Troye en fuyant Achille , &
qui n'oſe le combattre qu'avec
un ſecond.
Que répond M. B. à la
premiere.
*Qu'il n'eſt pas ſurprenant
qu'Hector obéïſſe à un Prophete
, avec d'autant plus de
fondement qu'il ne quitte le
champ de bataille qu'aprés
•avoir rallié ſes troupes ſous les
murs de Troye , où eſt l'im
P. 72.
GALANT. 105
prudence d'Hector.
Ypenſez-vous fericuſement
M. B. lifez humblement la leconde
partie des reflexions de
M. de la M. * il vous apoſtrophera
ainſi. En quoy faitesvous
confifter la ſageffe d'Helenus
? dans le confeil de rétablir
le combat ? il eſt en effer
fortbon, mais pourquoyl'or.
dre d'aller à Troye dés que le
combat fera retabli? Hector
fera- t'il moins neceſſaire alors
pour profiter de l'avantage re .
gagne ; que deviendra vrayſemblablement
ſa victoire s'il
:
M.de la M. p. 9
106 MERCURE
apretence
ne la pourſuit ?& puisquel'on
a ofé fuir en ſa prefence, ý at'il
lieu d'eſperer qu'on fora
plus ferme quand onne levers
ra plus. Il falloir , dites-vous ,
envoyer pour le ſacrifice , qui
par parentheſe neproduit rien,
un homme auſſi autorife qu't
Hector. Quoi donc M. ný
avoit il pas des Heraults dans
l'armée , des hommes deſtinez
exprés pour faire ſes fonctions.
Polidamas n'eſtoit- il pas un
Devin,un Prophete accredité,
Cependant lorſque dans la fuite
il conſeille à Hector de ren
trer dans Troye ſous peinedes
GALANT. 107
plus grands malheurs , ceHe
rosyreſiſte ſans ſcrupule , &
il traite de chimere ſon inſpiration
prétenduë. Hector eft
bien malheureux en conduite,
il refifte quand il faudroit
obéïr , & il obéit quand il faudroit
refifter.
A l'égard d'Hector fuyant
Achille, vous n'eſtes pas plus
heureux en bonnes raiſons.
Une pareille lâcheté , dites.
vous , ſuivant les principes
d'Homere n'en eſt pas une , il
y eſt entraîné par un mouve
ment volontaire , ne faiſant
que ſuivre l'impreſſion d'une
108 MERCURE
force majeure qui eſt la volonté
de Jupiter.
Si Homere a cû pour but
d'inſtruire,comme ſes admirateurs
n'en doutent nullement,
il auroit dû prevoir qu'avec
cette belle raiſon d'une force
majeure qui nous neceffite ,
tous les lâches par la ſuite pour.
roient en conſcience ſe couvrir
de l'autorité du Poëte , en
declarant qu'ils n'avoient pas
pû ſe comporter autrement ,
car telle eſtoit la volonté de Jupiter.
Cette maxime une fois
reçûë , eſt évidemment une
P. 74-
GALANT. 109
5
des plus dangercules qu'il y
ait pour le maintien de la ſocieté.
Le Cenſeur moderne n'a pas
jugé à propos de faire languir
ſes Lecteurs , en luy donnant
en détail le denombrement
des Chefs &des Troupes , tel
- qu'il eſt dans le vieux Poëte ,
parce qu'il luy a paru plus
exact qu'ingenieux. M. B. prétend
que dans ce denombrement
qui paroiſt ſi ſec aux
Critiques d'Homere , il y a
des beautez qu'ils ne voyent
pas ,& qu'on ne peut pas leur
P.S.
110 MERCURE
fairevoir,mats fur leſquelles ils
doivent s'en rapporter aux plus
fameux écrivains de l'antiqui
té qui les ont y vûës , & aprés
avoir demandé pardon aux amis
de M. de la M. s'il oſe citer
un Auteur dont le nom
pourra bleſſer leurs oreilles, il
appelle Denis d'Halicarnaffe à
ſon ſecours, qui parlant de l'agrément
, de l'harmonie& de
la magnificence que les mots
heureuſement aſſortis peuvent
ſe prêter les uns aux autres,apporte
pour exemple le Catalogue
d'Homere ; ce ne font ,
dit- il , que des mots qui n'ont
GALANT
rien de beau en cux mêmes.
Mais Homere les a ſçû ſi-bien
arranger querienn'eſtplus majeſtueux
; il cite aprés cela les 8.
premiers Vers du denombre
mentqui ne fonten effet qu'un
beau tiſſu de noms propres.
M. B. veut cependant bien
croire pour Phonneur de M.
de la M. qu'avec le ſecours des
Muſes , il auroit pû nous en
faire quelque choſe de tresbeau.
1
Carde nombrer la troupe
multioude
Cela eft hors de tout humain
étude.
Salel, 2.
112 MERCURE
Non quand auroit dix langues
tres-difertes
Bouches autant à bien parler ouvertes
Voix perdurable &l'estomach de
Locuitore
Il n'en pourroit jamais estre
delivre M
Sans la faveur des Déeffes
gentilles.
Le nouvel Apologiſte aprés
avoir remis en honneur les
Dieux & les Heros du Poëte ,
vient aux differens genresd'éloquence
employez par Ho-
' mere . * La Narration en eft
pathetique ,
p. 82.
GALANT. 113
--
pathetique, marchant d'un pas
égal , & qui tient tellement à
l'action que tout ce qui eſt raconté
ſemble ſe paſſer ſous les
ycux de celuy qui écoûte ou
qui lit. M. de la M.demontre
au contraire qu'elle eſt ordinairement
diffuſe & infipide ,
au lieu d'eſtre préciſe & ingenieuſe
, & il le prouve par l'exemple
de Thetis, qui pendant
qu'elle preffe Achille de ſe reconcilier
avec Agamemnon ;
cette Déeſſe prend ſoin d'écarter
les mouches du corps de
Patrocle. M. B. a la modeſtic
de ne point étaler en cet
Aoust 1715 .
K
114 MERCURE
endroit de fort beaux lam-.
beaux d'érudition qu'on pourra
lire dans Quichard & Muret
, touchant les devoirs que
l'on a rendus aux Morts dans
tous les ficcles,dans tous lesPais
&dans toutes les Religions :
il ſe contente d'avancer qu'il
falloit que du tems d'Homere
on crût que la conſervation
d'un corps mort fut quelque
choſe de bien important, puif.
que les Déeſſes même les
plus delicates ne dedaignoient
pas d'y donner toute leur attention
; juſques- là même que
p. 85.
GALANT. 115
=
5
pendant que Thetis éloignoit
avec une queuë de cheval ces
infectes impures , Venus jour
&nuitgardoit le corps d'Hector
& en écartoit les chiens.
Ce n'eſt donc point une baſſe
circonſtance que le ſoin d'écarter
les mouches donné à
une Déeffe. Qu'en penſe le
Lecteur ? J
Il eſt tems de paſſer aux repetitions.
LeDeffenſeur d'Homere
les met au nombre des
beautez dece Poëte; par la rai-
- ſon que les Anciens n'ont jamais
blâme ſes repetitons: *au
Kij
116 MERCURE
contraire ils luy en ont fait
un merite particulier, je ne ſçai
comment , dit Macrobe , cette
forte de repetition ſied fi bien
à Homere , & ne ſied qu'à luy
feul, caractere convenable au
genie & à l'antiquité decePoë.
te. Après cet Arrêt , on auroit
fort mauvaiſe grace d'en appeller
à la raiſon , on ne con
noiſſoit point , dir M. B. dans
les premiers fiecles de la bonne
Antiquité , cette raifon ,
cette gêne inutile que la delicateffe
des fiecles ſuivants a introduite
, la Geneſe & les autres
Livres de Moyſe ſont
GALANT. 117
pleins de repetitions ; rien n'eſt
plus éloigné du fublime que
cette exactitude penible & frivole
avec laquelle on évite
d'employer des expreffions ,
des phrafes , des diſcours entiers
, tel qu'eſt celuy d'Agamemnon
dans le ſecond Livre
où ce Roy propoſe la fuite à
fes Soldats pour leur inſpirer
neanmoins un ſentiment tout
contraire; au lieu que dans le
neuviéme il tient le même dif
cours aux Chefs de l'Armée
dans le deſſein ſerieux de les
difpofer à la fuite.
Quoiqu'il n'y ait rien de
IIS MERCURE
plus choquant que cette longue
redite , elle ne déplaît pas
cependant à M. B. parce que
l'on parloit ainſi du tems
d'Homere , & que ç'auroit été
parler mal que de parler autrement;
cette façon de repeter
étoit alors la plus élegante,
* De plus il répond qu'il s'en
faut beaucoup que les deux
diſcours ne foient préciſement
les mêmes , le premier étant
de trente- un Vers, &le ſecond
n'étant que de douze , à la verité
ſans aucun changement ;
mais en recompenfe cette re
GALANT. 119
petition& les autres ne ſe font
preſque pas fentir , elles font
au contraire une ſource de
plaiſir pour les oreilles qui y
font accoûtumécs . Voila le
merveilleux.
A l'égard de l'autre queftion
qui eſt de ſçavoir ſi Agamemnon
parle ſerieuſement
dans le neuviéme Livre , il ſeroit
porté àcroire comme M.
delaM. que lediſcours duGeneral
de l'Armée Grecque eft
auffi ferieux dans le neuviéme
Livre que fimulé dans le ſecond
, * fi l'autorité de Map.
98.
A
120 MERCURE
dame Dacier , jointe à celle du
ſçavant Rheteur qu'elle cire, ne
balançoit chez luy toutes les
raiſons qu'il étale pour ap.
puyer le ſentiment qu'elle
combat, ce qui eſt tres curieux
à lire , j'y renvoïe mon Lecteur.
Pendant qu'il s'en donne
leplaifir , je me procureray celuy
de faire la reflexion fuivante
avec M. B. que c'eſt injuſtement
que M. de la M. accuſe
Homere d'être preſque
par tout negligé ; s'il l'eſt , il
faut neceſſairement le mettre
au nombre de ces beautez qui
dans leurs negligez plaiſent
cent
GALANT 121
cent fois d'avantage que les
beautez les plus ſuperbement
parées. Les deſcriptions meritent
ici d'avoir place.
* Le Cenſeur moderne trouve
la deſcription du Combat
d'Achille contre le Xante un
peu biſarre. Point du tout ,M.
de la M. nomme biſarre ce
qui eſt merveilleux & extraor.
dinaire.
M. de la M. blâme les peintures
d'Homere , qui à force
deminutiesdeviennent froides
&languiſſantes , telle eſt la def
p. 102 .
P. 104.
Acuft 1715 .
:
L
122 MERCURE
cription circonſtanciée du cafque
que Merion prête à Uliffe,
lorſque ce Heros va avec Diomede
reconnoiſtre pendant la
nuit le Camp des Troyens.
Il n'y a rien de ſi élegant
dans toute l'Iliade , c'eſt à bien
exprimer les petites choſesqu'-
Homere excelle particulierement.
M. de la M.prétend que les
deſcriptions anatomiques des
bleſſures refroidiſſent l'imagination,
en interrompant mal à
propos l'intereſt que l'on prenoit
àla ſuite des combats.
P. 108.
•
GALANT. 123
j
Le détail n'en eſtjamaistrop
long ny trop frequent dans
Homere, la deſcription , par
exemple , de la bleſſure de Pandarus
, dans le 5. 1. de l'Iliade
oft fort recreative à cauſe de
la fingularité du coup.
7.
Enachevantces mots ,Diomede
lance ſon javelot que la
Déefle Minerve conduit entre
l'oeil &le nez de Pandarus , de
forte qu'il reçoit le coupen.
tre les deux yeux pendantqu'il
baiffoit la teſte , le fer paſſe à
travers les dents , coupe l'extremité
de la langue, & reffort
p. 110.
Lij
124 MERCURE
par deſſous le menton , &
tout cela en trois Vers Grecs.
Un moderne le pourra - t - il
croire ?
Ainſi,bien loindedire qu'-
Homere a peint ſans choix , les
exemples rapportez avertiſſent
du contraire. Achille même
faiſant les fonctions d'un cuifinier
, coupant lui même les
viandes deſtinées au repas qu'il
veut donner aux 3. Deputez
de l'Armée Grecque , les embrochant
& tournant la broche
eſt une image tout à-fait
riante . Le Poëte auroit eû tort,
de la fupprimer , elle meritoit
GALANT. 125
d'eſtre choifie par le divin
Homere.
Le chapitredes discours contient
des remarques dignes de
la reputation du nouvel Apologiſte.
On peut dire qu'il rend
à Homere tout ſon luftre en
effaçant toutes les taches que
ſes adverfaires lui avoientmalignement
faites.
M. de la M. s'eſt avilé temerairement
de reprendre Homerede
ce qu'il nommequel
que fois vaillant, celui dont il
rapporte un diſcours lâche, &
quelquefois fage , celui dont il
rapporte un diſcours imprudent.
Liij
126 MERCURE
Il ne faut pas trouver étrange
, dit trés judicicuſementM.
Deſpreaux qu'Homere donne
de ces fortes d'épitetes à ſos
Heros en des occafions qui
n'ont aucun rapport à ces épitetes
, puiſque cela ſe fait ſou.
ventmême en françois où nous
donnons le nom deSaint, à nos
Saints, en des rencontres où il
s'agit de toute autre choſe que
deleur fainteté; comme quand
nous diſons que ſaintPaul gardoit
les manteaux de ceux qui
lapidoient faint Etienne.
M. de la M. a la delicateſſe de
P. 116.
: GALANT. 127
:
trouver à redire qu'au fort d'unebataille,
des Guerriers à qui
il importede vaincre au plûtôt
perdent le tems àdire de longues
injures à leur ennemis ,
ou à leur conter des genealo
gies & des hiſtoires comme
Diomede fait à Glaucus , &c.
M. B. pretend que non feulement
cela ſepeut , mais qu'il
vrai- ſemblable que du tems
de la guerre de Troye les principaux
Chefs des deux partis
avoient coutume de s'avançer
eſt
ainſi hors des rangs, de ſedonner
enſpectacle& de commen-
P. 119.
Liij
128 MERCURE
cer uneeſpece de combat fingulier
par des diſcours que les
Soldatsn'ofoient interrompre
&qui pouvoient être injurieux
ou civiles , felon le caractere
des interlocuteurs, à la verité
cecy auroit beſoin de preuves,
mais n'importe ; n'eſt il pas
vrai que ſi nous examinions
tous nos ufages à la rigueur ,
nous en trouverions encore de
plus bizares ; cela n'eſt il pas
convainquant?
Onſe revolte aiſément contre
les Heros d'Homere qui rem.
pliflentleurs difcours d'injures
groffieres,d'hiſtoires deplacées
GALANT. 129
&de rodomontades pueriles.
M. B. a la condeſcendance
de convenir que le diſcours de
Tlepoleme eſt veritablement
injurieux , mais qu'il rachete
au centuple ces riches injures
par des mots tous d'or & qui
n'ont rien de bas..
C'eſt encore une mediſance
ſelon lui que d'imputer à Sarpedon
des fanfaronades , car
ya t-il rien de plus naturel que
de s'exprimer ainſi ; pour toy
Tlepoleme je te declare que tu vas
rencontrer icy une mortsanglante
une noire destinée , &que bien-
P1217
130 MERCURE
tôt dompté par ma Pique, iu me
donneras de la gloire &ton ame
aux Enfers.
Pourquoy cependant M.de
la M. s'offenſe t-il lors qu'il
voitdans la chaleur de l'action
un homme bruſque& violent
inſulter ſon ennemy & lui diredes
duretés&des brutalités,
c'eſt parce que les Herosdenos
Romans font toûjours gracieux&
honnêtes, de la gentilleffe
&de l'eſprit par tout.
Les railleries pueriles& miferables
qu'adreſſent ordinairement
les vainqueurs aux cadavies,
cauſent ordinairement
GALANT. 131
du mépris & de l'indignation
contre ces fauvages des tems
heroïques.
C'eſt à tort reprend M. B.
Qui ne ſçait que ſenſément
le goût des plaifanteries eſt bizare
& affez arbitraire ; ce qui
a du ſel dans une langue devient
ſouvent infipide lorſqu'il
paſſe de la langue originale
dans une langue étrangere. Le
meilleur mot de M. dela M.
mis en Grec ou en Latin ne
feroitpeut-être pas un fortbon
mot , & c'eſt pour cela que
dans le privilege de fon livre
P.127.
132 MERCURE
deffenſes ſont faites àtous Imprimeurs
d'imprimer cesOcuvres
en Langue Latine ,Grecque
, ou Hebraïque.
Admirez, je vous prie, comme
une raillerie en amene unc
autre ; aprés cela Meſſieurs les
Modernes , venez nous cer
tifier que Meſſieurs les Grecs
fontde forts fots, de forts fades
, & de forts mauvais plaifants
, s'il m'eſtoit permis de
vous démentir , je vousciterois
M B. vous en croirez cependant
ce qu'il vous plaira...
Lesdifcours quetiennentAn
P. 1292
GALANT. 133
tilocus & Hector à leurs chevaux
ne font rien moins que
ridicules. Ondécouvre au contraire
une eſpece d'antoufiafme
dans l'apostrophe que ce
dernier leur fait. Genereux
Coursiers,Xantus, Podarge , Ethon
, & toy mon incomparable
Lampus ,c'est maintenant, dit- il,
qu'il faut que vous me payés le
Join qu'Andromaque a pris tant
de fois ,&c. Il ne doit pas être
plus ſurprenant pour nous de
voir un hommedeguerre apoſtropher
un cheval , que de
voir un Berger s'entretenir
avec ſon chien , ou avec ſes
134 MERCURE
moutons.Eft-onchoqué dans
la Tragedie du Cid de voir
DonDiegue quis'adreſſe à fon
épée, en lui diſant.
Et toy de mes exploits glorieux
instrument , &c.
Ne s'adreſſe t- on pas tous
les jours aux Foreſts , auxRochers
, aux Fontaines.
Si M. B. avoit bien lû la
ſeconde partie des reflexions
deM. de la M. peut- être,n'auroit
ilpas autoriſéces endroits
avec tant de confiance ; il au
roit appris qu'il ne faut pas
confondre des diſcours fi
Seconde part, des reflex. p. 132.
GALANT. 135
gures & allegoriques avecdes
difcours ferieux &naïfs, ladifference
eſt grande,&c .
Uliſſe dans ſon diſcours à
Achille en lui offrant les preſents
d'Agamemnon repete
mot pour mot 3. longues pagesqu'on
vient de lire un in
ſtant auparavant.
L'Apologiſte ſeroit ici de l'avis
de M. de la M.& il retrancheroit
cette repetitions'ilétoit
le maître de retrancher quelque
choſe à Homere ; ce n'eſt
pas que cette repetition toute
longue qu'elle eſt ne puiſſe être
trés bien excuſée, par la raiſon
!
136 MERCURE
de l'ancien uſage. Il a la pre
caution denous informer que
cette repetition qui eſtde 34.
vers dans le Grec en eſt une
de 3. pages dans le François,
Il a de plus lagenerofité de
faire un facrifice à la ſeverité
de M. de la M. qui ne peut
ſouffrir que lors qu'Achile refuſe
avec hauteur les preſents
d'Agamemnon , ce Heros s'égare
dans la diſgreſſion qu'il
fait des particularités de la
Ville de Thebes. Iliade liv. 9.
Phenix dans ſa harangue à
Achille, rappellant dans le neu-
P. 138.
viéme
:
GALANT. 13.7
viéme Livre à ce furieux les
ſoins qu'il avoit pris de luy
pendant ſon enfance , luy die
entre autres belles choſes.Lorfque
je vous preſentois la coupe
pleine de vin , vous en avez
laiffé répandre une partiefur mon
Sein &furmes vêtemens.
M. de la M. avoit accuſé
d'omiffion M. D. en cet endroit
,& il y avoit ſuppléé en
traduiſant ainfi : Combien de
fois avez-vous vomi dans mon
comme il arrive aux en- Sein ,
fans de womirſur leurs nourrices.
M. B. s'éleve fort contre la
baffeffe de cette expreffion ,
Aoust 1715.
M
138 MERCURE
vomir; le verbe Green'offrant
en ſoy aucune idée dégoûtante.
On paſſe volontiers à M. B.
l'apologie de ce mot , mais il
n'en eſt pas moins vray que la
circonſtance eſt baffe enGrec ,
en Latin ,& en toute Langue ,
ce qui ſuffit. De plus , M de la
M. convient qu'il falloit met
tre , rejetté le vin que je vous
donnois.
dela
Phenix & Noſtor font repris
d'être d'importuns Conteurs ,
ce dernier ſur tout en eſt à
charge au Lecteur judicieux
de forte qu'on ne ſçait ce qui
GALANT. 139
1
bleſſe le plus dans le diſcours
de ce pretendu Sage , ou l'envie
demeſurée de parler , ou la
vanité , ou l'imprudence.
&
L'Apologiſte n'y donne
pas ſonconfentement :Deffendre
à un Vicillard d'être longdans
ſes recits , de raconter plusieurs
fois la mêmehistoire de parler
Sans mesure du passé , c'est luy
deffondre d'être Vieillard. Aprés
tout Homere fait connoître .
par- là qu'il fçavoit peindred'a
prés la nature les moeurs , &
qu'il avoit de plus une fecondité
admirable pour allonger
ſes diſcours aux dépens même
(
Mij
140 MERCURE
des circonstances les plus étrangeres
à ſa matiere.
Qui le croiroit ! il y a plus
de deux cens comparaiſons dans
l'Iliade , elles ont neanmoins
toutes leur prix fans aucune
abondance vicieuſe ; celles entre-
autres qu'attaque M. de la
M. font les plus eſtimées , la
comparaiſon des jambes de
Menelas avec l'yvoire teinte en
pourpre eſt juſtifiée avec un
Commentaire auffi long que
la comparaiſon même.
La comparaiſon d'Ajax à
un ane que des enfans chaffent
d'un bled, e non pas d'un pré ,à
GALANT. 141
1
coups de bâtons , fait un fond
de Tableau charmant
Quelque envie qu'ait M. B.
de juſtifier Homere ſur les défauts
qu'on luy objecte , il eſt
toutefois comme forcé d'en
avoüer quelques uns. Il auroit
bien voulu , par exemple , ſauver
l'honneur d'Hector en
rendant ſa fuite heroïque ;
mais le défaut étoit ſi ſenſible
qu'à moins d'être Idolâtre
d'Homere , il ne pouvoit n'en
êire pas bleffe. Il paſſe donc
condamnation ſur cet endroit,
avec cette clauſe cependant ,
qu'il eſt perfuadé que fi Ho142
MERCURE
mere revenoit au monde , ik
apporteroit de bonnes raiſons
autquelles les Modernes ſeroient
obligez deſouſcrire.Car
on ne doit pas préfumer qu'un
Poëte plein d'eſprit , de raifon
& de bon fens en ait manqué
dans l'endroit le plus remarquable
& le plus eſſentiel de
fon Poëme. !
Je n'entreray pas dans un
plus long détail ſur le reſte de
l'Apologie , je remets au mois
prochain de continuer mon
examen Je me propoſe ſur
tout de m'étendre particulierement
ſur le nouveau ſyſteGALANT.
143
me du Bouclier d'Achille & nous
verrons ſi le dernier Apologifte
a imaginé quelque nouveau
ſecret pour ranımer , faire
agir , danſer , & parler toutes
les figures de l'Ouvrage merveilleux
de Vulcain
Fermer
2
p. 1262-1275
LETTRE de M. D. L. R. écrite à M. Boyer, Docteur en Medecine de la Faculté de Montpellier, & Docteur-Regent en celle de Paris, au sujet d'une Medaille Latine de la Ville de Troade, & d'une Médaille Grecque des Dardaniens.
Début :
Ce n'est pas assez, Monsieur, d'avoir reçû avec reconnaissance les onze [...]
Mots clefs :
Médaille latine, Médaille grecque, Voyages du Levant, Bronze, Troie, Embellissements, Colonie romaine
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. D. L. R. écrite à M. Boyer, Docteur en Medecine de la Faculté de Montpellier, & Docteur-Regent en celle de Paris, au sujet d'une Medaille Latine de la Ville de Troade, & d'une Médaille Grecque des Dardaniens.
LETTRE de M. D. L. R. écrite à M.
Boyer , Docteur en Medecine de la Facul
té de Montpellier , & Docteur- Regent en
celle de Paris , au sujet d'une Medaille
Latine de la Ville de Troade , & du
ne Médaille Grecque des Dardaniens .
E n'est pas Monsieur , d'avoir
Creçu avec reconnoissance les onze
Médailles antiques , qu'il vous a plû de
me donner ces jours passés , que vous
avez rapportées de vos Voyages du Le
vant , et qui ont été trouvées aux envi
rons desDardanelles et des ruines de Troye ,
c'est- à-dire , sur les lieux du Monde les
I. Vol. plus
JUIN . 17317 r263
plus fameux dans l'Antiquité Grecque et
Romaine . La même reconnoissance m'en
gage de tenir ma parole , et de vous
marquer ce que ces Médailles peuvent
avoir de singulier , n'ayant pû , comme
vous sçavez , les examiner sur le champ .
Permettez moi d'en mettre d'abord neuf
au nombre de celles qui ne feront jamais
suer les Antiquaires , et qu'on trouve as
sez communément . En revanche , il y en
a deux qui me paroissent meriter une con
sideration particuliere , elles feront aussi
tout le sujet de cette Lettre .
La premiere est de moyen bronze , fort
nette , et bien conservée . On y voit d'un
côté une tête de femme couronnée , ou
coëffée de Tours ; comme vous savez que
•
les Anciens symbolisoient les principales
Villes avec une Enseigne Militaire derrie→
re; cette Legende est autour de la Tête CO .
ALEX TR , et encore ces deux Let
tres dans l'Enseigne Militaire CO. Sur
le revers est représentée la Louve avec les
deux Jumeaux , Fondateurs de Rome : on
lit au dessus COL AVG. et dans l'E
xergue T RO A. C'est -à -dire , d'un côté
Colonia Alexandrina Troadis , & de l'au
tre , Colonia Augusta Troadis ; avec la ré
petition du mot Colonia dans l'Enseigne
Militaire. Ainsi , M. je ne fais nul doute
I. Vol. que
1264 MERCURE
DE
FRANCE
que cette Médaille n'apartienne , et n'aig
été frapée à Troade , Ville de Phrygie ,
devenue dans la suite Colonie Romaine ;
mais cela ne suffit pas , il faut vous faire
connoitre cette Ville plus particuliere
ment , expliquer par-là notre Medaille,
et vous en faire connoître la singularité.
Troade étoit située sur les bords de
l'Hellespont dans cette Partie de la Phry
gie qui portoit aussi le nom de Troade ,
et selon le sentiment de plusieurs , elle de
voit son origine et sa fondation à la fa
meuse Troye , qui n'étoit éloignée du ter
rain occupé par cette nouvelle Ville , que
d'environ cinq ou six lieuës . Alexandre
le Grand , ajoûte- t-on , après avoir visité
les restes de l'ancienne Troye , et déploré
ses malheurs , fit bâtir une ville de ses
ruines , et pour mieux conserver la mé
moire de Troye , il donna le nom de
Troade a cette nouvelle Ville , qui porta
aussi le nom d'Alexandrie , à cause de son
Fondateur et du Restaurateur de Troye..
Dans la suite des tems , les Romains
ayant conquis la Grece , et cette partie de
l'Asie qui en dépendoit , la Ville de
Troade fut chez eux d'une grande consi
deration , et devint Colonie Romaine dès
le tems d'Auguste : d'autres Empereurs la
favoriserent en plusieurs manieres , et la
1.Vol.
dis
JUIN. 1731.
1265
distinguerent beaucoup par des Embelis
semens , des Privileges , &c. c'est pour
conserver la memoire de ces faveurs , et
pour marquer sa reconnoissance
que
Troade , à l'imitation des autres fameu
ses Villes , fit fraper plusieurs Médailles ,
dont quelques- unes se voyent encore dans
les Cabinets des Curieux , et sont rapor
tées dans les Ouvrages des Antiquaires.
M. Vaillant , qui en a composé un ex
près sur les Medailles des Colonies , a fait
graver les plus curieuses de celles de Troa
de qui étoient venuës à sa connoissance
lesquelles ont été frapées dans cette Ville
en l'honneur de plusieurs Empereurs et
Imperatrices depuis Trajan jusqu'à Gallus.
Ces Médailles ont d'un côtê la tête de
PEmpereur couronnée de laurier , ou de
l'Imperatrice , en l'honneur de qui elles
ont été frapées , avec la legende qui con
vient. Les Revers sont presque tous dif
ferens , et contiennent des symboles , qui
ont rapport à l'Histoire ancienne , et aux
motifs que ceux de Troade avoient en
fabriquant ces Monumens , ainsi que nous
le remarquerons dans la suite.Les légendes:
des Revers sont pareillement differentes ::
les unes ne contiennent que ces deux mots,,
Col. Troad , les autres Col. Aug. Troc ..
quelques unes Col. Alex. Aug. et dans l'E
.
د و
1. Vol.
xergue
1266 MERCURE DE FRANCE
xergue Tro. d'autres Col. Alexand. Aug. II
s'en trouve enfin qui portent ces mots Col.
Aur. Antoniana Alex. J'ajoûte que ces Me
dailles sont de moyen ou de petit bronze,
et que le sçavant Antiquaire qui les ra
porte , assure qu'elles sont presque tou
tes rares et quelques-unes d'une trés
grande rareté , et d'une consideration sin
guliere.
>
Si cela est , comme il y a lieu de le croi
re , j'ose vous assurer , Monsieur , que
notre Medaille de Troade surpasse toutes
celles dont nous venons de parler par sa
singularité et je crois que vous allez
en convenir. Elle n'a point été frapée pour
un Empereur, c'est une Medaille de Ville,
comme nous en voyons plusieurs de ces
Villes fameuses , qui ont fait une grande
figure dans l'Antiquité , lesquelles portent
d'un côté le Type de la Ville sous la figure
d'une Femme , ou d'une Déesse , comme
celles d'Athenes de Marseille , d'An
tioche, de Smyrne , & c. et sur le Revers ,
les symboles qui leur sont propres.
2
Comme Troade tiroit sa principale
gloire d'être Colonie Romaine , et qu'elle
vouloit plaire à ses Maîtres en faisant va
loir cette circonstance , on voit sur notre
Medaille une chose qui n'est pas ordinaí
re , sçavoir , non-seulement le nom de la
Ville , gravé sur les deux côtez , mais ce
qui est encore plus rare , le Titre de Co
lonie répété jusqu'à trois fois dans cette
même Médaille. Je sçai qu'il y a quel
ques exemples de Médailles Grecques ,
dont le nom de la Ville qui les a faites
fraper , se trouve sur les deux côtés ; mais
àPégard de la répetition du Titre de Colo
nie , je n'ai encore rien vû de semblable.
Au reste , Monsieur , je ne prétends
pas vous insinuer par ce que je viens de
vous dire ,, que les Médailles de la Ville de
Troade , comme Médailles de Villé , soient
plus rares que les Médailles Imperiales
de la même Ville , qui le sont déja as
sez , et par-là faire valoir plus que de rai
son notre découverte , qui sans cela
aura toûjours son mérite et sa singularité.
Il est cependant vrai , que dans Goltzius ,
dans Patin et dans le P. Hardouin , on
ne trouve la Médaille de Troade , que
comme frappée en l'honneur de quelque
Empereur ou Imperatrice ; mais comme il
se fait tous les jours de nouvelles décou
vertes , je trouve une Médaille de la qua
lité de la nôtre , quoiqu'elle n'ait ni les
mêmes symboles au Revers , ni les mêmes
Legendes , rapportée dans le bel Ouvrage
du Tresor de Brandebourg , composé par
Beger , T. I. p . 491. et j'aprens que M.
>
I. Vol. Le
1268 MERCURE DE FRANCE
Lebret , Conseiller d'Etat , Premier Pré
sident du Parlement d'Aix , Intendant de
Justice et du Commerce en Provence
possede dans son riche Cabinet quelques
Medailles de Troade , de la qualité de
celle dont il s'agit ici .
La Médaille du Tresor de Brandebourg
a d'un côté le Type de la Ville de Troade,
tout-à fait semblable à celui qui paroît sur
la nôtre , c'est- à - dire, une Tête de femme,
couronnée de Tours , et une Enseigne Mi
litaire derriere , avec ces Lettres autour.
ALEX TRO. l'Enseigne Militaire
ne porte aucunes Lettres. Le Revers est
tout-à- fait different. On y voit un Che
val qui paît , et cette Legende autour :
COL. AVG O , et dans l'ExergueTROĄ.
Si vous me demandez ce qu'il faut enten
dre par la Lettre O , qui suit après COL
AVG sur cette Medaille et sur quel
ques - unes semblables du Cabinet de
M. Lebret , je vous répondrai que c'est
un mistere qui a été jusqu'à present
impénétrable à tous les Antiquaires , et .
sur lequel on ne peut que hazarder des
conjectures.
→
Mais revenons à notre propre Medaille,
sur laquelle il y a encore deux observa
tions à faire. Commençons par le sym
bole de la Louve , et des deux Jumeaux
I.Vol. qui
JUIN. 1731. 1269
qui paroît sur son Revers . Rien ne con
vient mieux que ce symbole à une Me
daille de la Ville de Troade , qui , cor
sidérée seulement comme Colonie Ro
maine , devoit l'employer. Rien en effet de
plus jufte , & de plus flateur pour ses Maî
tres ,que de désigner ainsi la Ville de Rome
par le Type de sa fondation : mais le sym
bole paroit encore plus convenable , & plus
heureusement appliqué , s'il étoit vrai que
Troade ait été bâtie des débris de l'ancien
neTroye, et qu'elle représentoit en quelque
façon cette fameuse Ville , qui par Enée
Troyen, et par Remus et Romulus ses des
cendans , a , felon l'Histoire ancienne ,
donné naissance à la Ville de Rome , et au
Peuple Romain.
L'autre observation tombe sur la Legen
de de laTête CO ALEX TR.c'est- à- dire,
Colonia AlexandrinaTroadensis, ou Colonia
Alexandria Troadis . Il s'agit de sçavoir la
veritable raison de cette dénomination ..
Tous les Antiquaires qui ont parlé des Mé
dailles de Troade avec le titre ou le nom
d'Alexandriene, car toutes ne le portent pas,
comme nous le remarquerons en son lieu .
Tous les Antiquaires , dis-je , n'hésitent
point d'attribuer la fondation de la Ville:
de Troade à Alexandre le Grand.
M. Vaillant s'en explique dans ce sens .
I. Vol . même
1270 MERCURE DE FRANCE
même sur une Médaille de cette Ville
>
›
qui ne porte point le titre d'Alexan
drienne Troas urbs Phrygia minoris ab
Alexandro Magno , unde Troas Alexandri
seu Alexandria ut pluribus narrat Q
Curtius. Ce sont ces paroles ; cependant ,
le croiriez - vous Monsieur Quinte
Curce , si précisément cité , ne dit rien
là -deffus dans son Histoire. Il est seule
ment vrai que dans les Suplemens de cet
Hiftorien , Edition d'Elzevir 1664. il est
dit qu'Alexandre est venu deux fois à l'an
cienne Troye , que l'Auteur Latin ap
pelle aussi Ilium , qu'il y a visité le tom
beau d'Achille dont il se disoit issu du côté
de sa Mere , qu'il y a fait des Sacrifices , et
d'autres Ceremonies , qui sont décrites
dans le même Livre ; mais on n'y trouve
point , que ce Conquerant ait fait bâtir de
Ville dans ce Païs.
Le même M. Vaillant , prévenu sans
doute sur cette opinion , en expliquanr
dans ses Colonies,T.II. une autreMédaille
de Troade , frapée pour l'Empereur Ale
xandre Severe , avec le Titre d'Alexandri
ne,allegue encore le témoignage deQuinte
Curce , qu'il joint à celui de Strabon.sur
le même fait , Alexandria , dit - il . appet
* Medaille d'Antonin Pie , expliquée dans le
IT det Colonies de Vaillant.
1. Vol.
tationem
JUIN. 1731. 1271
lationem habet, vel ab Alexandro Magno, à
quo ex Troja ruderibus extructa est , Strabo
ne et Q. Curtio testibus , vel ab Alexandro
Severo , &c.
Nous venons de voir que la Citation
de Quinte - Curce est ici tout-à- fait gra
tuite ; celle de Strabon n'est gueres mieux
fondée ; mais elle demandera quelque exa
men , aussi - bien que ces dernieres paroles
de M. Vaillant , vel ab Alexandro Severo,
K
c. Je vous dirai cependant , que dans
Plutarque , dans Arrien , dans Êlien , et
dans les autres Auteurs qui ont parlé d'A
lexandre , je ne trouve rien qui favorise
Popinion et la citation de M. Vaillant.
Strabon a écrit
Voyons d'abord ce que
sur cette Ville : je trouve dans le second
Livre de ce celebre Auteur , la Ville dont
nous parlons , placée , comme on l'a déja
vû , dans la Phrygie , et située sur la Côte
de l'Hellespont. Dans ce même Livre , il
est aussi parlé d'une Ville d'Alexandrie
du Pays de Troade .
Strabon , en revenant dans son XIII.Li
vre à la Côte de l'Hellespont et de la
Propontide , dit expressément que Troade
est la premiere des Villes de cette Côte , il
ajoûte que sa réputation est celebre , et
que toute désolée et toute deserte qu'on la
voyoit alors , elle fourniroit la matiere
1
1
1
1
1
I
1
1
4
1
I
1
1
I
d'un ample discours.
1
1272 MERCURE DE FRANCE
En continuant la Description de l'Hel
lespont , après avoir nommé Ilium et Te
nedos , il nomme tout de suite Alexandrie
Troade , Villes , ajoûte-t'il , au- dessus des
quelles s'éleve le Mont Ida ...
Dans la suite il parle de la Ville qui
subsistoit de son tems sous le nom d'I
lium > et rapporte ce qu'on en disoit ,
sçavoir , qu'Alexandre le Grand l'ayant
visitée , après le combat du Granique ,
lui fit de grandes liberalitez , qu'il lui
donna son nom , et ordonna à ses Lieu
tenans de la réparer , ajoûtant qu'il l'a
mit au nombre des Villes libres, et qui ne
payoient aucun tribut. Enfin que ce Con
querant,après avoir vaincu les Perses, écri
vit à ces mêmes Lieutenans une Lettre
très-obligeante en faveur d'Ilium , pro
mettant d'en faire une grande Ville , d'y
bâtir un Temple superbe , et d'y établir
des Combats et es Jeux sacrez .
Après la mort d'Alexandre , c'est toû
jours Strabon qui parle , Lysimachus prit
un soin particulier de cette Ville , il y
bâtit un Temple , lui fit faire une grande
enceinte de murailles , et ordonna que
les Habitans des Villes voisines ruinées
s'y retireroient. Dans ce même tems
Lysimachus prit aussi soin de rétablir
Alexandrie , Ville qu'Antigonus avoit
1. Vol. bâtie
JUIN.
1731. 1273
bâtie au même Pays , laquelle fut d'abord
appellée Antigone , et qui changea ce
nom en celui d'Alexandrie ; cette Ville a
duré long- tems et a beaucoup prosperé.
C'est même encore aujourd'hui , dit Stra
bon , une Colonie Romaine , une Ville
enfin du nombre de celles qu'on appelle
Villes Nobles.
L'Auteur Grec revient à Ilium , pour
remarquer que quand les Romains y ar
riverent pour la premiere fois , et qu'ils
chasserent Antiochus le Grand , au-delà
du Mont Taurus , cette Ville n'étoit
gueres alors qu'un Village : il fait voir
aussi par plusieurs raisons que l'ancien
Ilium qui subsistoit du temps d'Homere ,
n'étoit point situé dans le même Lieu ,
qu'occupoit cet autre Ilium , dont il
parle .
Strabon observe de plus que le Lieu oc
cupé par cette Alexandrie,dont il est parlé
cy- dessus , étoit auparavant appellé Sigée.
Enfin il fait un peu plus bas mention
dans le même Pays d'une autre Ville nom
mée Alexandrie , bâtie au pied d'une
Montagne , et appellée aussi Antandrus.
C'est-là , ajoûte- t'il, qu'on assure qu'arriva
la celebre contestation des trois Déesses
au sujet de leur beauté , dont Pâris fut
1'Arbitre.
.
1. Vol
Il
1.274 MERCURE
DE FRANCE
Il étoit à propos , Monsieur , de vous
rapporter sommairement ce que dit Stra
bon , non-seulement au sujet de Troade;
mais encore de quelques Villes voisines ,
pour bien éclaircir la matiere dont il est ici
question . Vous voyez déja , Monsieur, que
Strabon n'a jamais dit , non plus que
Quinte- Curce , que notre Troade ait été
bâtie par Alexandre , des ruines de l'an
cienne Troye , ainsi que M. Vaillant l'a
écrit , et après lui ou avec lui , Baudrand ,
dans sa Géographie , lequel se sert à peu
près des mêmes termes , ab Alexandre
Magno excitata ut narrat Q. Curtius .
Il nous reste à voir , s'il est possible ;
ce qui peut avoir donné lieu à une er
reur de fait si considerable , à établir en
suite ce qu'il y a de certain et de plus
curieux à sçavoir sur la Ville de Troade,
principalement depuis son union à l'Em
pire Romain , et depuis que cette Ville fut
devenue une fameuse Colonie Romai ne
sans oublier ce que j'ai à vous dire sur la
Médaille des Dardaniens , que vous voyez
ici gravée avec celle de Troade .
Mais commeje prévois , Monsieur , que
cette matiere peut exceder les bornes d'une
Lettre , sans compter le peché * dont parle
In publica commoda peccem ,
· ·
Si longo sermone morer tua tempora ,
1. Vol. Horace
JUIN. 1731. . 1275
Horace , que je veux éviter , en n'arrêtant
pas trop long temps un Homme aussi dé
voué que vous à l'utilité publique ; je crois
devoir m'arrêter ici , en vous promettant
le plutôt qu'il me sera possible la suite de
ma Dissertation . Je suis , Monsieur , &c.
A Paris , le 1. Janvier 1731 .
Boyer , Docteur en Medecine de la Facul
té de Montpellier , & Docteur- Regent en
celle de Paris , au sujet d'une Medaille
Latine de la Ville de Troade , & du
ne Médaille Grecque des Dardaniens .
E n'est pas Monsieur , d'avoir
Creçu avec reconnoissance les onze
Médailles antiques , qu'il vous a plû de
me donner ces jours passés , que vous
avez rapportées de vos Voyages du Le
vant , et qui ont été trouvées aux envi
rons desDardanelles et des ruines de Troye ,
c'est- à-dire , sur les lieux du Monde les
I. Vol. plus
JUIN . 17317 r263
plus fameux dans l'Antiquité Grecque et
Romaine . La même reconnoissance m'en
gage de tenir ma parole , et de vous
marquer ce que ces Médailles peuvent
avoir de singulier , n'ayant pû , comme
vous sçavez , les examiner sur le champ .
Permettez moi d'en mettre d'abord neuf
au nombre de celles qui ne feront jamais
suer les Antiquaires , et qu'on trouve as
sez communément . En revanche , il y en
a deux qui me paroissent meriter une con
sideration particuliere , elles feront aussi
tout le sujet de cette Lettre .
La premiere est de moyen bronze , fort
nette , et bien conservée . On y voit d'un
côté une tête de femme couronnée , ou
coëffée de Tours ; comme vous savez que
•
les Anciens symbolisoient les principales
Villes avec une Enseigne Militaire derrie→
re; cette Legende est autour de la Tête CO .
ALEX TR , et encore ces deux Let
tres dans l'Enseigne Militaire CO. Sur
le revers est représentée la Louve avec les
deux Jumeaux , Fondateurs de Rome : on
lit au dessus COL AVG. et dans l'E
xergue T RO A. C'est -à -dire , d'un côté
Colonia Alexandrina Troadis , & de l'au
tre , Colonia Augusta Troadis ; avec la ré
petition du mot Colonia dans l'Enseigne
Militaire. Ainsi , M. je ne fais nul doute
I. Vol. que
1264 MERCURE
DE
FRANCE
que cette Médaille n'apartienne , et n'aig
été frapée à Troade , Ville de Phrygie ,
devenue dans la suite Colonie Romaine ;
mais cela ne suffit pas , il faut vous faire
connoitre cette Ville plus particuliere
ment , expliquer par-là notre Medaille,
et vous en faire connoître la singularité.
Troade étoit située sur les bords de
l'Hellespont dans cette Partie de la Phry
gie qui portoit aussi le nom de Troade ,
et selon le sentiment de plusieurs , elle de
voit son origine et sa fondation à la fa
meuse Troye , qui n'étoit éloignée du ter
rain occupé par cette nouvelle Ville , que
d'environ cinq ou six lieuës . Alexandre
le Grand , ajoûte- t-on , après avoir visité
les restes de l'ancienne Troye , et déploré
ses malheurs , fit bâtir une ville de ses
ruines , et pour mieux conserver la mé
moire de Troye , il donna le nom de
Troade a cette nouvelle Ville , qui porta
aussi le nom d'Alexandrie , à cause de son
Fondateur et du Restaurateur de Troye..
Dans la suite des tems , les Romains
ayant conquis la Grece , et cette partie de
l'Asie qui en dépendoit , la Ville de
Troade fut chez eux d'une grande consi
deration , et devint Colonie Romaine dès
le tems d'Auguste : d'autres Empereurs la
favoriserent en plusieurs manieres , et la
1.Vol.
dis
JUIN. 1731.
1265
distinguerent beaucoup par des Embelis
semens , des Privileges , &c. c'est pour
conserver la memoire de ces faveurs , et
pour marquer sa reconnoissance
que
Troade , à l'imitation des autres fameu
ses Villes , fit fraper plusieurs Médailles ,
dont quelques- unes se voyent encore dans
les Cabinets des Curieux , et sont rapor
tées dans les Ouvrages des Antiquaires.
M. Vaillant , qui en a composé un ex
près sur les Medailles des Colonies , a fait
graver les plus curieuses de celles de Troa
de qui étoient venuës à sa connoissance
lesquelles ont été frapées dans cette Ville
en l'honneur de plusieurs Empereurs et
Imperatrices depuis Trajan jusqu'à Gallus.
Ces Médailles ont d'un côtê la tête de
PEmpereur couronnée de laurier , ou de
l'Imperatrice , en l'honneur de qui elles
ont été frapées , avec la legende qui con
vient. Les Revers sont presque tous dif
ferens , et contiennent des symboles , qui
ont rapport à l'Histoire ancienne , et aux
motifs que ceux de Troade avoient en
fabriquant ces Monumens , ainsi que nous
le remarquerons dans la suite.Les légendes:
des Revers sont pareillement differentes ::
les unes ne contiennent que ces deux mots,,
Col. Troad , les autres Col. Aug. Troc ..
quelques unes Col. Alex. Aug. et dans l'E
.
د و
1. Vol.
xergue
1266 MERCURE DE FRANCE
xergue Tro. d'autres Col. Alexand. Aug. II
s'en trouve enfin qui portent ces mots Col.
Aur. Antoniana Alex. J'ajoûte que ces Me
dailles sont de moyen ou de petit bronze,
et que le sçavant Antiquaire qui les ra
porte , assure qu'elles sont presque tou
tes rares et quelques-unes d'une trés
grande rareté , et d'une consideration sin
guliere.
>
Si cela est , comme il y a lieu de le croi
re , j'ose vous assurer , Monsieur , que
notre Medaille de Troade surpasse toutes
celles dont nous venons de parler par sa
singularité et je crois que vous allez
en convenir. Elle n'a point été frapée pour
un Empereur, c'est une Medaille de Ville,
comme nous en voyons plusieurs de ces
Villes fameuses , qui ont fait une grande
figure dans l'Antiquité , lesquelles portent
d'un côté le Type de la Ville sous la figure
d'une Femme , ou d'une Déesse , comme
celles d'Athenes de Marseille , d'An
tioche, de Smyrne , & c. et sur le Revers ,
les symboles qui leur sont propres.
2
Comme Troade tiroit sa principale
gloire d'être Colonie Romaine , et qu'elle
vouloit plaire à ses Maîtres en faisant va
loir cette circonstance , on voit sur notre
Medaille une chose qui n'est pas ordinaí
re , sçavoir , non-seulement le nom de la
Ville , gravé sur les deux côtez , mais ce
qui est encore plus rare , le Titre de Co
lonie répété jusqu'à trois fois dans cette
même Médaille. Je sçai qu'il y a quel
ques exemples de Médailles Grecques ,
dont le nom de la Ville qui les a faites
fraper , se trouve sur les deux côtés ; mais
àPégard de la répetition du Titre de Colo
nie , je n'ai encore rien vû de semblable.
Au reste , Monsieur , je ne prétends
pas vous insinuer par ce que je viens de
vous dire ,, que les Médailles de la Ville de
Troade , comme Médailles de Villé , soient
plus rares que les Médailles Imperiales
de la même Ville , qui le sont déja as
sez , et par-là faire valoir plus que de rai
son notre découverte , qui sans cela
aura toûjours son mérite et sa singularité.
Il est cependant vrai , que dans Goltzius ,
dans Patin et dans le P. Hardouin , on
ne trouve la Médaille de Troade , que
comme frappée en l'honneur de quelque
Empereur ou Imperatrice ; mais comme il
se fait tous les jours de nouvelles décou
vertes , je trouve une Médaille de la qua
lité de la nôtre , quoiqu'elle n'ait ni les
mêmes symboles au Revers , ni les mêmes
Legendes , rapportée dans le bel Ouvrage
du Tresor de Brandebourg , composé par
Beger , T. I. p . 491. et j'aprens que M.
>
I. Vol. Le
1268 MERCURE DE FRANCE
Lebret , Conseiller d'Etat , Premier Pré
sident du Parlement d'Aix , Intendant de
Justice et du Commerce en Provence
possede dans son riche Cabinet quelques
Medailles de Troade , de la qualité de
celle dont il s'agit ici .
La Médaille du Tresor de Brandebourg
a d'un côté le Type de la Ville de Troade,
tout-à fait semblable à celui qui paroît sur
la nôtre , c'est- à - dire, une Tête de femme,
couronnée de Tours , et une Enseigne Mi
litaire derriere , avec ces Lettres autour.
ALEX TRO. l'Enseigne Militaire
ne porte aucunes Lettres. Le Revers est
tout-à- fait different. On y voit un Che
val qui paît , et cette Legende autour :
COL. AVG O , et dans l'ExergueTROĄ.
Si vous me demandez ce qu'il faut enten
dre par la Lettre O , qui suit après COL
AVG sur cette Medaille et sur quel
ques - unes semblables du Cabinet de
M. Lebret , je vous répondrai que c'est
un mistere qui a été jusqu'à present
impénétrable à tous les Antiquaires , et .
sur lequel on ne peut que hazarder des
conjectures.
→
Mais revenons à notre propre Medaille,
sur laquelle il y a encore deux observa
tions à faire. Commençons par le sym
bole de la Louve , et des deux Jumeaux
I.Vol. qui
JUIN. 1731. 1269
qui paroît sur son Revers . Rien ne con
vient mieux que ce symbole à une Me
daille de la Ville de Troade , qui , cor
sidérée seulement comme Colonie Ro
maine , devoit l'employer. Rien en effet de
plus jufte , & de plus flateur pour ses Maî
tres ,que de désigner ainsi la Ville de Rome
par le Type de sa fondation : mais le sym
bole paroit encore plus convenable , & plus
heureusement appliqué , s'il étoit vrai que
Troade ait été bâtie des débris de l'ancien
neTroye, et qu'elle représentoit en quelque
façon cette fameuse Ville , qui par Enée
Troyen, et par Remus et Romulus ses des
cendans , a , felon l'Histoire ancienne ,
donné naissance à la Ville de Rome , et au
Peuple Romain.
L'autre observation tombe sur la Legen
de de laTête CO ALEX TR.c'est- à- dire,
Colonia AlexandrinaTroadensis, ou Colonia
Alexandria Troadis . Il s'agit de sçavoir la
veritable raison de cette dénomination ..
Tous les Antiquaires qui ont parlé des Mé
dailles de Troade avec le titre ou le nom
d'Alexandriene, car toutes ne le portent pas,
comme nous le remarquerons en son lieu .
Tous les Antiquaires , dis-je , n'hésitent
point d'attribuer la fondation de la Ville:
de Troade à Alexandre le Grand.
M. Vaillant s'en explique dans ce sens .
I. Vol . même
1270 MERCURE DE FRANCE
même sur une Médaille de cette Ville
>
›
qui ne porte point le titre d'Alexan
drienne Troas urbs Phrygia minoris ab
Alexandro Magno , unde Troas Alexandri
seu Alexandria ut pluribus narrat Q
Curtius. Ce sont ces paroles ; cependant ,
le croiriez - vous Monsieur Quinte
Curce , si précisément cité , ne dit rien
là -deffus dans son Histoire. Il est seule
ment vrai que dans les Suplemens de cet
Hiftorien , Edition d'Elzevir 1664. il est
dit qu'Alexandre est venu deux fois à l'an
cienne Troye , que l'Auteur Latin ap
pelle aussi Ilium , qu'il y a visité le tom
beau d'Achille dont il se disoit issu du côté
de sa Mere , qu'il y a fait des Sacrifices , et
d'autres Ceremonies , qui sont décrites
dans le même Livre ; mais on n'y trouve
point , que ce Conquerant ait fait bâtir de
Ville dans ce Païs.
Le même M. Vaillant , prévenu sans
doute sur cette opinion , en expliquanr
dans ses Colonies,T.II. une autreMédaille
de Troade , frapée pour l'Empereur Ale
xandre Severe , avec le Titre d'Alexandri
ne,allegue encore le témoignage deQuinte
Curce , qu'il joint à celui de Strabon.sur
le même fait , Alexandria , dit - il . appet
* Medaille d'Antonin Pie , expliquée dans le
IT det Colonies de Vaillant.
1. Vol.
tationem
JUIN. 1731. 1271
lationem habet, vel ab Alexandro Magno, à
quo ex Troja ruderibus extructa est , Strabo
ne et Q. Curtio testibus , vel ab Alexandro
Severo , &c.
Nous venons de voir que la Citation
de Quinte - Curce est ici tout-à- fait gra
tuite ; celle de Strabon n'est gueres mieux
fondée ; mais elle demandera quelque exa
men , aussi - bien que ces dernieres paroles
de M. Vaillant , vel ab Alexandro Severo,
K
c. Je vous dirai cependant , que dans
Plutarque , dans Arrien , dans Êlien , et
dans les autres Auteurs qui ont parlé d'A
lexandre , je ne trouve rien qui favorise
Popinion et la citation de M. Vaillant.
Strabon a écrit
Voyons d'abord ce que
sur cette Ville : je trouve dans le second
Livre de ce celebre Auteur , la Ville dont
nous parlons , placée , comme on l'a déja
vû , dans la Phrygie , et située sur la Côte
de l'Hellespont. Dans ce même Livre , il
est aussi parlé d'une Ville d'Alexandrie
du Pays de Troade .
Strabon , en revenant dans son XIII.Li
vre à la Côte de l'Hellespont et de la
Propontide , dit expressément que Troade
est la premiere des Villes de cette Côte , il
ajoûte que sa réputation est celebre , et
que toute désolée et toute deserte qu'on la
voyoit alors , elle fourniroit la matiere
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d'un ample discours.
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1272 MERCURE DE FRANCE
En continuant la Description de l'Hel
lespont , après avoir nommé Ilium et Te
nedos , il nomme tout de suite Alexandrie
Troade , Villes , ajoûte-t'il , au- dessus des
quelles s'éleve le Mont Ida ...
Dans la suite il parle de la Ville qui
subsistoit de son tems sous le nom d'I
lium > et rapporte ce qu'on en disoit ,
sçavoir , qu'Alexandre le Grand l'ayant
visitée , après le combat du Granique ,
lui fit de grandes liberalitez , qu'il lui
donna son nom , et ordonna à ses Lieu
tenans de la réparer , ajoûtant qu'il l'a
mit au nombre des Villes libres, et qui ne
payoient aucun tribut. Enfin que ce Con
querant,après avoir vaincu les Perses, écri
vit à ces mêmes Lieutenans une Lettre
très-obligeante en faveur d'Ilium , pro
mettant d'en faire une grande Ville , d'y
bâtir un Temple superbe , et d'y établir
des Combats et es Jeux sacrez .
Après la mort d'Alexandre , c'est toû
jours Strabon qui parle , Lysimachus prit
un soin particulier de cette Ville , il y
bâtit un Temple , lui fit faire une grande
enceinte de murailles , et ordonna que
les Habitans des Villes voisines ruinées
s'y retireroient. Dans ce même tems
Lysimachus prit aussi soin de rétablir
Alexandrie , Ville qu'Antigonus avoit
1. Vol. bâtie
JUIN.
1731. 1273
bâtie au même Pays , laquelle fut d'abord
appellée Antigone , et qui changea ce
nom en celui d'Alexandrie ; cette Ville a
duré long- tems et a beaucoup prosperé.
C'est même encore aujourd'hui , dit Stra
bon , une Colonie Romaine , une Ville
enfin du nombre de celles qu'on appelle
Villes Nobles.
L'Auteur Grec revient à Ilium , pour
remarquer que quand les Romains y ar
riverent pour la premiere fois , et qu'ils
chasserent Antiochus le Grand , au-delà
du Mont Taurus , cette Ville n'étoit
gueres alors qu'un Village : il fait voir
aussi par plusieurs raisons que l'ancien
Ilium qui subsistoit du temps d'Homere ,
n'étoit point situé dans le même Lieu ,
qu'occupoit cet autre Ilium , dont il
parle .
Strabon observe de plus que le Lieu oc
cupé par cette Alexandrie,dont il est parlé
cy- dessus , étoit auparavant appellé Sigée.
Enfin il fait un peu plus bas mention
dans le même Pays d'une autre Ville nom
mée Alexandrie , bâtie au pied d'une
Montagne , et appellée aussi Antandrus.
C'est-là , ajoûte- t'il, qu'on assure qu'arriva
la celebre contestation des trois Déesses
au sujet de leur beauté , dont Pâris fut
1'Arbitre.
.
1. Vol
Il
1.274 MERCURE
DE FRANCE
Il étoit à propos , Monsieur , de vous
rapporter sommairement ce que dit Stra
bon , non-seulement au sujet de Troade;
mais encore de quelques Villes voisines ,
pour bien éclaircir la matiere dont il est ici
question . Vous voyez déja , Monsieur, que
Strabon n'a jamais dit , non plus que
Quinte- Curce , que notre Troade ait été
bâtie par Alexandre , des ruines de l'an
cienne Troye , ainsi que M. Vaillant l'a
écrit , et après lui ou avec lui , Baudrand ,
dans sa Géographie , lequel se sert à peu
près des mêmes termes , ab Alexandre
Magno excitata ut narrat Q. Curtius .
Il nous reste à voir , s'il est possible ;
ce qui peut avoir donné lieu à une er
reur de fait si considerable , à établir en
suite ce qu'il y a de certain et de plus
curieux à sçavoir sur la Ville de Troade,
principalement depuis son union à l'Em
pire Romain , et depuis que cette Ville fut
devenue une fameuse Colonie Romai ne
sans oublier ce que j'ai à vous dire sur la
Médaille des Dardaniens , que vous voyez
ici gravée avec celle de Troade .
Mais commeje prévois , Monsieur , que
cette matiere peut exceder les bornes d'une
Lettre , sans compter le peché * dont parle
In publica commoda peccem ,
· ·
Si longo sermone morer tua tempora ,
1. Vol. Horace
JUIN. 1731. . 1275
Horace , que je veux éviter , en n'arrêtant
pas trop long temps un Homme aussi dé
voué que vous à l'utilité publique ; je crois
devoir m'arrêter ici , en vous promettant
le plutôt qu'il me sera possible la suite de
ma Dissertation . Je suis , Monsieur , &c.
A Paris , le 1. Janvier 1731 .
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Résumé : LETTRE de M. D. L. R. écrite à M. Boyer, Docteur en Medecine de la Faculté de Montpellier, & Docteur-Regent en celle de Paris, au sujet d'une Medaille Latine de la Ville de Troade, & d'une Médaille Grecque des Dardaniens.
La lettre de M. D. L. R. à M. Boyer, docteur en médecine, discute de deux médailles antiques provenant des environs des Dardanelles et des ruines de Troie. L'auteur exprime sa gratitude pour les onze médailles reçues et se concentre sur l'examen de deux d'entre elles. La première médaille, en moyen bronze, présente sur une face une tête de femme couronnée avec l'inscription 'CO. ALEX TR' et une enseigne militaire. Sur l'autre face, elle montre la louve avec les jumeaux Romulus et Rémus, symbolisant la fondation de Rome, avec les inscriptions 'COL AVG.' et 'T RO A'. Cette médaille est identifiée comme appartenant à la ville de Troade, une colonie romaine en Phrygie fondée par Alexandre le Grand sur les ruines de l'ancienne Troie. Troade, située sur les bords de l'Hellespont, était une ville importante qui devint une colonie romaine sous Auguste. Plusieurs empereurs l'ont favorisée par des embellissements et des privilèges. La médaille en question est unique car elle répète le titre de 'Colonie' jusqu'à trois fois, ce qui est rare pour les médailles de ville. L'auteur mentionne également d'autres médailles de Troade, frappées en l'honneur de divers empereurs, et note que la sienne est singulière car elle n'est pas dédiée à un empereur mais à la ville elle-même. Le texte traite également de plusieurs villes historiques mentionnées par Strabon. Alexandrie, initialement nommée Antigone, a été fondée par Antigonus et est aujourd'hui une colonie romaine et une ville noble. Strabon mentionne également Ilium, qui n'était qu'un village lorsque les Romains y arrivèrent pour chasser Antiochus le Grand. Il précise que l'ancien Ilium d'Homère n'était pas situé au même endroit que celui de son époque. Strabon observe que l'emplacement d'Alexandrie était auparavant appelé Sigée. Il parle également d'une autre ville nommée Alexandrie, située au pied d'une montagne et appelée Antandrus, où aurait eu lieu la célèbre contestation des trois déesses au sujet de leur beauté, avec Pâris comme arbitre. L'auteur souligne que Strabon et Quintus Curtius n'ont jamais affirmé que la Troade avait été bâtie par Alexandre à partir des ruines de l'ancienne Troie, contrairement à ce que certains auteurs comme M. Vaillant et Baudrand ont écrit. Il promet de poursuivre sa dissertation sur la ville de Troade, son union à l'Empire romain, et sa transformation en une célèbre colonie romaine, ainsi que sur la médaille des Dardaniens.
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p. 61-62
LOGOGRYPHE.
Début :
Je porte un nom fameux dans la fable & l'histoire. [...]
Mots clefs :
Troie