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1
p. 5-18
LETTRE De M. Chaix, à M. B... dans laquelle il releve quelques erreurs concernant l'Histoire de Provence, glissées dans les relations des fêtes données par la Cour des Comptes, Aides & Finances, & par la Ville d'Aix.
Début :
J'applaudis volontiers, Monsieur, au zéle de ceux qui ont fait insérer dans le Mercure [...]
Mots clefs :
Provence, Troubadours, Aix-en-Provence, Salyens, Bateleurs, Poésie, Instruments, Origine, Mot, Danseurs, Histoire, Galoubets, Latin, Peuples, Langue, Étymologie
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE De M. Chaix, à M. B... dans laquelle il releve quelques erreurs concernant l'Histoire de Provence, glissées dans les relations des fêtes données par la Cour des Comptes, Aides & Finances, & par la Ville d'Aix.
LETTRE
De M. Chaix , à M. B ... dans laquelle il
releve quelques erreurs concernant l'Hiftoire
de Provence , gliffées dans les relations des
fêtes donnéespar la Cour des Comptes , Aides
& Finances , & par la Ville d'Aix.
J'a
'Applaudis volontiers , Monfieur , au zéle
de ceux qui ont fait inférer dans le Mercure
du mois d'Octobre dernier , depuis la
page 2291. jufques à la page 2303 , les relations
des fêtes données tant par la Cour des
Comptes , Aides & Finances , que par la Ville
d'Aix , aufujet du rétabliſſement de la fanté du
Roi. Je vous avois dans le tems inftruit de ces
fêtes , & leurs relations dans les faits n'auront
plus eu pour vous les graces de la nouveauté,
auffije ne fuis point en peine du jugement que
vous en aurez porté.
Quoiqu'il en foit , ce n'eft point contre elles
que je m'éleve , mais contre des erreurs
qu'on y a inferées fans néceffité. Erreurs que
je pardonnerois aifément , elles ne touchoient
qu'aux faits , qui font la matiere de
ces relations , mais que je ne puis paffer fous
filence , parce qu'elles tombent directement
fur l'Hiftoire générale de Provence ou fur
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
I'Hiftoire particuliere de la Ville d'Aix.
a)
39
ל כ
On lit ces mots à la page 2299. de la premiere
de ces relations : » Sur ces chars étoit
,, une fymphonie ambulante , accompagnée
de ces tambourins , nommés en Provence
galaubets , qui font très-téjouiffans , & s'accordent
parfaitement au génie des gens du
Pays , toujours prêts à danfer & à fauter :
Aufli font-ils les defcendans des Saliens ,
», ainfi nommés à Saliendo. Ces tambourins
ou galaubers nous viennent , felon les Historiens
de Provence , des anciens Troubadours,
dont les ouvrages font la premiere & vraie
origine de la Poëfie Françoife .
و د
و د
a)
53
>>
Il faut n'avoir jamais lù les Auteurs anciens
& modernes , qui ont parlé de la Provence ,
pour donner une telle étymologie au nom
des Saliens. Pitton dans fon Hiftoire de la
Ville d'Aix , Liv . 1. Chap. 1. paroît l'avoir
curieufement & exactement recherchée, Celle
des mots Grecs Σαλνές & Σαλμες & des
mots Latins falii , faluei , ou falies , n'eft pas
moins difficile à fçavoir , dit-il , que
de chercher
la fource du Nil , à la pourfuite de laquelle
on travaille en vain depuis tant defiécles .
Je me ris de la vanité des Grecs , qui prétendent
avoir impofé les noms à divers peuples ....
Cette Relation de la Cour des Comptes d'Aix a ensere
été imprimée à Paris chez Ballard fils.
MA I. 1745
Notre pays eft peuplé devant qu'on eût la connoiffance
de la Langue Grecque, puifque les fugitifs
de la Phocide trouverent un Roi & despeu
ples qui lui étoient foumis .... Il n'eft non plus
véritable de dire , que quoique nous soyons difpos
au faut & à la courſe , le terme Latin de falio
on falto , qui fignifie fauter , faſſe celui de Salien
.
Pitton , après avoir ainfi prouvé que le nom
des Saliens ne peut être dérivé du Grec ni du
Latin , propoſe enfuite fon fentiment , & celui
du Pere Denis Capucin , fur l'étymologie
de ce nom . Ils la tirent l'un & l'autre de la
Langue Hébraïque : Pitton dit qu'il dérive du
mot Hebreufala , en Latin fales , & en François
le mot à rire. , Expreflion , dit- il , qui
s'accorde à l'humeur de notre Nation , &furtout
de ceux de la Ville d'Aix , qui ont l'efprit
gaillard , plaifant , facétieux , & prompt aux
belles reparties.
On voit bien qu'il a quelque raifon de n'être
pas jaloux de fon opinion , puifqu'il défere
tout de fuite à celle du Pere Denis ,
qu'il
rapporte. Ce grand homme , ajoûte Pitton ,
m'a autrefois affuré que le mot Hebreu fahala
veut dire dilaté & étendu . Or les Auteurs
m'apprennent que lesSaliens étoient les plus puiffans
de cette Province ; que leur pouvoir & autorité
fous le commandement d'un feul Monarque,
s'étendoient fur tous les voifins ( depuis
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
les environs d'Aix jufques vers Nice , en fuivant
les côtes de Provence ) tous lesquels
étoient compris fous le nom de Saliens , comme
les plus recommandables. Les peuples les plus
nobles ont toujours cet avantage d'obliger leurs
voifins, d'emprunter leur nompour avoir part
leurgloire.
à
Faut-il réfléchir longtems fur les opinions
du Pere Denis & de Pitton pour le convaincre
qu'elles ne font pas plus fondées que celles
des anciens Auteurs qui tiroient du Grec
ou du Latin l'étymologie du nom de Saliens ?
J'avoue , Monfieur , qu'à travers cette diverfité
d'opinions il n'eft pas facile de ſe déterminer
, mais on ne peut défavouer auffi
que la moins vraisemblable & la moins foutenable
eft celle qui tire cette étymologie du
mot Latin, Salio ,Salii à Saliendo.Si la Langue
Latine n'a été connuë en Provence que lorfqu'elle
a été conquife & réduite en Province
par les Romains, Provincia , quaſi , prò viĉta,
comment cette Langue peut-elle avoir donné
l'origine au nom des Saliens , tandis que
ces peuples habitoient cette contrée plufieurs
fiécles auparavant , & qu'au rapport de Ptolomée
& de Strabon les anciens Phocéens
qui y aborderent la trouverent peuplée d'habitans
foumis au gouvernement de leur Roi ?
Je n'oſe préfumer , Monfieur ,
› que l'Auteur
de cette relation ait confondu dans l'étyMAI.
1745 :
mologie du nom des Saliens , anciens peuples
de Provence , celle des Saliens , Prêtres de
Mars , inftitués à Rome par Numa Pompilius
, & qui réellement furent appellés Saliens,
Salii à Saliendo , parce qu'en certains jours ils
chantoient & danfoient par la Ville. L'erreur
feroit dans ce cas trop groffiere , & l'imperitie
trop grande ; j'aime bien mieux croire
que le mot Latin Salio , faifant une allufion na .
turelle à celui de Salii , l'a détourné de toute
recherche , & lui a fait faifir cette explication
comme la plus apparente & la meilleure
, quoiqu'elle foit abfolument faufle .
La feconde erreur n'eft ni moins intéref
fante , ni moins néceffaire à réparer. On peut
même dire qu'elle eft géminée , puifqu'elle
fuppofe , 10. que les inftrumens , dits en patois
Provençal galaubets , étoient connus du
tems des Troubadours , 2 °. que ces mêmes
Troubadours s'en fervoient. Dans l'une &
Fautre de ces fuppofitions il eft étonnant
qu'on s'autorife des Hiftoriens de Provence®
qui n'en difent mot.
Que les galaubets ne fuffent point connus
du tems des Troubadours , c'eft ce qu'aucun
Provençal n'ignore . L'invention de ces inftrumens
eft toute récente , elle ne remonte guéres
au-de -là de ce fiécle , & nos vieillards
n'ont point encore oublié que Meffieurs
Azan & Fregier , morts depuis quelques an
Ay
10 MERCURE DE FRANCE.
nées , ont été ceux qui les premiers fe font
diftingués à Aix par l'accord de cet inftrument
avec le tambourin . Il eft vrai que dans
ces derniers tems en Provence & fur-tout à
Marſeille , ces inftrumens font devenus fort à
la mode , que les jeunes gens de tout état ont
pris plaifir à en jouer ; qu'ils y ont excellé , en
les accommodant même aux tons de la mufique
, & que cette efpece d'émulation a fait
entrer ces mêmes inftrumens dans toutes les
fêtes & dans toutes les parties de plaifir.
La feconde fuppofition n'eft que le renouvellement
d'une difpute qu'il y eût au commencement
de ce fiécle entre quelques Auteurs
Provençaux fur divers points de l'Hiftoire
de Provence.
--
M. Pierre Jofeph de Haitze dans fa
Lettre de Sextius le Salien à Euxenus le Marfeillois
, & dans fes Differtations fur divers
points de l'Hiftoire de Provence , Differtat. 3 .
de l'origine des Troubadours , ſe vanta d'en
avoir découvert le véritable caractére dans un
portrait peu avantageux que fait d'eux Rodulphe
Glaber , Moine de Saint Germain
d'Auxerre , au 3e. Liv. de fes Hiftoires , fur la
fin du Chap. 9. Il foutint fur l'autorité de cet
Auteur que les Troubadours , que la Princeffe
Conftance , fille du Comte de Provence
Guillaume I. mena à la Cour de France lors
de fon mariage avec le Roi Robert , n'étoiens
MAI. If
1745.
29
» d'autres que des Comédiens , des Chanteurs
»& des Joueurspublics d'inftrumens , aufquels
» on donna d'abord les noms de Jongleurs ,
» Comies , Mufars , Vialeurs & Chantaires ,
& qu'il n'y avoit jamais eu d'autres Trou-
» badours en Provence .
M. de Galaup-Chaftueil , l'un des antagoniftes
du Sieur de Haitze , dans fon Difcours
fur les Arcs triomphaux dreffés en la Ville
d'Aix lorfque les Enfans de France y paſſerent
en 1701. étoit convenu de ces noms ,
donnés anciennement aux Troubadours , &
expliqués par Jean Noftradamus dans la préface
de leurs vies . Il convint encore dans fes
Reflexionsfur la lettre de Sextius , & dans fon
Apologie des Troubadours , fervant de réponse
aux Differtations de Pierre- Jofeph, Dialog. 3e.
que ceux que la Reine Conftance mena
avec elle à Paris pouvoient être de fimples
Bateleurs & Ménétriers , mais les conféquences
qu'il en tira , furent toutes contraires à
celles de M. de Haitze.
D'abord il lui reprocha de ne point dif
tinguer les tems pour fixer la vraie origine
& le caractére des Troubadours ; qu'il ne
falloit point confondre ceux- ci , ainfi qu'avoit
fait le Moine Glaber , avec les Bâteleurs
& Ménétriers de la Reine Conftance ; qu'en
fuppofant même que ces Bâteleurs & Ménétriers
euffent inventé & ſe fuffent exercés à
Avi
MERCURE DE FRANCE.
la Poëfie Provençale , on pouvoit en conclure
feulement qu'elle n'avoit pas une origine
fort illuftre , & qu'elle étoit alors ( dans
le dixiéme fiécle ) pour ainfi dire , dans fon
enfance , mais jamais que les Troubadours
qui vinrent dans la fuite ( depuis le 11e . jufqu'au
14 fiécle ) & qui perfectionnerent la
Poëfie Provençale , cès admirablesgénies qu'on
vit regner pendant quelques fiècles en Provence,
dont les productions étoient fieftimées dans les
differentes Cours de l'Europe , ne fuffent euxmêmes
que des Bateleurs & des Ménétriers.
Peut on en effet penfer que l'Empereur Frederic
I. , Richard Roi d'Angleterre , Raymond
Berenger III . Comte de Provence, les
Caftellannes , les Blauas , la Comteffe de Die,
& tant d'autres beaux efprits de ces tems euffent
ainfi avili leur rang & leurs talens ?
Il auroit été facile , ce me femble , Monfieur
, de concilier fur ce point les opinions
differentes des Sieurs de Haitze & de Galaup
,, en diftinguant les tems , ainfi que ce
dernier le prétendoit.
On ne pouvoit difconvenir avec M. de
Haitze, que conformément à ce que rapporte
Glaber , les Troubadours qui accompagnerent
la Reine Conftance ne fuflent des Comédiens
, des Chanteurs , & des Joueurs publics
d'inftrumens , mais il ne falloit point de cela
tirer avec lui cette conféquence erronée , que
MAI. 1745 .
$3
es grands hommes qui avoient dans la fuite
cultivé la Poëfie Provençale , n'étoient pas pour
cela Troubadours de profeffion , paree qu'ils n'étoient
pas Fongleurs , Comies , Mufars , Vialeurs
& Chantaires publics , & qu'ils n'enfaifoient
pas métier-marchandise.
On devoit au contraire en conclure avec
M. de Galaup que la Poëfie Provençale s'étant
bien- tôt après perfectionnée, & qu'ayant
été cultivée , ainfi que dit Pafquier Liv . 7
chap. 4, par les Gentilshommes ou grands Seigneurs
, efquels on ne pouvoit facilement remarquer
une PoëfiePedantefque ( encore moins
les regarder comine des Bateleurs & des Ménétriers
) on n'eût pas befoin pour devenir
Troubadour de faire le métier de Jongleurs ,
Comies , Mufars , Vialeurs , & Chantaires ,
& qu'il fuffit alors de s'exercer & de réuffir
dans cette Poëfie pour être dit & reconnu
véritable Troubadour. On peut en effet aflûrer
, ainfi que le rapporte Galaup , que les
Hiftoriens qui nous ont confervé les noms & les
principaux ouvrages de nos Troubadours , n'ont
pas entendu parler de ces Jongleurs & Vialeurs,
Comies & Bateleurs de la Reine Conftance
mais bien des perfonnes confidérables qui avoient
cultivé les rimes Provençales , & celles qui s'étoient
diftinguées dans cette ingénieuse maniere
d'écrire.
Pardonnez-moi , Monfieur , cette digref
14 MERCURE DE FRANCE
fion fur nos Troubadours. Je les ai vûs à regret
confondre de nouveau , ainfi qu'avoit
fait le Sr de Haitze avec des Bâteleurs & Ménétriers
, & j'ai voulu rappeller après M. de
Galaup que les perfonnes qui fe font appliquées
à la Poëfie Provençale , & qu'on ne
peut foupçonner d'avoir exercé la profeffion
de Bâteleurs & Ménétriers , font les feules
auxquelles les Hiftoriens de Provence ont
donné le nom de Troubadours ; les feules
dont ils nous ont confervé les noms & les
ouvrages ; les feules enfin qu'une Tradition
conftante nous a fait reconnoître pour tels.
Je ne défavoue point cependant que
lorfque nos Poëtes Provençaux joignoient
à leur talent pour la Poëfie celui de jouer de
quelque inftrument , ils n'en fiffent un noble
ufage , foit pour réhauffer le prix de leurs
productions , foit pour montrer un talent de
plus , & c'est ce qu'obferve Noftradamus
dans la préface de leurs vies. Le Préſident
Fauchet dans fon Recueil de l'origine de la
Langue & de la Poefie Françoise , rime & romans
, chap. 8. obferve la même chofe des
premiers Poëtes François , mais ces deux Auteurs
ne fe font point avifé de dire , de pen .
fer même , que ces premiers Poëtes , foit
Provençaux, foit François ,fe foient fervis ou
ayent pu fe fervir d'autres inftrumens que de
la flute, du violon ou de la viole, feuls inftruMAI.
1745. 15
mens qui pouvoient s'accorder & convenir
à leurs chants , & jamais des tambours , tambourins
& autres bruyans inftrumens toujours
incompatibles avec l'accompagnement de la
Voix .
De tout cela vous conclurez aifément, M
qu'indépendament de ce que , ainfi que je
l'ai déja obfervé , l'époque de l'ufage des
galaubets en Provence ne remonte point audelà
de 50 ou 60 ans , quand même elle fe
roit auffi ancienne que le font nos Troubadours
, ceux- ci n'auroient jamais pu s'en fervir
, & que dans les régles de la bienféance
ils ne leur auroient méme pû convenir , mais
feulement à des Bateleurs & Ménétriers ,
qu'on ne peut & qu'on ne doit en aucun
fens confondre avec eux .
»
La double erreur que je viens de difcuter
peut avoir donné lieu à celle qui fuit. On a
inféré au bas des pages 2302 & 2303 de la
relation des fêtes données par la Ville d'Aix ,
cette note fur le mot Danfeurs. » On appelle
ainfi plufieurs bandes de jeunes gens habillés
proprement avec des chemiſes de
» toile d'Hollande , des rubans en bando-
» liere & une efpece de culotte à la matelote
garnie de rubans , bas & fouliers blancs ,
» frifés & poudrés , ayant un cafque en tête
» couvert de plumes & portant une espece de
fceptre à la main. On croit que c'est à pen
55
"
"
16 MERCURE DE FRANCE.
près l'habit des anciens Troubadours, de Pro-
» vence.
D'abord je conviens ,M. du nom & de l'habillement
des Danfeurs : Je trouve même
qu'ils ont affés de rapport avec les Prêtres
de Mars de l'ancienne Rome , nommés Salii
à Saliendo , & je ne doute pas que nos Peres
les euffent appellés du nom de Saliens , s'ils
n'euffent craint avec raifon qu'on ne les confondit
dans la fuite , ainfi qu'on l'a fait dans la
rélation des fêtes de la Cour des Comptes ,
& que je l'ai dit ci- devant , avec les anciens
Peuples de ce nom , defquels ils tiroient leur
primitive & véritable origine.
Mais je ne puis convenir en même tems ,
que tel fût à peu près l'habit des anciens Trou
badours de Provence. A la vérité cet habit
auroit pû aſſortir des Bâteleurs & Ménétriers
tels que ceux qui accompagnerent la Princeffe
Conftance à Paris , mais peut- on penfer
que cette efpece d'habillement eût convenu
à des perfonnes qui autant par leur
naiffance que par leurs talens étoient bien
éloignées de fe donner ainfi en ſpectacle ?
D'ailleurs quoique j'ignore l'époque de
Tintroduction des Danfeurs dans la Ville
d'Aix, qu'on trouveroit fans doute dans les
* On ponvoit même y ajouter lesjarretieres chargées de
grelots , qu'ils placent fur leurs gras de jambe , le mou¬
sboir qu'ils ont à la main gauche , Sc
MAI. 1745.
Archives de la Communauté , je crois pouvoir
cependant affurer fur de bons garants
qu'elle n'eft pas fort ancienne.
Ces Danfeurs ne fortent & ne danfent
communément à Aix qu'une fois l'année à
l'occafion de la Fête Dieu , que vous fçavez ,
M. qu'on y célébre affés fingulierement par
la repréfentation de certains anciens Jeux
ridicules , indécens & dont on a fupprimé
une bonne partie , mais ces Danfeurs ne font
point , ainfi que le refte de ces mêmes Jeux ,
de l'infti.ution de cette Fête . Réné d'Anjou
Comte de Provence , qui eft le Fondateur ,
ne les y introduifit point , & il n'eft fait aucune
mention d'eux dans la plainte de Mathurin
de Nuré à notre célébre Gaffendy ,
fur l'indécence de nos Jeux de la Fête Dieu ,
écrite en 1645 , ni dans la Traduction libre
& manufcrite en vers Provençaux d'une partie
de cet ouvrage fait par M. de Gaillard-
Chaudon , ni enfin dans l'efprit du Cérémonial
d'Aix en la célébration de la Fête Dieu
de M. de Haitze , dont il a été fait deux Editions
, l'une en 1708 , l'autre en 1730 .
Si donc on veut d'une part fixer une fois
fes idées fur les Poëtes Provençaux qu'on
doit reconnoître pour les vrais Troubadours ,
de l'autre convenir de l'incongruité qu'il y
auroit eu pour eux dans cette efpece d'habillement
dont le décorent nos Danfeurs ;
18 MERCURE DE FRANCE.
réfléchir enfin que ces derniers n'avoient
point été introduits parmi les Jeux de la Fête
Dieu , puifque non feulement les Auteurs
que j'ai cités, mais les Hiftoriens de Provence,
n'en parlent point , on conclura néceffairement
que la préfomption par laquelle on a
voulu donner l'habillement des Danfeurs aux
anciens Troubadours ne leur convient abfolument
point & leur eſt tout-à- fait injutieuſe.
A Aix le 20 Décembre 1744.
De M. Chaix , à M. B ... dans laquelle il
releve quelques erreurs concernant l'Hiftoire
de Provence , gliffées dans les relations des
fêtes donnéespar la Cour des Comptes , Aides
& Finances , & par la Ville d'Aix.
J'a
'Applaudis volontiers , Monfieur , au zéle
de ceux qui ont fait inférer dans le Mercure
du mois d'Octobre dernier , depuis la
page 2291. jufques à la page 2303 , les relations
des fêtes données tant par la Cour des
Comptes , Aides & Finances , que par la Ville
d'Aix , aufujet du rétabliſſement de la fanté du
Roi. Je vous avois dans le tems inftruit de ces
fêtes , & leurs relations dans les faits n'auront
plus eu pour vous les graces de la nouveauté,
auffije ne fuis point en peine du jugement que
vous en aurez porté.
Quoiqu'il en foit , ce n'eft point contre elles
que je m'éleve , mais contre des erreurs
qu'on y a inferées fans néceffité. Erreurs que
je pardonnerois aifément , elles ne touchoient
qu'aux faits , qui font la matiere de
ces relations , mais que je ne puis paffer fous
filence , parce qu'elles tombent directement
fur l'Hiftoire générale de Provence ou fur
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
I'Hiftoire particuliere de la Ville d'Aix.
a)
39
ל כ
On lit ces mots à la page 2299. de la premiere
de ces relations : » Sur ces chars étoit
,, une fymphonie ambulante , accompagnée
de ces tambourins , nommés en Provence
galaubets , qui font très-téjouiffans , & s'accordent
parfaitement au génie des gens du
Pays , toujours prêts à danfer & à fauter :
Aufli font-ils les defcendans des Saliens ,
», ainfi nommés à Saliendo. Ces tambourins
ou galaubers nous viennent , felon les Historiens
de Provence , des anciens Troubadours,
dont les ouvrages font la premiere & vraie
origine de la Poëfie Françoife .
و د
و د
a)
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Il faut n'avoir jamais lù les Auteurs anciens
& modernes , qui ont parlé de la Provence ,
pour donner une telle étymologie au nom
des Saliens. Pitton dans fon Hiftoire de la
Ville d'Aix , Liv . 1. Chap. 1. paroît l'avoir
curieufement & exactement recherchée, Celle
des mots Grecs Σαλνές & Σαλμες & des
mots Latins falii , faluei , ou falies , n'eft pas
moins difficile à fçavoir , dit-il , que
de chercher
la fource du Nil , à la pourfuite de laquelle
on travaille en vain depuis tant defiécles .
Je me ris de la vanité des Grecs , qui prétendent
avoir impofé les noms à divers peuples ....
Cette Relation de la Cour des Comptes d'Aix a ensere
été imprimée à Paris chez Ballard fils.
MA I. 1745
Notre pays eft peuplé devant qu'on eût la connoiffance
de la Langue Grecque, puifque les fugitifs
de la Phocide trouverent un Roi & despeu
ples qui lui étoient foumis .... Il n'eft non plus
véritable de dire , que quoique nous soyons difpos
au faut & à la courſe , le terme Latin de falio
on falto , qui fignifie fauter , faſſe celui de Salien
.
Pitton , après avoir ainfi prouvé que le nom
des Saliens ne peut être dérivé du Grec ni du
Latin , propoſe enfuite fon fentiment , & celui
du Pere Denis Capucin , fur l'étymologie
de ce nom . Ils la tirent l'un & l'autre de la
Langue Hébraïque : Pitton dit qu'il dérive du
mot Hebreufala , en Latin fales , & en François
le mot à rire. , Expreflion , dit- il , qui
s'accorde à l'humeur de notre Nation , &furtout
de ceux de la Ville d'Aix , qui ont l'efprit
gaillard , plaifant , facétieux , & prompt aux
belles reparties.
On voit bien qu'il a quelque raifon de n'être
pas jaloux de fon opinion , puifqu'il défere
tout de fuite à celle du Pere Denis ,
qu'il
rapporte. Ce grand homme , ajoûte Pitton ,
m'a autrefois affuré que le mot Hebreu fahala
veut dire dilaté & étendu . Or les Auteurs
m'apprennent que lesSaliens étoient les plus puiffans
de cette Province ; que leur pouvoir & autorité
fous le commandement d'un feul Monarque,
s'étendoient fur tous les voifins ( depuis
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
les environs d'Aix jufques vers Nice , en fuivant
les côtes de Provence ) tous lesquels
étoient compris fous le nom de Saliens , comme
les plus recommandables. Les peuples les plus
nobles ont toujours cet avantage d'obliger leurs
voifins, d'emprunter leur nompour avoir part
leurgloire.
à
Faut-il réfléchir longtems fur les opinions
du Pere Denis & de Pitton pour le convaincre
qu'elles ne font pas plus fondées que celles
des anciens Auteurs qui tiroient du Grec
ou du Latin l'étymologie du nom de Saliens ?
J'avoue , Monfieur , qu'à travers cette diverfité
d'opinions il n'eft pas facile de ſe déterminer
, mais on ne peut défavouer auffi
que la moins vraisemblable & la moins foutenable
eft celle qui tire cette étymologie du
mot Latin, Salio ,Salii à Saliendo.Si la Langue
Latine n'a été connuë en Provence que lorfqu'elle
a été conquife & réduite en Province
par les Romains, Provincia , quaſi , prò viĉta,
comment cette Langue peut-elle avoir donné
l'origine au nom des Saliens , tandis que
ces peuples habitoient cette contrée plufieurs
fiécles auparavant , & qu'au rapport de Ptolomée
& de Strabon les anciens Phocéens
qui y aborderent la trouverent peuplée d'habitans
foumis au gouvernement de leur Roi ?
Je n'oſe préfumer , Monfieur ,
› que l'Auteur
de cette relation ait confondu dans l'étyMAI.
1745 :
mologie du nom des Saliens , anciens peuples
de Provence , celle des Saliens , Prêtres de
Mars , inftitués à Rome par Numa Pompilius
, & qui réellement furent appellés Saliens,
Salii à Saliendo , parce qu'en certains jours ils
chantoient & danfoient par la Ville. L'erreur
feroit dans ce cas trop groffiere , & l'imperitie
trop grande ; j'aime bien mieux croire
que le mot Latin Salio , faifant une allufion na .
turelle à celui de Salii , l'a détourné de toute
recherche , & lui a fait faifir cette explication
comme la plus apparente & la meilleure
, quoiqu'elle foit abfolument faufle .
La feconde erreur n'eft ni moins intéref
fante , ni moins néceffaire à réparer. On peut
même dire qu'elle eft géminée , puifqu'elle
fuppofe , 10. que les inftrumens , dits en patois
Provençal galaubets , étoient connus du
tems des Troubadours , 2 °. que ces mêmes
Troubadours s'en fervoient. Dans l'une &
Fautre de ces fuppofitions il eft étonnant
qu'on s'autorife des Hiftoriens de Provence®
qui n'en difent mot.
Que les galaubets ne fuffent point connus
du tems des Troubadours , c'eft ce qu'aucun
Provençal n'ignore . L'invention de ces inftrumens
eft toute récente , elle ne remonte guéres
au-de -là de ce fiécle , & nos vieillards
n'ont point encore oublié que Meffieurs
Azan & Fregier , morts depuis quelques an
Ay
10 MERCURE DE FRANCE.
nées , ont été ceux qui les premiers fe font
diftingués à Aix par l'accord de cet inftrument
avec le tambourin . Il eft vrai que dans
ces derniers tems en Provence & fur-tout à
Marſeille , ces inftrumens font devenus fort à
la mode , que les jeunes gens de tout état ont
pris plaifir à en jouer ; qu'ils y ont excellé , en
les accommodant même aux tons de la mufique
, & que cette efpece d'émulation a fait
entrer ces mêmes inftrumens dans toutes les
fêtes & dans toutes les parties de plaifir.
La feconde fuppofition n'eft que le renouvellement
d'une difpute qu'il y eût au commencement
de ce fiécle entre quelques Auteurs
Provençaux fur divers points de l'Hiftoire
de Provence.
--
M. Pierre Jofeph de Haitze dans fa
Lettre de Sextius le Salien à Euxenus le Marfeillois
, & dans fes Differtations fur divers
points de l'Hiftoire de Provence , Differtat. 3 .
de l'origine des Troubadours , ſe vanta d'en
avoir découvert le véritable caractére dans un
portrait peu avantageux que fait d'eux Rodulphe
Glaber , Moine de Saint Germain
d'Auxerre , au 3e. Liv. de fes Hiftoires , fur la
fin du Chap. 9. Il foutint fur l'autorité de cet
Auteur que les Troubadours , que la Princeffe
Conftance , fille du Comte de Provence
Guillaume I. mena à la Cour de France lors
de fon mariage avec le Roi Robert , n'étoiens
MAI. If
1745.
29
» d'autres que des Comédiens , des Chanteurs
»& des Joueurspublics d'inftrumens , aufquels
» on donna d'abord les noms de Jongleurs ,
» Comies , Mufars , Vialeurs & Chantaires ,
& qu'il n'y avoit jamais eu d'autres Trou-
» badours en Provence .
M. de Galaup-Chaftueil , l'un des antagoniftes
du Sieur de Haitze , dans fon Difcours
fur les Arcs triomphaux dreffés en la Ville
d'Aix lorfque les Enfans de France y paſſerent
en 1701. étoit convenu de ces noms ,
donnés anciennement aux Troubadours , &
expliqués par Jean Noftradamus dans la préface
de leurs vies . Il convint encore dans fes
Reflexionsfur la lettre de Sextius , & dans fon
Apologie des Troubadours , fervant de réponse
aux Differtations de Pierre- Jofeph, Dialog. 3e.
que ceux que la Reine Conftance mena
avec elle à Paris pouvoient être de fimples
Bateleurs & Ménétriers , mais les conféquences
qu'il en tira , furent toutes contraires à
celles de M. de Haitze.
D'abord il lui reprocha de ne point dif
tinguer les tems pour fixer la vraie origine
& le caractére des Troubadours ; qu'il ne
falloit point confondre ceux- ci , ainfi qu'avoit
fait le Moine Glaber , avec les Bâteleurs
& Ménétriers de la Reine Conftance ; qu'en
fuppofant même que ces Bâteleurs & Ménétriers
euffent inventé & ſe fuffent exercés à
Avi
MERCURE DE FRANCE.
la Poëfie Provençale , on pouvoit en conclure
feulement qu'elle n'avoit pas une origine
fort illuftre , & qu'elle étoit alors ( dans
le dixiéme fiécle ) pour ainfi dire , dans fon
enfance , mais jamais que les Troubadours
qui vinrent dans la fuite ( depuis le 11e . jufqu'au
14 fiécle ) & qui perfectionnerent la
Poëfie Provençale , cès admirablesgénies qu'on
vit regner pendant quelques fiècles en Provence,
dont les productions étoient fieftimées dans les
differentes Cours de l'Europe , ne fuffent euxmêmes
que des Bateleurs & des Ménétriers.
Peut on en effet penfer que l'Empereur Frederic
I. , Richard Roi d'Angleterre , Raymond
Berenger III . Comte de Provence, les
Caftellannes , les Blauas , la Comteffe de Die,
& tant d'autres beaux efprits de ces tems euffent
ainfi avili leur rang & leurs talens ?
Il auroit été facile , ce me femble , Monfieur
, de concilier fur ce point les opinions
differentes des Sieurs de Haitze & de Galaup
,, en diftinguant les tems , ainfi que ce
dernier le prétendoit.
On ne pouvoit difconvenir avec M. de
Haitze, que conformément à ce que rapporte
Glaber , les Troubadours qui accompagnerent
la Reine Conftance ne fuflent des Comédiens
, des Chanteurs , & des Joueurs publics
d'inftrumens , mais il ne falloit point de cela
tirer avec lui cette conféquence erronée , que
MAI. 1745 .
$3
es grands hommes qui avoient dans la fuite
cultivé la Poëfie Provençale , n'étoient pas pour
cela Troubadours de profeffion , paree qu'ils n'étoient
pas Fongleurs , Comies , Mufars , Vialeurs
& Chantaires publics , & qu'ils n'enfaifoient
pas métier-marchandise.
On devoit au contraire en conclure avec
M. de Galaup que la Poëfie Provençale s'étant
bien- tôt après perfectionnée, & qu'ayant
été cultivée , ainfi que dit Pafquier Liv . 7
chap. 4, par les Gentilshommes ou grands Seigneurs
, efquels on ne pouvoit facilement remarquer
une PoëfiePedantefque ( encore moins
les regarder comine des Bateleurs & des Ménétriers
) on n'eût pas befoin pour devenir
Troubadour de faire le métier de Jongleurs ,
Comies , Mufars , Vialeurs , & Chantaires ,
& qu'il fuffit alors de s'exercer & de réuffir
dans cette Poëfie pour être dit & reconnu
véritable Troubadour. On peut en effet aflûrer
, ainfi que le rapporte Galaup , que les
Hiftoriens qui nous ont confervé les noms & les
principaux ouvrages de nos Troubadours , n'ont
pas entendu parler de ces Jongleurs & Vialeurs,
Comies & Bateleurs de la Reine Conftance
mais bien des perfonnes confidérables qui avoient
cultivé les rimes Provençales , & celles qui s'étoient
diftinguées dans cette ingénieuse maniere
d'écrire.
Pardonnez-moi , Monfieur , cette digref
14 MERCURE DE FRANCE
fion fur nos Troubadours. Je les ai vûs à regret
confondre de nouveau , ainfi qu'avoit
fait le Sr de Haitze avec des Bâteleurs & Ménétriers
, & j'ai voulu rappeller après M. de
Galaup que les perfonnes qui fe font appliquées
à la Poëfie Provençale , & qu'on ne
peut foupçonner d'avoir exercé la profeffion
de Bâteleurs & Ménétriers , font les feules
auxquelles les Hiftoriens de Provence ont
donné le nom de Troubadours ; les feules
dont ils nous ont confervé les noms & les
ouvrages ; les feules enfin qu'une Tradition
conftante nous a fait reconnoître pour tels.
Je ne défavoue point cependant que
lorfque nos Poëtes Provençaux joignoient
à leur talent pour la Poëfie celui de jouer de
quelque inftrument , ils n'en fiffent un noble
ufage , foit pour réhauffer le prix de leurs
productions , foit pour montrer un talent de
plus , & c'est ce qu'obferve Noftradamus
dans la préface de leurs vies. Le Préſident
Fauchet dans fon Recueil de l'origine de la
Langue & de la Poefie Françoise , rime & romans
, chap. 8. obferve la même chofe des
premiers Poëtes François , mais ces deux Auteurs
ne fe font point avifé de dire , de pen .
fer même , que ces premiers Poëtes , foit
Provençaux, foit François ,fe foient fervis ou
ayent pu fe fervir d'autres inftrumens que de
la flute, du violon ou de la viole, feuls inftruMAI.
1745. 15
mens qui pouvoient s'accorder & convenir
à leurs chants , & jamais des tambours , tambourins
& autres bruyans inftrumens toujours
incompatibles avec l'accompagnement de la
Voix .
De tout cela vous conclurez aifément, M
qu'indépendament de ce que , ainfi que je
l'ai déja obfervé , l'époque de l'ufage des
galaubets en Provence ne remonte point audelà
de 50 ou 60 ans , quand même elle fe
roit auffi ancienne que le font nos Troubadours
, ceux- ci n'auroient jamais pu s'en fervir
, & que dans les régles de la bienféance
ils ne leur auroient méme pû convenir , mais
feulement à des Bateleurs & Ménétriers ,
qu'on ne peut & qu'on ne doit en aucun
fens confondre avec eux .
»
La double erreur que je viens de difcuter
peut avoir donné lieu à celle qui fuit. On a
inféré au bas des pages 2302 & 2303 de la
relation des fêtes données par la Ville d'Aix ,
cette note fur le mot Danfeurs. » On appelle
ainfi plufieurs bandes de jeunes gens habillés
proprement avec des chemiſes de
» toile d'Hollande , des rubans en bando-
» liere & une efpece de culotte à la matelote
garnie de rubans , bas & fouliers blancs ,
» frifés & poudrés , ayant un cafque en tête
» couvert de plumes & portant une espece de
fceptre à la main. On croit que c'est à pen
55
"
"
16 MERCURE DE FRANCE.
près l'habit des anciens Troubadours, de Pro-
» vence.
D'abord je conviens ,M. du nom & de l'habillement
des Danfeurs : Je trouve même
qu'ils ont affés de rapport avec les Prêtres
de Mars de l'ancienne Rome , nommés Salii
à Saliendo , & je ne doute pas que nos Peres
les euffent appellés du nom de Saliens , s'ils
n'euffent craint avec raifon qu'on ne les confondit
dans la fuite , ainfi qu'on l'a fait dans la
rélation des fêtes de la Cour des Comptes ,
& que je l'ai dit ci- devant , avec les anciens
Peuples de ce nom , defquels ils tiroient leur
primitive & véritable origine.
Mais je ne puis convenir en même tems ,
que tel fût à peu près l'habit des anciens Trou
badours de Provence. A la vérité cet habit
auroit pû aſſortir des Bâteleurs & Ménétriers
tels que ceux qui accompagnerent la Princeffe
Conftance à Paris , mais peut- on penfer
que cette efpece d'habillement eût convenu
à des perfonnes qui autant par leur
naiffance que par leurs talens étoient bien
éloignées de fe donner ainfi en ſpectacle ?
D'ailleurs quoique j'ignore l'époque de
Tintroduction des Danfeurs dans la Ville
d'Aix, qu'on trouveroit fans doute dans les
* On ponvoit même y ajouter lesjarretieres chargées de
grelots , qu'ils placent fur leurs gras de jambe , le mou¬
sboir qu'ils ont à la main gauche , Sc
MAI. 1745.
Archives de la Communauté , je crois pouvoir
cependant affurer fur de bons garants
qu'elle n'eft pas fort ancienne.
Ces Danfeurs ne fortent & ne danfent
communément à Aix qu'une fois l'année à
l'occafion de la Fête Dieu , que vous fçavez ,
M. qu'on y célébre affés fingulierement par
la repréfentation de certains anciens Jeux
ridicules , indécens & dont on a fupprimé
une bonne partie , mais ces Danfeurs ne font
point , ainfi que le refte de ces mêmes Jeux ,
de l'infti.ution de cette Fête . Réné d'Anjou
Comte de Provence , qui eft le Fondateur ,
ne les y introduifit point , & il n'eft fait aucune
mention d'eux dans la plainte de Mathurin
de Nuré à notre célébre Gaffendy ,
fur l'indécence de nos Jeux de la Fête Dieu ,
écrite en 1645 , ni dans la Traduction libre
& manufcrite en vers Provençaux d'une partie
de cet ouvrage fait par M. de Gaillard-
Chaudon , ni enfin dans l'efprit du Cérémonial
d'Aix en la célébration de la Fête Dieu
de M. de Haitze , dont il a été fait deux Editions
, l'une en 1708 , l'autre en 1730 .
Si donc on veut d'une part fixer une fois
fes idées fur les Poëtes Provençaux qu'on
doit reconnoître pour les vrais Troubadours ,
de l'autre convenir de l'incongruité qu'il y
auroit eu pour eux dans cette efpece d'habillement
dont le décorent nos Danfeurs ;
18 MERCURE DE FRANCE.
réfléchir enfin que ces derniers n'avoient
point été introduits parmi les Jeux de la Fête
Dieu , puifque non feulement les Auteurs
que j'ai cités, mais les Hiftoriens de Provence,
n'en parlent point , on conclura néceffairement
que la préfomption par laquelle on a
voulu donner l'habillement des Danfeurs aux
anciens Troubadours ne leur convient abfolument
point & leur eſt tout-à- fait injutieuſe.
A Aix le 20 Décembre 1744.
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