AVIS
A un Anonyme , par J. J. Rouffean
J'ai reçu le 26 de ce mois une lettre anonyme
datée du 28 Octobre dernier , qui ,
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mal adreffée , après avoir été à Genève ,
m'eft revenue à Paris , franche de port. A
cette lettre étoit joint un écrit pour ma
défenfe que je ne puis donner au Mercure
comme l'Auteur le défire , par des raifons
qu'il doit fentir , s'il a réellement pour moi
Feftime qu'il m'y témoigne. Il peut donc
le faire retirer de mes mains au moyen
d'un billet de la même écriture , fans quoi
fa piece reftera fupprimée.
L'Auteur ne devoit pas croire fi facilement
, que celui qu'il refute , fût citoyen
de Genève , quoiqu'il fe donne pour tel ;
car il eſt aiſé de dater de ce pays-là : mais
tel fe vante d'en être qui dit le contraire
fans y penfer. Je n'ai ni la vanité ni la confolation
de croire que tous mes concitoyens
penfent comme moi ; mais je connois la
candeur de leurs procédés ; fi quelqu'un
d'eux m'attaque , ce fera hautement & fans
fe cacher ; ils m'eftimeront affez en me
combattant ou du moins s'eftimeront affez
eux-mêmes pour me rendre la franchiſe
dont j'ufe envers tout le monde . D'ailleurs
, eux pour qui cet ouvrage eſt écrit ,
eux à qui il eft dédié , eux qui l'ont honoré
de leur approbation ne me demanderont
point à quoi il eft utile : il ne m'objecteront
point , avec beaucoup d'autres ,
que quand tout cela feroit vrai , je n'au-
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MERCURE DE FRANCE.
rois pas dû le dire , comme fi le bonheur
de la fociété n'étoit fondé que fur les erreurs
des hommes . Ils y verront , j'oſe le
croire , de fortes raifons d'aimer leur Gouvernement
, des moyens de le conſerver ,
& s'ils y trouvent les maximes qui conviennent
au bon & vertueux citoyen , ils
ne mépriferont point un écrit qui refpire
partout l'humanité , la liberté , l'amour
de la patrie , & l'obéiffance aux loix .
Quant aux habitans des autres pays , s'ils
ne trouvent dans cet ouvrage rien d'utile
ni d'amufant , il feroit mieux , ce me fem .
ble , de leur demander pourquoi ils le lifent
que de leur expliquer pourquoi il eft
écrit. Qu'un bel efprit de Bordeaux m'exhorte
gravement à laiffer les difcuffions.
politiques pour faire des Opéra , attendu
que lui , bel efprit , s'amufe beaucoup plus
a la repréfentation du Devin de village
qu'à la lecture du Difcours fur l'inégalité ,
il a raiſon fans doute , s'il eft vrai qu'en
écrivant aux Citoyens de Genève je fois
obligé d'amufer les Bourgeois de Bordeaux.
Quoiqu'il en foit , en témoignant ma
reconnoiffance à mon défenfeur , je le prie
de laiffer le champ libre à mes Adverfaires
, & j'ai bien du regret moi - même au
tems que perdois autrefois à leur répondre.
Quand la recherche de la verité dégénere
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en difputes & querelles perfonnelles , elle
ne tarde pas à prendre les armes du menfonge
; craignons de l'avilir ainfi . De quelque
prix que foit la fcience , la paix de
l'ame vaut encore mieux . Je ne veux point
d'autre défenſe pour mes écrits que la raifon
& la vérité , ni pour ma perfonne que
ma conduite & mes moeurs : fi ces appuis
me manquent , rien ne me foutiendra ; s'ils
me foutiennent , qu'ai-je à craindre ?
A Paris , le 29 Novembre 1755 .