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1
p. 139-146
SEANCE PUBLIQUE de l'Académie royal de Nismes.
Début :
L'Académie s'étant assemblée le 15 May 1755, M. de Massip, avocat du Roi au [...]
Mots clefs :
Académie royale de Nîmes, Lettres, Voyageurs, Romains, Grecs, Hospitalité
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texteReconnaissance textuelle : SEANCE PUBLIQUE de l'Académie royal de Nismes.
SEANCE PUBLIQUE
de l'Académie royale de Nifmes .
L'Académie s'étant affemblée le 15 May
1755 , M. de Maffip , avocat du Roi an
préfidial de Nifmes , & directeur , ouvrit
la feance par un Difcoursfur les avantages
que procurent les Lettres à ceux qui les
cultivent.
A plupart des hommes , dit- il , cherchent
leur avantage dans des bien's
fragiles & périffables qui leur font étrangers
, & ne fçauroient jamais les faire par.
venir au folide bonheur & à la véritable
gloire. L'on eft affuré de trouver l'un &
l'autre en s'attachant à l'étude des belleslettres
, en faifant fervir les divers talens
que la Providence nous a départis à
la perfection des fciences & des beaux.
arts , c'eft la maniere la plus noble dont
nous puiffions payer cette obligation naturelle
, le fervice perfonnel que tout citoyen
doit à la patrie , c'eft la voye la plus
fure pour parvenir à la véritable gloire ,
gloire d'autant plus flatteufe qu'on ne la
partage avec perfonne comme celle qui
140 MERCURE DE FRANCE.
vient des faccès militaires , & qu'on la tire
toure entiere de fon propre fonds ; à ces
premiers avantages fe joignent ceux d'être
exempts de ces paffions cruelles & tumultueufes
auxquelles les hommes vulgaires
font livrés , qui tirannifent leur coeur fans
pouvoirjamais le fatisfaire , l'homme de lettres
au contraire trouve dans le commerce
des mufes & la douceur de fa folitude une
tranquillité inaltérable. Content de fes
études & de foi-même , il cherche à augmenter
fes connoiffances à perfectionner
fes talens. Il jouit dans l'une & l'autre fortune
d'une égalité d'ame qui eft autant le
fruit de fa vertu que de fes lumieres . Elle
regle tous les mouvemens de fon coeur , en
fixe tous les defirs , enforte qu'elle paroît
comme affranchie des liens du corps , &
habiter déja cette région fupérieure du ciel
dont les vents & les tempêtes ne troublent
jamais le calme & la férénité. C'eſt à la faveur
de ce fecours qu'il eft inébranlable &
comme impaffible dans ces fameux revers
aufquels l'humanité eft fujette & qu'il
fupporte avec un courage invincible les
difgraces , les perfécutions , l'exil , la mort
même , foutenu par l'efpérance qu'il ne
meurt pas tout entier , & que fa réputa
tion échappera aux ténebres de l'oubli tant
que l'empire des lettres fubfiftera .
AOUST. 1755. 141
Divers exemples des grands hommes de
Lantiquité.
Quelques travaux , quelques veilles qu'il
en coute , les grands exemples de ces ames
fupérieures , de ces génies fublimes qui
ent rendu la carriere fi brillante , font bien
propres à enflammer nos coeurs d'une géné
reufe émulation . Nous en avons contracté
une obligation plus étroite en prenant
féance dans cette compagnie recommandable
par les grands hommes qu'elle a donnés
à la république des lettres , & qui en for
merent le premier établiſſement , leurs talens
diftingués n'ont pas moins fait d'honneur
à l'académie qu'à la patrie ; quel engagement
pour conferver ce précieux héritage
, ce dépôt de gloire qu'ils nous ont laif
fé & le tranfmettre à nos fucceffeurs.
M. le Beau de Schofne , affocié , lut enfuite
un poëme en deux chants fur l'harmonie.
M. Meynier lut un mémoire fur l'hofpitalité
ancienne. Il ne doute pas que cette
pratique fondée fur le befoin mutuel des
hommes ne foit auffi ancienne que le monde.
Du moins les Patriarches qui vêcurent
d'abord après le déluge exercerent l'hofpitalité
, Abraham & Lot accueillirent les
142 MERCURE DE FRANCE .
anges qui alloient à Sodome & qu'ils prenoient
pour des voyageurs. Il diftingua
trois fortes d'hofpitalités. La premiere ,
celle que la piété faifoit exercer envers les
étrangers , voyageurs , inconnus , telle que
celle d'Abraham envers les anges , & celle
d'Alcinous envers Ulyffe. La feconde étoit
une fuite de la précédente ; ceux qui avoient
logé chez une perfonne étoient dès - lors
liés avec elle par les liens de l'hofpitalité,
ils étoient obligés de fe loger & de ſe ſecourir
mutuellement , & ce droit paffoit à
leur poftérité ; telle eft l'hofpitalité exercée
par Raguel envers le jeune Tobie , & celle
de Neftor & de Menelas enversTélémaque .
On contractoit la troisieme forte d'hofpitalité
fans avoir vu les hôtes , on envoyoit
un préfent à une perfonne & on lui demandoit
de fe lier par le droit d'hofpitalité,
fi elle renvoyoit un autre préfent , & qu'elle
acceptat les offres , dès -lors les droits
étoient également facrés , telle eft l'hofpi
talité que Cyniras , roi de Chypre , contracte
avec Agamemnon dans l'Illiade. On
pourroit encore conter une quatrieme
forte de droit également facré , c'eſt le
droit du fuppliant . Le même principe de
religion obligeoit les payens à refpecter
& regarder comme un dépôt inviolable
dont on devoit rendre compte à la divi
1
A O UST. 1755. 143
nité , un homme réduit par fes malheurs à
prendre leur maifon pour refuge , fut- il
d'ailleurs leur plus grand ennemi . Le malheureux
s'affeyoit fur la cendre du foyer ,
& imploroit les dieux protecteurs de l'hofpitalité
, tel parut Themiftocle chez Admere
, roi des Moloffes , & tel encore le
fier Coriolan fe confia à Tullus , général
des Volfques fon ennemi capital . La maniere
d'exercer l'hospitalité étoit peu différente
dans les fiecles héroïques entre les
Hébreux & les Grecs ; M. M*** cite deux
exemples de ces deux nations & en fait
voir les rapports , une coutume commune
entre les nations étoit de ne point demander
le nom de fes hôtes avant la fin du repas.
On trouve même un exemple plus
tard , c'eft celui de Bellérophon à la cour
de Proetus , à qui on ne le demande que le
dixieme jour après fon arrivée.
On lavoit les pieds des voyageurs , cette
coutume ne fe pratiquoit gueres que pour
ceux qui voyageoient à pied , une femme
de la maifon s'acquittoit de cet emploi ;
dans la Grèce les voyageurs plus diftingués
étoient mis dans le bain par les filles
de l'hôte , les filles du roi même s'acquittoient
de cet emploi ; la plus jeune des filles
de Neftor , la belle Polycafte , met Télémaque
aux bains & le parfume d'effences:
144 MERCURE DE FRANCE.
tel étoit l'ufage de ces bons temps héroïques
, & tout fe paffoit avec fagelle . L'on
a remarqué avec raifon que nos moeurs
gagnent du côté de la délicareffe ce qu'elles
perdent du côté de la pureté.
Les préfens d'hofpitalité venoient enfuite
, ils fervoient de témoignage perpétuel
du lien qui uniffoit les familles , la
générofité des fiecles héroïques finit avec
les fiecles mêmes ; au lieu de ces préfens
on fe contenta de rompre en deux une
piece de monnoye dont chacun des deux
hôtes gardoit une portion , ou plus communement
de ſcier en deux un bâton d'yvoire
qu'ou nommoit teffera hofpitalis , on
en trouve encore dans les cabinets des
curieux .
Des villes entieres accordoient l'hofpitalité
, les Romains agirent ainfi envers
Timafithée chef des corfaires de Lipari.
Le droit d'hofpitalité étoit imprefcriptible
, & à moins d'y avoir renoncé ea
bonne forme par un acte devant les Magiftrats
, rien ne pouvoit y porter atteinte ,
dans la guerre même , les combattans
étoient obligés de fe refpecter. Le brave
Diomede dans le fixieme chapitre de l'Illiade
, n'ofe point porter une main facrilege
fur Glaucus fon hôte , tandis qu'Hector
& Teucer unis par les liens de la plus
proche
AOUST. 1755. 145
proche parenté combattent avec chaleur.
Les Dieux de l'hofpitalité étoient Jupiter,
ir , Venus , Minerve , Caftor &
Pollux , un Apollon furnommé bécğeri☺ ,
& fur-tout les Dieux Lares , les fables les
plus anciennes & les plus facrées contribuoient
à faire reſpecter le caractere d'hôte
comme facré. Jupiter & Mercure voya
geant parmi les hommes , puniffent Lycaon
pour avoir violé ce droit , récompenfant
Philemon & Baucis . Les Grecs ont pu avoir
quelque connoiffance indirecte par les
Egyptiens du voyage des Anges fur la terre
, du moins Homere fait dire fouvent à
fes perfonnages , que peut- être la perfonne
de l'étranger cache un des Dieux immortels.
M. Meynier finit par examiner
pourquoi l'hofpitalité n'eſt plus pratiquée
parmi nous ? il en tire la raifon de l'excellent
ouvrage de ce Sage , dont nous
déplorons encore la perte , l'illuftre Montefquieu.
La perte de cette vértu vient
de l'efprit de commerce qui s'eft établi
parmi nous , il produit , dit- il , un certain
fentiment de juftice exacte , oppofé d'un
côté au brigandage , & de l'autre à ces
vertus morales qui font qu'on ne diſcute
pas toujours fes intérêts avec rigueur , &
qu'on les néglige pour ceux des autres.
Les Grecs & les Romains , dès que leuc
G
146 MERCURE DE FRANCE.
empire fut étendu , n'exercerent plus l'hof
pitalité de la maniere généreufe que nous
admirons dans les fiécles héroïques ; ils
n'oferent renoncer à une coutume confervée
par leur religion & par leurs ancêtres
; mais ils reftreignirent l'hofpitalité
au logement & à l'uftenfile. L'étranger
fourniffoit la nourriture de fes chevaux ,
& fouvent même achetoit la fienne. La
charité du Chriftianifme a fuppléé au befoin
que les pauvres pourroient en avoir.
Nos voyageurs ont peu à defirer des
moeurs anciennes fur l'hofpitalité.
On donnera la fuite de cette féance dans
le Mercure du mois prochain.
de l'Académie royale de Nifmes .
L'Académie s'étant affemblée le 15 May
1755 , M. de Maffip , avocat du Roi an
préfidial de Nifmes , & directeur , ouvrit
la feance par un Difcoursfur les avantages
que procurent les Lettres à ceux qui les
cultivent.
A plupart des hommes , dit- il , cherchent
leur avantage dans des bien's
fragiles & périffables qui leur font étrangers
, & ne fçauroient jamais les faire par.
venir au folide bonheur & à la véritable
gloire. L'on eft affuré de trouver l'un &
l'autre en s'attachant à l'étude des belleslettres
, en faifant fervir les divers talens
que la Providence nous a départis à
la perfection des fciences & des beaux.
arts , c'eft la maniere la plus noble dont
nous puiffions payer cette obligation naturelle
, le fervice perfonnel que tout citoyen
doit à la patrie , c'eft la voye la plus
fure pour parvenir à la véritable gloire ,
gloire d'autant plus flatteufe qu'on ne la
partage avec perfonne comme celle qui
140 MERCURE DE FRANCE.
vient des faccès militaires , & qu'on la tire
toure entiere de fon propre fonds ; à ces
premiers avantages fe joignent ceux d'être
exempts de ces paffions cruelles & tumultueufes
auxquelles les hommes vulgaires
font livrés , qui tirannifent leur coeur fans
pouvoirjamais le fatisfaire , l'homme de lettres
au contraire trouve dans le commerce
des mufes & la douceur de fa folitude une
tranquillité inaltérable. Content de fes
études & de foi-même , il cherche à augmenter
fes connoiffances à perfectionner
fes talens. Il jouit dans l'une & l'autre fortune
d'une égalité d'ame qui eft autant le
fruit de fa vertu que de fes lumieres . Elle
regle tous les mouvemens de fon coeur , en
fixe tous les defirs , enforte qu'elle paroît
comme affranchie des liens du corps , &
habiter déja cette région fupérieure du ciel
dont les vents & les tempêtes ne troublent
jamais le calme & la férénité. C'eſt à la faveur
de ce fecours qu'il eft inébranlable &
comme impaffible dans ces fameux revers
aufquels l'humanité eft fujette & qu'il
fupporte avec un courage invincible les
difgraces , les perfécutions , l'exil , la mort
même , foutenu par l'efpérance qu'il ne
meurt pas tout entier , & que fa réputa
tion échappera aux ténebres de l'oubli tant
que l'empire des lettres fubfiftera .
AOUST. 1755. 141
Divers exemples des grands hommes de
Lantiquité.
Quelques travaux , quelques veilles qu'il
en coute , les grands exemples de ces ames
fupérieures , de ces génies fublimes qui
ent rendu la carriere fi brillante , font bien
propres à enflammer nos coeurs d'une géné
reufe émulation . Nous en avons contracté
une obligation plus étroite en prenant
féance dans cette compagnie recommandable
par les grands hommes qu'elle a donnés
à la république des lettres , & qui en for
merent le premier établiſſement , leurs talens
diftingués n'ont pas moins fait d'honneur
à l'académie qu'à la patrie ; quel engagement
pour conferver ce précieux héritage
, ce dépôt de gloire qu'ils nous ont laif
fé & le tranfmettre à nos fucceffeurs.
M. le Beau de Schofne , affocié , lut enfuite
un poëme en deux chants fur l'harmonie.
M. Meynier lut un mémoire fur l'hofpitalité
ancienne. Il ne doute pas que cette
pratique fondée fur le befoin mutuel des
hommes ne foit auffi ancienne que le monde.
Du moins les Patriarches qui vêcurent
d'abord après le déluge exercerent l'hofpitalité
, Abraham & Lot accueillirent les
142 MERCURE DE FRANCE .
anges qui alloient à Sodome & qu'ils prenoient
pour des voyageurs. Il diftingua
trois fortes d'hofpitalités. La premiere ,
celle que la piété faifoit exercer envers les
étrangers , voyageurs , inconnus , telle que
celle d'Abraham envers les anges , & celle
d'Alcinous envers Ulyffe. La feconde étoit
une fuite de la précédente ; ceux qui avoient
logé chez une perfonne étoient dès - lors
liés avec elle par les liens de l'hofpitalité,
ils étoient obligés de fe loger & de ſe ſecourir
mutuellement , & ce droit paffoit à
leur poftérité ; telle eft l'hofpitalité exercée
par Raguel envers le jeune Tobie , & celle
de Neftor & de Menelas enversTélémaque .
On contractoit la troisieme forte d'hofpitalité
fans avoir vu les hôtes , on envoyoit
un préfent à une perfonne & on lui demandoit
de fe lier par le droit d'hofpitalité,
fi elle renvoyoit un autre préfent , & qu'elle
acceptat les offres , dès -lors les droits
étoient également facrés , telle eft l'hofpi
talité que Cyniras , roi de Chypre , contracte
avec Agamemnon dans l'Illiade. On
pourroit encore conter une quatrieme
forte de droit également facré , c'eſt le
droit du fuppliant . Le même principe de
religion obligeoit les payens à refpecter
& regarder comme un dépôt inviolable
dont on devoit rendre compte à la divi
1
A O UST. 1755. 143
nité , un homme réduit par fes malheurs à
prendre leur maifon pour refuge , fut- il
d'ailleurs leur plus grand ennemi . Le malheureux
s'affeyoit fur la cendre du foyer ,
& imploroit les dieux protecteurs de l'hofpitalité
, tel parut Themiftocle chez Admere
, roi des Moloffes , & tel encore le
fier Coriolan fe confia à Tullus , général
des Volfques fon ennemi capital . La maniere
d'exercer l'hospitalité étoit peu différente
dans les fiecles héroïques entre les
Hébreux & les Grecs ; M. M*** cite deux
exemples de ces deux nations & en fait
voir les rapports , une coutume commune
entre les nations étoit de ne point demander
le nom de fes hôtes avant la fin du repas.
On trouve même un exemple plus
tard , c'eft celui de Bellérophon à la cour
de Proetus , à qui on ne le demande que le
dixieme jour après fon arrivée.
On lavoit les pieds des voyageurs , cette
coutume ne fe pratiquoit gueres que pour
ceux qui voyageoient à pied , une femme
de la maifon s'acquittoit de cet emploi ;
dans la Grèce les voyageurs plus diftingués
étoient mis dans le bain par les filles
de l'hôte , les filles du roi même s'acquittoient
de cet emploi ; la plus jeune des filles
de Neftor , la belle Polycafte , met Télémaque
aux bains & le parfume d'effences:
144 MERCURE DE FRANCE.
tel étoit l'ufage de ces bons temps héroïques
, & tout fe paffoit avec fagelle . L'on
a remarqué avec raifon que nos moeurs
gagnent du côté de la délicareffe ce qu'elles
perdent du côté de la pureté.
Les préfens d'hofpitalité venoient enfuite
, ils fervoient de témoignage perpétuel
du lien qui uniffoit les familles , la
générofité des fiecles héroïques finit avec
les fiecles mêmes ; au lieu de ces préfens
on fe contenta de rompre en deux une
piece de monnoye dont chacun des deux
hôtes gardoit une portion , ou plus communement
de ſcier en deux un bâton d'yvoire
qu'ou nommoit teffera hofpitalis , on
en trouve encore dans les cabinets des
curieux .
Des villes entieres accordoient l'hofpitalité
, les Romains agirent ainfi envers
Timafithée chef des corfaires de Lipari.
Le droit d'hofpitalité étoit imprefcriptible
, & à moins d'y avoir renoncé ea
bonne forme par un acte devant les Magiftrats
, rien ne pouvoit y porter atteinte ,
dans la guerre même , les combattans
étoient obligés de fe refpecter. Le brave
Diomede dans le fixieme chapitre de l'Illiade
, n'ofe point porter une main facrilege
fur Glaucus fon hôte , tandis qu'Hector
& Teucer unis par les liens de la plus
proche
AOUST. 1755. 145
proche parenté combattent avec chaleur.
Les Dieux de l'hofpitalité étoient Jupiter,
ir , Venus , Minerve , Caftor &
Pollux , un Apollon furnommé bécğeri☺ ,
& fur-tout les Dieux Lares , les fables les
plus anciennes & les plus facrées contribuoient
à faire reſpecter le caractere d'hôte
comme facré. Jupiter & Mercure voya
geant parmi les hommes , puniffent Lycaon
pour avoir violé ce droit , récompenfant
Philemon & Baucis . Les Grecs ont pu avoir
quelque connoiffance indirecte par les
Egyptiens du voyage des Anges fur la terre
, du moins Homere fait dire fouvent à
fes perfonnages , que peut- être la perfonne
de l'étranger cache un des Dieux immortels.
M. Meynier finit par examiner
pourquoi l'hofpitalité n'eſt plus pratiquée
parmi nous ? il en tire la raifon de l'excellent
ouvrage de ce Sage , dont nous
déplorons encore la perte , l'illuftre Montefquieu.
La perte de cette vértu vient
de l'efprit de commerce qui s'eft établi
parmi nous , il produit , dit- il , un certain
fentiment de juftice exacte , oppofé d'un
côté au brigandage , & de l'autre à ces
vertus morales qui font qu'on ne diſcute
pas toujours fes intérêts avec rigueur , &
qu'on les néglige pour ceux des autres.
Les Grecs & les Romains , dès que leuc
G
146 MERCURE DE FRANCE.
empire fut étendu , n'exercerent plus l'hof
pitalité de la maniere généreufe que nous
admirons dans les fiécles héroïques ; ils
n'oferent renoncer à une coutume confervée
par leur religion & par leurs ancêtres
; mais ils reftreignirent l'hofpitalité
au logement & à l'uftenfile. L'étranger
fourniffoit la nourriture de fes chevaux ,
& fouvent même achetoit la fienne. La
charité du Chriftianifme a fuppléé au befoin
que les pauvres pourroient en avoir.
Nos voyageurs ont peu à defirer des
moeurs anciennes fur l'hofpitalité.
On donnera la fuite de cette féance dans
le Mercure du mois prochain.
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Résumé : SEANCE PUBLIQUE de l'Académie royal de Nismes.
Le 15 mai 1755, l'Académie royale de Nifmes organisa une séance publique. M. de Maffip, avocat du Roi et directeur, inaugura la séance par un discours sur les avantages des lettres. Il souligna que la plupart des hommes recherchent des biens éphémères, tandis que les lettres offrent un véritable bonheur et une gloire authentique. Cultiver les lettres permet de servir la patrie et d'atteindre une gloire personnelle inaliénable, exemptée des passions tumultueuses. L'homme de lettres trouve dans l'étude et la solitude une tranquillité inaltérable, une égalité d'âme et une résistance aux revers de la vie. M. de Maffip insista également sur l'importance des grands exemples de l'Antiquité pour enflammer l'émulation et rappela l'héritage des grands hommes ayant formé l'Académie, ainsi que l'obligation de conserver et transmettre ce précieux dépôt de gloire. Par la suite, M. le Beau de Schoffne lut un poème en deux chants sur l'harmonie. M. Meynier présenta un mémoire sur l'hospitalité ancienne, explorant les différentes formes pratiquées par les Patriarches, les Hébreux et les Grecs. Il souligna l'ancienneté et la sacralité de cette vertu, distinguant trois types d'hospitalité : celle envers les étrangers, celle entre personnes ayant déjà logé ensemble, et celle contractée par échange de présents. Il mentionna également le droit du suppliant, où un homme en détresse trouvait refuge et protection. M. Meynier conclut en attribuant la perte de cette vertu à l'esprit de commerce, qui privilégie la justice exacte au détriment des vertus morales. Il nota que les Grecs et les Romains avaient restreint l'hospitalité à mesure que leur empire s'étendait, et que la charité chrétienne avait suppléé aux besoins des pauvres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 79-88
SUITE De la séance publique de l'Académie royale de Nismes.
Début :
M. le Marquis de Rochemore, Secrétaire perpétuel, lut ensuite une piéce en [...]
Mots clefs :
Poète, Académie royale de Nîmes, Plaisirs, Dieux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE De la séance publique de l'Académie royale de Nismes.
SUITE
De la feance publique de l'Académie royale
de Nifmes.
M. le Marquis de Rochemore , Secrétaire
perpétuel , lut enfuite une piéce en
vers libres , intitulée Epitre d'Hypermnestre
à Lyncée. Cet ouvrage eft imité d'une des
Héroïdes d'Ovide ; mais l'auteur ne s'eft
point attaché à copier fon modele ; il a
pris quelques penfées du Poëte latin , il y
a joint les fiennes : nous allons citer quelques
morceaux détachés qui pourront faire
juger de tout l'ouvrage .
C'eft ainfi qu'Hypermneftre raconte à
fon époux les crimes de fes foeurs , & fes
propres combats.
Un bruit foudain glaça ton époufe craintive ,
Un bruit fombre ... plaintif ... de lugubres accens
...
Je vis briller le fer ... les foupirs des mourans
Vinrent frapper mon oreille attentive :
Div
So MERCURE DE FRANCE.
Imitons , dis-je alors , l'exemple de mesfoeurs ,
De Danaus fuivons les loix feveres ,
Uniffons Lyncée à fes freres.
Un Dieu fans doute , un Dieu fufpendit mes fureurs.
Mon bras étoit levé , ta criminelle amante.
Mefuroit éperdue , interdite & tremblante ,
Le coup qui devoit t'immoler ,
Ton fang étoit prêt à couler ...
J'avois troisfois repris l'arme inhumaine
Qu'avoient ravi trois fois à ma main incertaine
L'horreur , l'amour & la pitié.
Dérobons à mon pere une ſeule victime.
Dois-je être l'inftrument de fon inimitié ,
Et la complice de fon crime ?
Moi ! je me fouillerois d'un fang fi précieux ,
J'obéirois à des ordres împies !
Et cet Hymen détesté par les Dieux
Auroit été formé par les Furies !
Ah plutôt dans mon fein le poignard odieux ......
C'eſt en vain qu'un pere parjure
Veut me faire trahir l'amour & la nature
Leurs droits font gravés dans nos coeurs
Et la voix d'un tyran guidé par les fureurs
Ne peut étouffer leur murmure.
-Les fanglots d'Hypermneftre , fes combats
, fes tranfports , arrachent enfin Lyncée
au fommeil : fuyez , lui-dit-elle ,
SEPTEMBRE. 1755. $1
La trahiſon , la mort regnent dans ce palais ,
Cette nuit féconde en forfaits
Dans le fombre féjour a réuni vos freres ,
Et les myrthes d'Hymen aux Cyprès funéraires.
» Mon amour feul vous a fauvé , &
» m'a fait trahir les ordres cruels de Da-
» naus. » Le jeune Prince s'échappe du pa
lais à la faveur de la nuit.
Du foleil cependant la jeune avantcouriere
Sur nos Lares fanglans répandoit ſa lumiero.
Danaus ( la fierté brilloit dans fes regards )
Comptoit de nos époux les cadavres épars ;
Un feul manquoit , Lyncée en cette nuit perfide
Evita feul les coups de la parque homicide.
Hypermneftre raconte à fon époux la
fureur de Danaus quand ce Monarque barbare
s'apperçut qu'une de fes victimes lui
étoit échappée ; il jure la mort de fa fille ,
& la fait indignement traîner dans un
cachot affreux .
» Viens , cher époux , lui dit- elle enfin,
Viens finir ma captivité :
Mais n'écoutes point ta vengeance ,
Contente-toi de fauver l'innocence
Sans punir l'inhumanité.
Songe qu'Hypermaneftre eft la fille
Du meurtrier qui perdit ta familles
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Tout barbare qu'il fût daigne épargner les jours:
D'un fang cher à mon coeur ne rougis point tes
armes :
Que ton retour enfin hâté par les amours
Ne foit point fouillé par mes larmes.
Cette fin eft abfolument différente de
celle d'Ovide ; l'Auteur n'a pas jugé à
propos non plus d'imiter dans fon épitre
le long épifode d'Io changée en vache.
Les connoiffeurs décideront s'il a bien ou
mal jugé.
M. Vincens lut enfuite une épitre à la
mort , dont voici l'extrait.
La mort peut infpirer l'effroi aux ames
vulgaires , mais elle préfente au Sage une
lumiere fûre qui écarte l'illufion des fens ,
& lui montre les objets précifément tels
qu'ils font ; c'eft une divinité favorable
qui enfeigne aux humains l'art de jouir
de tout fans abufer de rien , & qui diffipant
le preftige des paffions foutient leur
coeur dans l'heureux équilibre , qui feul
peut faire la vraie félicité. Tel eft le point
de vûe fous lequel M. V. envifage la mort.
Il peint en commençant l'épitre qu'il
adreffe à cette Divinité , la fituation où
fe trouve l'homme lorfqu'il entre fur la
fcene du monde.
SEPTEMBRE . 1755 . 83
Sur le bord d'une mer immenfe
L'homme au fortir de fon enfance ,
Par la nature eft expofé :
Là fon coeur ingénu fans guide , fans défenſe ;
Par la féduifante apparence
Eft à chaque inftant abufé :
Sur le mobile dos des ondes azurées ,
Les folâtres amours & les plaifirs légers
Déployant leurs aîles dorées ,
L'appellent par leurs jeux , & voilent les dan
gers ;
Les jours fereins de la jeuneffe ,
Le calme féducteur , les cris des Matelots ,
Tout le follicite & le preffe
De tenter la route des flots ;
Il part , fur les eaux il s'élance ,
L'impatient defir & la douce efpérance
Enflent la voile , & l'écartent du port ;
Mais à peine au loin de la plage
Voit-il difparoître le bord ,
Tout change , Pair frémit , tout annonce l'orage;
Tout découvre à fes yeux , trop tard deſabufés
Les périls où les jours demeurent exposés :
Des paffions tumultueuſes ,
Les rapides courans & les vents oppofés
Offrent à chaque inftant fur les mers orageufes ?
Les débris des vaiffeaux par les vagues brifés
A la fureur de la tempête ,
Lui-même tout-à-coup livré.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
L'orgueil , l'ambition , déchaînent fur fa tête ,
Leur fouffle impétueux contre lui conjuré ;
De la fougue des flots , malheureuſe victime ,
Quelquefois dans les cieux , quelquefois dans
l'abîme ,
Et loin de fa route égaré ;
Une mer inconnue & d'écueils hériffée ,
De toute part à fa nef fracaffée ,
Préfente un nauffrage affuré.
La mort eft la feule divinité qui puiffe
fauver l'homme de ce péril ; elle lui montre
la vanité des objets qui l'environnent ,
elle l'éclaire fur leur durée qui n'est que
d'un inftant. Inftruit par fes leçons le Poëte
n'envie point le fort des favoris de la
fortune : non , dit- il , leur état ne fçauroit
m'éblouir.
1
De troubles, de foupçons, leur ame environnée
Laiffe fuir le préfent , rédoute l'avenir ;
Et malgré leurs efforts leur vie eft moiffonnée
Avant qu'ils * ayent trouvé le moment de jouir.
L'ambition n'a pas plus de charmes pour
lui. En vain montre- t- elle fes favoris placés
fur le char de la gloire ou montés au
rang des Dieux ; l'ambitieux , dit M. V.
éblouit quelque tems l'univers :
* Ce mot , ayant , ne peut point s'élider , en con-
Sequence il ne doit jamais être employé qu'à la fim
d'un vers.
SEPTEMBRE. 1755. 8$
Aftre brillant il roule far nos têtes ,
Il excite , il appaife à fon gré les tempêtes ,
Il couvre l'Univers d'un feu qui l'éblouit :
Mais tandis qu'oubliant ſa foibleſſe premiere
Il répand à nos yeux fa plus vive lumiere ,
Par fa propre fplendeur féduit ,
Tu parles , & foudain du haut de fa carriere
L'aftre eft précipité dans l'éternelle nuit .
O mort ! continue le Poëte ,
O mort ! un ennemi cent fois plus rédoutable
Avoit fait chancéler mon coeur.
La volupté d'un charme inévitable
Verſoit déja fur lui le poiſon ſéducteur :
De fleurs fans ceffe couronnée ,
Autour de moi fa voix appelloit le plaifir ;
De délices environnée
Son regard dans mon ame allumoit le defir ;
C'en étoit fait , l'amour achevoit ma défaite ,
Ses liens pour jamais alloient me retenir;
Mais tu fouffles , & fur fa tête
J'ai vu les roſes fe flétrir.
Ces détails font terminés par cette réflexion.
Gloire , plaifir , pouvoir , richeffe ,
Atômes agités par l'aveugle Décffe ,
A la faveur d'un rayon lumineux ,
Vous voltigez quelque tems fous nos yeux :
Notre coeur ébloui s'empreffe
86 MERCURE DE FRANCE:
Pour arrêter votre cours incertain
Il vous pourfuit , il s'agite fans ceffe ,
Il croit vous pofféder enfin :
Mais le fouffle du tems vous emporte foudain,
Ce n'eft pas que M. V. ne trouve des
plaifirs dignes de fon coeur : l'amitié lui
offre des charmes aufquels il fe livre avec
tranfport , & qui le dédommagent de toutes
les traverſes de la vie humaine .
Telle une tendre fleur que le midi dévore ;
Sur fa tige panchée , & prête à fe flétrir ,
Renaît , s'épanouit , de nouveau ſe colore
Au fouffle amoureux du zéphir :
Telle au fein des foucis qu'à chaque inſtant fait
naître
Sur les
pas des humains
le deftin fans pitié
Mon ame prend un nouvel être
Aux doux accens de l'amitié.
Les Mufes viennent encore lui prodiguer
des plaifirs purs ; Erato , Uranie ,
Calliope , l'inftruifent & l'amufent tour à
tour : Cette derniere fur- tout égaie la folitude
du Poëte en formant devant lui
mille tableaux gracieux.
Tantôt elle lui peint le calme de la mer ,
Le ciel eft pur , l'air eft tranquille ,
Du foleil l'image mobile
SEPTEMBRE. 1755 .
$7
Luit & vacille au fond des eaux :
Zéphir & les Nymphes craintives
De mille rides fugitives
Sillonent mollement les flots.
Tantôt elle lui peint une agréable fête ;
Au pied d'un côteau fortuné
Venus de pampre orne fa tête ,
Bacchus de myrthe eft couronné ,
Guidés par l'aimable folie
Les amours barbouillés de lie
Folâtrent auprès des neuf foeurs :
Et les graces échevelées
Parmi les Bacchantes mêlées
Feignent d'éprouver leurs fureurs.
C'eft par de tels plaifirs , continue le
Poëte :
C'eſt par de tels plaifirs qu'égayant le voyage ,
Et variant l'emploi de mes paifibles jours ,
Du terreftre péle: inage
J'acheve doucement le cours ,
Prêt au moindre fignal de quitter fans allar
mes
Des biens dont ici -bas je jouis fans remords ....
Le fort qui nous attend après cette vie ,
ne cauſe aucun effroi à M. V. que les impies
, les injuftes & les autres criminels
foient faifis d'une jufte terreur au moment
$8 MERCURE DE FRANCE.
fatal qui les fait defcendre dans le tom
beau , pour lui il eft rempli d'une noble
confiance.
Mon coeur ( dit-il ) ne connoit point ces craintes
formidables.
Soumis envers les Dieux , jufte envers mes femblables
,
Vertueux , ou du moins zélé pour
la vertu
Sous le poids du courroux célefte
Je ne crains point d'être abattu ;
Et fi des paffions l'impreſſion funefte
Altere de mon coeur l'exacte pureté ,
Les Dieux qui l'ont formé , connoiffent qu'il
détefte
Sa fatale fragilité ;
Et fatisfaits de ma fincérité ,
Leur fouffle bienfaifant purifira le refte
De la débile humanité.
M. Perillier , Chancelier , a terminé la
féance par un Difcours fur la néceffité du
choix dans les lectures.
De la feance publique de l'Académie royale
de Nifmes.
M. le Marquis de Rochemore , Secrétaire
perpétuel , lut enfuite une piéce en
vers libres , intitulée Epitre d'Hypermnestre
à Lyncée. Cet ouvrage eft imité d'une des
Héroïdes d'Ovide ; mais l'auteur ne s'eft
point attaché à copier fon modele ; il a
pris quelques penfées du Poëte latin , il y
a joint les fiennes : nous allons citer quelques
morceaux détachés qui pourront faire
juger de tout l'ouvrage .
C'eft ainfi qu'Hypermneftre raconte à
fon époux les crimes de fes foeurs , & fes
propres combats.
Un bruit foudain glaça ton époufe craintive ,
Un bruit fombre ... plaintif ... de lugubres accens
...
Je vis briller le fer ... les foupirs des mourans
Vinrent frapper mon oreille attentive :
Div
So MERCURE DE FRANCE.
Imitons , dis-je alors , l'exemple de mesfoeurs ,
De Danaus fuivons les loix feveres ,
Uniffons Lyncée à fes freres.
Un Dieu fans doute , un Dieu fufpendit mes fureurs.
Mon bras étoit levé , ta criminelle amante.
Mefuroit éperdue , interdite & tremblante ,
Le coup qui devoit t'immoler ,
Ton fang étoit prêt à couler ...
J'avois troisfois repris l'arme inhumaine
Qu'avoient ravi trois fois à ma main incertaine
L'horreur , l'amour & la pitié.
Dérobons à mon pere une ſeule victime.
Dois-je être l'inftrument de fon inimitié ,
Et la complice de fon crime ?
Moi ! je me fouillerois d'un fang fi précieux ,
J'obéirois à des ordres împies !
Et cet Hymen détesté par les Dieux
Auroit été formé par les Furies !
Ah plutôt dans mon fein le poignard odieux ......
C'eſt en vain qu'un pere parjure
Veut me faire trahir l'amour & la nature
Leurs droits font gravés dans nos coeurs
Et la voix d'un tyran guidé par les fureurs
Ne peut étouffer leur murmure.
-Les fanglots d'Hypermneftre , fes combats
, fes tranfports , arrachent enfin Lyncée
au fommeil : fuyez , lui-dit-elle ,
SEPTEMBRE. 1755. $1
La trahiſon , la mort regnent dans ce palais ,
Cette nuit féconde en forfaits
Dans le fombre féjour a réuni vos freres ,
Et les myrthes d'Hymen aux Cyprès funéraires.
» Mon amour feul vous a fauvé , &
» m'a fait trahir les ordres cruels de Da-
» naus. » Le jeune Prince s'échappe du pa
lais à la faveur de la nuit.
Du foleil cependant la jeune avantcouriere
Sur nos Lares fanglans répandoit ſa lumiero.
Danaus ( la fierté brilloit dans fes regards )
Comptoit de nos époux les cadavres épars ;
Un feul manquoit , Lyncée en cette nuit perfide
Evita feul les coups de la parque homicide.
Hypermneftre raconte à fon époux la
fureur de Danaus quand ce Monarque barbare
s'apperçut qu'une de fes victimes lui
étoit échappée ; il jure la mort de fa fille ,
& la fait indignement traîner dans un
cachot affreux .
» Viens , cher époux , lui dit- elle enfin,
Viens finir ma captivité :
Mais n'écoutes point ta vengeance ,
Contente-toi de fauver l'innocence
Sans punir l'inhumanité.
Songe qu'Hypermaneftre eft la fille
Du meurtrier qui perdit ta familles
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Tout barbare qu'il fût daigne épargner les jours:
D'un fang cher à mon coeur ne rougis point tes
armes :
Que ton retour enfin hâté par les amours
Ne foit point fouillé par mes larmes.
Cette fin eft abfolument différente de
celle d'Ovide ; l'Auteur n'a pas jugé à
propos non plus d'imiter dans fon épitre
le long épifode d'Io changée en vache.
Les connoiffeurs décideront s'il a bien ou
mal jugé.
M. Vincens lut enfuite une épitre à la
mort , dont voici l'extrait.
La mort peut infpirer l'effroi aux ames
vulgaires , mais elle préfente au Sage une
lumiere fûre qui écarte l'illufion des fens ,
& lui montre les objets précifément tels
qu'ils font ; c'eft une divinité favorable
qui enfeigne aux humains l'art de jouir
de tout fans abufer de rien , & qui diffipant
le preftige des paffions foutient leur
coeur dans l'heureux équilibre , qui feul
peut faire la vraie félicité. Tel eft le point
de vûe fous lequel M. V. envifage la mort.
Il peint en commençant l'épitre qu'il
adreffe à cette Divinité , la fituation où
fe trouve l'homme lorfqu'il entre fur la
fcene du monde.
SEPTEMBRE . 1755 . 83
Sur le bord d'une mer immenfe
L'homme au fortir de fon enfance ,
Par la nature eft expofé :
Là fon coeur ingénu fans guide , fans défenſe ;
Par la féduifante apparence
Eft à chaque inftant abufé :
Sur le mobile dos des ondes azurées ,
Les folâtres amours & les plaifirs légers
Déployant leurs aîles dorées ,
L'appellent par leurs jeux , & voilent les dan
gers ;
Les jours fereins de la jeuneffe ,
Le calme féducteur , les cris des Matelots ,
Tout le follicite & le preffe
De tenter la route des flots ;
Il part , fur les eaux il s'élance ,
L'impatient defir & la douce efpérance
Enflent la voile , & l'écartent du port ;
Mais à peine au loin de la plage
Voit-il difparoître le bord ,
Tout change , Pair frémit , tout annonce l'orage;
Tout découvre à fes yeux , trop tard deſabufés
Les périls où les jours demeurent exposés :
Des paffions tumultueuſes ,
Les rapides courans & les vents oppofés
Offrent à chaque inftant fur les mers orageufes ?
Les débris des vaiffeaux par les vagues brifés
A la fureur de la tempête ,
Lui-même tout-à-coup livré.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
L'orgueil , l'ambition , déchaînent fur fa tête ,
Leur fouffle impétueux contre lui conjuré ;
De la fougue des flots , malheureuſe victime ,
Quelquefois dans les cieux , quelquefois dans
l'abîme ,
Et loin de fa route égaré ;
Une mer inconnue & d'écueils hériffée ,
De toute part à fa nef fracaffée ,
Préfente un nauffrage affuré.
La mort eft la feule divinité qui puiffe
fauver l'homme de ce péril ; elle lui montre
la vanité des objets qui l'environnent ,
elle l'éclaire fur leur durée qui n'est que
d'un inftant. Inftruit par fes leçons le Poëte
n'envie point le fort des favoris de la
fortune : non , dit- il , leur état ne fçauroit
m'éblouir.
1
De troubles, de foupçons, leur ame environnée
Laiffe fuir le préfent , rédoute l'avenir ;
Et malgré leurs efforts leur vie eft moiffonnée
Avant qu'ils * ayent trouvé le moment de jouir.
L'ambition n'a pas plus de charmes pour
lui. En vain montre- t- elle fes favoris placés
fur le char de la gloire ou montés au
rang des Dieux ; l'ambitieux , dit M. V.
éblouit quelque tems l'univers :
* Ce mot , ayant , ne peut point s'élider , en con-
Sequence il ne doit jamais être employé qu'à la fim
d'un vers.
SEPTEMBRE. 1755. 8$
Aftre brillant il roule far nos têtes ,
Il excite , il appaife à fon gré les tempêtes ,
Il couvre l'Univers d'un feu qui l'éblouit :
Mais tandis qu'oubliant ſa foibleſſe premiere
Il répand à nos yeux fa plus vive lumiere ,
Par fa propre fplendeur féduit ,
Tu parles , & foudain du haut de fa carriere
L'aftre eft précipité dans l'éternelle nuit .
O mort ! continue le Poëte ,
O mort ! un ennemi cent fois plus rédoutable
Avoit fait chancéler mon coeur.
La volupté d'un charme inévitable
Verſoit déja fur lui le poiſon ſéducteur :
De fleurs fans ceffe couronnée ,
Autour de moi fa voix appelloit le plaifir ;
De délices environnée
Son regard dans mon ame allumoit le defir ;
C'en étoit fait , l'amour achevoit ma défaite ,
Ses liens pour jamais alloient me retenir;
Mais tu fouffles , & fur fa tête
J'ai vu les roſes fe flétrir.
Ces détails font terminés par cette réflexion.
Gloire , plaifir , pouvoir , richeffe ,
Atômes agités par l'aveugle Décffe ,
A la faveur d'un rayon lumineux ,
Vous voltigez quelque tems fous nos yeux :
Notre coeur ébloui s'empreffe
86 MERCURE DE FRANCE:
Pour arrêter votre cours incertain
Il vous pourfuit , il s'agite fans ceffe ,
Il croit vous pofféder enfin :
Mais le fouffle du tems vous emporte foudain,
Ce n'eft pas que M. V. ne trouve des
plaifirs dignes de fon coeur : l'amitié lui
offre des charmes aufquels il fe livre avec
tranfport , & qui le dédommagent de toutes
les traverſes de la vie humaine .
Telle une tendre fleur que le midi dévore ;
Sur fa tige panchée , & prête à fe flétrir ,
Renaît , s'épanouit , de nouveau ſe colore
Au fouffle amoureux du zéphir :
Telle au fein des foucis qu'à chaque inſtant fait
naître
Sur les
pas des humains
le deftin fans pitié
Mon ame prend un nouvel être
Aux doux accens de l'amitié.
Les Mufes viennent encore lui prodiguer
des plaifirs purs ; Erato , Uranie ,
Calliope , l'inftruifent & l'amufent tour à
tour : Cette derniere fur- tout égaie la folitude
du Poëte en formant devant lui
mille tableaux gracieux.
Tantôt elle lui peint le calme de la mer ,
Le ciel eft pur , l'air eft tranquille ,
Du foleil l'image mobile
SEPTEMBRE. 1755 .
$7
Luit & vacille au fond des eaux :
Zéphir & les Nymphes craintives
De mille rides fugitives
Sillonent mollement les flots.
Tantôt elle lui peint une agréable fête ;
Au pied d'un côteau fortuné
Venus de pampre orne fa tête ,
Bacchus de myrthe eft couronné ,
Guidés par l'aimable folie
Les amours barbouillés de lie
Folâtrent auprès des neuf foeurs :
Et les graces échevelées
Parmi les Bacchantes mêlées
Feignent d'éprouver leurs fureurs.
C'eft par de tels plaifirs , continue le
Poëte :
C'eſt par de tels plaifirs qu'égayant le voyage ,
Et variant l'emploi de mes paifibles jours ,
Du terreftre péle: inage
J'acheve doucement le cours ,
Prêt au moindre fignal de quitter fans allar
mes
Des biens dont ici -bas je jouis fans remords ....
Le fort qui nous attend après cette vie ,
ne cauſe aucun effroi à M. V. que les impies
, les injuftes & les autres criminels
foient faifis d'une jufte terreur au moment
$8 MERCURE DE FRANCE.
fatal qui les fait defcendre dans le tom
beau , pour lui il eft rempli d'une noble
confiance.
Mon coeur ( dit-il ) ne connoit point ces craintes
formidables.
Soumis envers les Dieux , jufte envers mes femblables
,
Vertueux , ou du moins zélé pour
la vertu
Sous le poids du courroux célefte
Je ne crains point d'être abattu ;
Et fi des paffions l'impreſſion funefte
Altere de mon coeur l'exacte pureté ,
Les Dieux qui l'ont formé , connoiffent qu'il
détefte
Sa fatale fragilité ;
Et fatisfaits de ma fincérité ,
Leur fouffle bienfaifant purifira le refte
De la débile humanité.
M. Perillier , Chancelier , a terminé la
féance par un Difcours fur la néceffité du
choix dans les lectures.
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Résumé : SUITE De la séance publique de l'Académie royale de Nismes.
Lors d'une séance de l'Académie royale de Nîmes, plusieurs œuvres littéraires ont été présentées. Le Marquis de Rochemore a lu une pièce en vers libres intitulée 'Épître d'Hypermnestre à Lyncée', inspirée des Héroïdes d'Ovide. Cette œuvre explore les tourments intérieurs d'Hypermnestre, qui doit décider si elle doit tuer son époux Lyncée, contrairement à ses sœurs qui ont assassiné leurs maris. Hypermnestre décrit les crimes de ses sœurs et ses propres dilemmes moraux, choisissant finalement d'épargner Lyncée. Cette version diverge de l'original d'Ovide par sa conclusion et l'absence de certains épisodes. M. Vincens a ensuite présenté une épître sur la mort, qu'il dépeint comme une divinité bienveillante enseignant aux humains à savourer la vie sans excès. Il compare la vie à une traversée maritime périlleuse, où la mort est la seule à pouvoir sauver l'homme des dangers des passions et des illusions. Vincens exprime son mépris pour les troubles et les soucis des favoris de la fortune et des ambitieux, préférant les plaisirs simples de l'amitié et des Muses. Il conclut en affirmant sa confiance en sa vertu et en la miséricorde des dieux face à la mort. La séance s'est conclue par un discours de M. Perillier sur la nécessité du choix dans les lectures.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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