Oeuvre commentée (1)
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1
p. 133-143
Voyages du Capitaine Lade, Extrait, [titre d'après la table]
Début :
VOYAGES du Capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, [...]
Mots clefs :
Anglais, Mer, Commerce, Continent, Pays, Lecteurs, Voyages, Europe, Amérique, Colonies, Abbé Prévost, Robert Lade
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texteReconnaissance textuelle : Voyages du Capitaine Lade, Extrait, [titre d'après la table]
V
DES BEAUX- ARTS , &c.
OYAGES du Capitaine Robert Lade
en differentes parties de l'Afrique ,
de l'Afie & de l'Amerique , contenant
l'Histoire de ſa fortune & fes obfervations
fur les colonies & le commerce des Eſpagnols
, des Anglois , des Hollandois , &c.
AParis , chés Didot , Quai des Auguſtins ,
à la Bible d'or , 1744 , 2 vol. in - 12 .
:
Ce Livre eſt traduit de l'Anglois parM.
P'Abbé Prevoſt , Auteur de pluſieurs excellens
Ouvrages. Ce n'eſt pas la premiere fois
que cet Ecrivain célébre enrichit ſon Pays
des tréſors de la Litterature Angloiſe. Le
Public a lû avec plaifir la Vie de Ciceron ,
&pluſieurs autres Traductions que M. Prevoſt
lui a préſentées ; c'eſt ſurtout à l'égard
des relations de Voyages qu'un Traducteur
peut faire chés les Anglois une moiffon:
abondante :la moitié deleurNation eſt ſans
ceffe en mouvement vers les parties du
monde les plus éloignées ,& Londres eſt
la Ville de l'Univers , où il paroît le plus
1
134 MERCURE DE FRANCE.
de Relations & de Journaux de Mer
Notre Litterature le céde donc en ce point
à la Litterature Angloiſe , qui à tout autre
égard ne peut pas lui être comparée. J'ai
remarqué que les Voyages font les Livres
qui intéreſſent plus généralement toutes fortes
de Lecteurs. La curioſité qu'ils piquent
& qu'ils fatisfont ſoûtient l'attention de
ceux qui ne liſent que pour s'amufer ; ceux
qui craindroient de paroître frivoles en ſe
livrant à des lectures purement agréables ,
trouvent dans les Voyageurs dequoi s'inftruire
,& ce prétexte les empêche de dédaigner
l'agrément qu'ils trouvent dans cette
lecture. Quoi de plus digne en effet d'un
eſprit éclairé , que de confiderer les differentes
manieres dont la Nature a traité les
hommes , & combien ces traitemens differens
changent ce qu'elle leur adonné à tous
de ſemblable ? Malheureuſement ce n'eſt
pas dans cet eſprit que liſent la plupart des
hommes , même de ceux qu'on reconnoît
pour gens ſenſes & raisonnables. Des faits
finguliers , des Deſcriptions de Pays , de
Peuples , des Phénoménes extraordinaires ,
ſouvent incroyables , font l'attrait qui engage
le plus grand nombre des lecteurs.
Cependant la lecture des Voyages n'eſt pas
fans utilité pour ceux qui abandonnent les
vûës Philoſophiques ; elle apprend mille
.
NOVEMBRE. 1744. 13
choſes qu'il eſt fort avantageux de ſçavoir
&qu'il feroit honteux d'ignorer ; ſi cette
lecture eſt auſſi utile qu'agréable pour tou
tes fortes de lecteurs , elle est abfolument
néceſſaire à ceux qui ſe deſtinent ou à voyager
eux mêmes , ou à faire de leur cabinet
le commerce de la Mer ; il faut qu'ils connoiſſent
les differentes poſitions des lieux
de commerce , & qu'ils en poſſedent l'Hiftoire
, comme il est néceſſaire à nos Ambaffadeurs
de connoître la Topographie de
l'Europe , & l'Hiſtoire des Traités qui ont
été faits depuis 1 go ans. :
On ne voit point dans les Voyages de
Robert Lade ces fingularités incroyables ,
qui n'exiſtent ſouvent que dans l'imagination
des Voyageurs , plus attentifs à pi
quer la curiofité des lecteurs , qu'à refpecter
la vérité ; mais on y trouve des détails
fort judicieux & fort inſtructifs fur les colonies
Eſpagnoles &Angloiſes. Les ſtratagêmes
dont lesAnglois ſe ſont ſervis fi longtems
pour faire la contrebande dans les Indes
Occidentales,malgré les précautions des
Eſpagnols , font ici peints au naturel , &
l'ony voit les fémences des diffenfions &
des quérelles qui ont enfin allumé entre les
deuxNations une guerre dont l'embrafement
s'eſt communiqué au reſte de l'Europe.
Le ſouvenir de ce qui s'eſt paffé à Car136
MERCURE DE FRANCE.
thagene il y a 3 ans , rend bien intéreſſant
le Mémoire qui eſt inféré ici ſur cette Place
célébre & importante. C'eſt dans le Livre
même qu'il faut lire ce que dit l'Auteur
du Cap de Bonne-Efperance , de Batavia ,
de la Jamaïque , de la Georgie , de la Barbade
, des Bermudes , de Juan d'Ulva , & de
VeraCruz , où les négocians ſont ſi riches
que l'on regarde commepauvre un homme
dont le bien n'excede pas cent mille livres
ſterlings ; c'est- à-dire , environ deux millions
trois cent mille livres de notre monnoye.
2
Robert Lade ne ſe contente pas de donner
au public la relation de ſes voyages ; it
a ramaffé les Mémoires de fon fils , & de
pluſieurs autres , & l'on trouve ici rapprochées
beaucoup de particularités ſur les
tentatives qui ont été faites pour trouver
un paſſage de la Mer Glaciale dans laMer
du Sud ;cette collection forme une eſpece
d'Hiſtoire de cette navigation , qui juſqu'à
préſent a fi peu réüfli , & quoiqu'en diſe le
Voyageur , vraiſemblablement ne réüffira
jamais. Cette recherche importante a longtems
occupé les Anglois & les Hollandois
qui par ce moyen auroient été à la Mer du
Sud fans paffer ſous les Forts des Eſpagnols ,
&parconféquent auroient partagé avec eux
ce riche commerce .
>
3
NOVEMBRE. 1744 . 137
En 1576 , le Capitaine Martin Frobisher
entreprit ſon premier voyage par le Nord-
Eſt , & le 12 de Juin ayant découvert la
Terre de L. brador, à 63 degrés 8 min. il
entra dans le détroit auquel il a donné fon
nom. Il eſſaya fans ſuccès de lier quelque
commerce avec les naturels du Pays , qui
penſerent le faire périr ; cependant il ne fut
point découragé ; trois fois il tenta ce dangereux
voyage , mais toujours avec autant
de danger , & aufli peu de fruit.
Jean David , qui forma fix ans après ,
( en 1585 ) la même entrepriſe ne fut ni
moins conftant , ni plus heureux. Il alla dans
ſon ſecond voyage juſqu'à 66 deg. 26 m.
Ce deffein paroiſſoit abandonné lorfqu'en
1607 le Capitaine Henri Hudfon
s'avança juſqu'à 80 deg. 23 m. il palla encore
cent lieuës plus loin dans un troifiéme
voyage en 1610 ; l'excès du froid & l'abondance
des glaces le forcerent de s'arrêter
; il fallut qu'il paſſât l'hyver dans ces
terribles lieux , mais il y périt enfin avec
tous ſes gens , payant bien cher l'honneur
d'avoir donné fon nom à cette Baye qu'on
appelle la Baye d'Hudſon .
Les Danois ont revendiqué l'honneur de
cette découverte ; ils avoient navigué de ce
côté vers l'entrée du détroit avant Henri
Hudſon , mais celui-ci eſt le premier qui
138 MERCURE DE FRANCE.
ait pénétré au fond de cette Baye.
A l'égard des Danois , ils aborderent la
Terre ferme près d'une riviere que l'on a
nommée riviere Danoiſe , & que les Sau
vages nomment Manotcouſibi ou riviere des
Etrangers , mais ils périrent tous de mifere
&de froid pendant l'hyver ; les Sauvages
qui habitent les terres furent extrêmement
furpris , lorſqu'arrivant dans ce lieu l'Eté
ſuivant , ils virent tant de corps morts , &
des hommes d'une figure ſi differente de la
leur. Malheureuſement il y avoit de la poudre
parmi les proviſions des Danois , dont
les débris ſubſiſtoient encore , ils y mirent
le feu qui les fit tous fauter .
Les Anglois , les Hollandois , & les Danois
ne font pas les ſeuls qui ayent cherché
à paſſer dans la Mer du Sud par le Nord. M.
de la Salle François tenta cette entrepriſe
en 1668 , mais il y périt malheureuſement.
Quelques Anglois de la Virginie ont prétendu
avoir traverſé tout le continent au
travers des terres ; mais ce n'eſt pas là ce
dont il s'agit , il eſt queſtion de trouver une
voye qui ſoit propre au commerce , ſans
quoi il ſert pen de nous apprendre qu'à
force de marches & de fatigues on peut
traverſer le continent de l'Amerique.
Cequ'ils ont raconté de la fertilité des
terres&dela multitude des Nations qu'on
NOVEMBRE. 1744. 139
trouve dans ce Continent doit flater d'autant
plus la curioſité des lecteurs , qu'il
s'accorde parfaitement avec les relations
de pluſieurs autres Voyageurs ; notre Anglois
cite de longs & intéreſſans détails de
celle du P. Hennequin , Miſſionnaire Jefuite.
>>Ce ne ſont point des Pays déſerts &
>>fans culture , tels que les François & les
>>>Anglois ont trouvé ceux où ils ont planté
>>leurs premieres colonies. Des fruits &
>> des grains de toute eſpece y enrichiffent
>>les campagnes ; pluſieurs peuples y font
>>policés juſqu'à ſe vêtir d'étoffes très- fines,
>>ils ont l'uſage des chevaux avec des ſel-
>> les ; leurs Villes font bien bâties & régu-
>>>lierement fortifiées ; enfin la Nouvelle
>> France , la Virginie & la Caroline ſeme
>> blent n'être ſuivant ces relations que des
>> limites ſtériles & défertes d'une immenfe
> étenduë de Pays auquel toutes les fa-
>> veurs de la Nature ont été prodiguées , à
>>peu près comme la Mofcovie & la Tarta-
>>rie à l'égard des autres parties de l'Eu-
>rope.
Entre plufieurs obfervations , nous choifiſſons
celle-ci qui peut donner quelque
idée aux lecteurs de l'intérieur du Conti
nent.
>>On trouva des peuples qui n'ont riende
140 MERCURE DE FRANCE.
Barbare * que le nom : un de ces Sauva
>> ges , qui fut le premier qu'on rencon-
>>>tra , revenoit de la Chaffe avec ſa famille ,
>>>il fit préfent au Chefdes François d'un de
>> fes chevaux , & de quelque viande , le
priant par ſignes d'aller chés lui avec tous
>> ſes gens ; enfin pour les mieux engager ,
il leur laiſſa ſa femme , ſa famille & fa
>> chaffe , comme pour leur ſervir de gages ,
"& cependant il ſe rendit au Village, pour
faire ſçavoir leur arrivée ; au bout de deux
> jours il revint avec des chevaux chargés
>>de proviſions , & pluſieurs Chefs des Sau-
>> vages qui l'accompagnoient ; ils étoient
>> ſuivis de guerriers , habillés fort propre-
>ment de peaux paſſées , & ornées de plu-
>>>mes ; on les rencontra à trois lieuës de
>>l'habitation. Les François y furent reçus
>comme en triomphe & furent logés chés.
>> le grand Capitaine ; c'étoit un concours
• ſurprenant de peuple , dont la jeuneſſe
>>étoit rangée fous les armes. Elle ſe releva
>jour&nuit pour les garder , les comblant
>>de biens , & de toutes fortes de vivres.
Ce Village qu'on appelle le Cenis , eſt un
>>des plus confiderables de l'Amerique par
>>ſa grandeur , & par le nombre de ſes ha-
>>bitans ; il a bien 20 lieuës de long au
*Nous les appellons Sauvages & non pas Barbares.
NOVEMBRE. 1744. 141
moins ; ce n'eſt pas qu'il ſoit contigûment
>>>habité ; les maiſons font diftribuées par
» dix ou douze , qui font comme des Can-
>> tons , & qui ont chacun des noms diffe-
> rens. Elles font belles , longues de 40 ou
» 50 pieds , dreffées en maniere de ruches
» àmiel , & environnées d'arbres qui ſe
» rejoignent en haut par les branches ; nous
>>trouvámes chés ces Cenis pluſieurs chofes
>>qui viennent indubitablement des Eſpa-
>>gnols , comme des piastres , & d'autres
»monnoyes , des cuilliers d'argent , de la
>>dentelle ,des habits , &c. Nous y vîmes
» entr'autres une Bulle du Pape , qui exemp-
» te du jeûne les Eſpagnols du Mexique
>> pendant l'Eté. Les chevaux y ſont ſi com-
>>>muns , qu'on en donnoit un à nos gens
» pour une hache ; un Cenis voulut donner
»un cheval pour le capuchon d'un Récollet
>>de la troupe dont il avoit envie.
Les obſervations que cite l'Auteur ſur les
Ianchus , ne font ni moins curieuſes ni
moins capables de donner une idée avantageuſe
du Continent; ſon deſſein en donnant
ces extraits , a été de faire remarquer
qu'il pourroit bien être du Continent de
>>l'Amerique , comme de celui de l'Europe ,
>>>ouplus ou peut- être plus on trouve d'o-
>>pulence & de politeſſe , deſorte que de
2
l'aveu de tout le monde , la France , l'An
142 MERCURE DE FRANCE.
>>gleterre , la Hollande & l'Allemagne qui
>>font réellement au centre , l'emportent
»affés clairement ſur les autres Nations. Si
cette comparaiſon étoit la ſeule preuve de
l'aſſertion du Voyageur , elle feroit bientôt
renverſée ; en effet , peut-on dire que la
France , l'Italie , la Hollande , &c. font au
centre du Continent de l'Europe , lorſque
cesdifferentes Régions font toutes bordées
par la Mer ? Un Voyageur qui aborderoit à
Veniſe , & qui de-là tirant vers le Nord gagneroit
la Suéde ou la Moſcovie , ſeroit
bien éloigné de trouver plus d'opulence ,
àmeſure qu'il avanceroit dans le Continent
de l'Europe ; cette legere remarque n'empêche
pas que dans le fond la réflexion de
l'Auteur ne foit fort judicieuse ,& il a fans
doute raiſon de dire >> que quand l'eſperan-
> ce de trouver la Mer du Sud par la com-
> municationdes rivieres , comme on a déja
>>>trouvé le Golphe du Mexique par celle
>>d'Ouabache & de Miffiffipi , ne fuffiroit
>> pas pour faire entreprendre ſérieuſement
>>de pénétrer cette vaſte étenduë de Pays.
>D'autres vûës , preſqu'aufli importantes
» pour le commerce ,& la ſeule curiofité
>>même devroient porter les François & les
>>>Anglois , que cette entrepriſe ſemble re-
>garder par la ſituation de leurs colonies
> à pouffer de ce côté-là leurs découvertes.
NOVEMBRE. 1744. 143
On trouve à la ſuite de cette relation une
Deſcription de la Nouvelle Eſpagne , depuis
Panama juſques vers le quarantiéme
degré de Latitude vers le Nord , fort curieuſe
, & bien détaillée. J'obſerverai qu'il
s'y eſt gliſſé une très-legere erreur. Le Voyageur
dit que les pluyes commencent à
Gouayaquil au mois de Janvier & durent
juſqu'aumois deMai ; il auroit dû dire que
ces pluyes commencent en Novembre , c'eſt
ainſi que l'a rapporté M. Bouguer , l'un des
Académiciens qui ont été au Pérou , pour
déterminer la figure de la Terre,
La relation de Robert Lade eſt ornée de
deux Cartes qui étoient néceſſaires pour lire
ce Livre avec fruit , & même avec agrément,
DES BEAUX- ARTS , &c.
OYAGES du Capitaine Robert Lade
en differentes parties de l'Afrique ,
de l'Afie & de l'Amerique , contenant
l'Histoire de ſa fortune & fes obfervations
fur les colonies & le commerce des Eſpagnols
, des Anglois , des Hollandois , &c.
AParis , chés Didot , Quai des Auguſtins ,
à la Bible d'or , 1744 , 2 vol. in - 12 .
:
Ce Livre eſt traduit de l'Anglois parM.
P'Abbé Prevoſt , Auteur de pluſieurs excellens
Ouvrages. Ce n'eſt pas la premiere fois
que cet Ecrivain célébre enrichit ſon Pays
des tréſors de la Litterature Angloiſe. Le
Public a lû avec plaifir la Vie de Ciceron ,
&pluſieurs autres Traductions que M. Prevoſt
lui a préſentées ; c'eſt ſurtout à l'égard
des relations de Voyages qu'un Traducteur
peut faire chés les Anglois une moiffon:
abondante :la moitié deleurNation eſt ſans
ceffe en mouvement vers les parties du
monde les plus éloignées ,& Londres eſt
la Ville de l'Univers , où il paroît le plus
1
134 MERCURE DE FRANCE.
de Relations & de Journaux de Mer
Notre Litterature le céde donc en ce point
à la Litterature Angloiſe , qui à tout autre
égard ne peut pas lui être comparée. J'ai
remarqué que les Voyages font les Livres
qui intéreſſent plus généralement toutes fortes
de Lecteurs. La curioſité qu'ils piquent
& qu'ils fatisfont ſoûtient l'attention de
ceux qui ne liſent que pour s'amufer ; ceux
qui craindroient de paroître frivoles en ſe
livrant à des lectures purement agréables ,
trouvent dans les Voyageurs dequoi s'inftruire
,& ce prétexte les empêche de dédaigner
l'agrément qu'ils trouvent dans cette
lecture. Quoi de plus digne en effet d'un
eſprit éclairé , que de confiderer les differentes
manieres dont la Nature a traité les
hommes , & combien ces traitemens differens
changent ce qu'elle leur adonné à tous
de ſemblable ? Malheureuſement ce n'eſt
pas dans cet eſprit que liſent la plupart des
hommes , même de ceux qu'on reconnoît
pour gens ſenſes & raisonnables. Des faits
finguliers , des Deſcriptions de Pays , de
Peuples , des Phénoménes extraordinaires ,
ſouvent incroyables , font l'attrait qui engage
le plus grand nombre des lecteurs.
Cependant la lecture des Voyages n'eſt pas
fans utilité pour ceux qui abandonnent les
vûës Philoſophiques ; elle apprend mille
.
NOVEMBRE. 1744. 13
choſes qu'il eſt fort avantageux de ſçavoir
&qu'il feroit honteux d'ignorer ; ſi cette
lecture eſt auſſi utile qu'agréable pour tou
tes fortes de lecteurs , elle est abfolument
néceſſaire à ceux qui ſe deſtinent ou à voyager
eux mêmes , ou à faire de leur cabinet
le commerce de la Mer ; il faut qu'ils connoiſſent
les differentes poſitions des lieux
de commerce , & qu'ils en poſſedent l'Hiftoire
, comme il est néceſſaire à nos Ambaffadeurs
de connoître la Topographie de
l'Europe , & l'Hiſtoire des Traités qui ont
été faits depuis 1 go ans. :
On ne voit point dans les Voyages de
Robert Lade ces fingularités incroyables ,
qui n'exiſtent ſouvent que dans l'imagination
des Voyageurs , plus attentifs à pi
quer la curiofité des lecteurs , qu'à refpecter
la vérité ; mais on y trouve des détails
fort judicieux & fort inſtructifs fur les colonies
Eſpagnoles &Angloiſes. Les ſtratagêmes
dont lesAnglois ſe ſont ſervis fi longtems
pour faire la contrebande dans les Indes
Occidentales,malgré les précautions des
Eſpagnols , font ici peints au naturel , &
l'ony voit les fémences des diffenfions &
des quérelles qui ont enfin allumé entre les
deuxNations une guerre dont l'embrafement
s'eſt communiqué au reſte de l'Europe.
Le ſouvenir de ce qui s'eſt paffé à Car136
MERCURE DE FRANCE.
thagene il y a 3 ans , rend bien intéreſſant
le Mémoire qui eſt inféré ici ſur cette Place
célébre & importante. C'eſt dans le Livre
même qu'il faut lire ce que dit l'Auteur
du Cap de Bonne-Efperance , de Batavia ,
de la Jamaïque , de la Georgie , de la Barbade
, des Bermudes , de Juan d'Ulva , & de
VeraCruz , où les négocians ſont ſi riches
que l'on regarde commepauvre un homme
dont le bien n'excede pas cent mille livres
ſterlings ; c'est- à-dire , environ deux millions
trois cent mille livres de notre monnoye.
2
Robert Lade ne ſe contente pas de donner
au public la relation de ſes voyages ; it
a ramaffé les Mémoires de fon fils , & de
pluſieurs autres , & l'on trouve ici rapprochées
beaucoup de particularités ſur les
tentatives qui ont été faites pour trouver
un paſſage de la Mer Glaciale dans laMer
du Sud ;cette collection forme une eſpece
d'Hiſtoire de cette navigation , qui juſqu'à
préſent a fi peu réüfli , & quoiqu'en diſe le
Voyageur , vraiſemblablement ne réüffira
jamais. Cette recherche importante a longtems
occupé les Anglois & les Hollandois
qui par ce moyen auroient été à la Mer du
Sud fans paffer ſous les Forts des Eſpagnols ,
&parconféquent auroient partagé avec eux
ce riche commerce .
>
3
NOVEMBRE. 1744 . 137
En 1576 , le Capitaine Martin Frobisher
entreprit ſon premier voyage par le Nord-
Eſt , & le 12 de Juin ayant découvert la
Terre de L. brador, à 63 degrés 8 min. il
entra dans le détroit auquel il a donné fon
nom. Il eſſaya fans ſuccès de lier quelque
commerce avec les naturels du Pays , qui
penſerent le faire périr ; cependant il ne fut
point découragé ; trois fois il tenta ce dangereux
voyage , mais toujours avec autant
de danger , & aufli peu de fruit.
Jean David , qui forma fix ans après ,
( en 1585 ) la même entrepriſe ne fut ni
moins conftant , ni plus heureux. Il alla dans
ſon ſecond voyage juſqu'à 66 deg. 26 m.
Ce deffein paroiſſoit abandonné lorfqu'en
1607 le Capitaine Henri Hudfon
s'avança juſqu'à 80 deg. 23 m. il palla encore
cent lieuës plus loin dans un troifiéme
voyage en 1610 ; l'excès du froid & l'abondance
des glaces le forcerent de s'arrêter
; il fallut qu'il paſſât l'hyver dans ces
terribles lieux , mais il y périt enfin avec
tous ſes gens , payant bien cher l'honneur
d'avoir donné fon nom à cette Baye qu'on
appelle la Baye d'Hudſon .
Les Danois ont revendiqué l'honneur de
cette découverte ; ils avoient navigué de ce
côté vers l'entrée du détroit avant Henri
Hudſon , mais celui-ci eſt le premier qui
138 MERCURE DE FRANCE.
ait pénétré au fond de cette Baye.
A l'égard des Danois , ils aborderent la
Terre ferme près d'une riviere que l'on a
nommée riviere Danoiſe , & que les Sau
vages nomment Manotcouſibi ou riviere des
Etrangers , mais ils périrent tous de mifere
&de froid pendant l'hyver ; les Sauvages
qui habitent les terres furent extrêmement
furpris , lorſqu'arrivant dans ce lieu l'Eté
ſuivant , ils virent tant de corps morts , &
des hommes d'une figure ſi differente de la
leur. Malheureuſement il y avoit de la poudre
parmi les proviſions des Danois , dont
les débris ſubſiſtoient encore , ils y mirent
le feu qui les fit tous fauter .
Les Anglois , les Hollandois , & les Danois
ne font pas les ſeuls qui ayent cherché
à paſſer dans la Mer du Sud par le Nord. M.
de la Salle François tenta cette entrepriſe
en 1668 , mais il y périt malheureuſement.
Quelques Anglois de la Virginie ont prétendu
avoir traverſé tout le continent au
travers des terres ; mais ce n'eſt pas là ce
dont il s'agit , il eſt queſtion de trouver une
voye qui ſoit propre au commerce , ſans
quoi il ſert pen de nous apprendre qu'à
force de marches & de fatigues on peut
traverſer le continent de l'Amerique.
Cequ'ils ont raconté de la fertilité des
terres&dela multitude des Nations qu'on
NOVEMBRE. 1744. 139
trouve dans ce Continent doit flater d'autant
plus la curioſité des lecteurs , qu'il
s'accorde parfaitement avec les relations
de pluſieurs autres Voyageurs ; notre Anglois
cite de longs & intéreſſans détails de
celle du P. Hennequin , Miſſionnaire Jefuite.
>>Ce ne ſont point des Pays déſerts &
>>fans culture , tels que les François & les
>>>Anglois ont trouvé ceux où ils ont planté
>>leurs premieres colonies. Des fruits &
>> des grains de toute eſpece y enrichiffent
>>les campagnes ; pluſieurs peuples y font
>>policés juſqu'à ſe vêtir d'étoffes très- fines,
>>ils ont l'uſage des chevaux avec des ſel-
>> les ; leurs Villes font bien bâties & régu-
>>>lierement fortifiées ; enfin la Nouvelle
>> France , la Virginie & la Caroline ſeme
>> blent n'être ſuivant ces relations que des
>> limites ſtériles & défertes d'une immenfe
> étenduë de Pays auquel toutes les fa-
>> veurs de la Nature ont été prodiguées , à
>>peu près comme la Mofcovie & la Tarta-
>>rie à l'égard des autres parties de l'Eu-
>rope.
Entre plufieurs obfervations , nous choifiſſons
celle-ci qui peut donner quelque
idée aux lecteurs de l'intérieur du Conti
nent.
>>On trouva des peuples qui n'ont riende
140 MERCURE DE FRANCE.
Barbare * que le nom : un de ces Sauva
>> ges , qui fut le premier qu'on rencon-
>>>tra , revenoit de la Chaffe avec ſa famille ,
>>>il fit préfent au Chefdes François d'un de
>> fes chevaux , & de quelque viande , le
priant par ſignes d'aller chés lui avec tous
>> ſes gens ; enfin pour les mieux engager ,
il leur laiſſa ſa femme , ſa famille & fa
>> chaffe , comme pour leur ſervir de gages ,
"& cependant il ſe rendit au Village, pour
faire ſçavoir leur arrivée ; au bout de deux
> jours il revint avec des chevaux chargés
>>de proviſions , & pluſieurs Chefs des Sau-
>> vages qui l'accompagnoient ; ils étoient
>> ſuivis de guerriers , habillés fort propre-
>ment de peaux paſſées , & ornées de plu-
>>>mes ; on les rencontra à trois lieuës de
>>l'habitation. Les François y furent reçus
>comme en triomphe & furent logés chés.
>> le grand Capitaine ; c'étoit un concours
• ſurprenant de peuple , dont la jeuneſſe
>>étoit rangée fous les armes. Elle ſe releva
>jour&nuit pour les garder , les comblant
>>de biens , & de toutes fortes de vivres.
Ce Village qu'on appelle le Cenis , eſt un
>>des plus confiderables de l'Amerique par
>>ſa grandeur , & par le nombre de ſes ha-
>>bitans ; il a bien 20 lieuës de long au
*Nous les appellons Sauvages & non pas Barbares.
NOVEMBRE. 1744. 141
moins ; ce n'eſt pas qu'il ſoit contigûment
>>>habité ; les maiſons font diftribuées par
» dix ou douze , qui font comme des Can-
>> tons , & qui ont chacun des noms diffe-
> rens. Elles font belles , longues de 40 ou
» 50 pieds , dreffées en maniere de ruches
» àmiel , & environnées d'arbres qui ſe
» rejoignent en haut par les branches ; nous
>>trouvámes chés ces Cenis pluſieurs chofes
>>qui viennent indubitablement des Eſpa-
>>gnols , comme des piastres , & d'autres
»monnoyes , des cuilliers d'argent , de la
>>dentelle ,des habits , &c. Nous y vîmes
» entr'autres une Bulle du Pape , qui exemp-
» te du jeûne les Eſpagnols du Mexique
>> pendant l'Eté. Les chevaux y ſont ſi com-
>>>muns , qu'on en donnoit un à nos gens
» pour une hache ; un Cenis voulut donner
»un cheval pour le capuchon d'un Récollet
>>de la troupe dont il avoit envie.
Les obſervations que cite l'Auteur ſur les
Ianchus , ne font ni moins curieuſes ni
moins capables de donner une idée avantageuſe
du Continent; ſon deſſein en donnant
ces extraits , a été de faire remarquer
qu'il pourroit bien être du Continent de
>>l'Amerique , comme de celui de l'Europe ,
>>>ouplus ou peut- être plus on trouve d'o-
>>pulence & de politeſſe , deſorte que de
2
l'aveu de tout le monde , la France , l'An
142 MERCURE DE FRANCE.
>>gleterre , la Hollande & l'Allemagne qui
>>font réellement au centre , l'emportent
»affés clairement ſur les autres Nations. Si
cette comparaiſon étoit la ſeule preuve de
l'aſſertion du Voyageur , elle feroit bientôt
renverſée ; en effet , peut-on dire que la
France , l'Italie , la Hollande , &c. font au
centre du Continent de l'Europe , lorſque
cesdifferentes Régions font toutes bordées
par la Mer ? Un Voyageur qui aborderoit à
Veniſe , & qui de-là tirant vers le Nord gagneroit
la Suéde ou la Moſcovie , ſeroit
bien éloigné de trouver plus d'opulence ,
àmeſure qu'il avanceroit dans le Continent
de l'Europe ; cette legere remarque n'empêche
pas que dans le fond la réflexion de
l'Auteur ne foit fort judicieuse ,& il a fans
doute raiſon de dire >> que quand l'eſperan-
> ce de trouver la Mer du Sud par la com-
> municationdes rivieres , comme on a déja
>>>trouvé le Golphe du Mexique par celle
>>d'Ouabache & de Miffiffipi , ne fuffiroit
>> pas pour faire entreprendre ſérieuſement
>>de pénétrer cette vaſte étenduë de Pays.
>D'autres vûës , preſqu'aufli importantes
» pour le commerce ,& la ſeule curiofité
>>même devroient porter les François & les
>>>Anglois , que cette entrepriſe ſemble re-
>garder par la ſituation de leurs colonies
> à pouffer de ce côté-là leurs découvertes.
NOVEMBRE. 1744. 143
On trouve à la ſuite de cette relation une
Deſcription de la Nouvelle Eſpagne , depuis
Panama juſques vers le quarantiéme
degré de Latitude vers le Nord , fort curieuſe
, & bien détaillée. J'obſerverai qu'il
s'y eſt gliſſé une très-legere erreur. Le Voyageur
dit que les pluyes commencent à
Gouayaquil au mois de Janvier & durent
juſqu'aumois deMai ; il auroit dû dire que
ces pluyes commencent en Novembre , c'eſt
ainſi que l'a rapporté M. Bouguer , l'un des
Académiciens qui ont été au Pérou , pour
déterminer la figure de la Terre,
La relation de Robert Lade eſt ornée de
deux Cartes qui étoient néceſſaires pour lire
ce Livre avec fruit , & même avec agrément,
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