EXTRAIT d'une Lettre de M. P. deM.
Docteur-Régent en Médecine de Paris
, de la Société Littéraire de Châ
lons-fur-Marne , à M. l'Abbé MANGENOT
, Doyen des Chanoines dit
Temple , en réponse à une par laquelle
il lui demandoit la cauſe d'un
fanglotage qu'il éprouve lorſqu'il voit
ou entend parler d'unſujet attendriffant
ou capable de caufer de l'admiration.
CETTE précieuſe ſenſibilité que vous
éprouvez lorſque vos ſens ſont frappés
par quelque objet attendrifſant ou capable
de produire une vive admiration ,
fait honneur à votre coeur autant qu'à
votre eſprit. Si ce méchaniſme qui opére
l'agitation que vous reffentez alors &
qui fait couler de délicieuſes larmes , eſt
caché à ceux qui ne connoiſſent point
l'Anatomie & le Phyſique de nos fonDECEMBRE.
1763. 131
tions , tout le monde penſant doit
être d'accord ſur les inductions avantageuſes
pour les qualités de l'âme qu'on
peut tirer de cette émotion. De quelle
volupté la vie des coeurs tendres ne
doit-elle pas être accompagnée , puifque
juſqu'à leurs fanglots tout eſt raviſſement
! Momens délectables que les
âmes de fer ignorent abfolument. Je
ne veux point étaler davantage le prix
de ces généreuſes agitations : qui peut
mieux que vous les peindre ? Vous avez.
fait connoître dans une tendre jeuneſſe ,
où le ſentiment eſt encore à peine développé
, par des Ouvrages qui vous immortaliſeront
, que votre coeur étoit
déja fufceptible de ces agréables impreſſions
que l'Amour accorde à fes
Favoris . Vos Ouvrages vous ont dépeint
, & vous avez gagné infiniment
à l'idée qu'ils ont donnée de vous. Je
viens actuellement au fait: il s'agit de
vous expliquer par quel méchaniſme
cette affection de l'âme imprime fur
votre reſpiration des mouvemens irré-!
guliers , que l'on nomme ſanglorage.
Les nerfs étant le principe de notre
fenfibilité & de nos mouvemens , c'eſt
donc à ces parties que l'on doit attribuer
la cauſe de cette agitation irrégu
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
,
lière. Ce ſentiment tendre forme en
vous une ſuſpenſion dans la reſpiration
pour occuper toute la machine de l'objet
qui l'affecte . Alors les véſicules pulmonaires
demeurant dans leur extenfion
, gênent le mouvement du fang
qui ne coule plus librement. En cet état
il fait effort contre les parois des vaifſeaux
qui le contiennent. Du gonflement
de ces vaiſſeaux ſuit une preffion
contre les nerfs qui font plus ou moins
tiraillés . Enfuite par la gêne que les
nerfs éprouvent , cette gêne augmentant
chez vous par la paralyfie que plufieurs
de ces parties ont ſouffertes * , il
doit furvenir des mouvemens forcés
&ces parties reprendront ſucceſſivement
leur agitation ou leur repos à raifon
de cette preffion ou du relâchement
de ces parties.
,
On voit tout naturellement que cette
fufpenfion doit produire une circulation
& une refpiration entrecoupée , dont
les mouvemens feront plus ou moins
lents en proportion de la réſiſtance
que l'affection de l'âme , ou pour mieux
dire , l'extafe , apportera au jeu des autres
fonctions. Si les mouvemens ſympa-
,
* M. L'Abbé Mangenot eſt paralytique depuis
grand nombre d'années.
DECEMBRE. 1763. 133
thiques font merveilleux , étonnans au
premier coup-d'oeil , ils n'en font pas
plus difficiles à expliquer. Tous les Medecins
ont lieu de remarquer très-fouvent
cette intimité , cette union des
fonctions intellectuelles avec les corporelles
, de façon qu'elles s'entr'aident ou
ſe nuifent réciproquement. Si la plus
légère tenfion dans l'eſprit trouble la
digeftion , on ſçait auſſi qu'elle peut
influer ſur la reſpiration. Je croirois
inutile d'entrer dans un plus grand détail
en parlant à un Phyficien .
J'ai l'honneur d'être , & c .