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Liste
1
p. 7-16
MÉMOIRE historique sur le Titre, l'objet & les divers progrès du JOURNAL intitulé aujourd'hui MERCURE DE FRANCE.
Début :
LA premiere époque des Mercures, non seulement en France , mais peut-être [...]
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texteReconnaissance textuelle : MÉMOIRE historique sur le Titre, l'objet & les divers progrès du JOURNAL intitulé aujourd'hui MERCURE DE FRANCE.
MÉMOIRE historique sur le Titre,
l'objet & les divers progrès du JOURNAL
intitulé aujourd'hui MERCURE
DE FRANCE.
LA premiere époque des Mercures,
non seulement en France , mais peut-être
dans l'Europe , pourroit fe rappor-
ter à l'année 1605 , où parut , avec
Privilége du Roi , l'Hiftoire de la Paix
fous le titre de Chronologie Septenaire ,
سم
A iv
8
MERCURE DE FRANCE .
par le Docteur Caiet , ( a ) laquelle com---
prend des relations depuis le com-
mencement de l'an 1598 , jufqu'à la fin
de 1604. Le Mercure François portant
dans l'intitulé du premier Volume , pour
fuite dufeptenaire du D. Caiet , reprend
en effet l'hiftoire des événemens au com-
mencement de 1605 & la continue
,
en XXV Tomes in-8° , jufqu'à la fin
de 1644. A peu-près dans le même temps
le célébre Vittorio Siri , écrivoit fes re-
lations fur l'Hiftoire de France, & , rela-
tivement à cet objet , d'autres concer-
nant diverfes Nations. Il donna auffi
à cet Ouvrage le titre de. Mercure. C'eft
le même que toute l'Europe Litteraire
connoît fous le titre de Mercurio da
Vittorio Siri & dont elle fait tant
>
de cas pour la fidélité & pour les dé-
tails hiftoriques. Ce Mercure Italien
comprend depuis le commencement de
l'année 1640 juſqu'à la fin de 1655. (b)
(a ) On lit dans quelques Auteurs Cajet , Cayer
ou Cahier. Cer Auteur avoit été Miniftre dans la
Religion Proteftante , enfuite Prêtre & Docteur
dans l'Eglife Romaine. Sa Chronologie Septenaire
avoit eu tant de fuccès , qu'on l'avoit engagé à
écrire la Chronologie Novenaire , qui fait corps.
aujourd'hui , ainfi que la premiere , avec le Mer
cure François.
(b ) Le troifiéme Tome in - 4 de la traduction
de cet Ouvrage , a paru ( chez Durand , en 1759.
JANVIER. 1764.
9
On s'est donc , pour ainfi dire , réuni
alors , fans fe communiquer , à intituler
Mercure , par une expreſſion figurée , les
Ouvrages qui annonçoient quelque
chofe de nouveau. Cette définition affez
jufte, que nous empruntons des Auteurs
du Dictionnaire de Trévoux , eft puifée
dans la Nature & dans l'objet de plu-
fieurs Ouvrages eftimés , qui ont paru
fous ce titre. On y trouvera encore des
caractères plus particulierement diſtin-
Etifs.
Le dernier Volume du Mercure Fran-
çois eft de 1646 ; & ce ne fut qu'en
1672 que feu M. Danau de Vifé en-
treprit de continuer , ou plutôt de re-
prendre cet Ouvrage. Les relations fur
les événemens remarquables à la Cour ,
à la Ville , à l'Armée , les nouvelles
publiques , domeftiques , civiles & étran-
geres
font le corps fondamental de
ces Mercures & des autres fuivans. Ce
Journal devint donc , pour ainsi dire ,
le Journal de la Cour, ou même, comme
s'en explique ce premier continuateur
du Mercure François , une hiftoire par
ticuliere & journalière du feu Roi de
glorieufe mémoire .
Par là l'Auteur du Mercure fe trou-
voit être à l'égard de l'Hiftoriographe
A.v..
Jo MERCURE DE FRANCE.
de France , comme les Officiers du Roi,
dont le fervice eft plus ordinaire & plus
intime que celui de certains Offices fupé-
rieurs. On jugea probablement qu'il
devoit être attaché à la Cour & la fui-
vre. Tels furent les motifs qui détermi-
nerent à attribuer l'expédition des Bré-
vets exclufifs , pour la compofition de
ce Mercure , au Miniftre chargé du Dé-
partement de la Maifon du Roi. Les
mêmes raifons avoient fait , fans doute,
accorder à M. de Vifé un logement au
Louvre , dont il a joui jufques à fa
mort. L'expédition des Brévets , la dif-
tribution des graces fur le Mercure , &
la difcipline économique fur tout ce
qui concerne ce Journal , font encore
dans ce même Département .
26 ans d'intervalle entre le dernier
Mercure François & celui de M. de Vife
avoient amené une révolution dans le
goût du Public , qui engagea cet Au-
teur à ne fe pas renfermer dans les
fimples relations hiftoriques des évé-
nemens civils & politiques ; & quoi-
que fes premiers volumes ne contien-
nent que très-peu d'autres matières, ilfe
prépara le droit de varier davantage fon
Mercure , en lui donnant le titre de Ga-
lant ; titre dont l'attrait eft facile à ap-
JANVIER. 1764.
Il faut voir
TI
percevoir dans une jeune Cour & dans
l'époque où l'on faifoit reparoître ce
Journal. Il joignit fucceffivement à la
partie hiftorique une Littérature légè-
re , des Piéces de Poefie , des détails
fur les Théâtres , & enfin une variété
prèfqu'indéfinie , mais fans jamais aban-
donner la parité ou plutôt l'identité de
ce Mercure avec le Mercure François ,
quant au fond & à l'objet principal
qui fe trouvent être précifément les
mêmes. Cet Auteur fe propofe ; & il
exécute , ainfi que fes fucceffeurs , de
raffembler une fuite de faits hiftori-
ques , de les fonder pour la plupart fur
des Piéces originales , ainfi que l'a-
voit fait l'Auteur duMERCURE FRAN-
ÇOIS , & Vittorio Siri dans fon Mer-
cure Italien . C'eft précisément cette
forme & cette manière de conftater
quelques branches de l'hiftoire de fon
temps , qui fait le caractère diftin&tif
des Mercures d'avec les autres Jour-
naux .
,
fur cela , le plan de
M. de Vife dans fon Epître dé-
dicatoire au Roi , dans plufieurs de fes
Préfaces , & dans la fuite même de fon
Ouvrage. Comme il vouloit rendre fon
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
Journal de plus en plus littéraire
prit des Priviléges en Chancellerie , en
conféquence des Brévets du Roi
ainfi qu'ont fait fes fucceffeurs ; & à
mefure que le Mercure s'eft tourné vers
cette partie , il paroît s'être rangé de
plus en plus fous la difcipline du Chef
de la Magiftrature pour l'exécution de
l'Ouvrage & l'éxercice de fes Priviléges.
Celui du 31 Décembre 1677 ,
en
faveur du même Danau de Vifé ,
annonce le fuccès de la forme qu'il
avoit donnée au nouveau Mercure. Ce
Privilége , très -étendu & très -favorable
aux droits de ce Journal , déclare fpé-
cialement que la volonté de Mgr le
Dauphin eft qu'il lui foit dédié , & pa-
roiffe chaque mois fous fes aufpices.
Après la mort de M. de Vifé , le Roi
choifit Charles Du FRESNI , fieur DE
RIVIERE , l'un de fes Valets-de- cham-
bre ordinaires, pour la compofition du
Mercure , & lui en fit expédier le
Brévet.
Get Auteur, dont on connoît le ca-
ractère ingénieux de l'efprit , procura
d'abord un nouveau luftre à ce Jour-
nal. Il y a des Mercures de fon temps ,
diftingués par un agrément fingulier ,
qui font encore très - recherchés. Mais
JANVIER. 1764.
I'
il hégligea bientôt ce travail : il fe don-
na des affociés ; & lorfqu'en 171+ , le
fieur le Févre devint feul en fon nom
Titulaire du Mercure , il femble que ce
fut par arrangement avec Dufrefni.
L'Abbé Buchet , Titulaire du Mer
cure en 1717 , donna , ou plutôt ajouta
une nouvelle forme à cet Ouvrage, qui
lui valut de nouveaux fuccès. Dans le
Privilége accordé à cet Auteur , le Mer-
cure eft intitulé Mercure François &
galant ; & l'Abbé Buchet ne négligea
pas dans la Préface qu'il mit à la tête
de fon premier Volume , d'obferver que
ce titre rappelloit la premiere origine du
Mercure, qu'il rapporte au Mercure Fran-
çois , dont nous avons parlé.
Le Privilége de cet Auteur & la Pré-
face que l'on vient de citer , font des
titres & une époque finguliérement ef-
fentiels aux droits & aux prérogatives
de ce Journal. On y trouve le develop-
pement & l'énumération de la variété
infinie des matières qui doivent compo-
fer le Mercure , & qui , felon fes ter-
mes , font naturellement & de droit de
fon reffort & entrent dans fon appana-
ge. Il étoit fordé à établir ce droit fi
étendu fur une poffeffion déja ancienne
& confirmée par un Privilége précé-
14 MERCURE DE FRANCE .
dent de 1710 , où l'on lit ces paroles
empruntées du Brévet du Roi , conte-
nant
en parlant des Mercures ) plu-
fieurs Nouvelles , Relations , Hiftoires
,
& généralement tout ce qui dépend dudit
Livre , & qu'on a continué d'y mettre
depuis 30 ans.
Il y a lieu de croire que le Mercure,
devenant plus étendu fur la Littérature
fut , par cette raifon, plus ftrictement at-
taché à la difcipline générale de la Li-
brairie. C'eft dans les Mercures de cette
année ( 1717 ) que l'on commence à
trouver les approbations de Cenfeurs
Royaux. La première eft de l'Abbé
Terrafon . Le Mercure fut
compofé par MM.
Juillet 1721.
enfuite
Fuzelier & de la
Roque , Affociés à M. Dufrefni , dont
le mom reparoît dans le Privilége du 3
Ce furent ces Auteurs qui eurent l'hon-
neur de dédier & de préfenter au Roi
en 1724 le Mercure de France qui a
continué de paroître fous ce titre
ainfi qu'avoit
fait feu M. de Vifé
lorfqu'il donna le premier vol. du Mer-
cure Galant. A la fin de cette même
année , après la mort de M. DU FRES-
NI , M. DE LA ROQUE refta feul Ti-
tulaire & Auteur du Mercure , qu'il
JANVIER. 1764.
15
continua jufqu'à fa mort arrivée en 1744.
Le Roi nomma alors MM. FUZELIER
& LABRUERE ; & leur Privilége eſt le
premier qui fut chargé d'une penfion .
Chacun des Auteurs fuivans en ont
eu de nouvelles , ce qui forme aujour-
d'hui le fond le plus confidérable au
profit des Gens de Lettres diftingués
par leurs fervices ou par leur célébrité.
Après la mort de M. FUZELIER , ar-
rivée en 1752 , M. DE LABRUERE
jouit feul du Privilége du Mercure.
Etant mort au mois de Septembre 1754,
Sa Majefté , par Brévet du 12 Octobre
de la même année , accorda ce Privi-
lége à feu M. DE BOISSI , de l'Acadé-
mie Françoiſe , pour commencer à en
jouir feulement du premier Janvier
1755 ; & le produit des Volumes du
reflant de cette année , fut laiffé à M.
l'Abbé RAYNAL , qui avoit compofé
le Mercure pendant l'abfence du dernier
Titulaire.
M. DE BOISSY mourut au mois d'A-
vril 1758. M. DE BOISSY fils rédigea
le Mercure jufques & compris le deu
xiéme Vol. de Juillet de cette année.
M. MARMONTEL , à qui ce Privilége
avoit été accordé,commença à l'exercer
au mois d'Août fuivant.
16 MERCURE DE FRANCE.
- M. DE LA PLACE a fuccédé aux
droits & à l'exercice de ce même Pri-
vilége par Brévet du 20 Janvier 1760 ,
& commença d'en jouir au premier
Février de cette année.
Par Brévet particulier , M. DE L
GARDE , ancien Penfionnaire de ce
Journal , fut, quelque temps après , ad-
joint au Privilége de M. DE LA PLACE ,
pour tout ce qui concerne la partie des
Théâtres ; ce qu'il commença d'exer-
cer au premier Février de l'année 1761 .
Le nombre des Volumes du Mercure,
y compris le premier Volume du Mer-
cure galant de 1672 , & le Volume de
Décembre 1763 du Mercure de France ,
eft de 1232 Volumes.
Dans les Bibliothéques où l'on eft
curieux de collections complettes , on
joint à ce nombre de Volumes les 25
du Mercure François , le Septenaire ,
le'Novenaire & les Mémoires de la Li-
gue. Pour remplir l'interruption depuis
1644 , où finit la matière du Mercure
François , jufqu'au premier Mercure de
VISÉ , on joint une vingtaine de Re-
lations imprimées en Volumes particu
liers.
l'objet & les divers progrès du JOURNAL
intitulé aujourd'hui MERCURE
DE FRANCE.
LA premiere époque des Mercures,
non seulement en France , mais peut-être
dans l'Europe , pourroit fe rappor-
ter à l'année 1605 , où parut , avec
Privilége du Roi , l'Hiftoire de la Paix
fous le titre de Chronologie Septenaire ,
سم
A iv
8
MERCURE DE FRANCE .
par le Docteur Caiet , ( a ) laquelle com---
prend des relations depuis le com-
mencement de l'an 1598 , jufqu'à la fin
de 1604. Le Mercure François portant
dans l'intitulé du premier Volume , pour
fuite dufeptenaire du D. Caiet , reprend
en effet l'hiftoire des événemens au com-
mencement de 1605 & la continue
,
en XXV Tomes in-8° , jufqu'à la fin
de 1644. A peu-près dans le même temps
le célébre Vittorio Siri , écrivoit fes re-
lations fur l'Hiftoire de France, & , rela-
tivement à cet objet , d'autres concer-
nant diverfes Nations. Il donna auffi
à cet Ouvrage le titre de. Mercure. C'eft
le même que toute l'Europe Litteraire
connoît fous le titre de Mercurio da
Vittorio Siri & dont elle fait tant
>
de cas pour la fidélité & pour les dé-
tails hiftoriques. Ce Mercure Italien
comprend depuis le commencement de
l'année 1640 juſqu'à la fin de 1655. (b)
(a ) On lit dans quelques Auteurs Cajet , Cayer
ou Cahier. Cer Auteur avoit été Miniftre dans la
Religion Proteftante , enfuite Prêtre & Docteur
dans l'Eglife Romaine. Sa Chronologie Septenaire
avoit eu tant de fuccès , qu'on l'avoit engagé à
écrire la Chronologie Novenaire , qui fait corps.
aujourd'hui , ainfi que la premiere , avec le Mer
cure François.
(b ) Le troifiéme Tome in - 4 de la traduction
de cet Ouvrage , a paru ( chez Durand , en 1759.
JANVIER. 1764.
9
On s'est donc , pour ainfi dire , réuni
alors , fans fe communiquer , à intituler
Mercure , par une expreſſion figurée , les
Ouvrages qui annonçoient quelque
chofe de nouveau. Cette définition affez
jufte, que nous empruntons des Auteurs
du Dictionnaire de Trévoux , eft puifée
dans la Nature & dans l'objet de plu-
fieurs Ouvrages eftimés , qui ont paru
fous ce titre. On y trouvera encore des
caractères plus particulierement diſtin-
Etifs.
Le dernier Volume du Mercure Fran-
çois eft de 1646 ; & ce ne fut qu'en
1672 que feu M. Danau de Vifé en-
treprit de continuer , ou plutôt de re-
prendre cet Ouvrage. Les relations fur
les événemens remarquables à la Cour ,
à la Ville , à l'Armée , les nouvelles
publiques , domeftiques , civiles & étran-
geres
font le corps fondamental de
ces Mercures & des autres fuivans. Ce
Journal devint donc , pour ainsi dire ,
le Journal de la Cour, ou même, comme
s'en explique ce premier continuateur
du Mercure François , une hiftoire par
ticuliere & journalière du feu Roi de
glorieufe mémoire .
Par là l'Auteur du Mercure fe trou-
voit être à l'égard de l'Hiftoriographe
A.v..
Jo MERCURE DE FRANCE.
de France , comme les Officiers du Roi,
dont le fervice eft plus ordinaire & plus
intime que celui de certains Offices fupé-
rieurs. On jugea probablement qu'il
devoit être attaché à la Cour & la fui-
vre. Tels furent les motifs qui détermi-
nerent à attribuer l'expédition des Bré-
vets exclufifs , pour la compofition de
ce Mercure , au Miniftre chargé du Dé-
partement de la Maifon du Roi. Les
mêmes raifons avoient fait , fans doute,
accorder à M. de Vifé un logement au
Louvre , dont il a joui jufques à fa
mort. L'expédition des Brévets , la dif-
tribution des graces fur le Mercure , &
la difcipline économique fur tout ce
qui concerne ce Journal , font encore
dans ce même Département .
26 ans d'intervalle entre le dernier
Mercure François & celui de M. de Vife
avoient amené une révolution dans le
goût du Public , qui engagea cet Au-
teur à ne fe pas renfermer dans les
fimples relations hiftoriques des évé-
nemens civils & politiques ; & quoi-
que fes premiers volumes ne contien-
nent que très-peu d'autres matières, ilfe
prépara le droit de varier davantage fon
Mercure , en lui donnant le titre de Ga-
lant ; titre dont l'attrait eft facile à ap-
JANVIER. 1764.
Il faut voir
TI
percevoir dans une jeune Cour & dans
l'époque où l'on faifoit reparoître ce
Journal. Il joignit fucceffivement à la
partie hiftorique une Littérature légè-
re , des Piéces de Poefie , des détails
fur les Théâtres , & enfin une variété
prèfqu'indéfinie , mais fans jamais aban-
donner la parité ou plutôt l'identité de
ce Mercure avec le Mercure François ,
quant au fond & à l'objet principal
qui fe trouvent être précifément les
mêmes. Cet Auteur fe propofe ; & il
exécute , ainfi que fes fucceffeurs , de
raffembler une fuite de faits hiftori-
ques , de les fonder pour la plupart fur
des Piéces originales , ainfi que l'a-
voit fait l'Auteur duMERCURE FRAN-
ÇOIS , & Vittorio Siri dans fon Mer-
cure Italien . C'eft précisément cette
forme & cette manière de conftater
quelques branches de l'hiftoire de fon
temps , qui fait le caractère diftin&tif
des Mercures d'avec les autres Jour-
naux .
,
fur cela , le plan de
M. de Vife dans fon Epître dé-
dicatoire au Roi , dans plufieurs de fes
Préfaces , & dans la fuite même de fon
Ouvrage. Comme il vouloit rendre fon
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
Journal de plus en plus littéraire
prit des Priviléges en Chancellerie , en
conféquence des Brévets du Roi
ainfi qu'ont fait fes fucceffeurs ; & à
mefure que le Mercure s'eft tourné vers
cette partie , il paroît s'être rangé de
plus en plus fous la difcipline du Chef
de la Magiftrature pour l'exécution de
l'Ouvrage & l'éxercice de fes Priviléges.
Celui du 31 Décembre 1677 ,
en
faveur du même Danau de Vifé ,
annonce le fuccès de la forme qu'il
avoit donnée au nouveau Mercure. Ce
Privilége , très -étendu & très -favorable
aux droits de ce Journal , déclare fpé-
cialement que la volonté de Mgr le
Dauphin eft qu'il lui foit dédié , & pa-
roiffe chaque mois fous fes aufpices.
Après la mort de M. de Vifé , le Roi
choifit Charles Du FRESNI , fieur DE
RIVIERE , l'un de fes Valets-de- cham-
bre ordinaires, pour la compofition du
Mercure , & lui en fit expédier le
Brévet.
Get Auteur, dont on connoît le ca-
ractère ingénieux de l'efprit , procura
d'abord un nouveau luftre à ce Jour-
nal. Il y a des Mercures de fon temps ,
diftingués par un agrément fingulier ,
qui font encore très - recherchés. Mais
JANVIER. 1764.
I'
il hégligea bientôt ce travail : il fe don-
na des affociés ; & lorfqu'en 171+ , le
fieur le Févre devint feul en fon nom
Titulaire du Mercure , il femble que ce
fut par arrangement avec Dufrefni.
L'Abbé Buchet , Titulaire du Mer
cure en 1717 , donna , ou plutôt ajouta
une nouvelle forme à cet Ouvrage, qui
lui valut de nouveaux fuccès. Dans le
Privilége accordé à cet Auteur , le Mer-
cure eft intitulé Mercure François &
galant ; & l'Abbé Buchet ne négligea
pas dans la Préface qu'il mit à la tête
de fon premier Volume , d'obferver que
ce titre rappelloit la premiere origine du
Mercure, qu'il rapporte au Mercure Fran-
çois , dont nous avons parlé.
Le Privilége de cet Auteur & la Pré-
face que l'on vient de citer , font des
titres & une époque finguliérement ef-
fentiels aux droits & aux prérogatives
de ce Journal. On y trouve le develop-
pement & l'énumération de la variété
infinie des matières qui doivent compo-
fer le Mercure , & qui , felon fes ter-
mes , font naturellement & de droit de
fon reffort & entrent dans fon appana-
ge. Il étoit fordé à établir ce droit fi
étendu fur une poffeffion déja ancienne
& confirmée par un Privilége précé-
14 MERCURE DE FRANCE .
dent de 1710 , où l'on lit ces paroles
empruntées du Brévet du Roi , conte-
nant
en parlant des Mercures ) plu-
fieurs Nouvelles , Relations , Hiftoires
,
& généralement tout ce qui dépend dudit
Livre , & qu'on a continué d'y mettre
depuis 30 ans.
Il y a lieu de croire que le Mercure,
devenant plus étendu fur la Littérature
fut , par cette raifon, plus ftrictement at-
taché à la difcipline générale de la Li-
brairie. C'eft dans les Mercures de cette
année ( 1717 ) que l'on commence à
trouver les approbations de Cenfeurs
Royaux. La première eft de l'Abbé
Terrafon . Le Mercure fut
compofé par MM.
Juillet 1721.
enfuite
Fuzelier & de la
Roque , Affociés à M. Dufrefni , dont
le mom reparoît dans le Privilége du 3
Ce furent ces Auteurs qui eurent l'hon-
neur de dédier & de préfenter au Roi
en 1724 le Mercure de France qui a
continué de paroître fous ce titre
ainfi qu'avoit
fait feu M. de Vifé
lorfqu'il donna le premier vol. du Mer-
cure Galant. A la fin de cette même
année , après la mort de M. DU FRES-
NI , M. DE LA ROQUE refta feul Ti-
tulaire & Auteur du Mercure , qu'il
JANVIER. 1764.
15
continua jufqu'à fa mort arrivée en 1744.
Le Roi nomma alors MM. FUZELIER
& LABRUERE ; & leur Privilége eſt le
premier qui fut chargé d'une penfion .
Chacun des Auteurs fuivans en ont
eu de nouvelles , ce qui forme aujour-
d'hui le fond le plus confidérable au
profit des Gens de Lettres diftingués
par leurs fervices ou par leur célébrité.
Après la mort de M. FUZELIER , ar-
rivée en 1752 , M. DE LABRUERE
jouit feul du Privilége du Mercure.
Etant mort au mois de Septembre 1754,
Sa Majefté , par Brévet du 12 Octobre
de la même année , accorda ce Privi-
lége à feu M. DE BOISSI , de l'Acadé-
mie Françoiſe , pour commencer à en
jouir feulement du premier Janvier
1755 ; & le produit des Volumes du
reflant de cette année , fut laiffé à M.
l'Abbé RAYNAL , qui avoit compofé
le Mercure pendant l'abfence du dernier
Titulaire.
M. DE BOISSY mourut au mois d'A-
vril 1758. M. DE BOISSY fils rédigea
le Mercure jufques & compris le deu
xiéme Vol. de Juillet de cette année.
M. MARMONTEL , à qui ce Privilége
avoit été accordé,commença à l'exercer
au mois d'Août fuivant.
16 MERCURE DE FRANCE.
- M. DE LA PLACE a fuccédé aux
droits & à l'exercice de ce même Pri-
vilége par Brévet du 20 Janvier 1760 ,
& commença d'en jouir au premier
Février de cette année.
Par Brévet particulier , M. DE L
GARDE , ancien Penfionnaire de ce
Journal , fut, quelque temps après , ad-
joint au Privilége de M. DE LA PLACE ,
pour tout ce qui concerne la partie des
Théâtres ; ce qu'il commença d'exer-
cer au premier Février de l'année 1761 .
Le nombre des Volumes du Mercure,
y compris le premier Volume du Mer-
cure galant de 1672 , & le Volume de
Décembre 1763 du Mercure de France ,
eft de 1232 Volumes.
Dans les Bibliothéques où l'on eft
curieux de collections complettes , on
joint à ce nombre de Volumes les 25
du Mercure François , le Septenaire ,
le'Novenaire & les Mémoires de la Li-
gue. Pour remplir l'interruption depuis
1644 , où finit la matière du Mercure
François , jufqu'au premier Mercure de
VISÉ , on joint une vingtaine de Re-
lations imprimées en Volumes particu
liers.
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2
p. 17-20
EPITRE à M. le Chevalier DE.... ancien Capitaine au Régiment de B... Cavalerie.
Début :
QUE j'aime à m'égarer sur ces rives fleuries ! [...]
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE à M. le Chevalier DE.... ancien Capitaine au Régiment de B... Cavalerie.
EPITRE à M. le Chevalier DE....
ancien Capitaine au Régiment de B...
Cavalerie.
QUE j'aime à m'égarer sur ces rives fleuries !
Que j'aime à voir l'émail qui couvre ces prairies!
Ces bofquets , ce verger , ce paisible ruiſſeau
Chaque jour pour mes yeux ont un charme
nouveau.
Ceft-là que libre au fein de la Philofophie ,
Contre les paffions mon cœur fe fortifie ;
Er que bravant les traits d'un Dieu trop dan
gereux ;
Sans amour , fans defirs , je vis , je fuís heureux..
Mais tu veux , cher ami , pour remplir ma pro
meffe ,
Que je parcoure encor les rives da Permeffe ,
Et que mon fort préfent & mes plaifirs paffés ,
Ates yeux fans détour dans ces vers foient tracésį
Ecoute, je fus jeune & j'eus l'amour pour maître;
Faimois , je fus aimé , j'étois digne de l'être :
Ce Dieu n'avoit jamais enchaîné fous les loix
Un cœur plus complaifant , plus docile à la voix.
En butte à tous les traits du plus brillant délire ,
Plus fan pouvoir croiffoit,plus j'aimois fon Empire:
Jeune , fincère , ardent , foumis , tendre , em-
preffé
18 MERCURE DE FRANCE.
Fidéle à la beauté par qui je fus bleffé ,
Sans trop faire valoir mes foins , ni mes fervices
J'adorai fes attraits, je flattai les caprices ,
Et toujours à fes pieds rempli des mêmes feux ,
Je la vis par degrès répondre à tous mes vœux.
Heureux temps dont il faut étouffer la mémoire !
Jours rians , écoulés dans le fein de la gloire !
Troprapides inftans ! ... plaifirs dignes des Dieux,
A tout amant trahi vous êtes odieux ....
Hé pouvois-je penfer qu'une flâme fi chère ,
Au plus heureux amant rendroit la vie amere ?
Qu'un jour cruel naîtroit où l'oubli le plus dur
Seroit l'horrible prix del'amour le plus pur ?
Non , non , j'eftimois trop une perfide amante.
Eglé fembloit brûler d'une flâme conftante ;
L'amourpour l'embellir des dons les plus brillans,
Avoit à mille appas uni mille talens.
Elle eût apprivoilé le cœur le plus fauvage.
Les grâces , la candeur brilloient ſur ſon viſage ,
Sa bouche étoit le trône & des jeux & des ris ,
Son âme à tant d'attraits donnoit un nouveau
prix ;
Elle étoit pure alors ! & je la crus formée
I
Pour jouir conſtamment du bonheur d'être aimée
Sermens , tendres difcours , tranfports délicieux ,
Tout fembloit me promettre un bien fi précieux !
Mais qui peut le flatter de connoître une femme ?
De lire avec fuccès dans le fond de fon âme ;
D'affervir tous les goûts , de remplir fes ders ,
JANVIER. 1764.
Et de pouvoir toujours ſuffire à les plaifirs ?
Séduite par la voix d'un frivole étranger,
Eglé , fauffe & parjure , ofa bientôt changer.
Il fallut en fecret dévorer le tourment ,
De la trouver fidelle à fon nouvel amant.
Le temps amène tout , Arifte , & le bonheur
Affranchi , dégagé d'une chaîne importune ,
19
Non , je puis hardiment en prononcer l'oracle
A moins que d'être un Dieu , renoncez au miracle.
En vain je tentai tout dans ma jalouſe rage:
Pour pouvoir à mes vœux ramener la volage ,
Combien j'ai foupiré , gémi , verſé de larmes ,
Avant de parvenir à l'oubli de les charmes!..
Naît moins des paffions que de la paix du cœur.
Sans ennuis , fans defirs , content de ma fortune,
Nourri des bons Auteurs , du Dieu des vers charmé;
Loin de prétendre encor au bonheur d'être aimé ,
Je compare l'amour à ces rians menfonges ,
Dont le Dieu du fommeil daigne embellir nos
fonges ,
Et dont l'éclat trompeur brille & s'évanovit
Au moment fortuné que notre âme en jouit.
De ma flamé , à peu-près , c'eft l'hiftoire abrégée.
Avec douleur d'abord je la vis négligée ;
D'un bien perda pour moi je regrettai le prix.
Bientôt un Dieu plus cher vint charmer mes ef-
prits.
Te plaire & t'amufer voilà ma feule envie:
J'écris pour adoucir les ennuis de la vie.
20 MERCURE DE FRANCE.
Pour toi qui,comme moi,goutes depuis longtemps
La douceur d'occuper de remplir tes inftans ;
Toi dont les foins heureuxfous nos pas font éclore
Les plus riches tréfors de l'empire de Flore ;
Tói , qui malgré la neige & le froid des hyvers ,
Vois de fleurs & de fruits tous tes arbres couverts,
Cultivateur adroit , naturalifte habile ,
Noble émule , à la fois , de Pline & de Virgile ;;
En lifant cet écrit , loin de le condamner,
Tu riras du plaifir qu'il a pû me donner.´
Par M. FRANÇOIS, ancien Officier de
Cavalerie.
ancien Capitaine au Régiment de B...
Cavalerie.
QUE j'aime à m'égarer sur ces rives fleuries !
Que j'aime à voir l'émail qui couvre ces prairies!
Ces bofquets , ce verger , ce paisible ruiſſeau
Chaque jour pour mes yeux ont un charme
nouveau.
Ceft-là que libre au fein de la Philofophie ,
Contre les paffions mon cœur fe fortifie ;
Er que bravant les traits d'un Dieu trop dan
gereux ;
Sans amour , fans defirs , je vis , je fuís heureux..
Mais tu veux , cher ami , pour remplir ma pro
meffe ,
Que je parcoure encor les rives da Permeffe ,
Et que mon fort préfent & mes plaifirs paffés ,
Ates yeux fans détour dans ces vers foient tracésį
Ecoute, je fus jeune & j'eus l'amour pour maître;
Faimois , je fus aimé , j'étois digne de l'être :
Ce Dieu n'avoit jamais enchaîné fous les loix
Un cœur plus complaifant , plus docile à la voix.
En butte à tous les traits du plus brillant délire ,
Plus fan pouvoir croiffoit,plus j'aimois fon Empire:
Jeune , fincère , ardent , foumis , tendre , em-
preffé
18 MERCURE DE FRANCE.
Fidéle à la beauté par qui je fus bleffé ,
Sans trop faire valoir mes foins , ni mes fervices
J'adorai fes attraits, je flattai les caprices ,
Et toujours à fes pieds rempli des mêmes feux ,
Je la vis par degrès répondre à tous mes vœux.
Heureux temps dont il faut étouffer la mémoire !
Jours rians , écoulés dans le fein de la gloire !
Troprapides inftans ! ... plaifirs dignes des Dieux,
A tout amant trahi vous êtes odieux ....
Hé pouvois-je penfer qu'une flâme fi chère ,
Au plus heureux amant rendroit la vie amere ?
Qu'un jour cruel naîtroit où l'oubli le plus dur
Seroit l'horrible prix del'amour le plus pur ?
Non , non , j'eftimois trop une perfide amante.
Eglé fembloit brûler d'une flâme conftante ;
L'amourpour l'embellir des dons les plus brillans,
Avoit à mille appas uni mille talens.
Elle eût apprivoilé le cœur le plus fauvage.
Les grâces , la candeur brilloient ſur ſon viſage ,
Sa bouche étoit le trône & des jeux & des ris ,
Son âme à tant d'attraits donnoit un nouveau
prix ;
Elle étoit pure alors ! & je la crus formée
I
Pour jouir conſtamment du bonheur d'être aimée
Sermens , tendres difcours , tranfports délicieux ,
Tout fembloit me promettre un bien fi précieux !
Mais qui peut le flatter de connoître une femme ?
De lire avec fuccès dans le fond de fon âme ;
D'affervir tous les goûts , de remplir fes ders ,
JANVIER. 1764.
Et de pouvoir toujours ſuffire à les plaifirs ?
Séduite par la voix d'un frivole étranger,
Eglé , fauffe & parjure , ofa bientôt changer.
Il fallut en fecret dévorer le tourment ,
De la trouver fidelle à fon nouvel amant.
Le temps amène tout , Arifte , & le bonheur
Affranchi , dégagé d'une chaîne importune ,
19
Non , je puis hardiment en prononcer l'oracle
A moins que d'être un Dieu , renoncez au miracle.
En vain je tentai tout dans ma jalouſe rage:
Pour pouvoir à mes vœux ramener la volage ,
Combien j'ai foupiré , gémi , verſé de larmes ,
Avant de parvenir à l'oubli de les charmes!..
Naît moins des paffions que de la paix du cœur.
Sans ennuis , fans defirs , content de ma fortune,
Nourri des bons Auteurs , du Dieu des vers charmé;
Loin de prétendre encor au bonheur d'être aimé ,
Je compare l'amour à ces rians menfonges ,
Dont le Dieu du fommeil daigne embellir nos
fonges ,
Et dont l'éclat trompeur brille & s'évanovit
Au moment fortuné que notre âme en jouit.
De ma flamé , à peu-près , c'eft l'hiftoire abrégée.
Avec douleur d'abord je la vis négligée ;
D'un bien perda pour moi je regrettai le prix.
Bientôt un Dieu plus cher vint charmer mes ef-
prits.
Te plaire & t'amufer voilà ma feule envie:
J'écris pour adoucir les ennuis de la vie.
20 MERCURE DE FRANCE.
Pour toi qui,comme moi,goutes depuis longtemps
La douceur d'occuper de remplir tes inftans ;
Toi dont les foins heureuxfous nos pas font éclore
Les plus riches tréfors de l'empire de Flore ;
Tói , qui malgré la neige & le froid des hyvers ,
Vois de fleurs & de fruits tous tes arbres couverts,
Cultivateur adroit , naturalifte habile ,
Noble émule , à la fois , de Pline & de Virgile ;;
En lifant cet écrit , loin de le condamner,
Tu riras du plaifir qu'il a pû me donner.´
Par M. FRANÇOIS, ancien Officier de
Cavalerie.
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3
p. 20-24
LETTRE de M. DE SAINTFOIX, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure de France.
Début :
VOICI, Monsieur, un trait de la vie de Henri IV, qui est assez ignoré. [...]
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. DE SAINTFOIX, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure de France.
LETTRE de M. DE SAINTFOIX,
à M. DE LA PLACE, Auteur du
Mercure de France.
VOICI, Monsieur, un trait de la
vie de Henri IV, qui est assez ignoré.
Pierre Mathieu , T.I. Liv. VII. pag. 417
de fon Hiſtoire , le rapporte tel que ce
Prince le lui avoit raconté. C'eft Henri
IV lui- même qui parle , n'étant encore
alors que Roi de Navarre..
JANVIER. 1763.
:21
Il avoit ( Henri III ) ce * mal d'o-
» reille ; on croyoit qu'il en mourroit ;
» & ce mal ne lui donnoit pas tant de
» peine que l'idée que le Duc d'Alen-
» çon , fon frère , y profiteroit.
Faut-
»il , me difoit-il , que je laiffe ma Cou-
» ronne à ce méchant ! Mon Maître ,
» lui difois-je , prenez courage ; vous
» en ferez quitte pour le mal. Vous fça-
» vez , me répondit-il , que j'ai toujours
» vêcu avec vous comme avec un frère ;
que je vous ai aimé fans feinte , je
» veux vous découvrir la plaie de mon
» cœur , & je vous dis que je ne sçau-
» rois mourir content fi je fçais que ce
» méchant , qui eft la caufe de ma mort,
» me fuccède. Il faut que vous trou-
» viez moyen de vous en défaire , &
» vous affurer de tous vos amis. Je
» fçais qué le Duc ** de Guife ne vous
» fera pas contraire ; car il n'aime point
* François II étoit mort d'un mal d'oreille , &
l'on croyoit qu'il avoit été empoisonné. Henri III
croyoit de même qu'il avoit été empoisonné par
le Duc d'Alençon , fon frere. Il difoit qu'on l'avoit
déja averti qu'il avoit follicité un Valet- de-
Chambre pour l'égratigner fur la nucque du cou
avec une épingle empoisonnée , en lui attachant
fa fraize.
** Henri , Duc de Guife , tué à Blois le 13 Dé-
cembre 1588.
22 MERCURE DE FRANCE.
» ce méchant. Je fus fort étonné de ce
» difcours , & j'étois en peine comment
"
lui répondre ; car , en ne m'engageant .
» pas à ce qu'il defiroit , je le contriftois
» & augmentois fon mal , & en lui pro-
» mettant d'obéir , je ruinois ma con-
» fcience. Je lui dis : je fçais bien , mon.
Maître , que Monfieur vous a fort of-
,, fenfé , & que le reffentiment doit
bien preffer votre âme , puifqu'en l'é-
» tat où fe trouve maintenant Votre
» Majeſté , il la porte à des chofes fi ex-
» trêmes ; mais j'efpere que vous ne fe-.
» rez pas dans le cas d'en ufer , car
" Dieu vous rendra la fanté , & fera
» tant de graces à Monfieur qu'il rega-
» gnera les vôtres.
» Le Roi me dit fur cela que ce n'é-
» toit point par vengeance & animofité ,
» mais que par juftice & punition, il étoit
» obligé à ne pas laiffer fon Royaume à
" un efprit capable de le détruire , &
» que Dieu le puniroit fi , ayant pû dé-
» tourner ce malheur , il l'enduroit ; que
» d'ailleurs il y alloit de ma conferva-
» tion & de celle de mes amis , étant
» certain qu'auffi - tôt qu'il auroit fermé
» les yeux, fon frère nous feroit tous
» mourir.
J'avois horreur d'entendre
» ces paroles , & encore plus de voir
JANVIER. 1764.
23
» de quelle façon il me les difoit , dans
» la croyance que pour fauver l'Etat
» il n'étoit point obligé aux Loix ; que
» ce qui me fembloit cruel , étoit jufte
» & néceffaire , & que pour ôter à fon
» frère le pouvoir de mal faire , il le fal-
loit promptement ôter du monde.
» Je me vis alors forcé de lui dire que
» mes penſées n'alloient pas plus loin
» qu'elles ne devoient ; que mes defirs
» étoient limités par mon obéiffance ;
» que mes espérances ne fe fonde-
" roient jamais fur la mort d'autrui ;
» que fi je faifois ce qu'il me difoit , je
» ne profpérerois jamais , & que ce pré-
» tendu bonheur me rendroit malheu-
» reux , & qu'enfin une âme généreuſe
» devoit avoir horreur de tout ce qui
» étoit cruel & inhumain.
Il repartit
» promptement qu'il ne falloit pas appel-
» ler cruels & inhumains les remedes
» qui produifoient des effets falutaires.
» Toutes mes raifons ne firent que l'en
» flammer & le confirmer davantage
» dans fa réfolution : car il fe roidiffoit
fort contre les contradictions.
"» Il envoya querir le Prévôt des Mar-
» chands , & lui commanda de faire tout
» ce que je lui dirois. La chambre étoit
» pleine de Princes , Seigneurs & Offi-
24 MERCURE DE FRANCE.
» ciers de la Couronne ; Monfieur le
Prince de Condé y étoit , le Duc de
Guife & fes frères ; j'y étois le plus
» fort , fi le defir de régner eût été auffi
fort en moi que la haine étoit terrible
» au cœur du Roi . Dans le même temps
» Monfieur , qui croyoit déjà être Roi ,
-»
allant au cabinet , paffa par la cham-
bre , fans faluer perfonne : mépris qui
irrita les efprits les plus modérés.
Il
» entra au cabinet , où la Reine- Mere ,
» la Reine régnante & quelques confi-
» dens confultoient fur le préfent & fur
l'avenir. Tout ce Confeil étoit contre
» moi , qui pouvois confondre leurs in-
» tentions ,
>>> miennes.
» Comme on doutoît de plus en plus
» de la vie du Roi , je dis au Duc de
» Guife , notre homme eft mal. La pre-
» miere fois il me répondit , ce ne fera
" rien. La feconde fois , comme je le
" preffois , il me dit , il yfaut penfer. Et
» comme je lui marquois , par mes re-
» gards , que je voulois fçavoir fon in-
» tention , il me dit à la troifiéme fois
» je vous entends , Monfieur ; & frap-
» pant de la main fur le pomeau de fon
» épée , ceci , ajouta-t- il ,
eft à votre
» fervice. Peu après le Roi ſe porta mieux
» & guérit.
fi Dieu n'eût conduit les
à M. DE LA PLACE, Auteur du
Mercure de France.
VOICI, Monsieur, un trait de la
vie de Henri IV, qui est assez ignoré.
Pierre Mathieu , T.I. Liv. VII. pag. 417
de fon Hiſtoire , le rapporte tel que ce
Prince le lui avoit raconté. C'eft Henri
IV lui- même qui parle , n'étant encore
alors que Roi de Navarre..
JANVIER. 1763.
:21
Il avoit ( Henri III ) ce * mal d'o-
» reille ; on croyoit qu'il en mourroit ;
» & ce mal ne lui donnoit pas tant de
» peine que l'idée que le Duc d'Alen-
» çon , fon frère , y profiteroit.
Faut-
»il , me difoit-il , que je laiffe ma Cou-
» ronne à ce méchant ! Mon Maître ,
» lui difois-je , prenez courage ; vous
» en ferez quitte pour le mal. Vous fça-
» vez , me répondit-il , que j'ai toujours
» vêcu avec vous comme avec un frère ;
que je vous ai aimé fans feinte , je
» veux vous découvrir la plaie de mon
» cœur , & je vous dis que je ne sçau-
» rois mourir content fi je fçais que ce
» méchant , qui eft la caufe de ma mort,
» me fuccède. Il faut que vous trou-
» viez moyen de vous en défaire , &
» vous affurer de tous vos amis. Je
» fçais qué le Duc ** de Guife ne vous
» fera pas contraire ; car il n'aime point
* François II étoit mort d'un mal d'oreille , &
l'on croyoit qu'il avoit été empoisonné. Henri III
croyoit de même qu'il avoit été empoisonné par
le Duc d'Alençon , fon frere. Il difoit qu'on l'avoit
déja averti qu'il avoit follicité un Valet- de-
Chambre pour l'égratigner fur la nucque du cou
avec une épingle empoisonnée , en lui attachant
fa fraize.
** Henri , Duc de Guife , tué à Blois le 13 Dé-
cembre 1588.
22 MERCURE DE FRANCE.
» ce méchant. Je fus fort étonné de ce
» difcours , & j'étois en peine comment
"
lui répondre ; car , en ne m'engageant .
» pas à ce qu'il defiroit , je le contriftois
» & augmentois fon mal , & en lui pro-
» mettant d'obéir , je ruinois ma con-
» fcience. Je lui dis : je fçais bien , mon.
Maître , que Monfieur vous a fort of-
,, fenfé , & que le reffentiment doit
bien preffer votre âme , puifqu'en l'é-
» tat où fe trouve maintenant Votre
» Majeſté , il la porte à des chofes fi ex-
» trêmes ; mais j'efpere que vous ne fe-.
» rez pas dans le cas d'en ufer , car
" Dieu vous rendra la fanté , & fera
» tant de graces à Monfieur qu'il rega-
» gnera les vôtres.
» Le Roi me dit fur cela que ce n'é-
» toit point par vengeance & animofité ,
» mais que par juftice & punition, il étoit
» obligé à ne pas laiffer fon Royaume à
" un efprit capable de le détruire , &
» que Dieu le puniroit fi , ayant pû dé-
» tourner ce malheur , il l'enduroit ; que
» d'ailleurs il y alloit de ma conferva-
» tion & de celle de mes amis , étant
» certain qu'auffi - tôt qu'il auroit fermé
» les yeux, fon frère nous feroit tous
» mourir.
J'avois horreur d'entendre
» ces paroles , & encore plus de voir
JANVIER. 1764.
23
» de quelle façon il me les difoit , dans
» la croyance que pour fauver l'Etat
» il n'étoit point obligé aux Loix ; que
» ce qui me fembloit cruel , étoit jufte
» & néceffaire , & que pour ôter à fon
» frère le pouvoir de mal faire , il le fal-
loit promptement ôter du monde.
» Je me vis alors forcé de lui dire que
» mes penſées n'alloient pas plus loin
» qu'elles ne devoient ; que mes defirs
» étoient limités par mon obéiffance ;
» que mes espérances ne fe fonde-
" roient jamais fur la mort d'autrui ;
» que fi je faifois ce qu'il me difoit , je
» ne profpérerois jamais , & que ce pré-
» tendu bonheur me rendroit malheu-
» reux , & qu'enfin une âme généreuſe
» devoit avoir horreur de tout ce qui
» étoit cruel & inhumain.
Il repartit
» promptement qu'il ne falloit pas appel-
» ler cruels & inhumains les remedes
» qui produifoient des effets falutaires.
» Toutes mes raifons ne firent que l'en
» flammer & le confirmer davantage
» dans fa réfolution : car il fe roidiffoit
fort contre les contradictions.
"» Il envoya querir le Prévôt des Mar-
» chands , & lui commanda de faire tout
» ce que je lui dirois. La chambre étoit
» pleine de Princes , Seigneurs & Offi-
24 MERCURE DE FRANCE.
» ciers de la Couronne ; Monfieur le
Prince de Condé y étoit , le Duc de
Guife & fes frères ; j'y étois le plus
» fort , fi le defir de régner eût été auffi
fort en moi que la haine étoit terrible
» au cœur du Roi . Dans le même temps
» Monfieur , qui croyoit déjà être Roi ,
-»
allant au cabinet , paffa par la cham-
bre , fans faluer perfonne : mépris qui
irrita les efprits les plus modérés.
Il
» entra au cabinet , où la Reine- Mere ,
» la Reine régnante & quelques confi-
» dens confultoient fur le préfent & fur
l'avenir. Tout ce Confeil étoit contre
» moi , qui pouvois confondre leurs in-
» tentions ,
>>> miennes.
» Comme on doutoît de plus en plus
» de la vie du Roi , je dis au Duc de
» Guife , notre homme eft mal. La pre-
» miere fois il me répondit , ce ne fera
" rien. La feconde fois , comme je le
" preffois , il me dit , il yfaut penfer. Et
» comme je lui marquois , par mes re-
» gards , que je voulois fçavoir fon in-
» tention , il me dit à la troifiéme fois
» je vous entends , Monfieur ; & frap-
» pant de la main fur le pomeau de fon
» épée , ceci , ajouta-t- il ,
eft à votre
» fervice. Peu après le Roi ſe porta mieux
» & guérit.
fi Dieu n'eût conduit les
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4
p. 25-26
A Mlle M**NEAU, déguisée en Bergère dans un Bal où l'Auteur croyoit pas la trouver.
Début :
QUELLE taille ! quels yeux ! que votre esprit m'attache ! [...]
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texteReconnaissance textuelle : A Mlle M**NEAU, déguisée en Bergère dans un Bal où l'Auteur croyoit pas la trouver.
A Mlle M**NEAU, déguisée en Bergère dans un Bal où l'Auteur
croyoit pas la trouver.
QUELLE taille ! quels yeux ! que votre esprit m'attache !
Que vous faites valoir la danſe où vous entrez !
Bergère , les appas que le mafque nous cache ,
Soutiennent- ils l'éclat de ceux que vous montrez?
Parlez , charmant objet , que faut -il que je faffe
Pour que vous paroiffiez fans ce maſque jaloux ?
M'accorderiez-vous cette grace ,
Si vous fçaviez ce que j'ai fait pour vous ?
Je venois dans ces lieux l'âme toute remplie
Des traits de l'aimable M**neau ;
En vous approchant je l'oublie ;
Fit-on jamais facrifice plus beau ?
Non que je vous croye plus belle ;
L'être autant c'eſt affez , fût- on une immortelle.
A ce difcours qui vous ſemble nouveau ,
Pourquoi donc la quitter , me direz-vous peur-
être ?
Je ne fçais , mais enfin je ne fuis pas le maître
De ce penchant qui m'entraîne vers vous ;
Souffrez,charmant objet, fouffrez, belle inconnue,
Qu'un tendre amant ſe jette à vos genoux ....
Mais vous ôtez le mafque... Ah , qui s'offre à ma
vue !
1. Vol.
B
1
1
26 MERCURE DE FRANCE.
Belle M**neau , c'eſt vous ! Ai-je pu l'ignorer !
Mon âme & les tranfports dont elle étoit émue ,
Tout auroit dû m'en allurer.
Toujours conftant pour la beauté que j'aime ,
Quand je croyois bruler d'une infidelle ardeur
Je la rendois rivale d'elle- même 9
Et mes yeux me trompoient fans égarer mon
cœur !
veux :
M. DE SAINTFOIX.
croyoit pas la trouver.
QUELLE taille ! quels yeux ! que votre esprit m'attache !
Que vous faites valoir la danſe où vous entrez !
Bergère , les appas que le mafque nous cache ,
Soutiennent- ils l'éclat de ceux que vous montrez?
Parlez , charmant objet , que faut -il que je faffe
Pour que vous paroiffiez fans ce maſque jaloux ?
M'accorderiez-vous cette grace ,
Si vous fçaviez ce que j'ai fait pour vous ?
Je venois dans ces lieux l'âme toute remplie
Des traits de l'aimable M**neau ;
En vous approchant je l'oublie ;
Fit-on jamais facrifice plus beau ?
Non que je vous croye plus belle ;
L'être autant c'eſt affez , fût- on une immortelle.
A ce difcours qui vous ſemble nouveau ,
Pourquoi donc la quitter , me direz-vous peur-
être ?
Je ne fçais , mais enfin je ne fuis pas le maître
De ce penchant qui m'entraîne vers vous ;
Souffrez,charmant objet, fouffrez, belle inconnue,
Qu'un tendre amant ſe jette à vos genoux ....
Mais vous ôtez le mafque... Ah , qui s'offre à ma
vue !
1. Vol.
B
1
1
26 MERCURE DE FRANCE.
Belle M**neau , c'eſt vous ! Ai-je pu l'ignorer !
Mon âme & les tranfports dont elle étoit émue ,
Tout auroit dû m'en allurer.
Toujours conftant pour la beauté que j'aime ,
Quand je croyois bruler d'une infidelle ardeur
Je la rendois rivale d'elle- même 9
Et mes yeux me trompoient fans égarer mon
cœur !
veux :
M. DE SAINTFOIX.
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5
p. 26-28
LA JEUNE BERGERE ET LE PAPILLON. FABLE. A M.... sur son mariage.
Début :
UNE jeune Beauté dans l'urne d'Aréthuse [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA JEUNE BERGERE ET LE PAPILLON. FABLE. A M.... sur son mariage.
LA JEUNE BERGERE ET LE
PAPILLON. FABLE. A M.... sur son mariage.
UNE jeune Beauté dans l'urne d'Aréthuse
Avoit toujours puifé fon fard :
Elle ignoroit encor la rufe
De feindre des rigueurs , de fourire avec art :
Ses jours fereins couloient ainfi qu'une onde pures
Les rofes du Printemps ornoient fes beaux che-
Des guirlandes de fleurs compofoient fa parure :
Du village elle aimoit les Jeux :
Elle fortoit enfin des mains de la Nature.
Cet enfant femblable à l'Amour,
Au lever brillant de l'aurore
Sur les bords d'un ruiffeau fe promenoit un jour
JANVIER. 1764.
Au milieu des parfums de Flore.
/ Attiré par leur douce odeur ,
Un Papillon couvert de couleurs bigarrées
Déployoit fes aîles dorées ,
Et voltigeoit de fleur en fleur.
Il baifoit tour-à-tour les lévres de la rofe ,
Et de la marguerite alloit preffer le fein :
La violette à peine éclofe
Etoit auffi l'objet de fon goût libertin.
Il parcourt chaque fleur nouvelle ,
Et careffe en volant les cheveux de Philis :
Se fixe enfin ſur le ſein de la Belle ;
Et croit s'être placé fur la tige d'un lys.
Philis en le voyant fentit ſon âme émue :
27
Un nouveau mouvement fit palpiter fon cœur.
Sur fon aîle fuperbe elle porta la vue;
Et fon front le couvrit d'une aimable rougeur.
» En vérité c'eft bien dommage ,
Dit- elle d'un air ingénu ,
» Qu'un être fi charmant foit encor fi volage :
» Si près de moi toujours il étoit retenu ! ...
» Oui , dit le Papillon , mon eſpéce eſt légère :
» moi-même j'ai longtems promené mes erreurs.
» De boſquet en bofquet , de fougère en fougère ,
>>
Volage amant de mille fleurs ,
» J'aimai rapidement leur beauté paſſagère :
» Votre éclat plus durable efface leurs couleurs
» Et je deviens amant fincère.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
» Le Sentiment fuccéde à mes folles ardeurs.
Talent de plaire enchaîne tous les cœurs.
AIN
Par M. LEGIER.
PAPILLON. FABLE. A M.... sur son mariage.
UNE jeune Beauté dans l'urne d'Aréthuse
Avoit toujours puifé fon fard :
Elle ignoroit encor la rufe
De feindre des rigueurs , de fourire avec art :
Ses jours fereins couloient ainfi qu'une onde pures
Les rofes du Printemps ornoient fes beaux che-
Des guirlandes de fleurs compofoient fa parure :
Du village elle aimoit les Jeux :
Elle fortoit enfin des mains de la Nature.
Cet enfant femblable à l'Amour,
Au lever brillant de l'aurore
Sur les bords d'un ruiffeau fe promenoit un jour
JANVIER. 1764.
Au milieu des parfums de Flore.
/ Attiré par leur douce odeur ,
Un Papillon couvert de couleurs bigarrées
Déployoit fes aîles dorées ,
Et voltigeoit de fleur en fleur.
Il baifoit tour-à-tour les lévres de la rofe ,
Et de la marguerite alloit preffer le fein :
La violette à peine éclofe
Etoit auffi l'objet de fon goût libertin.
Il parcourt chaque fleur nouvelle ,
Et careffe en volant les cheveux de Philis :
Se fixe enfin ſur le ſein de la Belle ;
Et croit s'être placé fur la tige d'un lys.
Philis en le voyant fentit ſon âme émue :
27
Un nouveau mouvement fit palpiter fon cœur.
Sur fon aîle fuperbe elle porta la vue;
Et fon front le couvrit d'une aimable rougeur.
» En vérité c'eft bien dommage ,
Dit- elle d'un air ingénu ,
» Qu'un être fi charmant foit encor fi volage :
» Si près de moi toujours il étoit retenu ! ...
» Oui , dit le Papillon , mon eſpéce eſt légère :
» moi-même j'ai longtems promené mes erreurs.
» De boſquet en bofquet , de fougère en fougère ,
>>
Volage amant de mille fleurs ,
» J'aimai rapidement leur beauté paſſagère :
» Votre éclat plus durable efface leurs couleurs
» Et je deviens amant fincère.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
» Le Sentiment fuccéde à mes folles ardeurs.
Talent de plaire enchaîne tous les cœurs.
AIN
Par M. LEGIER.
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6
p. 28-30
EPITRE.
Début :
AINSI vous m'avez donc quitté, [...]
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE.
EPITRE.
AINSI vous m'avez donc quitté,
Inftans fugitifs de jeuneſſe
Doucement perdu dans l'ivreſſe ,
L'Erreur & la Félicité!
Temps , où fi la peine légère
Semble quelquefois nous diftraire
Au fein heureux des Voluptés ,
Ce n'eft , à ce Printemps des âges ,
Que ce qu'eſt aux ardens Etés
Le temps des nuits ou des orages,
C'est fait de ce trouble flatteur
Et de cette fâme incertaine ,
Qui nous égare & nous ramène
Au terme qui fait le bonheur,
Mes fenfations émouffées
Vont s'aider du raiſonnement.
A l'ordre froid de mes penſées
Je foumettrai le Sentiment,
Quand l'efprit prévoit & combine ;
Quand ce n'eſt plus l'impreſſion
Mais la trifte réfléxion
Qu'on écoute & qui détermine ;
Lorfqu'au choix d'un tendre lien
JANVIER. 1764.
La Raifon , non le Goût , préfide ;
Dès -lors loin d'un cœur qui veut bien
Que ce trifte flambeau le guide ,
L'Amour ailleurs porte le fien.
Temps heureux de fentir & d'être,
Tranſports & donnés & reçus ,
Jours fortunés que j'ai vu naître ,
Sans retour êtes-vous perdus ?
Ah! j'aurai des plaifirs peut-être 3
Mais pour moi le bonheur n'eſt plus,
Si de ma premiere tendreſſe
J'éprouve encor le Sentiment ;
Si de l'Amour , ce Dieu charmant ,
Qui nous plaît tant plus il nous bleſſe ,
Je retrouve le doux tourment ;
De cette tardive maîtreſſe
Je fuis l'ami plus que l'amant.
Dieu touchant , quel charme eſt le vôtre !
Je connus cet enchantement ,
Ce trouble , cet épanchement
De deux cœurs heureux l'un
Il fe trouvoit anéanti
par l'autre.
Sous le poids même de mes fers ,
Cédant à fa douce puiſſance ,
L'Amour étoit mon éxiſtence ,
Mon amante étoit l'univers.
Des befoins l'empire ordinaire ,
Dans ce temps n'étoit plus fenti ;
Par la foifd'aimer & de plaire.
Biij
29
30 MERCURE DE FRANCE.
Mais qu'aifément l'on paffe à toi
Du fouvenir du bien fuprême ,
Chloé ! que j'aimai plus que moi ,
Plus encor que mon bonheur même.
Ah ! qui fut heureux & vaincu
Par le doux effort de tes armes ?
Qui te plut , qui connut tes charmes ,
Peut & doit dire : j'ai vécu.
Le Comte d'AR... Capitaine de Cavalerie.
AINSI vous m'avez donc quitté,
Inftans fugitifs de jeuneſſe
Doucement perdu dans l'ivreſſe ,
L'Erreur & la Félicité!
Temps , où fi la peine légère
Semble quelquefois nous diftraire
Au fein heureux des Voluptés ,
Ce n'eft , à ce Printemps des âges ,
Que ce qu'eſt aux ardens Etés
Le temps des nuits ou des orages,
C'est fait de ce trouble flatteur
Et de cette fâme incertaine ,
Qui nous égare & nous ramène
Au terme qui fait le bonheur,
Mes fenfations émouffées
Vont s'aider du raiſonnement.
A l'ordre froid de mes penſées
Je foumettrai le Sentiment,
Quand l'efprit prévoit & combine ;
Quand ce n'eſt plus l'impreſſion
Mais la trifte réfléxion
Qu'on écoute & qui détermine ;
Lorfqu'au choix d'un tendre lien
JANVIER. 1764.
La Raifon , non le Goût , préfide ;
Dès -lors loin d'un cœur qui veut bien
Que ce trifte flambeau le guide ,
L'Amour ailleurs porte le fien.
Temps heureux de fentir & d'être,
Tranſports & donnés & reçus ,
Jours fortunés que j'ai vu naître ,
Sans retour êtes-vous perdus ?
Ah! j'aurai des plaifirs peut-être 3
Mais pour moi le bonheur n'eſt plus,
Si de ma premiere tendreſſe
J'éprouve encor le Sentiment ;
Si de l'Amour , ce Dieu charmant ,
Qui nous plaît tant plus il nous bleſſe ,
Je retrouve le doux tourment ;
De cette tardive maîtreſſe
Je fuis l'ami plus que l'amant.
Dieu touchant , quel charme eſt le vôtre !
Je connus cet enchantement ,
Ce trouble , cet épanchement
De deux cœurs heureux l'un
Il fe trouvoit anéanti
par l'autre.
Sous le poids même de mes fers ,
Cédant à fa douce puiſſance ,
L'Amour étoit mon éxiſtence ,
Mon amante étoit l'univers.
Des befoins l'empire ordinaire ,
Dans ce temps n'étoit plus fenti ;
Par la foifd'aimer & de plaire.
Biij
29
30 MERCURE DE FRANCE.
Mais qu'aifément l'on paffe à toi
Du fouvenir du bien fuprême ,
Chloé ! que j'aimai plus que moi ,
Plus encor que mon bonheur même.
Ah ! qui fut heureux & vaincu
Par le doux effort de tes armes ?
Qui te plut , qui connut tes charmes ,
Peut & doit dire : j'ai vécu.
Le Comte d'AR... Capitaine de Cavalerie.
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7
p. 30
VERS de M. DE VOLTAIRE, à l'IMPÉRATRICE DE RUSSIE, qui l'invitoit à en faire le voyage.
Début :
DIEUX, qui m'ôtez les yeux & les oreilles, [...]
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texteReconnaissance textuelle : VERS de M. DE VOLTAIRE, à l'IMPÉRATRICE DE RUSSIE, qui l'invitoit à en faire le voyage.
VERS de M. DE VOLTAIRE, à
l'IMPÉRATRICE DE RUSSIE,
qui l'invitoit à en faire le voyage.
DIEUX, qui m'ôtez les yeux & les oreilles,
Rendez-les-moi , je pars au même inſtant !
Heureux qui voit vos auguftes merveilles ,
O CATHERINE ! heureux qui vous entend.
Plaire & régner , voilà votre talent :
Mais le premier me flatte davantage.
De votre efprit vous étonnez le Sage ;
Il cefferoit de l'être en vous voyant.
l'IMPÉRATRICE DE RUSSIE,
qui l'invitoit à en faire le voyage.
DIEUX, qui m'ôtez les yeux & les oreilles,
Rendez-les-moi , je pars au même inſtant !
Heureux qui voit vos auguftes merveilles ,
O CATHERINE ! heureux qui vous entend.
Plaire & régner , voilà votre talent :
Mais le premier me flatte davantage.
De votre efprit vous étonnez le Sage ;
Il cefferoit de l'être en vous voyant.
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8
p. 31-51
QU'EN DOIT-IL ARRIVER ? ANECDOTE HISTORIQUE.
Début :
SI QUELQU'UN de mes Compatriotes avoit le malheur de ne pas aimer sa Patrie, [...]
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texteReconnaissance textuelle : QU'EN DOIT-IL ARRIVER ? ANECDOTE HISTORIQUE.
QU'EN DOIT-IL ARRIVER ?
ANECDOTE HISTORIQUE.
SI QUELQU'UN de mes Compatriotes
avoit le malheur de ne pas aimer sa Patrie,
je lui dirois , parcourez le monde
entier, & bien-tôt vous regretterez le
le climat qui vous a vu naître ; fréquen-
tez , étudiez toutes les Nations , & vous
rendrez enfin juſtice à la vôtre. Je dirois
à certains frondeurs obfcurs , lifez l'Hif-
toire de toutes les Monarchies , vous ne
trouverez nulle-part le même fpectacle
que vous offrent nos Annales. Eh quel
fpectacle ! Une Maifon qui depuis près de
800 ans occupe le Trône fans interrup-
tion , & qui , parmi une foule de grands
Rois , n'en a pas produit un feul qu'on
puiffe mettre dans la claffe des Princes
cruels & fanguinaires. La moitié des
Empereurs Romains furent des monf-
tres.
Il est peu d'Etats qui n'ayent eu
leurs Nerons , ou leurs Bufiris. L'Afie
fur-tout , ce pays d'efclavage , fut une
pépinière de tyrans. On a exalté parmi
nous le regne des Califes : mais lions
leurs propres Hiftoriens ; nous verrons
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
dans les meilleurs de ces Princes un mê-
lange de férocité qui ternit leurs actions
les plus louables. Le maffacre de tous
les Barmécides , ordonné pour une cauſe
des plus frivoles , & par un Souverain
qui paffoit pour jufte , eft une preuve
de cette vérité. Il pouvoit arriver auffi
qu'un Prince naturellement barbare laif-
fat , par caprice , échapper quelque trait
de grandeur d'âme. Le hafard peut faire
naître une plante utile dans un terroir
qui jamais ne produifit que des ronces ;
quelques rayons peuvent percer le nuage
le plus fombre : ce qui n'empêche pas ,
& qu'un pareil jour né foit réputé obf-
cur & qu'un pareil fol ne foit jugé
•
ftérile.
Le Calife Montaffer , trentième fuc-
ceffeur de Mahomet , s'étoit frayé le che-
min du Trône par le maffacre de fon
propre père. Cela dit affez que ce Prince
cruel avoit alors des amis & des partiſans
dignes de lui. Il donna depuis une par-
tie de fa confiance à un Officier ver-
tueux , brave , & d'un défintéreffement
bien rare , fur-tout dans une Cour Afia-
tique. Taher, c'eſt le nom de cet Off-
cier , ne prit jamais de part aux crimes
de fon Maître , & le fervit toujours fidé-
lement , parce qu'il fe regardoit comme
voit
JANVIER. 1764.
33
fon Sujet , & non comme fon Juge.
Envoyé en Egypte par le Calife , &
chargé d'une commiffion des plus im-
portantes , il s'en acquitta avec autant
de zèle que de fuccès.
Taher , en parcourant l'Egypte , fé-
journa quelque tems à Alexandrie .
Il
étoit occupé à vifiter le Port de cette
Ville , quand un vaiffeau Tunifien y
arriva. Entre plufieurs marchandiſes pré-
cieufes que portoit ce vaiffeau , il y en
avoit une d'un prix ineftimable : c'étoit
une jeune Efclave digne du rang & du
titre de Reine , fi la beauté feule pou-
le donner. Elle joignoit même
à cette extrême beauté tous les talens
qui peuvent en augmenter le prix. On
admiroit particulierement le charme de
fa voix , ainfi que l'art & le goût qu'ejle
mettoit dans fon chant. Taher la vit , &
fut furpris de l'impreffion qu'elle faifoit
fur fon ame. Il étoit parvenu à l'âge de
35 ans , & ignoroit encore les patlions
vives , excepté celle de la gloire : il efpé-
roit même n'en jamais connoître d'autre.
La vue de cette jeune Efclave le dé-
trompa. Il l'aima comme on aime pour
la premiere fois ; c'eſt-à-dire , exceffive-
ment.
La belle captive étoit née à Marſeille ,
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
& parloit fort bien la langue Arabe ,
fuite naturelle du grand commerce de
cette Ville avec l'Orient. Elle répondit
à toutes les queftions que lui fit Taher
& il lui en fit un grand nombre. Toutes
cependant n'étoient relatives qu'à elle-
même. Elle lui apprit & fon origine , &
fon nom , & toutes les circonstances de
fa captivité. Son nom étoit Ifaure ; fa
famille avoit occupé les premieres places
dans fa République : mais dépouillée de
fes richeffes , elle avoit perdu une par-
tie de fa fplendeur. Ifaure elle-même ,
reftée orpheline , & fous la tutelle d'un
parent déjà vieux , eut de plus le mal-
heur de lui plaire , & le défagrément de
l'entendre lui en faire l'aveu : ce qu'il
fit de l'air & du ton d'un Tuteur. Elle y
répondit de l'air & du ton d'une Pupile
qui n'ofe témoigner toute fa répugnan-
ce , mais qui ne la déguife qu'imparfai-
rement. Dès-lors elle fongea aux moyens
de fe fouftraire au malheur qui la me-
naçoit. Une partie de fa famille s'etoit
réfugiée en Italie : elle réfolut d'imiter
cet exemple , & d'aller joindre des parens
qui pourroient n'avoir pas les mêmes.
vues que fon Tuteur , ou qui pourroient
mériter mieux de les avoir. Un vaiffeau
qui partoit pour Veniſe , lui en fournit
JANVIER. 1764.
35
une occafion qu'elle mit à profit. Mal-
heureuſement un Corfaite Africain atta-
qua & prit le vaiffeau Marſeillois. Il y
avoit fur ce Navire dequoi fatisfaire
amplement l'avidité du Pirate. Ifaure
craignoit fur-tout de devenir la proie de
fa brutalité. Mais l'Africain étoit encore
plus avare que diffolu : il jugea que faire
violence à la jeune Provençale , c'étoit
altérer fon prix , & cette réflexion la
fauva de ce danger. Ifaure fe vit réſer-
vée pour quelque perfonnage puiffant de
l'Empire du Calife , fuppofé que le Pirate
ne pût arriver jufqu'au Calife même.
Taherfongeoit à profiter de ces difpo
fitions. Il lui étoit libre de voir & d'en-
tretenir la jeune Captive à toute heure
du jour , comme il eft permis à tout par-
ticulier d'examiner , à différentes repri-
fes , un diamant ou tel autre bijou qu'un
Marchand met en vente . Il crut même
s'appercevoir que l'aimable Ifaure trou-
voit dans fes vifites une forte d'adoucif-
fement à fes difgraces. Il ne fe trompoit
pas ; & , avec un peu moins de modef-
tre , il eût pu voir beaucoup plus qu'il
n'ofoit même foupçonner. Taher joi-
gnoit à une figure des plus intéreffantee
& des plus nobles , cet air de candeur &
d'aménité qui plaît toujours aux âmes à
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
qui ces vertus ne font point étrangères ,
& fouvent même à celles qui les con-
noiffent le moins. Ifaure , qui les pof-
fédoit entièrement , pouvoit- elle ne pas
les chérir dans notre Afiatique ?
Il eft
rare que le cœur s'affujettiffe à raison-
ner ; mais quand la raiſon le prévient ,
& fe trouve d'accord avec lui , il eft en-
core plus rare qu'il la rebute. La belle
Marfeilloife , qui n'avoit nulle efpé-
rance de revoir fa Patrie , devoit fouhai-
ter & fouhaitoit ardemment de fortir
des mains du Pirate. Elle ne prévoyoit
pas y pouvoir parvenir fans paffer dans
d'autres mains , & Taher lui fembloit
mériter la préférence. Elle la lui eût don-
née même fur le Calife.
Mais tandis que fes vœux fecondoient
fi bien ceux de l'amoureux Muſulman ,
il étoit plongé dans la plus exceffive dou-
leur. Le Pirate mettoit la jeune Eſclave
à un prix qui ſurpaffoit tout ce qu'il en
pouvoit offrir. J'ai déja dit que Taher
étoit un Courtifan défintéreffé : mais peu
s'en fallut que dans ce moment il ne re-
grettât d'avoir porté cette vertu fi loin.
C'étoit la premiere fois fans doute qu'au
défaut d'une fomme affez modique , le
Favori d'un Monarque puiffant fe trou-
voit hors d'état de fatisfaire un goût dé-
1
JANVIER. 1764.
37
cidé , & même un fimple caprice. On
préfume bien que le Corfaire fit la même
réfléxion. Taher peu riche , lui parut né-
ceffairement peu confidéré de fon Maî-
tre , & encore moins digne de pofféder
Ifaure , puifqu'il étoit hors d'état de la
lui payer.
Qu'on fe figure la défolation où étoit
ce malheureux Favori. O vertu ! s'é-
crioit-il , que d'épreuves il faut foutenir
pour te fuivre fans s'égarer. Mais celle
que j'effuie aujourd'hui eft à coup für
la plus cruelle de toutes. Il retourne au-
près de la belle Efclave , qui ignoroit
une partie de ſes inquiétudes ; il les lui
avoue , & la rend auffi affligée que lui-
même. Oui , charmante Ifaure , ajou-
toit- il , je commence à croire que l'or
eſt véritablement précieux , puifque lui
feul peut m'affurer votre poffeffion :
il
ne falloit pas moins que cette preuve
pour me convaincre de ce qu'il vaut.
Hélas ! reprenoit Ifaure , en verfant des
larmes , tout cela me prouve encore
mieux l'horreur de mon état. En vain
mon cœur voudroit fe donner ; toute ma
perfonne eft miſe à l'encan : je dois être à
quiconque donnera plus pour m'acqué-
rir. O Dieu ! s'écrioit de nouveau Taher,
faudra- t- il me réfoudre à la voir paffer
28 MERCURE DE FRANCE.
38
dans des mains peut-être indignes de la
pofféder ? Et , en fuffent - elles même
dignes , ma douleur en fera- t - elle moins
réelle ,fa perte moins irréparable ? Ifaure
ne répliqua rien ; mais fes larmes cou-
loient toujours
forte d'expreffion qui
en valoit bien d'autres. Taher n'y put
réfifter plus long temps. Il prit une ré-
folution qui lui coûta beaucoup à pren-
dre , parce qu'elle fembloit démentir
toute fa conduite paffée. Ce fut de
recourir au Gouverneur d'Egypte ,
non pour qu'il interpofât fon autorité
dans cette affaire ; mais pour lui em-
prunter ce qui manquoit à la fomme
qu'exigeoit le Pirate. Un riche Citoyen
d'Alexandrie , qui eftimoit la vertu de
Taher , & que le hafard inftruifit de for
embarras , le prévint par des offres qui ,
dans tout autre cas , n'euffent point été
acceptées. Elles le furent dans cette oc-
cafion preffante. Déja Taher ſe croyoit
au comble de fes vœux ; déja Ifaure par-
tageoit la fatisfaction qu'elle lifoit fur fon
vifage un nouvel incident les replon-
gea dans de nouvelles allarmes.
L'extrême beauté de la jeune Eſclave
étoit célébrée de toutes parts dans Alé-
xandrie. Acmet , Gouverneur de la haute
& baffe Egypte , en fut inftruit des pre-
JANVIER. 1764.
39
miers , & voulut en juger par lui- même.
Il envoya ordre au Pirate de lui amener
cette merveille fi vantée. Cet ordre arri-
va dans l'inſtant même où Taher croyoit
n'avoir plus aucun obſtacle à vaincre, où
il étoit prêt à payer le prix qu'exigeoit
le Corfaire pour lui livrer Ifaure. Mais
l'Africain jugea qu'il falloit d'abord fa-
tisfaire la curiofité du Gouverneur. C'é-
toit bien moins docilité de fa part , que
rafinement d'avarice. Il ne doutoit pas
que les charmes de la jeune Françoife ne
fiffent l'impreffion la plus vive fur l'âme
de ce Commandant , & il efpéro it tirer
meilleur parti d'un homme qui pouvoit
à fon gré véxer tout un grand Etat , que
d'un Favori qui avoit fait vœu de ne ja-
mais véxer perfonne.
Ce fut en vain que Taher combattit
cette réfolution .
Il prit enfin le parti
d'aller lui-même inftruire Acmet de ce
qui s'étoit paffé. Son but étoit de lui
ôter l'envie de voir Ifaure , perfuadé qu'il
l'auroit pour rival dès l'inftant qu'elle
s'offriroit à fes yeux. Le Gouverneur ,
qui au fonds le haïffoit , ne pouvoit ce-
pendant lui refufer fon eftime , encore
moins des égards mefurés fur ceux qu'a-
voit pour lui le Calife même. Il fit plus ;
il parut prêt à fe défifter de toutes préten-
tions fur Ifaure. Malheureufement le
40 MERCURE DE FRANCE.
Pirate furvint , accompagné de la jeune
Efclave , qu'il avoit fait tranſporter mal-
gré elle dans ce Palais . A cette vue
,
Acmet changea de langage , ou plutôt
il fembla perdre tout-à - coup la parole :
mais fon filence étoit expreffif. Celui
de Taher l'étoit encore plus , & il ne tar-
da pas à le rompre. Il demande que ,
fans aucun délai , Ifaure lui foit remife.
Mais une décifion fi prompte n'étoit dé-
ja plus du goût d'Acmet. Il prenoit un
plaifir infini à contempler Ifaure , qui ,
de fon côté , ne regardoit , ne voyoit
que Taher. Pour ce dernier , l'irréfolu-
tion ou plutôt le changement trop vifi-
ble du Gouverneur le défefpéroit. Ce
fut bien pis lorfqu'il le vit interroger la
jeune Efclave fur fes divers talens , &
lui demander , entre autres chofes , un
effai de la beauté de fa voix. Le Pirate
joignit un ordre abfolu à cette demande.
Mais , au lieu de chants , on ne put tirer
d'Ifanre que des foupirs , des fanglots &
des larmes. Taher , hors de lui- même
9
s'écria qu'Ifaure lui appartenoit , & ne
devoit plus être commandée par perfon-
ne. Brave Taher , lui répondit le Gouver-
neur , Ifaure appartient à un Corfaire
d'Afrique , & partant à celui de nous
deux qui pourra la mettre à plus haut
prix. C'est ici une forte de combat dans
i
JANVIER. 1764.
41
lequel on peut efpérer de vous vaincre.
Contentez- vous d'avoir triomphé tant
de fois ailleurs . Acmet joignit à ce dif-
cours une offre qui furpaffoit toutes les
facultés de fon rival. On préfume bien
qu'elle fut acceptée. On préfume éga
lement que celle qui en étoit l'objet s'af-
fligea de plus en plus. Mais Taher devint
furieux. Ne rougis-tu pas , dit- il au Gou-
verneur , d'abufer ainfi des richeffes qui
font ta honte , pour infulter à une pau→
vreté qui fait ma gloire ? La manière
dont ce Pirate en ufe envers moi n'a
* rien qui m'étonne : il remplit unique-
ment l'idée qu'on attache à fa profef
fion . Ta conduite eft mille fois plus ré-
préhenfible que la fienne.
Acmet refta quelques momens rêveur.
Enfuite , reprenant le ton de l'ironie :
hé quoi ! dit-il , fage Député du Com-
mandant des Fidèles , ne vous fuffit-il
pas de paffer pour l'homme le plus défin-
téreffé que renferme tout fon vafte Em-
pire ? Cette gloire n'eft-elle plus rien à
vos yeux ? Eft-il naturel que vous jouif-
fiez en même temps des avantages que
procurent les richeffes ?
Taher alloit répondre ; Ifaure le pré-
vint
ce qui étonna beaucoup , & le
Pirate , & Acmet , & Taher lui-même.
42 MERCURE DE FRANCE.
Vos richeffes , dit- elle au Gouverneur
peuvent éblouir celui qui fe croit l'ar-
bitre de ma deftinée ; celui qui , pour
m'avoir arrachée à ma famille , penfe
être en droit de me vendre à qui lui don-
nera plus. Une Efclave Afiatique obéi-
roit fans murmurer , fans même fe per-
mettre aucune réfléxion . L'air qu'on
refpire dans ma Patrie infpire d'autres
fentimens aux perfonnes de mon féxe.
Accoutumées aux hommages du vôtre
elles y règlent fes plaifirs , partagent vo-
lontairement fes travaux , & quelque-
fois fes dangers : en un mot , nous fom
mes fes Compagnes , & non fes Efcla-
ves. N'efpérez donc pas , pourfuivit-elle
d'un ton ferme , exercer jamais fur moi
l'autorité d'un maître impérieux & ab-
folu. Ce Corfaire , en tranfportant mon
corps dans un climat étranger , n'a point
changé mon âme : elle refte libre au mi-
lieu de mes chaînes. Il ne fuffit pas de
m'achetter pour m'obtenir , il faut en-
core que je me donne.
Le fort que je vous deftine , reprit
Acmet , vaincra l'indocilité de votre
âme. Vous chérirez ces fers qui vous
femblent fi odieux. Je prétends faire
votre bonheur..... Il n'eft plus temps ,
interrompit vivement Ifaure ; & , en
•
JANVIER. 1764.
43
prononçant ces mots , elle fixa Taher.
J'entends , reprit le Gouverneur ; un
autre m'a prévenu
mais vous ignorez
ce que je puis , & fur- tout ce que je me
propofe. Tremble ! lui dit Taher , fi tu
projette le moindre attentat , la moindre
violence contre Ifaure. Souviens - toi
que je périrois plutôt que de ne pas la
venger. Quant à préfent , je me borne
à recourir à l'autorité du Calife , à le
prier de vouloir être notre Juge. Mais
fur-tout,garde-toi d'ofer prévenir fa dé-
cifion . Soit , repliqua le Gouverneur ;
. le Calife nous mettra d'accord . En at-
tendant , Ifaure peut , en toute fûreté ,
habiter mon Palais . Cette promeffe ne
tranquilifa que médiocrement l'amou-
:
reux Taher il lui en coûtoit pour laif-
fer ainfi fa Maîtreffe au pouvoir de fon
Rival ; cependant il fallut y foufcrire.
Ifaure , de fon côté , lui tint les difcours
les plus propres à le raffurer , fi , dans de
pareilles circonftances , un Amant pou-
voit être fans crainte.
Leur féparation fut des plus doulou-
reufes. Il ne feroit pas facile d'exprimer
ce qui fe paffoit dans l'âme de l'un & de
l'autre. Ifaure craignoit que le Calife ne
fût injufte , & Taher que le Gouverneur
ne devint trop preffant , qu'Ifaure elle-
44 MERCURE DE FRANCE.
même ne fe lafsât de réfifter. Heureu-
fement nulle affaire d'Etat ne le retenoit
plus en Egypte , & il fit une diligence
prodigieufe pour fe rendre à Bagdat où
réfidoit le Calife. L'accueil qu'il reçut
de ce Prince étoit déja pour fui un au
gure très- favorable. Taher entra d'abord
dans quelques détails relatifs à la Com-
miffion dont il avoit été chargé. Ils lui
attirerent les éloges du Souverain , qui
enfuite le queſtionna fur ce qu'il avoit
vu de remarquable dans fon voyage.
C'étoit lui fournir l'occafion de s'expli-
quer fur un objet qui l'intéreffoit infini-
ment plus que des Obélifques , des Py-
ramides , & toutes les autres Antiquités
Egyptiennes. Seigneur Commandant
des Fidèles , dit- il au Calife , ce que j'ai
le plus admiré dans ce pays , fi fertile
en merveilles , en eſt une qui les efface
toutes , & dont la privation feroit le mal-
heur de mes jours , comme fa poffeffion
pourroit en faire le bonheur. Ce début
intéreffa vivement le Prince ; il voulut
que Taher s'expliquât fans emblême , &
c'eft ce que demandoit ce dernier .
Il
détailla fon aventure , mais avec tant de
chaleur & de vivacité qu'il étoit facile
de voir qu'en lui le Philofophe avoit fait
place à l'Amant. Le Calife parut l'écou
gypte
JANVIER, 1764.
45
ter avec beaucoup d'attention ; enfuite
il refta quelque temps rêveur, C'en fut
affez pour allarmer Taher au dernier
point. Mais que devint-il quand , pour.
toute réponse , il entendit ce Prince le
charger d'une Commiffion nouvelle
pour une contrée entierementoppofée
à celle de l'Egypte , & avec ordre de
partir fur le champ ?
Il s'agiffoit de repouffer une armée de
Grecs entrée inopinément fur les terres
du Calife. Un emploi de cette nature ne
pouvoit décemment fe refufer , & moins
encore par Taher que par tout autre. Il
l'accepta , mais ce fut avec une répu-
gnance que furmontoit le devoir plutôt
que l'ambition. Le devoir même ne put
impoſer filence à l'amour. Seigneur ,
dit Taher au Calife , je vais combattre
& , comme je l'efpère , vaincre vos en-
nemis. Puis-je efpérer de n'être pas moi-
même vaincu par le Gouverneur d'E-
Eft-il poffible , s'écria le Prince
que le fouvenir d'une Efclave partage
les foins d'un Général que la gloire pa-
rut toujours feule occuper ? Va ravager
les Provinces de la Grece , & tu y trou-
veras des Efclaves à choisir.
Taher vit bien que toute replique fe-
roit fuperflue. Il ne fçavoit comment
46 MERCURE DE FRANCE .
interpréter les réponfes du Calife. Tan-
tôt il les attribuoit à fa dureté naturelle ,
qui le portoit à mortifier ceux même
qu'il chériffoit le plus ; tantôt il craignoit
que ce Prince ne fût devenu amoureux
de la jeune Efclave , fur le portrait que
lui-même en avoit tracé. Eh que feroit-
ce donc , s'écrioit Taher ,
s'il voyoit
Ifaure en perfonne ? Ainfi l'amoureux
Mufulman n'appercevoit de toutes parts
que des motifs de crainte , fans même
entrevoir un feul motif d'efpérance .
Il partit , & fe vengea fur les Grecs
des chagrins qu'on lui faifoit éprouver
dans fa Patrie. L'ennemi fut battu &
pourfuivi jufques dans l'intérieur de fest
Provinces. Là il eût été facile à Taher de
mettre à profit le confeil du Calife. Il
pouvoit , dis-je , emmener en efclavage
une foule d'aimables Grecques. Il en
vit plufieurs dont les charmes l'auroient
féduit , s'il eût été moins épris de ceux
d'Ifaure. Mais il ne chercha pas même
à fe diftraire de fon fouvenir. Unique-
ment livré à ſes inquiétudes & à ſa ja-
loufie ,
il goûtoit peu la fatisfaction
qu'éprouve un Général après la victoire.
Le prix qu'en efpéroit celui- ci étoit,
une décifion en fa faveur , fuppofé qu'il
JANVIER. 1764.
tombeau.
47
fût encore temps de la rendre. Il n'ofoit
approfondir fes idées fur cette matière.
Il arrive à la Cour , & eft comblé d'hon-
neurs par le Calife . Ces honneurs euffent
pû le flatter dans tout autre temps : mais
alors il n'étoit occupé que d'un feul ob-
let. Ifaure lui feroit elle rendue ? Son
Juge n'étoit-il point devenu fon Rival ?
Tandis qu'il s'interrogeoit ainfi lui-mê-
me , le Calife lui fit une queftion toute
oppofée. Il s'agiffoit de fçavoir fi la belle
Efclave l'occupoit encore. Ciel ! fi elle
m'occupe ! s'écria Taher , fon image me
fuit por tout , & ne me quittera qu'au
Souffrirez - vous ,
Grand
Prince ,, que fa perfonne refte plus long-
temps au pouvoir de l'injufte Acmet ? Le
Calife ne répondit rien , ou plutôt , pour
toute réponſe , il retint Taher à fouper.
Cette faveur , qui n'étoit point rare à
la Cour des Califes , ne parut à l'Amant
d'Ifaure qu'une décifion contraire à fes
vœux , un arrêt foudroyant , quoique
tacite.
Il ne doutoit plus , ou que fa
Maîtreffe ne fût adjugée à fon Rival , ou
que le Calife ne l'eût prife pour lui-mê-
me; & l'un & l'autre cas le défeſpéroit
également. Bien-tôt même fes doutes lut
parurent éclaircis. Le Prince , dans le
+
48 MERCURE DE FRANCE .
cours du repas l'entretint encore une
fois de la jeune Eſclave ; & , entre autres
chofes , il lui demanda fi la voix d'Ifaure
étoit réellement auffi parfaite qu'il l'affu-
roit dans fes difcours ? Taher le lui attefta
de nouveau. Je crois pourtant , reprit le
Calife , avoir parmi mes Efclaves une
jeune Chanteufe qui peut , à cet égard ,
le difputer à la vôtre. A ces mots
fur un figne qu'il fait à un de fes Eu-
nuques , & fur un autre figne que fait
celui-ci à quelqu'un que Taher ne voyoit
pas , une voix touchante & harmonieuſe
fe fait entendre. L'oreille en étoit flat-
tée , le cœur en étoit ému. C'étoit néan-
moins encore peu de chofe en compa-
raifon de ce qu'éprouvoit Taher. Il fré-
mit , change de couleur , s'agite invo-
lontairement , & eft prêt à perdre toute
refpiration
en un mot , les accens de
la jeune Efclave lui paroiffent abfolu-
ment les mêmes que ceux d'Ifaure ; c'eſt
Ifaure qu'il croit entendre , & que , par
cette raifon , il juge être entierement
4
perdue pour
lui.
Les chants de l'Efclave invifible
étoient plaintifs , languiffans , & carac-
térifoient une ame triftement affectée :
ils étoient de plus dans le langage des
Troubadours Provençaux : langage que
n'entendoient
JANVIER. 1764.
n'entendoient ni le Calife ,
49.
ni Taher.
Mais ce dernier reconnut aifément que
c'étoit le même dans lequel chantoit
Ifaure. Nouveau motif de conviction
pour lui. Le Calife examinoit tous fes
mouvemens , & lui demanda quelle en
pouvoit être la caufe. Ah , Seigneur !
s'écria l'amoureux Mufulman , ou mon
imagination troublée me tranfporte en
Egypte , ou l'aimable Ifaure eft dans ce
Palais.
*
Montaffer, fans rien répondre , fit un
autre figne. Alors un grand rideau s'ou
vrit , & Ifaure elle-même , Ifaure parut
aux yeux de fon Amant , vêtue avec une
magnificence incroyable , & fous l'ex-
térieur d'une Reine de tout l'Orient ,
plutôt que d'une Efclave Européenne .
A cette vue Taher jette un cri d'étonne-
ment & de douleur : il ne peut plus douter
de fon infortune . Tout , dans cette ren-
contre , annonce l'amour du Calife & la
fragilité d'Ifaure. Ce qui achevoit d'en
convaincre l'affligé Taher , c'étoit le fi-
lence de la jeune Efclave. Elle fe bor-
noit à le fixer , & reftoit immobile. Une
attitude fi froide acheva de le mettre
* Cette réponſe eft citée dans l'Hiftoire des
Arabes , par M. l'Abbé de Marigny , où l Anec-
dote même fe trouve rapportée en peu de mots.
I. Vol
C
1
1
50
MERCURE DE FRANCE.
hors de lui- même. Seigneur ! dit-il au
Calife , en tombant à fes genoux , per-
mettez-moi de fuir une épreuve trop
au-deffus de mes forces. Ifaure a du
vous préférer à moi, N'efpérez pas tou-
tefois que j'approuve la conduite. N'exi-
gez pas fur-tout que j'en fois plus long-
temps le témoin. Je vous fervis avec un
zèle que rien n'a pu ralentir ; voici le
falaire que j'ofe en attendre. Souffrez
qu'au fonds du plus lointain défert , j'aille
oublier l'unique objet qui fçut toucher
mon âme , ou du moins gémir à mon
aife de fon oubli.
Les foupirs & les larmes d'Ifaure in-
terrompirent la fin de ce difcours Il n'é-
toit pas facile à Taher d'en pénétrer le
vrai motif. Etoit-ce remords ? étoit-ce
pure tendreffe ? le Calife , enfin , crut de-
voir terminer cette affreufe perpléxité.
Raffure-toi , dit-il à fon favori . c'eft
trop longtemps abufer de ton erreur.
Ifaure eft à toi. Elle me fut deſtinée
par Acmet , & je t'en fais un facrifice :
je te la rends telle que l'ai reçue. Je ne
voulois que jouir un peu de ton em-
barras.C'est moi qui ai prefcrit à Ifaure
la conduite qu'elle vient de tenir & qui
lui a tant coûté. Il m'étoit fans doute
permis d'éxiger d'elle cette complaifance
JANVIER. 1764.
51
frivole, puifque je me fuis interdit juf-
qu'à la volonté d'en éxiger de plus
grandes.
Taher , au comble de la joie , eut la
fatisfaction de voir Ifaure la partager.
Il étoit fort éloigné d'avoir aucun foup-
çon fâcheux à fon égard. L'eftime en
amour produit la paifible confiance ;
& Taher avoit le bonheur d'eftimer ce
ce qu'il aimoit.
ANECDOTE HISTORIQUE.
SI QUELQU'UN de mes Compatriotes
avoit le malheur de ne pas aimer sa Patrie,
je lui dirois , parcourez le monde
entier, & bien-tôt vous regretterez le
le climat qui vous a vu naître ; fréquen-
tez , étudiez toutes les Nations , & vous
rendrez enfin juſtice à la vôtre. Je dirois
à certains frondeurs obfcurs , lifez l'Hif-
toire de toutes les Monarchies , vous ne
trouverez nulle-part le même fpectacle
que vous offrent nos Annales. Eh quel
fpectacle ! Une Maifon qui depuis près de
800 ans occupe le Trône fans interrup-
tion , & qui , parmi une foule de grands
Rois , n'en a pas produit un feul qu'on
puiffe mettre dans la claffe des Princes
cruels & fanguinaires. La moitié des
Empereurs Romains furent des monf-
tres.
Il est peu d'Etats qui n'ayent eu
leurs Nerons , ou leurs Bufiris. L'Afie
fur-tout , ce pays d'efclavage , fut une
pépinière de tyrans. On a exalté parmi
nous le regne des Califes : mais lions
leurs propres Hiftoriens ; nous verrons
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
dans les meilleurs de ces Princes un mê-
lange de férocité qui ternit leurs actions
les plus louables. Le maffacre de tous
les Barmécides , ordonné pour une cauſe
des plus frivoles , & par un Souverain
qui paffoit pour jufte , eft une preuve
de cette vérité. Il pouvoit arriver auffi
qu'un Prince naturellement barbare laif-
fat , par caprice , échapper quelque trait
de grandeur d'âme. Le hafard peut faire
naître une plante utile dans un terroir
qui jamais ne produifit que des ronces ;
quelques rayons peuvent percer le nuage
le plus fombre : ce qui n'empêche pas ,
& qu'un pareil jour né foit réputé obf-
cur & qu'un pareil fol ne foit jugé
•
ftérile.
Le Calife Montaffer , trentième fuc-
ceffeur de Mahomet , s'étoit frayé le che-
min du Trône par le maffacre de fon
propre père. Cela dit affez que ce Prince
cruel avoit alors des amis & des partiſans
dignes de lui. Il donna depuis une par-
tie de fa confiance à un Officier ver-
tueux , brave , & d'un défintéreffement
bien rare , fur-tout dans une Cour Afia-
tique. Taher, c'eſt le nom de cet Off-
cier , ne prit jamais de part aux crimes
de fon Maître , & le fervit toujours fidé-
lement , parce qu'il fe regardoit comme
voit
JANVIER. 1764.
33
fon Sujet , & non comme fon Juge.
Envoyé en Egypte par le Calife , &
chargé d'une commiffion des plus im-
portantes , il s'en acquitta avec autant
de zèle que de fuccès.
Taher , en parcourant l'Egypte , fé-
journa quelque tems à Alexandrie .
Il
étoit occupé à vifiter le Port de cette
Ville , quand un vaiffeau Tunifien y
arriva. Entre plufieurs marchandiſes pré-
cieufes que portoit ce vaiffeau , il y en
avoit une d'un prix ineftimable : c'étoit
une jeune Efclave digne du rang & du
titre de Reine , fi la beauté feule pou-
le donner. Elle joignoit même
à cette extrême beauté tous les talens
qui peuvent en augmenter le prix. On
admiroit particulierement le charme de
fa voix , ainfi que l'art & le goût qu'ejle
mettoit dans fon chant. Taher la vit , &
fut furpris de l'impreffion qu'elle faifoit
fur fon ame. Il étoit parvenu à l'âge de
35 ans , & ignoroit encore les patlions
vives , excepté celle de la gloire : il efpé-
roit même n'en jamais connoître d'autre.
La vue de cette jeune Efclave le dé-
trompa. Il l'aima comme on aime pour
la premiere fois ; c'eſt-à-dire , exceffive-
ment.
La belle captive étoit née à Marſeille ,
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
& parloit fort bien la langue Arabe ,
fuite naturelle du grand commerce de
cette Ville avec l'Orient. Elle répondit
à toutes les queftions que lui fit Taher
& il lui en fit un grand nombre. Toutes
cependant n'étoient relatives qu'à elle-
même. Elle lui apprit & fon origine , &
fon nom , & toutes les circonstances de
fa captivité. Son nom étoit Ifaure ; fa
famille avoit occupé les premieres places
dans fa République : mais dépouillée de
fes richeffes , elle avoit perdu une par-
tie de fa fplendeur. Ifaure elle-même ,
reftée orpheline , & fous la tutelle d'un
parent déjà vieux , eut de plus le mal-
heur de lui plaire , & le défagrément de
l'entendre lui en faire l'aveu : ce qu'il
fit de l'air & du ton d'un Tuteur. Elle y
répondit de l'air & du ton d'une Pupile
qui n'ofe témoigner toute fa répugnan-
ce , mais qui ne la déguife qu'imparfai-
rement. Dès-lors elle fongea aux moyens
de fe fouftraire au malheur qui la me-
naçoit. Une partie de fa famille s'etoit
réfugiée en Italie : elle réfolut d'imiter
cet exemple , & d'aller joindre des parens
qui pourroient n'avoir pas les mêmes.
vues que fon Tuteur , ou qui pourroient
mériter mieux de les avoir. Un vaiffeau
qui partoit pour Veniſe , lui en fournit
JANVIER. 1764.
35
une occafion qu'elle mit à profit. Mal-
heureuſement un Corfaite Africain atta-
qua & prit le vaiffeau Marſeillois. Il y
avoit fur ce Navire dequoi fatisfaire
amplement l'avidité du Pirate. Ifaure
craignoit fur-tout de devenir la proie de
fa brutalité. Mais l'Africain étoit encore
plus avare que diffolu : il jugea que faire
violence à la jeune Provençale , c'étoit
altérer fon prix , & cette réflexion la
fauva de ce danger. Ifaure fe vit réſer-
vée pour quelque perfonnage puiffant de
l'Empire du Calife , fuppofé que le Pirate
ne pût arriver jufqu'au Calife même.
Taherfongeoit à profiter de ces difpo
fitions. Il lui étoit libre de voir & d'en-
tretenir la jeune Captive à toute heure
du jour , comme il eft permis à tout par-
ticulier d'examiner , à différentes repri-
fes , un diamant ou tel autre bijou qu'un
Marchand met en vente . Il crut même
s'appercevoir que l'aimable Ifaure trou-
voit dans fes vifites une forte d'adoucif-
fement à fes difgraces. Il ne fe trompoit
pas ; & , avec un peu moins de modef-
tre , il eût pu voir beaucoup plus qu'il
n'ofoit même foupçonner. Taher joi-
gnoit à une figure des plus intéreffantee
& des plus nobles , cet air de candeur &
d'aménité qui plaît toujours aux âmes à
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
qui ces vertus ne font point étrangères ,
& fouvent même à celles qui les con-
noiffent le moins. Ifaure , qui les pof-
fédoit entièrement , pouvoit- elle ne pas
les chérir dans notre Afiatique ?
Il eft
rare que le cœur s'affujettiffe à raison-
ner ; mais quand la raiſon le prévient ,
& fe trouve d'accord avec lui , il eft en-
core plus rare qu'il la rebute. La belle
Marfeilloife , qui n'avoit nulle efpé-
rance de revoir fa Patrie , devoit fouhai-
ter & fouhaitoit ardemment de fortir
des mains du Pirate. Elle ne prévoyoit
pas y pouvoir parvenir fans paffer dans
d'autres mains , & Taher lui fembloit
mériter la préférence. Elle la lui eût don-
née même fur le Calife.
Mais tandis que fes vœux fecondoient
fi bien ceux de l'amoureux Muſulman ,
il étoit plongé dans la plus exceffive dou-
leur. Le Pirate mettoit la jeune Eſclave
à un prix qui ſurpaffoit tout ce qu'il en
pouvoit offrir. J'ai déja dit que Taher
étoit un Courtifan défintéreffé : mais peu
s'en fallut que dans ce moment il ne re-
grettât d'avoir porté cette vertu fi loin.
C'étoit la premiere fois fans doute qu'au
défaut d'une fomme affez modique , le
Favori d'un Monarque puiffant fe trou-
voit hors d'état de fatisfaire un goût dé-
1
JANVIER. 1764.
37
cidé , & même un fimple caprice. On
préfume bien que le Corfaire fit la même
réfléxion. Taher peu riche , lui parut né-
ceffairement peu confidéré de fon Maî-
tre , & encore moins digne de pofféder
Ifaure , puifqu'il étoit hors d'état de la
lui payer.
Qu'on fe figure la défolation où étoit
ce malheureux Favori. O vertu ! s'é-
crioit-il , que d'épreuves il faut foutenir
pour te fuivre fans s'égarer. Mais celle
que j'effuie aujourd'hui eft à coup für
la plus cruelle de toutes. Il retourne au-
près de la belle Efclave , qui ignoroit
une partie de ſes inquiétudes ; il les lui
avoue , & la rend auffi affligée que lui-
même. Oui , charmante Ifaure , ajou-
toit- il , je commence à croire que l'or
eſt véritablement précieux , puifque lui
feul peut m'affurer votre poffeffion :
il
ne falloit pas moins que cette preuve
pour me convaincre de ce qu'il vaut.
Hélas ! reprenoit Ifaure , en verfant des
larmes , tout cela me prouve encore
mieux l'horreur de mon état. En vain
mon cœur voudroit fe donner ; toute ma
perfonne eft miſe à l'encan : je dois être à
quiconque donnera plus pour m'acqué-
rir. O Dieu ! s'écrioit de nouveau Taher,
faudra- t- il me réfoudre à la voir paffer
28 MERCURE DE FRANCE.
38
dans des mains peut-être indignes de la
pofféder ? Et , en fuffent - elles même
dignes , ma douleur en fera- t - elle moins
réelle ,fa perte moins irréparable ? Ifaure
ne répliqua rien ; mais fes larmes cou-
loient toujours
forte d'expreffion qui
en valoit bien d'autres. Taher n'y put
réfifter plus long temps. Il prit une ré-
folution qui lui coûta beaucoup à pren-
dre , parce qu'elle fembloit démentir
toute fa conduite paffée. Ce fut de
recourir au Gouverneur d'Egypte ,
non pour qu'il interpofât fon autorité
dans cette affaire ; mais pour lui em-
prunter ce qui manquoit à la fomme
qu'exigeoit le Pirate. Un riche Citoyen
d'Alexandrie , qui eftimoit la vertu de
Taher , & que le hafard inftruifit de for
embarras , le prévint par des offres qui ,
dans tout autre cas , n'euffent point été
acceptées. Elles le furent dans cette oc-
cafion preffante. Déja Taher ſe croyoit
au comble de fes vœux ; déja Ifaure par-
tageoit la fatisfaction qu'elle lifoit fur fon
vifage un nouvel incident les replon-
gea dans de nouvelles allarmes.
L'extrême beauté de la jeune Eſclave
étoit célébrée de toutes parts dans Alé-
xandrie. Acmet , Gouverneur de la haute
& baffe Egypte , en fut inftruit des pre-
JANVIER. 1764.
39
miers , & voulut en juger par lui- même.
Il envoya ordre au Pirate de lui amener
cette merveille fi vantée. Cet ordre arri-
va dans l'inſtant même où Taher croyoit
n'avoir plus aucun obſtacle à vaincre, où
il étoit prêt à payer le prix qu'exigeoit
le Corfaire pour lui livrer Ifaure. Mais
l'Africain jugea qu'il falloit d'abord fa-
tisfaire la curiofité du Gouverneur. C'é-
toit bien moins docilité de fa part , que
rafinement d'avarice. Il ne doutoit pas
que les charmes de la jeune Françoife ne
fiffent l'impreffion la plus vive fur l'âme
de ce Commandant , & il efpéro it tirer
meilleur parti d'un homme qui pouvoit
à fon gré véxer tout un grand Etat , que
d'un Favori qui avoit fait vœu de ne ja-
mais véxer perfonne.
Ce fut en vain que Taher combattit
cette réfolution .
Il prit enfin le parti
d'aller lui-même inftruire Acmet de ce
qui s'étoit paffé. Son but étoit de lui
ôter l'envie de voir Ifaure , perfuadé qu'il
l'auroit pour rival dès l'inftant qu'elle
s'offriroit à fes yeux. Le Gouverneur ,
qui au fonds le haïffoit , ne pouvoit ce-
pendant lui refufer fon eftime , encore
moins des égards mefurés fur ceux qu'a-
voit pour lui le Calife même. Il fit plus ;
il parut prêt à fe défifter de toutes préten-
tions fur Ifaure. Malheureufement le
40 MERCURE DE FRANCE.
Pirate furvint , accompagné de la jeune
Efclave , qu'il avoit fait tranſporter mal-
gré elle dans ce Palais . A cette vue
,
Acmet changea de langage , ou plutôt
il fembla perdre tout-à - coup la parole :
mais fon filence étoit expreffif. Celui
de Taher l'étoit encore plus , & il ne tar-
da pas à le rompre. Il demande que ,
fans aucun délai , Ifaure lui foit remife.
Mais une décifion fi prompte n'étoit dé-
ja plus du goût d'Acmet. Il prenoit un
plaifir infini à contempler Ifaure , qui ,
de fon côté , ne regardoit , ne voyoit
que Taher. Pour ce dernier , l'irréfolu-
tion ou plutôt le changement trop vifi-
ble du Gouverneur le défefpéroit. Ce
fut bien pis lorfqu'il le vit interroger la
jeune Efclave fur fes divers talens , &
lui demander , entre autres chofes , un
effai de la beauté de fa voix. Le Pirate
joignit un ordre abfolu à cette demande.
Mais , au lieu de chants , on ne put tirer
d'Ifanre que des foupirs , des fanglots &
des larmes. Taher , hors de lui- même
9
s'écria qu'Ifaure lui appartenoit , & ne
devoit plus être commandée par perfon-
ne. Brave Taher , lui répondit le Gouver-
neur , Ifaure appartient à un Corfaire
d'Afrique , & partant à celui de nous
deux qui pourra la mettre à plus haut
prix. C'est ici une forte de combat dans
i
JANVIER. 1764.
41
lequel on peut efpérer de vous vaincre.
Contentez- vous d'avoir triomphé tant
de fois ailleurs . Acmet joignit à ce dif-
cours une offre qui furpaffoit toutes les
facultés de fon rival. On préfume bien
qu'elle fut acceptée. On préfume éga
lement que celle qui en étoit l'objet s'af-
fligea de plus en plus. Mais Taher devint
furieux. Ne rougis-tu pas , dit- il au Gou-
verneur , d'abufer ainfi des richeffes qui
font ta honte , pour infulter à une pau→
vreté qui fait ma gloire ? La manière
dont ce Pirate en ufe envers moi n'a
* rien qui m'étonne : il remplit unique-
ment l'idée qu'on attache à fa profef
fion . Ta conduite eft mille fois plus ré-
préhenfible que la fienne.
Acmet refta quelques momens rêveur.
Enfuite , reprenant le ton de l'ironie :
hé quoi ! dit-il , fage Député du Com-
mandant des Fidèles , ne vous fuffit-il
pas de paffer pour l'homme le plus défin-
téreffé que renferme tout fon vafte Em-
pire ? Cette gloire n'eft-elle plus rien à
vos yeux ? Eft-il naturel que vous jouif-
fiez en même temps des avantages que
procurent les richeffes ?
Taher alloit répondre ; Ifaure le pré-
vint
ce qui étonna beaucoup , & le
Pirate , & Acmet , & Taher lui-même.
42 MERCURE DE FRANCE.
Vos richeffes , dit- elle au Gouverneur
peuvent éblouir celui qui fe croit l'ar-
bitre de ma deftinée ; celui qui , pour
m'avoir arrachée à ma famille , penfe
être en droit de me vendre à qui lui don-
nera plus. Une Efclave Afiatique obéi-
roit fans murmurer , fans même fe per-
mettre aucune réfléxion . L'air qu'on
refpire dans ma Patrie infpire d'autres
fentimens aux perfonnes de mon féxe.
Accoutumées aux hommages du vôtre
elles y règlent fes plaifirs , partagent vo-
lontairement fes travaux , & quelque-
fois fes dangers : en un mot , nous fom
mes fes Compagnes , & non fes Efcla-
ves. N'efpérez donc pas , pourfuivit-elle
d'un ton ferme , exercer jamais fur moi
l'autorité d'un maître impérieux & ab-
folu. Ce Corfaire , en tranfportant mon
corps dans un climat étranger , n'a point
changé mon âme : elle refte libre au mi-
lieu de mes chaînes. Il ne fuffit pas de
m'achetter pour m'obtenir , il faut en-
core que je me donne.
Le fort que je vous deftine , reprit
Acmet , vaincra l'indocilité de votre
âme. Vous chérirez ces fers qui vous
femblent fi odieux. Je prétends faire
votre bonheur..... Il n'eft plus temps ,
interrompit vivement Ifaure ; & , en
•
JANVIER. 1764.
43
prononçant ces mots , elle fixa Taher.
J'entends , reprit le Gouverneur ; un
autre m'a prévenu
mais vous ignorez
ce que je puis , & fur- tout ce que je me
propofe. Tremble ! lui dit Taher , fi tu
projette le moindre attentat , la moindre
violence contre Ifaure. Souviens - toi
que je périrois plutôt que de ne pas la
venger. Quant à préfent , je me borne
à recourir à l'autorité du Calife , à le
prier de vouloir être notre Juge. Mais
fur-tout,garde-toi d'ofer prévenir fa dé-
cifion . Soit , repliqua le Gouverneur ;
. le Calife nous mettra d'accord . En at-
tendant , Ifaure peut , en toute fûreté ,
habiter mon Palais . Cette promeffe ne
tranquilifa que médiocrement l'amou-
:
reux Taher il lui en coûtoit pour laif-
fer ainfi fa Maîtreffe au pouvoir de fon
Rival ; cependant il fallut y foufcrire.
Ifaure , de fon côté , lui tint les difcours
les plus propres à le raffurer , fi , dans de
pareilles circonftances , un Amant pou-
voit être fans crainte.
Leur féparation fut des plus doulou-
reufes. Il ne feroit pas facile d'exprimer
ce qui fe paffoit dans l'âme de l'un & de
l'autre. Ifaure craignoit que le Calife ne
fût injufte , & Taher que le Gouverneur
ne devint trop preffant , qu'Ifaure elle-
44 MERCURE DE FRANCE.
même ne fe lafsât de réfifter. Heureu-
fement nulle affaire d'Etat ne le retenoit
plus en Egypte , & il fit une diligence
prodigieufe pour fe rendre à Bagdat où
réfidoit le Calife. L'accueil qu'il reçut
de ce Prince étoit déja pour fui un au
gure très- favorable. Taher entra d'abord
dans quelques détails relatifs à la Com-
miffion dont il avoit été chargé. Ils lui
attirerent les éloges du Souverain , qui
enfuite le queſtionna fur ce qu'il avoit
vu de remarquable dans fon voyage.
C'étoit lui fournir l'occafion de s'expli-
quer fur un objet qui l'intéreffoit infini-
ment plus que des Obélifques , des Py-
ramides , & toutes les autres Antiquités
Egyptiennes. Seigneur Commandant
des Fidèles , dit- il au Calife , ce que j'ai
le plus admiré dans ce pays , fi fertile
en merveilles , en eſt une qui les efface
toutes , & dont la privation feroit le mal-
heur de mes jours , comme fa poffeffion
pourroit en faire le bonheur. Ce début
intéreffa vivement le Prince ; il voulut
que Taher s'expliquât fans emblême , &
c'eft ce que demandoit ce dernier .
Il
détailla fon aventure , mais avec tant de
chaleur & de vivacité qu'il étoit facile
de voir qu'en lui le Philofophe avoit fait
place à l'Amant. Le Calife parut l'écou
gypte
JANVIER, 1764.
45
ter avec beaucoup d'attention ; enfuite
il refta quelque temps rêveur, C'en fut
affez pour allarmer Taher au dernier
point. Mais que devint-il quand , pour.
toute réponse , il entendit ce Prince le
charger d'une Commiffion nouvelle
pour une contrée entierementoppofée
à celle de l'Egypte , & avec ordre de
partir fur le champ ?
Il s'agiffoit de repouffer une armée de
Grecs entrée inopinément fur les terres
du Calife. Un emploi de cette nature ne
pouvoit décemment fe refufer , & moins
encore par Taher que par tout autre. Il
l'accepta , mais ce fut avec une répu-
gnance que furmontoit le devoir plutôt
que l'ambition. Le devoir même ne put
impoſer filence à l'amour. Seigneur ,
dit Taher au Calife , je vais combattre
& , comme je l'efpère , vaincre vos en-
nemis. Puis-je efpérer de n'être pas moi-
même vaincu par le Gouverneur d'E-
Eft-il poffible , s'écria le Prince
que le fouvenir d'une Efclave partage
les foins d'un Général que la gloire pa-
rut toujours feule occuper ? Va ravager
les Provinces de la Grece , & tu y trou-
veras des Efclaves à choisir.
Taher vit bien que toute replique fe-
roit fuperflue. Il ne fçavoit comment
46 MERCURE DE FRANCE .
interpréter les réponfes du Calife. Tan-
tôt il les attribuoit à fa dureté naturelle ,
qui le portoit à mortifier ceux même
qu'il chériffoit le plus ; tantôt il craignoit
que ce Prince ne fût devenu amoureux
de la jeune Efclave , fur le portrait que
lui-même en avoit tracé. Eh que feroit-
ce donc , s'écrioit Taher ,
s'il voyoit
Ifaure en perfonne ? Ainfi l'amoureux
Mufulman n'appercevoit de toutes parts
que des motifs de crainte , fans même
entrevoir un feul motif d'efpérance .
Il partit , & fe vengea fur les Grecs
des chagrins qu'on lui faifoit éprouver
dans fa Patrie. L'ennemi fut battu &
pourfuivi jufques dans l'intérieur de fest
Provinces. Là il eût été facile à Taher de
mettre à profit le confeil du Calife. Il
pouvoit , dis-je , emmener en efclavage
une foule d'aimables Grecques. Il en
vit plufieurs dont les charmes l'auroient
féduit , s'il eût été moins épris de ceux
d'Ifaure. Mais il ne chercha pas même
à fe diftraire de fon fouvenir. Unique-
ment livré à ſes inquiétudes & à ſa ja-
loufie ,
il goûtoit peu la fatisfaction
qu'éprouve un Général après la victoire.
Le prix qu'en efpéroit celui- ci étoit,
une décifion en fa faveur , fuppofé qu'il
JANVIER. 1764.
tombeau.
47
fût encore temps de la rendre. Il n'ofoit
approfondir fes idées fur cette matière.
Il arrive à la Cour , & eft comblé d'hon-
neurs par le Calife . Ces honneurs euffent
pû le flatter dans tout autre temps : mais
alors il n'étoit occupé que d'un feul ob-
let. Ifaure lui feroit elle rendue ? Son
Juge n'étoit-il point devenu fon Rival ?
Tandis qu'il s'interrogeoit ainfi lui-mê-
me , le Calife lui fit une queftion toute
oppofée. Il s'agiffoit de fçavoir fi la belle
Efclave l'occupoit encore. Ciel ! fi elle
m'occupe ! s'écria Taher , fon image me
fuit por tout , & ne me quittera qu'au
Souffrirez - vous ,
Grand
Prince ,, que fa perfonne refte plus long-
temps au pouvoir de l'injufte Acmet ? Le
Calife ne répondit rien , ou plutôt , pour
toute réponſe , il retint Taher à fouper.
Cette faveur , qui n'étoit point rare à
la Cour des Califes , ne parut à l'Amant
d'Ifaure qu'une décifion contraire à fes
vœux , un arrêt foudroyant , quoique
tacite.
Il ne doutoit plus , ou que fa
Maîtreffe ne fût adjugée à fon Rival , ou
que le Calife ne l'eût prife pour lui-mê-
me; & l'un & l'autre cas le défeſpéroit
également. Bien-tôt même fes doutes lut
parurent éclaircis. Le Prince , dans le
+
48 MERCURE DE FRANCE .
cours du repas l'entretint encore une
fois de la jeune Eſclave ; & , entre autres
chofes , il lui demanda fi la voix d'Ifaure
étoit réellement auffi parfaite qu'il l'affu-
roit dans fes difcours ? Taher le lui attefta
de nouveau. Je crois pourtant , reprit le
Calife , avoir parmi mes Efclaves une
jeune Chanteufe qui peut , à cet égard ,
le difputer à la vôtre. A ces mots
fur un figne qu'il fait à un de fes Eu-
nuques , & fur un autre figne que fait
celui-ci à quelqu'un que Taher ne voyoit
pas , une voix touchante & harmonieuſe
fe fait entendre. L'oreille en étoit flat-
tée , le cœur en étoit ému. C'étoit néan-
moins encore peu de chofe en compa-
raifon de ce qu'éprouvoit Taher. Il fré-
mit , change de couleur , s'agite invo-
lontairement , & eft prêt à perdre toute
refpiration
en un mot , les accens de
la jeune Efclave lui paroiffent abfolu-
ment les mêmes que ceux d'Ifaure ; c'eſt
Ifaure qu'il croit entendre , & que , par
cette raifon , il juge être entierement
4
perdue pour
lui.
Les chants de l'Efclave invifible
étoient plaintifs , languiffans , & carac-
térifoient une ame triftement affectée :
ils étoient de plus dans le langage des
Troubadours Provençaux : langage que
n'entendoient
JANVIER. 1764.
n'entendoient ni le Calife ,
49.
ni Taher.
Mais ce dernier reconnut aifément que
c'étoit le même dans lequel chantoit
Ifaure. Nouveau motif de conviction
pour lui. Le Calife examinoit tous fes
mouvemens , & lui demanda quelle en
pouvoit être la caufe. Ah , Seigneur !
s'écria l'amoureux Mufulman , ou mon
imagination troublée me tranfporte en
Egypte , ou l'aimable Ifaure eft dans ce
Palais.
*
Montaffer, fans rien répondre , fit un
autre figne. Alors un grand rideau s'ou
vrit , & Ifaure elle-même , Ifaure parut
aux yeux de fon Amant , vêtue avec une
magnificence incroyable , & fous l'ex-
térieur d'une Reine de tout l'Orient ,
plutôt que d'une Efclave Européenne .
A cette vue Taher jette un cri d'étonne-
ment & de douleur : il ne peut plus douter
de fon infortune . Tout , dans cette ren-
contre , annonce l'amour du Calife & la
fragilité d'Ifaure. Ce qui achevoit d'en
convaincre l'affligé Taher , c'étoit le fi-
lence de la jeune Efclave. Elle fe bor-
noit à le fixer , & reftoit immobile. Une
attitude fi froide acheva de le mettre
* Cette réponſe eft citée dans l'Hiftoire des
Arabes , par M. l'Abbé de Marigny , où l Anec-
dote même fe trouve rapportée en peu de mots.
I. Vol
C
1
1
50
MERCURE DE FRANCE.
hors de lui- même. Seigneur ! dit-il au
Calife , en tombant à fes genoux , per-
mettez-moi de fuir une épreuve trop
au-deffus de mes forces. Ifaure a du
vous préférer à moi, N'efpérez pas tou-
tefois que j'approuve la conduite. N'exi-
gez pas fur-tout que j'en fois plus long-
temps le témoin. Je vous fervis avec un
zèle que rien n'a pu ralentir ; voici le
falaire que j'ofe en attendre. Souffrez
qu'au fonds du plus lointain défert , j'aille
oublier l'unique objet qui fçut toucher
mon âme , ou du moins gémir à mon
aife de fon oubli.
Les foupirs & les larmes d'Ifaure in-
terrompirent la fin de ce difcours Il n'é-
toit pas facile à Taher d'en pénétrer le
vrai motif. Etoit-ce remords ? étoit-ce
pure tendreffe ? le Calife , enfin , crut de-
voir terminer cette affreufe perpléxité.
Raffure-toi , dit-il à fon favori . c'eft
trop longtemps abufer de ton erreur.
Ifaure eft à toi. Elle me fut deſtinée
par Acmet , & je t'en fais un facrifice :
je te la rends telle que l'ai reçue. Je ne
voulois que jouir un peu de ton em-
barras.C'est moi qui ai prefcrit à Ifaure
la conduite qu'elle vient de tenir & qui
lui a tant coûté. Il m'étoit fans doute
permis d'éxiger d'elle cette complaifance
JANVIER. 1764.
51
frivole, puifque je me fuis interdit juf-
qu'à la volonté d'en éxiger de plus
grandes.
Taher , au comble de la joie , eut la
fatisfaction de voir Ifaure la partager.
Il étoit fort éloigné d'avoir aucun foup-
çon fâcheux à fon égard. L'eftime en
amour produit la paifible confiance ;
& Taher avoit le bonheur d'eftimer ce
ce qu'il aimoit.
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9
p. 51
EXCUSE à une Dame, pour qui l'Auteur n'avoit point fait de vers.
Début :
Vous avez tort d'être en courroux, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXCUSE à une Dame, pour qui l'Auteur n'avoit point fait de vers.
EXCUSE à une Dame, pour qui
l'Auteur n'avoit point fait de vers.
Vous avez tort d'être en courroux,
Iris , pardonnez mon filence ,
Sije n'ai point parlé de vous ,
C'eft que je bais la médisance.
l'Auteur n'avoit point fait de vers.
Vous avez tort d'être en courroux,
Iris , pardonnez mon filence ,
Sije n'ai point parlé de vous ,
C'eft que je bais la médisance.
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10
p. 51-53
VERS à Madame DE MONT...
Début :
HEUREUX celui dont le sage génie, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS à Madame DE MONT...
VERS à Madame DE MONT...
HEUREUX celui dont le sage génie,
Tantôt épris des leçons d'Uranie ,
Tantôt fenfible aux charmes des beaux vers ,
Peut dans un livre oublier l'Univers !
Racine & Lock , Malebranche & Voltaire ,
Ont tour-â-tour des droits fur fes momens ;
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Environné de ces maîtres charmans ,
Nés à la fois pour inftruire & pour plaire ,
Ses fentimens & les goûts différens
Trouvent toujours dequoi fe fatisfaire.
Le beau l'enchante & la Raifon l'éclaire ;
Il ne voit point d'ennemis dans les fers ;
Son front n'eft point orné d'un diadême ;
Il n'eft point Roi de cent Peuples divers ;
Il est bien plus ,il eft Roi de lui-même .
Il fut un temps où mes tranquilles jours
Couloient ainfi
le Dieu de la Sagelſe ,
Celui des Vers , celui de la Moleſſe
Y préfidoient , en partageoient le cours.
Qu'alors Racine avoit pour moi de charmes !
Le vertueux , le tendre Xipharés
Dans fes dangers excitoit mes allarmes ;
Monime en pleurs faifoit couler mes larmes ;
Je plaignois Phédre au milieu des forfaits.
De Crébillon la mâle hardieffe
Verfoit dans moi l'horreur & la tendreffe.
Le grand pinceau dont la noble chaleur
Peignit fi bien Orofmane & Zaïre ,
Faifoit paffer dans mon fenfible cœur
Les mouvemens de Zamore & d'Alzire.
Ce cœur privé de fentimens à lụi ,
S'attendriffoit fur le malheur d'autrui !…..
Ce temps n'eft plus , une fource étrangère
Ne fournit plus les pleurs que je répands,
Je pleurs , hélas ! fur ma propre mifère.
}
T
JANVIER. 1764.
Défefpéré du trouble de mes fens , Depuis l'instant que mes yeux vous ont vue,
Je pleurs , hélas ! ma liberté perdue. De B.
HEUREUX celui dont le sage génie,
Tantôt épris des leçons d'Uranie ,
Tantôt fenfible aux charmes des beaux vers ,
Peut dans un livre oublier l'Univers !
Racine & Lock , Malebranche & Voltaire ,
Ont tour-â-tour des droits fur fes momens ;
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Environné de ces maîtres charmans ,
Nés à la fois pour inftruire & pour plaire ,
Ses fentimens & les goûts différens
Trouvent toujours dequoi fe fatisfaire.
Le beau l'enchante & la Raifon l'éclaire ;
Il ne voit point d'ennemis dans les fers ;
Son front n'eft point orné d'un diadême ;
Il n'eft point Roi de cent Peuples divers ;
Il est bien plus ,il eft Roi de lui-même .
Il fut un temps où mes tranquilles jours
Couloient ainfi
le Dieu de la Sagelſe ,
Celui des Vers , celui de la Moleſſe
Y préfidoient , en partageoient le cours.
Qu'alors Racine avoit pour moi de charmes !
Le vertueux , le tendre Xipharés
Dans fes dangers excitoit mes allarmes ;
Monime en pleurs faifoit couler mes larmes ;
Je plaignois Phédre au milieu des forfaits.
De Crébillon la mâle hardieffe
Verfoit dans moi l'horreur & la tendreffe.
Le grand pinceau dont la noble chaleur
Peignit fi bien Orofmane & Zaïre ,
Faifoit paffer dans mon fenfible cœur
Les mouvemens de Zamore & d'Alzire.
Ce cœur privé de fentimens à lụi ,
S'attendriffoit fur le malheur d'autrui !…..
Ce temps n'eft plus , une fource étrangère
Ne fournit plus les pleurs que je répands,
Je pleurs , hélas ! fur ma propre mifère.
}
T
JANVIER. 1764.
Défefpéré du trouble de mes fens , Depuis l'instant que mes yeux vous ont vue,
Je pleurs , hélas ! ma liberté perdue. De B.
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11
p. 53
A Madame D***, qui demandoit ce que c'étoit que la Société des DOMINICAUX.
Début :
DU Plaisir joyeux Apôtres, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A Madame D***, qui demandoit ce que c'étoit que la Société des DOMINICAUX.
A Madame D***, qui demandoit ce
que c'étoit que la Société des DOMINICAUX.
DU Plaisir joyeux Apôtres, A la Décence foumis ,
Nous rions les uns des autres , Sans en être moins amis.
D. L. P.
Elle est compofee de neuf Gens de Lettres
quife raffemblent le Dimanche & dinent alternativement les uns chez les autres.
que c'étoit que la Société des DOMINICAUX.
DU Plaisir joyeux Apôtres, A la Décence foumis ,
Nous rions les uns des autres , Sans en être moins amis.
D. L. P.
Elle est compofee de neuf Gens de Lettres
quife raffemblent le Dimanche & dinent alternativement les uns chez les autres.
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12
p. 53-54
« LE mot de la première Énigme du mois de Décembre est le Fusil ; il y a [...] »
Début :
LE mot de la première Énigme du mois de Décembre est le Fusil ; il y a [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LE mot de la première Énigme du mois de Décembre est le Fusil ; il y a [...] »
LE mot de la première Énigme du
mois de Décembre est le Fusil ; il y a
une Loi pour le port d'armes & un
Code de chaffes. Celui de la feconde
eſt le Cerf-volant. Celui du premier Lo-
gogryphe eft Lavement , dans lequel on
trouve Venal , la , Mante , valet , âne ,
âme , vent , mat , lame d'épée , lave ,
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
male , mat , élan , muet , tême , mennet.
Celui du fecond eft Poiffon , où l'on
trouve poifon , oifon , pois & fon. Et
celui du troifiéme eft Sara & Rachel
mois de Décembre est le Fusil ; il y a
une Loi pour le port d'armes & un
Code de chaffes. Celui de la feconde
eſt le Cerf-volant. Celui du premier Lo-
gogryphe eft Lavement , dans lequel on
trouve Venal , la , Mante , valet , âne ,
âme , vent , mat , lame d'épée , lave ,
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
male , mat , élan , muet , tême , mennet.
Celui du fecond eft Poiffon , où l'on
trouve poifon , oifon , pois & fon. Et
celui du troifiéme eft Sara & Rachel
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13
p. 54
ENIGME.
Début :
Quoique peu de monde m'honore, [...]
Mots clefs :
Diable
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGME.
QUOIQUE peu de mondé m'honore ,
Je fais d'un affez grand fecours :
A moi bien des gens ont rècours
Pour exprimer ce qu'on abhorre.
Je fuis ce qu'on veut que je fois ,
Sec , humide , ertant , immobile ,
Docte , ignorant , maître , fervile
Je géle & brûle quelquefois.
Illuftre dans mon origine ,
Je nâquis bien avant Néron.
La terre entiére fçait mon nom ,
Et voit qui je fuis à ma mine.
QUOIQUE peu de mondé m'honore ,
Je fais d'un affez grand fecours :
A moi bien des gens ont rècours
Pour exprimer ce qu'on abhorre.
Je fuis ce qu'on veut que je fois ,
Sec , humide , ertant , immobile ,
Docte , ignorant , maître , fervile
Je géle & brûle quelquefois.
Illuftre dans mon origine ,
Je nâquis bien avant Néron.
La terre entiére fçait mon nom ,
Et voit qui je fuis à ma mine.
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14
p. 54
AUTRE.
Début :
Avec un air très-fra[n]c j'aborde tout le monde ; [...]
Mots clefs :
Fausse monnaie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
Avec un air très -fraac j'aborde tout le monde ; VEC
Je cache mes défauts autant que je le puis .
Mais , j'ai beau feindre une bonté profonde :
L'on me fuit auffitôt qu'on connoît qui je fuis.
Je bénis Dieu , c'eſt là mon caractère ;
Je fais des voeux pour la fanté du Roi.
Mais tout l'éclat de cet emploi ,
Souvent n'empêche pas le trépas de mon père.
Avec un air très -fraac j'aborde tout le monde ; VEC
Je cache mes défauts autant que je le puis .
Mais , j'ai beau feindre une bonté profonde :
L'on me fuit auffitôt qu'on connoît qui je fuis.
Je bénis Dieu , c'eſt là mon caractère ;
Je fais des voeux pour la fanté du Roi.
Mais tout l'éclat de cet emploi ,
Souvent n'empêche pas le trépas de mon père.
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15
p. 55
VERS ENIGMATIQUES.
Début :
Je suis le chef d'une tribu, [...]
Mots clefs :
An ou l'année
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS ENIGMATIQUES.
VERS ENIGMATIQUES.
J fais le chef d'une tribu , E
Dont l'origine & la fin font le monde ,
Quoique vieillard , je fuis tout nu
Et ne crains point que d'hyver me morfonde.
J'ai deux noms de genres divers ,
Je fuis au gré des gens , ou mâle , ou bien femelle
Peu m'importe comme on m'appelle ) ".
J'expire , & je renaîs dans ce vafte Univers .
Ma naiffance & ma mort ont un terme fidéle.
Je ſuis père de douze enfans ,
Mère , fi vous voulez ( c'est même parentage )
Chacun de ces enfans en a bien davantage
Et pour le moins m'a doublé dans ce fens .
Dans ce nombreux & fingulier ménage ,
Les uns font beaux , d'autres noirs & méchans
Et malgré qu'ils foient d'un même âge ,
Il en eft prèfque autant de petits que de grands ,
Je ne dis plus qu'un mot de toute ma fequelle :
De ce nombre d'enfans , que m'a donné le fort ,
Tous font ainfi que moi d'une race immortelle ,
Nul d'entre eux cependant n'eft exempt de la
mort.
Par M. DE BOUSSANELLE , Meftre de Camp
de Cavalerie , Capitaine dans le Commiffaire- Ge
néral
J fais le chef d'une tribu , E
Dont l'origine & la fin font le monde ,
Quoique vieillard , je fuis tout nu
Et ne crains point que d'hyver me morfonde.
J'ai deux noms de genres divers ,
Je fuis au gré des gens , ou mâle , ou bien femelle
Peu m'importe comme on m'appelle ) ".
J'expire , & je renaîs dans ce vafte Univers .
Ma naiffance & ma mort ont un terme fidéle.
Je ſuis père de douze enfans ,
Mère , fi vous voulez ( c'est même parentage )
Chacun de ces enfans en a bien davantage
Et pour le moins m'a doublé dans ce fens .
Dans ce nombreux & fingulier ménage ,
Les uns font beaux , d'autres noirs & méchans
Et malgré qu'ils foient d'un même âge ,
Il en eft prèfque autant de petits que de grands ,
Je ne dis plus qu'un mot de toute ma fequelle :
De ce nombre d'enfans , que m'a donné le fort ,
Tous font ainfi que moi d'une race immortelle ,
Nul d'entre eux cependant n'eft exempt de la
mort.
Par M. DE BOUSSANELLE , Meftre de Camp
de Cavalerie , Capitaine dans le Commiffaire- Ge
néral
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16
p. 56
LOGOGRYPHE.
Début :
Peu fait pour le plaisir champêtre, [...]
Mots clefs :
Hiver
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGO GRYPH E.
PEEU fait pour le plaifir champêtre ,
Toujours trop tôt j'ole paroître.
Je porte fur mon dos un animal rongeur .
Mais ce qui furprendra peut- être ,
C'eſt qu'en voulant m'ôter le coeur ,
On trouve que je fuis ce qui ne peut plus être .
PEEU fait pour le plaifir champêtre ,
Toujours trop tôt j'ole paroître.
Je porte fur mon dos un animal rongeur .
Mais ce qui furprendra peut- être ,
C'eſt qu'en voulant m'ôter le coeur ,
On trouve que je fuis ce qui ne peut plus être .
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17
p. 56-57
AUTRE.
Début :
Je suis de grande utilité ; [...]
Mots clefs :
Chandelle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A UTR E.
Ja fuis de grande utilité ;
Et même il eft de toute vérité ,
Que je fuis en tous lieux néceffaire & de mife :
Le riche toutefois par faux air me mépriſe ,
Il hait jufqu'à mon nom , & n'étoient ſes valets
Peut-être que chez lui je n'entrerois jamais.
Très- rarement je loge où gîtent nos Poëtes :
( Je n'entens point parler de ces rares Eſprits
Dont à bon titre on vante les Ecrits ,
Mais de ces difeurs de fornettes ,
Qui du facré vallon habitent les bourbiers
Et font l'hyver fans feu dans leurs greniers. )
Renverſe mes neuf pieds , & tu verras paroître
" Un Temple que jadis bâtit la Piété ,
Où l'on fert nuit & jour le Dieu de Vérité .
Tendrem
W
ЖӨ
Du charmant
berger que j'a -dore , Un sort cru
=el mena- ce les beauxjours,Ruisseaux vous le
sa
+
Wi
ves et vous cou le's
toujours; Rossi_ =
+
gnols vous chantés
seuls confidens de nos tendres a -mours, Taises
encore,Vous,les
+
+
vous, taisés
vous, arré - tes . votre
EXO
cours. Du charmant ber -gerquej'adore Un sort cru
- el menace les.
+
beaux jours Un sort cru =
= el menace les beaux jours .
JANVIER. 1764. 57
sa
i..
Qu'embellit la Vertu , que détefte le Vice .
J'offre enfuite à tes yeux un endroit bienfaifant
Qu'on protége partout , qu'une fage police
Ne perd jamais de vue un feul inftant.
Je te préfente enfin un pays où s'engraiffe
La perdrix dont la chair le goût & la fineffe
Sont préférés à ces fades perdrix
Qu'on affalline aux portes de Paris.
P. H. C. A. A. P. D. P.
Ja fuis de grande utilité ;
Et même il eft de toute vérité ,
Que je fuis en tous lieux néceffaire & de mife :
Le riche toutefois par faux air me mépriſe ,
Il hait jufqu'à mon nom , & n'étoient ſes valets
Peut-être que chez lui je n'entrerois jamais.
Très- rarement je loge où gîtent nos Poëtes :
( Je n'entens point parler de ces rares Eſprits
Dont à bon titre on vante les Ecrits ,
Mais de ces difeurs de fornettes ,
Qui du facré vallon habitent les bourbiers
Et font l'hyver fans feu dans leurs greniers. )
Renverſe mes neuf pieds , & tu verras paroître
" Un Temple que jadis bâtit la Piété ,
Où l'on fert nuit & jour le Dieu de Vérité .
Tendrem
W
ЖӨ
Du charmant
berger que j'a -dore , Un sort cru
=el mena- ce les beauxjours,Ruisseaux vous le
sa
+
Wi
ves et vous cou le's
toujours; Rossi_ =
+
gnols vous chantés
seuls confidens de nos tendres a -mours, Taises
encore,Vous,les
+
+
vous, taisés
vous, arré - tes . votre
EXO
cours. Du charmant ber -gerquej'adore Un sort cru
- el menace les.
+
beaux jours Un sort cru =
= el menace les beaux jours .
JANVIER. 1764. 57
sa
i..
Qu'embellit la Vertu , que détefte le Vice .
J'offre enfuite à tes yeux un endroit bienfaifant
Qu'on protége partout , qu'une fage police
Ne perd jamais de vue un feul inftant.
Je te préfente enfin un pays où s'engraiffe
La perdrix dont la chair le goût & la fineffe
Sont préférés à ces fades perdrix
Qu'on affalline aux portes de Paris.
P. H. C. A. A. P. D. P.
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18
p. 57
AIR EN RONDEAU.
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AIR EN RONDEAU.
AIR EN RONDEAU.
DUu charmant Berger que j'adore ,
Un fort cruel menace les beaux jours.
Ruiffeaux , vous le fçavez, & vous coulez toujours;
Vous , les feuls confidens de nos tendres amours!
Tailez-vous , taifez -vous , arrêtez votre cours :
Les Paroles font de Mde DESHOULIERES ; la Mufique de M. FRIZON , Maître de Mufique
DUu charmant Berger que j'adore ,
Un fort cruel menace les beaux jours.
Ruiffeaux , vous le fçavez, & vous coulez toujours;
Vous , les feuls confidens de nos tendres amours!
Tailez-vous , taifez -vous , arrêtez votre cours :
Les Paroles font de Mde DESHOULIERES ; la Mufique de M. FRIZON , Maître de Mufique
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