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2251
p. 30
AUTRE du même. Liv. V. Epig. XLIV.
Début :
RIEN n'est plus noir que les dents de Marton ; [...]
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE du même. Liv. V. Epig. XLIV.
AUTRE du même. Liv. V. Epig. XLIV.
RIEN n'est plus noir que les dents de Marton ;
Rien n'eſt plus blanc que celles de Toinette, Je pourrois bien en dire la raiſon : L'une a ſes dents , & l'autre les achéte.
RIEN n'est plus noir que les dents de Marton ;
Rien n'eſt plus blanc que celles de Toinette, Je pourrois bien en dire la raiſon : L'une a ſes dents , & l'autre les achéte.
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2252
p. 31-40
CÉCILE, ΟU l'Amour Gaulois, Anecdote de la Cour de SIGEBERT, Roi d'AUSTRASIE. ....Vaccinia nigra leguntur. Virg.
Début :
ON ne veut rien dérober à la femme qu'on aime véritablement. Les defirs [...]
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texteReconnaissance textuelle : CÉCILE, ΟU l'Amour Gaulois, Anecdote de la Cour de SIGEBERT, Roi d'AUSTRASIE. ....Vaccinia nigra leguntur. Virg.
CÉCILE,
ΟU l'Amour Gaulois, Anecdote de la
Cour de SIGEBERT, Roi d'AUSTRASIE.
....Vaccinia nigra leguntur. Virg.
ON ne veut rien dérober à la femme
qu'on aime véritablement. Les defirs
qu'elle inſpire ne reſſemblent point aux
mouvemens rapides & emportés des
fens. L'attrait d'un plaifir paſſager rend
hardi , entreprenant,fait tout prétendre ,
tout enlever ; l'amour plus délicat n'ar-
rache point de faveurs : il les ſouhaite ,
conſentà les attendre, veut les mériter,
jouit de ſes eſpérances , & quand il ob-
tient, ce n'eſt point le triomphe , c'eſt
le don qui le touche,& qui met le com-
ble à ſon bonheur.
Une anecdote de la Cour de Sigebert
Roi d'Auftrafie , que des mémoires ſe-
crets , mais authentiques nous ont con-
ſervée ,prouve lavéritéde ces réfléxions
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
d'un des plus ingénieux Auteurs du fié-
cle. *
CePrinceétoit néavecles diſpoſitions
les plus heureuſes ; une excellente édu-
cationlesdéveloppa. Des triomphes écla-
tans ſignalerent l'Aurore de ſa vie , &
porterent fon nom aux deux bouts de
l'Univers fur les aîles de la Victoire.
Athanagilde,Souverain des Visigoths,
Nation de tout temps rivale des Auftra-
fiens , ne vit pas ſans effroi les ſuccès du
jeune Prince; il craignit que Sigebert
n'envahît un jour ſonRoyaume. Sa fille
unique , Brunehaut, lui parut un parti
digne du Héros : ſa beauté la faifoit re-
chercher de tous les Souverains de fon
temps; & ceux qui vivoient familiére-
ment avec elle
ne sçavoient auquel
donner la préférence , ou aux charmes
deſa figure , ou auxagrémensde ſon ca-
ractère. La distinction flatta l'amour-pro-
pre de Sigebert. Il accepta ſans balan-
cer les propofitions d'Athanagilde : le
mariage fut célébré avec toute la pom-
pe poſſible dans une Ville frontière des
deux Etats ; & peu de temps après , le
Prince retourna dans ſon Royaume ,
* M. Fielding , Auteur de Tom-Jones ,
fon Romand'Amélie traduit par Mde R * * * *
AVRIL. 1764..
33
emmenant avec lui ſa nouvelle épouse.
Athanagilde avant de laiſſer partir ſa
fille, n'avoit rien oublié de ce qui pou-
voit rendre fon équipage magnifique.
Brunehaut fut ſuivie en Auftrafie de l'éli-
te de lajeuneſſede ſon pays. Cette Prin-
ceffe diftingua dans la foule la belle
CECILE , qu'une heureuſe conformité
d'eſprit & de gout , un rapport d'hu-
meur & de convenance éleverent bien-
tôt à la dignité de Favorite.
Cécile joignoit aux traits les plus ré-
guliers ,l'eſprit le mieux fait & le plus
folide. Chacun s'empreſſa de lui faire la
cour. On ſçavoit que Brunehaut ne
prenoit jamais un parti ſans la conful-
ter, & que Sigebert écoutoit volon-:
tiers les confeils de la Reine, Cécile n'a-
buſa point de fon pouvoir ; elle mé-
prifoit trop ceux qu'un vil intérêt fai-
foit tomber à ſes pieds, pour vouloir
enfreindre en leur faveur les loix fa-
crées du devoir....
Parmi les Seigneurs de la Cour de
Sigebert , le jeune Lhincorre enlevoit
tous les fuffrages. Il avoit une phyfio-
nomie intéreſſante , une taille noble &
dégagée , l'eſprit orné , le cœur fenfi
ble. Voir Cécile, l'aimer , en être aime,
By
A
3
34 MERCURE DE FRANCE.
ce ne fut pour lui que l'affaire d'un
moment.
CommeGrand-Chambellan de Sige-
bert , il avoit fes entrées partout & à
toute heure. Un jour il apperçut ſa
maîtreſſe qui traverſoit une gallerie:
ſeule , triſte & rêveuſe. Il l'aborde &
avec cette aimable franchiſe naturelle)
à ceux de fon pays : Belle Cécile , lui
dit-il en tombant à ſes genoux,Lhincor-
referoit-il affezheureux pour être aimé
de vous auffi tendrement qu'il vous ai-
me ? Cécile étoit auffi fincère que belle :
la probité de fon amant lui étoit con-
nue ; elle ne fit point difficulté d'a-
vouer à Lhincorre qu'elle partageoit fes
ſentimens. Au comble de ſes vœux , il
ne fongea plus qu'à obtenir le confen-
tement du Roi pour unir ſon fort à ce-
lui de Cécile.
Lhincorre la voyoit tous les jours ;
tous les jours il avoit occaſion de ſe
trouver tête-à-tête avec elle ; jamais l'a-
mour ne le rendit téméraire : * le ref-
:
*Ces vertus paroîtront ſans doute bien anti-
ques à nos gens à bonnes fortunes ; mais qu'ils
ſe ſouviennent, pour la juſtification de l'Auteur ,
que l'hiſtoire dont il s'agit eft arrivée dans les
premiers fiécles de la Monarchie Françoife. Elle
a pour époque l'année 563 .
AVRIL. 1764.
35
pect modéra toujours ſon ardeur : fûn
d'être aimé de Cécile , il ne vouloit point
ravir ſes faveurs ; il ne defiroit de les
obtenir qu'en les méritant.
Sigebert ſçavoit rendre juſtice à Lhin-
corre , & fans partager avec lui fon
autorité , il ne l'aimoit pourtant pas
moins que Brunehaut n'étoit attachée à
Cécile. Un jour qu'il fortoit du Confeil,
notre Amant l'aborda dans le deſſein
de lui parler de l'établiſſement qu'il pro-
jettoit. Mon cher Lhincorre , lui dit Si-
gebert , ſans lui donner le temps d'ou-
vrir la bouche , mon frère Chilpéric vio-
le tous les Traités ; fon ambition lui
fait rompre la paix qui nous uniſſoit ;
jedois le punir de fa perfidie : met-
tez-vous à la tête de l'armée que je
vais lui oppofer ; vous m'avez donné
des preuves de votre valeur ; je fais cas
de vos talens : vous donner occafion
d'acquérir de la gloire , c'eſt les récom-
penfercomme ils méritent de l'étre. Lhin-
corre ne répondit rien à des paroles fi
flatteuſes : une inclination profonde fut
le ſeul remercîment que lui permit de
faire l'état violent où il ſe trouvoit.
Cécile apprit bientôt qu'elle alloit
être ſéparée de ſon Amant. Je n'entre-
prendrai point de peindre l'excès de ſa
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
douleur : il n'y a que ceux qui ont eu
le bonheur d'être chéris d'une maîtreffe
aimable , qui puiſſent le comprendre.
Les ordres du Roi étoient preſſans :
l'armée raſſemblée n'attendoit plus que
fon Général pour voler à l'ennemi.....
Il fallut partir.... Ames ſenſibles ! .... In-
terrogez votre cœur: qu'il vous peigne
la tendreſſe des deuxAmans au moment
terrible du départ ; qu'il vous faſſe ima-
giner la vivacité de leurs regrets.
La guerre n'étoit pas alors comme à
préſent un afſemblage compliqué de ré-
gles certaines & de combinaiſons ſca-
vantes. La première , ou plutôt l'uni-
que vertu militaire , c'étoit la valeur.
Une campagne décidoit ordinairement
du fortde l'ennemi.
; Celle de Lhincorre ne fut qu'un en-
chaînement de victoires ; & Chilpéric
battu complettement fut obligé de re-
courir à la clémence de ſon frère. Le
bonheur n'enorgueillit point Sigebert ;
il rendit généreuſement au vaincu tout
ce que le fortdes armes avoit fait paf-
fer dans ſes mains : une paix ſolide
acheva de mettre le calme dans les deux
Etats.
Couvert de lauriers , Lhincorre n'i-
maginoit pas de plus grand bonheur
AVRIL. 1764.
37
après celui d'avoir ſervi ſon Roi, que
d'aller lesdépoſer aux piedsde ſon aman-
te. Il entra en Triomphe dans la Ville
capitale aux acclamations d'un peuple
nombreux. Sigebert
l'attendoit dans
fon Palais : dès qu'il l'apperçut , il cou-
rut au-devant de lui. Brave Lhincorre ,
lui dit-il , que ne vous dois-je pas pour
les ſervices que vous m'avez rendu ?
heureux fi je puis vous récompenfer
d'une manière qui réponde à votre mé-
rite! ... Ah, Sire, repliqua Lhincorre avec
vivacité , Cécile ſeule
. Le Roi
ne lui donna pas le temps d'en dire
davantage. Il le quitta & le laiſſa in-
terdit & confus , au milieu des cour-
tiſans qui tous jaloux de ſa gloire s'em-
preſſerent cependant de le féliciter de
ſes ſuccès. Telle eſt la Cour : il eſt ap-
paremment de convention dans ce païs-
là , que couvert des maſques les plus
groffiers on ne ſe paroîtra pourtant pas
riſibles aux yeux les uns des autres.
Débaraflé de leurs politeſſes impor-
tunes , Lhincorre vole chez ſa maîtreſſe.
Cécile eſtdiſparue ; Brunehaut même
ignore ſa tetraite. Ah ! je ne le vois que
trop , s'écrie avec tranſport ce malheu-
reux amant , c'en est fait , Sigebert m'a
38 MERCURE DE FRANCE.
trahi , & peut - être Cécile elle- même.....
non , elle n'enn'est pas capable;jepof
fédois fon cœur comme elle avoit le
mien : elle m'est fidelle , le Roi feul eft
coupable..... Et quel moment encore
prend-t-ilpour me réduire audéſeſpoir?
Celui oùje rifque ma vie & mesjours pour
le fervir ... Malheureux Lhincorre !
....
ila donc cru me tromperpardefeintes ca-
reffes!... Ah! Chilpéric nefera pas lefeul
qui aurafentilapeſanteur de mon bras....
Sigebert , tu ne poſſéderas tranquillement
Cécile , qu'après m'avoirpercé le cœur.
Soudain il retourne au Palais ,& trou-
ve moyen de pénétrer juſqu'au cabinet
du Roi. Sigebert , lui dit-il avec des
yeux étincelans où ſe peignoient tour-
à-tour la fureur,la jaloufie & le défef-
poir , as-tu donc oublié que nos ayeux
étoient égaux ? Tant que tu as rempli tes
devoirs de Roi , tu n'as pas eu de ſujet
plusfidèle que Lhincorre ; tu les oublies ,
& moi j'oublie les miens. Rends-moi Cé-
cile , ou confens à ce que l'honneur doit
t'inspirer ainſi qu'à moi.
J'accepte le défi , répondit avec tran-
quillité Sigebert : trouvez-vous demain
avant le jour dans l'allée fombre qui
touche à l'aîle de mon Palais , vous m'y
verrez les armes à la main.
AVRIL. 1764.
39
Lhincorre , en frémiſſantde rage , fe
retire : il paffe le reſte de la journée
dans une affreuſe agitation ; il attend
la nuit avec impatience ,& fes ténébres
ne font qu'irriter ſes ennuis. L'heure
s'avance cependant: il vole au rendez-
vous..... Quelle eſt ſa ſurpriſe de n'y
trouver perfonne ! Quoi , s'écria- t- il ,
après m'avoir enlevé Cécile, le Roi fe-
roit-ilbien affezláche pour manquer au
rendez- vous qu'ilm'a donné lui- même !
Chaque inſtant redouble fon inquié-
tude... tout -à- coup il voit briller un
flambeau ; fa lumière lui fait diftinguer :
le Roi ſuivi de quatre Seigneurs. Il en-
tend une voix , c'eſt celle de Sigebert
qui s'écrie :
Le voilà , c'eſt lui-même , ſaiſiſſez-
le. Ah ! traitre , reprend Lhincorre , en
mettant la main ſur ſon épée...... il
n'achève pas , on l'entoure , il réſiſte
en vain , on le défarme , on le traîne
malgré ses cris & ſes efforts juſques au
Palais... Oùle premier objet qui frappe fa
vue c'eſt Cécile vêtue des plus riches
parures & qui s'élance dans ſes bras.
>> C'eſt ainſi que je veux me venger ,
» lui dit Sigebert. Ceſſez de vous plain-
>>>dre , Lhincorre ; Cécile vous eſt fidel-
>> le. Je ſçavois votre amour pour elle ;
40 MERCURE DE FRANCE .
>> mais j'ignorois qu'il fût ſi violent.
>> Ce que vous avez oſé riſquer: m'err
>> fournit une preuve à laquelle je fais
>>>gloire de me rendre ; & jevous dois
>> trop d'ailleurs pour ne pas vous fa-
>> crifier des ſentimens auſſi involontai-
>> res que fecrets ,dont je ceffe de rou-
>> gir , puiſque c'eſt à vous ſeul que je
>> les confie. Venez , belle & vertueuſe
» Cécile ; recevez votre époux de ma
>> main , & donnez-lui la vôtre : c'eſt :
>> le prix que vous méritez tous deux.
>>>Vous , Lhincorre , rendez-moi votre
>>>amitié , & contribuez à ma félicité ,:
>>>ainſi qu'à celle de mes Peuples , en
>>devenant mon premier Miniſtre.
Cécile & Lhincorre comblés de joie ,
ne purent d'abord témoigner au Roi
leur reconnoiffance que par leurs lar-
mes. Le Roi fit lui-même les frais de la:
nôce. La faveur de Lhincorre augmenta
toujours , & Cécile ne ceſſa point d'être
chère à Brunehaut. Ils vêcurent long-
temps l'un & l'autre ; & aux tranſports
fougueux de l'amour le plus vif, fuc-
céda dans la ſuite la douceur d'une ten-
dre & folide amitié.
ΟU l'Amour Gaulois, Anecdote de la
Cour de SIGEBERT, Roi d'AUSTRASIE.
....Vaccinia nigra leguntur. Virg.
ON ne veut rien dérober à la femme
qu'on aime véritablement. Les defirs
qu'elle inſpire ne reſſemblent point aux
mouvemens rapides & emportés des
fens. L'attrait d'un plaifir paſſager rend
hardi , entreprenant,fait tout prétendre ,
tout enlever ; l'amour plus délicat n'ar-
rache point de faveurs : il les ſouhaite ,
conſentà les attendre, veut les mériter,
jouit de ſes eſpérances , & quand il ob-
tient, ce n'eſt point le triomphe , c'eſt
le don qui le touche,& qui met le com-
ble à ſon bonheur.
Une anecdote de la Cour de Sigebert
Roi d'Auftrafie , que des mémoires ſe-
crets , mais authentiques nous ont con-
ſervée ,prouve lavéritéde ces réfléxions
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
d'un des plus ingénieux Auteurs du fié-
cle. *
CePrinceétoit néavecles diſpoſitions
les plus heureuſes ; une excellente édu-
cationlesdéveloppa. Des triomphes écla-
tans ſignalerent l'Aurore de ſa vie , &
porterent fon nom aux deux bouts de
l'Univers fur les aîles de la Victoire.
Athanagilde,Souverain des Visigoths,
Nation de tout temps rivale des Auftra-
fiens , ne vit pas ſans effroi les ſuccès du
jeune Prince; il craignit que Sigebert
n'envahît un jour ſonRoyaume. Sa fille
unique , Brunehaut, lui parut un parti
digne du Héros : ſa beauté la faifoit re-
chercher de tous les Souverains de fon
temps; & ceux qui vivoient familiére-
ment avec elle
ne sçavoient auquel
donner la préférence , ou aux charmes
deſa figure , ou auxagrémensde ſon ca-
ractère. La distinction flatta l'amour-pro-
pre de Sigebert. Il accepta ſans balan-
cer les propofitions d'Athanagilde : le
mariage fut célébré avec toute la pom-
pe poſſible dans une Ville frontière des
deux Etats ; & peu de temps après , le
Prince retourna dans ſon Royaume ,
* M. Fielding , Auteur de Tom-Jones ,
fon Romand'Amélie traduit par Mde R * * * *
AVRIL. 1764..
33
emmenant avec lui ſa nouvelle épouse.
Athanagilde avant de laiſſer partir ſa
fille, n'avoit rien oublié de ce qui pou-
voit rendre fon équipage magnifique.
Brunehaut fut ſuivie en Auftrafie de l'éli-
te de lajeuneſſede ſon pays. Cette Prin-
ceffe diftingua dans la foule la belle
CECILE , qu'une heureuſe conformité
d'eſprit & de gout , un rapport d'hu-
meur & de convenance éleverent bien-
tôt à la dignité de Favorite.
Cécile joignoit aux traits les plus ré-
guliers ,l'eſprit le mieux fait & le plus
folide. Chacun s'empreſſa de lui faire la
cour. On ſçavoit que Brunehaut ne
prenoit jamais un parti ſans la conful-
ter, & que Sigebert écoutoit volon-:
tiers les confeils de la Reine, Cécile n'a-
buſa point de fon pouvoir ; elle mé-
prifoit trop ceux qu'un vil intérêt fai-
foit tomber à ſes pieds, pour vouloir
enfreindre en leur faveur les loix fa-
crées du devoir....
Parmi les Seigneurs de la Cour de
Sigebert , le jeune Lhincorre enlevoit
tous les fuffrages. Il avoit une phyfio-
nomie intéreſſante , une taille noble &
dégagée , l'eſprit orné , le cœur fenfi
ble. Voir Cécile, l'aimer , en être aime,
By
A
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34 MERCURE DE FRANCE.
ce ne fut pour lui que l'affaire d'un
moment.
CommeGrand-Chambellan de Sige-
bert , il avoit fes entrées partout & à
toute heure. Un jour il apperçut ſa
maîtreſſe qui traverſoit une gallerie:
ſeule , triſte & rêveuſe. Il l'aborde &
avec cette aimable franchiſe naturelle)
à ceux de fon pays : Belle Cécile , lui
dit-il en tombant à ſes genoux,Lhincor-
referoit-il affezheureux pour être aimé
de vous auffi tendrement qu'il vous ai-
me ? Cécile étoit auffi fincère que belle :
la probité de fon amant lui étoit con-
nue ; elle ne fit point difficulté d'a-
vouer à Lhincorre qu'elle partageoit fes
ſentimens. Au comble de ſes vœux , il
ne fongea plus qu'à obtenir le confen-
tement du Roi pour unir ſon fort à ce-
lui de Cécile.
Lhincorre la voyoit tous les jours ;
tous les jours il avoit occaſion de ſe
trouver tête-à-tête avec elle ; jamais l'a-
mour ne le rendit téméraire : * le ref-
:
*Ces vertus paroîtront ſans doute bien anti-
ques à nos gens à bonnes fortunes ; mais qu'ils
ſe ſouviennent, pour la juſtification de l'Auteur ,
que l'hiſtoire dont il s'agit eft arrivée dans les
premiers fiécles de la Monarchie Françoife. Elle
a pour époque l'année 563 .
AVRIL. 1764.
35
pect modéra toujours ſon ardeur : fûn
d'être aimé de Cécile , il ne vouloit point
ravir ſes faveurs ; il ne defiroit de les
obtenir qu'en les méritant.
Sigebert ſçavoit rendre juſtice à Lhin-
corre , & fans partager avec lui fon
autorité , il ne l'aimoit pourtant pas
moins que Brunehaut n'étoit attachée à
Cécile. Un jour qu'il fortoit du Confeil,
notre Amant l'aborda dans le deſſein
de lui parler de l'établiſſement qu'il pro-
jettoit. Mon cher Lhincorre , lui dit Si-
gebert , ſans lui donner le temps d'ou-
vrir la bouche , mon frère Chilpéric vio-
le tous les Traités ; fon ambition lui
fait rompre la paix qui nous uniſſoit ;
jedois le punir de fa perfidie : met-
tez-vous à la tête de l'armée que je
vais lui oppofer ; vous m'avez donné
des preuves de votre valeur ; je fais cas
de vos talens : vous donner occafion
d'acquérir de la gloire , c'eſt les récom-
penfercomme ils méritent de l'étre. Lhin-
corre ne répondit rien à des paroles fi
flatteuſes : une inclination profonde fut
le ſeul remercîment que lui permit de
faire l'état violent où il ſe trouvoit.
Cécile apprit bientôt qu'elle alloit
être ſéparée de ſon Amant. Je n'entre-
prendrai point de peindre l'excès de ſa
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
douleur : il n'y a que ceux qui ont eu
le bonheur d'être chéris d'une maîtreffe
aimable , qui puiſſent le comprendre.
Les ordres du Roi étoient preſſans :
l'armée raſſemblée n'attendoit plus que
fon Général pour voler à l'ennemi.....
Il fallut partir.... Ames ſenſibles ! .... In-
terrogez votre cœur: qu'il vous peigne
la tendreſſe des deuxAmans au moment
terrible du départ ; qu'il vous faſſe ima-
giner la vivacité de leurs regrets.
La guerre n'étoit pas alors comme à
préſent un afſemblage compliqué de ré-
gles certaines & de combinaiſons ſca-
vantes. La première , ou plutôt l'uni-
que vertu militaire , c'étoit la valeur.
Une campagne décidoit ordinairement
du fortde l'ennemi.
; Celle de Lhincorre ne fut qu'un en-
chaînement de victoires ; & Chilpéric
battu complettement fut obligé de re-
courir à la clémence de ſon frère. Le
bonheur n'enorgueillit point Sigebert ;
il rendit généreuſement au vaincu tout
ce que le fortdes armes avoit fait paf-
fer dans ſes mains : une paix ſolide
acheva de mettre le calme dans les deux
Etats.
Couvert de lauriers , Lhincorre n'i-
maginoit pas de plus grand bonheur
AVRIL. 1764.
37
après celui d'avoir ſervi ſon Roi, que
d'aller lesdépoſer aux piedsde ſon aman-
te. Il entra en Triomphe dans la Ville
capitale aux acclamations d'un peuple
nombreux. Sigebert
l'attendoit dans
fon Palais : dès qu'il l'apperçut , il cou-
rut au-devant de lui. Brave Lhincorre ,
lui dit-il , que ne vous dois-je pas pour
les ſervices que vous m'avez rendu ?
heureux fi je puis vous récompenfer
d'une manière qui réponde à votre mé-
rite! ... Ah, Sire, repliqua Lhincorre avec
vivacité , Cécile ſeule
. Le Roi
ne lui donna pas le temps d'en dire
davantage. Il le quitta & le laiſſa in-
terdit & confus , au milieu des cour-
tiſans qui tous jaloux de ſa gloire s'em-
preſſerent cependant de le féliciter de
ſes ſuccès. Telle eſt la Cour : il eſt ap-
paremment de convention dans ce païs-
là , que couvert des maſques les plus
groffiers on ne ſe paroîtra pourtant pas
riſibles aux yeux les uns des autres.
Débaraflé de leurs politeſſes impor-
tunes , Lhincorre vole chez ſa maîtreſſe.
Cécile eſtdiſparue ; Brunehaut même
ignore ſa tetraite. Ah ! je ne le vois que
trop , s'écrie avec tranſport ce malheu-
reux amant , c'en est fait , Sigebert m'a
38 MERCURE DE FRANCE.
trahi , & peut - être Cécile elle- même.....
non , elle n'enn'est pas capable;jepof
fédois fon cœur comme elle avoit le
mien : elle m'est fidelle , le Roi feul eft
coupable..... Et quel moment encore
prend-t-ilpour me réduire audéſeſpoir?
Celui oùje rifque ma vie & mesjours pour
le fervir ... Malheureux Lhincorre !
....
ila donc cru me tromperpardefeintes ca-
reffes!... Ah! Chilpéric nefera pas lefeul
qui aurafentilapeſanteur de mon bras....
Sigebert , tu ne poſſéderas tranquillement
Cécile , qu'après m'avoirpercé le cœur.
Soudain il retourne au Palais ,& trou-
ve moyen de pénétrer juſqu'au cabinet
du Roi. Sigebert , lui dit-il avec des
yeux étincelans où ſe peignoient tour-
à-tour la fureur,la jaloufie & le défef-
poir , as-tu donc oublié que nos ayeux
étoient égaux ? Tant que tu as rempli tes
devoirs de Roi , tu n'as pas eu de ſujet
plusfidèle que Lhincorre ; tu les oublies ,
& moi j'oublie les miens. Rends-moi Cé-
cile , ou confens à ce que l'honneur doit
t'inspirer ainſi qu'à moi.
J'accepte le défi , répondit avec tran-
quillité Sigebert : trouvez-vous demain
avant le jour dans l'allée fombre qui
touche à l'aîle de mon Palais , vous m'y
verrez les armes à la main.
AVRIL. 1764.
39
Lhincorre , en frémiſſantde rage , fe
retire : il paffe le reſte de la journée
dans une affreuſe agitation ; il attend
la nuit avec impatience ,& fes ténébres
ne font qu'irriter ſes ennuis. L'heure
s'avance cependant: il vole au rendez-
vous..... Quelle eſt ſa ſurpriſe de n'y
trouver perfonne ! Quoi , s'écria- t- il ,
après m'avoir enlevé Cécile, le Roi fe-
roit-ilbien affezláche pour manquer au
rendez- vous qu'ilm'a donné lui- même !
Chaque inſtant redouble fon inquié-
tude... tout -à- coup il voit briller un
flambeau ; fa lumière lui fait diftinguer :
le Roi ſuivi de quatre Seigneurs. Il en-
tend une voix , c'eſt celle de Sigebert
qui s'écrie :
Le voilà , c'eſt lui-même , ſaiſiſſez-
le. Ah ! traitre , reprend Lhincorre , en
mettant la main ſur ſon épée...... il
n'achève pas , on l'entoure , il réſiſte
en vain , on le défarme , on le traîne
malgré ses cris & ſes efforts juſques au
Palais... Oùle premier objet qui frappe fa
vue c'eſt Cécile vêtue des plus riches
parures & qui s'élance dans ſes bras.
>> C'eſt ainſi que je veux me venger ,
» lui dit Sigebert. Ceſſez de vous plain-
>>>dre , Lhincorre ; Cécile vous eſt fidel-
>> le. Je ſçavois votre amour pour elle ;
40 MERCURE DE FRANCE .
>> mais j'ignorois qu'il fût ſi violent.
>> Ce que vous avez oſé riſquer: m'err
>> fournit une preuve à laquelle je fais
>>>gloire de me rendre ; & jevous dois
>> trop d'ailleurs pour ne pas vous fa-
>> crifier des ſentimens auſſi involontai-
>> res que fecrets ,dont je ceffe de rou-
>> gir , puiſque c'eſt à vous ſeul que je
>> les confie. Venez , belle & vertueuſe
» Cécile ; recevez votre époux de ma
>> main , & donnez-lui la vôtre : c'eſt :
>> le prix que vous méritez tous deux.
>>>Vous , Lhincorre , rendez-moi votre
>>>amitié , & contribuez à ma félicité ,:
>>>ainſi qu'à celle de mes Peuples , en
>>devenant mon premier Miniſtre.
Cécile & Lhincorre comblés de joie ,
ne purent d'abord témoigner au Roi
leur reconnoiffance que par leurs lar-
mes. Le Roi fit lui-même les frais de la:
nôce. La faveur de Lhincorre augmenta
toujours , & Cécile ne ceſſa point d'être
chère à Brunehaut. Ils vêcurent long-
temps l'un & l'autre ; & aux tranſports
fougueux de l'amour le plus vif, fuc-
céda dans la ſuite la douceur d'une ten-
dre & folide amitié.
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2253
p. 41-42
CHANSON A M*** sur son mariage. AIR : Tôt, tôt, tôt, battez chaud.
Début :
EN bon mari, ne bronchez pas, [...]
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texteReconnaissance textuelle : CHANSON A M*** sur son mariage. AIR : Tôt, tôt, tôt, battez chaud.
CHANSON
A M*** sur son mariage.
AIR : Tôt, tôt, tôt, battez chaud.
EN bon mari, ne bronchez pas,
Et fur Hercule ayez le pas ;
Oh ! c'étoit un terrible Sire !
Dans toutes fortes de climats ,
Dans toutes ſortes de combats ,
C'eſt qu'il ne falloit pas lui dire ::
· Τοι , ιὃτ , τốt,
Battez chaud;
Bon courage ;
Il faut avoir cœur à l'ouvrage.
Soyez & tendres & conſtans ;
Epoux , foyez toujours amans ;
Mais s'il s'élévoit quelque orage,
Qu'il ſoit calmé par le deſir ;
Et que ſous l'aîle du plaiſir
La paix régne dans le ménage:
Τôt , tốt , tốt ,
Battez chaud ;
Bon courage;
Il faut avoir cœur à l'ouvrage.
41
42 MERCURE DE FRANCE.
Ma foi ! ce petit Dieu d'amour ,
Damis, vous a fait un bon tour ,
En vous enflammant pour Thémire;
Son cœur eſt tendre , ſon air doux ;
Et ce qui doit plaire à l'époux ,
Ses yeux malins ſemblent lui dire :
Τôt, τὃτ , τὃτ ,
Battez chaud ;
Bon courage;
Il faut avoir cœur à l'ouvrage.
Beaucoup d'aiſance & de vertus,
Autant de plaiſirs qued'écus:
Pour vous , c'eſt ce que je defire ;
C'eſt le vrai moyen d'être heureux.
Accompliſſez-moi tous ces vœux ;
Vous ne vous ferez jamais dire ::
Tôi , tốt , tốt ,
Battez chaud ;
Bon courage;
Il faut avoir cœur à l'ouvrage.
Par M. SAUTREAU.
A M*** sur son mariage.
AIR : Tôt, tôt, tôt, battez chaud.
EN bon mari, ne bronchez pas,
Et fur Hercule ayez le pas ;
Oh ! c'étoit un terrible Sire !
Dans toutes fortes de climats ,
Dans toutes ſortes de combats ,
C'eſt qu'il ne falloit pas lui dire ::
· Τοι , ιὃτ , τốt,
Battez chaud;
Bon courage ;
Il faut avoir cœur à l'ouvrage.
Soyez & tendres & conſtans ;
Epoux , foyez toujours amans ;
Mais s'il s'élévoit quelque orage,
Qu'il ſoit calmé par le deſir ;
Et que ſous l'aîle du plaiſir
La paix régne dans le ménage:
Τôt , tốt , tốt ,
Battez chaud ;
Bon courage;
Il faut avoir cœur à l'ouvrage.
41
42 MERCURE DE FRANCE.
Ma foi ! ce petit Dieu d'amour ,
Damis, vous a fait un bon tour ,
En vous enflammant pour Thémire;
Son cœur eſt tendre , ſon air doux ;
Et ce qui doit plaire à l'époux ,
Ses yeux malins ſemblent lui dire :
Τôt, τὃτ , τὃτ ,
Battez chaud ;
Bon courage;
Il faut avoir cœur à l'ouvrage.
Beaucoup d'aiſance & de vertus,
Autant de plaiſirs qued'écus:
Pour vous , c'eſt ce que je defire ;
C'eſt le vrai moyen d'être heureux.
Accompliſſez-moi tous ces vœux ;
Vous ne vous ferez jamais dire ::
Tôi , tốt , tốt ,
Battez chaud ;
Bon courage;
Il faut avoir cœur à l'ouvrage.
Par M. SAUTREAU.
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2254
p. 43-44
LETTRE de M. DALLET l'aîné, Correspondant de l'Académie Royale des Sciences de ROUEN, à M. le Vicomte de SAINT-GERMAIN MATINEL, son premier ami de coeur.
Début :
EN t'embrassant, illustre & digne ami, [...]
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. DALLET l'aîné, Correspondant de l'Académie Royale des Sciences de ROUEN, à M. le Vicomte de SAINT-GERMAIN MATINEL, son premier ami de coeur.
LETTRE de M. DALLET l'aîné,
Correspondant de l'Académie Royale
des Sciences de ROUEN, à M. le
Vicomte de SAINT-GERMAIN
MATINEL, son premier ami de
coeur.
EN t'embrassant, illustre & digne ami,
Le feu du ſentiment a pénétré mon âme;
Mon cœur n'aime point à demi ,
Et les Dieux ont déjà béni
Cette pure & céleste flâne.
Que mon fort feroit d'envieux!
Je t'ai vû , je te vois , je te parle à toi-même :
J'embraſſe mon ami... momens délicieux ,
Vous m'égalez aux Dieux !
Oui c'eſt pour moi le bien ſuprême ,
Je n'ai rien du plus précieux.
ز
Vous me rendrez la justice de le
croire, Monfieur , parce que vous m'a-
vez connu tout entier dès la première
fois , & que les vertus du cœur font
éternelles. Mais après vous avoir re-
trouvé dans un moment de ma déplo-
rable vie , je fuis prêt à vous perdre
peut-être pour jamais ! Et mes triſtes
44 MERCURE DE FRANCE,
yeux s'éteindront ſans avoir vû Ma-
dame de Saint-Germain , l'adorable
moitié de vous même ! O , mon ami !
c'eſt le plus beau nom que je puiſſe
vous donner , fuffiez-vous furle Trône ;
fouvenez-vous quelquefois d'un hom-
me à qui la générofité de votre cœur
conferve encore un fi grand titre.
Correspondant de l'Académie Royale
des Sciences de ROUEN, à M. le
Vicomte de SAINT-GERMAIN
MATINEL, son premier ami de
coeur.
EN t'embrassant, illustre & digne ami,
Le feu du ſentiment a pénétré mon âme;
Mon cœur n'aime point à demi ,
Et les Dieux ont déjà béni
Cette pure & céleste flâne.
Que mon fort feroit d'envieux!
Je t'ai vû , je te vois , je te parle à toi-même :
J'embraſſe mon ami... momens délicieux ,
Vous m'égalez aux Dieux !
Oui c'eſt pour moi le bien ſuprême ,
Je n'ai rien du plus précieux.
ز
Vous me rendrez la justice de le
croire, Monfieur , parce que vous m'a-
vez connu tout entier dès la première
fois , & que les vertus du cœur font
éternelles. Mais après vous avoir re-
trouvé dans un moment de ma déplo-
rable vie , je fuis prêt à vous perdre
peut-être pour jamais ! Et mes triſtes
44 MERCURE DE FRANCE,
yeux s'éteindront ſans avoir vû Ma-
dame de Saint-Germain , l'adorable
moitié de vous même ! O , mon ami !
c'eſt le plus beau nom que je puiſſe
vous donner , fuffiez-vous furle Trône ;
fouvenez-vous quelquefois d'un hom-
me à qui la générofité de votre cœur
conferve encore un fi grand titre.
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2255
p. 44-45
RÉPONSE de M. le Vicomte de SAINT-GERMAIN MATINEL.
Début :
AVEC transport je reçois & je goute, [...]
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texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE de M. le Vicomte de SAINT-GERMAIN MATINEL.
RÉPONSE de M. le Vicomte de
SAINT-GERMAIN MATINEL.
AVEC transport je reçois & je goute,
Mon Cher Dallet , tous vos enibraſſemens ;
Il n'eſt point de plaiſirs fans doute
Qui , détrompé des fots amuſemens
D'un Siécle auſſi vain que le nôtre,
Mépriſe ſes faux agrémens !
De l'amitié , fidéle Apôtre ,
Et moi je ſçus avant ma patenôtre ,
Sentir ſes tendres mouvemens..
bls ſe ſont accrus avec l'âge,
:
1
Plusvifs, plus purs que ceux des ſentimens ,
Ou plutôt il n'en eſt point d'autre.
Heureux un cœur comme le vôtre ,
Vous connoiffez les doux raviſſemens ,
&
:
-
AVRIL. 1764.
45
Et l'ardeur de mon fang embraſa tout mon
cœur ;
En aimant je me trouvai ſage,
Riche , ſçavant , héros , vainqueur ;
Et je préférois l'avantage .
Le bien d'aimer , au titre d'Empereur.
Ah ! puiſqu'ici tout n'est qu'un ſonge,
Puiſque tout n'eſt que vanité,
Du moins livrons-nous au menforge
Le plus près de la verité.
Dans mes goûts différens , à moi-même ſembla
ble,
Dès l'Aurore de mes jours ,
J'aimai tout ce qui fut aimable ,
Pourquoi ne pas l'aimer toujours ?
Je ſens encor la même flame ?
J'éprouve encor les mêmes feux ;
Et le Ciel ma doué d'une âme
Dont lui ſeul peut borner les vœux ;
Mais peut-on ſans délicateſſe ,
Se flatter d'être vertueux ?
Je laiſſe donc à la baſſeſſe
De mille Sots préſomptueux ,
A courir après la richeſſe ,
•Après les titres faſtueux ,
Et ne retiens , pour être heureux ,
Que les tréſors de la tendreſſe
Que nous partagerons tous deux.
SAINT-GERMAIN MATINEL.
AVEC transport je reçois & je goute,
Mon Cher Dallet , tous vos enibraſſemens ;
Il n'eſt point de plaiſirs fans doute
Qui , détrompé des fots amuſemens
D'un Siécle auſſi vain que le nôtre,
Mépriſe ſes faux agrémens !
De l'amitié , fidéle Apôtre ,
Et moi je ſçus avant ma patenôtre ,
Sentir ſes tendres mouvemens..
bls ſe ſont accrus avec l'âge,
:
1
Plusvifs, plus purs que ceux des ſentimens ,
Ou plutôt il n'en eſt point d'autre.
Heureux un cœur comme le vôtre ,
Vous connoiffez les doux raviſſemens ,
&
:
-
AVRIL. 1764.
45
Et l'ardeur de mon fang embraſa tout mon
cœur ;
En aimant je me trouvai ſage,
Riche , ſçavant , héros , vainqueur ;
Et je préférois l'avantage .
Le bien d'aimer , au titre d'Empereur.
Ah ! puiſqu'ici tout n'est qu'un ſonge,
Puiſque tout n'eſt que vanité,
Du moins livrons-nous au menforge
Le plus près de la verité.
Dans mes goûts différens , à moi-même ſembla
ble,
Dès l'Aurore de mes jours ,
J'aimai tout ce qui fut aimable ,
Pourquoi ne pas l'aimer toujours ?
Je ſens encor la même flame ?
J'éprouve encor les mêmes feux ;
Et le Ciel ma doué d'une âme
Dont lui ſeul peut borner les vœux ;
Mais peut-on ſans délicateſſe ,
Se flatter d'être vertueux ?
Je laiſſe donc à la baſſeſſe
De mille Sots préſomptueux ,
A courir après la richeſſe ,
•Après les titres faſtueux ,
Et ne retiens , pour être heureux ,
Que les tréſors de la tendreſſe
Que nous partagerons tous deux.
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2256
p. 46
LES TOURTERELLES ET LES ENFANS, FABLE imitée du POGGE.
Début :
DEUX tourtereaux se caressoient, [...]
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texteReconnaissance textuelle : LES TOURTERELLES ET LES ENFANS, FABLE imitée du POGGE.
LES TOURTERELLES ET LES ENFANS,
FABLE imitée du POGGE.
DEUX tourtereaux se caressoient,
(Se careſſer n'eſt point un crime )
Deux jeunes enfans s'amuſoient
A les voir s'exercer dans ce genre d'eſcrime,
Et déjà dans leurs cœurs pour eux s'intéreſſoient.
On dit pourtant qu'ils ſoupçonnoient
Quelque perverſitécachée
Sous l'innocence de ces jeux.
Survint du bruit : or l'un d'entr'eux
Nepouvant plus retenir ſa penſée ,
Leur dit : Dépêchez-vous ! Voici mongouverneur,
Il ſeroit homme à vous chercher querelle.
Ah !D'un Mentor , reprit la Tourterelle ,
Nous n'avons ni beſoin ni peur ;
Tous ſes conſeils nous feroient inutiles :
Et tant qu'à la loi de nos cœurs
Nous ſçaurons nous montrer dociles ,
Avons-nous beſoin de vos mœurs ?
De la Raiſon l'hommea ſeul l'avantage :
11 a des loix , de l'or & desdeſirs.
La Tourterelle a pour partage
Et l'innocence& les plaiſirs.
FABLE imitée du POGGE.
DEUX tourtereaux se caressoient,
(Se careſſer n'eſt point un crime )
Deux jeunes enfans s'amuſoient
A les voir s'exercer dans ce genre d'eſcrime,
Et déjà dans leurs cœurs pour eux s'intéreſſoient.
On dit pourtant qu'ils ſoupçonnoient
Quelque perverſitécachée
Sous l'innocence de ces jeux.
Survint du bruit : or l'un d'entr'eux
Nepouvant plus retenir ſa penſée ,
Leur dit : Dépêchez-vous ! Voici mongouverneur,
Il ſeroit homme à vous chercher querelle.
Ah !D'un Mentor , reprit la Tourterelle ,
Nous n'avons ni beſoin ni peur ;
Tous ſes conſeils nous feroient inutiles :
Et tant qu'à la loi de nos cœurs
Nous ſçaurons nous montrer dociles ,
Avons-nous beſoin de vos mœurs ?
De la Raiſon l'hommea ſeul l'avantage :
11 a des loix , de l'or & desdeſirs.
La Tourterelle a pour partage
Et l'innocence& les plaiſirs.
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2257
p. 47
IN Effigiem Viri clarissimi DD. DE LA PEYRONIE, Chirurgor. Regior, Primarii & artis suae reclamatoris.
Début :
Artis erat princeps toto PEYRONIUS orbe, [...]
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texteReconnaissance textuelle : IN Effigiem Viri clarissimi DD. DE LA PEYRONIE, Chirurgor. Regior, Primarii & artis suae reclamatoris.
IN Effigiem Viri clarissimi DD. DE
LA PEYRONIE, Chirurgor. Regior,
Primarii & artis suae reclamatoris.
Artis erat princeps toto PEYRONIUS orbe,
Subfidium atque decus gentis & urbis erat.
Viveret utpatriæpoft fata ut viveret orbi
Artis ſplendori reddiditartis opes.
Cette Inſcription doit être miſe au bas de ſon
Buſte de marbre qu'on travaille pour le Collége
de Saint Côme de Montpellier.
LA PEYRONIE, Chirurgor. Regior,
Primarii & artis suae reclamatoris.
Artis erat princeps toto PEYRONIUS orbe,
Subfidium atque decus gentis & urbis erat.
Viveret utpatriæpoft fata ut viveret orbi
Artis ſplendori reddiditartis opes.
Cette Inſcription doit être miſe au bas de ſon
Buſte de marbre qu'on travaille pour le Collége
de Saint Côme de Montpellier.
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2258
p. 47-48
ROMANCE.
Début :
UN Berger de notre village [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ROMANCE.
ROMANCE.
UN Berger de notre village
Poſſeſſeur d'un joli troupeau ,
Pour le préſerver de la rage
Des méchans loups du voifinage ,
Avoit un chien encor plus beau.
En lui faiſant ces dons , ſa mère
Diſoit , préſſentant ſon malheur:
Mon Fils , écoute ma prière ,
>> Et fi je te ſuis encor chère ,
>>Garde ton chien comme ton cœur.
48 MERCURE DE FRANCE .
Le premier point de l'ordonnanc
Fut obſervé fidélement ;
Mais hélas ! cette prévoyance
Lui fit oublier l'importance
De ſon ſecond commandement.
Soit adreſſe ou pure innocence ,
Son cœur fut bleſſé par Cloris.
Dans une telle circonſtance ,
Un chien eſt de peu de défenſe ;
Le chien & le cœur , tout fut pris.
Il eſt vrai , l'amour de la Belle ,
Devoit payer de ſi beaux dons ;
Mais au bout d'un mois la cruelle
Jugea qu'on peut être infidelle ,
Au Berger qui perd ſes moutons.
Quelques faveurs d'une coquette
Furent le prix de ſon beau chien.
Mais on dit que depuis , Suzette ,
A ſou lui prendre ſa houlette,
Ses moutons & ſon cœur pour rien.
1
Par l'Auteur de l'Epître à Mélanie. *
*CetteEpître n'a pas été envoyée au Mercure.
UN Berger de notre village
Poſſeſſeur d'un joli troupeau ,
Pour le préſerver de la rage
Des méchans loups du voifinage ,
Avoit un chien encor plus beau.
En lui faiſant ces dons , ſa mère
Diſoit , préſſentant ſon malheur:
Mon Fils , écoute ma prière ,
>> Et fi je te ſuis encor chère ,
>>Garde ton chien comme ton cœur.
48 MERCURE DE FRANCE .
Le premier point de l'ordonnanc
Fut obſervé fidélement ;
Mais hélas ! cette prévoyance
Lui fit oublier l'importance
De ſon ſecond commandement.
Soit adreſſe ou pure innocence ,
Son cœur fut bleſſé par Cloris.
Dans une telle circonſtance ,
Un chien eſt de peu de défenſe ;
Le chien & le cœur , tout fut pris.
Il eſt vrai , l'amour de la Belle ,
Devoit payer de ſi beaux dons ;
Mais au bout d'un mois la cruelle
Jugea qu'on peut être infidelle ,
Au Berger qui perd ſes moutons.
Quelques faveurs d'une coquette
Furent le prix de ſon beau chien.
Mais on dit que depuis , Suzette ,
A ſou lui prendre ſa houlette,
Ses moutons & ſon cœur pour rien.
1
Par l'Auteur de l'Epître à Mélanie. *
*CetteEpître n'a pas été envoyée au Mercure.
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2259
p. 49
ODE Anacréontique à M. M. sur la piquure d'un Cousin.
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texteReconnaissance textuelle : ODE Anacréontique à M. M. sur la piquure d'un Cousin.
ODE Anacréontique à M. M. sur la
piquure d'un Cousin.
Es piéges que nous tend l'Amour
Il n'eſt aiſé de ſe défendre :
Ce Dieu n'épargne aucun détour
Pour nous ſéduire & nous ſurprendre.
Aminte , j'étois près de vous ,
Quand , ſous la formed'une mouche,
Ce Dieu vola ſur vosgenoux ,
Sur votre ſein , puis ſur ma bouche.
De ſon aiguillon à l'inſtant ,
J'éprouvai l'atteinte cruelles
Et je prétendis vainement
Traiter cela de bagatelle.
Sa piquure fut un venin.
Mais pour partager , ou détruire
Les maux que m'a faits ce Couſin ;
Couſine , un baiſer peut ſuffire.
I. Vel.
*
B. à Metz.
piquure d'un Cousin.
Es piéges que nous tend l'Amour
Il n'eſt aiſé de ſe défendre :
Ce Dieu n'épargne aucun détour
Pour nous ſéduire & nous ſurprendre.
Aminte , j'étois près de vous ,
Quand , ſous la formed'une mouche,
Ce Dieu vola ſur vosgenoux ,
Sur votre ſein , puis ſur ma bouche.
De ſon aiguillon à l'inſtant ,
J'éprouvai l'atteinte cruelles
Et je prétendis vainement
Traiter cela de bagatelle.
Sa piquure fut un venin.
Mais pour partager , ou détruire
Les maux que m'a faits ce Couſin ;
Couſine , un baiſer peut ſuffire.
I. Vel.
*
B. à Metz.
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2260
p. 50-58
SUITE des Lettres d'un jeune Homme. LETTRE VII.
Début :
JE me plaignois de l'amour dans ma dernière lettre : il a ses peines sans doute ; [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des Lettres d'un jeune Homme. LETTRE VII.
SUITE des Lettres d'un jeune Homme.
LETTRE VII.
JE me plaignois de l'amour dans ma dernière
lettre : il a ses peines sans doute ;
mais est-ce bien un mal quecette paffion?
Il faudroit en avoir éprouvé toute la
violence , & recouvrer enfuite ſa pre-
miére tranquillité ; on pourroit alors
comparer ces deux états , & prononcer
plus hardiment. Eft-ce à moi de réfou-
cette vieille question ?
L'homme auſtère ,l'homme infenfi-
ble , & celui qui n'a connu que le com-
mun des femmes , proſcrivent un ſenti-
ment qu'ils ignorent ; ils vous préſente-
rontl'amour accompagnédu cortége af-
freux de tous les maux; ils défigureront
tous ſes traits , & fubftitueront à l'in-
nocence des grâces les noirs fantômes
de leur imagination.
Le jeune amant , dans l'ardeur de
ſon enthouſiaſme, & dans l'yvreffe de
fon bonheur , embellira tout. A peine
diftinguera-t-il les ſentimens du cœur
du préſtige des ſens. Partout le plaifir &
la joie l'environnent ; la flamme de
l'amour répand fur tous les objets une
AVRIL. 1764.
51
plus douce lumière ; l'âme elle-même
s'éléve & s'ennoblit ; & la vie n'eſt plus
rien fans le charme de la tendreſſe.
Sans apprécier ces deux tableaux ,
il me ſemble que la ſenſibilité , loin
d'être un mal en ſoi , eſt un bien fait
de la nature. Elle a ſes inconvéniens
ſansdoute comme les meilleures choſes.
Mais , fans compter les confolations &
les ſecours que l'humanité ſouffrante a
reçus de la commifération & de la bien-
veillance , combien de fois la délicateſſe
& l'enthouſiaſme de l'amour n'ont- ils
pas calmé la révolte des ſens ! Quel est
l'infortuné Mortel qu'une Maîtreffe ai-
mable & fage n'a pas ſcu garantir des
écueils d'une impétueuſe jeuneſſe ?
Quelle Philofophie que celle qui vou-
droit éteindre le ſentiment même !
Que cette faculté de notre âme ne
ſe développe que dans la Société,qu'im-
porte : elle étoit du moins en nous. Ne
mépriſons pas les dons du Ciel : il ne
s'agit que de les bien diriger; & ce ne
feroit pas un médiocre ſervice à rendre
à l'humanité , que de trouver l'art déli-
cat & fublime de faire tourner l'amour
au profit des mœurs. Il me ſemble que
ce ſoin devroit faire , mais non pas
tout-à- fait , comme à Sparte , une par-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
tie eſſentielle de l'éducation. Au lieu
d'abandonner une jeuneſſe aveugle au
penchant de ſon cœur , montrez-lui le
véritable amour , toujours animé par
la vertu ; offrez ſurtout aux jeunes filles
cette douce & ſévère image ; qu'un
amant noté par quelque vice ou par
quelque lâcheté , n'attende plus de ſa
maîtreſſe que du mépris & de l'indi-
gnation ; qu'ils attachent l'une & l'autre
quelque idée à ces mots de grandeur
d'âme , d'union conjugale , de patrie ,
d'honnêteté, de vertu ;queles charmes du
caractère le diſputent à ceuxde la figure ;
quela beauté d'une âme ſimple & gé-
néreuſe ne ſoit point offuſquée parl'en-
chantementd'un dehors trompeur : vous
verrez que l'eſtime mutuelle reſſerrant
les nœuds de l'amour , il perdra ce qu'il
a de dangereux. Que le chriftianiſme ,
qui nous ordonne d'aimer nos femmes ,
donne à ces vertus morales le ſouverain
degré d'énergie & de confiftence , tout
rentrera dans l'ordre , & l'amour ſera
juftifié.
Ala fureur de ſes emportemens fuc-
cédera cette joie paiſible & délicieuſe ,
qui laiſſe goûter à notre âme toute l'é-
tendue de fon bonheur. Que deviendra
l'art mépriſable de certaines femmes ,
quand on fentira le prix de la candeur
,
AVRIL . 1764.
53
&de la modeſtie ? Simple & noble pu-
deur ! Non , il n'appartient qu'à toi de
couronner l'amour ! C'eſt toi , c'eſt ta
naïve adreſſe qui ſçait adoucir ſa violen-
ce , & mêler au délire de nos fens la
volupté du ſentiment & de la paix !
Vous diriez que l'amour s'épure & fe
fortifie à mesure qu'il ſe rapproche de
l'amitié , & qu'il lui reſſemble davan-
tage. Ah ! Vous n'en doutez point ,
vous dont le cœur pur adore la vertu !
Ces idées ne font pas neuves ni peut-
être abſolument juſtes : je te les donne ,
mon ami , pour ce qu'elles font : mais
ne répandent- elles pas quelque jour fur
leſujetde cette lettre ?
Que ce tribut d'éloges que je paye à
l'amour ne t'étonne pas après les plain-
tes améres que je t'adreffois il n'y a
pas long-temps. Viens embraſſer ton
ami ; il eſt enfin le plus heureux des
hommes. Sophie , l'aimable Sophie eſt
à moi pour toujours ! L'excès de ma
félicité préſente efface de mon cœur de
douloureux ſouvenirs. Je ſuis enyvré ;
vole
je t'attends. Tu vas connoître
l'incomparable objet qui m'enchante.
Ces lettres que tu me demandes , tu
les auras bien-tôt. C'eſt l'hiſtoire fimple
& naïve d'un cœur droit & fincére.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
Tu l'auras toute entière ; tu ſens que
je n'ai point de ſecrets pour toi.
Hâtez- vous d'arriver mon ami. Votre
chère Henriette aimera ma Sophie , qui
brûle de l'embraffer. Heureux &dignes
époux ! les mêmes nœuds qui nous lient
viennentde vous unir.Venez!notre com-
mune joie augmentera celle de chacun
de nous , fi pourtant l'on peut rien ajou-
ter au bonheur d'être aimé , toi d'Hen-
riette , & moi de Sophie.
LETTRES A SOPHIE ,
LETTRE I.
SOPHIE , Sophie ! ... Elle part , elle
me fuit .... l'ingratte abandonne un
infortuné qui l'adore ! Y Songez -vous
bien , cruelle ? Eſpérez-vous retrouver
un amant auſſi tendre ? vous m'aimez , &
vous êtes déjà loin de moi ! Momens
délicieux & trop courts , dont le fou-
venir me charme & me déſole , ne
reviendrez- vous jamais ? ne ferez-vous
pas plus durables ? Aimable & chère
Sophie ! écoutez l'amour gémiſſant.
Pourriez - vous méconnoître ſa voix ?
Vous ſçavez ſi je ſçais reſpecter vos
mœurs & ces qualités charmantes qui
AVRIL. 1764.
55
vous diftinguent bien plus encore que
la beauté : laiſſez-vous attendrir à mes
regrets ,
ils font bien légitimes quand
je vous perds ! Ne rougiffez pas d'être
ſenſible. Je ſçais trop qu'elle nous fait
fouffrir , cette extrême ſenſibilité; mais
ne vous en défaites point : elle pour-
roit ſeule produire les bonnes actions.
Malheur aux âmes dures & qui ne fen-
tent rien !
Dès que j'eus perdu de vue cette
fatale chaiſe qui vous enlevoit , qui
emportoit mon bonheur , je rentrai
bien vîte chez moi. J'avois le cœur ſer-
ré depuis long temps. Je m'enfermai
dans mon cabinet. Livré au déſeſpoir ,
éperdu , prèſque inſenſible
....
ô ma
charmante amie ! J'eſſayai de pleurer.
Quels pleurs ! De ces larmes diffici-
les , de ces larmes qui déchirent le
cœur , & qui rempliſſent encore mes
yeux : jamais je n'en verrai de fi cruel-
les. Nuit affreuſe ! ... Le jour n'a point
diſſipé ma triſteſſe. Je crois être ſeul
dans l'univers. Vos lettres ſeules pour-
ront modérer mon ennui ; cette cham-
bre à côté de celle que j'occupe , je
n'oſe plus la regarder. Je ne ſçais quel
trouble involontaire me ſaiſit quand il
faut que je paſſe devant cette porte....
Civ
5.6 MERCURE DE FRANCE.
je ne veux plus reſterà Lifors ; toutm'y
retrace l'idée d'une perſonne trop chère,
pour mon repos ..... Mais pourquoi ne
pas entrer dans cette chambre ? Ma
Sophie n'y eſt plus ; je ne l'y verrai
plus
...
tout ce qui me la rappelle doit
être cher à mon cœur. Revenez , ma
Sophie ! Confolez mes chagrins ; char-
mez , s'il eſt poffible , l'horreur de ma
folitude. Que de vertus j'ai vu briller
dans ce réduit obſcur ! Charmant &
mystérieux aſyle , vous futes celui de
la ſageſſe & des grâces ; vous avez
poſſédé ce que la terre a de plus grand
& de plus aimable !
......
Puiffe - je
retrouver bientôt ce que j'ai perdu !
Eſpoir flatteur , toi ſeul adoucis mes
peines ! Adieu , Sophie ; adieu , toi
que j'aimerai toujours !
LETTRE II.
QUELLE
UELLE aimable lettre ! Avec
quelle émotion j'ai reconnu cette écri-
ture , les traits de votre main. Mais pour-
quoi ces craintes qui m'outragent ? Me
croyez-vous affez vil pour vouloir vous
tromper ? vous ignorez donc vos char-
mes ? Qui , moi ! Que je puiſſe trahir
AVRIL. 1764.
57
lè mérite & les grâces ! Ah,jugezmieux
de vous & de moi! Quel homme bar-
bare n'a jamais ſenti l'attrait de la beau-
té , ſurtout quand elle pare les talens ,
l'eſprit , la raiſon & la douceur ! J'ai
connu des femmes qui avoient bien
de l'obligation à leur figure ; mais , ado-
rable Sophie , vous embelliffez la beauté
même. Vous êtes vraie; vous avez un
cœur noble & fenfible. La figure la plus
aimable annonce les heureuſes qualités
de votre âme. Par quel charme uniſſez-
vous donc à la piquante vivacité d'une
belle brune , la douceur enchantereſſe
de la blonde la plus touchante ? Pav
quelle magie vos beaux yeux expri
ment-ils la tendreſſe & la modeſtie
Je crois que je mourrois , ſi je n'as
vois pas le bonheur de vous plaire.
Il eſt affreux de ne teniràrien.Je cher-
chois une compagne aimable & ver-
tueuſe , une amie ſenſible & raifon--
nable ; je vous ai rencontrée... Hélas
je fins que je vous rendrois heureuſe !
Un homme fimple & tranquille ,ami
de l'ordre & de lamodération , que le
bruit du monde , & l'éclat du faſte im
portunent , dont la vertu , l'amour & la
paix peuvent ſeuls remplir les vœux
voilà l'époux qui vous eſt offert. Il feroid
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
toujours votre amant, mais l'amant le
plus délicat , pénétré du mérite de ce
qu'il aime , & qui ſçauroit mêler du
reſpect aux plus tendres careſſes. Mais ,
bonne amie , il y a des âmes baſſes qui
ne connoiffent d'autre volupté que celle
des fens. Pour moi ,je dédaigne , je hais
les plaiſirs où le cœur & l'honnêteté ne
préſident pas. J'oſe le dire , ma fenfi-
bilité m'a toujours ſauvé de la débau-
che ; & je me ſens né pour adorer un
objet eftimable. Son divin modéle ſe
retraçoit fans ceſſe à mon cœur. Ce
n'eſt plus une chimère ; vous m'offrez
ce que j'ofois à peine imaginer. Fille
charmante ! Quelle douce & triſte émo-
tion vous excitez dans mon âme ! Que
ne fuis-je à vous pour toujours ! Dieu !
quel riant avenir, quels heureux jours
je me promettrois, fi la main de So-
phie... Hélas ! je n'en ſuis pas indigne ,
par mes fentimens du moins , par la
candeur & la vérité de mon caractère.
Quand le fort comblera-t-il nos vœux ?
Adieu , aimez-moi toujours.
LETTRE VII.
JE me plaignois de l'amour dans ma dernière
lettre : il a ses peines sans doute ;
mais est-ce bien un mal quecette paffion?
Il faudroit en avoir éprouvé toute la
violence , & recouvrer enfuite ſa pre-
miére tranquillité ; on pourroit alors
comparer ces deux états , & prononcer
plus hardiment. Eft-ce à moi de réfou-
cette vieille question ?
L'homme auſtère ,l'homme infenfi-
ble , & celui qui n'a connu que le com-
mun des femmes , proſcrivent un ſenti-
ment qu'ils ignorent ; ils vous préſente-
rontl'amour accompagnédu cortége af-
freux de tous les maux; ils défigureront
tous ſes traits , & fubftitueront à l'in-
nocence des grâces les noirs fantômes
de leur imagination.
Le jeune amant , dans l'ardeur de
ſon enthouſiaſme, & dans l'yvreffe de
fon bonheur , embellira tout. A peine
diftinguera-t-il les ſentimens du cœur
du préſtige des ſens. Partout le plaifir &
la joie l'environnent ; la flamme de
l'amour répand fur tous les objets une
AVRIL. 1764.
51
plus douce lumière ; l'âme elle-même
s'éléve & s'ennoblit ; & la vie n'eſt plus
rien fans le charme de la tendreſſe.
Sans apprécier ces deux tableaux ,
il me ſemble que la ſenſibilité , loin
d'être un mal en ſoi , eſt un bien fait
de la nature. Elle a ſes inconvéniens
ſansdoute comme les meilleures choſes.
Mais , fans compter les confolations &
les ſecours que l'humanité ſouffrante a
reçus de la commifération & de la bien-
veillance , combien de fois la délicateſſe
& l'enthouſiaſme de l'amour n'ont- ils
pas calmé la révolte des ſens ! Quel est
l'infortuné Mortel qu'une Maîtreffe ai-
mable & fage n'a pas ſcu garantir des
écueils d'une impétueuſe jeuneſſe ?
Quelle Philofophie que celle qui vou-
droit éteindre le ſentiment même !
Que cette faculté de notre âme ne
ſe développe que dans la Société,qu'im-
porte : elle étoit du moins en nous. Ne
mépriſons pas les dons du Ciel : il ne
s'agit que de les bien diriger; & ce ne
feroit pas un médiocre ſervice à rendre
à l'humanité , que de trouver l'art déli-
cat & fublime de faire tourner l'amour
au profit des mœurs. Il me ſemble que
ce ſoin devroit faire , mais non pas
tout-à- fait , comme à Sparte , une par-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
tie eſſentielle de l'éducation. Au lieu
d'abandonner une jeuneſſe aveugle au
penchant de ſon cœur , montrez-lui le
véritable amour , toujours animé par
la vertu ; offrez ſurtout aux jeunes filles
cette douce & ſévère image ; qu'un
amant noté par quelque vice ou par
quelque lâcheté , n'attende plus de ſa
maîtreſſe que du mépris & de l'indi-
gnation ; qu'ils attachent l'une & l'autre
quelque idée à ces mots de grandeur
d'âme , d'union conjugale , de patrie ,
d'honnêteté, de vertu ;queles charmes du
caractère le diſputent à ceuxde la figure ;
quela beauté d'une âme ſimple & gé-
néreuſe ne ſoit point offuſquée parl'en-
chantementd'un dehors trompeur : vous
verrez que l'eſtime mutuelle reſſerrant
les nœuds de l'amour , il perdra ce qu'il
a de dangereux. Que le chriftianiſme ,
qui nous ordonne d'aimer nos femmes ,
donne à ces vertus morales le ſouverain
degré d'énergie & de confiftence , tout
rentrera dans l'ordre , & l'amour ſera
juftifié.
Ala fureur de ſes emportemens fuc-
cédera cette joie paiſible & délicieuſe ,
qui laiſſe goûter à notre âme toute l'é-
tendue de fon bonheur. Que deviendra
l'art mépriſable de certaines femmes ,
quand on fentira le prix de la candeur
,
AVRIL . 1764.
53
&de la modeſtie ? Simple & noble pu-
deur ! Non , il n'appartient qu'à toi de
couronner l'amour ! C'eſt toi , c'eſt ta
naïve adreſſe qui ſçait adoucir ſa violen-
ce , & mêler au délire de nos fens la
volupté du ſentiment & de la paix !
Vous diriez que l'amour s'épure & fe
fortifie à mesure qu'il ſe rapproche de
l'amitié , & qu'il lui reſſemble davan-
tage. Ah ! Vous n'en doutez point ,
vous dont le cœur pur adore la vertu !
Ces idées ne font pas neuves ni peut-
être abſolument juſtes : je te les donne ,
mon ami , pour ce qu'elles font : mais
ne répandent- elles pas quelque jour fur
leſujetde cette lettre ?
Que ce tribut d'éloges que je paye à
l'amour ne t'étonne pas après les plain-
tes améres que je t'adreffois il n'y a
pas long-temps. Viens embraſſer ton
ami ; il eſt enfin le plus heureux des
hommes. Sophie , l'aimable Sophie eſt
à moi pour toujours ! L'excès de ma
félicité préſente efface de mon cœur de
douloureux ſouvenirs. Je ſuis enyvré ;
vole
je t'attends. Tu vas connoître
l'incomparable objet qui m'enchante.
Ces lettres que tu me demandes , tu
les auras bien-tôt. C'eſt l'hiſtoire fimple
& naïve d'un cœur droit & fincére.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
Tu l'auras toute entière ; tu ſens que
je n'ai point de ſecrets pour toi.
Hâtez- vous d'arriver mon ami. Votre
chère Henriette aimera ma Sophie , qui
brûle de l'embraffer. Heureux &dignes
époux ! les mêmes nœuds qui nous lient
viennentde vous unir.Venez!notre com-
mune joie augmentera celle de chacun
de nous , fi pourtant l'on peut rien ajou-
ter au bonheur d'être aimé , toi d'Hen-
riette , & moi de Sophie.
LETTRES A SOPHIE ,
LETTRE I.
SOPHIE , Sophie ! ... Elle part , elle
me fuit .... l'ingratte abandonne un
infortuné qui l'adore ! Y Songez -vous
bien , cruelle ? Eſpérez-vous retrouver
un amant auſſi tendre ? vous m'aimez , &
vous êtes déjà loin de moi ! Momens
délicieux & trop courts , dont le fou-
venir me charme & me déſole , ne
reviendrez- vous jamais ? ne ferez-vous
pas plus durables ? Aimable & chère
Sophie ! écoutez l'amour gémiſſant.
Pourriez - vous méconnoître ſa voix ?
Vous ſçavez ſi je ſçais reſpecter vos
mœurs & ces qualités charmantes qui
AVRIL. 1764.
55
vous diftinguent bien plus encore que
la beauté : laiſſez-vous attendrir à mes
regrets ,
ils font bien légitimes quand
je vous perds ! Ne rougiffez pas d'être
ſenſible. Je ſçais trop qu'elle nous fait
fouffrir , cette extrême ſenſibilité; mais
ne vous en défaites point : elle pour-
roit ſeule produire les bonnes actions.
Malheur aux âmes dures & qui ne fen-
tent rien !
Dès que j'eus perdu de vue cette
fatale chaiſe qui vous enlevoit , qui
emportoit mon bonheur , je rentrai
bien vîte chez moi. J'avois le cœur ſer-
ré depuis long temps. Je m'enfermai
dans mon cabinet. Livré au déſeſpoir ,
éperdu , prèſque inſenſible
....
ô ma
charmante amie ! J'eſſayai de pleurer.
Quels pleurs ! De ces larmes diffici-
les , de ces larmes qui déchirent le
cœur , & qui rempliſſent encore mes
yeux : jamais je n'en verrai de fi cruel-
les. Nuit affreuſe ! ... Le jour n'a point
diſſipé ma triſteſſe. Je crois être ſeul
dans l'univers. Vos lettres ſeules pour-
ront modérer mon ennui ; cette cham-
bre à côté de celle que j'occupe , je
n'oſe plus la regarder. Je ne ſçais quel
trouble involontaire me ſaiſit quand il
faut que je paſſe devant cette porte....
Civ
5.6 MERCURE DE FRANCE.
je ne veux plus reſterà Lifors ; toutm'y
retrace l'idée d'une perſonne trop chère,
pour mon repos ..... Mais pourquoi ne
pas entrer dans cette chambre ? Ma
Sophie n'y eſt plus ; je ne l'y verrai
plus
...
tout ce qui me la rappelle doit
être cher à mon cœur. Revenez , ma
Sophie ! Confolez mes chagrins ; char-
mez , s'il eſt poffible , l'horreur de ma
folitude. Que de vertus j'ai vu briller
dans ce réduit obſcur ! Charmant &
mystérieux aſyle , vous futes celui de
la ſageſſe & des grâces ; vous avez
poſſédé ce que la terre a de plus grand
& de plus aimable !
......
Puiffe - je
retrouver bientôt ce que j'ai perdu !
Eſpoir flatteur , toi ſeul adoucis mes
peines ! Adieu , Sophie ; adieu , toi
que j'aimerai toujours !
LETTRE II.
QUELLE
UELLE aimable lettre ! Avec
quelle émotion j'ai reconnu cette écri-
ture , les traits de votre main. Mais pour-
quoi ces craintes qui m'outragent ? Me
croyez-vous affez vil pour vouloir vous
tromper ? vous ignorez donc vos char-
mes ? Qui , moi ! Que je puiſſe trahir
AVRIL. 1764.
57
lè mérite & les grâces ! Ah,jugezmieux
de vous & de moi! Quel homme bar-
bare n'a jamais ſenti l'attrait de la beau-
té , ſurtout quand elle pare les talens ,
l'eſprit , la raiſon & la douceur ! J'ai
connu des femmes qui avoient bien
de l'obligation à leur figure ; mais , ado-
rable Sophie , vous embelliffez la beauté
même. Vous êtes vraie; vous avez un
cœur noble & fenfible. La figure la plus
aimable annonce les heureuſes qualités
de votre âme. Par quel charme uniſſez-
vous donc à la piquante vivacité d'une
belle brune , la douceur enchantereſſe
de la blonde la plus touchante ? Pav
quelle magie vos beaux yeux expri
ment-ils la tendreſſe & la modeſtie
Je crois que je mourrois , ſi je n'as
vois pas le bonheur de vous plaire.
Il eſt affreux de ne teniràrien.Je cher-
chois une compagne aimable & ver-
tueuſe , une amie ſenſible & raifon--
nable ; je vous ai rencontrée... Hélas
je fins que je vous rendrois heureuſe !
Un homme fimple & tranquille ,ami
de l'ordre & de lamodération , que le
bruit du monde , & l'éclat du faſte im
portunent , dont la vertu , l'amour & la
paix peuvent ſeuls remplir les vœux
voilà l'époux qui vous eſt offert. Il feroid
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
toujours votre amant, mais l'amant le
plus délicat , pénétré du mérite de ce
qu'il aime , & qui ſçauroit mêler du
reſpect aux plus tendres careſſes. Mais ,
bonne amie , il y a des âmes baſſes qui
ne connoiffent d'autre volupté que celle
des fens. Pour moi ,je dédaigne , je hais
les plaiſirs où le cœur & l'honnêteté ne
préſident pas. J'oſe le dire , ma fenfi-
bilité m'a toujours ſauvé de la débau-
che ; & je me ſens né pour adorer un
objet eftimable. Son divin modéle ſe
retraçoit fans ceſſe à mon cœur. Ce
n'eſt plus une chimère ; vous m'offrez
ce que j'ofois à peine imaginer. Fille
charmante ! Quelle douce & triſte émo-
tion vous excitez dans mon âme ! Que
ne fuis-je à vous pour toujours ! Dieu !
quel riant avenir, quels heureux jours
je me promettrois, fi la main de So-
phie... Hélas ! je n'en ſuis pas indigne ,
par mes fentimens du moins , par la
candeur & la vérité de mon caractère.
Quand le fort comblera-t-il nos vœux ?
Adieu , aimez-moi toujours.
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2261
p. 58-59
« LE mot de la premiere Enigme du Mercure de Mars est la Langue. Celui [...] »
Début :
LE mot de la premiere Enigme du Mercure de Mars est la Langue. Celui [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LE mot de la premiere Enigme du Mercure de Mars est la Langue. Celui [...] »
LE mot de la premiere Enigme du
Mercure de Mars est la Langue. Celui
de la feconde est la Crémaillère. Celui
de la troifiéme eſt Noël qui donne ce-
AVRIL. 1764.
59
lui de Léon. Celui du premier Logo-
gryphe eſt Fricandeau , dans lequel
on trouve cire , France , Caën , Caire
Icare , Inde , If, Candie , Canarie
د
air , eau , feu , avenir , ré , fa , car ,
ane , fard, cidre , vin , caffé , uni , nef,
cure , canard , art , farcin , navire , un,
neuf , nid , cri , Diacre , cráne
, aneau ,
rideau , cadeau , craie , canif , acier
,
fer, Franc , naif, ancre , cerf , Cain ,
cave , Diane , Faune , Racine , Cadi ,
ver , cuir , aune , aune , urne , rien , an
ride , Dieu. Celui du ſecond Logogry-
phe eſt Hermaphrodite.
Mercure de Mars est la Langue. Celui
de la feconde est la Crémaillère. Celui
de la troifiéme eſt Noël qui donne ce-
AVRIL. 1764.
59
lui de Léon. Celui du premier Logo-
gryphe eſt Fricandeau , dans lequel
on trouve cire , France , Caën , Caire
Icare , Inde , If, Candie , Canarie
د
air , eau , feu , avenir , ré , fa , car ,
ane , fard, cidre , vin , caffé , uni , nef,
cure , canard , art , farcin , navire , un,
neuf , nid , cri , Diacre , cráne
, aneau ,
rideau , cadeau , craie , canif , acier
,
fer, Franc , naif, ancre , cerf , Cain ,
cave , Diane , Faune , Racine , Cadi ,
ver , cuir , aune , aune , urne , rien , an
ride , Dieu. Celui du ſecond Logogry-
phe eſt Hermaphrodite.
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2262
p. 59-60
ENIGME.
Début :
Sans changer de nature, [...]
Mots clefs :
Cheminée
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGME.
SANS changer de nature ,
Sous plus d'une figure
, aneau ,
Je parois quelquefois brillante d'ornemens;
Et d'autres fois ſans agrémens.
* Je ſuis tantôt quarrée ou ronde ,
Tantôt platte & tantôt profonde ;
Je rends ſervice au grand Seigneur ,
Ainſi qu'au plus vil Laboureur.
J'ai des jambes , des bras , qui plus eſt une tête.
Ne va pas me croire une bête ;
Car loin d'arriver à ton but ,
,
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
Tu ſerois obligé de me mettre au rebut.
Pourſuís , examine mon être ;
A divers traits tu pourras me connoître....
Je ne mets guères de chapeau ,...
Mais ſouvent je porte un manteau.
Sans recourir à la Juſtice ,
Mon Maître quelquefois me condamneaufup
plices
Et pour affouvir ſa fureur ,
Par des gens qui ſont des canailles ,
Me fait déchirer les entrailles ,
Sans que jamais je faſſe éclater ma douleur..
Par M. DE. LA GARENNE , d'Angers.
SANS changer de nature ,
Sous plus d'une figure
, aneau ,
Je parois quelquefois brillante d'ornemens;
Et d'autres fois ſans agrémens.
* Je ſuis tantôt quarrée ou ronde ,
Tantôt platte & tantôt profonde ;
Je rends ſervice au grand Seigneur ,
Ainſi qu'au plus vil Laboureur.
J'ai des jambes , des bras , qui plus eſt une tête.
Ne va pas me croire une bête ;
Car loin d'arriver à ton but ,
,
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
Tu ſerois obligé de me mettre au rebut.
Pourſuís , examine mon être ;
A divers traits tu pourras me connoître....
Je ne mets guères de chapeau ,...
Mais ſouvent je porte un manteau.
Sans recourir à la Juſtice ,
Mon Maître quelquefois me condamneaufup
plices
Et pour affouvir ſa fureur ,
Par des gens qui ſont des canailles ,
Me fait déchirer les entrailles ,
Sans que jamais je faſſe éclater ma douleur..
Par M. DE. LA GARENNE , d'Angers.
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2263
p. 60
AUTRE.
Début :
Je suis long, je suis rond, je suis droit & bossu ; [...]
Mots clefs :
Fuseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE
fuis long , je ſuis rond , je ſuis droit &
boffu ;
La Nature m'habille en me mettant au monde,
Mais l'Art me dépouille tout nud.
Honteux de me voir tel, je tourne & fais la ronde?
D'une agilité ſans ſeconde ,
Seulement pour être vêtu.
Mais ma condition en est-elle meilleure ?
Quel est enfin le prix de mon empreſſement ?
Je ne gagne qu'un vêtement ,
Et quelquefois ce n'eſt pas pour une heure..
fuis long , je ſuis rond , je ſuis droit &
boffu ;
La Nature m'habille en me mettant au monde,
Mais l'Art me dépouille tout nud.
Honteux de me voir tel, je tourne & fais la ronde?
D'une agilité ſans ſeconde ,
Seulement pour être vêtu.
Mais ma condition en est-elle meilleure ?
Quel est enfin le prix de mon empreſſement ?
Je ne gagne qu'un vêtement ,
Et quelquefois ce n'eſt pas pour une heure..
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2264
p. 61
AUTRE.
Début :
Cum sex membra valent, modo regum nobile quoddam [...]
Mots clefs :
Fascia
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE..
CUM ſex membra valent , modo regum nobile
quoddam
Sum decus , invalidis ſum modo præfidium .
Ne caput obtrunces , ipſum te in fruſta ſecarem
Quiſquis es , hoftis enim fic meus accipitur .
L. P. D. Ecolier de 2e au Collège de Mazarin.
CUM ſex membra valent , modo regum nobile
quoddam
Sum decus , invalidis ſum modo præfidium .
Ne caput obtrunces , ipſum te in fruſta ſecarem
Quiſquis es , hoftis enim fic meus accipitur .
L. P. D. Ecolier de 2e au Collège de Mazarin.
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2265
p. 61
LOGOGRYPHE.
Début :
Par des détours obscurs je conduis un secret, [...]
Mots clefs :
Logogriphe
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGOGRYPΗ Ε.
Par des détours obſcurs je conduis un ſecret ,
Je le tais avec ſoin , quoique je le décéle ;
Er pour le mieux cacher , aveuglé par mon zèle,
En le retournant trop j'en découvrel'objet.
Toi qui me cherches dans moi-même ,
Cher Lecteur , examine moi :
Mes dix pieds renverſés pourront t'o 'rir laloi ;.
D'un Royaume le Chef ſuprême ;
Le célébre inſtrument qui chante les héros :
Le motifqui les méne ;
Une rivière dont les flots
Terminent l'Aquitaine ;
Ce qui compte tous nos momens ;
Uneplace au Spectacle ; un meuble de cuifine;
Un grain qui peut nous ſervir d'aliment ;
Enfin c'eſt .... c'eſt aſſez ; devine.
ParGEOFFROY, de Châtellerault.
Par des détours obſcurs je conduis un ſecret ,
Je le tais avec ſoin , quoique je le décéle ;
Er pour le mieux cacher , aveuglé par mon zèle,
En le retournant trop j'en découvrel'objet.
Toi qui me cherches dans moi-même ,
Cher Lecteur , examine moi :
Mes dix pieds renverſés pourront t'o 'rir laloi ;.
D'un Royaume le Chef ſuprême ;
Le célébre inſtrument qui chante les héros :
Le motifqui les méne ;
Une rivière dont les flots
Terminent l'Aquitaine ;
Ce qui compte tous nos momens ;
Uneplace au Spectacle ; un meuble de cuifine;
Un grain qui peut nous ſervir d'aliment ;
Enfin c'eſt .... c'eſt aſſez ; devine.
ParGEOFFROY, de Châtellerault.
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2266
p. 62
AUTRE.
Début :
En entier j'appartiens aux Rois [...]
Mots clefs :
Cordon
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
En entier j'appartiens aux Rois
Comme aux Enfans de S. François.
Divi ſez mes fix pieds : je donne de la tête
Tout à travers les bois .
Plus d'une fois ,
Le Nautonier qui , malgré la tempête ,
Comptoit ſur ſa fragile nef ,
Rapporter du Pérou les deux tiers de mon chef,
Près ou loin du rivage ,
Afait naufrage
Contre mon chef entier
,
Renverſé tout exprès pour tromper le Routier . *
Mon corps , ou la moitié de ce que je poſſéde ,
Préſente naturellement
Ce qu'on fait quand on céde
Gratuitement.
Retranchez- en un tiers : reſte une particule
De l'empire de la férule.
Si tout ceci , Lecteur , n'eſt pas de votre goût ,
Conſultez l'inſtrument qui guide le navire :
د
Il vous enſeignera les deux tiers de mon tout ;
Et ces deux tiers , pour tout vous dire
Vous donneront , dans un autre ordre offerts ,
Ce qu'eſt en forme l'Univers.
*Livre de Cartes Marines.
En entier j'appartiens aux Rois
Comme aux Enfans de S. François.
Divi ſez mes fix pieds : je donne de la tête
Tout à travers les bois .
Plus d'une fois ,
Le Nautonier qui , malgré la tempête ,
Comptoit ſur ſa fragile nef ,
Rapporter du Pérou les deux tiers de mon chef,
Près ou loin du rivage ,
Afait naufrage
Contre mon chef entier
,
Renverſé tout exprès pour tromper le Routier . *
Mon corps , ou la moitié de ce que je poſſéde ,
Préſente naturellement
Ce qu'on fait quand on céde
Gratuitement.
Retranchez- en un tiers : reſte une particule
De l'empire de la férule.
Si tout ceci , Lecteur , n'eſt pas de votre goût ,
Conſultez l'inſtrument qui guide le navire :
د
Il vous enſeignera les deux tiers de mon tout ;
Et ces deux tiers , pour tout vous dire
Vous donneront , dans un autre ordre offerts ,
Ce qu'eſt en forme l'Univers.
*Livre de Cartes Marines.
Fermer
2267
p. 63
AIR TENDRE.
Début :
EN vain jusqu'à ce jour j'avois sçu m'en défendre ; [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AIR TENDRE.
AIR TENDRE.
EN vain jusqu'à ce jour j'avois sçu m'en défendre ;
L'Amour, ce Dieu malin, triomphe de moncœur.
Peut-on, aimable Iris, vous voir & vous entendre, Sans brûler à l'inſtantde la plus vive ardeur ?
Par M. ***.
EN vain jusqu'à ce jour j'avois sçu m'en défendre ;
L'Amour, ce Dieu malin, triomphe de moncœur.
Peut-on, aimable Iris, vous voir & vous entendre, Sans brûler à l'inſtantde la plus vive ardeur ?
Par M. ***.
Fermer
2268
p. 5-16
SUITE de l'Histoire raisonnée des Discours de CICÉRON. DÉFENSE DE LUCIUS MURÉNA.
Début :
LE gouvernement de Rome, moitié Aristocratique & moitié Démocratique, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de l'Histoire raisonnée des Discours de CICÉRON. DÉFENSE DE LUCIUS MURÉNA.
SUITE de l'Histoire raisonnée des Discours de CICÉRON.
DÉFENSE DE LUCIUS MURÉNA.
LE gouvernement de Rome, moitié
Aristocratique & moitié Démocratique,
produiſoit néceſſairement des cabales &
des diviſions parmi les Citoyens. Les
Perſonnages diſtingués des premières
Maiſons de la République n'étoient pas
II. Vol.
A iij
.
6
MERCURE DE FRANCE.
les ſeuls qui aſpiraſſent à l'honneur de
devenir les Chefs de l'Etat : la même
ambition animoit chacun des Patriciens;
la Préture, l'Edilité , enfin le Conſulat
devenoient tour-à-tour l'objet de leurs
voeux.
Le Peuple de ſon côté tenoit dans
ſes mains le ſort des têtes les plus illuſ
tres. La liberté dont il jouiſſoit en don
nant ſes ſuffrages lui permettoit d'en
diſpoſer à ſon gré.Les Candidats (a) le
ſçavoient bien : auſſi n'épargnoient-ils
rien pour gagner ſa bienveiilance.
..
.
Une loi ſage & prudente avoit dé
fendu expreſſément les largeſſes pécu
niaires, afin de prévenir toute eſpéce de
corruption. Quiconque étoit convaincu
de s'être ſervi de ce moyen honteux
pour parvenir aux charges, en étoit ex
clu ſans autre forme de procès. On
penſoit apparemment alors que ceux qui
· avoient l'âme aſſez baſſe pour acheter
le droit de rendre la Juſtice , ne ba
lanceroient pas à la vendre , quand ils
trouveroient l'occaſion de le faire avec
( a ) Tel étoit le nom qu'on donnoit aux
concurrens qui ſe préſentoient pour remplir les
charges publiques , parce qu'ils ſe revêtiſſoient
alors d'une robe blanche ( en Latin candida) qu'ils
ne quittoient qu'après l'élection,
-
A VR I L. 1764.
7
impunité. C'eſt cette loi qui donna lieu
à l'accuſation intentée contre L. Mu
r(272(Z,
·
L'année du Conſulat de Cicéron étant
prête d'expirer, il fit tenir ſuivant l'u-
ſage les Comices Conſulaires , c'eſt-à-
dire l'Aſſemblée du Peuple pour l'élec
tion des Conſuls de l'année ſuivante.
Les ſuffrages tomberent ſur Decius
· Junius Silanus, & ſur Lucius Licinius
Murena. .
Ce dernier avoit un dangereux com
pétiteur dans la perſonne de Servius
Sulpitius que chacun ſçait avoir été
également recommandable & par ſa
naiſſance illuſtre , & par ſes profon
des connoiſſances dans la Juriſpruden
ce. Outré de ſe voir préférer un rival
dont le mérite peut-être étoit inférieur
au ſien, il prit le parti de l'accuſer d'a-
voir acheté les voix qui lui avoient été
favorables. .
Le Conſul déſigné, Murena, fut véri
tablement mortifié de cette accuſation
dictée par l'eſprit de vengeance. Il n'a-
voit pas ſeulement à redouter Sulpi
tius : il avoit encore à craindre le cré
dit immenſe d'un grand homme que ſon
adverſaire avoit ſçu attacher à ſes in
térêts & qui parut avec lui en qualité
A iv
8
MERCURE DE FRANCE.
d'accuſateur. C'étoit le fameux Caton ,
ce farouche Cenſeur , auſſi connu par
ſon infléxible attachement à la vertu,
que par ſes ſentimens vraîment patrio
tiques & républicains.
La cauſe de Murena fut plaidée deux
fois avant que Ciceron parlât pour lui ; la
première fois par Quintus Hortenſius ,
cet Orateur célébre dont les productions
brillantes balanceroient peut-être celles
de Ciceron, ſi elles n'étoient pas perdues
pour nous; la ſeconde par Marcus Craſ
ſus , qui prouva par pluſieurs ſuccès la
ſupériorité de ſes talens.
Le Plaidoyer de Ciceron réunit à la
fois la légéreté & l'élégance. C'eſt un
mêlange parfait de la politeſſe. la plus
aiſée & de la plaiſanterie la plus ingé
nieuſe & la plus délicate. Il y raille
avec adreſſe le pédantiſme des Juriſ
conſultes , parce que Sulpitius faiſoit
profeſſion d'être ſçavant dans les Loix &
· dans la Morale Stoïcienne, parce que Ca
ton paſſoit pour un des plus zélés Phi
loſophes de cette Secte, qui commen
çoit d'ailleurs à tomber dans le diſ-
crédit. Malgré toute ſon indifférence
philoſophique , le Stoïcien fut piqué
juſqu'au vif des ſarcaſmes dont l'acca
bloit le Prince des Orateurs. Pour s'en
A V R I L. 1764.
9
venger il dit un bon mot (b) que Plu
turque a pris ſoin de nous conſerver....
· Il faut avouer, s'écria-t-il en ſortant
de l'audience, il faut avouer que le pre
mier homme de l'Etat eſt auſſi le pre
mier Plaiſant de la République !
Un Membre de l'Académie Fran--
çoiſe, auſſi reſpectable par ſon carac
tère & par ſes mœurs, que recomman
dable par ſa ſcience & ſon érudition,
M. l'Abbé d'Olivet , a fait un beau
préſent à la République des Lettres, en
faiſant imprimer à la ſuite de ſon Com
mentaire ſur ce diſcours, celui que com
poſa pour s'exercer il y a environ 2oo
ans, un illuſtre Sçavant, Aonius Palea
rius, qu'une mort cruelle a rendu célébre
autant que ſes Ouvrages. Peu de mo
dernes ont réuſſi comme lui à imiter
le ſtyle & la diction de Cicéron qu'il
avoit pris pour modéle. Ce diſcours
excellent à lire , eſt l'accuſation de Mu
rena. On le trouve à la page 517. du
V* Tome de la belle édition in-4°. des
(Euvres de Cicéron.
( b ) Dii boni ! quàm ridiculum Conſulem ha
bemus !
A v
1o MERCURE BE FRANCE.
| DIscovRs de CrcÉRov contre L,
CATILINA , vulgairement dits les ,
QUATRE CATILINAIRES.
Quand j'entends les gens à préjugés
taxer Cicéron de poltronnerie , je me
dis auſſitôt à moi-même, il y a tout au
moins une grande imprudence à déni- .
- grer , ſur le rapport d'autrui, un homme
de mérite qu'on ne connoît pas. Il ne
faut que jetter les yeux ſur l'Hiſtoire
de la Conjuration de Catilina pour ſe .
convaincre , de l'intrépidité. & de la
grandeur d'âme de ce fameux Conſul.
Ce que j'avance paroîtra un paradoxe .
à ceux qui ne connoiſſent pas ce Mor- .
ceau précieux des Annales de la Répu
blique Romaine. Je ſçai que l'opinion .
commune eſt contre moi , mais qu'ils ,
liſent ; la mémoire de Cicéron ſera ven
ée. -
| Salluſte, cet Ecrivain hardi & ſenten- .
tieux, fait la peinture la plus frappante
& la plus vraie des mœurs qui regnoient
à Rome , dans le temps de Catilina La
Jeuneſſe, perdue , de débauches & de
dettes , emprunto:c à groſſes uſures pour
· avoir dequoi fournit, à ſes plaiſirs , &
$ : a - t : les intérêts multipliés l'em--
-
A V R I L. 1764.
I I
portoient ſur le principal : les vices les
plus honteux, déifiés par la corruption
de ceux qui leur procuroient l'apo
théoſe , faiſoient partie du culte pu
blic; les déſordres les plus infâmes de
venoient des cérémonies de Religion
pour ceux qui avoient l'adreſſe de les ca
cher ſous le voile du myſtère. L'Etat de
la République étoit trop violent pour
être durable , la révolution devenoit
comme néceſſaire ; & ſans la vigilance
du Conſul toujours actif& toujours pré
voyant, l'Empire étoit à celui qui ſau
roit le premier s'en ſaiſir.
Lucius Catilina crut être appellé par
la deſtinée à ce haut point de fortune
& de gloire; ou, pour parler plus juſte,
il voulut profiter des circonſtances pour
y parvenir. Il faut avouer auſſi que per
ſonne n'étoit plus propre à jouer le rôle .
d'un conſpirateur. .
Nombre de qualités qui portoient
l'apparence des plus grandes vertus ».
formoient ſon caractère ; mais il n'en
avoit aucune dont il
n'eût défiguré
miſérablement l'image. Lié avec tout .
ce que Rome avoit de plus ſcélérats , il
paroiſſoit en même temps l'admira--
teur le plus zélé des Citoyens les plu#
vertueux.
Sa maiſon étoit remplie de
•.
A vi
º
12 MERCURE DE FRANCE.
tous les objets qui ſervent à flatter la
débauche ; mais ils y étoient accompa
gnés de tout ce qui peut ſervir d'ai
guillon au
travail & à l'induſtrie
:
c'étoit à la fois une ſcène perpétuelle
· des vices les plus raffinés, & une école
d'éxercices militaires. Jamais homme
ne réunit tant de parties oppoſées , &
tant de ces qualités & de ces paſſions
qui ſemblent mutuellement s'exclure ;
perſonne ne poſſéda jamais mieux l'art de
ſe rendre agréable aux bons Citoyens,
& d'entretenir en même temps une liai
ſon étroite avec les plus mauvais ; per
ſonne ne marqua plus de goût pour les
bons principes, & n'en ſuivit jamais de
plus déteſtables; nul homme ne fut plus
outré dans la débauche, & plus capable
de perſévérance dans le travail ; n'eut
plus d'avidité pour le †. & plus de
profuſion dans la dépenſe : perſonne
enfin n'eut jamais tant de facilité à ſe
· faire des amis & à ſe les attacher ſolide
ment, ſi tant eſt que l'amitié puiſſe ha
biter dans des cœurs d'où la vertu eſt
bannie. Il partageoit avec eux tout ce
qu'il poſſédoit, ſon argent, ſon crédit,
ſes maîtreſſes ; rien en un mot ne lui
•coûtoit pour obliger ceux qu'il pouvoit
s'attacher par de pareils ſervices. Son
A V R I L. 1764.
13
caractère prenoit toujours la teinture de
ſes projets, & ſe formoit, dans toutes
les occaſions ſur ſes prétentions & ſur
ſes deſirs.Avec les gens triſtes, l'air
chagrin lui devenoit naturel : avec les
† gais, il paroiſſoit fait pour la gaîté
pour l'enjouement :
il étoit grave
avec les vieillards, vif & léger avec les
jeunes gens, audacieux avec les eſprits
hardis, libre & ſans retenue avec les dé
bauchés. Cette mobilité & cette variété
continuelle avoit non-ſeulement attiré
auprès de lui tout ce qu'il y avoit de
ens ſans principes & ſans mœurs en
Italie & dans les Provinces de l'Empire,
mais lui avoit procuré un grand nombre
d'amis parmi les plus honnêtes gens de
la République, à qui l'apparence de ſes
vertus faiſoit illuſion.
I. Fondé ſur toutes ces reſſources,
Catilina commença bientôt à cabaler
ſourdement, & à tenir des aſſemblées
ſecrettes. Un Citoyen nommé L. Por
cius Lecca prêta ſa maiſon aux Conjurés,
· qui s'y raſſembloient toutes les nuits. Le
projet étoit prêt à éclater, & la Répu
blique touchoit au moment de ſa perte,
quand une bravade indiſcrette de deux
Conſpirateurs découvrit en partie le ſe
cret. Deux intimes amis de Catilina ſe
14 MERCURE DE FRANCE.
vantèrent qu'ils tueroient Ciceron dans
ſon lit. Cette menace, qui n'eut aucun
effet, allarma pourtant aſſez le Sénat
pour qu'il rendît ſolemnellement ce De
cret fameux (c), qui chargeoit ſpéciale
ment les Conſuls de veiller aux intéréts
de l'Empire. Quelques jours après la
Courtiſanne Fulvie, ayant ſçu le projet
entier de la Conjuration, par ſon amant
Curius qui y étoit engagé, alla le révéler
au Conſul, qui ſe prépara à en faire le
rapport le lendemain à l'Aſſemblée du
Sénat. Catilina eut l'impudence de s'y
trouver ; & c'eſt ce qui donna lieu à
Cicéron indigné de prononcer la Première
Catilinaire : Monument précieux aux
yeux des gens de Lettres, d'une vigueur
héroïque , & d'une éloquence | fou
droyante.
, II. Catilina fut étourdi de ce coup
qu'il n'avoit pas prévu,& attendit à peine
la nuit pour ſe dérober à l'indignation
publique. Un petit nombre de Conjurés
le ſuivit dans ſa retraite. Cicéron inſtruit
dès le lendemain de la fuite précipitée du
Chef de la Conjuration, convoqua le
Sénat afin d'aviſer aux meſures qu'il y
avoit à prendre. En attendant les Pères
Conſcripts, qui tardoient trop à s'aſſem
(c, Videant Coſſ ne quid detrimenti reſp, c piat .
·
A V R I L. 1764.
1 5 .
bler, le Conſul monta ſur la Tribune ..
aux Harangites, & apprit au Peuple l'é-
vaſion de Catilina, après lui avoir rendu .
compte des circonſtances de la Conjura
tion, que bien des gens ignoroient en
core. C'eſt la Seconde Catilinaire. .
-
III. On avoit trouvé moyen d'inté
reſſer en faveur de la Conſpiration naif- .
ſante, la Nation des Allobroges, dont
les Ambaſſadeurs étoient alors à Rome,
pour y ſolliciter quelques priviléges
qu'ils avoient beaucoup de peine à obte- .
nir. Quand le calme d'une lente & ſage
réflexion eut ſuccédé aux mouvemens .
rapides de la ſéduction, effrayés des riſ
ues qu'ils couroient, & du péril auquel
étoit expoſé l'Empire, ces Ambaſſadeurs
ſe déterminèrent à en donner ſecréte
ment avis au Conſul. On intercepta les
lettres des Agens de Catilina ; on ſaiſit
des amas d'armes qu'ils faiſoient par ſon
ordre ; on les conduiſit eux-mêmes en
priſon. Cicéron rend compte au Peuple
de tout ceci dans ſa Troiſième Catilinaire.
Diſcours admirable qui ſervira toujours .
de modèle aux Orateurs curieux de nar
rer avec grâce, & de raiſonner ſolide- .
IIle Ilt.
-
IV. Les Conjurés étoient toujours en .
· priſon, & le Sénat n'avoit pas encore -
Y 6 MERCURE DE FRANCE.
prononcé ſur leur ſort. D. Silanus ou
vrit l'avis rigoureux de les condamner
tous à la mort : C. Cœſar, le même qui
donna dans la ſuite des fers à ſa Patrie,
inclinoit à la douceur, & vouloit qu'on
leur laiſſât la vie. Il alla même juſqu'à
intéreſſer Cicéron en leur faveur, en fai
ſant entendre qu'une ſévérité odieuſe
pourroit mettre en danger les jours d'un
Conſul, ſi précieux à la République.
Cicéron , à ſon tour , montra les ſenti
mens les plus héroïques; proteſta qu'il
avoit fait à ſa Patrie le ſacrifice de ſa vie,-
& qu'il falloit embraſſer le parti de la ri
ueur, puiſqu'il étoit le plus ſûr pour
'Etat. Dire que ſon avis fut ſuivi una
nimement, c'eſt faire en deux mots l'élo
ge de cette Quatrième & dernière Ca
tilinaire.
DÉFENSE DE LUCIUS MURÉNA.
LE gouvernement de Rome, moitié
Aristocratique & moitié Démocratique,
produiſoit néceſſairement des cabales &
des diviſions parmi les Citoyens. Les
Perſonnages diſtingués des premières
Maiſons de la République n'étoient pas
II. Vol.
A iij
.
6
MERCURE DE FRANCE.
les ſeuls qui aſpiraſſent à l'honneur de
devenir les Chefs de l'Etat : la même
ambition animoit chacun des Patriciens;
la Préture, l'Edilité , enfin le Conſulat
devenoient tour-à-tour l'objet de leurs
voeux.
Le Peuple de ſon côté tenoit dans
ſes mains le ſort des têtes les plus illuſ
tres. La liberté dont il jouiſſoit en don
nant ſes ſuffrages lui permettoit d'en
diſpoſer à ſon gré.Les Candidats (a) le
ſçavoient bien : auſſi n'épargnoient-ils
rien pour gagner ſa bienveiilance.
..
.
Une loi ſage & prudente avoit dé
fendu expreſſément les largeſſes pécu
niaires, afin de prévenir toute eſpéce de
corruption. Quiconque étoit convaincu
de s'être ſervi de ce moyen honteux
pour parvenir aux charges, en étoit ex
clu ſans autre forme de procès. On
penſoit apparemment alors que ceux qui
· avoient l'âme aſſez baſſe pour acheter
le droit de rendre la Juſtice , ne ba
lanceroient pas à la vendre , quand ils
trouveroient l'occaſion de le faire avec
( a ) Tel étoit le nom qu'on donnoit aux
concurrens qui ſe préſentoient pour remplir les
charges publiques , parce qu'ils ſe revêtiſſoient
alors d'une robe blanche ( en Latin candida) qu'ils
ne quittoient qu'après l'élection,
-
A VR I L. 1764.
7
impunité. C'eſt cette loi qui donna lieu
à l'accuſation intentée contre L. Mu
r(272(Z,
·
L'année du Conſulat de Cicéron étant
prête d'expirer, il fit tenir ſuivant l'u-
ſage les Comices Conſulaires , c'eſt-à-
dire l'Aſſemblée du Peuple pour l'élec
tion des Conſuls de l'année ſuivante.
Les ſuffrages tomberent ſur Decius
· Junius Silanus, & ſur Lucius Licinius
Murena. .
Ce dernier avoit un dangereux com
pétiteur dans la perſonne de Servius
Sulpitius que chacun ſçait avoir été
également recommandable & par ſa
naiſſance illuſtre , & par ſes profon
des connoiſſances dans la Juriſpruden
ce. Outré de ſe voir préférer un rival
dont le mérite peut-être étoit inférieur
au ſien, il prit le parti de l'accuſer d'a-
voir acheté les voix qui lui avoient été
favorables. .
Le Conſul déſigné, Murena, fut véri
tablement mortifié de cette accuſation
dictée par l'eſprit de vengeance. Il n'a-
voit pas ſeulement à redouter Sulpi
tius : il avoit encore à craindre le cré
dit immenſe d'un grand homme que ſon
adverſaire avoit ſçu attacher à ſes in
térêts & qui parut avec lui en qualité
A iv
8
MERCURE DE FRANCE.
d'accuſateur. C'étoit le fameux Caton ,
ce farouche Cenſeur , auſſi connu par
ſon infléxible attachement à la vertu,
que par ſes ſentimens vraîment patrio
tiques & républicains.
La cauſe de Murena fut plaidée deux
fois avant que Ciceron parlât pour lui ; la
première fois par Quintus Hortenſius ,
cet Orateur célébre dont les productions
brillantes balanceroient peut-être celles
de Ciceron, ſi elles n'étoient pas perdues
pour nous; la ſeconde par Marcus Craſ
ſus , qui prouva par pluſieurs ſuccès la
ſupériorité de ſes talens.
Le Plaidoyer de Ciceron réunit à la
fois la légéreté & l'élégance. C'eſt un
mêlange parfait de la politeſſe. la plus
aiſée & de la plaiſanterie la plus ingé
nieuſe & la plus délicate. Il y raille
avec adreſſe le pédantiſme des Juriſ
conſultes , parce que Sulpitius faiſoit
profeſſion d'être ſçavant dans les Loix &
· dans la Morale Stoïcienne, parce que Ca
ton paſſoit pour un des plus zélés Phi
loſophes de cette Secte, qui commen
çoit d'ailleurs à tomber dans le diſ-
crédit. Malgré toute ſon indifférence
philoſophique , le Stoïcien fut piqué
juſqu'au vif des ſarcaſmes dont l'acca
bloit le Prince des Orateurs. Pour s'en
A V R I L. 1764.
9
venger il dit un bon mot (b) que Plu
turque a pris ſoin de nous conſerver....
· Il faut avouer, s'écria-t-il en ſortant
de l'audience, il faut avouer que le pre
mier homme de l'Etat eſt auſſi le pre
mier Plaiſant de la République !
Un Membre de l'Académie Fran--
çoiſe, auſſi reſpectable par ſon carac
tère & par ſes mœurs, que recomman
dable par ſa ſcience & ſon érudition,
M. l'Abbé d'Olivet , a fait un beau
préſent à la République des Lettres, en
faiſant imprimer à la ſuite de ſon Com
mentaire ſur ce diſcours, celui que com
poſa pour s'exercer il y a environ 2oo
ans, un illuſtre Sçavant, Aonius Palea
rius, qu'une mort cruelle a rendu célébre
autant que ſes Ouvrages. Peu de mo
dernes ont réuſſi comme lui à imiter
le ſtyle & la diction de Cicéron qu'il
avoit pris pour modéle. Ce diſcours
excellent à lire , eſt l'accuſation de Mu
rena. On le trouve à la page 517. du
V* Tome de la belle édition in-4°. des
(Euvres de Cicéron.
( b ) Dii boni ! quàm ridiculum Conſulem ha
bemus !
A v
1o MERCURE BE FRANCE.
| DIscovRs de CrcÉRov contre L,
CATILINA , vulgairement dits les ,
QUATRE CATILINAIRES.
Quand j'entends les gens à préjugés
taxer Cicéron de poltronnerie , je me
dis auſſitôt à moi-même, il y a tout au
moins une grande imprudence à déni- .
- grer , ſur le rapport d'autrui, un homme
de mérite qu'on ne connoît pas. Il ne
faut que jetter les yeux ſur l'Hiſtoire
de la Conjuration de Catilina pour ſe .
convaincre , de l'intrépidité. & de la
grandeur d'âme de ce fameux Conſul.
Ce que j'avance paroîtra un paradoxe .
à ceux qui ne connoiſſent pas ce Mor- .
ceau précieux des Annales de la Répu
blique Romaine. Je ſçai que l'opinion .
commune eſt contre moi , mais qu'ils ,
liſent ; la mémoire de Cicéron ſera ven
ée. -
| Salluſte, cet Ecrivain hardi & ſenten- .
tieux, fait la peinture la plus frappante
& la plus vraie des mœurs qui regnoient
à Rome , dans le temps de Catilina La
Jeuneſſe, perdue , de débauches & de
dettes , emprunto:c à groſſes uſures pour
· avoir dequoi fournit, à ſes plaiſirs , &
$ : a - t : les intérêts multipliés l'em--
-
A V R I L. 1764.
I I
portoient ſur le principal : les vices les
plus honteux, déifiés par la corruption
de ceux qui leur procuroient l'apo
théoſe , faiſoient partie du culte pu
blic; les déſordres les plus infâmes de
venoient des cérémonies de Religion
pour ceux qui avoient l'adreſſe de les ca
cher ſous le voile du myſtère. L'Etat de
la République étoit trop violent pour
être durable , la révolution devenoit
comme néceſſaire ; & ſans la vigilance
du Conſul toujours actif& toujours pré
voyant, l'Empire étoit à celui qui ſau
roit le premier s'en ſaiſir.
Lucius Catilina crut être appellé par
la deſtinée à ce haut point de fortune
& de gloire; ou, pour parler plus juſte,
il voulut profiter des circonſtances pour
y parvenir. Il faut avouer auſſi que per
ſonne n'étoit plus propre à jouer le rôle .
d'un conſpirateur. .
Nombre de qualités qui portoient
l'apparence des plus grandes vertus ».
formoient ſon caractère ; mais il n'en
avoit aucune dont il
n'eût défiguré
miſérablement l'image. Lié avec tout .
ce que Rome avoit de plus ſcélérats , il
paroiſſoit en même temps l'admira--
teur le plus zélé des Citoyens les plu#
vertueux.
Sa maiſon étoit remplie de
•.
A vi
º
12 MERCURE DE FRANCE.
tous les objets qui ſervent à flatter la
débauche ; mais ils y étoient accompa
gnés de tout ce qui peut ſervir d'ai
guillon au
travail & à l'induſtrie
:
c'étoit à la fois une ſcène perpétuelle
· des vices les plus raffinés, & une école
d'éxercices militaires. Jamais homme
ne réunit tant de parties oppoſées , &
tant de ces qualités & de ces paſſions
qui ſemblent mutuellement s'exclure ;
perſonne ne poſſéda jamais mieux l'art de
ſe rendre agréable aux bons Citoyens,
& d'entretenir en même temps une liai
ſon étroite avec les plus mauvais ; per
ſonne ne marqua plus de goût pour les
bons principes, & n'en ſuivit jamais de
plus déteſtables; nul homme ne fut plus
outré dans la débauche, & plus capable
de perſévérance dans le travail ; n'eut
plus d'avidité pour le †. & plus de
profuſion dans la dépenſe : perſonne
enfin n'eut jamais tant de facilité à ſe
· faire des amis & à ſe les attacher ſolide
ment, ſi tant eſt que l'amitié puiſſe ha
biter dans des cœurs d'où la vertu eſt
bannie. Il partageoit avec eux tout ce
qu'il poſſédoit, ſon argent, ſon crédit,
ſes maîtreſſes ; rien en un mot ne lui
•coûtoit pour obliger ceux qu'il pouvoit
s'attacher par de pareils ſervices. Son
A V R I L. 1764.
13
caractère prenoit toujours la teinture de
ſes projets, & ſe formoit, dans toutes
les occaſions ſur ſes prétentions & ſur
ſes deſirs.Avec les gens triſtes, l'air
chagrin lui devenoit naturel : avec les
† gais, il paroiſſoit fait pour la gaîté
pour l'enjouement :
il étoit grave
avec les vieillards, vif & léger avec les
jeunes gens, audacieux avec les eſprits
hardis, libre & ſans retenue avec les dé
bauchés. Cette mobilité & cette variété
continuelle avoit non-ſeulement attiré
auprès de lui tout ce qu'il y avoit de
ens ſans principes & ſans mœurs en
Italie & dans les Provinces de l'Empire,
mais lui avoit procuré un grand nombre
d'amis parmi les plus honnêtes gens de
la République, à qui l'apparence de ſes
vertus faiſoit illuſion.
I. Fondé ſur toutes ces reſſources,
Catilina commença bientôt à cabaler
ſourdement, & à tenir des aſſemblées
ſecrettes. Un Citoyen nommé L. Por
cius Lecca prêta ſa maiſon aux Conjurés,
· qui s'y raſſembloient toutes les nuits. Le
projet étoit prêt à éclater, & la Répu
blique touchoit au moment de ſa perte,
quand une bravade indiſcrette de deux
Conſpirateurs découvrit en partie le ſe
cret. Deux intimes amis de Catilina ſe
14 MERCURE DE FRANCE.
vantèrent qu'ils tueroient Ciceron dans
ſon lit. Cette menace, qui n'eut aucun
effet, allarma pourtant aſſez le Sénat
pour qu'il rendît ſolemnellement ce De
cret fameux (c), qui chargeoit ſpéciale
ment les Conſuls de veiller aux intéréts
de l'Empire. Quelques jours après la
Courtiſanne Fulvie, ayant ſçu le projet
entier de la Conjuration, par ſon amant
Curius qui y étoit engagé, alla le révéler
au Conſul, qui ſe prépara à en faire le
rapport le lendemain à l'Aſſemblée du
Sénat. Catilina eut l'impudence de s'y
trouver ; & c'eſt ce qui donna lieu à
Cicéron indigné de prononcer la Première
Catilinaire : Monument précieux aux
yeux des gens de Lettres, d'une vigueur
héroïque , & d'une éloquence | fou
droyante.
, II. Catilina fut étourdi de ce coup
qu'il n'avoit pas prévu,& attendit à peine
la nuit pour ſe dérober à l'indignation
publique. Un petit nombre de Conjurés
le ſuivit dans ſa retraite. Cicéron inſtruit
dès le lendemain de la fuite précipitée du
Chef de la Conjuration, convoqua le
Sénat afin d'aviſer aux meſures qu'il y
avoit à prendre. En attendant les Pères
Conſcripts, qui tardoient trop à s'aſſem
(c, Videant Coſſ ne quid detrimenti reſp, c piat .
·
A V R I L. 1764.
1 5 .
bler, le Conſul monta ſur la Tribune ..
aux Harangites, & apprit au Peuple l'é-
vaſion de Catilina, après lui avoir rendu .
compte des circonſtances de la Conjura
tion, que bien des gens ignoroient en
core. C'eſt la Seconde Catilinaire. .
-
III. On avoit trouvé moyen d'inté
reſſer en faveur de la Conſpiration naif- .
ſante, la Nation des Allobroges, dont
les Ambaſſadeurs étoient alors à Rome,
pour y ſolliciter quelques priviléges
qu'ils avoient beaucoup de peine à obte- .
nir. Quand le calme d'une lente & ſage
réflexion eut ſuccédé aux mouvemens .
rapides de la ſéduction, effrayés des riſ
ues qu'ils couroient, & du péril auquel
étoit expoſé l'Empire, ces Ambaſſadeurs
ſe déterminèrent à en donner ſecréte
ment avis au Conſul. On intercepta les
lettres des Agens de Catilina ; on ſaiſit
des amas d'armes qu'ils faiſoient par ſon
ordre ; on les conduiſit eux-mêmes en
priſon. Cicéron rend compte au Peuple
de tout ceci dans ſa Troiſième Catilinaire.
Diſcours admirable qui ſervira toujours .
de modèle aux Orateurs curieux de nar
rer avec grâce, & de raiſonner ſolide- .
IIle Ilt.
-
IV. Les Conjurés étoient toujours en .
· priſon, & le Sénat n'avoit pas encore -
Y 6 MERCURE DE FRANCE.
prononcé ſur leur ſort. D. Silanus ou
vrit l'avis rigoureux de les condamner
tous à la mort : C. Cœſar, le même qui
donna dans la ſuite des fers à ſa Patrie,
inclinoit à la douceur, & vouloit qu'on
leur laiſſât la vie. Il alla même juſqu'à
intéreſſer Cicéron en leur faveur, en fai
ſant entendre qu'une ſévérité odieuſe
pourroit mettre en danger les jours d'un
Conſul, ſi précieux à la République.
Cicéron , à ſon tour , montra les ſenti
mens les plus héroïques; proteſta qu'il
avoit fait à ſa Patrie le ſacrifice de ſa vie,-
& qu'il falloit embraſſer le parti de la ri
ueur, puiſqu'il étoit le plus ſûr pour
'Etat. Dire que ſon avis fut ſuivi una
nimement, c'eſt faire en deux mots l'élo
ge de cette Quatrième & dernière Ca
tilinaire.
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2269
p. 16-17
VERS sur la Tragédie d'OLIMPIE.
Début :
DE l'Homère François respectons les vieux ans. [...]
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texteReconnaissance textuelle : VERS sur la Tragédie d'OLIMPIE.
VERS sur la Tragédie d'OLIMPIE.
DE l'Homère François respectons les vieux ans.
Auſſi fier, auſſi grand, au bout de ſa carrière,
Il fait entendre encor ces ſublimes accens
Qui tant de fois charmoient l'Europe entière :
Fils des Arts , ainſi qu'eux, il triomphe-du temps. Dévoré de chagrins, environné d'allarmes,
*
A V R I L.
1764:
De la publique joie, un Critique attriſté
17
Vainement , dans mes yeux , voudroit tarir mes
larmes ;
Par un charme plus fort mon cœur eſt emporté.
Mes larmes ſont pour lui des larmes criminelles:
Mes yeux pour le confondre, en verſent de nou
-
velles.
Cn admire, en tout temps , l'aſtre brillant des
Cieux ;
-
On le bénit à ſon Aurore ;
Au midi de fon cours, il marche égal aux Dieux ;
A ſon coucher, il nous étonne encore,
Et ſon dernier rayon nous fait baiſſer les yeux.
Mérope, Mère & Reine, ou m'afflige, ou m'en
flâme ;
D'Oroſnane irrité j'embraſſe les fureurs ;
Gengiskan agrandit mon âme ;
Mahomet la remplit de profondes terreurs :
Pour Olimpie encore il me reſte des pleurs.
L. P. T. T.
DE l'Homère François respectons les vieux ans.
Auſſi fier, auſſi grand, au bout de ſa carrière,
Il fait entendre encor ces ſublimes accens
Qui tant de fois charmoient l'Europe entière :
Fils des Arts , ainſi qu'eux, il triomphe-du temps. Dévoré de chagrins, environné d'allarmes,
*
A V R I L.
1764:
De la publique joie, un Critique attriſté
17
Vainement , dans mes yeux , voudroit tarir mes
larmes ;
Par un charme plus fort mon cœur eſt emporté.
Mes larmes ſont pour lui des larmes criminelles:
Mes yeux pour le confondre, en verſent de nou
-
velles.
Cn admire, en tout temps , l'aſtre brillant des
Cieux ;
-
On le bénit à ſon Aurore ;
Au midi de fon cours, il marche égal aux Dieux ;
A ſon coucher, il nous étonne encore,
Et ſon dernier rayon nous fait baiſſer les yeux.
Mérope, Mère & Reine, ou m'afflige, ou m'en
flâme ;
D'Oroſnane irrité j'embraſſe les fureurs ;
Gengiskan agrandit mon âme ;
Mahomet la remplit de profondes terreurs :
Pour Olimpie encore il me reſte des pleurs.
L. P. T. T.
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2270
p. 17-18
MADRIGAL, A Madame de ***.
Début :
PENDANT ce jugement si fameux au Permesse, [...]
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texteReconnaissance textuelle : MADRIGAL, A Madame de ***.
MADRIGAL,
A Madame de ***.
PENDANT ce jugement si fameux au Permesse,
Ou Pâris adjugea la Pomme à la Beauté,
S'il eût encor trouvé deux prix de même eſpéce »
18 MERCURE DE FRANCE.
Pour l'eſprit & pour la ſageſſe,
Son embarras auroit bien augmenté.
ſ
Mais ce Berger, dans le ſiécle où nous ſommes,
Voyant la jeune Iris n'auroit point héſité.
Je gagerois qu'elle eût eu les trois Pommes.
Par M. V....
A Madame de ***.
PENDANT ce jugement si fameux au Permesse,
Ou Pâris adjugea la Pomme à la Beauté,
S'il eût encor trouvé deux prix de même eſpéce »
18 MERCURE DE FRANCE.
Pour l'eſprit & pour la ſageſſe,
Son embarras auroit bien augmenté.
ſ
Mais ce Berger, dans le ſiécle où nous ſommes,
Voyant la jeune Iris n'auroit point héſité.
Je gagerois qu'elle eût eu les trois Pommes.
Par M. V....
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2271
p. 18
VERS à Madame de S.
Début :
DES ris, des grâces entouré, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS à Madame de S.
VERS à Madame de S.
DES ris, des grâces entouré,
Si l'amour vole à ta toilette ,
Des fleurs qui couronnent ta tête,:
S'il aime à voir ton ſein paré.
Si ſans ceſſe ſa main divine , ,
Sur toi, ma brillante couſine ,
Verſe mille dons précieux,
C'eſt que ce petit orgueilleux, ,
Jaloux de conſerver l'empire :
Qu'il a ſur tout ce qui reſpire,
,
Compte bien plus ſur tes beaux yeux,
Que ſur les fiéches qu'il nous tire.
Par M. FRANÇOIS, ancien Officier de Cavalerie.
DES ris, des grâces entouré,
Si l'amour vole à ta toilette ,
Des fleurs qui couronnent ta tête,:
S'il aime à voir ton ſein paré.
Si ſans ceſſe ſa main divine , ,
Sur toi, ma brillante couſine ,
Verſe mille dons précieux,
C'eſt que ce petit orgueilleux, ,
Jaloux de conſerver l'empire :
Qu'il a ſur tout ce qui reſpire,
,
Compte bien plus ſur tes beaux yeux,
Que ſur les fiéches qu'il nous tire.
Par M. FRANÇOIS, ancien Officier de Cavalerie.
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2272
p. 19
IMPROMPTU. A LISETTE, en lui présentant une violette.
Début :
JEUNE & brillante Lisette, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IMPROMPTU. A LISETTE, en lui présentant une violette.
IMPROMPTU. A LISETTE, en lui présentant une
violette.
JEUNE & brillante Lisette,
L'humble & douce violette
Si la main qui te la donne
Avoit d'auſſi juſtes droits,
verroit la Beauté quej'aime
Que j'oſe te préſenter.
.
De bon cœur daigne accepter
Sur la plus belle couronne
L'Univers à l'inſtant même
Au-deſſus des plus grands Rois. .
Par le même.
violette.
JEUNE & brillante Lisette,
L'humble & douce violette
Si la main qui te la donne
Avoit d'auſſi juſtes droits,
verroit la Beauté quej'aime
Que j'oſe te préſenter.
.
De bon cœur daigne accepter
Sur la plus belle couronne
L'Univers à l'inſtant même
Au-deſſus des plus grands Rois. .
Par le même.
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2273
p. 19
A Mlle DE... qui pressoit instamment l'Auteur de lui faire son portrait.
Début :
IL faut donc vous peindre en deux mots ; [...]
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texteReconnaissance textuelle : A Mlle DE... qui pressoit instamment l'Auteur de lui faire son portrait.
A Mlle DE... qui pressoit instamment
l'Auteur de lui faire son portrait.
IL faut donc vous peindre en deux mots ;
Ainſi que votre cœur ardemment le ſouhaite ?
Vous êtes à la fois médiſante & coquette.
Corrigez-vous de ces défauts,
Et je vous garantis une fille parfaite.
Par le même.
l'Auteur de lui faire son portrait.
IL faut donc vous peindre en deux mots ;
Ainſi que votre cœur ardemment le ſouhaite ?
Vous êtes à la fois médiſante & coquette.
Corrigez-vous de ces défauts,
Et je vous garantis une fille parfaite.
Par le même.
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2274
p. 20-23
LE ROSIER, ALLÉGORIE. A M.**, Auteur de l'Elite des Poësies fugitives.
Début :
SUR le Parnasse un Rosier fleurissoit, [...]
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texteReconnaissance textuelle : LE ROSIER, ALLÉGORIE. A M.**, Auteur de l'Elite des Poësies fugitives.
LE ROSIER,
ALLÉGORIE.
A M.**, Auteur de l'Elite des Poësies
fugitives.
SUR le Parnasse un Rosier fleurissoit,
Roſier chéri de la troupe immortelle !
Apollon tous les jours lui-même l'arroſoit ;
& Clio, ſa garde fidelle,
Avec grand ſoin le cultivoit.
Chaque matin ſous ſon feuillage
Voltaire a) avec Bemis ( b ) célébroit P.
Près d'eux Saint Lambert, (c) de l'amour.
Traçoit une naïve image.
A quelques pas dans un boccage
Piron, ( d) ſans éclat emprunté ,
Sur le fond d'un beau payſage,
, Peignoit un riant hermitage ,
Où l'Amour ſourioit à la tranquilité.
(a Madrigal à la Marquiſe de P"*, dºſſi
nant une tête.
-
(b) Réponſe à la queſtion propoſee par la même.
Qu'eſt-ce qu'Amour ?
.
(c) Pigmalion & le triomphe d'Aléxandre.
(d) L'Epître à Mlle Cheré,
.
| --
,
A V R I L. 1764:
Hernard ( e ) de ſa tendre Bergère ,
Venoit y Partager les tranſports amoureux ;
Et ſa main folâtre & légère
Deſſinoit juſqu'à la fougère »
Qui ſervoit de Trône à ſes feux.
A ſes côtés Dorat (f) de l'aimable Sophie
Exaltoit les traits raviſſans;
De la fineſſe de Thalie,
Des ſons heureux de Polymnie,
Il offroit les accords touchans.
Panard (g) de ſon tendre martyrs
Entretenoit les boſquets d'alentour .
A Favart ( h) il prêtoit ſa lyre ;
Et plein d'un amoureux délire :)
Tous deux ſoupiroient tour-à-tour
Les feux du Dieu qui les inſpire.
Greſſet venoit ſuivi des Grâces ;
Vert vert repoſoit ſur ſa main ;
Les jeux voltigeoient ſur ſes traces;
Et les ris d'un air enfantin 2
Lui préſentoient les paperaſſes ( i)
(e) L'Epitre à Claudine.
(f) L'Epitre à Mlle Arnoult de l'Opéra.
' ( # ) Le Ruiſſeau, laylle charmante de M. P*.
(4) Madrigal ingénieux tiré de la Comédie des
Sultanes. Dans l'Univers, &c.
vivant de M. G.
2.I
--
(i) On a lu avec plaiſir la deſcription du Lutrin
22 MERCURE DE FRANCE.
Dont il compoſoit ſon Lutrin.
Ainſi dans les Champs d'Honte (k)
Jadis le tendre Anacréon,
Dans des vers remplis de ſaillie,
Faiſoit badiner la folie
Sur les genoux de la Raiſon.
Les fleurs du Roſier du Parnaſſe
Sont vos vers, Poëtes fameux.
| Il y manquoit un choix heureux ;
** Vint, le fit avec grace,
Dont l'eſprit jamais ne ſe laſſe ,
.
Et ſon bouquet mis ſous nos yeux,
Offre un mêlange ingénieux,
Et que le cœur goûte encor mieux.
· Clio vit le larcin, & d'un regard ſévère,
· Prétendoit le réprimander,
Mais bien-tôt l'Amour la fit taire.
Ce Dieu la charge de garder .
Toutes les Roſes de Cythère ;
Elle n'a garde de gronder ! , • •
.
.
Apollon à ſa ſœur le lendemain s'empreſſe
De montrer ſon Roſier chéri:
Mais quel objet pour ſa tendreſſe ! ... ;
Plus de Roſes, l'arbre eſt flétri.
-
-
-
,
•e
Il appelle Clio , » venez, venez, traîtreſſe,
» Où ſont mes fleurs Hélas, dit-elle ſans détouf,
( k ) Anaeréon étoit de Théos, Ville dlonie.
,
*
"
-
.
-
A V R IL. 1764.
» J'ai laiſſé tout prendre à l'amour,
» Je n'attendois pas la ſageſſe. Par M. COSTARD, Fils.
ALLÉGORIE.
A M.**, Auteur de l'Elite des Poësies
fugitives.
SUR le Parnasse un Rosier fleurissoit,
Roſier chéri de la troupe immortelle !
Apollon tous les jours lui-même l'arroſoit ;
& Clio, ſa garde fidelle,
Avec grand ſoin le cultivoit.
Chaque matin ſous ſon feuillage
Voltaire a) avec Bemis ( b ) célébroit P.
Près d'eux Saint Lambert, (c) de l'amour.
Traçoit une naïve image.
A quelques pas dans un boccage
Piron, ( d) ſans éclat emprunté ,
Sur le fond d'un beau payſage,
, Peignoit un riant hermitage ,
Où l'Amour ſourioit à la tranquilité.
(a Madrigal à la Marquiſe de P"*, dºſſi
nant une tête.
-
(b) Réponſe à la queſtion propoſee par la même.
Qu'eſt-ce qu'Amour ?
.
(c) Pigmalion & le triomphe d'Aléxandre.
(d) L'Epître à Mlle Cheré,
.
| --
,
A V R I L. 1764:
Hernard ( e ) de ſa tendre Bergère ,
Venoit y Partager les tranſports amoureux ;
Et ſa main folâtre & légère
Deſſinoit juſqu'à la fougère »
Qui ſervoit de Trône à ſes feux.
A ſes côtés Dorat (f) de l'aimable Sophie
Exaltoit les traits raviſſans;
De la fineſſe de Thalie,
Des ſons heureux de Polymnie,
Il offroit les accords touchans.
Panard (g) de ſon tendre martyrs
Entretenoit les boſquets d'alentour .
A Favart ( h) il prêtoit ſa lyre ;
Et plein d'un amoureux délire :)
Tous deux ſoupiroient tour-à-tour
Les feux du Dieu qui les inſpire.
Greſſet venoit ſuivi des Grâces ;
Vert vert repoſoit ſur ſa main ;
Les jeux voltigeoient ſur ſes traces;
Et les ris d'un air enfantin 2
Lui préſentoient les paperaſſes ( i)
(e) L'Epitre à Claudine.
(f) L'Epitre à Mlle Arnoult de l'Opéra.
' ( # ) Le Ruiſſeau, laylle charmante de M. P*.
(4) Madrigal ingénieux tiré de la Comédie des
Sultanes. Dans l'Univers, &c.
vivant de M. G.
2.I
--
(i) On a lu avec plaiſir la deſcription du Lutrin
22 MERCURE DE FRANCE.
Dont il compoſoit ſon Lutrin.
Ainſi dans les Champs d'Honte (k)
Jadis le tendre Anacréon,
Dans des vers remplis de ſaillie,
Faiſoit badiner la folie
Sur les genoux de la Raiſon.
Les fleurs du Roſier du Parnaſſe
Sont vos vers, Poëtes fameux.
| Il y manquoit un choix heureux ;
** Vint, le fit avec grace,
Dont l'eſprit jamais ne ſe laſſe ,
.
Et ſon bouquet mis ſous nos yeux,
Offre un mêlange ingénieux,
Et que le cœur goûte encor mieux.
· Clio vit le larcin, & d'un regard ſévère,
· Prétendoit le réprimander,
Mais bien-tôt l'Amour la fit taire.
Ce Dieu la charge de garder .
Toutes les Roſes de Cythère ;
Elle n'a garde de gronder ! , • •
.
.
Apollon à ſa ſœur le lendemain s'empreſſe
De montrer ſon Roſier chéri:
Mais quel objet pour ſa tendreſſe ! ... ;
Plus de Roſes, l'arbre eſt flétri.
-
-
-
,
•e
Il appelle Clio , » venez, venez, traîtreſſe,
» Où ſont mes fleurs Hélas, dit-elle ſans détouf,
( k ) Anaeréon étoit de Théos, Ville dlonie.
,
*
"
-
.
-
A V R IL. 1764.
» J'ai laiſſé tout prendre à l'amour,
» Je n'attendois pas la ſageſſe. Par M. COSTARD, Fils.
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2275
p. 23
VERS à une Belle incrédule, par M. Y***, de l'Académie Royale des Belles-Lettres de CAEN.
Début :
VOUS niez la Divinité, [...]
Mots clefs :
Divinité, Beauté, Être suprême
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS à une Belle incrédule, par M. Y***, de l'Académie Royale des Belles-Lettres de CAEN.
VERs à une Belle incrédule , par M.
Y***, de l'Académie Royale des
Belles-Lettres de CAEN.
Vov s niez la Divinité ,
Iris, quelle folie extrême,
Quand malgré vous votre beauté
Vous annonce un Etre ſuprême.
Y***, de l'Académie Royale des
Belles-Lettres de CAEN.
Vov s niez la Divinité ,
Iris, quelle folie extrême,
Quand malgré vous votre beauté
Vous annonce un Etre ſuprême.
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2276
p. 23-32
LE BAL DE L'OPERA, ANECDOTE Qu'on prendra pour un Conte.
Début :
EN vérité, Madame, vous êtes d'une gaucherie qui ne ressemble à rien ! vous [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE BAL DE L'OPERA, ANECDOTE Qu'on prendra pour un Conte.
LE BAL DE L'OPERA,
ANECDOTE
Qu'on prendra pour un Conte.
EN vérité, Madame, vous êtes d'une
gaucherie qui ne ressemble à rien ! vous
affichez la gravité juſque dans le centre
des plaiſirs I c'eſt une erreur : je dis plus,
Madame, je dis plus, c'eſt exactement
un crime contre l'uſage. Le plaiſir eſt
une roſe : il eſt des Peuples aſſez mauſ
ſades pour ne la chérir qu'autant qu'elle
-
- *
-
24 MERCURE DE FRANCE.
eſt hériſſée d'épines. Nous autres nous
n'aimons point une conquête difficile.
Nous voulons aimer, le dire, & triom
pher : Un plaifir ceſſe de l'être lorſqu'il
eſt acheté. Survient-il une vapeur, un
caprice, un rien : eh bien l'on ſe quit
te, on ne s'aime plus , mais l'on s'eſti
me encore ; voilà tout. Avouez , Ma
dame , que les François ſçavent ma
nier merveilleuſement bien l'amour !
C'étoit à-peu-près en ces termes, que
le Marquis d'Arimon tachoit de calmer
les ſcrupules d'une très-jolie femme que
le reflux du Bal de l'Opera avoit amenée
à ſes côtés.
A
Beau Maſque , lui dit la Dame in
connue, qui l'avoit reconnu au premier
inſtant, vous êtes d'une folie outrée: vos
propos ſont légers, ſemillans; mais ils ne
ſont pas toujours dictés par le reſpect. -
Le refpeét ! ah bon, Dieu le reſpect ! —
je vous devine ! oui ſur mon honneur,
je tiens la clef de l'énigme ! je juge à ce
ſeul mot, que vous êtes mariée, vous
vous déconcertez ? — allons, avouez-le
moi de bonne grace.-Eh,mais, Mon
ſieur, quand il ſe1oit vrai, faudroit - il
en rougir ? -- Non , Madame,'je ne
porte pas la ſévérité ſi loin ; ce n'eſt
pas d'être mariée qu'il faut rougir
C'eſt
A V R I L. 1764.
25
c'eſt d'en faire un myſtère. A dire vrai,
eſt il une choſe de convenance mieux
imaginée que le mariage ? Tant qu'on
eſt fille , on eſt aſſervie à mille petits pré
jugés," il faut motiver tous ſes pas, diſ
cuter ehacune de ſes démarches, ſe maſ
quer enfin juſqu'à l'âme Sitôt qu'on eſt
femme, la ſcène change : le préjugé s'é-
vanouit, la liberté reſte. A l'abri d'un
nom qu'on échange contre le ſien , il
eſt permis d'avoir des manières, de ſe
livrer au tumulte du monde, quelque
fois même d'être extravagante ; & ſou
vent l'eſtime qu'on accorde au mari, eſt
en raiſon des folies de la femme.-Vous
parlez à merveille : on diroit que vous
tenez la clef de nos cœurs : mais , pour
connoître ſi bien le mariage, il faut en
avoir fait une épreuve.— Oh ! l'épreuve
eſt toute faite, Madame.-Comment ?-
Oui , Madame : mon Père étoit attaqué
de la Poſtéromanie ;
il crut qu'il étoit
temps d'aſſurer l'éternité de ſon nom.
Un beau matin il me mena chez un de
ſes vieux amis : ce vieil ami avoit une
fille très-jeune, qui ſortoit pour la pre
* Tous ces propos & ceux qui ſuivent ſont des
propos de bal, par leſquels il faut bien ſe garder de
juger de la morale de l'Auteur.
II. Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE,
mière fois du Couvent. La viſite achevée,
il me demanda ſi cette Agnès me pouroit
convenir?Je lui répondis qu'àl'innocence
près , elle me convenoit au mieux. La ſe
conde viſite, je m'approchai un peu plus
près d'elle. Elle étoit tremblante. Pour la
raſſurer, je lui débitai toute entière une
page des Délices du Sentiment, que j'avois
appriſe par cœur. Elle commença à mi
nauder, à baiſſer les yeux. Je ſaiſis une
main paſſablement bien tournée; on ſe
fâcha, on cria au téméraire; je criai à l'in
diſcrette; & le tout ſe termina par me la
laiſſer baiſer. Le lendemain je l'épouſai ;
le lendemain je la menai en grande pom
pe en loge à l'Opéra, où je jouai le dou
cereux;& le lendemain je l'oubliai. Il y a!,
tjeicrois, plus de trois mois que nous
| ſommes enſemble. Jugez , Madame ,
A,: s'il ſeroit décent à un honnête homme
—de conſerver après des ſiècles, le ſouve
- nir de ſa femme- Eh bien ! admirez ce
que c'eſt que le rapport : j'aurois parié
que vous étiez le Marquis d'Arimon :
mais je m'apperçois que je me ſuis trom
pée bien lourdement. C'eſt un de ces
hommes aſſez peu délicats pour aimer
leur femme; mais pour l'aimer juſqu'à
la jalouſie ! On ſe dit à l'oreille le tour
· qu'il vient de lui jouer. Il a fait coucher
AV R I L. 1764.
27
ſa femme devant lui, de peur qu'elle ne
vint au Bal de l'Opéra. —- Que penſez
vous de ce tour ? ajouta-t-elle.—Ce que
j'en penſe, reprit le Marquis, en affectant
un air de plaiſanterie; ce que j'en penſe ?
C'eſt que le tour eſt abominable. - Le
connoiſſez-vous cet imbécile ? Moi , Ma
dame ! vous me faites une injure gratuite,
répliqua-t-il, en tâchant de dérober ſon
troubles ſon nom n'eſt pas même par
venu juſqu'à moi. C'eſt ſans doute un de
ces Provinciaux qui font confiſter bon
· nement leur honneur dans la vertu de
leurs femmes. C'eſt à coup ſûr un Cam
pagnard qui n'a pas la moindre notion
de ſon Paris. Mais, Madame, il ſeroit un
tour délicieux à lui jouer. Pourquoi ſa
femme ne profite-t-elle pas de ſon abſen
ce? Il ſeroit aſſez plaiſant que le Marquis
apprît à ſes dépens à connoître mieux
une autre fois , les loix de l'uſage. –
Mais, oui, ce ſeroit un tour aſſez piai
ſant... Comment, aſſez plaiſant ? Le ter
me eſt admirable : dites plutôt, Mada
me, dites un tour impayable !
Ce fut par beaucoup d'autres propos
ſemblables,que le Marquis tâcha de per
ſuader à l'inconnuë, qu'il n'étoit rien
moins que le Marquis d'Arimon : mais
elle l'avoit reconnu à des indices trop
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
certains, & elle demeura intimement
convaincue que c'étoit lui. Elle crut mê
me avoir des raiſons ſolides pour pouſſer
l'aventure juſques à la fin.
Eh bien, beau Maſque ! reprit-elle,
après pluſieurs tours de Bal, qu'eſt donc
devenue votre gaîté ? Je penſe que vous
vous aviſez de réfléchir- Il eſt vrai,Ma
dame, & très-ſérieuſement- Sérieuſe
ment?Ah! voilà qui eſt impardonnable
Point du tout, Madame. Eh ! qui donne
un plus vaſte champ aux réfléxions, que
les ſcrupules des femmes ? Ma foi rien
n'eſt plus propre à faire tomber dans la
mélancoiie. Heureuſement j'apperçois
le Chevalier D ***. C'eſt celui-là qui
ſçait ſon Paris par cœur. C'eſt un garçon
judicieux, qui paſſe une moitié de ſa vie
à tromper les femmes, & l'autre à duper
les pauvres maris. Au demeurant, c'eſt
un parfaitement honnête homme, un
garçon d'honneur. Eh ! Chevalier, lui
dit-il en l'abordant, on a beſoin ici de
ta préſence. Voici un Maſque charmant
dont il faut m'aider à vaincre les ſcrupu
les. Je ne m'en ſerois jamais douté, re
prit le Chevalier, avec un grand ſang
froid (car ſon cœur lui avoit fait recon
noître le Maſque dans la minute ). Cette
taille nous promet beaucoup de charmes.
A V R I L. 1764.
•
29
En vérité, je trouve quelquefois les fem
mes d'une ſingularité qui me paſſe! Elles
croyent avec ſimplicité à mille petites
vertus , qui n'ont jamais eu d'éxiſtence
que dans les cerveaux creux de quelques
Maris. Eh, Meſdames ! daignez de gra
ce vous rapprocher de la nature. Eſt-il
rien de ſi naturel que d'être belle ? Eſt
il encore rien de ſi naturel que d'en
convaincre tout le monde ? Croyez que
je vous parle vrai, Madame ; je vous
reſpecte trop pour employer des raiſons
bien ſolides & bien ennuyeuſes pour
vous perſuader. C'eſt par un moyen plus
honnête & plus ſenſible,que je veux vous
convaincre.
Par éxemple , jettez un
coup-d'œil ſur les loges. Voyez-vous ce
maſque roſe & argent ? ſes yeux landent
des éclairs; un regard n'attend pas l'autré,
ils
ſe ſuccèdent avec la rapidité des
éclairs. Eh bien, elle touche à peine au
deuxième mois de ſon mariage : & ce
pendant vous fçavez ſon hiſtoire. A ſes
côtés eſt un Maſque brun : elle eſt célé
bre par ſon aventure avec Dorilas.Vous
connoiſſez ſans doute cet événement. Si
je le connois, reprit avec enthouſiaſme
le Marquis. Je fais plus, car je l'envie.
Voilà de ces aventures qu'on payeroit
au poids de l'or. Une ſeule ſuffit pour
.
B iij
3o MERCURE DE FRANCE.
nous mettre au niveau des Courtiſans les
plus courus & les mieux fêtés. Sçavez
vous, Chevalier, que cela rendilluſtre ?
Mais apprenez - nous quelle eſt cette
Belle aux yeux bleux ſi doux, ſi languiſ
ſans ? Eh quoi t s'écria le Chevalier,
vous méconnoiſſez Fidelia, à la ſolitude
ui règne autour d'elle ? C'eſt elle qui a
épouſé un Cavalier de la figure la plus
aimable , qu'elle abhorre, pour idolâ
trer un homme à faire peur, & qui ſem
ble s'entendre avec le mari, pour réſiſ
ter à toutes ſes avances. Voyez comme
elle eſt iſolée: à peine s'échappe-t-il de ſon
côté quelques regards qui vont mourir à
ſes pieds. La mélancolie a pris dans ſes
yeux la place de la gaîté. Auſſi de quoi
s'aviſe-t-elle, de traiter ſérieuſement l'a-
mour. C'eſt un enfant charmant, mais
folâtre ; il faut ſe plier à tous ſes caprices:
Malheur à celles qui lui voudroient faire
parler le langage de la raiſon; la gravité
l'effarouche :
l'analyſer.
il faut le ſentir, & non
-
En finiſſant ces mots , le Chevalier
ſerra la main de la Dame avec un tranſ
port qui lui parut plus énergique que
tous ces éxemples. Alors un gros de
Maſques vint ſéparer d'eux le Marquis,
· plus attentif à conſidérer la Belle aux
A V R I L. 1764.
3I
yeux bleus, dont on lui faiſoit I'hiſtoire,
qu'à éxaminer ce qui ſe paſſoit autour de
lui. Madame ! s'écria tout-à- coup le
Chevalier, voici une loge vacante ; vous
devez être fatiguée; profitons-en ſi vous
voulez m'en croire. L'inconnue s'y laiſſa
conduire ; & continuoit de prêter une
oreille attentive aux leçons du Chevalier;
lorſque le Marquis d'Arimon, qui les
avoit ſuivis de l'œil , en ouvrit bruſque
ment la porte, & trouva ſon ami qui
baiſoit avec ardeur une main que l'on
n'avoit pas l'air de lui trop diſputer.
Il faut avouer, s'écria en riant d'Ari
mon, que tu es d'une préciſion ſingu
lière dans tes entrepriſes, & que ton
, étoilete ſert ici bien merveilleuſement! Il
eſt vrai, reprit le Chevalier, déſeſpéré
du contre-temps; l'aſcendant de mon
étoile eſt bien pour quelque choſe dans
cette affaire-ci : Mais c'eſt pourtant à
toi, c'eſt aux premiers conſeils que tu as
donnés à Madame , que je dois le bon
heur que tu t'aviſes ſi mal-à-propos de
venir troubler.
A ces mots, il prit une envie de rire
ſi démeſurée à la Dame , dont le Cheva
lier continuoit de baiſer la main, que le
tiſſu léger qui retenoit ſon maſque ſe
rompit, & laiſſa voir au Marquis un
B iV
32 MERCURE DE FRANCE.
viſage qui ne lui étoit que trop connu :
c'eſt-à-dire, celui de ſa femme, qu'il
croyoit alors dans les bras du ſommeil.
Le Marquis reſta pétrifié, la Dame con
fondue, le Chevalier ſeul conſerva ſon
enjouement. Eh bien, Marquis ! dit-il,
en lui frappant ſur l'épaule, que penſes- .
tu de cette aventure ?– Que je ſuis une
grande dupe - & que tu ne ſeras pas la
dernière.
ANECDOTE
Qu'on prendra pour un Conte.
EN vérité, Madame, vous êtes d'une
gaucherie qui ne ressemble à rien ! vous
affichez la gravité juſque dans le centre
des plaiſirs I c'eſt une erreur : je dis plus,
Madame, je dis plus, c'eſt exactement
un crime contre l'uſage. Le plaiſir eſt
une roſe : il eſt des Peuples aſſez mauſ
ſades pour ne la chérir qu'autant qu'elle
-
- *
-
24 MERCURE DE FRANCE.
eſt hériſſée d'épines. Nous autres nous
n'aimons point une conquête difficile.
Nous voulons aimer, le dire, & triom
pher : Un plaifir ceſſe de l'être lorſqu'il
eſt acheté. Survient-il une vapeur, un
caprice, un rien : eh bien l'on ſe quit
te, on ne s'aime plus , mais l'on s'eſti
me encore ; voilà tout. Avouez , Ma
dame , que les François ſçavent ma
nier merveilleuſement bien l'amour !
C'étoit à-peu-près en ces termes, que
le Marquis d'Arimon tachoit de calmer
les ſcrupules d'une très-jolie femme que
le reflux du Bal de l'Opera avoit amenée
à ſes côtés.
A
Beau Maſque , lui dit la Dame in
connue, qui l'avoit reconnu au premier
inſtant, vous êtes d'une folie outrée: vos
propos ſont légers, ſemillans; mais ils ne
ſont pas toujours dictés par le reſpect. -
Le refpeét ! ah bon, Dieu le reſpect ! —
je vous devine ! oui ſur mon honneur,
je tiens la clef de l'énigme ! je juge à ce
ſeul mot, que vous êtes mariée, vous
vous déconcertez ? — allons, avouez-le
moi de bonne grace.-Eh,mais, Mon
ſieur, quand il ſe1oit vrai, faudroit - il
en rougir ? -- Non , Madame,'je ne
porte pas la ſévérité ſi loin ; ce n'eſt
pas d'être mariée qu'il faut rougir
C'eſt
A V R I L. 1764.
25
c'eſt d'en faire un myſtère. A dire vrai,
eſt il une choſe de convenance mieux
imaginée que le mariage ? Tant qu'on
eſt fille , on eſt aſſervie à mille petits pré
jugés," il faut motiver tous ſes pas, diſ
cuter ehacune de ſes démarches, ſe maſ
quer enfin juſqu'à l'âme Sitôt qu'on eſt
femme, la ſcène change : le préjugé s'é-
vanouit, la liberté reſte. A l'abri d'un
nom qu'on échange contre le ſien , il
eſt permis d'avoir des manières, de ſe
livrer au tumulte du monde, quelque
fois même d'être extravagante ; & ſou
vent l'eſtime qu'on accorde au mari, eſt
en raiſon des folies de la femme.-Vous
parlez à merveille : on diroit que vous
tenez la clef de nos cœurs : mais , pour
connoître ſi bien le mariage, il faut en
avoir fait une épreuve.— Oh ! l'épreuve
eſt toute faite, Madame.-Comment ?-
Oui , Madame : mon Père étoit attaqué
de la Poſtéromanie ;
il crut qu'il étoit
temps d'aſſurer l'éternité de ſon nom.
Un beau matin il me mena chez un de
ſes vieux amis : ce vieil ami avoit une
fille très-jeune, qui ſortoit pour la pre
* Tous ces propos & ceux qui ſuivent ſont des
propos de bal, par leſquels il faut bien ſe garder de
juger de la morale de l'Auteur.
II. Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE,
mière fois du Couvent. La viſite achevée,
il me demanda ſi cette Agnès me pouroit
convenir?Je lui répondis qu'àl'innocence
près , elle me convenoit au mieux. La ſe
conde viſite, je m'approchai un peu plus
près d'elle. Elle étoit tremblante. Pour la
raſſurer, je lui débitai toute entière une
page des Délices du Sentiment, que j'avois
appriſe par cœur. Elle commença à mi
nauder, à baiſſer les yeux. Je ſaiſis une
main paſſablement bien tournée; on ſe
fâcha, on cria au téméraire; je criai à l'in
diſcrette; & le tout ſe termina par me la
laiſſer baiſer. Le lendemain je l'épouſai ;
le lendemain je la menai en grande pom
pe en loge à l'Opéra, où je jouai le dou
cereux;& le lendemain je l'oubliai. Il y a!,
tjeicrois, plus de trois mois que nous
| ſommes enſemble. Jugez , Madame ,
A,: s'il ſeroit décent à un honnête homme
—de conſerver après des ſiècles, le ſouve
- nir de ſa femme- Eh bien ! admirez ce
que c'eſt que le rapport : j'aurois parié
que vous étiez le Marquis d'Arimon :
mais je m'apperçois que je me ſuis trom
pée bien lourdement. C'eſt un de ces
hommes aſſez peu délicats pour aimer
leur femme; mais pour l'aimer juſqu'à
la jalouſie ! On ſe dit à l'oreille le tour
· qu'il vient de lui jouer. Il a fait coucher
AV R I L. 1764.
27
ſa femme devant lui, de peur qu'elle ne
vint au Bal de l'Opéra. —- Que penſez
vous de ce tour ? ajouta-t-elle.—Ce que
j'en penſe, reprit le Marquis, en affectant
un air de plaiſanterie; ce que j'en penſe ?
C'eſt que le tour eſt abominable. - Le
connoiſſez-vous cet imbécile ? Moi , Ma
dame ! vous me faites une injure gratuite,
répliqua-t-il, en tâchant de dérober ſon
troubles ſon nom n'eſt pas même par
venu juſqu'à moi. C'eſt ſans doute un de
ces Provinciaux qui font confiſter bon
· nement leur honneur dans la vertu de
leurs femmes. C'eſt à coup ſûr un Cam
pagnard qui n'a pas la moindre notion
de ſon Paris. Mais, Madame, il ſeroit un
tour délicieux à lui jouer. Pourquoi ſa
femme ne profite-t-elle pas de ſon abſen
ce? Il ſeroit aſſez plaiſant que le Marquis
apprît à ſes dépens à connoître mieux
une autre fois , les loix de l'uſage. –
Mais, oui, ce ſeroit un tour aſſez piai
ſant... Comment, aſſez plaiſant ? Le ter
me eſt admirable : dites plutôt, Mada
me, dites un tour impayable !
Ce fut par beaucoup d'autres propos
ſemblables,que le Marquis tâcha de per
ſuader à l'inconnuë, qu'il n'étoit rien
moins que le Marquis d'Arimon : mais
elle l'avoit reconnu à des indices trop
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
certains, & elle demeura intimement
convaincue que c'étoit lui. Elle crut mê
me avoir des raiſons ſolides pour pouſſer
l'aventure juſques à la fin.
Eh bien, beau Maſque ! reprit-elle,
après pluſieurs tours de Bal, qu'eſt donc
devenue votre gaîté ? Je penſe que vous
vous aviſez de réfléchir- Il eſt vrai,Ma
dame, & très-ſérieuſement- Sérieuſe
ment?Ah! voilà qui eſt impardonnable
Point du tout, Madame. Eh ! qui donne
un plus vaſte champ aux réfléxions, que
les ſcrupules des femmes ? Ma foi rien
n'eſt plus propre à faire tomber dans la
mélancoiie. Heureuſement j'apperçois
le Chevalier D ***. C'eſt celui-là qui
ſçait ſon Paris par cœur. C'eſt un garçon
judicieux, qui paſſe une moitié de ſa vie
à tromper les femmes, & l'autre à duper
les pauvres maris. Au demeurant, c'eſt
un parfaitement honnête homme, un
garçon d'honneur. Eh ! Chevalier, lui
dit-il en l'abordant, on a beſoin ici de
ta préſence. Voici un Maſque charmant
dont il faut m'aider à vaincre les ſcrupu
les. Je ne m'en ſerois jamais douté, re
prit le Chevalier, avec un grand ſang
froid (car ſon cœur lui avoit fait recon
noître le Maſque dans la minute ). Cette
taille nous promet beaucoup de charmes.
A V R I L. 1764.
•
29
En vérité, je trouve quelquefois les fem
mes d'une ſingularité qui me paſſe! Elles
croyent avec ſimplicité à mille petites
vertus , qui n'ont jamais eu d'éxiſtence
que dans les cerveaux creux de quelques
Maris. Eh, Meſdames ! daignez de gra
ce vous rapprocher de la nature. Eſt-il
rien de ſi naturel que d'être belle ? Eſt
il encore rien de ſi naturel que d'en
convaincre tout le monde ? Croyez que
je vous parle vrai, Madame ; je vous
reſpecte trop pour employer des raiſons
bien ſolides & bien ennuyeuſes pour
vous perſuader. C'eſt par un moyen plus
honnête & plus ſenſible,que je veux vous
convaincre.
Par éxemple , jettez un
coup-d'œil ſur les loges. Voyez-vous ce
maſque roſe & argent ? ſes yeux landent
des éclairs; un regard n'attend pas l'autré,
ils
ſe ſuccèdent avec la rapidité des
éclairs. Eh bien, elle touche à peine au
deuxième mois de ſon mariage : & ce
pendant vous fçavez ſon hiſtoire. A ſes
côtés eſt un Maſque brun : elle eſt célé
bre par ſon aventure avec Dorilas.Vous
connoiſſez ſans doute cet événement. Si
je le connois, reprit avec enthouſiaſme
le Marquis. Je fais plus, car je l'envie.
Voilà de ces aventures qu'on payeroit
au poids de l'or. Une ſeule ſuffit pour
.
B iij
3o MERCURE DE FRANCE.
nous mettre au niveau des Courtiſans les
plus courus & les mieux fêtés. Sçavez
vous, Chevalier, que cela rendilluſtre ?
Mais apprenez - nous quelle eſt cette
Belle aux yeux bleux ſi doux, ſi languiſ
ſans ? Eh quoi t s'écria le Chevalier,
vous méconnoiſſez Fidelia, à la ſolitude
ui règne autour d'elle ? C'eſt elle qui a
épouſé un Cavalier de la figure la plus
aimable , qu'elle abhorre, pour idolâ
trer un homme à faire peur, & qui ſem
ble s'entendre avec le mari, pour réſiſ
ter à toutes ſes avances. Voyez comme
elle eſt iſolée: à peine s'échappe-t-il de ſon
côté quelques regards qui vont mourir à
ſes pieds. La mélancolie a pris dans ſes
yeux la place de la gaîté. Auſſi de quoi
s'aviſe-t-elle, de traiter ſérieuſement l'a-
mour. C'eſt un enfant charmant, mais
folâtre ; il faut ſe plier à tous ſes caprices:
Malheur à celles qui lui voudroient faire
parler le langage de la raiſon; la gravité
l'effarouche :
l'analyſer.
il faut le ſentir, & non
-
En finiſſant ces mots , le Chevalier
ſerra la main de la Dame avec un tranſ
port qui lui parut plus énergique que
tous ces éxemples. Alors un gros de
Maſques vint ſéparer d'eux le Marquis,
· plus attentif à conſidérer la Belle aux
A V R I L. 1764.
3I
yeux bleus, dont on lui faiſoit I'hiſtoire,
qu'à éxaminer ce qui ſe paſſoit autour de
lui. Madame ! s'écria tout-à- coup le
Chevalier, voici une loge vacante ; vous
devez être fatiguée; profitons-en ſi vous
voulez m'en croire. L'inconnue s'y laiſſa
conduire ; & continuoit de prêter une
oreille attentive aux leçons du Chevalier;
lorſque le Marquis d'Arimon, qui les
avoit ſuivis de l'œil , en ouvrit bruſque
ment la porte, & trouva ſon ami qui
baiſoit avec ardeur une main que l'on
n'avoit pas l'air de lui trop diſputer.
Il faut avouer, s'écria en riant d'Ari
mon, que tu es d'une préciſion ſingu
lière dans tes entrepriſes, & que ton
, étoilete ſert ici bien merveilleuſement! Il
eſt vrai, reprit le Chevalier, déſeſpéré
du contre-temps; l'aſcendant de mon
étoile eſt bien pour quelque choſe dans
cette affaire-ci : Mais c'eſt pourtant à
toi, c'eſt aux premiers conſeils que tu as
donnés à Madame , que je dois le bon
heur que tu t'aviſes ſi mal-à-propos de
venir troubler.
A ces mots, il prit une envie de rire
ſi démeſurée à la Dame , dont le Cheva
lier continuoit de baiſer la main, que le
tiſſu léger qui retenoit ſon maſque ſe
rompit, & laiſſa voir au Marquis un
B iV
32 MERCURE DE FRANCE.
viſage qui ne lui étoit que trop connu :
c'eſt-à-dire, celui de ſa femme, qu'il
croyoit alors dans les bras du ſommeil.
Le Marquis reſta pétrifié, la Dame con
fondue, le Chevalier ſeul conſerva ſon
enjouement. Eh bien, Marquis ! dit-il,
en lui frappant ſur l'épaule, que penſes- .
tu de cette aventure ?– Que je ſuis une
grande dupe - & que tu ne ſeras pas la
dernière.
Fermer
2277
p. 32
VERS à une jeune Demoiselle, en lui renvoyant les Etrennes maritimes.
Début :
FLORE, reprenez vos étrènnes ; [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS à une jeune Demoiselle, en lui renvoyant les Etrennes maritimes.
VERS à une jeune Demoiselle, en lui
renvoyant les Etrennes maritimes.
FLORE, reprenez vos étrènnes ;
Pour n'être point marin j'ai de bonnes raiſons.
En voyant vos appas, en écoutant vos ſons,
J'ai trop appris à craindre les Syrènes.
Par l'Auteur de l'Epître à Ménalie.
renvoyant les Etrennes maritimes.
FLORE, reprenez vos étrènnes ;
Pour n'être point marin j'ai de bonnes raiſons.
En voyant vos appas, en écoutant vos ſons,
J'ai trop appris à craindre les Syrènes.
Par l'Auteur de l'Epître à Ménalie.
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2278
p. 32-33
AUTRES. A deux jeunes Dlles qui s'appelloient réciproquement mari & femme.
Début :
COUPLE charmant, jeunes beautés, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRES. A deux jeunes Dlles qui s'appelloient réciproquement mari & femme.
AUTRES.
A deux jeunes Dlles qui s'appelloient
réciproquement mari & femme.
COUPLE charmant, jeunes beautés,
Vous uſurpez nos droits & non nos qualités.
A V R I L. 1764:
En vous liant des nœuds du mariage,
C'eſt nous ôter un avantage
33
Qu'on ne peut remplacer par le ſeul ſentiment.
Rompez, rompez un vain engagement,
Des droits d'amour hymen ſçait trop l'uſage ;
Et vous feriez enſemble un trop mauvais ménage
Pour n'en vouloir pas faire un bon ſéparément..
Par le même.
A deux jeunes Dlles qui s'appelloient
réciproquement mari & femme.
COUPLE charmant, jeunes beautés,
Vous uſurpez nos droits & non nos qualités.
A V R I L. 1764:
En vous liant des nœuds du mariage,
C'eſt nous ôter un avantage
33
Qu'on ne peut remplacer par le ſeul ſentiment.
Rompez, rompez un vain engagement,
Des droits d'amour hymen ſçait trop l'uſage ;
Et vous feriez enſemble un trop mauvais ménage
Pour n'en vouloir pas faire un bon ſéparément..
Par le même.
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2279
p. 33-35
PROVERBES. AIR : Nous sommes Précepteurs d'amour.
Début :
DAMIS, vos pas sont superflus, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PROVERBES. AIR : Nous sommes Précepteurs d'amour.
PROVERBES. AIR : Nous sommes Précepteurs d'amour. DAMIS, vos pas sont superflus,
Si vous cherchez quelque reſſource : Des politesses, rien de plus :
On eſt ami juſqu'à la bouſe.
Ma femme eſt ſage, Dieu merci :
Je ſuis le maître, elle eſt maîtreſſe. Mille écus par an, sans souci :
Contentement paſſe richeſſe.
Une fillette quelquefois,
Pour un amant ſe détermine ;
Trompée, elle ſe mord les doigts.
Voit-on des Roſes ſans épines ?
B v
.
3+
MERCURE DE FRANCE..
Iris dit qu'élle a deux amans,
L'aveu paroît aſſez étrange ;
Bouffis de votre patrimoine,
'
C'eſt les vouloir rendre inconſtans.
Moutons comptés le Loup les mange-.
Vous, ſans naiſſance & ſans talens,.
Vous vous parez bien vainement ;
Car l'habit ne fait pas le moine.
Cléon dans ſes entêtemens,
Avec aigreur perſiſte encore.
n eſt écrit qu'on perdſon tems,.
A laver la tête d'un more.
Cloris d'un amant craint la voix,
Et tous les jours Cloris l'accueille.
Onne doitpoint allerau bois ,
Quand on appréhende la feuille. .
L'eſprit ſans la réfléxion,
Souvent fait faire des bévues.
Peaux de Renard & de Lion ,-
Doivent enſemble être couſues.
Vous vantez inutilement
Et mon eſprit, & ma droiture,
#in contre fin aſſurément,
M'eſ pas bon pourfaire doublures
-
A V R I L. 1764 .
Liqueurs, vin vieux & vin nouveau ,
Font qu'aujourd'hui Damon trépaſſe,
Enfin, tant va la cruche a l'eau,
Qu'à la fontaine elleſe caſſe.
On dit qu'Orgon n'eſt pas content
Du préſent que lui faît Alcide.
Cheval donné veut cependant
Qu'on ne regarde pas la bride.
Mondor diſoit j'ai du crédit,
J'aurai la place la plus haute ;
Timon l'obtient, & chacun dit :
Mondor comptoit, mais ſans ſon hâte..
Eraſte trop ambitieux,
Se voit réduit à la beſace,
Phaëton fut-il juſqu'aux cieux ?
Non, mal étreint qui trop embraſſes
D'un ſot orgueil Lubin pourvu :
De ſes voiages vous aſſomme :
Il a tout fait, il a tout vu.
A beau mentir qui vient de Rome.-
|
#
)
35
Par M. FUZILLIER, à Amiens.
Si vous cherchez quelque reſſource : Des politesses, rien de plus :
On eſt ami juſqu'à la bouſe.
Ma femme eſt ſage, Dieu merci :
Je ſuis le maître, elle eſt maîtreſſe. Mille écus par an, sans souci :
Contentement paſſe richeſſe.
Une fillette quelquefois,
Pour un amant ſe détermine ;
Trompée, elle ſe mord les doigts.
Voit-on des Roſes ſans épines ?
B v
.
3+
MERCURE DE FRANCE..
Iris dit qu'élle a deux amans,
L'aveu paroît aſſez étrange ;
Bouffis de votre patrimoine,
'
C'eſt les vouloir rendre inconſtans.
Moutons comptés le Loup les mange-.
Vous, ſans naiſſance & ſans talens,.
Vous vous parez bien vainement ;
Car l'habit ne fait pas le moine.
Cléon dans ſes entêtemens,
Avec aigreur perſiſte encore.
n eſt écrit qu'on perdſon tems,.
A laver la tête d'un more.
Cloris d'un amant craint la voix,
Et tous les jours Cloris l'accueille.
Onne doitpoint allerau bois ,
Quand on appréhende la feuille. .
L'eſprit ſans la réfléxion,
Souvent fait faire des bévues.
Peaux de Renard & de Lion ,-
Doivent enſemble être couſues.
Vous vantez inutilement
Et mon eſprit, & ma droiture,
#in contre fin aſſurément,
M'eſ pas bon pourfaire doublures
-
A V R I L. 1764 .
Liqueurs, vin vieux & vin nouveau ,
Font qu'aujourd'hui Damon trépaſſe,
Enfin, tant va la cruche a l'eau,
Qu'à la fontaine elleſe caſſe.
On dit qu'Orgon n'eſt pas content
Du préſent que lui faît Alcide.
Cheval donné veut cependant
Qu'on ne regarde pas la bride.
Mondor diſoit j'ai du crédit,
J'aurai la place la plus haute ;
Timon l'obtient, & chacun dit :
Mondor comptoit, mais ſans ſon hâte..
Eraſte trop ambitieux,
Se voit réduit à la beſace,
Phaëton fut-il juſqu'aux cieux ?
Non, mal étreint qui trop embraſſes
D'un ſot orgueil Lubin pourvu :
De ſes voiages vous aſſomme :
Il a tout fait, il a tout vu.
A beau mentir qui vient de Rome.-
|
#
)
35
Par M. FUZILLIER, à Amiens.
Fermer
2280
p. 36
A Madame D... sous le nom de Constance.
Début :
O Poëtes fameux, dont les pénibles vei[ll]es [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A Madame D... sous le nom de Constance.
A Madame D... sous le nom de
Constance.
O Poëtes fameux, dont les pénibles vei[ll]es
Nous ont produit de ſi beaux vers !
O vous ! qu'admire l'Univers,
Dont vous nous peignez les merveilles :
De vos nobles travaux quel peut être le fruit ?
Quelque fumée , un peu de bruit ;
Voilà cette immortelle gloire
Qu'on nomme hautement les faveurs d'Apollon.
Pour être inſcrits auTemple de Mémoire,
Que vous avez gémi dans le ſacré vallon ! ...
De votre ſort au mien, quelle eſt là différence !
Jugez, Meſſieurs les Beaux-Eſprits :
Vous ne vivez qu'en eſpérance,
Tandis que mes foibles écrits
Sont couronnés d'un baiſer de Conſtance.
Constance.
O Poëtes fameux, dont les pénibles vei[ll]es
Nous ont produit de ſi beaux vers !
O vous ! qu'admire l'Univers,
Dont vous nous peignez les merveilles :
De vos nobles travaux quel peut être le fruit ?
Quelque fumée , un peu de bruit ;
Voilà cette immortelle gloire
Qu'on nomme hautement les faveurs d'Apollon.
Pour être inſcrits auTemple de Mémoire,
Que vous avez gémi dans le ſacré vallon ! ...
De votre ſort au mien, quelle eſt là différence !
Jugez, Meſſieurs les Beaux-Eſprits :
Vous ne vivez qu'en eſpérance,
Tandis que mes foibles écrits
Sont couronnés d'un baiſer de Conſtance.
Fermer
2281
p. 36-37
A Madame ****.
Début :
CÉLIMENE à mon coeur à remis son destin ; [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A Madame ****.
A Madame ****.
CÉLIMENE à mon coeur à remis son destin ;
Mon cœur à ſa tendreſſe à remis ſa fortune :
Nos deſtinées ainſi jamais n'en feront qu'une,
En vain le monde dit, toute choſe a ſa fin :
A V R I L. 1764:
37
Nous ſçavons trop, pour croire à cette erreur
commune,
Que quand l'amour à l'eſtime s'eſt joint,
Et le bonheur & l'amour n'en ont point.
CÉLIMENE à mon coeur à remis son destin ;
Mon cœur à ſa tendreſſe à remis ſa fortune :
Nos deſtinées ainſi jamais n'en feront qu'une,
En vain le monde dit, toute choſe a ſa fin :
A V R I L. 1764:
37
Nous ſçavons trop, pour croire à cette erreur
commune,
Que quand l'amour à l'eſtime s'eſt joint,
Et le bonheur & l'amour n'en ont point.
Fermer
2282
p. 37-41
PARADOXE Littéraire sur les Rois de France appellés FAINÉANS.
Début :
LE surnom de Fainéans, donné aux derniers Princes de la première Race de [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PARADOXE Littéraire sur les Rois de France appellés FAINÉANS.
PARADOXE Littéraire sur les Rois de
France appellés FAINÉANS.
LE surnom de Fainéans, donné aux
derniers Princes de la première Race de
nos Rois ſans beaucoup de fondement, a
trompé juſqu'ici tous ceux qui, croyant
trouver dans les Hiſtoriens des premiers
temps de notre Monarchie les interprêtes
fidèles de la vérité, ont penſé d'après leur
témoignage qu'ils méritoient tous ce titre
odieux. J'eſſaye aujourd'hui de laver la
mémoire de la plûpart d'un accuſation ſi
déshonorante ;-& j'eſpère d'autant plus
y réuſſir, que je tirerai mes preuves
du fonds même de l'Hiſtoire, en les ap
puyant ſur des faits reconnus pour in
conteſtables.
-
-
Quand on cherche ſincèrement la vé
rité, il faut écarter tous les nuages qui
pourroient l'obſcurcir : ainſi commen
çons par prendre une idée claire & pré
ciſe des fonctions attachées à la place de
38 MERCURE DE FRANCE.
ces Sujets fameux qui faiſoient, dit-on,.
trembler leurs Maîtres , ou plutôt qui
n'en reconnoiſſoient aucun. Les Maires
du Palais, dans leur origine , dit un il
luſtre Sçavant, repréſentoient celui qui
eſt aujourd'hui en Eſpagne le Grand
Maître ou Majordome ; & c'eſt-là l'idée
qu'on doit avoir de tous les Maires du
Palais qui ſe trouvent nommés dans
l'Hiſtoire avant la mort de Dagobert I.
Leur puiſſance s'accrut , il eſt vrai, après
la mort de ce Prince ; & cet emploi, qui
n'étoit donné d'abord que pour un
temps, devint par la ſuite héréditaire
dans les familles. Ils ne commandoient .
d'abord que dans le Palais de 4os Rois :
ils ſçurent ſe rendre néceſſaires ; ils de
, vinrent bientôt premiers Miniſtres, & on
ne tarda pas à leur confier le comman
dement des Armées.Ce fut alors qu'ayant "
la force en main, le titre de Maire dut
Palais leur parut n'exprimer que foible
ment l'étendue de leur puiſſance; ils pri
rent celui de Ducs des François. Tous ces
changemens nous prouvent que l'ambi
tion fut toujours la même chez les hom
mes : adroite ou hardie, prudente ou
diſſimulée, rarement eſt-elle délicate ſur
le choix des moyens qu'elle employe
pour parvenir à ſes fins. Ce qu'il y a de
AV R I L. 1764.
g9:
ſingulier, & que d'autres ont ſûrement
remarqué avant moi , c'eſt que les fem
mes, ces mobiles ordinaires de toutes
les grandes révolutions, n'eurent aucune
part à celle-ci.
Sept de nos Rois ſont compris ſous
- l'odieuſe dénomination de Fainéans..
éxaminons ſi tous les ſept ont mérité vé
ritablement de porter ce titre.
Thierri III. eſt à leur tête.. En liſant
ſon Hiſtoire , on voit un Prince brave &
courageux, qui ſouffre avec impatience
la protection que Pepin, ſon Maire du
Palais, accordoit aux Rebelles, & qui
lève une armée pour l'en punir. Ce ne
fut pas la première fois qu'on vit ſuc
comber celui qui avoit le bon droit de
ſon côté ; Thierri fut défait, & ſa mort
ſuivit de près ſa diſgrace. Il eſt vrai
qu'elle ne fit pas plus d'éclat que celle
d'un ſimple particulier, & ce fut ſûre
ment un trait de la politique de Pepin ,
qui avoit de bonnes raiſons ſans doute
pour étouffer le bruit d'un pareil événe
1l6ºInt.
-
Clovis III , fils de Thierri, ſuccède à
ſon père. Mais que pouvoit-il faire dans
le court eſpace d'un règne dè cinq années
contre un Sujet auſſi puiſſant & auſſi ac
crédité que Pepin ?
4o MERCURE DE FRANCE.
Childebert II, frère de Clovis, monte
ſur le Trône après lui. Si l'on peut être
† homme ſans être Conquérant, le
urnom de Juſte que lui donnent les Hif
toriens, dépoſe en ſa faveur.
Je ne diſſimulerai point que ſon fils
Dagobert III eut peu d'autorité. Prince
foible & timide, ſes Peuples ſe révoltè
ſang après ſa mort.
-
rent contre lui ; & il eut ſi peu de puiſ--
fance , qu'on ne reſpecta pas même ſon
connu pour Roi,& fut nommé Chilpéric.
Le mettra-t-on au nombre des Rois
-
Daniel, fils de Childeric II, fut re- .
Fainéans, ce Prince illuſtre qui, ſecon
dé de Rainfroy, ſon Maire du Palais,
repouſſa à diverſes repriſes les efforts de
Charles Martel, & ne céda enfin qu'a-
près avoir long-temps combattu ?
Thierri IV, ſon ſucceſſeur, placé ſur
le Trône par la main du Maire du Pa
lais , le laiſſa agir d'abord par reconnoiſ
ſance. Si dans la ſuite nous ne voyons pas
qu'il ait tiré vengeance de l'inſulte ſan
glante qu'il reçut lors du Traité d'Aqui
taine , conclu avec Herald, fils du fa
meux Duc Eudes, il eſt à croire que les
moyens lui manquèrent, ou que s'il les
eut, la mort l'empêcha d'en faire uſage.
L'interrègne qui fuivit la mort de
A V R E L. 1764.
41
Thierri, en augmentant les reſſources
de Charles Martel, mit Childeric III
dans l'impuiſſance de lui réſiſter; & il
ne faut pas conclure que ce Prince n'eut
aucunes vertus, parce qu'il fut malheu
reux : tout ce qu'on en peut dire, c'eſt
qu'il ne lui fut pas poſſible de les mettre
all Jour.
France appellés FAINÉANS.
LE surnom de Fainéans, donné aux
derniers Princes de la première Race de
nos Rois ſans beaucoup de fondement, a
trompé juſqu'ici tous ceux qui, croyant
trouver dans les Hiſtoriens des premiers
temps de notre Monarchie les interprêtes
fidèles de la vérité, ont penſé d'après leur
témoignage qu'ils méritoient tous ce titre
odieux. J'eſſaye aujourd'hui de laver la
mémoire de la plûpart d'un accuſation ſi
déshonorante ;-& j'eſpère d'autant plus
y réuſſir, que je tirerai mes preuves
du fonds même de l'Hiſtoire, en les ap
puyant ſur des faits reconnus pour in
conteſtables.
-
-
Quand on cherche ſincèrement la vé
rité, il faut écarter tous les nuages qui
pourroient l'obſcurcir : ainſi commen
çons par prendre une idée claire & pré
ciſe des fonctions attachées à la place de
38 MERCURE DE FRANCE.
ces Sujets fameux qui faiſoient, dit-on,.
trembler leurs Maîtres , ou plutôt qui
n'en reconnoiſſoient aucun. Les Maires
du Palais, dans leur origine , dit un il
luſtre Sçavant, repréſentoient celui qui
eſt aujourd'hui en Eſpagne le Grand
Maître ou Majordome ; & c'eſt-là l'idée
qu'on doit avoir de tous les Maires du
Palais qui ſe trouvent nommés dans
l'Hiſtoire avant la mort de Dagobert I.
Leur puiſſance s'accrut , il eſt vrai, après
la mort de ce Prince ; & cet emploi, qui
n'étoit donné d'abord que pour un
temps, devint par la ſuite héréditaire
dans les familles. Ils ne commandoient .
d'abord que dans le Palais de 4os Rois :
ils ſçurent ſe rendre néceſſaires ; ils de
, vinrent bientôt premiers Miniſtres, & on
ne tarda pas à leur confier le comman
dement des Armées.Ce fut alors qu'ayant "
la force en main, le titre de Maire dut
Palais leur parut n'exprimer que foible
ment l'étendue de leur puiſſance; ils pri
rent celui de Ducs des François. Tous ces
changemens nous prouvent que l'ambi
tion fut toujours la même chez les hom
mes : adroite ou hardie, prudente ou
diſſimulée, rarement eſt-elle délicate ſur
le choix des moyens qu'elle employe
pour parvenir à ſes fins. Ce qu'il y a de
AV R I L. 1764.
g9:
ſingulier, & que d'autres ont ſûrement
remarqué avant moi , c'eſt que les fem
mes, ces mobiles ordinaires de toutes
les grandes révolutions, n'eurent aucune
part à celle-ci.
Sept de nos Rois ſont compris ſous
- l'odieuſe dénomination de Fainéans..
éxaminons ſi tous les ſept ont mérité vé
ritablement de porter ce titre.
Thierri III. eſt à leur tête.. En liſant
ſon Hiſtoire , on voit un Prince brave &
courageux, qui ſouffre avec impatience
la protection que Pepin, ſon Maire du
Palais, accordoit aux Rebelles, & qui
lève une armée pour l'en punir. Ce ne
fut pas la première fois qu'on vit ſuc
comber celui qui avoit le bon droit de
ſon côté ; Thierri fut défait, & ſa mort
ſuivit de près ſa diſgrace. Il eſt vrai
qu'elle ne fit pas plus d'éclat que celle
d'un ſimple particulier, & ce fut ſûre
ment un trait de la politique de Pepin ,
qui avoit de bonnes raiſons ſans doute
pour étouffer le bruit d'un pareil événe
1l6ºInt.
-
Clovis III , fils de Thierri, ſuccède à
ſon père. Mais que pouvoit-il faire dans
le court eſpace d'un règne dè cinq années
contre un Sujet auſſi puiſſant & auſſi ac
crédité que Pepin ?
4o MERCURE DE FRANCE.
Childebert II, frère de Clovis, monte
ſur le Trône après lui. Si l'on peut être
† homme ſans être Conquérant, le
urnom de Juſte que lui donnent les Hif
toriens, dépoſe en ſa faveur.
Je ne diſſimulerai point que ſon fils
Dagobert III eut peu d'autorité. Prince
foible & timide, ſes Peuples ſe révoltè
ſang après ſa mort.
-
rent contre lui ; & il eut ſi peu de puiſ--
fance , qu'on ne reſpecta pas même ſon
connu pour Roi,& fut nommé Chilpéric.
Le mettra-t-on au nombre des Rois
-
Daniel, fils de Childeric II, fut re- .
Fainéans, ce Prince illuſtre qui, ſecon
dé de Rainfroy, ſon Maire du Palais,
repouſſa à diverſes repriſes les efforts de
Charles Martel, & ne céda enfin qu'a-
près avoir long-temps combattu ?
Thierri IV, ſon ſucceſſeur, placé ſur
le Trône par la main du Maire du Pa
lais , le laiſſa agir d'abord par reconnoiſ
ſance. Si dans la ſuite nous ne voyons pas
qu'il ait tiré vengeance de l'inſulte ſan
glante qu'il reçut lors du Traité d'Aqui
taine , conclu avec Herald, fils du fa
meux Duc Eudes, il eſt à croire que les
moyens lui manquèrent, ou que s'il les
eut, la mort l'empêcha d'en faire uſage.
L'interrègne qui fuivit la mort de
A V R E L. 1764.
41
Thierri, en augmentant les reſſources
de Charles Martel, mit Childeric III
dans l'impuiſſance de lui réſiſter; & il
ne faut pas conclure que ce Prince n'eut
aucunes vertus, parce qu'il fut malheu
reux : tout ce qu'on en peut dire, c'eſt
qu'il ne lui fut pas poſſible de les mettre
all Jour.
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2283
p. 41-43
EPITRE A M. le Comte de M.... Capitaine de Cavalerie.
Début :
ENFANT chéri de la Nature, [...]
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE A M. le Comte de M.... Capitaine de Cavalerie.
EPITRE
A M. le Comte de M.... Capitaine de Cavalerie.
ENFANT chéri de la Nature,
Né pour le bonheur des humains,
C'eſt à toi ſeul , ſage Epicure,
Que je dois mes heureux deſtins !
Tes dogmes gravés dans mon âme
Réglent mes tranquilles deſirs ;
Tout m'amuſe, rien ne m'enflâme ,
Et mes travaux ſont mes plaiſirs.
Dieu ſéduiſant de l'harmonie,
Prête-moi tes pinceaux flatteurs ;
L'agréable Philoſophie
Dont je fais la régle des mœurs.
42 MERCURE DE FRANCE.
Nos cris annoncent les douleurs,
Ét nos yeux ont verſé des pleurs .
Avant d'avoir vu la lumière.
On nous ravit la liberté
Avant d'en connoître l'uſage.
Qu'un triſte enfant emmaillotté
Repréſente bien l'eſclavage !
Si jamais le Dieu de l'Amour
De l'hymen me rend tributaire ,
Mes enfans en voyant le jour,
Viendront dans les bras de leur père ::
Leurs mains pourront en liberté
Careſſer le ſein de leur mère
Qui s'ouvre à leur avidité.
Quelle odieuſe indifférence
Soumit les jours de notre enfance
A des Pédans durs ou flatteurs
Pourquoi des leçons étrangères ? .
Nous faut-il d'autres Précepteurs
Que les exemples de nos pères,
Et d'autres tableaux que nos mœurs?:
Quelle inconcevable manie
A porté les foibles humains
A paſſer dix ans de leur vie
Avec les Grecs & les Latins ?
Ah ! plutôt qu'au printemps de l'âge,,
Des Muſes le doux badinage,
En amuſant notre loiſir,
Nous enſeigne l'art de jouir..
*
A V R I L. 1764.
Qu'une ſolitude agréable ,
Nous délivre de ces inſtans,
Oû las des femmes, de la table,
On fuit tous les amuſemens :
Nous y ferons loin des Sçavans
Des Livres un commerce aimable,
Et de l'Etude un paſſe-temps.
Les Arts, enfans de la Nature,
Viendroient en troubler le repos;
L. ... .. de la Peinture
Conduiroit les rians pinceaux ;
Les Eléves de Polymnie
Régleroient les ſons de la voix,.
Et l'air ſous leurs agiles doigts
En feroient briller l'harmonie. .
Tels ont été les ſentimens
Du Philoſophe de la Gréce,
Ce doux ami de la foibleſſe
Nous guidant ſelon nos penchans,,
Nous conduiroit à la vieilleſſe
Par des chemins toujours rians.
Par M. de L. R. du M....
A M. le Comte de M.... Capitaine de Cavalerie.
ENFANT chéri de la Nature,
Né pour le bonheur des humains,
C'eſt à toi ſeul , ſage Epicure,
Que je dois mes heureux deſtins !
Tes dogmes gravés dans mon âme
Réglent mes tranquilles deſirs ;
Tout m'amuſe, rien ne m'enflâme ,
Et mes travaux ſont mes plaiſirs.
Dieu ſéduiſant de l'harmonie,
Prête-moi tes pinceaux flatteurs ;
L'agréable Philoſophie
Dont je fais la régle des mœurs.
42 MERCURE DE FRANCE.
Nos cris annoncent les douleurs,
Ét nos yeux ont verſé des pleurs .
Avant d'avoir vu la lumière.
On nous ravit la liberté
Avant d'en connoître l'uſage.
Qu'un triſte enfant emmaillotté
Repréſente bien l'eſclavage !
Si jamais le Dieu de l'Amour
De l'hymen me rend tributaire ,
Mes enfans en voyant le jour,
Viendront dans les bras de leur père ::
Leurs mains pourront en liberté
Careſſer le ſein de leur mère
Qui s'ouvre à leur avidité.
Quelle odieuſe indifférence
Soumit les jours de notre enfance
A des Pédans durs ou flatteurs
Pourquoi des leçons étrangères ? .
Nous faut-il d'autres Précepteurs
Que les exemples de nos pères,
Et d'autres tableaux que nos mœurs?:
Quelle inconcevable manie
A porté les foibles humains
A paſſer dix ans de leur vie
Avec les Grecs & les Latins ?
Ah ! plutôt qu'au printemps de l'âge,,
Des Muſes le doux badinage,
En amuſant notre loiſir,
Nous enſeigne l'art de jouir..
*
A V R I L. 1764.
Qu'une ſolitude agréable ,
Nous délivre de ces inſtans,
Oû las des femmes, de la table,
On fuit tous les amuſemens :
Nous y ferons loin des Sçavans
Des Livres un commerce aimable,
Et de l'Etude un paſſe-temps.
Les Arts, enfans de la Nature,
Viendroient en troubler le repos;
L. ... .. de la Peinture
Conduiroit les rians pinceaux ;
Les Eléves de Polymnie
Régleroient les ſons de la voix,.
Et l'air ſous leurs agiles doigts
En feroient briller l'harmonie. .
Tels ont été les ſentimens
Du Philoſophe de la Gréce,
Ce doux ami de la foibleſſe
Nous guidant ſelon nos penchans,,
Nous conduiroit à la vieilleſſe
Par des chemins toujours rians.
Par M. de L. R. du M....
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2284
p. 44-46
TRADUCT'ION libre d'un Extrait de l'Idylle de MOSCHUS, sur la mort de BION, son Maître.
Début :
BOCAGES de Sicile, & vous Ondes plaintives, [...]
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texteReconnaissance textuelle : TRADUCT'ION libre d'un Extrait de l'Idylle de MOSCHUS, sur la mort de BION, son Maître.
TRADUCT'ION libre d'un Extrait de
l'Idylle de MOSCHUS, sur la mort
de BION, son Maître.
BOCAGES de Sicile, & vous Ondes plaintives,
Uniſſez vos regrets à mes lugubres chants ;
| Fleuves délicieux qui coulez ſur ces rives,
Mêlez votre murmure à mes accords touchans !
Epanouiſſez-vous ſur vos tiges mourantes,
Fleurs, & néxhalez plus vos ſuaves odeurs ;
Roſe, cache à mes yeux tes couleurs éclatantes,
Dérobe tes beautés, partage mes douleurs !
Bion meurt . .. il n'eſt plus ! vous ſombres Hya
cynthes,
-
Parlez, & montrez-nous dans vos couleurs éte ntes
Montrez-nous triſtement le ſujet de nos pleurs.
Soupirez avec moi, Muſes Siciliennes ;
-
Uniſſons nos ſanglots, vos douleurs ſont les miennes.
Vous, Roſſignols plaintifs ſous ces ombrages frais,
Aux Ondes d'Aréthuſ apprenez nos regrets :
Bion meurt ! ... avec lui le Dieu de l'harmonie,
· En ſoupirant encor ſuit ces triſtes climats ;
Les yeux baignés de pleurs la tendre Polymnie,
Nous quitte pour jamais, & marche ſur ſes pas.
Soupirex avec moi, Muſes Siciliennes 2
ºniſſons nos ſanglots,vos douleurs ſont les miennes,
A V R I L. 1764:
45
Cygnes, mélodieux , dans vos triſtes chanſons,
Déplorez nos malheurs ſur les bords du Méandre ;
Pleurez ce beau berger; chantez d'une voix tendre
Comme il chantoit jadis dans ces riants vallons.
Couché nonchalamment ſous un épais feuillage,
Ses ſons harmonieux s'élevoient dans les airs :
Mais hélas deſcendu ſur le ſombre rivage,
Il médite à préſent de lugubres concerts.
Vous qui dans nos forêts imitez ſes àccens,
Vclez ſur ce Cyprès, oiſeaux de ce bocage ;
A ſes mânes divins rendez encore hommage ;
Honorez ſon tombeau par des accords touchans,
Vous qui vivez de pleurs, Colombes gémiſſantes,
Venez, venez pleurer dans ce ſombre réduit ;
Et quand le jour fuira vers les Mers inconſtantes,
Apprenez nos douleurs aux ombres de la nuit.
Soupirez avec moi, Muſes Siciliennes ;
Uniſſons nos ſanglots, vos douleursſont les miennes.
Qui pourra déſormais enfler tes chalumeaux,
Trop aimable berger ! hélas depuis ta perte,
Les plaiſirs ont quitté cette rive déſerte,
Nos chants n'éveillent plus les flolâtres échos.
Une ſombre langueur s'eſt ici répandue ;
Le Dieu Pan ſe retire au fond de nos forêts ;
Je tiens languiſſamment ma flute ſuſpendue ;
Ce rivage n'emtend que mes triſtes regrèts !
46 MERCURE DE FRANCE.
voyez dans nos vergers une naiſſante Roſe,
· Etaler à vos yeux ſa ſuperbe couleur ;
Par les pleurs du matin à peine eſt-elle écloſe,
Que le midi la voit tomber dans la langueur.
Mais lorſque le printems ſur ſon aîle riante,
Raméne dans nos bois Flore avec le plaiſir,
On voit briller encor ſa beauté renaiſſante,
Et ſon ſein ſe r'ouvrir aux baiſers du zéphir.
Hélas il n'en eſt pas ainſi de notre vie !
A peine goutons-nous la douceur des beaux jours »
Que par les coups du ſort elle nous eſt ravie.
La mort vient , nous tombens, hélas ! & pour tou
jours.
Par M. Br.... d'Angers.
l'Idylle de MOSCHUS, sur la mort
de BION, son Maître.
BOCAGES de Sicile, & vous Ondes plaintives,
Uniſſez vos regrets à mes lugubres chants ;
| Fleuves délicieux qui coulez ſur ces rives,
Mêlez votre murmure à mes accords touchans !
Epanouiſſez-vous ſur vos tiges mourantes,
Fleurs, & néxhalez plus vos ſuaves odeurs ;
Roſe, cache à mes yeux tes couleurs éclatantes,
Dérobe tes beautés, partage mes douleurs !
Bion meurt . .. il n'eſt plus ! vous ſombres Hya
cynthes,
-
Parlez, & montrez-nous dans vos couleurs éte ntes
Montrez-nous triſtement le ſujet de nos pleurs.
Soupirez avec moi, Muſes Siciliennes ;
-
Uniſſons nos ſanglots, vos douleurs ſont les miennes.
Vous, Roſſignols plaintifs ſous ces ombrages frais,
Aux Ondes d'Aréthuſ apprenez nos regrets :
Bion meurt ! ... avec lui le Dieu de l'harmonie,
· En ſoupirant encor ſuit ces triſtes climats ;
Les yeux baignés de pleurs la tendre Polymnie,
Nous quitte pour jamais, & marche ſur ſes pas.
Soupirex avec moi, Muſes Siciliennes 2
ºniſſons nos ſanglots,vos douleurs ſont les miennes,
A V R I L. 1764:
45
Cygnes, mélodieux , dans vos triſtes chanſons,
Déplorez nos malheurs ſur les bords du Méandre ;
Pleurez ce beau berger; chantez d'une voix tendre
Comme il chantoit jadis dans ces riants vallons.
Couché nonchalamment ſous un épais feuillage,
Ses ſons harmonieux s'élevoient dans les airs :
Mais hélas deſcendu ſur le ſombre rivage,
Il médite à préſent de lugubres concerts.
Vous qui dans nos forêts imitez ſes àccens,
Vclez ſur ce Cyprès, oiſeaux de ce bocage ;
A ſes mânes divins rendez encore hommage ;
Honorez ſon tombeau par des accords touchans,
Vous qui vivez de pleurs, Colombes gémiſſantes,
Venez, venez pleurer dans ce ſombre réduit ;
Et quand le jour fuira vers les Mers inconſtantes,
Apprenez nos douleurs aux ombres de la nuit.
Soupirez avec moi, Muſes Siciliennes ;
Uniſſons nos ſanglots, vos douleursſont les miennes.
Qui pourra déſormais enfler tes chalumeaux,
Trop aimable berger ! hélas depuis ta perte,
Les plaiſirs ont quitté cette rive déſerte,
Nos chants n'éveillent plus les flolâtres échos.
Une ſombre langueur s'eſt ici répandue ;
Le Dieu Pan ſe retire au fond de nos forêts ;
Je tiens languiſſamment ma flute ſuſpendue ;
Ce rivage n'emtend que mes triſtes regrèts !
46 MERCURE DE FRANCE.
voyez dans nos vergers une naiſſante Roſe,
· Etaler à vos yeux ſa ſuperbe couleur ;
Par les pleurs du matin à peine eſt-elle écloſe,
Que le midi la voit tomber dans la langueur.
Mais lorſque le printems ſur ſon aîle riante,
Raméne dans nos bois Flore avec le plaiſir,
On voit briller encor ſa beauté renaiſſante,
Et ſon ſein ſe r'ouvrir aux baiſers du zéphir.
Hélas il n'en eſt pas ainſi de notre vie !
A peine goutons-nous la douceur des beaux jours »
Que par les coups du ſort elle nous eſt ravie.
La mort vient , nous tombens, hélas ! & pour tou
jours.
Par M. Br.... d'Angers.
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2285
p. 46-47
A une jeune Dame qui venoit de jouer sur un Théâtre particulier le rôle de la SERVANTE MAITRESSE, dans la Piéce du même nom.
Début :
DE Pandolphe chacun partage la foiblesse. [...]
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texteReconnaissance textuelle : A une jeune Dame qui venoit de jouer sur un Théâtre particulier le rôle de la SERVANTE MAITRESSE, dans la Piéce du même nom.
A une jeune Dame qui venoit de jouer
sur un Théâtre particulier le rôle de
la SERVANTE MAITRESSE, dans
la Piéce du même nom.
DE Pandolphe chacun partage la foiblesse.
Qui ne ſeroit ému de tes divins accens ?
Que tu mérites bien le titre de Maitreſſe !
C'eſt toi qu'on doit ſervir : tes yeux ſont ſi puiſ
ſans !
Où brilleront ces yeux, regnera la tendreſſe.
A V R I L. 1764.
47
*Tu charmes tour-à-tour l'eſprit, le cœur, les
' ſens,
,Pour te peindre, il faudroit raſſembler ſur tes
tfa CGS
Le Goût, le Sentiment, la Fineſſe & les Grâces.
Par M. GUICHARD.
sur un Théâtre particulier le rôle de
la SERVANTE MAITRESSE, dans
la Piéce du même nom.
DE Pandolphe chacun partage la foiblesse.
Qui ne ſeroit ému de tes divins accens ?
Que tu mérites bien le titre de Maitreſſe !
C'eſt toi qu'on doit ſervir : tes yeux ſont ſi puiſ
ſans !
Où brilleront ces yeux, regnera la tendreſſe.
A V R I L. 1764.
47
*Tu charmes tour-à-tour l'eſprit, le cœur, les
' ſens,
,Pour te peindre, il faudroit raſſembler ſur tes
tfa CGS
Le Goût, le Sentiment, la Fineſſe & les Grâces.
Par M. GUICHARD.
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2286
p. 47-52
SUITE des Lettres à SOPHIE.
Début :
LETTRE III. A une heure & demie de la nuit. [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des Lettres à SOPHIE.
SUITE des Lettres à SOPHIE.
LETTRE
III.
A une heure & demie de la nuit.
JE vous écris de mon lit. Je laiſſe cou
rir ma plume : mon cœur dicte ce qu'elle
trace. Aimable Sophie , je ne puis vous
exprimer mes peines. Pourquoi m'accu
ſer d'être volage? Ah! ſi l'on me reproche
de la légèreté, c'eſt que juſqu'à préſent
je n'avois guères connu l'amour. Je ne
, vous avois pas vue : je prenois mes goûts
pour des paſſions. C'eſt peut être un mal
heur pour moi de vous connoître. Que
je vous aime ! Ce n'eſt point le preſtige
des ſens qui me ſéduit; c'eſt l'aſſemblage
de tous les ſentimens honnêtes qui m'at
· tache à vous pour jamais. Au nom de
tout ce qui vous eſt cher , ne quittez ja
mais votre amant. Il ſouffre, il eſt mal
48 MERCURE DE FRANCE.
heureux , il eſt délicat & ſenſible. Ses
larmes coulent. .. .. Ma bonne Amîe ,
que vous me connoiſſez peu, ſi vous
doutez de mes ſentimens !
L E T T R E I V.
A minuit.
#
Escone une Lettre, de mon lit. Je
veux vous écrire tous les ſoirs, & vous
rendre compte de tous mes ſentimens ,
de toutes les affections de mon âme.
Hélas ! ne vous devrai je jamais un inſ
tant de joie ? Le plaiſir de m'occuper de
vous ſera-t il donc toujours mêlé de re
| grets & de peines ? Que faites-vous, ma
chère Maîtreſſe, tandis que l'ennui me
conſume ? Songez-vous que vous avez
un Amant qui ne reſpire que pour vous ?
qui ne voit & n'entend que vous ?
Nous eûmes hier un ſpectacle intéreſ
ſant. Toute la ville entouroit une An
gloiſe qui, ſans contredit, eſt une rare
Beauté. Rien de plus régulier que ſon
viſage ; rien de plus fin que ſes traits.
Elle a des cheveux noirs qui relèvent la
blancheur de la plus belle peau, des
yeux charmans, une bouche parfaite.
Tout le monde en étoit enchanté, &
II} O l
A V R I L. 1764.
49
moi je diſois tout bas ; ma chère Sophie
eſt plus aimable encore. Cette An
loiſe eſt belle , ma Maîtreſſe eſt raviſ
§ : ſes regards expriment bien mieux
le ſentiment. Quand pourrai-je y lire
encore mon bonheur ? Je précipitois
l'Etrangère du trône qu'on élevoit à ſes
charmes, & j'y plaçois avec tranſport
l'Idôle de mon cœur. Daigne, du haut
de ce trône, écouter les vœux d'un in
fortuné qui t'adorera toujours ! daigne
lui ſourire , & le plus grand Roi du mon
de enviera mon ſort. Mon aimable , ma
chère Sophie, vous êtes tout pour moi :
ſans vous, je ne veux plus de la vie, Que
ferois-je de ce préſent funeſte ? La mort
vaut mieux qu'un
éternel déſeſpoir.
On m'a fait trembler. Dorval, m'a-t-on
dit , s'eſt informé de votre fortune; il a
ſongé à vous. Je crains peu cette âme
vile ; mais verrois je un rival plus heu
reux me fermer votre cœur, ce cœur
qui ſeul peut m'attacher à la vie, de qui
dépend la dcuceur de mes jours ? O ma
chère Sophie ! je ſuis tranquille , je ſçais
compter ſur vous.Je vous embraſſe mille
fois, & je vais tâcher de m'endormir.
Puiſſe un ſonge flatteur charmer un inſ
tant mes peines. Hélas ! je ne puis donc
jouir que d'un bonheur imaginaire ? La
II. Vol.
5o MERCURE DE FRANCE.
plus douce illuſion ne vaudra jamais la
réalité.
L E T T R E V.
E ne vous écrivis point hier au ſoir. La
mélancolie ſombre qui fatiguoit mon
âme eût paſſé dans ma Lettre, & ne
vous auroit pas amuſée. Je ſuis un peu
mieux, & ma plume ſe trouve ſous ma
main. Elle s'y trouve ſouvent. Si je ne
m'en ſuis pas ſervi hier au ſoir, combien
de fois mes ardens ſoupirs, mes tendres
diſcours alloient chercher ma Sophie !
Que vous êtes aimable ! lui diſois-je tout
ému. Quelle grâce ! quelle douceur !
que vous êtes ingrate, ſi vous ne m'ai
mez pas ! Que la chaîne qui m'attache à
vous eſt forte & charmante ! Ah ! ſou
· venez-vous de ce jour où je vous remis
une Lettre en vous quittant. Vous la re
fuſiez, cruelle ! Vous avez vu mon trou
ble, mon accablement. Mais pourrai-je
vous exprimer le délire & l'agitation de
mon âme, quand je pris cette main dans
la mienne ? Dieu , quel moment ! Je
ſentis qu'elle ſe laiſſoit ouvrir pour rece
A V R I L. 1764.
-
51
*voir cet heureux billet. ... Je tremblois
de joie , ma bonne amie ; je ne pouvois
parler.... Ah ! ſi j'étois parti ſans vous
laiſſer ce gage de mon amour, ſi vous
l'aviez abſolument refuſé; ſi vous aviez
eu cet excès de rigueur, oui, la mort
m'eût ſemblé moins affreuſe ; je l'euſſe
préférée ſans héſiter au tourment, à
l'horreur de vous déplaire. O mon aima
ble Maîtreſſe l quel eſt donc cet amour
que vous m'avez inſpiré ? Il me conſume
tout entier. Mon cœur y pourra-t-il ſuf
re ? Hé! comment ne pas m'abandon
ner au penchant qui m'entraîne ? Vous
êtes belle ſans doute ; mais le charme
qui m'attire & me ſubjugue eſt dans vo
tre âme. C'eſt elle qui ſe peint dans vos
traits, dans vos yeux ; c'eſt elle qui don
· ne de la vie à vos grâces.Vous me faites
ſentir que l'attrait de la beauté tient à la
vertu. Il en eſt comme du génie; il s'al
tère & s'éteint à meſure que l âme ſe
corrompt. De même, une femme ſans
mœurs peut ſéduire; mais je doute fort
qu'elle puiſſe toucher & fixer long-temps
les adorateurs de ſa figure. On croit
bientôt démêler, dans ſa phyſionomie,la
baſſeſſe des ſentimens de ſon cœur. Ce
n'eſt plus le même objet; il ſemble que
ſa beauté diſparoiſſe à meſure que ſon
C ij
52 MERCURE DE FRANCE.
âme ſe dégrade. Pour vous, ma chère &
reſpectable Amie, j'aurai toujours de
nouvelles raiſons de vous aimer davan
tage. Je vous trouverai toujours plus
charmante ; ou, ſi l'amitié ſuccède enfin
à l'amour, elle lui reſſemblera ſi bien,
que la différence ne ſera guères ſenſible.
Douce & tendre Sophie ! unique Amie
de mon cœur ! nous trouverons toujours
dans la candeur & l'honnêteté qui nous
animent, les délices du ſentiment; & le
ſouvenir de nos premiers feux répandra
juſques ſur nos vieux jours le charme de
notre heureuſe jeuneſſe.
LETTRE
III.
A une heure & demie de la nuit.
JE vous écris de mon lit. Je laiſſe cou
rir ma plume : mon cœur dicte ce qu'elle
trace. Aimable Sophie , je ne puis vous
exprimer mes peines. Pourquoi m'accu
ſer d'être volage? Ah! ſi l'on me reproche
de la légèreté, c'eſt que juſqu'à préſent
je n'avois guères connu l'amour. Je ne
, vous avois pas vue : je prenois mes goûts
pour des paſſions. C'eſt peut être un mal
heur pour moi de vous connoître. Que
je vous aime ! Ce n'eſt point le preſtige
des ſens qui me ſéduit; c'eſt l'aſſemblage
de tous les ſentimens honnêtes qui m'at
· tache à vous pour jamais. Au nom de
tout ce qui vous eſt cher , ne quittez ja
mais votre amant. Il ſouffre, il eſt mal
48 MERCURE DE FRANCE.
heureux , il eſt délicat & ſenſible. Ses
larmes coulent. .. .. Ma bonne Amîe ,
que vous me connoiſſez peu, ſi vous
doutez de mes ſentimens !
L E T T R E I V.
A minuit.
#
Escone une Lettre, de mon lit. Je
veux vous écrire tous les ſoirs, & vous
rendre compte de tous mes ſentimens ,
de toutes les affections de mon âme.
Hélas ! ne vous devrai je jamais un inſ
tant de joie ? Le plaiſir de m'occuper de
vous ſera-t il donc toujours mêlé de re
| grets & de peines ? Que faites-vous, ma
chère Maîtreſſe, tandis que l'ennui me
conſume ? Songez-vous que vous avez
un Amant qui ne reſpire que pour vous ?
qui ne voit & n'entend que vous ?
Nous eûmes hier un ſpectacle intéreſ
ſant. Toute la ville entouroit une An
gloiſe qui, ſans contredit, eſt une rare
Beauté. Rien de plus régulier que ſon
viſage ; rien de plus fin que ſes traits.
Elle a des cheveux noirs qui relèvent la
blancheur de la plus belle peau, des
yeux charmans, une bouche parfaite.
Tout le monde en étoit enchanté, &
II} O l
A V R I L. 1764.
49
moi je diſois tout bas ; ma chère Sophie
eſt plus aimable encore. Cette An
loiſe eſt belle , ma Maîtreſſe eſt raviſ
§ : ſes regards expriment bien mieux
le ſentiment. Quand pourrai-je y lire
encore mon bonheur ? Je précipitois
l'Etrangère du trône qu'on élevoit à ſes
charmes, & j'y plaçois avec tranſport
l'Idôle de mon cœur. Daigne, du haut
de ce trône, écouter les vœux d'un in
fortuné qui t'adorera toujours ! daigne
lui ſourire , & le plus grand Roi du mon
de enviera mon ſort. Mon aimable , ma
chère Sophie, vous êtes tout pour moi :
ſans vous, je ne veux plus de la vie, Que
ferois-je de ce préſent funeſte ? La mort
vaut mieux qu'un
éternel déſeſpoir.
On m'a fait trembler. Dorval, m'a-t-on
dit , s'eſt informé de votre fortune; il a
ſongé à vous. Je crains peu cette âme
vile ; mais verrois je un rival plus heu
reux me fermer votre cœur, ce cœur
qui ſeul peut m'attacher à la vie, de qui
dépend la dcuceur de mes jours ? O ma
chère Sophie ! je ſuis tranquille , je ſçais
compter ſur vous.Je vous embraſſe mille
fois, & je vais tâcher de m'endormir.
Puiſſe un ſonge flatteur charmer un inſ
tant mes peines. Hélas ! je ne puis donc
jouir que d'un bonheur imaginaire ? La
II. Vol.
5o MERCURE DE FRANCE.
plus douce illuſion ne vaudra jamais la
réalité.
L E T T R E V.
E ne vous écrivis point hier au ſoir. La
mélancolie ſombre qui fatiguoit mon
âme eût paſſé dans ma Lettre, & ne
vous auroit pas amuſée. Je ſuis un peu
mieux, & ma plume ſe trouve ſous ma
main. Elle s'y trouve ſouvent. Si je ne
m'en ſuis pas ſervi hier au ſoir, combien
de fois mes ardens ſoupirs, mes tendres
diſcours alloient chercher ma Sophie !
Que vous êtes aimable ! lui diſois-je tout
ému. Quelle grâce ! quelle douceur !
que vous êtes ingrate, ſi vous ne m'ai
mez pas ! Que la chaîne qui m'attache à
vous eſt forte & charmante ! Ah ! ſou
· venez-vous de ce jour où je vous remis
une Lettre en vous quittant. Vous la re
fuſiez, cruelle ! Vous avez vu mon trou
ble, mon accablement. Mais pourrai-je
vous exprimer le délire & l'agitation de
mon âme, quand je pris cette main dans
la mienne ? Dieu , quel moment ! Je
ſentis qu'elle ſe laiſſoit ouvrir pour rece
A V R I L. 1764.
-
51
*voir cet heureux billet. ... Je tremblois
de joie , ma bonne amie ; je ne pouvois
parler.... Ah ! ſi j'étois parti ſans vous
laiſſer ce gage de mon amour, ſi vous
l'aviez abſolument refuſé; ſi vous aviez
eu cet excès de rigueur, oui, la mort
m'eût ſemblé moins affreuſe ; je l'euſſe
préférée ſans héſiter au tourment, à
l'horreur de vous déplaire. O mon aima
ble Maîtreſſe l quel eſt donc cet amour
que vous m'avez inſpiré ? Il me conſume
tout entier. Mon cœur y pourra-t-il ſuf
re ? Hé! comment ne pas m'abandon
ner au penchant qui m'entraîne ? Vous
êtes belle ſans doute ; mais le charme
qui m'attire & me ſubjugue eſt dans vo
tre âme. C'eſt elle qui ſe peint dans vos
traits, dans vos yeux ; c'eſt elle qui don
· ne de la vie à vos grâces.Vous me faites
ſentir que l'attrait de la beauté tient à la
vertu. Il en eſt comme du génie; il s'al
tère & s'éteint à meſure que l âme ſe
corrompt. De même, une femme ſans
mœurs peut ſéduire; mais je doute fort
qu'elle puiſſe toucher & fixer long-temps
les adorateurs de ſa figure. On croit
bientôt démêler, dans ſa phyſionomie,la
baſſeſſe des ſentimens de ſon cœur. Ce
n'eſt plus le même objet; il ſemble que
ſa beauté diſparoiſſe à meſure que ſon
C ij
52 MERCURE DE FRANCE.
âme ſe dégrade. Pour vous, ma chère &
reſpectable Amie, j'aurai toujours de
nouvelles raiſons de vous aimer davan
tage. Je vous trouverai toujours plus
charmante ; ou, ſi l'amitié ſuccède enfin
à l'amour, elle lui reſſemblera ſi bien,
que la différence ne ſera guères ſenſible.
Douce & tendre Sophie ! unique Amie
de mon cœur ! nous trouverons toujours
dans la candeur & l'honnêteté qui nous
animent, les délices du ſentiment; & le
ſouvenir de nos premiers feux répandra
juſques ſur nos vieux jours le charme de
notre heureuſe jeuneſſe.
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2287
p. 52
« LE mot de la premiere Enigme du premier volume du Mercure d'Avril est [...] »
Début :
LE mot de la premiere Enigme du premier volume du Mercure d'Avril est [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LE mot de la premiere Enigme du premier volume du Mercure d'Avril est [...] »
LE mot de la premiere Enigme du
premier volume du Mercure d'Avril est
la Cheminée. Celui de la ſeconde eſt le
fuſeau. Celui de la troiſiéme eſt, faſcia,
bandeau royal, bandage de Chirurgien,
ſublatâ litterâ remanet aſcia, une hache.
Celui du premier Logogryphe eſt le Lo
gogryphe lui méme, dans lequel on trou
Ve Loi , Roi , lyre, gloire, loire , hor
loge , loge, gril & orge. Celui du ſe
cond eſt Cordon. On y trouve cor, or,
roc, don , on, nord, rond,
premier volume du Mercure d'Avril est
la Cheminée. Celui de la ſeconde eſt le
fuſeau. Celui de la troiſiéme eſt, faſcia,
bandeau royal, bandage de Chirurgien,
ſublatâ litterâ remanet aſcia, une hache.
Celui du premier Logogryphe eſt le Lo
gogryphe lui méme, dans lequel on trou
Ve Loi , Roi , lyre, gloire, loire , hor
loge , loge, gril & orge. Celui du ſe
cond eſt Cordon. On y trouve cor, or,
roc, don , on, nord, rond,
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2288
p. 53
ENIGME.
Début :
JAMAIS par moi lieux bas ne furent habités ; [...]
Mots clefs :
Coq d'un clocher
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
E N I G M E.
\
Jauxis par moi lieux bas ne furent habités ; .
Mon corps eſt agiſſant ſans vie; v,
Et l'on me voit tourner les yeux de tous côtés,
Quoique de regarder je n'aye aucune envie.
\
Jauxis par moi lieux bas ne furent habités ; .
Mon corps eſt agiſſant ſans vie; v,
Et l'on me voit tourner les yeux de tous côtés,
Quoique de regarder je n'aye aucune envie.
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2289
p. 53
AUTRE.
Début :
DANS les forêts j'ai pris naissance, [...]
Mots clefs :
Bâton de maréchal de France
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A U T R JE.
D A N s les forêts j'ai pris naiſſance,
Et rien n'eſt égal à mon ſort,
Puiſque ce n'eſt qu'après ma mort
Qu'on me voit en grande puiſſance.
- Je reviens des champs dans les villes ,
J'acquiers de la beauté de maiſon en maiſon ;
Et quand on me poſſéde, on peut avec raiſon
Croire à l'Etat être des plus utiles,
A la Cour chacun me deſire ;
Je ſuis ſi bien auprès du Roi ,
Qu'il veut que je porte avec moi
- Quelque marque de ſon Empire ;
Mon régne eſt celui de la guerre ;
Et bien qu'eſclave des humains,
Quand je tombe en de bonnes mains,
Je fais trembler toute la Terre.
D A N s les forêts j'ai pris naiſſance,
Et rien n'eſt égal à mon ſort,
Puiſque ce n'eſt qu'après ma mort
Qu'on me voit en grande puiſſance.
- Je reviens des champs dans les villes ,
J'acquiers de la beauté de maiſon en maiſon ;
Et quand on me poſſéde, on peut avec raiſon
Croire à l'Etat être des plus utiles,
A la Cour chacun me deſire ;
Je ſuis ſi bien auprès du Roi ,
Qu'il veut que je porte avec moi
- Quelque marque de ſon Empire ;
Mon régne eſt celui de la guerre ;
Et bien qu'eſclave des humains,
Quand je tombe en de bonnes mains,
Je fais trembler toute la Terre.
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2290
p. 54-55
LOGOGRYPHE.
Début :
MON tout, ami Lecteur, est un objet immonde : [...]
Mots clefs :
Fange
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
L O G O G R Y P H E.
M oN tout, ami Lecteur,eſt un objet immonde :
Rien de plus dégoûtant,rien de plus vil au monde-.
Mais diviſe mon être, & décompoſe-moi ;
Sous des traits différens je me préſente à toi.
D'abord j'ai de l'eſprit, ſi tu m'ôtes la tête ;
Qu'on m'ôte auſſi le ventre , & je ſuis une bête.
Coupe de plus ma queue, ô changement ſubit !
Je ceſſe d'être bête, & je n'ai plus d'eſprit.
Cependant, qui l'eût cru ? quel étrange myſtère !
D'une foule d'enfans je me vois le vrai père.
Mais ſi tu rends mon chef,je perds tous mes enfans,.
Je le deviens moi-même, & j'acquiers pour paº
16ºnS
Un Chaſſeur téméraire , un Animal timide
Que Calchas autrefois immola dans l'Aulide.
Laiſſe à côté mon chef, prends maintenant mon
corps :
Arraches-en le coeur ; & malgré tes e orts
\ Succombant à ton tour , d'une main ennemie ,
Te briſe auſſi ton corps, je t'arrache la vie.
Mais enfin de mon être ainſi martyriſé,
De mes membres épars, de mon corps diviſé
Prends mon coeur & ma queue , ajoutes-y ma,
tête,
A V R I L. 1764. 55
A l'abri, dans mon ſein, tu braves la tempête,
Tu traverſes les mers, tu vogues ſur les eaux,
· En dépit de l'orage, & du courroux des flots.
Be....... p. d, c. d. 1»-
M oN tout, ami Lecteur,eſt un objet immonde :
Rien de plus dégoûtant,rien de plus vil au monde-.
Mais diviſe mon être, & décompoſe-moi ;
Sous des traits différens je me préſente à toi.
D'abord j'ai de l'eſprit, ſi tu m'ôtes la tête ;
Qu'on m'ôte auſſi le ventre , & je ſuis une bête.
Coupe de plus ma queue, ô changement ſubit !
Je ceſſe d'être bête, & je n'ai plus d'eſprit.
Cependant, qui l'eût cru ? quel étrange myſtère !
D'une foule d'enfans je me vois le vrai père.
Mais ſi tu rends mon chef,je perds tous mes enfans,.
Je le deviens moi-même, & j'acquiers pour paº
16ºnS
Un Chaſſeur téméraire , un Animal timide
Que Calchas autrefois immola dans l'Aulide.
Laiſſe à côté mon chef, prends maintenant mon
corps :
Arraches-en le coeur ; & malgré tes e orts
\ Succombant à ton tour , d'une main ennemie ,
Te briſe auſſi ton corps, je t'arrache la vie.
Mais enfin de mon être ainſi martyriſé,
De mes membres épars, de mon corps diviſé
Prends mon coeur & ma queue , ajoutes-y ma,
tête,
A V R I L. 1764. 55
A l'abri, dans mon ſein, tu braves la tempête,
Tu traverſes les mers, tu vogues ſur les eaux,
· En dépit de l'orage, & du courroux des flots.
Be....... p. d, c. d. 1»-
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2291
p. 55
AUTRE.
Début :
DANS un seul mot trouvez Mein, Rhin, [...]
Mots clefs :
Pyrrhonisme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A U T R E.
DAss un ſeul mot trouvez Mein, Rhin,.
Rome , miroir , Roi , ris & miſe,
Renom , ſirop, Rhone & Serin ,
Iphis, Héros, Memphis & Piſe.
Par M. LAvs de BoIssF'.
DAss un ſeul mot trouvez Mein, Rhin,.
Rome , miroir , Roi , ris & miſe,
Renom , ſirop, Rhone & Serin ,
Iphis, Héros, Memphis & Piſe.
Par M. LAvs de BoIssF'.
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2292
p. 55-56
CHANSON Imitée de la 40 e Ode d'Anacréon. AIR : De la Romance de Daphné.
Début :
IL étoit fête à Cythère ; [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CHANSON Imitée de la 40 e Ode d'Anacréon. AIR : De la Romance de Daphné.
CHANSON
Imitée de la 40e Ode d'Anacréon. AIR : De la Romance de Daphné.
IL étoit fête à Cythère ;
Cupidon cueilloit des fleurs.
Bientôt ſous ſa main légère,
Un bouquet fait pour ſa mère
Brille de mille couleurs.
C iy
56 MERCURE DE FRANCE.
*
-
Le ſein vermeil d'une roſe
Vient de s'ouvrir à l'inſtant :
A peine il la voit écloſe,
Que ſoudain il ſe propoſe
D'en embellir ſon préſent.
Déjà de la fleur vermeille
Il touche un bouton naiſſant ;
Une impitoyable Abeille
Sous ſes petits doigts s'éveille,
Et le pique en s'envolant.
Fleur perfide ! ... cruels charmes,
Dit l'Amour, verſant des pleurs. ..
Cypris vient à ſes allarmes.
Les yeux de l'Amour en larmes
Sont autant de traits vainqueurs.
Je partage ton injure,
Lui répondit-elle ; mais .. ;
Dois-je plaindre une piquure,
Quand tu ris de la bleſſure
D'un cœur percé de tes traits ?
Imitée de la 40e Ode d'Anacréon. AIR : De la Romance de Daphné.
IL étoit fête à Cythère ;
Cupidon cueilloit des fleurs.
Bientôt ſous ſa main légère,
Un bouquet fait pour ſa mère
Brille de mille couleurs.
C iy
56 MERCURE DE FRANCE.
*
-
Le ſein vermeil d'une roſe
Vient de s'ouvrir à l'inſtant :
A peine il la voit écloſe,
Que ſoudain il ſe propoſe
D'en embellir ſon préſent.
Déjà de la fleur vermeille
Il touche un bouton naiſſant ;
Une impitoyable Abeille
Sous ſes petits doigts s'éveille,
Et le pique en s'envolant.
Fleur perfide ! ... cruels charmes,
Dit l'Amour, verſant des pleurs. ..
Cypris vient à ſes allarmes.
Les yeux de l'Amour en larmes
Sont autant de traits vainqueurs.
Je partage ton injure,
Lui répondit-elle ; mais .. ;
Dois-je plaindre une piquure,
Quand tu ris de la bleſſure
D'un cœur percé de tes traits ?
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2293
p. 5-16
SUITE de l'Histoire raisonnée des Discours de CICÉRON. HISTOIRE des Quatre Discours de CICÉRON, tant au S[é]nat qu'au Peuple, au retour de son exil.
Début :
LA malice des hommes rend tout possible & tout croyable. La vigilance [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de l'Histoire raisonnée des Discours de CICÉRON. HISTOIRE des Quatre Discours de CICÉRON, tant au S[é]nat qu'au Peuple, au retour de son exil.
SUITE de l'Histoire raisonnée des Discours de CICÉRON. HISTOIRE des Quatre Discours de CICÉRON, tant au S[é]nat qu'au Peuple, au retour de son exil.
LA malice des hommes rend tout
possible & tout croyable. La vigilance
d'un Conſul hardi & pénétrant, vient
de ſauver la République, qui étoit ſur
A iij .
6
le
MERCURE DE FRANCE.
point de périr ;
le ſupplice des
Conjurés a ſuivi de près la conviction
de leur crime : la mort ignominieuſe
qu'ils ont ſouffert en a impoſé à ceux
que la vue du châtiment peut ſeule re
tenir dans le devoir : Cicéron comblé
de gloire a entendu ſon nom prononcé
publiquement dans les actions de grâ
ces adreſſées aux immortels ;
il a reçu
une récompenſe plus flatteuſe encore ,
c'eſt l'eſtime & l'approbation des bons
Citoyens.. .. Ce n'étoit point aſſez : il
lui manquoit un rapport eſſentiel avec
tous les grands hommes qui avant lui
avoient ſervi leur patrie. Il ignoroit
juſqu'où va la rage & la fureur d'un
méchant qui perſécute un homme de
bien. Il étoit réſervé à Publius Clodius
de le lui faire éprouver.
Tous les traits de la ſcélérateſſe la
plus noire & la plus raffinée étoient en
trés, pour ainſi dire, dans la compoſition
de ſon âme. Doué d'un eſprit vif & pé
nétrant ,
il ne s'en ſer, it jamais que
pour faire du mal. Il paſſoit ſa vie dans
la plus mauvaiſe compagnie de Rome ;
& , par une ſuite bien naturelle, tous
les honnêtes gens dont la conduite étoit
une ſatyre vivante & continuelle de la
ſienne, devenoient l'objet de ſes raille
•
!
M A I. 1764.
-
7
ries les plus piquantes : il ne s'en tint
pas là : honteux d'un parallèle qui l'hu
milioit , il voulut les perſécuter ; &
c'eſt dans cette vue qu'il brigua le Tri
bunat du Peuple qu'il obtint. Il étoit
difficile de donner cette place à quel
qu'un qui la méritât moins. Cicéron fut
un des premiers qui ſuccomba ſous
l'injuſtice de ſes pourſuites.
-
Ce généreux Citoyen, comblé de
gloire & d'honneurs , paſſoit tranquille
ment ſes jours au ſein de la Philoſo
phie ; quand Clodius , jaloux de ſes ſuc
cès, & plus encore de ſa réputation,en
treprit de l'accuſer d'avoir fait mourir
ſans formalités les complices deCatilina,
dont il prenoit hautement la défenſe.
Les Partiſans ſecrets de ce Conſpira
teur, qui avoient voulu attendre l'évé
nement pour ſe déclarer , étoient en
plus grand nombre encore que ceux qui
avoient embraſſé ouvertement ſon par
ti; & Cicéron avoit dans chacun d'eux
un ennemi d'autant plus dangereux,
qu'il
étoit plus caché. Il ne fut pas
difficile à ſon Accuſateur de les enga- .
er à l'appuyer dans ſon entrepriſe.
# ne fut qu'après s'être muni de tou
tes ces reſſources, qu'il ſe préſenta au
Peuple, favoriſé en ſecret par les deux
A iv
3 MERCURE BE FRANCE.
Tribuns Sextus Attilius & Numerius
Quintus , tous deux liés précédemment
avec les Conjurés, & par conſéquent
in éreſſés perſonnellement à la perte de
l'illuſtre Ex-Conſul.
Tous les bons Citoyens rejetterent
avec indignation & mépris la plainte
de Clodius , qui paſſa pourtant après
· bien des conteſtations à la pluralité des
voix; & le défenſeur de la République
fut condamné à l'exil. Les Chevaliers
Romains qui ſe faiſoient gloire de comp
ter Cicéron pour un des Membres de
leur Corps, donnerent des preuves écla
tantes del'eſtime ſingulièrequ'ils avoient
pour lui , en prenant des habits de
deuil conformes aux fiens. Un grand
nombre de Patriciens & d'autres Ci
toyens les imiterent.
Des témoignages auſſi flatteurs au
roient dû le conſoler d'une injuſti
ce dont le ſentiment intérieur de ſa
· conſcience le vengeoit aſſez d'ailleurs ;
avouons-le pourtant : Cicéron y fut trop
ſenſible ; ſes ſollicitations furent ram
pantes; il vit avec effroi que Pompée,ſon
ancien ami, l'avoit abandonné (a), &
( a ) J'ai ſuivi ici l'opinion la plus commune ;
quoique peut-être la moins prouvée. Il paſſe
pour conſtant que Pompé« évita adroitement la
M A I. 1764.
il partit de Rome pour ſe retirer en Si
cile, le déſeſpoir & la mort dans le
cœur. Son éloignement donna une libre
carrière aux fureurs de ſon cruel enne
mi : il obtint dans les Comices un Plé
biſcite qui ordonnoit que la maiſon de
l'Ex-Conſul ſeroit râſée : & on éleva
ſur ſes ruines un Temple à la Liberté,
comme ſi cet illuſtre Proſcrit, qui avoit
expoſé ſes jours pour la défendre, avoit
voulu en être le deſtructeur.
I. Son abſence remit le calme dans
la ville : elle dura dix-ſept mois. Pen
dant ce temps ſes amis employerent ef
ficacement leur crédit pour ramener les
eſprits. Le rappel de Cicéron fut pro
poſé;& bientôt après le décret en fut ex
pédié ſans difficulté. Il revint donc dans.
ſa patrie la veille des Nones de Sep
tembre ( b ) pour me ſervir des termes
viſite que Cicéron venoit lui faire, en s'échap
pant par un eſcalier dérobé ; cependant Cicérons
ne le dit poſitivement dans aucune de ſes lettres.
( b) Les Amateurs de la Chronologie exacte &
ſcrupuleuſe ſçauront avec plaiſir, que c'eſt Cicéron2
lui-même qui m'a appris cette date. Voici ce qu'il
écrit à Atticus , dans la première Lettre du qua
triéme Livre du Recueil de ſes Epîtres.... Poſtridie
in Senatu, qui fuit dies Non. Septemb, Senatu#
#ratias agimus, , , , , &c..
Ad.Ait. L. ſV. Eg, ſº
A u
1o MERCURE DE FRANCE.
du Calendrier Romain , l'an DCXCVF
de la fondation de Rome. Le lende
iain de ſon arrivée , il ſe rendit au Sé
mat, où il prononça le premier des qua
tre Diſcours dont il s'agit : il eſt connu
des Sçavans & dans les Ecoles, ſous le
titre de Poſt reditum in Senatu.
Cette Piéce intéreſſante à tous égards,
mériteroit à bon droit le titre d'...
Effuſion d'un cœur reconnoiſſant.
La belle âme de l'Orateur s'y peint
toute entière; & ceux qui ſçavent en
tendre le cri de la nature , voyent avec
plaiſir que le ſentiment y eft traité en
Maître. Cicéron y remercie en particulier
tous les Magiſtrats qui avoient contri
bué à ſon retour ; & il adreſſe enſuite
des actions de graces à tout le Sénat en
général. Les Conſuls de cette année
étoient Publius Lentulus & Quintus
Metellus. Les termes dont il ſe ſert pour
témoigner ſa gratitude , font entendre .
qu'il croyoit devoir en grande partie
à l'un des deux , le changement arrivé
dans ſa fortune ; mais qu'il n'avoit d'au
tre obligation au ſecond , que celle
de ne s'être pas oppoſé à ce qu'on avoit .
fait pour lui. Les Tribuns du PeupleT.A.
Millon , P. Sextius, C. Seſtilius , M.
- -
M A I. 1764.
I l
Cuſpius, T. Fadius, M. Curtius, C.
Meſſinius & Qu. Fabritius, reçoivent en
ſuite leur compliment. Les éloges qu'il
prodigue aux deux premiers, marquent
aſſez qu'ils l'avoient ſerviplus ardemment
que les autres : le ſilence affecté qu'il
garde ſur le compte d'Attilius & de
Numerius , qui lui avoient été contrai
res , forme un contraſte admirable avec
les traits piquans dont il accable enſuite
ſon adverſaire P. Clodius, qui , com
me nous l'avons dit, avoit été Tribun
du Peuple l'année précedente , & qui
s'étoit ſi mal ſervi de ſon autorité. Après
les Tribuns, Cicéron témoigne ſa recon
noiſſance aux ſept premiers Préteurs,
L. Cœcilius, M. Calidius , C. Septimius,
Qu. Valerius, P. Craſſus , Sex. Quinti
lius , & C. Cornutus. Il ne dit mot du
huitiéme & dernier Appius Claudius ,
parce qu'il étoit frère de P. Clodius ,
& qu'il n'avoit pas été de l'avis de ſes
collégues. (c) Enfin il termine ſaharan
( c ) On ne s'étonnera pas de ce que Cicéron
place ici les Préteurs après les Tribuns du Peu
ple, quoique ceux-ci ne fuſſent jamais que des
Plébéiens toujours inférieurs en naiſſance à ceux
la ,
ſi on fait réfléxion que la puiſſance Tribuni
cienne étoit bien ſupérieure à celle des Préteurs ,
quoiqu'ils fuſſent Patriciens , du moins pour la
plupart,
•
* .
.
A vj
-
-
12. MERCURE DE FRANCE.
gue en témoignant à Pompée qui lui .
avoit rendu ſon ancienne amitié, com
bien il a été ſenſible à la marque écla
tante qu'il lui à donnée de ſon attache
ment, en prononçant dans le Sénat un
beau diſcours en ſa faveur.
-
II. Le Peuple n'avoit pas été ſpectateur
oififde cette fameuſe querelle : il y avoit
pris part en banniſſant Cicéron, & en le
dépouillant de ſes biens : il répara ſon in
juſtice en contribuant à ſon rétabliſſe
ment. Cicéron avoit des actions de
graces à lui rendre; & il s'acquitta de ce
devoir au gré de tout le monde, peu de
jours après l'avoir rempli dans le Sénat.
Ce diſcours porte ordinairement en
titre, Poſt reditum ad Quirites. (d)
III. Cicéron, rétabli dans ſa patrie,
n'étoit pas encore ſatisfait : il voyoit
toujours ſubſiſter un monument odieux
de la fureur de Clodius. Sa maiſon étoit
démolie ; & le Temple de la Liberté
ſembloit avoir été élevé pour perpétuer
(d) Tous les Editeurs de Cicéron s'accordent à
placer ce Diſcours avant le précédent, quoiqu'il
ſoit conſtant qu'il n'ait été prononcé que le ſe
cond, Une tranſpoſition de Copiſte aura été la
première cauſe de cette faute qui perpétuée juſ
qu'à nos jours, prouve que la plupart des Éru
dits conſultent plus la routine que la raiſon.
,
M A I. 1764.
13
à jamais la mémoire de l'affront qu'il
avoit reçu. La ſituation de l'Orateur
étoit des plus embaraſſantes, parce que
ſon ennemi, auſſi ruſé que Politique,
avoit trouvé moyen d'intéreſſer les
Dieux dans ſa cauſe, & d'immortali
ſer ainſi ſa vengeance. Le Sénat au
quel il s'adreſſa d'abord, le renvoya aux
Pontifes, comme Juges naturels d'une
affaire , où le culte des Dieux ſe trouvoit
mêlé.Ce fut donc en leur préſence qu'il
prononça, le dernier jour de Septembre,
le diſcours dont il eſt queſtion, & qui
porte le titre vulgaire de Pro domo ſuâ
ad Pontifices. Le ſuccès le plus brillant
fut le prix de ſon éloquence; ſes raiſons
parurent bonnes; & le Sacré Collége,
s'il eſt permis de s'exprimer ainſi, le
remit en poſſeſſion de ſon bien par
une ſentence qui fut enſuite confirmée
par un arrêt du Sénat. Cicéron nous
l'apprend lui-même dans une de ſes .
lettres à ſon digne ami le célébre Atti
cus : c'eſt la ſeconde du quatriéme livre
du recueil déjà cité.
IV. Cicéron triomphoit : ſa fortune
étoit rétablie, ſes ennemis confondus,
| ſon crédit devenoit plus grand de jour
en jour; Clodius commençoit à per--
dre le ſien, & à tomber dans un mépris
-
14 MERCURE DE FRANCE.
général ; perſpective que doivent enviſa
† tous ceux qui ne craindront pas de
ui reſſembler.
Sa fureur n'étoit pas encore aſſouvie :
il réſolut de tourmenter de nouveau
ſon adverſaire. La ſuperſtition eſt un .
aliment dont ſe repaiſſent aiſément les
eſprits foibles; ce fut par là qu'il voulut
leur faire prendre intérêt dans ſa que
relle , ſoit qu'il crût que rien ne lui
ſeroit plus facile que de leur en impoſer,
ſoit qu'il s'imaginât que comme ils
étoient en plus grand nombre , ils lui
formeroient un corps de partiſans plus
conſidérable.
.
.
Pour commencer à faire jouer cette
Comédie, il apoſta des gens à lui, qui
débiterent avec effionterie, qu'on enten
doit toutes les nuits un bruit affreux de
cliquetis d'Armes, & de chaînes de fer,
dans une Campagne fort peu éloignée
de la Ville qu'on appelloit le Champ La
tin. Ce merveilleux étonna d'abord ;
les gens ſenſés n'en firent que rire; mais
il n'en fut pas ainſi des autres, qui à for
ce d'entendre répéter aux créatures de
Clodius , leurs ridicules rêveries, en
vinrent bientôt à les adopter eux mê
mes, & à ſe perſuader qu'ils avoient en
tendu ces bruits.
-
!
M A I. 1764: º
1 5
L'effroi ne tarda pas à ſe répandre
dans la ville ; & d'une commune voix
on eut recours aux Haruſpices ou De
vins, eſpéce de Charlatans qui préten
doient prédire l'avenir par l'inſpection
des entrailles encore fumantes des ani
maux nouvellement égorgés : l'inquié
tude & la curioſité naturelles aux Ro
mains comme aux autres hommes, fai
ſoient vivre cette eſpéce de Prêtres dans
une conſidération ſingulière.
Leur réponſe fut que les Dieux irri
tés manifeſtoient leur colère de ce qu'on
négligeoit leur culte , & qu'on oublioit
leur puiſſance. Cette réponſe ambiguë
& dictée ſans doute par les libéralités
de l'Auteur même du prodige , donna
lieu à Clodius, revêtu pour lors de la
charge d'Edile Curule , de déclamer
publiquement contre le decret qui avoit
remis Cicéron en poſſeſſion de ſa mai
ſon, en affectant de lui appliquer les
paroles équivoques des Haruſpices. Ci
céron indigné de ce nouveau trait de
vengeance auquel il ne s'attendoit pas,
entreprit de réfuter les calomnies de
Clodius dans un Diſcours qu il pronon
ça dans le Sénat , diſcours connu ordi
nairement ſous ce titre , De Haruſpi
citm reſponſis.
26 MfER CURE DE FRANCE.
Ce Morceau eſt plein de chaleur & de
ſolidité. Il eſt vrai que Cicéron s'y laiſſe
un peu trop emporter à la vivacité de
fon reſſentiment; mais il faut convenir
auſſi qu'en faiſant à Clodius l'applica
tion de l'Oracle, il parle avec plus de
fondement & plus de vérité que n'avoit
fait ſon adverſaire.
LA malice des hommes rend tout
possible & tout croyable. La vigilance
d'un Conſul hardi & pénétrant, vient
de ſauver la République, qui étoit ſur
A iij .
6
le
MERCURE DE FRANCE.
point de périr ;
le ſupplice des
Conjurés a ſuivi de près la conviction
de leur crime : la mort ignominieuſe
qu'ils ont ſouffert en a impoſé à ceux
que la vue du châtiment peut ſeule re
tenir dans le devoir : Cicéron comblé
de gloire a entendu ſon nom prononcé
publiquement dans les actions de grâ
ces adreſſées aux immortels ;
il a reçu
une récompenſe plus flatteuſe encore ,
c'eſt l'eſtime & l'approbation des bons
Citoyens.. .. Ce n'étoit point aſſez : il
lui manquoit un rapport eſſentiel avec
tous les grands hommes qui avant lui
avoient ſervi leur patrie. Il ignoroit
juſqu'où va la rage & la fureur d'un
méchant qui perſécute un homme de
bien. Il étoit réſervé à Publius Clodius
de le lui faire éprouver.
Tous les traits de la ſcélérateſſe la
plus noire & la plus raffinée étoient en
trés, pour ainſi dire, dans la compoſition
de ſon âme. Doué d'un eſprit vif & pé
nétrant ,
il ne s'en ſer, it jamais que
pour faire du mal. Il paſſoit ſa vie dans
la plus mauvaiſe compagnie de Rome ;
& , par une ſuite bien naturelle, tous
les honnêtes gens dont la conduite étoit
une ſatyre vivante & continuelle de la
ſienne, devenoient l'objet de ſes raille
•
!
M A I. 1764.
-
7
ries les plus piquantes : il ne s'en tint
pas là : honteux d'un parallèle qui l'hu
milioit , il voulut les perſécuter ; &
c'eſt dans cette vue qu'il brigua le Tri
bunat du Peuple qu'il obtint. Il étoit
difficile de donner cette place à quel
qu'un qui la méritât moins. Cicéron fut
un des premiers qui ſuccomba ſous
l'injuſtice de ſes pourſuites.
-
Ce généreux Citoyen, comblé de
gloire & d'honneurs , paſſoit tranquille
ment ſes jours au ſein de la Philoſo
phie ; quand Clodius , jaloux de ſes ſuc
cès, & plus encore de ſa réputation,en
treprit de l'accuſer d'avoir fait mourir
ſans formalités les complices deCatilina,
dont il prenoit hautement la défenſe.
Les Partiſans ſecrets de ce Conſpira
teur, qui avoient voulu attendre l'évé
nement pour ſe déclarer , étoient en
plus grand nombre encore que ceux qui
avoient embraſſé ouvertement ſon par
ti; & Cicéron avoit dans chacun d'eux
un ennemi d'autant plus dangereux,
qu'il
étoit plus caché. Il ne fut pas
difficile à ſon Accuſateur de les enga- .
er à l'appuyer dans ſon entrepriſe.
# ne fut qu'après s'être muni de tou
tes ces reſſources, qu'il ſe préſenta au
Peuple, favoriſé en ſecret par les deux
A iv
3 MERCURE BE FRANCE.
Tribuns Sextus Attilius & Numerius
Quintus , tous deux liés précédemment
avec les Conjurés, & par conſéquent
in éreſſés perſonnellement à la perte de
l'illuſtre Ex-Conſul.
Tous les bons Citoyens rejetterent
avec indignation & mépris la plainte
de Clodius , qui paſſa pourtant après
· bien des conteſtations à la pluralité des
voix; & le défenſeur de la République
fut condamné à l'exil. Les Chevaliers
Romains qui ſe faiſoient gloire de comp
ter Cicéron pour un des Membres de
leur Corps, donnerent des preuves écla
tantes del'eſtime ſingulièrequ'ils avoient
pour lui , en prenant des habits de
deuil conformes aux fiens. Un grand
nombre de Patriciens & d'autres Ci
toyens les imiterent.
Des témoignages auſſi flatteurs au
roient dû le conſoler d'une injuſti
ce dont le ſentiment intérieur de ſa
· conſcience le vengeoit aſſez d'ailleurs ;
avouons-le pourtant : Cicéron y fut trop
ſenſible ; ſes ſollicitations furent ram
pantes; il vit avec effroi que Pompée,ſon
ancien ami, l'avoit abandonné (a), &
( a ) J'ai ſuivi ici l'opinion la plus commune ;
quoique peut-être la moins prouvée. Il paſſe
pour conſtant que Pompé« évita adroitement la
M A I. 1764.
il partit de Rome pour ſe retirer en Si
cile, le déſeſpoir & la mort dans le
cœur. Son éloignement donna une libre
carrière aux fureurs de ſon cruel enne
mi : il obtint dans les Comices un Plé
biſcite qui ordonnoit que la maiſon de
l'Ex-Conſul ſeroit râſée : & on éleva
ſur ſes ruines un Temple à la Liberté,
comme ſi cet illuſtre Proſcrit, qui avoit
expoſé ſes jours pour la défendre, avoit
voulu en être le deſtructeur.
I. Son abſence remit le calme dans
la ville : elle dura dix-ſept mois. Pen
dant ce temps ſes amis employerent ef
ficacement leur crédit pour ramener les
eſprits. Le rappel de Cicéron fut pro
poſé;& bientôt après le décret en fut ex
pédié ſans difficulté. Il revint donc dans.
ſa patrie la veille des Nones de Sep
tembre ( b ) pour me ſervir des termes
viſite que Cicéron venoit lui faire, en s'échap
pant par un eſcalier dérobé ; cependant Cicérons
ne le dit poſitivement dans aucune de ſes lettres.
( b) Les Amateurs de la Chronologie exacte &
ſcrupuleuſe ſçauront avec plaiſir, que c'eſt Cicéron2
lui-même qui m'a appris cette date. Voici ce qu'il
écrit à Atticus , dans la première Lettre du qua
triéme Livre du Recueil de ſes Epîtres.... Poſtridie
in Senatu, qui fuit dies Non. Septemb, Senatu#
#ratias agimus, , , , , &c..
Ad.Ait. L. ſV. Eg, ſº
A u
1o MERCURE DE FRANCE.
du Calendrier Romain , l'an DCXCVF
de la fondation de Rome. Le lende
iain de ſon arrivée , il ſe rendit au Sé
mat, où il prononça le premier des qua
tre Diſcours dont il s'agit : il eſt connu
des Sçavans & dans les Ecoles, ſous le
titre de Poſt reditum in Senatu.
Cette Piéce intéreſſante à tous égards,
mériteroit à bon droit le titre d'...
Effuſion d'un cœur reconnoiſſant.
La belle âme de l'Orateur s'y peint
toute entière; & ceux qui ſçavent en
tendre le cri de la nature , voyent avec
plaiſir que le ſentiment y eft traité en
Maître. Cicéron y remercie en particulier
tous les Magiſtrats qui avoient contri
bué à ſon retour ; & il adreſſe enſuite
des actions de graces à tout le Sénat en
général. Les Conſuls de cette année
étoient Publius Lentulus & Quintus
Metellus. Les termes dont il ſe ſert pour
témoigner ſa gratitude , font entendre .
qu'il croyoit devoir en grande partie
à l'un des deux , le changement arrivé
dans ſa fortune ; mais qu'il n'avoit d'au
tre obligation au ſecond , que celle
de ne s'être pas oppoſé à ce qu'on avoit .
fait pour lui. Les Tribuns du PeupleT.A.
Millon , P. Sextius, C. Seſtilius , M.
- -
M A I. 1764.
I l
Cuſpius, T. Fadius, M. Curtius, C.
Meſſinius & Qu. Fabritius, reçoivent en
ſuite leur compliment. Les éloges qu'il
prodigue aux deux premiers, marquent
aſſez qu'ils l'avoient ſerviplus ardemment
que les autres : le ſilence affecté qu'il
garde ſur le compte d'Attilius & de
Numerius , qui lui avoient été contrai
res , forme un contraſte admirable avec
les traits piquans dont il accable enſuite
ſon adverſaire P. Clodius, qui , com
me nous l'avons dit, avoit été Tribun
du Peuple l'année précedente , & qui
s'étoit ſi mal ſervi de ſon autorité. Après
les Tribuns, Cicéron témoigne ſa recon
noiſſance aux ſept premiers Préteurs,
L. Cœcilius, M. Calidius , C. Septimius,
Qu. Valerius, P. Craſſus , Sex. Quinti
lius , & C. Cornutus. Il ne dit mot du
huitiéme & dernier Appius Claudius ,
parce qu'il étoit frère de P. Clodius ,
& qu'il n'avoit pas été de l'avis de ſes
collégues. (c) Enfin il termine ſaharan
( c ) On ne s'étonnera pas de ce que Cicéron
place ici les Préteurs après les Tribuns du Peu
ple, quoique ceux-ci ne fuſſent jamais que des
Plébéiens toujours inférieurs en naiſſance à ceux
la ,
ſi on fait réfléxion que la puiſſance Tribuni
cienne étoit bien ſupérieure à celle des Préteurs ,
quoiqu'ils fuſſent Patriciens , du moins pour la
plupart,
•
* .
.
A vj
-
-
12. MERCURE DE FRANCE.
gue en témoignant à Pompée qui lui .
avoit rendu ſon ancienne amitié, com
bien il a été ſenſible à la marque écla
tante qu'il lui à donnée de ſon attache
ment, en prononçant dans le Sénat un
beau diſcours en ſa faveur.
-
II. Le Peuple n'avoit pas été ſpectateur
oififde cette fameuſe querelle : il y avoit
pris part en banniſſant Cicéron, & en le
dépouillant de ſes biens : il répara ſon in
juſtice en contribuant à ſon rétabliſſe
ment. Cicéron avoit des actions de
graces à lui rendre; & il s'acquitta de ce
devoir au gré de tout le monde, peu de
jours après l'avoir rempli dans le Sénat.
Ce diſcours porte ordinairement en
titre, Poſt reditum ad Quirites. (d)
III. Cicéron, rétabli dans ſa patrie,
n'étoit pas encore ſatisfait : il voyoit
toujours ſubſiſter un monument odieux
de la fureur de Clodius. Sa maiſon étoit
démolie ; & le Temple de la Liberté
ſembloit avoir été élevé pour perpétuer
(d) Tous les Editeurs de Cicéron s'accordent à
placer ce Diſcours avant le précédent, quoiqu'il
ſoit conſtant qu'il n'ait été prononcé que le ſe
cond, Une tranſpoſition de Copiſte aura été la
première cauſe de cette faute qui perpétuée juſ
qu'à nos jours, prouve que la plupart des Éru
dits conſultent plus la routine que la raiſon.
,
M A I. 1764.
13
à jamais la mémoire de l'affront qu'il
avoit reçu. La ſituation de l'Orateur
étoit des plus embaraſſantes, parce que
ſon ennemi, auſſi ruſé que Politique,
avoit trouvé moyen d'intéreſſer les
Dieux dans ſa cauſe, & d'immortali
ſer ainſi ſa vengeance. Le Sénat au
quel il s'adreſſa d'abord, le renvoya aux
Pontifes, comme Juges naturels d'une
affaire , où le culte des Dieux ſe trouvoit
mêlé.Ce fut donc en leur préſence qu'il
prononça, le dernier jour de Septembre,
le diſcours dont il eſt queſtion, & qui
porte le titre vulgaire de Pro domo ſuâ
ad Pontifices. Le ſuccès le plus brillant
fut le prix de ſon éloquence; ſes raiſons
parurent bonnes; & le Sacré Collége,
s'il eſt permis de s'exprimer ainſi, le
remit en poſſeſſion de ſon bien par
une ſentence qui fut enſuite confirmée
par un arrêt du Sénat. Cicéron nous
l'apprend lui-même dans une de ſes .
lettres à ſon digne ami le célébre Atti
cus : c'eſt la ſeconde du quatriéme livre
du recueil déjà cité.
IV. Cicéron triomphoit : ſa fortune
étoit rétablie, ſes ennemis confondus,
| ſon crédit devenoit plus grand de jour
en jour; Clodius commençoit à per--
dre le ſien, & à tomber dans un mépris
-
14 MERCURE DE FRANCE.
général ; perſpective que doivent enviſa
† tous ceux qui ne craindront pas de
ui reſſembler.
Sa fureur n'étoit pas encore aſſouvie :
il réſolut de tourmenter de nouveau
ſon adverſaire. La ſuperſtition eſt un .
aliment dont ſe repaiſſent aiſément les
eſprits foibles; ce fut par là qu'il voulut
leur faire prendre intérêt dans ſa que
relle , ſoit qu'il crût que rien ne lui
ſeroit plus facile que de leur en impoſer,
ſoit qu'il s'imaginât que comme ils
étoient en plus grand nombre , ils lui
formeroient un corps de partiſans plus
conſidérable.
.
.
Pour commencer à faire jouer cette
Comédie, il apoſta des gens à lui, qui
débiterent avec effionterie, qu'on enten
doit toutes les nuits un bruit affreux de
cliquetis d'Armes, & de chaînes de fer,
dans une Campagne fort peu éloignée
de la Ville qu'on appelloit le Champ La
tin. Ce merveilleux étonna d'abord ;
les gens ſenſés n'en firent que rire; mais
il n'en fut pas ainſi des autres, qui à for
ce d'entendre répéter aux créatures de
Clodius , leurs ridicules rêveries, en
vinrent bientôt à les adopter eux mê
mes, & à ſe perſuader qu'ils avoient en
tendu ces bruits.
-
!
M A I. 1764: º
1 5
L'effroi ne tarda pas à ſe répandre
dans la ville ; & d'une commune voix
on eut recours aux Haruſpices ou De
vins, eſpéce de Charlatans qui préten
doient prédire l'avenir par l'inſpection
des entrailles encore fumantes des ani
maux nouvellement égorgés : l'inquié
tude & la curioſité naturelles aux Ro
mains comme aux autres hommes, fai
ſoient vivre cette eſpéce de Prêtres dans
une conſidération ſingulière.
Leur réponſe fut que les Dieux irri
tés manifeſtoient leur colère de ce qu'on
négligeoit leur culte , & qu'on oublioit
leur puiſſance. Cette réponſe ambiguë
& dictée ſans doute par les libéralités
de l'Auteur même du prodige , donna
lieu à Clodius, revêtu pour lors de la
charge d'Edile Curule , de déclamer
publiquement contre le decret qui avoit
remis Cicéron en poſſeſſion de ſa mai
ſon, en affectant de lui appliquer les
paroles équivoques des Haruſpices. Ci
céron indigné de ce nouveau trait de
vengeance auquel il ne s'attendoit pas,
entreprit de réfuter les calomnies de
Clodius dans un Diſcours qu il pronon
ça dans le Sénat , diſcours connu ordi
nairement ſous ce titre , De Haruſpi
citm reſponſis.
26 MfER CURE DE FRANCE.
Ce Morceau eſt plein de chaleur & de
ſolidité. Il eſt vrai que Cicéron s'y laiſſe
un peu trop emporter à la vivacité de
fon reſſentiment; mais il faut convenir
auſſi qu'en faiſant à Clodius l'applica
tion de l'Oracle, il parle avec plus de
fondement & plus de vérité que n'avoit
fait ſon adverſaire.
Fermer
2294
p. 16-23
L'AMOUR que les Princes doivent aux Arts. POEME. A S. A. S. Mgr le Prince de ***. Dignum laude virum Musa vetat mori.
Début :
PRINCE, Ami des Talens qu'ignore le vulgaire, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'AMOUR que les Princes doivent aux Arts. POEME. A S. A. S. Mgr le Prince de ***. Dignum laude virum Musa vetat mori.
L'AMOUR que les Princes doivent
aux Arts.
POEME.
A S. A. S. Mgr le Prince de ***.
Dignum laude virum Musa vetat mori.
PRINCE, Ami des Talens qu'ignore le vulgaire,
Qu'eſtiment les Grands Rois, & que ton œil
éclaire,
Toujours ta main prodigue en ſecours gênéreux,.
S'applaudit des bienfaits qu'elle répand ſur eux.
Ces préſens d'un Héros chercherent mon en--
fance,
Et mes foibles talens te durent la naiſſance,
Quand la Parque, frappant un père entre mes
bras,,
* M. le Brun, Auteur de ce Poème , n'avoit
que dix-neuf ans, lorſqu'il le compoſa.
M A I. 1764.
Força les yeux d'un fils à pleurer ſon trépas,
Déja le glaive en main, les yeux étincelans,
17
Tu le pleuras toi-même... ô touchantes allarmes!
Un Héros ſans rougir peut répandre des larmes.
Mars agitoit ſon caſque & ſes drapeaux ſanglans :
La Diſcorde, à ſes cris, rallumant ſon tonnerre,
Gronde & briſe en fureur les portes de la Guerre.
Bellone cependant ſur les rives du Var,
T'appelloit aux combats, & préparoit ton char.
Le Var courba ſous toi ſon onde & ſa fortune ;
Vainement Albion s'en plaignit à Neptune.
Quelle fut ſa douleur, ta gloire & mes tranſports !
| Content de t'admirer, je me taiſois alors,
Que mon zéle indigné de cet obſcur hommage,
Brûloit de s'élancer loin des bornes de l'âge !
A peine, ſoutenu de quatorze Printemps
Il hâtoit le ſecours du Génie & des Temps.
Mais en vain j'implorois la Lyre des Orphées ;
Mars ne ſuſpend jamais ſa lance & ſes trophées
A ce frêle arbriſſeau, jouet des Aquilons ;
C'eſt l'Orme impérieux, fier tyran des Vallons,
Qui, ºui ce noble poids, voit courber ſon feuil
age ,
-
-
Quand # las & ſanglant , y cherche un doux
ombrage.
Trop ſouvent le Poëte, effroi de ſon Héros,
A ſes lauriers brillans mêle d'obſcars pavots.
Quelle Muſe eût oſé, follement intrépide,.
Sur les Alpes en feu ſuivre ton vol rapide ?
---
.
-
:
·
-
13 MERCURE DE FRANCE:
Leurs cimes, où Bellone a fondé tes autels,
Te portoient en triomphe, au ſein des immor
tels.
Aux rayons de ta gloire échauffant mon génie,
Du langage des Dieux j'eſſayois l'harmonie :
A l'ombre des lauriers que moiſſonna ton bras,
Virgile m'apprenoit à chanter les combats.
Mais pour un Alexandre il falloit un Apelle,
Et l'Aigle ſeul entend la foudre qui l'appelle.
Ce Dieu qui d'un regard honora mon berceau,
De mes tremblantes mains vit tomber ſon pin
683Uld
Tel qu'un jeune Nocher, dont la Barque timide
Attend que les Zéphirs ouvrent la pleine humide ;
Son œil épouvanté s'égare au ſein des Mers ;
Il compte les rochers dont les flots ſont couverts :
Sa barque n'oſe encor tenter ces Mers profondes,
Et conſulte long temps ſes voiles & les ondes.
Où tel ſur ſon rocher, l'Aigle, en ſes premiers
jeux ,
Craint de toucher l'Olympe aux ſommets ora
geux ;
-
-
Bientôt, s'il veut du Ciel tenter les vaſtes plaines,
Il déploye en tremblant ſes aîles incertaines,
Et prêt à s'élancer juſqu'au Thrône des ri-ax,
Il balance ſon vol, & meſure les Cieux.
Ainſi, trop jeune encor, je n'oſois me réſoudre
A toucher aux lauriers où repoſoit ta foudre,
Enfin le noble eſpoir d'éclater à tes yeux ,
M A I.
1764.
Eleva juſqu'à toi mon vol ambitieux ;
Je te vis raſſurer mes timides accens,
lone :
19
Et pour chanter des faits que vantera l'Hiſtoire,
Mon Apollon monta ſur ton char de Victoire.
Et ſourire à la main qui t'offroit mon encens.
Un enfant des neuf Sœurs plait aux Fils de Bel
Qui combat pour la Gloire, eſtime qui la donne.
Eſt-ce à d'obſcurs mortels dans l'opprobre nourris.
D'aimer ces Arts brillans dont l'honneur eſt le
prix ?
C'eſt aux Rois tels qu'Auguſte à chérir un Virgile;
Le Ciel doit un Homére aux exploits d'un Achille ;
C'eſt le droit des Héros; & les hommes fameux
Connoiſſent ſeulslle prix des grands hommes com
Il]8 8UlXe
Grand Prince, aux mêmes Arts tu dois la même
eſtime ;
Et ces Arts te devoient leur tribut légitime.
Les Muſes pour te ſuivre ont quitté l'Hélicon ;
Que ta Cour déſormais ſoit leur ſacré vallon.
Rends-leur ce, temps heureux, où les Arts &
Bellone
Ceints des mêmes lauriers , environnoient le
Thrône.
Sur l'Univers ſoumis Rome étendant ſes loix,
Marchoit, la foudre en main , ſur la tête des
Rois :
-
Les Muſes commandoient à la Reine du Monde ;
2o MERCURE DE FRANCE.
En demi-Dieux alors que Rome étoit féconde !
De la Thrace & du Pinde encenſez les travaux ,
O François ! des Romains ſoyez deux fois rivauv,
Un grand homme eſt aux yeux de tout Mo.'.el
qui penſe,
-
Bien au-deſſus des Rois qu'un vil flatteur encenſe.
qu'un bienfait du hazard doit cauſer peu d'or--
gueil !
L'eſprit ſeul nous dérobe au néant du cercueil !
En vain des Conquérans, pour ravager la Terre,
Ont oſé des Dieux même émprunter le tonnerre ;-
Des céleſtes fureurs implacables torrens,
Ils couvroient l'Univers de leurs flots dévorans.
Sur des bords inconnus égarant la victoire,
Leur vol a fatigué les aîles de la Gloire.
Ils cherchoient d'autres Cieux & des mondes nou
Veaux ;
-
Mais aux bornes du Monde ils trouvent leurs tom
beaux,
Guerriers ! qu'avez vous-fait de ces vaſtes conquê
teS ?
Vos foudres allumés éclatent ſur vos têtes.
Calliope oublia de vous rendre immortels,
Phantômes impuiſſans, tombez de vos Autels !
Pouſſière ambitieuſe au néant échappée,
La Mort ſouffle, la Mort vous a vu diſſipée ;
Dans l'abîme dès temps vous diſparoiſſez tous ;
Et leurs gouffres muets ſe referment ſur vous.
Vos noms vivroient encor , ſi la main des 0r
phées
-
M A I. 1764.
Eût au-deſſus des temps élevé vos trcphées :
Des enfans d'Apollon vous méprifiez la voix,
Et l'oubli dévorant engloutit vos exploits.*
Il fut encor des Rois, dont l'oiſive molleſſe
Sous des lambris dorés un encens faſtueux
Enivra de ces Rois l'orgueil voluptueux,
Et du flambeau des Arts l'éclatante lumière
Fatiguoit de leurs yeux la débile paupière:
A leur ſervNe Cour languiſſoient inconnus.
2LI
Goûta des vrais plaiſirs l'amorce enchantereſſe ;
Les timides talens dans l'ombre retenus
Quelquefois, abaiſſant leur fierté ſourcilleuſe,
S'ils prêtent d'un regard la faveur orgueilleuſe,
Des talensingénus ils font rougir le front ;
Et leur plus doux bienfait n'eſt qu'un utile affront
De ces Rois cependant la ſtupide indolence
Applaudit aux diſcours de l'altière ignorance »
Dans l'éternel oubli tombés à leur réveil,
Leur régne ténébreux ne fut qu'un long ſommeil.
Perfides Courtiſans ! votre coupable adreſſe
De ces Rois malheureux égaroit la foibleſſe : -
Sons doute vous diſiez que les fils d'Apollon]
N'oſent franchir les bords du ſtérile Hélicon.
Frémiſſez , vils Mortels; les enfans d'Uranie
Embraſſent l'Univers dans leur vaſte génie :
* Que de ſiécles obſcurs ont précédé ceux de
Lovis XIV & de Lov1s XV ! La gloire des
Arts nous défend d'oublier ce Monument élevé ſous
nos yeux au célébre CRÉBILLoN , par l'ordre de
ſon Roi.
.
22 MERCURE DE FRANCE.
Bientôt leur vol échappe à vos timides yeux :
Vous rampez ſur la Terre, ils planent dans les
Cieux.
-
Des globes éternels, ils meſurent la courſe,
Et des feux du tonnerre ont pénétré la ſource ;
Leur voix rendoit jadis les Arrêts du Deſtin ;
L'âme de Jupiter repoſe dans leur ſein.
-
Vous dont l'orgueil inſulte à ceseſprits ſublimes ;
D'un éternel affront vous ſerez les victimes ;
La honte doit payer vos mépris inſolens.
Prince, tu connois mieux l'empire des Talens :
Tu ſçais qu'un Favori des Filles de Mémoire
-
Conſacre dans ſes vers, ou la honte, ou la gloire :
Plus d'un Roi par nos chants eſt devenu fameux, *
Notre gloirejamais n'a rien emprunté d'eux.
En vain de notre ſort un Souverain décide ; "
Son éxil dans le Pont n'avilit point Ovide. . , .
Des enfans d'Apollon, Héros,ſoyez jaloux ;
Céſarfit tout pour lui, Virgile toutpour vous
Muſe de Frédéric, inſtruiſez les Monarques ;
Triomphez de l'orgueil , de l'envie & des Parquesi
Du Héros de Nervinde, ô toi, rival heureux!
Prête aux Arts qu'il aimoit un appui généreux.
Sous des noms différens une même Déeſſe,
* Ces Vers ſi connus , & ſ dignes de l'être,ſont du
Roi de Pruſſe, dans l'Epitre à ſon Eſprit, où ce
grand Prince défend la Poéſie avec tant de nobleſſe
contre les reprochesvulgaires.
M A I. 1764.
23
Te guide vers l'Olympe & m'entraîne au Permeſſe;
Pallas armoit ton bras de la foudre des Rois,
Et Minerve en riant m'inſpire quelquefois.
Propice à mes efforts, tu daigneras peut-être
Favoriſer des chants que ta gloire a fait naître ;
Et les entendre encor, dans ce Temple de Mars,
Où le Goût, ſur tes pas, doit raſſembler les Arts.
Puiſſé-je, dans ces lieux, te conſacrant ma vie,
Fouler d'un pied vainqueur les ſerpens de l'Envie ;
Monſtre impur, dont le ſouffle infectant les Autels*
Empoiſonne l'encens qu'on offre aux Immortels.*
Sans doute il frémiroit qu'une Plume ſçavante
Eût tracé de ta gloire une image vivante.
En vain ſes cris jaloux veulent trouble
2s chants
Et leur murmure aigurend mes
us touchans.
Croaſſez, vils corbeaux, aux fanges du Parnaſſe ;
Du Cygne des Thébains j'oſe imiter l'audace.
Peut-être on te dira que le nombre des ans
Peut trahir de mon vol les efforts impuiſſans.
Ris de ces vains diſcours : dans les âmes bien nées,
Tu comptes les talens, & non pas les années.
De Mars & des Neuf-Soeurs les Fils audacieux
Vont s'aſſeoir, en naiſſant , à la table des Dieux :
Quand Mars de ſes lauriers honora ton courage,
Charmé de ta valeur , il oublia ton âge.
* L'Envie ne conſiſte pas, comme les Cotins ont
intérêt de le croire , à reprendre les mauvais Auteurs,
mais à blâmer injuſtement les bons,
aux Arts.
POEME.
A S. A. S. Mgr le Prince de ***.
Dignum laude virum Musa vetat mori.
PRINCE, Ami des Talens qu'ignore le vulgaire,
Qu'eſtiment les Grands Rois, & que ton œil
éclaire,
Toujours ta main prodigue en ſecours gênéreux,.
S'applaudit des bienfaits qu'elle répand ſur eux.
Ces préſens d'un Héros chercherent mon en--
fance,
Et mes foibles talens te durent la naiſſance,
Quand la Parque, frappant un père entre mes
bras,,
* M. le Brun, Auteur de ce Poème , n'avoit
que dix-neuf ans, lorſqu'il le compoſa.
M A I. 1764.
Força les yeux d'un fils à pleurer ſon trépas,
Déja le glaive en main, les yeux étincelans,
17
Tu le pleuras toi-même... ô touchantes allarmes!
Un Héros ſans rougir peut répandre des larmes.
Mars agitoit ſon caſque & ſes drapeaux ſanglans :
La Diſcorde, à ſes cris, rallumant ſon tonnerre,
Gronde & briſe en fureur les portes de la Guerre.
Bellone cependant ſur les rives du Var,
T'appelloit aux combats, & préparoit ton char.
Le Var courba ſous toi ſon onde & ſa fortune ;
Vainement Albion s'en plaignit à Neptune.
Quelle fut ſa douleur, ta gloire & mes tranſports !
| Content de t'admirer, je me taiſois alors,
Que mon zéle indigné de cet obſcur hommage,
Brûloit de s'élancer loin des bornes de l'âge !
A peine, ſoutenu de quatorze Printemps
Il hâtoit le ſecours du Génie & des Temps.
Mais en vain j'implorois la Lyre des Orphées ;
Mars ne ſuſpend jamais ſa lance & ſes trophées
A ce frêle arbriſſeau, jouet des Aquilons ;
C'eſt l'Orme impérieux, fier tyran des Vallons,
Qui, ºui ce noble poids, voit courber ſon feuil
age ,
-
-
Quand # las & ſanglant , y cherche un doux
ombrage.
Trop ſouvent le Poëte, effroi de ſon Héros,
A ſes lauriers brillans mêle d'obſcars pavots.
Quelle Muſe eût oſé, follement intrépide,.
Sur les Alpes en feu ſuivre ton vol rapide ?
---
.
-
:
·
-
13 MERCURE DE FRANCE:
Leurs cimes, où Bellone a fondé tes autels,
Te portoient en triomphe, au ſein des immor
tels.
Aux rayons de ta gloire échauffant mon génie,
Du langage des Dieux j'eſſayois l'harmonie :
A l'ombre des lauriers que moiſſonna ton bras,
Virgile m'apprenoit à chanter les combats.
Mais pour un Alexandre il falloit un Apelle,
Et l'Aigle ſeul entend la foudre qui l'appelle.
Ce Dieu qui d'un regard honora mon berceau,
De mes tremblantes mains vit tomber ſon pin
683Uld
Tel qu'un jeune Nocher, dont la Barque timide
Attend que les Zéphirs ouvrent la pleine humide ;
Son œil épouvanté s'égare au ſein des Mers ;
Il compte les rochers dont les flots ſont couverts :
Sa barque n'oſe encor tenter ces Mers profondes,
Et conſulte long temps ſes voiles & les ondes.
Où tel ſur ſon rocher, l'Aigle, en ſes premiers
jeux ,
Craint de toucher l'Olympe aux ſommets ora
geux ;
-
-
Bientôt, s'il veut du Ciel tenter les vaſtes plaines,
Il déploye en tremblant ſes aîles incertaines,
Et prêt à s'élancer juſqu'au Thrône des ri-ax,
Il balance ſon vol, & meſure les Cieux.
Ainſi, trop jeune encor, je n'oſois me réſoudre
A toucher aux lauriers où repoſoit ta foudre,
Enfin le noble eſpoir d'éclater à tes yeux ,
M A I.
1764.
Eleva juſqu'à toi mon vol ambitieux ;
Je te vis raſſurer mes timides accens,
lone :
19
Et pour chanter des faits que vantera l'Hiſtoire,
Mon Apollon monta ſur ton char de Victoire.
Et ſourire à la main qui t'offroit mon encens.
Un enfant des neuf Sœurs plait aux Fils de Bel
Qui combat pour la Gloire, eſtime qui la donne.
Eſt-ce à d'obſcurs mortels dans l'opprobre nourris.
D'aimer ces Arts brillans dont l'honneur eſt le
prix ?
C'eſt aux Rois tels qu'Auguſte à chérir un Virgile;
Le Ciel doit un Homére aux exploits d'un Achille ;
C'eſt le droit des Héros; & les hommes fameux
Connoiſſent ſeulslle prix des grands hommes com
Il]8 8UlXe
Grand Prince, aux mêmes Arts tu dois la même
eſtime ;
Et ces Arts te devoient leur tribut légitime.
Les Muſes pour te ſuivre ont quitté l'Hélicon ;
Que ta Cour déſormais ſoit leur ſacré vallon.
Rends-leur ce, temps heureux, où les Arts &
Bellone
Ceints des mêmes lauriers , environnoient le
Thrône.
Sur l'Univers ſoumis Rome étendant ſes loix,
Marchoit, la foudre en main , ſur la tête des
Rois :
-
Les Muſes commandoient à la Reine du Monde ;
2o MERCURE DE FRANCE.
En demi-Dieux alors que Rome étoit féconde !
De la Thrace & du Pinde encenſez les travaux ,
O François ! des Romains ſoyez deux fois rivauv,
Un grand homme eſt aux yeux de tout Mo.'.el
qui penſe,
-
Bien au-deſſus des Rois qu'un vil flatteur encenſe.
qu'un bienfait du hazard doit cauſer peu d'or--
gueil !
L'eſprit ſeul nous dérobe au néant du cercueil !
En vain des Conquérans, pour ravager la Terre,
Ont oſé des Dieux même émprunter le tonnerre ;-
Des céleſtes fureurs implacables torrens,
Ils couvroient l'Univers de leurs flots dévorans.
Sur des bords inconnus égarant la victoire,
Leur vol a fatigué les aîles de la Gloire.
Ils cherchoient d'autres Cieux & des mondes nou
Veaux ;
-
Mais aux bornes du Monde ils trouvent leurs tom
beaux,
Guerriers ! qu'avez vous-fait de ces vaſtes conquê
teS ?
Vos foudres allumés éclatent ſur vos têtes.
Calliope oublia de vous rendre immortels,
Phantômes impuiſſans, tombez de vos Autels !
Pouſſière ambitieuſe au néant échappée,
La Mort ſouffle, la Mort vous a vu diſſipée ;
Dans l'abîme dès temps vous diſparoiſſez tous ;
Et leurs gouffres muets ſe referment ſur vous.
Vos noms vivroient encor , ſi la main des 0r
phées
-
M A I. 1764.
Eût au-deſſus des temps élevé vos trcphées :
Des enfans d'Apollon vous méprifiez la voix,
Et l'oubli dévorant engloutit vos exploits.*
Il fut encor des Rois, dont l'oiſive molleſſe
Sous des lambris dorés un encens faſtueux
Enivra de ces Rois l'orgueil voluptueux,
Et du flambeau des Arts l'éclatante lumière
Fatiguoit de leurs yeux la débile paupière:
A leur ſervNe Cour languiſſoient inconnus.
2LI
Goûta des vrais plaiſirs l'amorce enchantereſſe ;
Les timides talens dans l'ombre retenus
Quelquefois, abaiſſant leur fierté ſourcilleuſe,
S'ils prêtent d'un regard la faveur orgueilleuſe,
Des talensingénus ils font rougir le front ;
Et leur plus doux bienfait n'eſt qu'un utile affront
De ces Rois cependant la ſtupide indolence
Applaudit aux diſcours de l'altière ignorance »
Dans l'éternel oubli tombés à leur réveil,
Leur régne ténébreux ne fut qu'un long ſommeil.
Perfides Courtiſans ! votre coupable adreſſe
De ces Rois malheureux égaroit la foibleſſe : -
Sons doute vous diſiez que les fils d'Apollon]
N'oſent franchir les bords du ſtérile Hélicon.
Frémiſſez , vils Mortels; les enfans d'Uranie
Embraſſent l'Univers dans leur vaſte génie :
* Que de ſiécles obſcurs ont précédé ceux de
Lovis XIV & de Lov1s XV ! La gloire des
Arts nous défend d'oublier ce Monument élevé ſous
nos yeux au célébre CRÉBILLoN , par l'ordre de
ſon Roi.
.
22 MERCURE DE FRANCE.
Bientôt leur vol échappe à vos timides yeux :
Vous rampez ſur la Terre, ils planent dans les
Cieux.
-
Des globes éternels, ils meſurent la courſe,
Et des feux du tonnerre ont pénétré la ſource ;
Leur voix rendoit jadis les Arrêts du Deſtin ;
L'âme de Jupiter repoſe dans leur ſein.
-
Vous dont l'orgueil inſulte à ceseſprits ſublimes ;
D'un éternel affront vous ſerez les victimes ;
La honte doit payer vos mépris inſolens.
Prince, tu connois mieux l'empire des Talens :
Tu ſçais qu'un Favori des Filles de Mémoire
-
Conſacre dans ſes vers, ou la honte, ou la gloire :
Plus d'un Roi par nos chants eſt devenu fameux, *
Notre gloirejamais n'a rien emprunté d'eux.
En vain de notre ſort un Souverain décide ; "
Son éxil dans le Pont n'avilit point Ovide. . , .
Des enfans d'Apollon, Héros,ſoyez jaloux ;
Céſarfit tout pour lui, Virgile toutpour vous
Muſe de Frédéric, inſtruiſez les Monarques ;
Triomphez de l'orgueil , de l'envie & des Parquesi
Du Héros de Nervinde, ô toi, rival heureux!
Prête aux Arts qu'il aimoit un appui généreux.
Sous des noms différens une même Déeſſe,
* Ces Vers ſi connus , & ſ dignes de l'être,ſont du
Roi de Pruſſe, dans l'Epitre à ſon Eſprit, où ce
grand Prince défend la Poéſie avec tant de nobleſſe
contre les reprochesvulgaires.
M A I. 1764.
23
Te guide vers l'Olympe & m'entraîne au Permeſſe;
Pallas armoit ton bras de la foudre des Rois,
Et Minerve en riant m'inſpire quelquefois.
Propice à mes efforts, tu daigneras peut-être
Favoriſer des chants que ta gloire a fait naître ;
Et les entendre encor, dans ce Temple de Mars,
Où le Goût, ſur tes pas, doit raſſembler les Arts.
Puiſſé-je, dans ces lieux, te conſacrant ma vie,
Fouler d'un pied vainqueur les ſerpens de l'Envie ;
Monſtre impur, dont le ſouffle infectant les Autels*
Empoiſonne l'encens qu'on offre aux Immortels.*
Sans doute il frémiroit qu'une Plume ſçavante
Eût tracé de ta gloire une image vivante.
En vain ſes cris jaloux veulent trouble
2s chants
Et leur murmure aigurend mes
us touchans.
Croaſſez, vils corbeaux, aux fanges du Parnaſſe ;
Du Cygne des Thébains j'oſe imiter l'audace.
Peut-être on te dira que le nombre des ans
Peut trahir de mon vol les efforts impuiſſans.
Ris de ces vains diſcours : dans les âmes bien nées,
Tu comptes les talens, & non pas les années.
De Mars & des Neuf-Soeurs les Fils audacieux
Vont s'aſſeoir, en naiſſant , à la table des Dieux :
Quand Mars de ſes lauriers honora ton courage,
Charmé de ta valeur , il oublia ton âge.
* L'Envie ne conſiſte pas, comme les Cotins ont
intérêt de le croire , à reprendre les mauvais Auteurs,
mais à blâmer injuſtement les bons,
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2295
p. 24
VERS à Mlle D ***.
Début :
SUIVANT les enfans d'Apollon, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS à Mlle D ***.
VERS à Mlle D ***.
SUIVANT les enfans d'Apollon,
Les Grâces nues, mais décentes,
Verſant ſur les Mortels leurs faveurs bienfaiſan
teS »
Sont au nombre de trois, dit-on.
Que ces combinaiſons me paroiſſent plaiſantes !
De ce calcul D*** prouve la fauſſeté :
Dans ſes yeux , ſur ſon tein, ſur ſes lévres de
-
roſes,
On voit tant de grâces écloſes,
-
Qu'elles rendront toujours leur nombre illimité.
Par M. MOURET DUCHEMIN.
SUIVANT les enfans d'Apollon,
Les Grâces nues, mais décentes,
Verſant ſur les Mortels leurs faveurs bienfaiſan
teS »
Sont au nombre de trois, dit-on.
Que ces combinaiſons me paroiſſent plaiſantes !
De ce calcul D*** prouve la fauſſeté :
Dans ſes yeux , ſur ſon tein, ſur ſes lévres de
-
roſes,
On voit tant de grâces écloſes,
-
Qu'elles rendront toujours leur nombre illimité.
Par M. MOURET DUCHEMIN.
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2296
p. 24
MADRIGAL, A Mlle de la M.
Début :
CE ne sont plus les enfants Cythère [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MADRIGAL, A Mlle de la M.
MADRIGAL,
A Mlle de la M.
CE ne sont plus les enfants Cythère
A dérobé leur perfide carquois.
Fils de Vénus, nous bravons ta colère ;
,-
-
Qui déſormais nous donneront des loix ;
La jeune Iris, cette beauté ſi fière,
Mais notre ſort n'en ſera pas plus doux ;
Iris, hélas! d'une main plus ſévère,
Bien mieux qu'amour nous portera des coups.
A Mlle de la M.
CE ne sont plus les enfants Cythère
A dérobé leur perfide carquois.
Fils de Vénus, nous bravons ta colère ;
,-
-
Qui déſormais nous donneront des loix ;
La jeune Iris, cette beauté ſi fière,
Mais notre ſort n'en ſera pas plus doux ;
Iris, hélas! d'une main plus ſévère,
Bien mieux qu'amour nous portera des coups.
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2297
p. 25
AUTRE à la même, au sujet de l'Éclipse du 1 Avril 1764.
Début :
POURQUOI trembler que le flambeau des cieux [...]
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE à la même, au sujet de l'Éclipse du 1 Avril 1764.
AUTRE à la même, au sujet de
l'Éclipse du 1 Avril 1764.
POURQUOI trembler que le flambeau des cieux
Voile à jamais ſon utile lumière ?
, Que craignons-nous, ſi la jeune Glycère,
Plus brillante que lui, vient habiter ces lieux ?
Son cœur eſt l'aſtre qui m'éclaire,
Et mon Soleil eſt dans ſes yeux.
l'Éclipse du 1 Avril 1764.
POURQUOI trembler que le flambeau des cieux
Voile à jamais ſon utile lumière ?
, Que craignons-nous, ſi la jeune Glycère,
Plus brillante que lui, vient habiter ces lieux ?
Son cœur eſt l'aſtre qui m'éclaire,
Et mon Soleil eſt dans ſes yeux.
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2298
p. 25-41
APOLOGUES ORIENTAUX, Par M. de S ***.
Début :
APOLOGUE PREMIER. Sourdin & Zaraïne. SOURDIN, Grand-Visir de la [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : APOLOGUES ORIENTAUX, Par M. de S ***.
APOLOGUES ORIENTAUX,
Par M. de S ***.
APOLOGUE PREMIER.
Sourdin & Zaraïne.
SOURDIN, Grand-Visir de la Reine
Zaraine , avant qu'elle arrivât au Con
ſeil , diſoit en lui-même : je ne veux
point que le Prince Roſey ſoit notre Roi.
* Extraits d'un Ouvrage qui eſt ſous preſſ , &
fait pour inſpirer l'amour de la vertu & l'an,our
de la Patrie.
B
•\
26 MERCURE DE FRANCE.
Il ne me convient point , & mon choix
eſt tombé ſur un autre. Oui, mon petit
Seigneur, je dirai tant de mal de vous,
que la Reine Zaraine, toute coquette &
toute capricieuſe qu'elle eſt , ne vous
| voudra ni pour amant, ni même pour
époux. Auſſi- tôt qu'il fut en préſence de
Sa Majeſté :
-
Grande Reine , lui dit-il , le Prince
Roſey, dont vous m'avez ordonné de
vous entretenir, eſt Souverain d'un bon
pays qu'il s'efforce de rendre mauvais.
Il prétend deſcendre de la Lune en ligne
directe ; ce qui le rend très-vain. Il ſe
croit obligé d'être plus magnifique qu'un
autre Prince ; ce qui le ruine : en un
mot, il n'eſt bon que pour donner des
1oix dans un Serrail, préſider à la Toilet
te & à la Table, & juger des modes &
des ragoûts.
ZA R A ï N E , l'interrompant.
Vous ne me dites rien de ſa perſonne. .
Eſt-ce un beau Prince ?
S O U R D I N.
Vous allez en juger, Madame; c'eſt
un homme de trente ans, qui a vécu de
bonne heure, Il eſt d'une taille un peu
au-deſſous de la médiocre , extrême
ment fluet. Le temps qu'il devroit em
ployer à régir ſes Etats, il le paſſe de
-
M A I. 1764.
27
vant ſon miroir , à ſe barbouiller de
blanc & de rouge, à ſe noircîr les ſour
cils & s'arracher la barbe.
Z A R A ï N E.
Il a raiſon ; je ne connois rien au
monde de ſi inutile , de ſi laid, de ſi hi
deux que cette vilaine barbe rude , qui
ne ſert qu'à vous incommoder & qu'à
nous piquer les joues quand on nous
embraſſe. Le Prince Roſey eſt préciſé
ment comme un joli homme doit être.
Qu'on doit aimer un mari comme le
Prince Roſey ! Il a ſûrement des grâces,
de la phyſionomie. Donne-t-il beau
coup de fêtes ? Aime-t-il la danſe , le
jeu ?
. S O U R D I N.
-
Le jeu ? .... trop, Madame, pour le
bien de l'Etat.... ſes malheureux Sujets...
ZA R A ï N E, l'interrompant.
Ah ! c'eſt un Prince accompli.
S O U R D I N.
Mais, Madame , ſongez donc que
c'eſt ( permettez-moi le terme) le plus
grand fat.. ..
Z A R A ï N E.
Bon : il en eſt plus aimé.
S O U R D I N.
Le plus indiſcret. ...
· B ij
| 4
28 MERCURE DE FRANCE.
Z A R A i N E.
Tant mieux ; je hais les avantures
ſecrettes.
-
S O U R D I N.
Et même le plus inconſtant. .. .
Z A R A I N E.
Le plus inconſtant ? à merveille ! Il
eſt inconſtant; c'eſt que les femmes ſe
l'arrachent :
c'eſt qu'il eſt charmant.
Au reſte, il y aura plus de mérite à le
captiver. Que je ſuis enchantée de ce
que vous me dites du Prince Roſey !
Que vous me faites plaiſir ! Que je vous
ai d'obligation ! .... J'exige encore une
choſe de vous, mon cher Sourdin.
S O U R D I N.
| Que vous plaît-il, Madame ?
·
Z A R A ï N E.
Que vous faſſiez accélérer les prépa
ratifs de mes nôces, & que vous alliez
vous-même au-devant du Prince Roſey.
Faites qu'il arrive bientôt : je l'épouſe
rai auſſitôt qu'il ſera ici.
"
*
A
S o U R D I N , prenant un viſage riant.
Je me conformerai à vos ordres, Ma
dame ; & vous jugerez par la diligence
que je vais apporter à les éxécuter ,
combien ils me ſont agréables. Souf
frez maintenant que je ſois le premier à
vous complimenter. Vous ne pouviez
M A I. 1764.
29
effectivement faire un choix meilleur,
ni qui fût plus utile à vos Sujets.
Les autres perſonnes du Conſeil, qui
avoient écouté Sourdin & Zaraine avec
une très-grande attention , décidèrent
que Sottrdin & Zaraine avoient raiſon.
A P o L o G U E
I I.
Le pouvoir de la Religion.
LE KALIFE Huſſain (a), fils du grand
Ali, étoit à table ;- un de ſes Eſclaves
, ( a) Huſſain, cinquième Kalifedes Muſulmans,
ſuccéda à ſon père Ali, qui avoit épouſé la fille de
Mahomet ; il fut ainſi que ſon père, un modèle de
ſageſſe & de vertu.
-
Qu'un homme de la lie du Peuple, après avoir
épouſé une femme dont il a été le valet, lui ait
fait accroire qu'il étoit inſpiré ; j'en ſuis médiocre
ment ſurpris : mais que, ne ſçachant ni lire, ni écri
re, il ait compté au nombre de ſes premiers Diſci
- ples, Ali, l'homme le plus vertueux & le plus éclairé
de ſon temps ; qu'ignorant les premiers élémens
de l'Art Militaire, il ait fait marcher, ſous ſes dra
peaux, le plus grand Capitainé des Arabes, le fa -
meux Omar dont la vertu égaloit la valeur ; c'eſt
une choſe que j'ai peine à concevoir.... A chaque
pas que l'on fait dans l'Hiſtoire, on voit la force
opprimer la foibleſſe, & plier les genoux devant
· la fourberie.
-
B iij
,
3o MERCURE DE FRANCE.
laiſſe tomber un plat de riz bouillant ſur
ſa tête : Huſſain jette ſur l'Eſclave un
regard ſévère; celui-ci, tout tremblant,
ſe proſterne devant lui, & dit ces paro-.
les tirées du ſublime Alcoran :
, Le Paradis eſt fait pour ceux qui re
aiennent & domptent leur colère.
H U s s A I N froidement.
Je ne ſuis point en colère.
L'Es C LA v E , continuant le Verſet.
Et qui pardonnent à ceux qui les ont
offenſés.
H U s s A I N, ſans le regarder ,
Je te pardonne.
-
L'E s CL A v E , continuant le Verſet.
Et Dieu chérit pardeſſus tous ceux qui
font le bien pour le mal.
H U S S A IN , lui tendant la main avec
bonté.
, Eh bien l lève-toi : je te donne la li
berté, & quatre cens dragmes d'argent.
A ces mots, l'Eſclave rendit mille
actions de grâces à ce vertueux Kalife.
O mon Prince ! s'écria-t-il après, vous
imitez l'arbre chargé de feuilles & de
fruits; il prête ſon ombre, il donne ſes
fruits à celui-là même dont le bras au
dacieux lance des pierres contre lui.
-
M A I. 1764.
A P o L o G U E
Quel eſt-il ?
F o D A H I L.
I I I.
Les Déſintéreſſés.
3E
ParscEs , qui vous écartez des voies
de la juſtice, tremblez d'interroger l'hom
me juſte : la vérité réſide ſur ſes lévres.
Le ſage Fodahil (b) avoit diſſipé ſes
biens au ſervice du Kalife Haroun Ra
chid; & ce Monarque, noyé dans les dé
lices, lui diſoit ironiquement : connois
tu quelqu'un qui faſſe profeſſion d'un
plus grand détachement que toi ?
F O D A H I L.
- Oui, Seigneur.
| H A R o U N.
Vous : je n'ai ſacrifié que ma fortune;
vous ſacrifiez votre gloire.
-
(b) Fodahil , voyant que ſa préſence à la Cour
étoit à charge au Kalife, & inutile au bien des
Peuples, ſe retira dans une ſolitude pour y vivre
en Anachorette : il avoit les moeurs les plus auſtè
res. On rapporte de lui un trait ſingulier : on l'a
vu rire une ſeule fois dans ſa vîe; ce fut le jour
qu'il perdit ſon fils unique,qu'il aimoit tendrement.
Il ne faut pas confondre, ainſi que l'ont fait la
plupart des Hiſtoriens, ce Fodahil avec un autre
qui vivoit ſous le même Kalife ; & qui changea ſa
profeſſion de Voleur pour celle de Derviche.
B iv
3
' .
.
32 MERCURE DE FRANCE.
A P O L O G U E
I V.
Salaeddin & Fatmé.
O MALHEUREUx Salaeddin ! ſans
amis, ſans eſpérance, que te reſte-t-il
maintenant de tous les grands biens
que tu poſſédois ? Un peu de riz & de
poiſon !... Eh bien , faiſons-les bouillir
enſemble, & que ce ſoit le dernier de
mes repas.
Salaeddin délaye le riz & le poiſon
dans un pot qu'il met devant le feu ,
puis il continue ainſi.
Je vais donc renoncer à la vie ! à une
choſe plus chère encore, à l'amour de
Fatmé ! Fatmé qui m'aime, alloit s'u-
nir à moi, par les nœuds les plus ſaints.
O Mahomet ! je vais donc y renoncer.
Oui, ſans doute ; iras-tu, prodigue
Salaeddin, après avoir vû s'écouler dans
tes mains toutes les richeſſes de tes
pères , après avoir abuſé des bontés
de Fatmé , iras-tu lui ravir le peu qui
lui reſte ! Voudrois-tu l'entraîner avec
toi dans l'abîme profond des malheurs ?
Que plutôt périſſent juſqu'aux cen
dres de tes osl.... Etois-tu fait pour t'unir
\
M A I. 1764.
33
à la vertu la plus pure ! ... Hélas! je l'ai
cent fois penſé; cent fois je l'ai dit à mon
cœur embrâſé : jette de l'eau ſur le feu qui
te conſume : mais toujours mes paroles
ſe ſont évaporées dans les airs.
· C'en eſt fait ? je vais mourir... Hon
neur , ta voix ſe fait entendre ; ton
ordre ſera ſuivi ..... Je devois chan
ger de conduite : ma bouche l'avoit
juré à Fatmé. J'ai trahi mes ſermens !
Après un ſi grand crime , j'oſerai plu- .
tôt enviſager la mort que Fatmé.
De quels
biens cependant moi
même je vais me priver ! Chaque jour
je voyois, j'entretenois, j'écoutois Fat
mé ; qu'elle étoit chère à mon cœur !
uel bonheur, ô Ciel ! je goûtois près
d'elle. Quel plaiſir j'éprouvois en en
tendant ſeulement le bruit de ſes pas !
Ce plaiſir qui plongeoit mes ſens
dans l'ivrèſſe , laiſſoit échapper mon
cœur ſur les prunelles de mes yeux ,
& faiſoit courir toute mon âme à la
porte de mon oreille.
-
O Fatmé ! tu m'aimois auſſi ! la cou
leur des roſes printanieres étoit moins
vive que celle de tes jouès , quand
ton Amant venoit te ſaluer d'un doux
baiſer, & quand, de ſes bras amou
reux, il te preſſoit contre † ſein.
V.
34 MERCURE PE FRANCE.
Ah ! quelles ſeront les plaies de ton
cœur, trop ſenſible , trop infortunée
Fatmé, lorſque le bruit de ma mort
viendra retentir à ton oreille ! Déja je
te vois , le viſage pâle & l'œil en feu,
de tes mains délicates arracher tes che
veux , déchirer tes vêtemens , & frap
per ton ſein qui palpite.
.
-
Mais quand je voudrois t'épargner le
chagrin de ma mort, il ne ſeroit que
differé. Que dis-je ? malheureux ! tu
me retiendrois un moment ſur les bords
de l'abîme : liée à mon ſort , bientôt
mon fatal aſcendant t'entraîneroit , te
précipiteroit avec moi, & j'emporte
rois au tombeau le regret affreux d'a-
voir cauſé tes malheurs & ta mort.
Salaeddin s'apprête à manger les mets
empoiſonné. Pour n'être point troublé
dans ſon dernier moment , il va fermer
la porte ; en la pouſſant, il voit Fatmé.
Il recule en frémiſſant, & Fatmé prend
la parcle , & dit :
| Avec quelle joie je te revois , ô
mon cher Salaeddin / mais je ſuis ac
cablée de fatigue, & j'ai beſoin de
,nourriture : procure-moi quelque ali
• Ament:
-
S A L A E D D I N.
Fatmé, je n'en ai point
. "
'
•
·
M A I. 1764.
F A T M É.
plus cher que Fatmé ?
S A L A E D D I N.
crois pas ?
offert ? ...
F A T M É.
S A L A E L D I N interdit. .
3 5
Cependant tu viens d'apprêter ce riz...
le deſtines-tu à quelqu'un qui te ſoit
O Ciel ! quelqu'un me ſeroit plus
chèr que toi ! Ah ! Fatmé ! tu ne le
Mais, pourquoi ne me l'as-tu pas.
de Salaeddin.
-
-
Pourquoi ? .... doutes-tu du cœur
F A T M É.
Non, cher Amant; mais il m'avoit
ſemblé d'abord que tu me refuſois.
Pardonne.
Fatmé prend des mains de Salaeddin,.
le plat de riz, ſans qu'il ait la force
de s'y oppoſer ; & Fatmé qui a les
yeux ſur lui , s'écrie ;
Que vois-je ? O Ciel !' dans quel
trouble tu me jettes ! Tu changes de
couleur ! Tu portes ſur moi des re
gards effrayans ! tes mains tremblent !
Tes cheveux ſe dreſſent ſur ton front !
T'eſt-il ſurvenu quelque nouveau mal--
heur ? Parle, hâte-toi..
Salaeddin ſe précipite aux pieds de
-
·
B vi.
36 MERCURE DE FRANCE.
Fatmé , & lui retient la main , dans
le moment que Fatmé porte le riz à
ſes lévres. .. .
Pourquoi ?
S A L A E D D I N.
Eh bien ?
F A T M É.
F A T M É.
-
Arrête, Fatmé ! que fais-tu ? Garde
toi d'y toucher.
Ce riz .. ..
F A T MÉ.
Il eſt empoiſonné.
-
S A L A E D D I N. .
Ciel l Et c'eſt toi qui l'as apprêté !
quel uſage en voulois-tu faire ? Je fré
mis... cruel ! tu voulois attenter à tes
jours ; je le vois..
-
S A L A E D D I. N.
Il eſt vrai..
F A T M É.
S A L A E D D I N.
L'honneur .. ..
F A T M É.
-
Malheureux ! qui pouvoit t'y forcer ?
la miſére affreuſe
· dans laquelle je ſuis réduit par ma
· faute : la honte d'avoir dérangé ta for
tune ; la crainte de te rendre auſſi mal
heureuſe que moi.
-
-
Eſt-il. un plus grand malheur pour
M A I. 1764.
37
moi, que de te perdre ? Mais ton ſort
eſt changé : je n'ai plus rien à crain
dre ;
j'ai vu le Kadileski ; j'ai prouvé
les vols qui t'ont été faits : tu vas ren
trer dans tous tes biens ; & rien ne
s'oppoſe plus à notre bonheur.
O mon cher Salaeddin / une autre
fois, né déſeſpere plus de la Providen
ce. Si quelquefois elle permet que nos
malheurs ſoient portés à leur comble,
c'eſt, ſans doute, pour nous faire mé
riter notre bonheur.
A P o L o G U E
Abuzei & Thair.
V.
D A N s cet hyver célébre par les
grandes révolutions qui arriverent à la
Cour de Nouraddin , Abuzei diſoit à .
Thair : félicitez - moi , mon Père , ie
ſuis Favori du Sultan, l'Amant de ſa
Sœur : & demain Sa Hauteſſe & moi,
nous allons ſeuls enſemble à la chaſſe.
O mon Fils !
répondit Thair ;. il
y a trois choſes ſur leſquelles il faut peu
compter : la faveur des Rois ; les ca
reſſes des femmes ; & les beaux jours
de l'hyver,
38 MERCURE DE FRANCE.
Le vieux Thair avoit raiſon.
Le lendemain, la phuie fit mantguer
la partie de chaſſe ; un caprice fit chan
ger la Princeſſe ; & la Princeſſe fit chan
ger le Sultan.
A P o L o G U E V I.
La préſence d'Eſprit.
DIEU juſte 1 ſi tu permets que
les Tyrans jouiſſent de la tranquillité
de l'âme ; en quoi différera leur ſort de
celui des bons Rois ?
-
Hégiage , l'horreur & l'effroi des
Peuples, par ſes cruautés inouies, erroit
paiſiblement dans les vaſtes campagnes,
ſans ſuite & ſans marque de diſtinction :
il rencontre un Arabe du Déſert, &
- lui parle en ces termes :
Ami , je voudrois ſçavoir de vous
quel homme eſt cet Hégiage dont on
parle tant ?
L' A R A B E.
Hégiage n'eſt point un homme; c'eſt
, un Tigre; c'eſt un Monſtre.
H É G 1 A G E.
Que lui reproche-t-on ?
L' A R A B E. .
-
Une foule de çrimes :il s'eſt abbreu
M A I. 1764.
39
vé du ſang de plus d'un million de ſes
Sujets.
-
. H É G I A G E.
Ne l'avez-vous jamais vu ?
Non.
que tu parles.
L' A R A B E.
H É G I A G E.
Eh bien ! léve les yeux c'eſt à lui
-
L'Arabe , ſans témoigner la moindre
ſurpriſe, le regard d'un œil fixe, & lui
dit fiérement :
A°
|
Mais , vous ; ſçavez-vous qui je ſuis ?
Non .
-
d'hui.
H É G I A G E.
L' A R A B E.
Je ſuis de la famille de Zobair, dont
chacun des Deſcendans devient fol un
jour de l'année. Mon jour eſt aujour
-
Hégiage lui pardonna. La préſence
d'eſprit peut tout, puiſque celle de l'A-
rabe du Déſert força Hégiage au pardon.
A P O L o G U E V I I.
Le Borgne.
AvANT d'enchaîner un Peuple par
une Loi, ce n'eſt pas aſſez qu'elle pa
*.
4o MERCURE DE FRANCE.
roiſſe juſte, il faut encore ſe la repré
ſenter ſous toutes les faces poſſibles.
Nandiskar étoit Borgne & Légiſla
teur ; il avoit aſſemblé les vieillards de :
ſa nation , pour leur faire jurer, au nom
de la République, de ne jamais rien
changer à ſes loix. Nantéou lui ſeul s'y
oppoſoit ; mais Nandiskar ſe défendit
ſi adroitement qu'il aigrit tous les eſprits
contre Nantéou. Celui-ci deſeſpérant de
ramener ſes Compatriotes par des diſ
cours, s'approcha de Nandiskar, & lui
dit : tu veux que tes Loix ſoient ſtricte
ment obſervées, le Peuple y conſent ;&
moi je demande à être puni ſuivant tes
Loix : en proférant ces dernières paroles,
d'un coup de poing, il lui creva l'œil
qui lui reſtoit.
-
Nandiskar avoit fait une Loi conçue
· en ces termes : Quiconque crevera un
aeil, qu'il en perde un.
Tu vois par-là , reprit Nantéou, com
bien ta Loi eſt défectueuſe , puiſqu'il
· ne m'en coûte qu'un œil, pour te priver
de la vue.
Nandiskar lui répondit : loin de t'en
vouloir, je te dois de la reconnoiſſance ;
en me privant des yeux du corps, tu
m'as ouvert les yeux de l'eſprit. Et vous,
ſages Vieillards, ne rougiſſez point d'a-
-
M A I. 1764.
41
vouer , avec moi, que nous avons eu
1EO rt.
Par M. de S ***.
APOLOGUE PREMIER.
Sourdin & Zaraïne.
SOURDIN, Grand-Visir de la Reine
Zaraine , avant qu'elle arrivât au Con
ſeil , diſoit en lui-même : je ne veux
point que le Prince Roſey ſoit notre Roi.
* Extraits d'un Ouvrage qui eſt ſous preſſ , &
fait pour inſpirer l'amour de la vertu & l'an,our
de la Patrie.
B
•\
26 MERCURE DE FRANCE.
Il ne me convient point , & mon choix
eſt tombé ſur un autre. Oui, mon petit
Seigneur, je dirai tant de mal de vous,
que la Reine Zaraine, toute coquette &
toute capricieuſe qu'elle eſt , ne vous
| voudra ni pour amant, ni même pour
époux. Auſſi- tôt qu'il fut en préſence de
Sa Majeſté :
-
Grande Reine , lui dit-il , le Prince
Roſey, dont vous m'avez ordonné de
vous entretenir, eſt Souverain d'un bon
pays qu'il s'efforce de rendre mauvais.
Il prétend deſcendre de la Lune en ligne
directe ; ce qui le rend très-vain. Il ſe
croit obligé d'être plus magnifique qu'un
autre Prince ; ce qui le ruine : en un
mot, il n'eſt bon que pour donner des
1oix dans un Serrail, préſider à la Toilet
te & à la Table, & juger des modes &
des ragoûts.
ZA R A ï N E , l'interrompant.
Vous ne me dites rien de ſa perſonne. .
Eſt-ce un beau Prince ?
S O U R D I N.
Vous allez en juger, Madame; c'eſt
un homme de trente ans, qui a vécu de
bonne heure, Il eſt d'une taille un peu
au-deſſous de la médiocre , extrême
ment fluet. Le temps qu'il devroit em
ployer à régir ſes Etats, il le paſſe de
-
M A I. 1764.
27
vant ſon miroir , à ſe barbouiller de
blanc & de rouge, à ſe noircîr les ſour
cils & s'arracher la barbe.
Z A R A ï N E.
Il a raiſon ; je ne connois rien au
monde de ſi inutile , de ſi laid, de ſi hi
deux que cette vilaine barbe rude , qui
ne ſert qu'à vous incommoder & qu'à
nous piquer les joues quand on nous
embraſſe. Le Prince Roſey eſt préciſé
ment comme un joli homme doit être.
Qu'on doit aimer un mari comme le
Prince Roſey ! Il a ſûrement des grâces,
de la phyſionomie. Donne-t-il beau
coup de fêtes ? Aime-t-il la danſe , le
jeu ?
. S O U R D I N.
-
Le jeu ? .... trop, Madame, pour le
bien de l'Etat.... ſes malheureux Sujets...
ZA R A ï N E, l'interrompant.
Ah ! c'eſt un Prince accompli.
S O U R D I N.
Mais, Madame , ſongez donc que
c'eſt ( permettez-moi le terme) le plus
grand fat.. ..
Z A R A ï N E.
Bon : il en eſt plus aimé.
S O U R D I N.
Le plus indiſcret. ...
· B ij
| 4
28 MERCURE DE FRANCE.
Z A R A i N E.
Tant mieux ; je hais les avantures
ſecrettes.
-
S O U R D I N.
Et même le plus inconſtant. .. .
Z A R A I N E.
Le plus inconſtant ? à merveille ! Il
eſt inconſtant; c'eſt que les femmes ſe
l'arrachent :
c'eſt qu'il eſt charmant.
Au reſte, il y aura plus de mérite à le
captiver. Que je ſuis enchantée de ce
que vous me dites du Prince Roſey !
Que vous me faites plaiſir ! Que je vous
ai d'obligation ! .... J'exige encore une
choſe de vous, mon cher Sourdin.
S O U R D I N.
| Que vous plaît-il, Madame ?
·
Z A R A ï N E.
Que vous faſſiez accélérer les prépa
ratifs de mes nôces, & que vous alliez
vous-même au-devant du Prince Roſey.
Faites qu'il arrive bientôt : je l'épouſe
rai auſſitôt qu'il ſera ici.
"
*
A
S o U R D I N , prenant un viſage riant.
Je me conformerai à vos ordres, Ma
dame ; & vous jugerez par la diligence
que je vais apporter à les éxécuter ,
combien ils me ſont agréables. Souf
frez maintenant que je ſois le premier à
vous complimenter. Vous ne pouviez
M A I. 1764.
29
effectivement faire un choix meilleur,
ni qui fût plus utile à vos Sujets.
Les autres perſonnes du Conſeil, qui
avoient écouté Sourdin & Zaraine avec
une très-grande attention , décidèrent
que Sottrdin & Zaraine avoient raiſon.
A P o L o G U E
I I.
Le pouvoir de la Religion.
LE KALIFE Huſſain (a), fils du grand
Ali, étoit à table ;- un de ſes Eſclaves
, ( a) Huſſain, cinquième Kalifedes Muſulmans,
ſuccéda à ſon père Ali, qui avoit épouſé la fille de
Mahomet ; il fut ainſi que ſon père, un modèle de
ſageſſe & de vertu.
-
Qu'un homme de la lie du Peuple, après avoir
épouſé une femme dont il a été le valet, lui ait
fait accroire qu'il étoit inſpiré ; j'en ſuis médiocre
ment ſurpris : mais que, ne ſçachant ni lire, ni écri
re, il ait compté au nombre de ſes premiers Diſci
- ples, Ali, l'homme le plus vertueux & le plus éclairé
de ſon temps ; qu'ignorant les premiers élémens
de l'Art Militaire, il ait fait marcher, ſous ſes dra
peaux, le plus grand Capitainé des Arabes, le fa -
meux Omar dont la vertu égaloit la valeur ; c'eſt
une choſe que j'ai peine à concevoir.... A chaque
pas que l'on fait dans l'Hiſtoire, on voit la force
opprimer la foibleſſe, & plier les genoux devant
· la fourberie.
-
B iij
,
3o MERCURE DE FRANCE.
laiſſe tomber un plat de riz bouillant ſur
ſa tête : Huſſain jette ſur l'Eſclave un
regard ſévère; celui-ci, tout tremblant,
ſe proſterne devant lui, & dit ces paro-.
les tirées du ſublime Alcoran :
, Le Paradis eſt fait pour ceux qui re
aiennent & domptent leur colère.
H U s s A I N froidement.
Je ne ſuis point en colère.
L'Es C LA v E , continuant le Verſet.
Et qui pardonnent à ceux qui les ont
offenſés.
H U s s A I N, ſans le regarder ,
Je te pardonne.
-
L'E s CL A v E , continuant le Verſet.
Et Dieu chérit pardeſſus tous ceux qui
font le bien pour le mal.
H U S S A IN , lui tendant la main avec
bonté.
, Eh bien l lève-toi : je te donne la li
berté, & quatre cens dragmes d'argent.
A ces mots, l'Eſclave rendit mille
actions de grâces à ce vertueux Kalife.
O mon Prince ! s'écria-t-il après, vous
imitez l'arbre chargé de feuilles & de
fruits; il prête ſon ombre, il donne ſes
fruits à celui-là même dont le bras au
dacieux lance des pierres contre lui.
-
M A I. 1764.
A P o L o G U E
Quel eſt-il ?
F o D A H I L.
I I I.
Les Déſintéreſſés.
3E
ParscEs , qui vous écartez des voies
de la juſtice, tremblez d'interroger l'hom
me juſte : la vérité réſide ſur ſes lévres.
Le ſage Fodahil (b) avoit diſſipé ſes
biens au ſervice du Kalife Haroun Ra
chid; & ce Monarque, noyé dans les dé
lices, lui diſoit ironiquement : connois
tu quelqu'un qui faſſe profeſſion d'un
plus grand détachement que toi ?
F O D A H I L.
- Oui, Seigneur.
| H A R o U N.
Vous : je n'ai ſacrifié que ma fortune;
vous ſacrifiez votre gloire.
-
(b) Fodahil , voyant que ſa préſence à la Cour
étoit à charge au Kalife, & inutile au bien des
Peuples, ſe retira dans une ſolitude pour y vivre
en Anachorette : il avoit les moeurs les plus auſtè
res. On rapporte de lui un trait ſingulier : on l'a
vu rire une ſeule fois dans ſa vîe; ce fut le jour
qu'il perdit ſon fils unique,qu'il aimoit tendrement.
Il ne faut pas confondre, ainſi que l'ont fait la
plupart des Hiſtoriens, ce Fodahil avec un autre
qui vivoit ſous le même Kalife ; & qui changea ſa
profeſſion de Voleur pour celle de Derviche.
B iv
3
' .
.
32 MERCURE DE FRANCE.
A P O L O G U E
I V.
Salaeddin & Fatmé.
O MALHEUREUx Salaeddin ! ſans
amis, ſans eſpérance, que te reſte-t-il
maintenant de tous les grands biens
que tu poſſédois ? Un peu de riz & de
poiſon !... Eh bien , faiſons-les bouillir
enſemble, & que ce ſoit le dernier de
mes repas.
Salaeddin délaye le riz & le poiſon
dans un pot qu'il met devant le feu ,
puis il continue ainſi.
Je vais donc renoncer à la vie ! à une
choſe plus chère encore, à l'amour de
Fatmé ! Fatmé qui m'aime, alloit s'u-
nir à moi, par les nœuds les plus ſaints.
O Mahomet ! je vais donc y renoncer.
Oui, ſans doute ; iras-tu, prodigue
Salaeddin, après avoir vû s'écouler dans
tes mains toutes les richeſſes de tes
pères , après avoir abuſé des bontés
de Fatmé , iras-tu lui ravir le peu qui
lui reſte ! Voudrois-tu l'entraîner avec
toi dans l'abîme profond des malheurs ?
Que plutôt périſſent juſqu'aux cen
dres de tes osl.... Etois-tu fait pour t'unir
\
M A I. 1764.
33
à la vertu la plus pure ! ... Hélas! je l'ai
cent fois penſé; cent fois je l'ai dit à mon
cœur embrâſé : jette de l'eau ſur le feu qui
te conſume : mais toujours mes paroles
ſe ſont évaporées dans les airs.
· C'en eſt fait ? je vais mourir... Hon
neur , ta voix ſe fait entendre ; ton
ordre ſera ſuivi ..... Je devois chan
ger de conduite : ma bouche l'avoit
juré à Fatmé. J'ai trahi mes ſermens !
Après un ſi grand crime , j'oſerai plu- .
tôt enviſager la mort que Fatmé.
De quels
biens cependant moi
même je vais me priver ! Chaque jour
je voyois, j'entretenois, j'écoutois Fat
mé ; qu'elle étoit chère à mon cœur !
uel bonheur, ô Ciel ! je goûtois près
d'elle. Quel plaiſir j'éprouvois en en
tendant ſeulement le bruit de ſes pas !
Ce plaiſir qui plongeoit mes ſens
dans l'ivrèſſe , laiſſoit échapper mon
cœur ſur les prunelles de mes yeux ,
& faiſoit courir toute mon âme à la
porte de mon oreille.
-
O Fatmé ! tu m'aimois auſſi ! la cou
leur des roſes printanieres étoit moins
vive que celle de tes jouès , quand
ton Amant venoit te ſaluer d'un doux
baiſer, & quand, de ſes bras amou
reux, il te preſſoit contre † ſein.
V.
34 MERCURE PE FRANCE.
Ah ! quelles ſeront les plaies de ton
cœur, trop ſenſible , trop infortunée
Fatmé, lorſque le bruit de ma mort
viendra retentir à ton oreille ! Déja je
te vois , le viſage pâle & l'œil en feu,
de tes mains délicates arracher tes che
veux , déchirer tes vêtemens , & frap
per ton ſein qui palpite.
.
-
Mais quand je voudrois t'épargner le
chagrin de ma mort, il ne ſeroit que
differé. Que dis-je ? malheureux ! tu
me retiendrois un moment ſur les bords
de l'abîme : liée à mon ſort , bientôt
mon fatal aſcendant t'entraîneroit , te
précipiteroit avec moi, & j'emporte
rois au tombeau le regret affreux d'a-
voir cauſé tes malheurs & ta mort.
Salaeddin s'apprête à manger les mets
empoiſonné. Pour n'être point troublé
dans ſon dernier moment , il va fermer
la porte ; en la pouſſant, il voit Fatmé.
Il recule en frémiſſant, & Fatmé prend
la parcle , & dit :
| Avec quelle joie je te revois , ô
mon cher Salaeddin / mais je ſuis ac
cablée de fatigue, & j'ai beſoin de
,nourriture : procure-moi quelque ali
• Ament:
-
S A L A E D D I N.
Fatmé, je n'en ai point
. "
'
•
·
M A I. 1764.
F A T M É.
plus cher que Fatmé ?
S A L A E D D I N.
crois pas ?
offert ? ...
F A T M É.
S A L A E L D I N interdit. .
3 5
Cependant tu viens d'apprêter ce riz...
le deſtines-tu à quelqu'un qui te ſoit
O Ciel ! quelqu'un me ſeroit plus
chèr que toi ! Ah ! Fatmé ! tu ne le
Mais, pourquoi ne me l'as-tu pas.
de Salaeddin.
-
-
Pourquoi ? .... doutes-tu du cœur
F A T M É.
Non, cher Amant; mais il m'avoit
ſemblé d'abord que tu me refuſois.
Pardonne.
Fatmé prend des mains de Salaeddin,.
le plat de riz, ſans qu'il ait la force
de s'y oppoſer ; & Fatmé qui a les
yeux ſur lui , s'écrie ;
Que vois-je ? O Ciel !' dans quel
trouble tu me jettes ! Tu changes de
couleur ! Tu portes ſur moi des re
gards effrayans ! tes mains tremblent !
Tes cheveux ſe dreſſent ſur ton front !
T'eſt-il ſurvenu quelque nouveau mal--
heur ? Parle, hâte-toi..
Salaeddin ſe précipite aux pieds de
-
·
B vi.
36 MERCURE DE FRANCE.
Fatmé , & lui retient la main , dans
le moment que Fatmé porte le riz à
ſes lévres. .. .
Pourquoi ?
S A L A E D D I N.
Eh bien ?
F A T M É.
F A T M É.
-
Arrête, Fatmé ! que fais-tu ? Garde
toi d'y toucher.
Ce riz .. ..
F A T MÉ.
Il eſt empoiſonné.
-
S A L A E D D I N. .
Ciel l Et c'eſt toi qui l'as apprêté !
quel uſage en voulois-tu faire ? Je fré
mis... cruel ! tu voulois attenter à tes
jours ; je le vois..
-
S A L A E D D I. N.
Il eſt vrai..
F A T M É.
S A L A E D D I N.
L'honneur .. ..
F A T M É.
-
Malheureux ! qui pouvoit t'y forcer ?
la miſére affreuſe
· dans laquelle je ſuis réduit par ma
· faute : la honte d'avoir dérangé ta for
tune ; la crainte de te rendre auſſi mal
heureuſe que moi.
-
-
Eſt-il. un plus grand malheur pour
M A I. 1764.
37
moi, que de te perdre ? Mais ton ſort
eſt changé : je n'ai plus rien à crain
dre ;
j'ai vu le Kadileski ; j'ai prouvé
les vols qui t'ont été faits : tu vas ren
trer dans tous tes biens ; & rien ne
s'oppoſe plus à notre bonheur.
O mon cher Salaeddin / une autre
fois, né déſeſpere plus de la Providen
ce. Si quelquefois elle permet que nos
malheurs ſoient portés à leur comble,
c'eſt, ſans doute, pour nous faire mé
riter notre bonheur.
A P o L o G U E
Abuzei & Thair.
V.
D A N s cet hyver célébre par les
grandes révolutions qui arriverent à la
Cour de Nouraddin , Abuzei diſoit à .
Thair : félicitez - moi , mon Père , ie
ſuis Favori du Sultan, l'Amant de ſa
Sœur : & demain Sa Hauteſſe & moi,
nous allons ſeuls enſemble à la chaſſe.
O mon Fils !
répondit Thair ;. il
y a trois choſes ſur leſquelles il faut peu
compter : la faveur des Rois ; les ca
reſſes des femmes ; & les beaux jours
de l'hyver,
38 MERCURE DE FRANCE.
Le vieux Thair avoit raiſon.
Le lendemain, la phuie fit mantguer
la partie de chaſſe ; un caprice fit chan
ger la Princeſſe ; & la Princeſſe fit chan
ger le Sultan.
A P o L o G U E V I.
La préſence d'Eſprit.
DIEU juſte 1 ſi tu permets que
les Tyrans jouiſſent de la tranquillité
de l'âme ; en quoi différera leur ſort de
celui des bons Rois ?
-
Hégiage , l'horreur & l'effroi des
Peuples, par ſes cruautés inouies, erroit
paiſiblement dans les vaſtes campagnes,
ſans ſuite & ſans marque de diſtinction :
il rencontre un Arabe du Déſert, &
- lui parle en ces termes :
Ami , je voudrois ſçavoir de vous
quel homme eſt cet Hégiage dont on
parle tant ?
L' A R A B E.
Hégiage n'eſt point un homme; c'eſt
, un Tigre; c'eſt un Monſtre.
H É G 1 A G E.
Que lui reproche-t-on ?
L' A R A B E. .
-
Une foule de çrimes :il s'eſt abbreu
M A I. 1764.
39
vé du ſang de plus d'un million de ſes
Sujets.
-
. H É G I A G E.
Ne l'avez-vous jamais vu ?
Non.
que tu parles.
L' A R A B E.
H É G I A G E.
Eh bien ! léve les yeux c'eſt à lui
-
L'Arabe , ſans témoigner la moindre
ſurpriſe, le regard d'un œil fixe, & lui
dit fiérement :
A°
|
Mais , vous ; ſçavez-vous qui je ſuis ?
Non .
-
d'hui.
H É G I A G E.
L' A R A B E.
Je ſuis de la famille de Zobair, dont
chacun des Deſcendans devient fol un
jour de l'année. Mon jour eſt aujour
-
Hégiage lui pardonna. La préſence
d'eſprit peut tout, puiſque celle de l'A-
rabe du Déſert força Hégiage au pardon.
A P O L o G U E V I I.
Le Borgne.
AvANT d'enchaîner un Peuple par
une Loi, ce n'eſt pas aſſez qu'elle pa
*.
4o MERCURE DE FRANCE.
roiſſe juſte, il faut encore ſe la repré
ſenter ſous toutes les faces poſſibles.
Nandiskar étoit Borgne & Légiſla
teur ; il avoit aſſemblé les vieillards de :
ſa nation , pour leur faire jurer, au nom
de la République, de ne jamais rien
changer à ſes loix. Nantéou lui ſeul s'y
oppoſoit ; mais Nandiskar ſe défendit
ſi adroitement qu'il aigrit tous les eſprits
contre Nantéou. Celui-ci deſeſpérant de
ramener ſes Compatriotes par des diſ
cours, s'approcha de Nandiskar, & lui
dit : tu veux que tes Loix ſoient ſtricte
ment obſervées, le Peuple y conſent ;&
moi je demande à être puni ſuivant tes
Loix : en proférant ces dernières paroles,
d'un coup de poing, il lui creva l'œil
qui lui reſtoit.
-
Nandiskar avoit fait une Loi conçue
· en ces termes : Quiconque crevera un
aeil, qu'il en perde un.
Tu vois par-là , reprit Nantéou, com
bien ta Loi eſt défectueuſe , puiſqu'il
· ne m'en coûte qu'un œil, pour te priver
de la vue.
Nandiskar lui répondit : loin de t'en
vouloir, je te dois de la reconnoiſſance ;
en me privant des yeux du corps, tu
m'as ouvert les yeux de l'eſprit. Et vous,
ſages Vieillards, ne rougiſſez point d'a-
-
M A I. 1764.
41
vouer , avec moi, que nous avons eu
1EO rt.
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2299
p. 41
A Madame la Marquise de V.... sur la mort de M. le Comte de V.... son fils.
Début :
DU jeune V..., grand Dieux ! quel est le sort ! [...]
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texteReconnaissance textuelle : A Madame la Marquise de V.... sur la mort de M. le Comte de V.... son fils.
A Madame la Marquise de V.... sur la
mort de M. le Comte de V.... son fils.
DU jeune V..., grand Dieux ! quel est le sort !
Unique & chèr eſpoir d'une famille illuſtre,
Il alloit de ſon nom éterniſant le luſtre. . .
Du ſein de la grandeur, il deſcend à la mort !
Ce Fils, aimable objet de vos ſoins les plus doux ,
Rejetton d'un Héros dont il étoit l'image,
Égaloit ſes vertus, ſes talens, ſon courage,
Vous retraçoit ſon père, il le trouvoit en vous.
· Il meurt, ô coup fatal ! ô mortelles douleurs !
Du Dieu que vous ſervez, tel eſt l'ordre ſuprême
Reſpectez ſes décrets, il vous frappe, il vous aime.
Et pour vous éprouver renouvelle vos pleurs.
Hélas ! eſpérez tout de ſes ſoins généreux :
Il vous reſte une fille empreſſée à vous plaire.
S'il daigne conſerver une tête ſi chère,
Vos vertus renaîtront dans vos derniers neveux.
Par M. GRENIER de Brioude, en Auvergne,
Avocat en Parlement.
mort de M. le Comte de V.... son fils.
DU jeune V..., grand Dieux ! quel est le sort !
Unique & chèr eſpoir d'une famille illuſtre,
Il alloit de ſon nom éterniſant le luſtre. . .
Du ſein de la grandeur, il deſcend à la mort !
Ce Fils, aimable objet de vos ſoins les plus doux ,
Rejetton d'un Héros dont il étoit l'image,
Égaloit ſes vertus, ſes talens, ſon courage,
Vous retraçoit ſon père, il le trouvoit en vous.
· Il meurt, ô coup fatal ! ô mortelles douleurs !
Du Dieu que vous ſervez, tel eſt l'ordre ſuprême
Reſpectez ſes décrets, il vous frappe, il vous aime.
Et pour vous éprouver renouvelle vos pleurs.
Hélas ! eſpérez tout de ſes ſoins généreux :
Il vous reſte une fille empreſſée à vous plaire.
S'il daigne conſerver une tête ſi chère,
Vos vertus renaîtront dans vos derniers neveux.
Par M. GRENIER de Brioude, en Auvergne,
Avocat en Parlement.
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2300
p. 42-44
ZÉLIS, IDYLLE imitée de la quatrième de M. GÉSNER. ENVOI, à Madame FAVART.
Début :
ZÉLIS, ce coloris de la simple Nature, [...]
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texteReconnaissance textuelle : ZÉLIS, IDYLLE imitée de la quatrième de M. GÉSNER. ENVOI, à Madame FAVART.
ZÉLIS,
IDYLLE imitée de la quatrième de
M. GÉSNER.
ENVOI, à Madame FAVART.
ZÉLIS, ce coloris de la simple Nature,
Doit rout à vos attraits, & ne doit rien à l'art :
L'Amour en a tracé la naïve peinture ;
Le Tableau fait,j'ai reconnu FAvARr.
L'an commençoit. Un Ciel pur & ſerein
Laiſſoit errer l'Aquilon incertain :
Le triſte Hyver deſcendoit des montagnes :
D'un pas tremblant, marchant dans les cam
pagnes,
D'un blanc duvet il couvroit les chemins,
Et ſous la clef renfermoit les humains.
Le jeune Atys étoit dans la chaumière ;
Du vrai bonheur la féconde lumière
Lançoit ſur lui l'éclat de ſes rayons.
Heureux Berger, tes paiſibles cantons,
Comme ton cœur, reſpiroient l'innocence !
Le ſot Orgueil à la foible Indigence
N'y refuſoit ni regards, ni ſecours :
Qu'un toît de chaume eſt différent des Cours ?
D'un feu brillant la flamme pétillante
A, dans ſes ſens, d'une chaleur puiſſante
|
:
M A I. 1764.
Bientôt porté le végétal heureux.
Le gai Paſteur, d'un regard curieux,
Fixoit des champs la ſuperbe ſtructure,
Et dans ſon beau contemploit la Nature.
3, Triſte Saiſon, que, malgré ta rigueur ,
» Oui, diſoit-il , cette clarté riante
43
» Tu ſçais m'offrir un ſpectacle enchanteur b
» Que le Soleil dans les brouillards enfante,
» Remplit mon cœur d'un charme ſéduîſant !
» De cette neige un tapis blanchiſſant,
» Relève encor l'éclat de ces Arbuſtes.
» Nature, hélas ! tes œuvres ſont auguſtes !
» Ces tendres grains germant dans nos guerèts ;
» Ne ſont-ils rien pour des cœurs ſatisfaits ?
» D'un verd naiſſant, leur pointe encor légère
» Perce le blanc dont ſe pare la terre.
» Des buiſſons ſecs les rameaux tortueux,
| » Tout dépouillés, ſçavent plaire à mes yeux :
» Ils ſont chargés des larmes de l'Aurore.. .
» Et ce frimât les embellit encore.
22 Non loin d'ici, ſous le chaûme enfermé,
» Brille l'Objet dont mon cœur eſt charmé.
» Oui, c'eſt là-bas, ſous ce manoir ruſtique,
» D'où la fumée en une courſe oblique
» S'échappe aux yeux par replis ondoyans,
» Qu'eſt ma Zélis. .. A la fleur de tes ans,
» Belle Zélis , tu joins le don de plaire :
» De la vertu le ſacré caractère
|
,
|
r
44 MERCURE DE FRANCE.
» Eſt dans tes traits comme il dans ton cœur.
» Toi ſeule auſſi, tu fais tout mon bonheur. . !
» Je me ſouviens de cette heureuſe Aurore,
» Où le bienfait ſous tes mains vint éclorre ;
» Je m'en ſouviens. Quandle Berger Daphnis,.
» éſeſpéré de perdre deux brebis,
» Dans la prairie exprimoit ſes allarmes ;
» Tu vis ſes maux , tu mis fin à ſes larmes.
» Il ſe plaignoit, il étoit malheureux :
» En faut-il plus pour qu'on ſoit généreux à
» Les deux brebis par toi lui ſont rendues :
» Ses facultès à l inſtant ſuſpendues,
» Suffiſent mal a l'ardeur de ſes ſens ;
» Tous ſes tranſports étoient reconnoiſſans ;
» Son cœur eſt plein de ce bonheur ſuprême..s.
» Ah ! ... le bienfait eſt le prix de lui-même !
» Depuis ce jour je t'aime, ô ma Zélis !
« De mon amour la vertu fait le prix ;
» Source ſacrée, inaltérable & pure,
» Heureuſe ardeur .. c'eſt Zélis qui t'aſſure !
» Cruel Hyver, bien que tes noirs frimâts
» Couvrent encor ces tranquilles climats,
» La voix d'Atys ne ſera point muette :
» Il chantera Zélis ſur ſa muſette,
» Oui, ma Zélis, il eſt toujours pour moi
» De vrais plaiſirs, puiſque je penſe à toi.
< ---
Par M. COSTARD Fils.
IDYLLE imitée de la quatrième de
M. GÉSNER.
ENVOI, à Madame FAVART.
ZÉLIS, ce coloris de la simple Nature,
Doit rout à vos attraits, & ne doit rien à l'art :
L'Amour en a tracé la naïve peinture ;
Le Tableau fait,j'ai reconnu FAvARr.
L'an commençoit. Un Ciel pur & ſerein
Laiſſoit errer l'Aquilon incertain :
Le triſte Hyver deſcendoit des montagnes :
D'un pas tremblant, marchant dans les cam
pagnes,
D'un blanc duvet il couvroit les chemins,
Et ſous la clef renfermoit les humains.
Le jeune Atys étoit dans la chaumière ;
Du vrai bonheur la féconde lumière
Lançoit ſur lui l'éclat de ſes rayons.
Heureux Berger, tes paiſibles cantons,
Comme ton cœur, reſpiroient l'innocence !
Le ſot Orgueil à la foible Indigence
N'y refuſoit ni regards, ni ſecours :
Qu'un toît de chaume eſt différent des Cours ?
D'un feu brillant la flamme pétillante
A, dans ſes ſens, d'une chaleur puiſſante
|
:
M A I. 1764.
Bientôt porté le végétal heureux.
Le gai Paſteur, d'un regard curieux,
Fixoit des champs la ſuperbe ſtructure,
Et dans ſon beau contemploit la Nature.
3, Triſte Saiſon, que, malgré ta rigueur ,
» Oui, diſoit-il , cette clarté riante
43
» Tu ſçais m'offrir un ſpectacle enchanteur b
» Que le Soleil dans les brouillards enfante,
» Remplit mon cœur d'un charme ſéduîſant !
» De cette neige un tapis blanchiſſant,
» Relève encor l'éclat de ces Arbuſtes.
» Nature, hélas ! tes œuvres ſont auguſtes !
» Ces tendres grains germant dans nos guerèts ;
» Ne ſont-ils rien pour des cœurs ſatisfaits ?
» D'un verd naiſſant, leur pointe encor légère
» Perce le blanc dont ſe pare la terre.
» Des buiſſons ſecs les rameaux tortueux,
| » Tout dépouillés, ſçavent plaire à mes yeux :
» Ils ſont chargés des larmes de l'Aurore.. .
» Et ce frimât les embellit encore.
22 Non loin d'ici, ſous le chaûme enfermé,
» Brille l'Objet dont mon cœur eſt charmé.
» Oui, c'eſt là-bas, ſous ce manoir ruſtique,
» D'où la fumée en une courſe oblique
» S'échappe aux yeux par replis ondoyans,
» Qu'eſt ma Zélis. .. A la fleur de tes ans,
» Belle Zélis , tu joins le don de plaire :
» De la vertu le ſacré caractère
|
,
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r
44 MERCURE DE FRANCE.
» Eſt dans tes traits comme il dans ton cœur.
» Toi ſeule auſſi, tu fais tout mon bonheur. . !
» Je me ſouviens de cette heureuſe Aurore,
» Où le bienfait ſous tes mains vint éclorre ;
» Je m'en ſouviens. Quandle Berger Daphnis,.
» éſeſpéré de perdre deux brebis,
» Dans la prairie exprimoit ſes allarmes ;
» Tu vis ſes maux , tu mis fin à ſes larmes.
» Il ſe plaignoit, il étoit malheureux :
» En faut-il plus pour qu'on ſoit généreux à
» Les deux brebis par toi lui ſont rendues :
» Ses facultès à l inſtant ſuſpendues,
» Suffiſent mal a l'ardeur de ſes ſens ;
» Tous ſes tranſports étoient reconnoiſſans ;
» Son cœur eſt plein de ce bonheur ſuprême..s.
» Ah ! ... le bienfait eſt le prix de lui-même !
» Depuis ce jour je t'aime, ô ma Zélis !
« De mon amour la vertu fait le prix ;
» Source ſacrée, inaltérable & pure,
» Heureuſe ardeur .. c'eſt Zélis qui t'aſſure !
» Cruel Hyver, bien que tes noirs frimâts
» Couvrent encor ces tranquilles climats,
» La voix d'Atys ne ſera point muette :
» Il chantera Zélis ſur ſa muſette,
» Oui, ma Zélis, il eſt toujours pour moi
» De vrais plaiſirs, puiſque je penſe à toi.
< ---
Par M. COSTARD Fils.
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