EPITRE
A Madame du B *** , fur la préférence
qu'elle donna aux cheveux de
l'Auteur fur une perruque.
QUAND de ma tête blanchiſſante
Vous daignez venger la couleur ,
Charmante Du B *** , cet honneur
De la vieilletſe enlaidillante
Me rend l'approche ſans frayeur.
A la voix de votre ſuffrage
Je parfume mes cheveux blancs ,
Je leur trouve , en dépit des ans ,
Les grâces de mon premier âge.
Je crois ſur mon front ſurranné,
Sentir flotter la chevelure
Qui faisoit jadis la parure
Du Dieu qui chériſſoit Daphné.
Dans l'éſſor d'une noble audace
Jevas fixément en ce jour ,
Elever ſur les pas d'Horace
Ma tête au celeſte ſéjour.
Oui raviſſante Bienfaitrice !
Ma chevelure maintenant
Pourra figurer hardiment
Avec celle de Bérénice ,
48 MERCURE DE FRANCE.
Ou cette boucle de cheveux
Si fubtilement enlevée
Et pompeuſement élevée
A l'honneur d'embellir les Cieux.
Par ma tête aujourd'hui j'en jure ,
Ces fils qu'ont blanchi mes travaux
Du tranchant des cruels ciſeaux
N'éprouveront jamais l'injure ;
Et ſi quelques traits imprévus
Les arrachoient à mon envie ,
A l'inſtant ainſi que Nifus
Je finirois ma triſte vie.
De ces tiffus qu'un art trompeur
Treffe pour maſquer la Nature ,
Je n'emploirai point l'impoſture
Pour diſſimuler la couleur
De mon antique chevelure ,
Dont les reſtes que l'âge épure
Des lys égalent la blancheur,
Un front que la neige de l'âge
Rend éclatant & qu'elle ombrage ,
Offre ſouvent plus d'agrément ,
Que la tournure ſymétrique
Des cheveux qu'un fer tyrannique
Fait plier à l'arrangement
Qu'imprime la main deſpotique
D'un mercénaire fatiguant.
Aux regards purs de la ſageſſe ,
La
DECEMBRE. 1763. 49
La tête blanche de Neftor :
Plaiſoit autant que la jeuneſſe
Qui brilloit fur le front d'Hector.
De ma tête ſexagénaire ,
Ornement ſimple & précieux ,
Croiſſez encore mes cheveux
Juſques à mon heure derniere !
Imitez ces rameaux conftans ,
Qu'on voit couronner un vieux chêne ;
De la cime àqui les enchaîne
La main rigoureuſe du Temps ,
Ils ne s'arrachent qu'avec peine ;
Et quand la foudre & les autans
Renverſent ſon tronc ſur l'arène ,
Dans la chûte alors qui l'entraîne ,
Avec lui tombent ſes enfans.
Doux rejetton de mon jeune âge ,
Des ans ainſi bravez l'outrage ,
Autour de ma tête attachés ,
N'en foyez jamais détachés
Qu'au moment du dernier orage.
Non moins précieux qu'un tréſor ,
Vous aurez mes ſoins , ma tendreſſe;
Vous embellirez ma vieilleſſe
Sous le contour de mon caſtor :
Etvotre couleur vénérable
Sera le ſigne reſpectable
Demon amour pour l'âge d'or.
C
50 MERCURE DE FRANCE.
Jours d'innocence où la Nature
Brilloit par la ſimplicité !
Où les moeurs par leur pureté
Des humains faiſoient la parurel
Vous n'êtes plus qu'une peinture
Sans force& fans réalité ;
Le luxe qui vous défigure ,
Acorrompu la ſource pure
De la véritable Beauté.
Vous qui reçures ſans meſure ,
Sage Du B*** , ces dons divers ,
Pour m'acquitter avecuſure ,
Eſt-ce aſſez pour moi que des vers ?
Commentpareux dans la balance
De l'exacte reconnoiffance ,
Puis-je dignement compenfer
Ce que vous venez de penſer
Pour ma tête& pour ſa décence ?
Un pinceau, mieux que mes accords,
Embelliroit mon tendre hommage ;
Votre tête ſeroit l'image
Que crayonneroient mes efforts.
Pour rendre mon coeuvre complette ;
Grâces, volez à mon ſecours;
Prenez les pinceaux , la palette
Etle coloris des Amours.
Mais ma prière eſt indiſcrette :
J'entends Cypris qui larejette ,
DECEMBRE. 1763. 50
M'accuſer de témérité.
Ah! je le vois , la jalouſie
Lui montre dans votre copie
La rivale de ſa Beauté.
Vengez-moi de ſa réſiſtance ,
Le châtiment eſt dans vos yeux ;
Vous-même paroiſſez : bien mieux
Vous montrerez ſa reſſenıblance.
Mais d'autres traits plus glorieux
Relévent cette Nymphe aimable:
De l'eſprit ſource intarillable ,
Elle laiſſe échapper les feux ,
Dont l'éclat perçant , radieux ,
Sans nul apprêt , ravit , enchante
Mieux que la Beauté ſéduiſante
Qui neſçait flatter que les yeux.
Elle eſt un ombre fugitive ,
Qui ſediſſipe ſous nos pas ;
L'eſprit eſt une flame active
Dont le foyer ne s'éteint pas.
En vous cette flâme ſi vive
Eſt l'âme de tous vos appas.
DE SAULX.