STANCE S.
SUR LA FIEVRE.
Monstre produit par les Enfers ,
Triste fruit des amours d'une horrible Furie ,
Noir fleau , dont la barbarie ,
Se plaît à desoler tout ce vaste Univers ,
Contre toi je brûle d'écrire ,
( Muses , Phébus , je ne veux rien de vous , )
Le feu que sa rage m'inspire ,
Mieux que le Dieu des Vers , peut servir mon
conrroux,
Jusques à quand , Fievre maudite ,
Eprouverai -je encor tes brulantes fureurs ?
Je cede enfin à tes horreurs ,
N'est-il pas temps , helas ! que ton ardeur nie
quitte ?
Depuis qu'à mon débile corps ,
Tu fais sentir une guerre cruelle ;
Déja sur ces aimables bords ,
La saison du Printemps deux fois se renouvelle,
Sous mille divers changemens ;
A me persecuter toujours ingenieuse ;
Je
M A Y 1043
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Je vois ta malice odieuse ,
Se plaire à mépriser les plus cruels tourmens :
Tantôt, de même qu'en nos Plaines ,
Se précipite un Torrent furieux ,
Tuviens dans mes brulantes veines ,
Répandre ton poison en cent bouillons de feux .
Je te vois changeant de nature ,
Du plus affreux hyver emprunter les glaçons ;
Je ressens tes mortels frissons ,
Porter jusqu'en mon coeur une ardente froidure,
Au milieu même de l'Eté ,
Mon sang glacé , se fige dans ma veine
L'Air par mon soufle est infecté ,
;
Mes poumons oppressez le respirent à peine.
粥
Tantôt appaisant ses rigueurs ,
Tu caches dans mon sein le venin qui me tuë ,
Jusqu'en mon coeur il s'insinuë ,
J'y sens bien-tôt couler de mortelles langueurs ;
La pâleur , l'affreuse tristesse ,
Le noir chagrin , l'ennui , suivent tes pas ,
Enfin une prompte foiblesse ,
Me conduit à pas lents aux portes du trépas?
Ma foible raison offensée ,
Ciij Par
1044 MERCURE DE FRANCE
Par le poison brulant de tes noires fureurs ,
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S'égare enfin dans les horreurs ,
Dont la sombre vapeur la tient embarassée ,
Je vois des Monstres odieux ,
Mille dangers, mille erreurs passageres ,
Souvent des transports furieux ,
Sont les tristes effets de tes noires chimeres.
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A qui pourrois-je avoir recours ?
J'implore en vain le fils du Dieu qui nous
éclaire ;
Ses herbes , son Art salutaire ;
Rien ne peut arrêter ton redoutable
cours
Si quelquefois
ta barbarie
,
Pour un moment semble se ralentir ,
Bien- tôt avec plus de furie ,
Ta renaissante ardeur vient se faire sentir.
Le mortel poison qui m'enflâme
Envenime pour moi les jeux et les plaisirs ;
Le dégout suit tous mes desirs ,
L'Amour même , l'Amour ne peut rien sur mon
ame
Ah ! c'est trop vivre sous ta Loi ;
Bien - tôt la mort doit être mon partage ,
Cruelle , je l'attends de toi ,
Mais je meurs trop content de voir périr ta rage,
*
Esculape.
R. D. R. de Dijon.