LAURE A PETRARQUE ,
ELEGI E.
EN vain vous combattez un progrès salutaire;
Petrarque , c'en est fait , rien ne peut m'en distraire
;
Si je vous aimois moins , je ne vous fuirois pas ;
Hymen, je l'avouerai , n'a pour moi nul appas ,
' est le tombeau fatal de l'ardeur le plus tendre;
.. peine quelques feux renaissent de sa cendre;
L'Amant le plus soumis et le plus empressé
1.poux , devient un Maître, imperieux , glacé ,
Jaloux sans amour même , esclave du caprice
Dont le front inquiet sans cesse se herisse ,
Et qui lassé d'un bien dont il est possesseur ,
Souvent d'un vil objet injuste adorateur ,
Laisse une Epouse aimable aux pleurs abandonnée ;
* Laure se retira du monde et exhorta son Amant
à faire de même , il se fit Ecclesiastique : In vitâ
Petrarcha autore Savellio .
I Vol.
Accu1066
MERCURE DE FRANCE
Accuser en secret sa triste destinée ;
Vous me jurez , Petrarque, une constaute foi ;
Mais l'homme est si leger, si vous changiez pour
moi...
Ah ! je m'en fais d'avance une image cruelle ,
Oui, je craindrois toujours de vous voir infidelle,"
Et je cherche uu Amant qui ne change jamais
D'ailleurs le temps jaloux effacera mes traits ;
Vous ne trouverez plus en moi les mêmes char
mes ,
Vous faites mon bonheur , vous causeriez mes
larmes ;
Mais pourquoi m'arrêter à ces motifs humains
Elevons-nous par eux à de plus hauts desseins
Qu'un feu plus pur succede à de terrestres flammes
;
De l'Empire des sens affranchiffons nos ames ;
Dieu m'appelle , sa voix excite mes remords ,
Je fais pour les calmer d'inutiles efforts ;
Dès mes plus tendres ans je lui fus consacrée
Trop long-tems loin de lui je me suis égarée ;
Il a versé sur nous ses plus rares présens ,
Vous devez à sa gloire employer vos talens ,
Et c'est moi contre lui qui vous prête des armes;
De ma foible beauté vous celebrez les charmes
J'ai troublé le repos de votre heureux séjour ,
Mes yeux vous ont appris à connoître l'amour ;
Cet amour vous arrache à votre solitude ,
Vous ne pensez qu'à moi ; la sagesse et l'étude
I. Vol. N'ont
JUIN.
1734 1067
N'ont pour vous aujourd'hui que de tristes plaisirs
;
Vous seul êtes l'objet de mes tendres desirs ;
La vertu , dites-vous , regle notre tendresse ,
La plus pure amitié tous deux nous interesse ;
Ne nous engageons pas dans un combat douteux
;
Des amis tels que nous sout toujours dangereux ;
Cette ardeur délicate est une idolâtrie
Sous des traits vertueux dans notre ame nourrie ;
Elle sait la séduire en cachant le poison ,
Dont la douceur perfide enyvre la raison.
Le Dieu que nous servons ne veut point de partage
;
Ne dites point qu'en moi vous aimez son Image ;
it au fond des coeurs ; cessons de nous tromper
;
A ces regards perçans rien ne peut échaper 3
Gardons-nous d'alleguer d'invincibles obstacles;
Son bras n'interrompt point le cours de ses miracles.
Sur un penchant fatal l'homme s'excuse envain
Aussi tendres que nous , Madeleine , Augustin,
Cherchant le vrai bonheur et lassés dans leur
course "
N'en ont trouvé qu'en Dieu l'inépuisable source,
Comine eux nous le cherchons , il nous fuit ; "
mais helas !
Peut-on le rencontrer où Dieu ne regne pas ?
I. Vol. Et
1e68 MERCURE DE FRANCE
Et regne t'il , Petrarque , où triomphent les cri
mes ?
D'un monde séducteur déplorables victimes
Nous avons trop suivi ses pompes et ses jeux ›
Il amusa nos sens , a- t'il rempli nos voeux ?
Aspirons l'un et l'autre à des biens plus solides;
Que la raison , la foi , la grace soient nos gui
des ;
C'est Dieu seul qui sur vous l'emporte dans mon
coeur ;
Vous pouvez avoüer un si noble vainqueur ;
Mais ce n'est point assez, il faut nous interdire
La douceur de nous voir , celle de nous écrire ;
Au danger qui nous plaît imprudemment s'of
frir ,
Est- ce combattre ? non , c'est chercher à périr.
Par M. Poncy de Neuville .