LES REGRETS de S. Augustin , sur la
Mort de Sainte Monique.
ELEGIE , par M. d'Arnaud.
Enfin ,cruelle Mort , ta main vient de trancher
Des jours qu'au fil des miens tout sembloit attacher;
Dans la nuit du tombeau ma Mere descenduë ,
A mes voeux impuissants ne sera point renduë
C'en est fait ; pour jamais ; les Ombres du trépas
Obscurcissent ces yeux qui veilloient sur mes pas ;
Pour jamais le Destin enleve à ma jeunesse
L'apui que tant de fois rechercha sa foiblesse ,
Lorsque des passions le souffle corrupteur ,
Répandant sur ma vie une triste langueur ,
Flétrit dans son printemps sa fleur encor trop tendre,
Qui des Zéphirs trompeurs n'avoit pû se défendre ,
Et de la volupté respirant le poison ,
N'avoit jamais goûté l'air pur de la raison ;
Par la main des Plaisirs cette fleur cultivée ,
Etoit dans son Aurore à périr réservée ;
C'est toi seul, ô mon Dieu, dont le bras-Tout-Puissant
Loin d'elle , détourna cet orage naissant ,
Releva tout à coup sa tige dessechée ,
Qui prête à succomber , vers la terre panchée ,
Attendoit
JUIN.
1353
1740.
Attendoit que les vents , ou le fer inhumain ,
Du cours de sa langueur vinssent hâter la fin ;
C'est , toi qui me couvrant de ton aîle attentive,
Rapellas dans mon coeur la vertu fugitive ,
Par la voix d'une Mere excitas ints remords ;
De mes sens révoltés étouffas les transports ,
Et m'arrachant au joug où m'entraînoit le crime ,
Pour m'élever à toi , me tiras de l'abîme ;
Après m'avoir comblé de tes plus grands bienfaits,
N'avois- tu pas , Seigneur , oublié mes forfaits ?
Falloit- il égaler le suplice à l'offense ?
Mesurer ta justice au poids de ta clémence ,
Et m'ôtant tout le bien que tu m'avois donné ,
Me rendre plus sensible & plus infortuné ?
Ma Mere a donc pour moi désarmé ta justice ?
Des crimes de son fils elle n'est point complice ,
Tu sçais , grand Dieu , tu sçais pour ce fils malheureux
,
Dans quels torrens de pleurs se sont noyés ses yeux,
Tu sçais avec quel soin entretenant ma flâme ,
'De tes feux immortels elle embrasa mon ame ;
Hélas ! combien de fois craignant pour moi tes
coups ,
A-t'elle , par ses voeux , suspendu ton courroux ?
Combien de fois baignant tes Autels de ses larmes,
T'a- t'elle , pour son fils , expliqué ses allarmes
De l'Hérésie enfin m'arrachant le bandeau ,
Elle fit à mes yeux briller un jour nouveau ;
II. Vol. E Je
354 MERCURE DE FRANCE
Je me rapelle encor ces adieux si funestes ,
Qui de ses tristes jours ont consacré les restes .
O mon fils , me dit- elle , en essuyant mes pleurs ,
Le Seigneur marque enfin un terme à mes douleurs,
Des chaînes de ce corps mon ame dégagée ,
Du joug des passions ne sera plus chargée ;
Je vais au sein de Dieu , qui m'apelle aujourd'hui,
Reprendre un nouvel Etre & plus digne de lui ;
Je vous laisse au milieu d'une Mer orageuse ,
En nauffrages féconde , & toujours dangeureuse ;
Les vents que sur ses bords les plaisirs font regner,
Du Port de la Vertu sçauront vous éloigner ;
Quelquefois retenant leur souffle trop rapide ,
Ils pourront vous tromper par un calme perfide ,
Craignez de ces Zéphirs la maligne douceur ,
Leur haleine souvent précipite à l'erreur ;
D'écueils & de debris cette Mer est couverte ,
Ses bords semés de fleurs , menent à notre perte ;
N'en aprochez jamais , ces bords délicieux
Corrompront votre coeur en séduisant vos yeux ,
Et d'objets effrayans vous dérobant l'image ,
Vous conduiront sans peine au- devant du naufrage,
Enfin pour arriver au Port de la Vertu ,
Il faut que votre coeur par vous soit combattu ,
Fuyez la volupté , Sirene enchantereffe ,
Elle sçait de nos sens surprendre la foiblesse ,
De ses chants séducteurs redoutez les apasz
Dieu
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Dieu sera le Pilote , & de son propre bras
Poussant votre Vaisseau vers cet heureux rivage ,
Mettra vos jours serains à l'abri de l'orage .
Tel étoit , ô ma Mere ; en ce moment cruel
Le discours qu'en ta bouche avoit mis l'Éternel ,
Tel étoit le chemin que ta main languissante
Traçoit aux premiers pas de ma vertu naissante.
Depuis que de tes jours le flambeau s'est éteint ,
J'ai desiré le sort que pour toi j'avois craint.
De mes yeux le Soleil r'ouvre- t'il la paupiere ,
Le Soleil voit mes yeux chercher partout ma Mere,
La nuit succede- t'elle à l'Astre qui nous luit ,
Je demande ma Mere aux ombres de la nuit ;
En vain mes tristes yeux ne s'ouvrent que pour elle ,
En vain ma foible voix en ces lieux la rapelle ,
Ainsi que mes regards , mes cris sont superflus ,
Tout me dit , tout m'aprend que ma Mere n'est
plus ;
O toi , de tes Elus & le Pere , & le Juge "
Toi , qui des malheureux es l'unique réfuge ,
Entends ma voix plaintive , & sois mon Protecteur
Fais voler devant moi l'Ange Consolateur ,
Pour combattre mes maux , Dieu , prête- moi tes
Armes ,
Que ta divine main daigne essuyer mes larmes ,
Et qu'en toi retrouvant les biens que j'ai perdus ,
Ma Mere & mon bonheur par toi me soit rendus.