EPITRE
De M. des Mabys écrite de Sully le 18
Octobre 1741 , à M. D. . .. à Paris.
Toi qui vis Philofophe au ſein de l'opulence ,
Au milieu des plaiſirs d'un monde féducteur ,
Qui dans un paiſible filence
Des intrigues des Cours utile fpectateur ,
Par une fage indifference
Des paffions toujours vainqueur ,
Sçais conferver l'indépendance
De ton efprit & de ton coeur ,
Tupeux parmi le bruit , dans le centre des Villes
Jouir de tous les dons de la tranquillité :
Entouré d'embarras futiles ,
De faux brillans , de voeux ftériles ,
Tu n'en es que moins agité.
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Mais hélas ! mon eſprit moins ferme & plus timide
A befoin de choifir un féjour écarté ,
Si de loin fur tes pas il veut prendre pour guide
Le flambeau de la vérité .
Il m'éclaire en ces lieux , du plus épais nuage
Il a fçû diffiper toute l'obfcurité ;
J'y reprens fur moi-même un entier avantage ,
72 MERCURE DE FRANCE.
Je rentre en mon premier partage ,
Le repos & la liberté.
J'y trouve cette paix , ce calme inaltérable ,
Ces doux raviffemens qui coulent dans nos coeurs ,
Un bien pur & parfait , ce loifir défirable
A ceux qui fuivent les neuf feurs.
Sur cette rive folitaire
Où le filence les conduit ,
De leur commerce falutaire
Je puis recueillir l'heureux fruit ,
Je puis dans fa courfe legere •
D
Arrêter le tems qui nous fuit ,
Et loin du tumulte & du bruit
Dans l'indolence litteraire
Voir couler mollement des jours
Dont , gouverné par la folie ,
Le monde qui lui facrifie
Semble vouloir hâter le cours .
Malgré les charmes dont Méliffe
Sçait mafquer ce monde à nos yeux,
En eft il moins contagieux ?
Sous les fleurs eft le précipice ;
L'ambition n'eft que fupplice ,
Le luxe qu'un dehors trompeur ,
L'amour un enfant du caprice ,
Et la beauté qu'un artifice ,
Moins le plaifir des yeux que le tourment du
coeur ,
C'eft
AVRIL
73
1745..
C'eft entre les bras d'Uranie
Qu'aux attraits des neuf foeurs entierement livré
Contre les préjugés dont la terre eft remplie
Je trouve un azile affûré ,
Et quel fejour plus propre aux douces rêveries ,
Qui charment le loifir des enfans d'Apollon
Que ces lieux enchanteurs , ces bofquets , cos
prairies !
Tout y peint le facré vallon.
Affis près de cette onde pure ,
C'est au bruit , au tendre murmure
De ces legers ruiffeaux bordés de mirthes verds
Que faifis d'une douce yvreſſe
Ainfi qu'aux rives du Permeffe ,
Chapelle cadençoit des vers .
C'est dans l'enfoncement de ce bocage fombre ,
Que du plus grand des Rois , Voltaire évoquoit
l'ombre ,
Qu'Apollon écoutoit fes chants harmonieux ;
C'eft fur ces gazons , ces fougeres
Que Fontenelle apprit la langue des bergeres ,
Et fur cette terraffe il méfuroit les Cieux .
C'est parmi les feftins , les jeux de cette table
Que bûvant le nectar des Dieux ,
Brilloit la négligence aimable
Et des Courtins & des Chaulieux ,
Sully , jardins délicieux ,
Vallons qui de Tempé rappellez la memoire ,
D
74 MERCURE DE FRANCE .
Bords fortunés d'Amphife ,
d'Amphife , arbres chéris des
Cieux ,'
Divins rivages de la Loire ,
Que votre fein renferme un tréfor precieux !
Paris eft le féjour du faite & de a gloire ;
Le bonheur habite en ces lieux .
Mais tandis qu'occupé dans ce te folitude
D'une douce & paisible étude
J'y trouve des charmes fecrets ,
Un Monarque comblé de gloire
Sur les aîles de la victoire .
Va bientôt revenir combler tous les fouhaits.
LOUIS verra fon peuple , & les plus belles fêtes
Témoigneront l'amour de ce peuple charmé ;
Il jouira pour prix de fes conquêtes
Du plaifir de s'en voir aimé .
Ah ! que n'eût - il pas vû dans ces jours de trif
teffe ! ...
Mais des jours plus fereins doivent leur fucceder :
Vous allez célébrer par des chants d'allegreffe
Le bonheur de le poffeder.
Au milieu de ces feux qui peignent le tonnerre
Son nom volant aux Cieux fera pour les Français
Un figne glorieux des fuccès de la guerre
Et le préfage de la paix .
Oui bien-tôt de Janus il fermera le temple.
Tout efpoir doit mourir au coeur de ſes rivaux ,
AVRIL 1745. 75
Et des plus fages Rois ce Roi fera l'exemple
Comme l'exemple des Héros .
De l'éclat de fon diadême
Moins que de fes vertus mes yeux font éblouis :
Je refpecte mon Roi , mais s'il veut que je l'aime ,
Qu'il foit grand , genereux , humain comme
LOUIS !
Et qui peut mie x prétendre à la grandeur fuprême
!
Il fçait dompter l'Europe & fe vaincre lui-même .