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1
p. 197-253
Particularitez des Audiences que Mr de Guilleragues a euës du Grand Seigneur & du Grand Visir avant sa mort. [titre d'après la table]
Début :
On ne peut porter plus haut la gloire de son Souverain, [...]
Mots clefs :
Souverain, Ambassade , Mr de Guilleragues, Constantinople, Grand vizir, Audience, Seigneurs, Officiers, Ministre, Gloire, Sérail, Empire, Honneur, Prudence, Cérémonie, Religion, Coutume, Maître, Affaires
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texteReconnaissance textuelle : Particularitez des Audiences que Mr de Guilleragues a euës du Grand Seigneur & du Grand Visir avant sa mort. [titre d'après la table]
On ne peut porter plus haug
la gloire de fon Souverain
dans une Ambaffade, ny s'ent
acquitter avec plus d'éclat &
de prudence qu'a fait M' de
vel
?
Riij
198 MERCURE
"
Guilleragues , dans tout le
temps qu'il a eſté à Conſtan
tinople. Il eſt vray que ceux
qui ont une Dignité pareille
à foûtenir , n'ont pas de peine
perfuader ce qu'eft un Prin
ce, à qui fes Vertus & ſes furprenans
Exploits ont acquis
fi juftement le furnom de
Grand , puifque la Renommée
prend toûjours foin de le
devancer , & qu'elle apprend
avant eux aux Nations les
plus reculées tout ce qu'ils en
peuvent dire. Ainfi- ils arrivent
dans des lieux où les ef
prits font préparez à les croiGALANT.
199
re. Ceft ce qui a fait accor
der tant de chofes à M' de
Guilleragues , en faveur de
la Religion Catholique . Tour
ce qu'a fait cet Ambaffadeur,
a efté fait avec tant d'éclat &
tant de hauteur , & avec des
circonftances fi dignes d'ef
tre remarquées , que les quatre
ou cinq Relations que
vous avez dans mes Lettres ,
depuis qu'il eft party pour
l'Ambaffade de Conftantino
ple , font des morceaux qui
meritent d'être confervez é
ternellement. Voicy le dernier
, puifqu'on peut dire que:
R.iiij.
200 MERCURE
M' de Guilleragues eft mort
prefque en fortant de l'ADdience
du Grand Seigneur, &
aprés en avoir obtenu tout ce
qu'il pouvoit fouhaiter pour
la gloire de fon Maistre , &
pour le repos des Catholiques
quifont dans le Levant . On
quitte la vie avec moins de
peine , quand on en fort avec
la fatisfaction d'avoir fervy
utilement l'Eglife , fon Prince
& fa Patrie. Vous aurez peuteftre
veu déja des copies , &
mefme imprimées , de la Relation
que vous allez lire , ou
dumoins qui luy reffemblent
GALANT. 201
fr fort , que vous croirez que
ce foit la mefme choſe. Vous
ne deyés pas vous en étonner.
La verité eftant une ,les Relations
diverfes d'une mefme
action , doivent avoir plus de
reffemblance , que les Ou
vrages d'efprit fur une meſme
matiere. Il faut donc les rez
garder , comme devant effre
femblables dans les faits qu'el
les rapportent, mais differentes
pour avoir plus ou moins
de circonftances. Celle dont
on m'a fait part , en eft la plus
remplie;& tous ceux qui voudront
bien les examiner, n'au
202 MERCURE
ront pas de peine à sen de
meurer d'accord. Voicy ce
qu'elle contient .
30
d'o
M' de Guilleragues arri
va à Andrinople le
ctobre de l'année derniere ,
accompagné du Grand E
cuyer , de l'Aga des Janiſſai,
res , & de plufieurs autres
Officiers du Grand Seigneur,
qui eftoient venus le reces
voir à une lieuë de la Ville , &
qui l'y amenerent au milieu
d'une haye de Janiffaires fous
les armes . Le Grand Vifir qui
eftoit indifpofé , n'ayant pû
luy donner audience que le
و ت ا
GALANT. 203
28. de ce mefme mois , il emu
ploya tout ce temps à faire
connoiftre avec vigueur de
quelle maniere il prétendoit
que cette Audience luy fuft
donnée . Il infifta fur tout à
la refuſer dans la Chambre
où tous les Ambaſſadeurs ont
accoûtumé de la recevoir à
Andrinople , parce qu'il fçavoit
que le Sofa ou Eftrade,
y eftoit difpofé de telle forte ,
qu'occupant prefque toute
cette Chambre , il n'y reftoit
qu'un petit cfpace pour pofer
les Pabouches ou Souliers,
que les Turcs doivent y lai
204 MERCURE
4
fer lors qu'ils y entrent. On
luy fit connoiftre que le
Grand Vizir n'y recevoit pas
feulement les Ambaſſadeurs,
mais encore le Muphi & le
Mufahib, ou Favory du Grand
Seigneur , qui eltoient les
Perfonnes de tout l'Empire
qu'il devoir le plus confide
rer. M l'Ambaffadeur ré
pondit que le Muphri & le
Mufahib ne difputoient pas
au Grand Vizir les honneurs
qu'il leur rendoit , mais que
la forme du Sopha , & la ma
niere d'y eftre receu , eſtant
des points qui avoient fait
GALANT: 205
naiftre un different dont le
bruit s'eftoit répandu depuis
cinq ans dans toute l'Europe,
cote conteftation devoit eftre
terminée avec un éclat , qui
reparaſt le tort que l'on avoit
prétendu faire à l'honneur
qui eft deu fi juftement aux
Ambaffadeurs de France. Ses
raifons furent receuës , & on
Paffeura qu'il feroit entierement
fatisfait fur fa demande,
& fur toutes les autres qu'il
avoit déja faites fur ce fujet
Ainfi il ne fit plus difficulté
de fe faire conduire au Serrail
du Grand Vizir , le jour
206 MERCURE
qu'on avoit choiſi pour cette
Cerémonie Il y alla riche
ment vétu à la Françoife , &
monté furumfuperbe Cheval
de l'Ecurie du Grand Sei
gneur. Sa Suite eftoit de 70
Perfonnes , tant de fa Mailon
que des principaux Mar
chands François , tous trespropres
& tres leftes . Hentra
dans le Serrail du Grand Vizir,
& ayant mis pied à terre il
fut conduit par plufieurs Sales
à la Chambre où ce Minitre
reçoit Sa Hauteffe , lors
q'Elle luy fait l'honneur de
le vifiter. Cette Chambre
+
GALANT
. 207
deftinée pour l'Audience,
eftoit ornée de Peintures &
de dorures , & meubleé de
Minders , & de Couffins magnifiques.
Ily avoit au mi
lieu un Baflin de Marbre , environné
de Vafes remplis de
Fleurs , & avec plufieurs jers
d'eau. M' de Guilleragues
monta fur le Sofa , voyant
qu'il eftoit de la maniere qu'il
l'avoit demandé. Les Tabourers
, également enrichis
d'une broderie relevée d'or
fur un fond de Velours rou
ge , eftoient fur une mefme
ligne , tous deux fur la Natte,
208 MERCURE
C
fans que celuy du Vizir fuft
fur le Minder. Il prit fa Place
fur le Tabouret qui regar
doit la Porte pár où il eftoit
entré, & de Grand Vizir arri
va un peu aprés par une autre
Porte qui eftoit du cofté de
Bautre Tabouret. Il monta
fur le Sofa , & M' l'Ambaſſadeur
fe contenta de fe lever
pendant ce temps fans quicter
fa Place , quoy que tresfouvent
il fuft arrivé que les
Ambaffadeurs eftoient demeurez
debout au bas du So
fa , en attendant l'arrivée du
Grand Vizir. Aprés les faluts
GALANT. 209:
réciproques , il fe remit fur
fon Tabouret dans le mefme
temps que le Grand Vizir
s'aflit fur le fien , & alors le :
Salem Chaoux prononça
ſclon
la coûtume une courte
Priere à haute voix , pour la
profperité duGrand Seigneur,
ce qui eft une des fonctions
de fa Charge. Le Compli
ment de M l'Ambaffadeur,,
également fort & obligeant,,
fut interpreté en Turc par le
Sieur Fontaine , le Sieur For--
mefti premier Drogman ,,
n'ayant pû venir à Andrinople
à cause d'une indifpofis-
Juin 1685
S
210 MERCURE
tion . Il s'étendit fur le dignechoix
que Sa Hauteffe avoit
fait de la Perfonne de ce Mi
niftre , pour fe repofer fur fa
prudence , & fur la capacité
des Affaires de l'Empire. Le
Grand Vizir répondit par le
compliment ordinaire , c'eft
à dire , que Ml Ambaſſadeur
eftoit le tres bien venu , ce qu'il
répéta jufqu'à quatre fois,
quoy que les autres Vizirs
n'euffent accoûtumé de le
dire qu'une. Il ne pouvoit
mieux marquer le plaifir qu'il
reffentoit de voir cét Ambaf
fadeur , que par la répetition
द
GALANT 211
xe
les
de ces termes , par lesquels
les Turcs témoignent la joye
qu'ils ont de voir leurs Amis.
Il fe fervit auffi plufieurs fois .
du mot d'Eltechi , qui veut di-
Ambaffadeur , & parla tot
jours à la troifiéme Perfonne
; ce qui eft parmy.
Turcs une grande marque de:
confideration & de refpect..
Mi de Guilleragues remercia.
fort le Grand Vizir , de l'Aga :
qu'il luy avoit envoyé à Con
ftantinople pour Tamener,.
fe louant de fa diligence , &
de fes foins dans toutes les
chofes qui regardoient fa
•
Sij
212 MERCURE
Commiffion
;
& cela fut
avantageux à cét Aga , puis
que s'agiflant en ce tempslà
d'envoyer quelqu'un à
Bude , pour des ordres qu'on
avoit à y porter , ce qui ef
toit dangereux : & un Officier
l'ayant propofé au Grand
Vizir , ce Miniftre répondit
qu'il eftoit trop néceſſaire à
l'Ambaffadeur de France , &
qu'il falloit en choiſir un autre.
Peu de temps aprés il fur
revétu de la Charge de Capigilar-
Kiaiafi , l'une des trois
principales de la Maiſon du
Vizir. La converfation ayant
GALANT. 213
duré prés d'une heure , on apporta
le Café. Il fut prefenté
dans le mefme temps à l'un
& à l'autre , aprés que l'on cut
mis devant eux un grand
mouchoir de broderie , d'une
beauté & d'une richeffe égale.
Cela donna lieu au Grand
Vizir de demander à M
l'Ambaffadeur s'il aimoit cette
boiffon. Il répondit que le
Thé , & le Chocolat luy fembloient
meilleurs . Le Sorbet,
le Parfum , & les Eaux de
fenteur leur furent fervis enfuite
, & prefentez à tous
deux en melme temps. Ce
214 MERCURE
la eftant fait , le Grand Vizir
affeura M. l'Ambaffadeur,
qu'il employeroit tous les
foins pour le mener peu de
jours aprés à l'Audience du
Grand Seigneur, dont ilpou
voit efperer la reception la
plus favorable , luy promertant
paravance l'accompliffement
de toutes les chofes .
qu'il demanderoit . M de
Guilleragues fe lèva dans ce
moment pour recevoir là
Vefte dont il fut reveftü en
prefence de ce Miniftre. On
diftribuales autres Veſtesaux .
principaux de la Suite , juk
t
GALANT. 213
4.5
-
ques au nombre de trente,
ce qui n'avoit efté accordé à
aucun des autres Ambaffadeurs
, qui n'en avoient jamais
eu plus de vingt. Un
-Marchand Anglois , & un autre
Marchand Hollandois qui
s'eftoient trouvez à Andrinople
, & que cét Ambaſſadeur
avoit invitez à l'accompagner
à l'Audience , curent chacun
une de ces Veftes. Cette diftribution
achevée , M de
Guilleragues fe leva , & ſe retira
aprés avoir falüé le Grand
Vifir ,qui fe leva dans le même
temps , & qui luy dit encore
216 MERCURE
une fois , Vous eftes le tres-bien
venu. Il retourna à fon Palais
dans le mefme ordre qu'il
eftoit forty , eftant reconduit
par les mefmes Officiers , auf.
quels fe joignit Seferbec , Interprete
de la Porte , que le
fieur Fontaine avoit interrompu
fi adroitement , lors qu'il
entreprenoit d'interpreter les
paroles du Vizir , qu'il ne put
en proferer quatre de fuite
pendant tout le temps deÎ'Audience.
Comme les Ceremonies
en furent fort differentes
de celles que l'on avoit
obfervées par le paffe , lors
qu'on
GALANT. 217
*
quo y avoit admis les Ambalfadeurs
de France , le Tefchrifat.
Emini, c'eft à dire, le Maître
& Conſervateur des Cere.
monies , prefenta une Requefte
, pour demander qu'on les
inferaft das les Archives, comme
n'ayant jamais efté pratiquées
depuis le commencement
de l'Empire , criant
tout haut qu'ilfaloit brûler l'an
cien Regiftre. Jamais les Turcs
n'ont témoigné tant de joye
d'aucun fuccés qui leur ait
efté avantageux, que dans cet
te occafion
. Ils regardoient
M' de Guilleragues
comme
Juin 1685
T
218 MERCURE
le Liberateur de leur Empire,
puifqu'il avoit terminé fi heureufement
une affaire , dont
ils avoient craint des fuites
fâcheufes. Ce n'a pas efté fans
beaucoup de peine qu'il en
eft venu à bout avec tant de
gloire. Il a eu des Ennemis
qui l'ont traversé de tout leur
pouvoir ; mais il a ſceu fi bien
détourner par fa prudence
deurs dangereufes cabales ,
qu'il a donné lieu à quelquesuns
de fe repentir d'avoir
cherché à luy nuire . Il s'en
falut peu entre autres que
l'on ne mift en Prifon le Re-
**
"
GALANT. 219
fident de Michel Abaffy ,
Prince de Tranfilvanie , qui
par ordre de fon Maistre
voulut infinuer à la Porte ,
beaucoup de chofes entierement
oppofées aux droi
tes intention de M. l'Ambaffadeur.
Le Kiaia du Grand
Vifir receut un commandement
exprés d'aller luy en
faire reprimande. Il la luy
fit dune maniere fi feche ,
qu'il en fut malade dangereufement
pendant huit jours.
Ce qui effraya le plus ce Refident
, ce fut qu'on luy dir ,
•
Tij
220 MERCURE
qu'Abaffy eftoit en liberté
de faire ce qu'il voudroit , &
qu'il cherchoit inutilement
des pretextes à fa revolte . En
mefme temps pour mettre ſa
fidelité à l'épreuve , le Grand
Seigneur donna un ordre qui
1
obligeoit Abaffy de payer fon
Tribut en bled , & de le faire
tranfporter vers la Pologne ,
à l'Armée de Soliman Pacha ;
ce qu'il ne pouvoit executer ,
fans s'expofer au peril de foûlever
tous fesPeuples, qui n'en
recueillent que ce qui eft abfolument
neceffaire à leur
fubfiftance. La veille de l'Au-
1
GALANT. 221
dience , M' de Guilleragues
avoit envoyé fes prefens au
Grand Vifir , fuivant la cou
tume. Ce Miniftre , pour té
moigner qu'il les recevoit
agreablement , donna quarante
Sequins aux Drogmans
qui les porterent. C'eftoient
les fieurs Fontaine & Perru
que. Le Kiaia leur en donna
encore dix, lorfqu'ils luy por
terent ceux qui eftoient pour
luy,mais ces Drogmans, pour
faire connoiftre que l'intereft
ne les touchoit pas, diftribue .
rent la plus grande partie de
ces deux fommes aux Offi
Tiij
222 MERCURE
ciers de la maifon du Vifir
L'Audience du grand Seigneur
ne fut donnée à M ' de
Guilleragues que le 26. de
Novembre. Comme il eftoit
ce jour - là Dimanche , il entendit
la Meffe de fort bon
matin , & partit fur les huit
heures , accompagné du
Chaoux Bachi , & d'autres
Chaoux , & fuivy de fes Domeftiques
, & des principaux
Marchands François . Il ferendit
au Serrail de fa Hauteffe ,
& eftant entré dans la grande
Court, il y trouva environ mille
Janiffaires rangez , qui ef
#
GALANT 223
toit tout de quil y avoit alors
de cette Milice à Andrinople
. Dés qu'ils l'eurent apperceu
, ils prirent tous une
courfe , qui fut limitée par
plufieurs plats ou grands baffins
de Pilau , c'eft à dire de
ris cuit , regale ordinaire qu'
on leur fait dans des occafions
de cette nature . M' de Guilleragues
,
qu'on
pour
都fans s'arrefter à ce
on faifoit d'extraordinaire
le recevoir , continua
fon chemin jufques à la Sale
du Divan , où il entra , fuivy
de Mrs Merille & Noguerres,
Secretaires de l'Ambaffade
Tiiij
224 MERCURE
de fix de fes Domestiques , &
de deux Drogmans.Le grand.r
Vifir l'y attendoit avec le Ja
niffaire Aga , le Cadilefker, le
Tefterdar , & le Rifchangi
Bachi , tous affis à quelque
diſtance les uns des autres
fur un banc de Parquet attaché
à la muraille . M' l'Ambaffadeur
eſtant entré , s'affit
fur un Tabouret qu'on avoit
placé prés & vis-à - vis du Vi
r. Ils fe firent des complimens
reciproques , fur la joye
qu'ils avoient de fe revoir ;
aprés quoy M' de Guilleragues
fe leva , afin de laiffer ce
GALANT. 225
Miniftre en liberté de termi
ner les affaires des Particu
liers, & alla s'affeoir fur le me
meTabouret, dans un endroit
de la Sale plus éloigné des
Plaideurs qui venoient den
foule demander juftice . Leb
grand Vifir leur permit à
tous de s'approcher les uns
aprés les autres , & jugea plus.
de cent procés pendant une
heure & demie. Le grand Sei
gneur voyoit & entendoit
tout par une Jaloufie , qui étoit
audeffus du Siege du Vifir.
Lorfque le Divan fut achevé,
on apporta une petite table
226 MERCURE
ronde devant ce premier Miniftre
, à laquelle il mangea
feul avec M de Guilleragues,
qui y fut códuit par le Chaoux
Bachi. On en apporta quatre
autres en mefme temps , pour
le Janiffaire Aga , le Cadilef
Ker, le Tefterdar, le Rifchangi
Bachi , & pour ceux de la
fuite de M l'Ambaffadeur.
Ses deux Secretaires furent
menez à la feconde , deux autres
François à la quatrième,
& trois à la cinquième . LeCa
dilefker mangea feul à la troifiéme,
comme eftant une perfonne
de Loy , qui ne doit ja
GALANT. 227
mais manger avec dés gens
d'une Religion differente . On
fervit toutes ces Tables avec
beaucoup de magnificence à
la mode du Pays. Les fruits
& le ris n'y manquerent pas.
Le repas
dura une heure , &
M' de Guilleragues employa
ce temps bien moins à manger
, qu'à s'entretenir familie.
rement avec le Vifir , qui
écoutait avec grande attention
tout ce qu'il luy difoit
par la bouche du fieur Fonraine
fon Drogman. Aprés le
repas , M ' l'Ambaffadeur fut
reveſtu d'une riche Vefte , &
228 MERCURE
y
on en diftribua trente autres
à ceux de fa fuite. Le grand
Vifir fortit du Divan , & s'en
alla à l'appartement dugrand
Seigneur. M' l'Ambaſſadeur
fut conduit un demy- quart
d'heure aprés, avec fon Drogman
, fes deux Secretaires , &
fept autres perfonnes de fa
fuite , chacun ayant à fes cof
tez deux Capigis , qui ne leur
firent aucune contrainte , lors
mefine qu'il falut paroiſtre
devant fa Hauteffe, Il entra
dans la Salle d'Audience , ou
il vit le grand Seigneur affis
fur un Trône magnifique, qui
GALANT. 229
eftoit placé au fond. Ses ha
bits eftoient éclatans de pier
Feries , & ilavoit autour de luy
fes principaux Officiers. M
Ambaffadeur le falia par
ane profonde reverence , &
commença
un diſcours qu'il
prononça d'une maniere tresnoble
, & avec beaucoup de
dignité. Le grand Vifir l'ayant
voulu interrompre dans la
bouche du fieur Fontaine qui
l'interpretoit , le Grand Seigneur
dit à M' de Guilleragues
qu'il pouvoit pourſuivre ,
& demander ce qu'il luy plai
roit . Cette Audience dura prés
230 MERCURE
d'une demie heure , pendant
laquelle fa Hauteffe parla une
feconde fois à M l'Ambaffadeur
; ce qui n'avoit jamais
efté fait par les Sultans , qui
fe font toûjours contentez
d'entendre les Ambaſſadeurs ,
fans leur répondre autrement
que par un figne de teſte , en
leur faifant dire par leurs
Grands Vifirs , qu'ils font fatisfaits
de leurs complimens ,
& qu'ils répondront à la Lettre
de leurs Maiftres M de
Guilleragues ayant eſté ramené
de l'Audience , remonta
cheval hors du Serrail, & pour
GALANT. 231
fatisfaire à la coûtume , il fe
rangea auprés de la porte avec
tous ceux de fa fuite, pour en
voir fortir le Grand Vifir &
les autres Officiers , & défiler
les Janiffaires , aprés quoy il
fe retira gardant le mefme or
dre qu'il avoit tenu en arrivant.
Cette Audience a eu
trois particularitez qui la di
ftinguent de toutes les autres
qui ont efté accordées
auparavant aux Ambaſſadeurs
de France , le nombre
de trente Veſtes diftribuées à
fa Suite , neufperfonnes pour
lefuivre à l'Audience du
232 MERCURE
Grand Seigneur, & l'honneur
que fit fa Hauteffe à M' de
Guilleragues de lay parler jufques
à deux fois. A peine s'étoit-
il mis en chemin pour fe
retirer , que le Sultan fortit à
cheval par une porte de der
riere , pour aller fe divertir à
la chaffe . Il fortit encore le
lendemain , pour une autre ,
chaffe à laquelle il avoit refolu
d'employer foixante jours,
quelque temps fàcheux qu'il
euſt à craindre , cet exercice
n'eftant jamais plus agreable
à ce Prince , que lorfque le
froid eft grand , & que les
a
GALANT. 233
pluyes , les neges , & les glaces
font terribles . En effet
les gens du Serrail affcurent,,
qu'encore qu'il ne fe foûtienne
& ne marche qu'avec peine
il s'échauffe tellement
dés qu'il voit la nege , qu'on
ne peut jamais luy amener un
cheval affez promptement.
Il part fans attendre perfonne
pour le fuivre , laiffant à fes
Officiers la liberté de l'aller
joindre où ils peuvent.
Le 23 de Decembre , M
l'Ambaffadeur rendit vifite
au Muphti ; il y'alla à cheval,,
precedé de fes Janiffaires ,
y
234 MERCURE
Eftafiers , Valets de pied , &
Drogmans , & fuivy de fes
Officiers . Le Muphti , qui eſt
le Chef principal de la Religion
Mahometane, luy fit de
tres- grandes honneſtetez , &
receut avec un profond ref
pect la Lettre de Sa Majefté
qu'il luy prefenta. Le Café &
le Sorbet furent apportez
avec les Eaux de fenteur ; &
aprés qu'ils fe furent entretenus
quelque temps de chofes
generales , M' l'Ambaſſadeur
fe retira. Il trouva ce Muphti
tres mal logé , plus mal meublé,
& encore plus mal fervy
GALANT. 235
2
par dix ou douze Valers qui
compofoient tout fon Domeftique.
Il y a peut eftre plus
d'affectation dans cette fimplicité
, que de bonne & ſin.
cere intention , pour fe conformer
à la pauvreté que l'Al
coran ordonne à ceux de fa
forte , qui ne laiffent pas d'avoir
des revenus ftables &
confiderables
. On fait pour
la fubfiftance
du Muphti
, un
fond de deux mille Afpres par
jour, qui font environ foixan
te- cinq livres de noftre mon
noye ; & outre cela , il peutdifpofer
de quelques Benefi
Vij
236 MERCURE
ces qui dépendent de certai
nes Moſquées Royales , & en
tirer le plus d'argent qu'il luy
eft poffible , fans craindre dé
tre accusé de corruption. Ila
une authorité ſi grande , quen
quand il juge, ou qu'il decides
de quoy que ce foit, le Grand
Seigneur mefme ne s'y oppo.z
fe jamais. Le Sultan le con
fulte dans les affaires d'Eftatu
& ne bannit prefque jamais
un premier Vifir , ny n'ofte
un Bacha de fon employ fous
pretexte de crime , ny n'en
treprend rien de confiderable
qu'il n'ait la fentence du Mu
GALANT 237
phiti , parce qu'il paroift qu'il
y a plus d'équité dans le jugement
d'un homme de bien ,
que dans le pouvoir abfolu du
Prince. On fait rarement
mourir le Muphti ; & quand
cela arrive , on le dégrade
avant l'execution. Lorsqu'il
s'agit de crimes énormes ou
de trahison , on le met dans
un Mörtier , qui eft toûjours
gardé pour cela à Conftantinople
, dans la Priſon des fept
Tours. Son corps y eft pilé &
batu , jufqu'à ce que les os
& fa chair foient réduits en
bouillie.
238 MERCURE
M' de Guilleragues vit auff
le Capitan Pacha, Gendre du
Grand Seigneur , & fit cetre
vifite incognito , ayant remis
à le voir publiquement en
Ceremonie, lorfque ce Pacha
feroit de retour à Conftantinople
, où il exerce particulierement
fa Jurifdiction fur toure
l'Armée Navale. Le mois
de Janvier eftant venu, il voulut
prendre fon Audience de
Congé du Grand Vifir ; mais
des affaires importantes à l'Etat,
obligerent ce Miniſtre de
faire un voyage de dix jours
pour fe redre auprés du Grand
GALANT. 239
C
e
Seigneur, qui eftoit à la Chaffe
, à moitié chemin de Conftantinople
& d'Andrinople
.
Quelques jours aprés qu'il fut
revenu de ce voyage
, M
Ambafladeur
luy fit deman
der cette Audience
, qui luy
fut accordée pour le 29. de ce
mefme mois , avec autant de
pompe , d'éclat & de diftintion
qu'il l'avoit euë la premiere
fois , fans qu'il l'euft
follicitée. En effet , comme il
n'avoit pas crû que l'on y
deuft obferver la mefme regularité
que l'on avoit fait
dans la premiere, il avoit déja
240 MERCURE
renvoyé les livrées & fes habits
les plus magnifiques
à
Conftantinople
, fe conten .
tant d'aller à l'Audience veftu
d'une fort belle Vefte fourrée :
de Marte Zibeline, feul à che
val , & fuivy à pied de fes
principaux Domestiques , vé
tus auffi de longues Veſtes ,
fans Valers de pied. Cependant
le 28. Janvier , le fieur
Fontaine fon Drogman , vint
luy dire , que le Grand Vilir
avoit refolu de luy donner
encore trente Veſtes , pour
huy & pour la Suite, & de luy
envoyer trente chevaux de
fon :
GALANT. 241
fon Ecurie pour fa marche.
Cette difpofition qu'il n'attendoit
pas l'obligea de pren
dre d'autres melures . Il fit
appeller tous les François qui
fe trouverent à Andrinople,
pour rendre fon Cortege plus
nombreux , & pour avoir plus
de Perfonnes dignes de rece
voir l'honneur de la Vefte.
Il fit auffi revétir douze Grecs
qu'il avoit à fon fervice , d'ha
bits à leur mode , afin qu'ils
environnaffent fon Cheval ,
& que leurs Robes à la Gre
que répondiffent à l'Habit lóg
qu'il devoit porter, Les tren-
*Juin 1685 .
X
242 MERCURE
au
te Chevaux envoyez par le
Vizir , arriverent avec plufieurs
Officiers qui conduifi
rent M l'Ambaffadeur
Serrail de ce Miniftre . On le
conduifit d'abord dans la
Salle où l'on donne les Audiences
de cerémonie au
Muphti mefme , & au Fa
vory du Grand Seigneur, & à
peine y eut- il efté affis un de
my quart d'heure , qu'on le
vint prendre pour le mener
dans une tres belle Chambre,
differente de celle où il avoit
efté receu la premiere , fois.
Elle eftoit
magnifiquement
GALANT. 243
ornée. L'entrée n'y eft permile
qu'à fort peu de Turcs ,
& on affeure qu'aucun Chrétien
n'y eſtoit jamais entré.
Ml'Ambaffadeur s'y affit
d'abord fur le Tabouret
qu'on luy avoit préparé fur le
Sofa , & qui eftoit pofé fur la
Natte , comme celuy du Vizir.
Ce Miniftre eftant entré
un moment aprés , M ' de
Guilleragues fe leva pour
le
faluer , demeurant fur le Sofan
& Fun & l'autre s'affic
dans le mefme temps. L'Au.
dience qui dura prés d'une
heure,finit par les Régales du
X ij
244 MERCURE
Café , du Sorbet , des Eaux,
de Senteur , & du Parfum. Le
Grand Vizir remarquant que
M' l'Ambaffadeur avoit quelque
répugnance pour le Café
qu'on luy prefentoit , parce
qu'il eftoit ambré , commanda
qu'on en apportaft fans
ambre , & attendit à prendre
le fien qu'on luy en euſt ſervy
d'autre. Il luy donna avec
beaucoup de refpect la réponſe
du Grand Seigneur à
Sa Majesté. Elle eftoit dans un
gran Sachet de Brocard tres-,
riche , & cacheté d'une Bulle
d'or . M' de Guilleragues la
L GALANT
. 245
receut avec le mefme ref
pect , ainfi que la Lettre
que ce Miniftre écrivoit à
Sa Majefté. Enfuite l'on di
ftribua les trente Veftes .
M l'Ambaffadeurife
leva
un peu aprés , & fe retira
comblé d'honneurs
plus
qu'aucun Ambaffadeur qui
euft jamais efté à la Porte.
Le Sieur Fontaine portoit publiquement
devant luy la
Lettre de Sa Hauteffe , qu'il
luy avoit remife. Enfin par
an furcroift de faveur , le
Grand Vizir ordonna qu'on
luy fournit vingt Chevaux,
X iij
246 MERCURE
& vingt Chariots pour fon res
争
tour , quoy que la coûtume
foit que les Ambaffadeurs
retournent
à Conftantinople
à
leurs dépens . On cut de la
peine à trouver ce nombre de
Chariots, parce qu'ils eftoient
prefque tous employez à la
fuite du Grand Seigneur
, qui
continuoit à prendre le divertiffement
de la Chaffe. Ainfi
M'
l'Ambaffadeur
ne put partir
d'Andrinople
que le 26.
Fevrier. Il trouva les chemins
affez beaux pour la Saiſon , &
arriva le 22. à Conftantinople
,
ayant pour fa Perfonne un
GALANT. 247
La
Carroffe richement garny , &
fufpendu à la Polonnoife ,
dont le Grand Vizir luy avoit
fait prefent. Il defcendit de
Carroffe au fond du Port , où
M ' l'Archevêque de Cyfique,
Vicaire Patriarchal, l'attendoit
avec les Marchands François
& Venitiens , & plufieurs autres
Perfonnes affectionnées à
la France. Il entra en mefme
temps dans un Caïque qu'on
luy tenoit preft , & qui fut
fuivy d'un grand nombre
d'autres. En paffant devant
Galata, il fut falué de l'Artillerie
& de la Moufqueterie d'un
X iiij
248 MERCURE
Vaiffeau de deux Barques,
& d'une Tartane de Marſeil
le , & à fon débarquement à
Tophana , il trouva un Cheval
du Vaivode de Galata ,
qui le porta juſques au Palais
de France , où il fut receu de
Madame l'Ambaffadrice' , &
de Mademoiſelle de Guilleragues
fa Fille , avec une joye
extréme de le revoir aprés
une fi longue féparation ;
mais cette joye mêlée de celle
de le voir fortir avec tant
de gloire d'une Affaire fi fameuſe
avant & durant le
cours de fon Ambaffade , fur
GALANT. 249.
de tres- peu de durée. Cinq
jours aprés il fut attaqué d'u
ne Apoplexie , dont il mou
rut les . de Mars , aprés avoir
receu tous fes Sacremens , &
donné les plus fortes marques
d'une parfaite réfignation
à la volonté de Dieu.
On peut dire fans exagerer,
qu'il a efté regreté de toute la
Ville de
Conftantinople. Ou
tre les Grecs, les Arméniens,
& les Juifs mefme , les Turcs,
depuis les principaux juf
qu'aux moindres , ont donné
des témoignages
publics de
la part qu'ils prenoient à cet-
I
250 MERCURE
te perte. LeCapitan Pachaen
voya s'informer plufieurs fois
de fa fanté pendant qu'il étoit
'malade , & dit en prefence de
beaucoupde monde, qu'il n'avoit
point connu de Chrétien
qui meritaft plus d'eftre efti
mé & chery. Le Caimacan , le
Frere du Grand Vizir Coproli
, & les plus confiderables
Officiers de Conftantinople
,
n'ont point caché l'affliction
qu'ils en reffentoient , & le
Grand Vizir n'en eut pas plûtoft
appris la nouvelle par un
Courier que le Caimacan luy
dépefcha , que pour témoi
GALANT. 251
gner combien il eftimoit fa
mémoire , il en dépefcha auffi-
toft un autre au Caimacan,
avec ordre de faire faire fon
compliment
de condoleance
à Madame l'Ambaffadrice
, &
de l'affeurer que fon intention
eftoit que les choſes demeuraffent
fous fon autorité,
dans le mefme état où M de
Guilleragues
les avoit laiffées
lors qu'il eftoit party d'Andrinople.
Il la fit prier en
mefine temps d'envoyer
au
plûtoft la Lettre de Sa Hau
teffe à Sa majesté. Ce Miniſtre
ordonna de plus au Cai252
MERCURE
macan de faire en forte qu
que
Madame l'Ambaffadrice
, &
tous les François fuffent encore
dans une plus grande
confideration
, s'il fe pouvoit,
que pendant la vie de M
l'Ambaffadeur. Le Caima
can qui appella le Sieur Fontaine
fi toft que cet ordre fut
venu , pour l'envoyer affeurer
Madame l'Ambaffadrice
des intentions du Grand Vizir
, luy recommanda auffi
fur toutes chofes , de luy donner
avis de tous les befoins
qu'elle pourroit avoir pour ce
qui la touche en particulier,
GALANT. 253
& pour le bien du Commer,
ce , & la feureté des interefts
de l'Empereur de France
dans les Etats du Grand Seigneur
fon Mailtre , ce qui
fait connoiftre la haute ré
putation que M' de Guilleragues
s'eltoit acquife à la
Porte.
la gloire de fon Souverain
dans une Ambaffade, ny s'ent
acquitter avec plus d'éclat &
de prudence qu'a fait M' de
vel
?
Riij
198 MERCURE
"
Guilleragues , dans tout le
temps qu'il a eſté à Conſtan
tinople. Il eſt vray que ceux
qui ont une Dignité pareille
à foûtenir , n'ont pas de peine
perfuader ce qu'eft un Prin
ce, à qui fes Vertus & ſes furprenans
Exploits ont acquis
fi juftement le furnom de
Grand , puifque la Renommée
prend toûjours foin de le
devancer , & qu'elle apprend
avant eux aux Nations les
plus reculées tout ce qu'ils en
peuvent dire. Ainfi- ils arrivent
dans des lieux où les ef
prits font préparez à les croiGALANT.
199
re. Ceft ce qui a fait accor
der tant de chofes à M' de
Guilleragues , en faveur de
la Religion Catholique . Tour
ce qu'a fait cet Ambaffadeur,
a efté fait avec tant d'éclat &
tant de hauteur , & avec des
circonftances fi dignes d'ef
tre remarquées , que les quatre
ou cinq Relations que
vous avez dans mes Lettres ,
depuis qu'il eft party pour
l'Ambaffade de Conftantino
ple , font des morceaux qui
meritent d'être confervez é
ternellement. Voicy le dernier
, puifqu'on peut dire que:
R.iiij.
200 MERCURE
M' de Guilleragues eft mort
prefque en fortant de l'ADdience
du Grand Seigneur, &
aprés en avoir obtenu tout ce
qu'il pouvoit fouhaiter pour
la gloire de fon Maistre , &
pour le repos des Catholiques
quifont dans le Levant . On
quitte la vie avec moins de
peine , quand on en fort avec
la fatisfaction d'avoir fervy
utilement l'Eglife , fon Prince
& fa Patrie. Vous aurez peuteftre
veu déja des copies , &
mefme imprimées , de la Relation
que vous allez lire , ou
dumoins qui luy reffemblent
GALANT. 201
fr fort , que vous croirez que
ce foit la mefme choſe. Vous
ne deyés pas vous en étonner.
La verité eftant une ,les Relations
diverfes d'une mefme
action , doivent avoir plus de
reffemblance , que les Ou
vrages d'efprit fur une meſme
matiere. Il faut donc les rez
garder , comme devant effre
femblables dans les faits qu'el
les rapportent, mais differentes
pour avoir plus ou moins
de circonftances. Celle dont
on m'a fait part , en eft la plus
remplie;& tous ceux qui voudront
bien les examiner, n'au
202 MERCURE
ront pas de peine à sen de
meurer d'accord. Voicy ce
qu'elle contient .
30
d'o
M' de Guilleragues arri
va à Andrinople le
ctobre de l'année derniere ,
accompagné du Grand E
cuyer , de l'Aga des Janiſſai,
res , & de plufieurs autres
Officiers du Grand Seigneur,
qui eftoient venus le reces
voir à une lieuë de la Ville , &
qui l'y amenerent au milieu
d'une haye de Janiffaires fous
les armes . Le Grand Vifir qui
eftoit indifpofé , n'ayant pû
luy donner audience que le
و ت ا
GALANT. 203
28. de ce mefme mois , il emu
ploya tout ce temps à faire
connoiftre avec vigueur de
quelle maniere il prétendoit
que cette Audience luy fuft
donnée . Il infifta fur tout à
la refuſer dans la Chambre
où tous les Ambaſſadeurs ont
accoûtumé de la recevoir à
Andrinople , parce qu'il fçavoit
que le Sofa ou Eftrade,
y eftoit difpofé de telle forte ,
qu'occupant prefque toute
cette Chambre , il n'y reftoit
qu'un petit cfpace pour pofer
les Pabouches ou Souliers,
que les Turcs doivent y lai
204 MERCURE
4
fer lors qu'ils y entrent. On
luy fit connoiftre que le
Grand Vizir n'y recevoit pas
feulement les Ambaſſadeurs,
mais encore le Muphi & le
Mufahib, ou Favory du Grand
Seigneur , qui eltoient les
Perfonnes de tout l'Empire
qu'il devoir le plus confide
rer. M l'Ambaffadeur ré
pondit que le Muphri & le
Mufahib ne difputoient pas
au Grand Vizir les honneurs
qu'il leur rendoit , mais que
la forme du Sopha , & la ma
niere d'y eftre receu , eſtant
des points qui avoient fait
GALANT: 205
naiftre un different dont le
bruit s'eftoit répandu depuis
cinq ans dans toute l'Europe,
cote conteftation devoit eftre
terminée avec un éclat , qui
reparaſt le tort que l'on avoit
prétendu faire à l'honneur
qui eft deu fi juftement aux
Ambaffadeurs de France. Ses
raifons furent receuës , & on
Paffeura qu'il feroit entierement
fatisfait fur fa demande,
& fur toutes les autres qu'il
avoit déja faites fur ce fujet
Ainfi il ne fit plus difficulté
de fe faire conduire au Serrail
du Grand Vizir , le jour
206 MERCURE
qu'on avoit choiſi pour cette
Cerémonie Il y alla riche
ment vétu à la Françoife , &
monté furumfuperbe Cheval
de l'Ecurie du Grand Sei
gneur. Sa Suite eftoit de 70
Perfonnes , tant de fa Mailon
que des principaux Mar
chands François , tous trespropres
& tres leftes . Hentra
dans le Serrail du Grand Vizir,
& ayant mis pied à terre il
fut conduit par plufieurs Sales
à la Chambre où ce Minitre
reçoit Sa Hauteffe , lors
q'Elle luy fait l'honneur de
le vifiter. Cette Chambre
+
GALANT
. 207
deftinée pour l'Audience,
eftoit ornée de Peintures &
de dorures , & meubleé de
Minders , & de Couffins magnifiques.
Ily avoit au mi
lieu un Baflin de Marbre , environné
de Vafes remplis de
Fleurs , & avec plufieurs jers
d'eau. M' de Guilleragues
monta fur le Sofa , voyant
qu'il eftoit de la maniere qu'il
l'avoit demandé. Les Tabourers
, également enrichis
d'une broderie relevée d'or
fur un fond de Velours rou
ge , eftoient fur une mefme
ligne , tous deux fur la Natte,
208 MERCURE
C
fans que celuy du Vizir fuft
fur le Minder. Il prit fa Place
fur le Tabouret qui regar
doit la Porte pár où il eftoit
entré, & de Grand Vizir arri
va un peu aprés par une autre
Porte qui eftoit du cofté de
Bautre Tabouret. Il monta
fur le Sofa , & M' l'Ambaſſadeur
fe contenta de fe lever
pendant ce temps fans quicter
fa Place , quoy que tresfouvent
il fuft arrivé que les
Ambaffadeurs eftoient demeurez
debout au bas du So
fa , en attendant l'arrivée du
Grand Vizir. Aprés les faluts
GALANT. 209:
réciproques , il fe remit fur
fon Tabouret dans le mefme
temps que le Grand Vizir
s'aflit fur le fien , & alors le :
Salem Chaoux prononça
ſclon
la coûtume une courte
Priere à haute voix , pour la
profperité duGrand Seigneur,
ce qui eft une des fonctions
de fa Charge. Le Compli
ment de M l'Ambaffadeur,,
également fort & obligeant,,
fut interpreté en Turc par le
Sieur Fontaine , le Sieur For--
mefti premier Drogman ,,
n'ayant pû venir à Andrinople
à cause d'une indifpofis-
Juin 1685
S
210 MERCURE
tion . Il s'étendit fur le dignechoix
que Sa Hauteffe avoit
fait de la Perfonne de ce Mi
niftre , pour fe repofer fur fa
prudence , & fur la capacité
des Affaires de l'Empire. Le
Grand Vizir répondit par le
compliment ordinaire , c'eft
à dire , que Ml Ambaſſadeur
eftoit le tres bien venu , ce qu'il
répéta jufqu'à quatre fois,
quoy que les autres Vizirs
n'euffent accoûtumé de le
dire qu'une. Il ne pouvoit
mieux marquer le plaifir qu'il
reffentoit de voir cét Ambaf
fadeur , que par la répetition
द
GALANT 211
xe
les
de ces termes , par lesquels
les Turcs témoignent la joye
qu'ils ont de voir leurs Amis.
Il fe fervit auffi plufieurs fois .
du mot d'Eltechi , qui veut di-
Ambaffadeur , & parla tot
jours à la troifiéme Perfonne
; ce qui eft parmy.
Turcs une grande marque de:
confideration & de refpect..
Mi de Guilleragues remercia.
fort le Grand Vizir , de l'Aga :
qu'il luy avoit envoyé à Con
ftantinople pour Tamener,.
fe louant de fa diligence , &
de fes foins dans toutes les
chofes qui regardoient fa
•
Sij
212 MERCURE
Commiffion
;
& cela fut
avantageux à cét Aga , puis
que s'agiflant en ce tempslà
d'envoyer quelqu'un à
Bude , pour des ordres qu'on
avoit à y porter , ce qui ef
toit dangereux : & un Officier
l'ayant propofé au Grand
Vizir , ce Miniftre répondit
qu'il eftoit trop néceſſaire à
l'Ambaffadeur de France , &
qu'il falloit en choiſir un autre.
Peu de temps aprés il fur
revétu de la Charge de Capigilar-
Kiaiafi , l'une des trois
principales de la Maiſon du
Vizir. La converfation ayant
GALANT. 213
duré prés d'une heure , on apporta
le Café. Il fut prefenté
dans le mefme temps à l'un
& à l'autre , aprés que l'on cut
mis devant eux un grand
mouchoir de broderie , d'une
beauté & d'une richeffe égale.
Cela donna lieu au Grand
Vizir de demander à M
l'Ambaffadeur s'il aimoit cette
boiffon. Il répondit que le
Thé , & le Chocolat luy fembloient
meilleurs . Le Sorbet,
le Parfum , & les Eaux de
fenteur leur furent fervis enfuite
, & prefentez à tous
deux en melme temps. Ce
214 MERCURE
la eftant fait , le Grand Vizir
affeura M. l'Ambaffadeur,
qu'il employeroit tous les
foins pour le mener peu de
jours aprés à l'Audience du
Grand Seigneur, dont ilpou
voit efperer la reception la
plus favorable , luy promertant
paravance l'accompliffement
de toutes les chofes .
qu'il demanderoit . M de
Guilleragues fe lèva dans ce
moment pour recevoir là
Vefte dont il fut reveftü en
prefence de ce Miniftre. On
diftribuales autres Veſtesaux .
principaux de la Suite , juk
t
GALANT. 213
4.5
-
ques au nombre de trente,
ce qui n'avoit efté accordé à
aucun des autres Ambaffadeurs
, qui n'en avoient jamais
eu plus de vingt. Un
-Marchand Anglois , & un autre
Marchand Hollandois qui
s'eftoient trouvez à Andrinople
, & que cét Ambaſſadeur
avoit invitez à l'accompagner
à l'Audience , curent chacun
une de ces Veftes. Cette diftribution
achevée , M de
Guilleragues fe leva , & ſe retira
aprés avoir falüé le Grand
Vifir ,qui fe leva dans le même
temps , & qui luy dit encore
216 MERCURE
une fois , Vous eftes le tres-bien
venu. Il retourna à fon Palais
dans le mefme ordre qu'il
eftoit forty , eftant reconduit
par les mefmes Officiers , auf.
quels fe joignit Seferbec , Interprete
de la Porte , que le
fieur Fontaine avoit interrompu
fi adroitement , lors qu'il
entreprenoit d'interpreter les
paroles du Vizir , qu'il ne put
en proferer quatre de fuite
pendant tout le temps deÎ'Audience.
Comme les Ceremonies
en furent fort differentes
de celles que l'on avoit
obfervées par le paffe , lors
qu'on
GALANT. 217
*
quo y avoit admis les Ambalfadeurs
de France , le Tefchrifat.
Emini, c'eft à dire, le Maître
& Conſervateur des Cere.
monies , prefenta une Requefte
, pour demander qu'on les
inferaft das les Archives, comme
n'ayant jamais efté pratiquées
depuis le commencement
de l'Empire , criant
tout haut qu'ilfaloit brûler l'an
cien Regiftre. Jamais les Turcs
n'ont témoigné tant de joye
d'aucun fuccés qui leur ait
efté avantageux, que dans cet
te occafion
. Ils regardoient
M' de Guilleragues
comme
Juin 1685
T
218 MERCURE
le Liberateur de leur Empire,
puifqu'il avoit terminé fi heureufement
une affaire , dont
ils avoient craint des fuites
fâcheufes. Ce n'a pas efté fans
beaucoup de peine qu'il en
eft venu à bout avec tant de
gloire. Il a eu des Ennemis
qui l'ont traversé de tout leur
pouvoir ; mais il a ſceu fi bien
détourner par fa prudence
deurs dangereufes cabales ,
qu'il a donné lieu à quelquesuns
de fe repentir d'avoir
cherché à luy nuire . Il s'en
falut peu entre autres que
l'on ne mift en Prifon le Re-
**
"
GALANT. 219
fident de Michel Abaffy ,
Prince de Tranfilvanie , qui
par ordre de fon Maistre
voulut infinuer à la Porte ,
beaucoup de chofes entierement
oppofées aux droi
tes intention de M. l'Ambaffadeur.
Le Kiaia du Grand
Vifir receut un commandement
exprés d'aller luy en
faire reprimande. Il la luy
fit dune maniere fi feche ,
qu'il en fut malade dangereufement
pendant huit jours.
Ce qui effraya le plus ce Refident
, ce fut qu'on luy dir ,
•
Tij
220 MERCURE
qu'Abaffy eftoit en liberté
de faire ce qu'il voudroit , &
qu'il cherchoit inutilement
des pretextes à fa revolte . En
mefme temps pour mettre ſa
fidelité à l'épreuve , le Grand
Seigneur donna un ordre qui
1
obligeoit Abaffy de payer fon
Tribut en bled , & de le faire
tranfporter vers la Pologne ,
à l'Armée de Soliman Pacha ;
ce qu'il ne pouvoit executer ,
fans s'expofer au peril de foûlever
tous fesPeuples, qui n'en
recueillent que ce qui eft abfolument
neceffaire à leur
fubfiftance. La veille de l'Au-
1
GALANT. 221
dience , M' de Guilleragues
avoit envoyé fes prefens au
Grand Vifir , fuivant la cou
tume. Ce Miniftre , pour té
moigner qu'il les recevoit
agreablement , donna quarante
Sequins aux Drogmans
qui les porterent. C'eftoient
les fieurs Fontaine & Perru
que. Le Kiaia leur en donna
encore dix, lorfqu'ils luy por
terent ceux qui eftoient pour
luy,mais ces Drogmans, pour
faire connoiftre que l'intereft
ne les touchoit pas, diftribue .
rent la plus grande partie de
ces deux fommes aux Offi
Tiij
222 MERCURE
ciers de la maifon du Vifir
L'Audience du grand Seigneur
ne fut donnée à M ' de
Guilleragues que le 26. de
Novembre. Comme il eftoit
ce jour - là Dimanche , il entendit
la Meffe de fort bon
matin , & partit fur les huit
heures , accompagné du
Chaoux Bachi , & d'autres
Chaoux , & fuivy de fes Domeftiques
, & des principaux
Marchands François . Il ferendit
au Serrail de fa Hauteffe ,
& eftant entré dans la grande
Court, il y trouva environ mille
Janiffaires rangez , qui ef
#
GALANT 223
toit tout de quil y avoit alors
de cette Milice à Andrinople
. Dés qu'ils l'eurent apperceu
, ils prirent tous une
courfe , qui fut limitée par
plufieurs plats ou grands baffins
de Pilau , c'eft à dire de
ris cuit , regale ordinaire qu'
on leur fait dans des occafions
de cette nature . M' de Guilleragues
,
qu'on
pour
都fans s'arrefter à ce
on faifoit d'extraordinaire
le recevoir , continua
fon chemin jufques à la Sale
du Divan , où il entra , fuivy
de Mrs Merille & Noguerres,
Secretaires de l'Ambaffade
Tiiij
224 MERCURE
de fix de fes Domestiques , &
de deux Drogmans.Le grand.r
Vifir l'y attendoit avec le Ja
niffaire Aga , le Cadilefker, le
Tefterdar , & le Rifchangi
Bachi , tous affis à quelque
diſtance les uns des autres
fur un banc de Parquet attaché
à la muraille . M' l'Ambaffadeur
eſtant entré , s'affit
fur un Tabouret qu'on avoit
placé prés & vis-à - vis du Vi
r. Ils fe firent des complimens
reciproques , fur la joye
qu'ils avoient de fe revoir ;
aprés quoy M' de Guilleragues
fe leva , afin de laiffer ce
GALANT. 225
Miniftre en liberté de termi
ner les affaires des Particu
liers, & alla s'affeoir fur le me
meTabouret, dans un endroit
de la Sale plus éloigné des
Plaideurs qui venoient den
foule demander juftice . Leb
grand Vifir leur permit à
tous de s'approcher les uns
aprés les autres , & jugea plus.
de cent procés pendant une
heure & demie. Le grand Sei
gneur voyoit & entendoit
tout par une Jaloufie , qui étoit
audeffus du Siege du Vifir.
Lorfque le Divan fut achevé,
on apporta une petite table
226 MERCURE
ronde devant ce premier Miniftre
, à laquelle il mangea
feul avec M de Guilleragues,
qui y fut códuit par le Chaoux
Bachi. On en apporta quatre
autres en mefme temps , pour
le Janiffaire Aga , le Cadilef
Ker, le Tefterdar, le Rifchangi
Bachi , & pour ceux de la
fuite de M l'Ambaffadeur.
Ses deux Secretaires furent
menez à la feconde , deux autres
François à la quatrième,
& trois à la cinquième . LeCa
dilefker mangea feul à la troifiéme,
comme eftant une perfonne
de Loy , qui ne doit ja
GALANT. 227
mais manger avec dés gens
d'une Religion differente . On
fervit toutes ces Tables avec
beaucoup de magnificence à
la mode du Pays. Les fruits
& le ris n'y manquerent pas.
Le repas
dura une heure , &
M' de Guilleragues employa
ce temps bien moins à manger
, qu'à s'entretenir familie.
rement avec le Vifir , qui
écoutait avec grande attention
tout ce qu'il luy difoit
par la bouche du fieur Fonraine
fon Drogman. Aprés le
repas , M ' l'Ambaffadeur fut
reveſtu d'une riche Vefte , &
228 MERCURE
y
on en diftribua trente autres
à ceux de fa fuite. Le grand
Vifir fortit du Divan , & s'en
alla à l'appartement dugrand
Seigneur. M' l'Ambaſſadeur
fut conduit un demy- quart
d'heure aprés, avec fon Drogman
, fes deux Secretaires , &
fept autres perfonnes de fa
fuite , chacun ayant à fes cof
tez deux Capigis , qui ne leur
firent aucune contrainte , lors
mefine qu'il falut paroiſtre
devant fa Hauteffe, Il entra
dans la Salle d'Audience , ou
il vit le grand Seigneur affis
fur un Trône magnifique, qui
GALANT. 229
eftoit placé au fond. Ses ha
bits eftoient éclatans de pier
Feries , & ilavoit autour de luy
fes principaux Officiers. M
Ambaffadeur le falia par
ane profonde reverence , &
commença
un diſcours qu'il
prononça d'une maniere tresnoble
, & avec beaucoup de
dignité. Le grand Vifir l'ayant
voulu interrompre dans la
bouche du fieur Fontaine qui
l'interpretoit , le Grand Seigneur
dit à M' de Guilleragues
qu'il pouvoit pourſuivre ,
& demander ce qu'il luy plai
roit . Cette Audience dura prés
230 MERCURE
d'une demie heure , pendant
laquelle fa Hauteffe parla une
feconde fois à M l'Ambaffadeur
; ce qui n'avoit jamais
efté fait par les Sultans , qui
fe font toûjours contentez
d'entendre les Ambaſſadeurs ,
fans leur répondre autrement
que par un figne de teſte , en
leur faifant dire par leurs
Grands Vifirs , qu'ils font fatisfaits
de leurs complimens ,
& qu'ils répondront à la Lettre
de leurs Maiftres M de
Guilleragues ayant eſté ramené
de l'Audience , remonta
cheval hors du Serrail, & pour
GALANT. 231
fatisfaire à la coûtume , il fe
rangea auprés de la porte avec
tous ceux de fa fuite, pour en
voir fortir le Grand Vifir &
les autres Officiers , & défiler
les Janiffaires , aprés quoy il
fe retira gardant le mefme or
dre qu'il avoit tenu en arrivant.
Cette Audience a eu
trois particularitez qui la di
ftinguent de toutes les autres
qui ont efté accordées
auparavant aux Ambaſſadeurs
de France , le nombre
de trente Veſtes diftribuées à
fa Suite , neufperfonnes pour
lefuivre à l'Audience du
232 MERCURE
Grand Seigneur, & l'honneur
que fit fa Hauteffe à M' de
Guilleragues de lay parler jufques
à deux fois. A peine s'étoit-
il mis en chemin pour fe
retirer , que le Sultan fortit à
cheval par une porte de der
riere , pour aller fe divertir à
la chaffe . Il fortit encore le
lendemain , pour une autre ,
chaffe à laquelle il avoit refolu
d'employer foixante jours,
quelque temps fàcheux qu'il
euſt à craindre , cet exercice
n'eftant jamais plus agreable
à ce Prince , que lorfque le
froid eft grand , & que les
a
GALANT. 233
pluyes , les neges , & les glaces
font terribles . En effet
les gens du Serrail affcurent,,
qu'encore qu'il ne fe foûtienne
& ne marche qu'avec peine
il s'échauffe tellement
dés qu'il voit la nege , qu'on
ne peut jamais luy amener un
cheval affez promptement.
Il part fans attendre perfonne
pour le fuivre , laiffant à fes
Officiers la liberté de l'aller
joindre où ils peuvent.
Le 23 de Decembre , M
l'Ambaffadeur rendit vifite
au Muphti ; il y'alla à cheval,,
precedé de fes Janiffaires ,
y
234 MERCURE
Eftafiers , Valets de pied , &
Drogmans , & fuivy de fes
Officiers . Le Muphti , qui eſt
le Chef principal de la Religion
Mahometane, luy fit de
tres- grandes honneſtetez , &
receut avec un profond ref
pect la Lettre de Sa Majefté
qu'il luy prefenta. Le Café &
le Sorbet furent apportez
avec les Eaux de fenteur ; &
aprés qu'ils fe furent entretenus
quelque temps de chofes
generales , M' l'Ambaſſadeur
fe retira. Il trouva ce Muphti
tres mal logé , plus mal meublé,
& encore plus mal fervy
GALANT. 235
2
par dix ou douze Valers qui
compofoient tout fon Domeftique.
Il y a peut eftre plus
d'affectation dans cette fimplicité
, que de bonne & ſin.
cere intention , pour fe conformer
à la pauvreté que l'Al
coran ordonne à ceux de fa
forte , qui ne laiffent pas d'avoir
des revenus ftables &
confiderables
. On fait pour
la fubfiftance
du Muphti
, un
fond de deux mille Afpres par
jour, qui font environ foixan
te- cinq livres de noftre mon
noye ; & outre cela , il peutdifpofer
de quelques Benefi
Vij
236 MERCURE
ces qui dépendent de certai
nes Moſquées Royales , & en
tirer le plus d'argent qu'il luy
eft poffible , fans craindre dé
tre accusé de corruption. Ila
une authorité ſi grande , quen
quand il juge, ou qu'il decides
de quoy que ce foit, le Grand
Seigneur mefme ne s'y oppo.z
fe jamais. Le Sultan le con
fulte dans les affaires d'Eftatu
& ne bannit prefque jamais
un premier Vifir , ny n'ofte
un Bacha de fon employ fous
pretexte de crime , ny n'en
treprend rien de confiderable
qu'il n'ait la fentence du Mu
GALANT 237
phiti , parce qu'il paroift qu'il
y a plus d'équité dans le jugement
d'un homme de bien ,
que dans le pouvoir abfolu du
Prince. On fait rarement
mourir le Muphti ; & quand
cela arrive , on le dégrade
avant l'execution. Lorsqu'il
s'agit de crimes énormes ou
de trahison , on le met dans
un Mörtier , qui eft toûjours
gardé pour cela à Conftantinople
, dans la Priſon des fept
Tours. Son corps y eft pilé &
batu , jufqu'à ce que les os
& fa chair foient réduits en
bouillie.
238 MERCURE
M' de Guilleragues vit auff
le Capitan Pacha, Gendre du
Grand Seigneur , & fit cetre
vifite incognito , ayant remis
à le voir publiquement en
Ceremonie, lorfque ce Pacha
feroit de retour à Conftantinople
, où il exerce particulierement
fa Jurifdiction fur toure
l'Armée Navale. Le mois
de Janvier eftant venu, il voulut
prendre fon Audience de
Congé du Grand Vifir ; mais
des affaires importantes à l'Etat,
obligerent ce Miniſtre de
faire un voyage de dix jours
pour fe redre auprés du Grand
GALANT. 239
C
e
Seigneur, qui eftoit à la Chaffe
, à moitié chemin de Conftantinople
& d'Andrinople
.
Quelques jours aprés qu'il fut
revenu de ce voyage
, M
Ambafladeur
luy fit deman
der cette Audience
, qui luy
fut accordée pour le 29. de ce
mefme mois , avec autant de
pompe , d'éclat & de diftintion
qu'il l'avoit euë la premiere
fois , fans qu'il l'euft
follicitée. En effet , comme il
n'avoit pas crû que l'on y
deuft obferver la mefme regularité
que l'on avoit fait
dans la premiere, il avoit déja
240 MERCURE
renvoyé les livrées & fes habits
les plus magnifiques
à
Conftantinople
, fe conten .
tant d'aller à l'Audience veftu
d'une fort belle Vefte fourrée :
de Marte Zibeline, feul à che
val , & fuivy à pied de fes
principaux Domestiques , vé
tus auffi de longues Veſtes ,
fans Valers de pied. Cependant
le 28. Janvier , le fieur
Fontaine fon Drogman , vint
luy dire , que le Grand Vilir
avoit refolu de luy donner
encore trente Veſtes , pour
huy & pour la Suite, & de luy
envoyer trente chevaux de
fon :
GALANT. 241
fon Ecurie pour fa marche.
Cette difpofition qu'il n'attendoit
pas l'obligea de pren
dre d'autres melures . Il fit
appeller tous les François qui
fe trouverent à Andrinople,
pour rendre fon Cortege plus
nombreux , & pour avoir plus
de Perfonnes dignes de rece
voir l'honneur de la Vefte.
Il fit auffi revétir douze Grecs
qu'il avoit à fon fervice , d'ha
bits à leur mode , afin qu'ils
environnaffent fon Cheval ,
& que leurs Robes à la Gre
que répondiffent à l'Habit lóg
qu'il devoit porter, Les tren-
*Juin 1685 .
X
242 MERCURE
au
te Chevaux envoyez par le
Vizir , arriverent avec plufieurs
Officiers qui conduifi
rent M l'Ambaffadeur
Serrail de ce Miniftre . On le
conduifit d'abord dans la
Salle où l'on donne les Audiences
de cerémonie au
Muphti mefme , & au Fa
vory du Grand Seigneur, & à
peine y eut- il efté affis un de
my quart d'heure , qu'on le
vint prendre pour le mener
dans une tres belle Chambre,
differente de celle où il avoit
efté receu la premiere , fois.
Elle eftoit
magnifiquement
GALANT. 243
ornée. L'entrée n'y eft permile
qu'à fort peu de Turcs ,
& on affeure qu'aucun Chrétien
n'y eſtoit jamais entré.
Ml'Ambaffadeur s'y affit
d'abord fur le Tabouret
qu'on luy avoit préparé fur le
Sofa , & qui eftoit pofé fur la
Natte , comme celuy du Vizir.
Ce Miniftre eftant entré
un moment aprés , M ' de
Guilleragues fe leva pour
le
faluer , demeurant fur le Sofan
& Fun & l'autre s'affic
dans le mefme temps. L'Au.
dience qui dura prés d'une
heure,finit par les Régales du
X ij
244 MERCURE
Café , du Sorbet , des Eaux,
de Senteur , & du Parfum. Le
Grand Vizir remarquant que
M' l'Ambaffadeur avoit quelque
répugnance pour le Café
qu'on luy prefentoit , parce
qu'il eftoit ambré , commanda
qu'on en apportaft fans
ambre , & attendit à prendre
le fien qu'on luy en euſt ſervy
d'autre. Il luy donna avec
beaucoup de refpect la réponſe
du Grand Seigneur à
Sa Majesté. Elle eftoit dans un
gran Sachet de Brocard tres-,
riche , & cacheté d'une Bulle
d'or . M' de Guilleragues la
L GALANT
. 245
receut avec le mefme ref
pect , ainfi que la Lettre
que ce Miniftre écrivoit à
Sa Majefté. Enfuite l'on di
ftribua les trente Veftes .
M l'Ambaffadeurife
leva
un peu aprés , & fe retira
comblé d'honneurs
plus
qu'aucun Ambaffadeur qui
euft jamais efté à la Porte.
Le Sieur Fontaine portoit publiquement
devant luy la
Lettre de Sa Hauteffe , qu'il
luy avoit remife. Enfin par
an furcroift de faveur , le
Grand Vizir ordonna qu'on
luy fournit vingt Chevaux,
X iij
246 MERCURE
& vingt Chariots pour fon res
争
tour , quoy que la coûtume
foit que les Ambaffadeurs
retournent
à Conftantinople
à
leurs dépens . On cut de la
peine à trouver ce nombre de
Chariots, parce qu'ils eftoient
prefque tous employez à la
fuite du Grand Seigneur
, qui
continuoit à prendre le divertiffement
de la Chaffe. Ainfi
M'
l'Ambaffadeur
ne put partir
d'Andrinople
que le 26.
Fevrier. Il trouva les chemins
affez beaux pour la Saiſon , &
arriva le 22. à Conftantinople
,
ayant pour fa Perfonne un
GALANT. 247
La
Carroffe richement garny , &
fufpendu à la Polonnoife ,
dont le Grand Vizir luy avoit
fait prefent. Il defcendit de
Carroffe au fond du Port , où
M ' l'Archevêque de Cyfique,
Vicaire Patriarchal, l'attendoit
avec les Marchands François
& Venitiens , & plufieurs autres
Perfonnes affectionnées à
la France. Il entra en mefme
temps dans un Caïque qu'on
luy tenoit preft , & qui fut
fuivy d'un grand nombre
d'autres. En paffant devant
Galata, il fut falué de l'Artillerie
& de la Moufqueterie d'un
X iiij
248 MERCURE
Vaiffeau de deux Barques,
& d'une Tartane de Marſeil
le , & à fon débarquement à
Tophana , il trouva un Cheval
du Vaivode de Galata ,
qui le porta juſques au Palais
de France , où il fut receu de
Madame l'Ambaffadrice' , &
de Mademoiſelle de Guilleragues
fa Fille , avec une joye
extréme de le revoir aprés
une fi longue féparation ;
mais cette joye mêlée de celle
de le voir fortir avec tant
de gloire d'une Affaire fi fameuſe
avant & durant le
cours de fon Ambaffade , fur
GALANT. 249.
de tres- peu de durée. Cinq
jours aprés il fut attaqué d'u
ne Apoplexie , dont il mou
rut les . de Mars , aprés avoir
receu tous fes Sacremens , &
donné les plus fortes marques
d'une parfaite réfignation
à la volonté de Dieu.
On peut dire fans exagerer,
qu'il a efté regreté de toute la
Ville de
Conftantinople. Ou
tre les Grecs, les Arméniens,
& les Juifs mefme , les Turcs,
depuis les principaux juf
qu'aux moindres , ont donné
des témoignages
publics de
la part qu'ils prenoient à cet-
I
250 MERCURE
te perte. LeCapitan Pachaen
voya s'informer plufieurs fois
de fa fanté pendant qu'il étoit
'malade , & dit en prefence de
beaucoupde monde, qu'il n'avoit
point connu de Chrétien
qui meritaft plus d'eftre efti
mé & chery. Le Caimacan , le
Frere du Grand Vizir Coproli
, & les plus confiderables
Officiers de Conftantinople
,
n'ont point caché l'affliction
qu'ils en reffentoient , & le
Grand Vizir n'en eut pas plûtoft
appris la nouvelle par un
Courier que le Caimacan luy
dépefcha , que pour témoi
GALANT. 251
gner combien il eftimoit fa
mémoire , il en dépefcha auffi-
toft un autre au Caimacan,
avec ordre de faire faire fon
compliment
de condoleance
à Madame l'Ambaffadrice
, &
de l'affeurer que fon intention
eftoit que les choſes demeuraffent
fous fon autorité,
dans le mefme état où M de
Guilleragues
les avoit laiffées
lors qu'il eftoit party d'Andrinople.
Il la fit prier en
mefine temps d'envoyer
au
plûtoft la Lettre de Sa Hau
teffe à Sa majesté. Ce Miniſtre
ordonna de plus au Cai252
MERCURE
macan de faire en forte qu
que
Madame l'Ambaffadrice
, &
tous les François fuffent encore
dans une plus grande
confideration
, s'il fe pouvoit,
que pendant la vie de M
l'Ambaffadeur. Le Caima
can qui appella le Sieur Fontaine
fi toft que cet ordre fut
venu , pour l'envoyer affeurer
Madame l'Ambaffadrice
des intentions du Grand Vizir
, luy recommanda auffi
fur toutes chofes , de luy donner
avis de tous les befoins
qu'elle pourroit avoir pour ce
qui la touche en particulier,
GALANT. 253
& pour le bien du Commer,
ce , & la feureté des interefts
de l'Empereur de France
dans les Etats du Grand Seigneur
fon Mailtre , ce qui
fait connoiftre la haute ré
putation que M' de Guilleragues
s'eltoit acquife à la
Porte.
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