LE TRIOMPHE DE LA RAISON,
Par M. Claville , à Mlle de Bailleul
pour le jour de sa Naissance.
EPITRE
TRop severe Bailleul , l'Hymenée et l'Amour
Soupant ensemble un certain jour ,
Concerterent votre naissance.
Chacun des trois fit de son mieux ;
Et chacun réussit. Jamais entre ces Dieux ,
On ne vit tant d'intelligence.
La vertu , les dons , les talens ,
Tandis que lesAmours crayonnoient votre image,
Charmez des dehors de l'ouvrage ,
Jurerent à l'envi d'enrichir les dedans.
Ce projet flatte la Nature ,
Au succès le Destin souscrit.
La
AVRIL: 787
1734
La raison prend soin de l'esprit ,
Et les graces de la figure.
Enfin , Dieu merci vous voilà ;
L'attente generale est dignement remplie.
On voit qu'à tous égards vous êtes accomplie ;.
Mais croyez-vous qu'Amour veuille en demenrer
là g
Ce petit usurier fait bien payer ses graces ;
A chaque instant le séducteur ,
Se loge dans vos yeux, par tout il suit vos traces,
Je crois que le fripon en veut à votre coeur.
Helas ! j'en puis parler en Maître ,
Il est bien séduisant , mais il est un peu traître.
Heureux qui peut s'en garantir !
Ne craignez pas de le connoître ,
Ne craignez que de le sentir .
Je sçais tout ce qui vous rassure ;
Vous aimez vos devoirs , le travail , la lecture ,
Vous ne lisez que du meilleur ,
Et le nom de Roman vous fit toujours horreur
Le Latin , la Musique et la Géographie
Font vos plus doux plaisirs , prennent tous vos
momens ,
Ce sont vos seuls amusemens .
Tant de préservatifs et de Philosophie
Ne conviennent pas trop aux tendres sentimens.
Mais
788 MERCURE DE FRANCE
Mais que l'Amour a de finesse !
Lui qui connoît à fond toute votre sagesse ,
Ne viendra pas grossierement
Vous faire un mauvais compliment ;
Vous n'entendrez qu'esprit , respect et politesse,
Il vous prendra par la raison ,
-
Et par ce nouveau tour d'adresse ,
Subtilisera son poison."
Il choisira pour Interprete ,
Quelque Cavalier bien bâti ,
Riche autant que Crésus , et d'un nom assorti ,
Qui sans vouloir foüiller au fond de la cassette j
Se croira trop heureux d'avoir
Le seul le digne objet qui flate son espoir ;
Enfin il contera son amoureux martyre ,
Et Dieu sçait ce qu'Amour inspire ;
Mais votre coeur , Iris , ne sent- il encor rien
Non. Il faut donc tenter un plus puissant moyen;
Hé bien ! on prend la main , on la baise , on la
serre ;
à terre Larmes aux yeux , genoux
On fait les sermens les plus doux
De n'adorer jamais que vous ;
On hazardera quelque Lettre ;
Mais quoi vous ne voulez permettre
Regards , soupirs , discours , billets , ni tendres
soins
Bien
A VRIL. 1734. 689
Bien d'autres se rendroient à moins ;
Mais avant le Contrat rien ne peut vous soumettre.
• L'Amour va donc secher d'ennui ,
De trouver la raison plus puissante que lui.
L'exemple est rare , il en soupire ;
Et Fille qui ne veut voir , entendre , ni lire ,
Est un vrai Phénix aujourd'hui.
l'ai bien deviné , j'entends quelqu'un qui crie.
Tout doux , beau petit Dieu , calmez- vous , je
vous prie ;
Bien- tôt vous aurez du bọn bon.
Voyez cette sotte raison
Qui met notre Enfant en furie.
Voulez-vous , chez Iris, trouver le même accès ,
Consultez , tendre Amour , l'aimable simpathie ,
Qu'elle plaide votre procès ;
Mettez l'Hymen de la partie ,
Et je vous réponds du succès.