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1
p. 147-182
L'AGIOTEUR DUPÉ.
Début :
Je tascheray de donner tous les mois quelque Historiette ou [...]
Mots clefs :
Agioteur, Argent, Carrosse, Picard, Billets
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texteReconnaissance textuelle : L'AGIOTEUR DUPÉ.
Je tascheray de donner
tous les mois quelque
Historiette ou
Françoise ou Espagnole,
ou mesme quelque
Conte Arabe. On m'a
promis des Mémoires
pour tout cela, outre
lesAvantures du temps
que je prefereray toûjours
aux autres; en
voicy une.
Dans le mois dernier
un Agioteur aesté
trompé par des Filoux,
J'ay voulu m'assurerxactement
descirconstances
en me faisant
raconter le fait par plufleurs
personnes. Il
m'est arrivé ce qui arrive
toûjours en cas pareil.
Unechose se passe
en presence de plulieurs,
& cependant
elleest racontée differemment
par chacun
des spectateurs.
L'AGIOTEUR
DUPE.
Un deces Juifs Parisiens,
non pas de ceux
qui dans la Synagogue
des Halles sçavent faire
d'un vieux Manteau
deux Justaucorps
neufs; mais de ceux
qui achetant, revendant
& rachetant le
mesmepapier plu sieurs
fois en un jour, en gagnent
la valeur en
moins d'un mois. Un
de ces Juifs, dis-je , qu'on nomme depuis
peu Agioteurs, des plus
rafinez, des plus avides
& des plus défiants,
calculoitunjour sur le
midy le gain de sa matinée
en attendant pratique
nouvelle.
Arrive un Picard,
franc Gaulois par la
mine, homme grossier
en apparente,& foy
disant pressé de faire de
l'argent d'un Billet de
Change pour s'en retourner
àAmiens.L'Agioteur
luy dit qu'il a
de l'argent à son service
; mais que depuis
deux jours les Billets
font à trente-cinqpour
cent. Le bon Picard fait
l'étonné
,
luy aflUla':l('\
qu'hier encore mCI"
Franchard n'avoit pris
di luy que-trente poup
cent. Cela ne Ce peut
luy dit l'Agioteur ;
mais quiest donc Mr
Franchard? Si je n'étois
pas si pressé de partir
, continua naïvement
le Picard, je ferois
retourne a luy;
mâisil loge bien loin
d'icy* : ça Monsieur
voyons viste si vous me
voulez faire aussi bon
marché que luy. Je
m'en garderay bien,dit
l'Agioteur; en Jepressantde
luy direquiestoit
cethomme si desinteressé.
Le bon Picard
-- en s'en allant
comme un homme
presse.expose la franchise&
le desinteressement
de Mr Franchard
avec des circonflances
a faire apetit au plus
degoustéAgioteur d'agioter
avec Monsieur
Franchard.Il lâche ensuite
comme par abondance
de coeur & de
verbiage les tenants ,
les aboutissants, la ruë
•
& le logis de Monsieur
Franchatd,disant qu'il
va au plus viste recevoir
son argent, & laisse
nostre Agioteur dans
les reflexions 8c dans
l'im patience de lier
commerce avec un
homme si bon & si
facile. Il prend dans
son Bureaupour quinze
mille francs de papier
, pour aller faire
conoissance avec Monseur
Franchard. Pendant
que nostre Agioteur
va chercher fortune,
il faut vous instruire
qu'clles estoient les
bonnes gens avec qui--
il alloit negocier.
Monsieur Franchard
&le Picardprelsé de
partir estoient chefs de
cinq ou six Filoux dela
haute volée, de ceux
qui par un long apprentissagedans
l'exercicedespetitsvols
acquierentl'habilite&
les moyens d'en faire
de plus grands.
-
Il y avoit autrefois
à Paris un grand nombre
de ces Filoux; mais
à present la Police y
met bon ordre,& ceux
cy ne porteront pas
loin le tour qu'ils ont
fait à nostre Agioteur.
Monsieur Franchard
avoit Joué depuis quelques
mois un grand
Cabinet garni d'Armoires
avec des Clorsons
à barreaux, en y
joignantquelquesTables,
de vieux Cosses
forts, & des Balances,
il en avoit fait
un Bureau en forme. Il
avoir assemblé force
Registresovieux& nouveaux
&force sacs bien
ronds, bien numerotez
& de riche apparence.
Ces Régistres & ces
sacs arrangez dans ces
Armoires formoient
une Bibliothèque de
Financier des mieux
assortie. Avec cetestalage
& le secours de lès
Compagnons qui se
deguisoient tantost en
gens d'affaires,tantost
en porteurs d'argent
pour achalander le B ureau
,
il avoit estably
son credit chez son hoftesse
& dans [on voisinage.,
ce quiluy produisit
de petits gains
courants d'Agiotage
qui payoient leurs dépens
; mais ilsattendoient
du hazardquelques
bonnes qcaGQn-s)
celle cyen fut une>
Commenostre Agioteuresoit
tres défiant,
il demanda le logis
de Monsieur Franchard
a toutes les Boutiques
du voisinage
pour avoir occasion de
s'informer finement
quel homme c'estoit ;
maisplus il s'informa
&plus il fust trompé
,
car
car tous les voisins
estoient prévenus pour
luy. Il arrive au logis
de MonsieurFranchard
dont il reconut l'hotesse;
elle avoit esté autrefois
de ses am ies.Il
avoit grande confiance
en elle, & elle en avoit
tant en son hoste qu'elle
ne pouvoit s'en taire.
Il luy avoitfait mille
plaisirsc'étoitun hoste
charmant. Il n'y avoit
qu'une incommodité
avecluy , c'estqu'estant
logée directement
fous son Bureau elle
avoit la teste rompuë
de la quantité d'argent
qu'on y remuoit à la
pelle. Eneffet,ilavoit
deux ou trois sacs de
bon argent blanc avec
quoy il faisoit le plus
de bruit qu'il pouvoit;
passons laconversation
de l'hosteste & de l'Agioteur.
Elle court le
presenter à son hoste
, qui promet tout à sa
consideration : elle les
laisse parler d'affaire,
& s'en va. Monsieur
Franchard l'amusa par
des discoursvagues sur
le courant de l'Agiotage
,
& l'amufoit à
dessein, car il ne pouvoit
faire son coup
qu'il n'entendit pour
signalun Carossearriver
à grand bruit à sa
porte. Pendant que
Monsieur Franchard
étale en verbiage sa
probité& sa Franchise,
l'Agioteur leconfidere
de la teste aux
pieds;ilest charméde
saphisionomie,C'estoit
un de ces visages
pleins, unis, faits de
façon qu'on croit les
connoistre de vue parce
qu'on, en voit souvent
de semblables; sa
taille étoit courte &
ronde, des épaules, du
ventre,jambes renforcées
,
jarrets bas, bras
courts, &C main large;
main à compter les
écus dix à dix, vray
moule de Caissier ; enfin,
homme devant lequel
vous vous mettriez
a genoux pour
luy faire prendre vostre
argent la veille
d'un déeri.
Voici un Carossequi
arrive;c'estoit le signal:
venons au fait, dit
franchard. Lefaitest,
répond l'Agioteur,que
j'aylà pour quinze
mille francs deBillets,
& sur ce qu'un Marchand
d'Amiens m'a
ditque vous en aviez
pris à trente pour cent.
Qu'estce à dire ?
interrompit l'autre *
avec un air de franchise
brusque
, vous mocquez-
vous ? ils font à
trente cinq, tout ce
que je puis faire en faveur
de mon hostesse,
c'est de perdre un pour
cent.
Ils en estoientlà
qnand un petit Filou
quiestoit venudans le
Carosse vint faire le
personnage d'un jeune
Ecolieren Droit à qui
sa Mere achete un'!-
Charge de Conseiller
en Province. C'estoit
un petit .Blondin ar
voix gresle, graffoyant
un peu & ricanant
beaucoup. Il entre étourdiementsans
se fai,.
te annoncer , &£ d'un
air é1 vaporéIl court cmbrasser
Franchard en
luy criant avec joye
qu'il avoit conclu le
marché de sa Charge.
Il
Il me faudra luy ditil
, vingt mille francs
deBillets de Monnoye.
Je les prendray de vous
sur le pied que vous
voudrez, je vous ay
tantd'obligationsd'ailleurs
: autres embrassades
, mais cenest pas
le tout, il faut dans le
moment quatre sacs de
mille francs à ma mere
pourm'acheterun Carosse.
Monsieur Franchard
ne répond qu'en
tirant quatre sacs d'une
Armoire comme un
homme qui les donnoit
aussi facilement que
l'autre donnoit des embrassades.
Il en ouvre
un ,
& le répand sur sa
table pour le compter:
Vous vous mocquez
Je moy , s écrie le petit
Conseiller, a-t'on jamais
compté aprésMr
Franchard ? Donnezmoy
une plume que je
vous fasse mon Billet.
Vostremere m'en fera
un tantost dit froidement
Franchard, vous
estes trop jeune pour
signer, emportez toujours,
nous souperons
cesoir ensemble.Deux
5 grands Laquais s'avancent,
prennent les sacs,
& le jeune homme s'en
-
vacourant & cabriolant
comme il estoit
entré. P ij
Je ne reconduis point
Ics jeunes étourdis
5
sécrie
Franchard, jen'ay
pas assez de jambes
pour les suivre.Ensuite
se tournant vers l'Agioteur
,
l'occasion effc
heureuse pour vous, luy dit-il, je luy feray
prendre vos Billetsde
Monnoye à trentedeux
pour cent; c'est
trois de gain pour
vous. Je veux bien fairece
plaisir à mon hostesse
aux dépens d'un
jeune fol qui jette l'argent
par les fenestres ;
ça voyons vos Billets.
Pendant que l'Agioteur
les tire de sa poche
en faisant mille remerciements
, Franchard
arrange plusieurs
sacs sur une autretable,
en prend un
qu'il renverse sur le
comptoir. Comptez ,
dit-il, à l'Agioteur,je
vais examiner vos Billets.
L'Agioteur com pte,
& Franchard prend
la liasse. Pendant qu'il
la feüilletoit sans la dc_e
lier, nostre jeune Cf-,
tourdy rentre avec une
Dame venerable qu'il
tenoitsur le poing, 6C
riant de toute sa force,
conte àFranchard comme
une chose fort plaisante
que samere qui
n'avoit pas voulu monter
la premiere fois de
peur de le déranger,venoit
par excez d'exact*
tude luy faire son Billet.
Franchard court au
devant d'elle, se fasche
de cette exactitude offençante
pour luy, jure
qu'il ne recevra le Billet
qu'en luy donnant à
souper. La Dame venerab
le cede de peur de
le fascher
, & regagne
son Carosse, où Franchard
, plus ceremonieux
avec les Dames
qu'avec les jeunes ef-
Tourdis, voulut absolument
la reconduire.
Il la suit, tenant toujours
à la main la liasse
deBillets & l'Agioteur
rcfte iàns se defier
de rien. Il compte toûjours
son sac pour gagner
du temps;maisil
n'osa pas toucher aux
autres quen prsience
de Franchard
, trèsfasché
mesmed'avoir
trouvé deux Ecus de
manque dans le sac,
car l'ayant compté sans
témoins,il prenoit déjà
laresolution de perdre
deuxEcuspar politesse.
-
Il s'assit
,
& attendit
fort tranquilement pen
dantun quart d'heure;
c'est le moins que puissent
durer les Corn-*
phmentsd'une femme
à qui on précèdet~<
gent.
Voyons cepen dant si
nosFiloux munis des
quinzemi lle francs en
Billets sont montez en
Carosse.Non,ils s'ex.
quivent plus finemenr;
ils laissent le Carosse de
louage à la porte, ô£
Franchard feignant
d'accompagner la Dame;
jusques chez un
Notaire voisin, la suit
à pied jusques dans une
rue tournante où un
autre Carosse les attendoit,
& touche Cocher
, voila les quinze
mille francs partis.
Imaginez vous l'impatience
inquiété da
l'Agioteur & de l'hôtessequi
le fut rejoin.
dre au Bureau pour
voir s'il étoit content
de son hoste. Leur con..
fiance étoit si bien establie
que les sou p çons
ne leur vinrent que
pardegrez; mais il fallutenfinen
veniraux
craintes, aux éclaircisfements,
auxalarmes,
l'Agioteur veut emporter
quinze sacs y 1hostessè s'y oppose, il
faut des formalitez. Je
parte fous silence l'arrivée
du Commissaire,
l'ouverture des sacs;
remplis de cailloux 6C
de ronds d'ardoise. Je
ne vous diray point
quelsfurent à cet afpeét
les fremissements
& les mines de l'Agioteur
dupé; vous imaginerez
le dénouement
de tout cela plus plaisamment
que je ne
pourrois vous le décrire.
Le mot d'Agioteur
vient du mot Italien
Adgio Supplément ou
Ajustement.Adjiuflamento,
Ajustement ou
Convention d'interest
entre les Agents de
Change ou Banquiers.
Quel vantaggio chési da
o ricevé per adjoustamenodella
valuta diunamoneta
aquelta d'unaltra.
tous les mois quelque
Historiette ou
Françoise ou Espagnole,
ou mesme quelque
Conte Arabe. On m'a
promis des Mémoires
pour tout cela, outre
lesAvantures du temps
que je prefereray toûjours
aux autres; en
voicy une.
Dans le mois dernier
un Agioteur aesté
trompé par des Filoux,
J'ay voulu m'assurerxactement
descirconstances
en me faisant
raconter le fait par plufleurs
personnes. Il
m'est arrivé ce qui arrive
toûjours en cas pareil.
Unechose se passe
en presence de plulieurs,
& cependant
elleest racontée differemment
par chacun
des spectateurs.
L'AGIOTEUR
DUPE.
Un deces Juifs Parisiens,
non pas de ceux
qui dans la Synagogue
des Halles sçavent faire
d'un vieux Manteau
deux Justaucorps
neufs; mais de ceux
qui achetant, revendant
& rachetant le
mesmepapier plu sieurs
fois en un jour, en gagnent
la valeur en
moins d'un mois. Un
de ces Juifs, dis-je , qu'on nomme depuis
peu Agioteurs, des plus
rafinez, des plus avides
& des plus défiants,
calculoitunjour sur le
midy le gain de sa matinée
en attendant pratique
nouvelle.
Arrive un Picard,
franc Gaulois par la
mine, homme grossier
en apparente,& foy
disant pressé de faire de
l'argent d'un Billet de
Change pour s'en retourner
àAmiens.L'Agioteur
luy dit qu'il a
de l'argent à son service
; mais que depuis
deux jours les Billets
font à trente-cinqpour
cent. Le bon Picard fait
l'étonné
,
luy aflUla':l('\
qu'hier encore mCI"
Franchard n'avoit pris
di luy que-trente poup
cent. Cela ne Ce peut
luy dit l'Agioteur ;
mais quiest donc Mr
Franchard? Si je n'étois
pas si pressé de partir
, continua naïvement
le Picard, je ferois
retourne a luy;
mâisil loge bien loin
d'icy* : ça Monsieur
voyons viste si vous me
voulez faire aussi bon
marché que luy. Je
m'en garderay bien,dit
l'Agioteur; en Jepressantde
luy direquiestoit
cethomme si desinteressé.
Le bon Picard
-- en s'en allant
comme un homme
presse.expose la franchise&
le desinteressement
de Mr Franchard
avec des circonflances
a faire apetit au plus
degoustéAgioteur d'agioter
avec Monsieur
Franchard.Il lâche ensuite
comme par abondance
de coeur & de
verbiage les tenants ,
les aboutissants, la ruë
•
& le logis de Monsieur
Franchatd,disant qu'il
va au plus viste recevoir
son argent, & laisse
nostre Agioteur dans
les reflexions 8c dans
l'im patience de lier
commerce avec un
homme si bon & si
facile. Il prend dans
son Bureaupour quinze
mille francs de papier
, pour aller faire
conoissance avec Monseur
Franchard. Pendant
que nostre Agioteur
va chercher fortune,
il faut vous instruire
qu'clles estoient les
bonnes gens avec qui--
il alloit negocier.
Monsieur Franchard
&le Picardprelsé de
partir estoient chefs de
cinq ou six Filoux dela
haute volée, de ceux
qui par un long apprentissagedans
l'exercicedespetitsvols
acquierentl'habilite&
les moyens d'en faire
de plus grands.
-
Il y avoit autrefois
à Paris un grand nombre
de ces Filoux; mais
à present la Police y
met bon ordre,& ceux
cy ne porteront pas
loin le tour qu'ils ont
fait à nostre Agioteur.
Monsieur Franchard
avoit Joué depuis quelques
mois un grand
Cabinet garni d'Armoires
avec des Clorsons
à barreaux, en y
joignantquelquesTables,
de vieux Cosses
forts, & des Balances,
il en avoit fait
un Bureau en forme. Il
avoir assemblé force
Registresovieux& nouveaux
&force sacs bien
ronds, bien numerotez
& de riche apparence.
Ces Régistres & ces
sacs arrangez dans ces
Armoires formoient
une Bibliothèque de
Financier des mieux
assortie. Avec cetestalage
& le secours de lès
Compagnons qui se
deguisoient tantost en
gens d'affaires,tantost
en porteurs d'argent
pour achalander le B ureau
,
il avoit estably
son credit chez son hoftesse
& dans [on voisinage.,
ce quiluy produisit
de petits gains
courants d'Agiotage
qui payoient leurs dépens
; mais ilsattendoient
du hazardquelques
bonnes qcaGQn-s)
celle cyen fut une>
Commenostre Agioteuresoit
tres défiant,
il demanda le logis
de Monsieur Franchard
a toutes les Boutiques
du voisinage
pour avoir occasion de
s'informer finement
quel homme c'estoit ;
maisplus il s'informa
&plus il fust trompé
,
car
car tous les voisins
estoient prévenus pour
luy. Il arrive au logis
de MonsieurFranchard
dont il reconut l'hotesse;
elle avoit esté autrefois
de ses am ies.Il
avoit grande confiance
en elle, & elle en avoit
tant en son hoste qu'elle
ne pouvoit s'en taire.
Il luy avoitfait mille
plaisirsc'étoitun hoste
charmant. Il n'y avoit
qu'une incommodité
avecluy , c'estqu'estant
logée directement
fous son Bureau elle
avoit la teste rompuë
de la quantité d'argent
qu'on y remuoit à la
pelle. Eneffet,ilavoit
deux ou trois sacs de
bon argent blanc avec
quoy il faisoit le plus
de bruit qu'il pouvoit;
passons laconversation
de l'hosteste & de l'Agioteur.
Elle court le
presenter à son hoste
, qui promet tout à sa
consideration : elle les
laisse parler d'affaire,
& s'en va. Monsieur
Franchard l'amusa par
des discoursvagues sur
le courant de l'Agiotage
,
& l'amufoit à
dessein, car il ne pouvoit
faire son coup
qu'il n'entendit pour
signalun Carossearriver
à grand bruit à sa
porte. Pendant que
Monsieur Franchard
étale en verbiage sa
probité& sa Franchise,
l'Agioteur leconfidere
de la teste aux
pieds;ilest charméde
saphisionomie,C'estoit
un de ces visages
pleins, unis, faits de
façon qu'on croit les
connoistre de vue parce
qu'on, en voit souvent
de semblables; sa
taille étoit courte &
ronde, des épaules, du
ventre,jambes renforcées
,
jarrets bas, bras
courts, &C main large;
main à compter les
écus dix à dix, vray
moule de Caissier ; enfin,
homme devant lequel
vous vous mettriez
a genoux pour
luy faire prendre vostre
argent la veille
d'un déeri.
Voici un Carossequi
arrive;c'estoit le signal:
venons au fait, dit
franchard. Lefaitest,
répond l'Agioteur,que
j'aylà pour quinze
mille francs deBillets,
& sur ce qu'un Marchand
d'Amiens m'a
ditque vous en aviez
pris à trente pour cent.
Qu'estce à dire ?
interrompit l'autre *
avec un air de franchise
brusque
, vous mocquez-
vous ? ils font à
trente cinq, tout ce
que je puis faire en faveur
de mon hostesse,
c'est de perdre un pour
cent.
Ils en estoientlà
qnand un petit Filou
quiestoit venudans le
Carosse vint faire le
personnage d'un jeune
Ecolieren Droit à qui
sa Mere achete un'!-
Charge de Conseiller
en Province. C'estoit
un petit .Blondin ar
voix gresle, graffoyant
un peu & ricanant
beaucoup. Il entre étourdiementsans
se fai,.
te annoncer , &£ d'un
air é1 vaporéIl court cmbrasser
Franchard en
luy criant avec joye
qu'il avoit conclu le
marché de sa Charge.
Il
Il me faudra luy ditil
, vingt mille francs
deBillets de Monnoye.
Je les prendray de vous
sur le pied que vous
voudrez, je vous ay
tantd'obligationsd'ailleurs
: autres embrassades
, mais cenest pas
le tout, il faut dans le
moment quatre sacs de
mille francs à ma mere
pourm'acheterun Carosse.
Monsieur Franchard
ne répond qu'en
tirant quatre sacs d'une
Armoire comme un
homme qui les donnoit
aussi facilement que
l'autre donnoit des embrassades.
Il en ouvre
un ,
& le répand sur sa
table pour le compter:
Vous vous mocquez
Je moy , s écrie le petit
Conseiller, a-t'on jamais
compté aprésMr
Franchard ? Donnezmoy
une plume que je
vous fasse mon Billet.
Vostremere m'en fera
un tantost dit froidement
Franchard, vous
estes trop jeune pour
signer, emportez toujours,
nous souperons
cesoir ensemble.Deux
5 grands Laquais s'avancent,
prennent les sacs,
& le jeune homme s'en
-
vacourant & cabriolant
comme il estoit
entré. P ij
Je ne reconduis point
Ics jeunes étourdis
5
sécrie
Franchard, jen'ay
pas assez de jambes
pour les suivre.Ensuite
se tournant vers l'Agioteur
,
l'occasion effc
heureuse pour vous, luy dit-il, je luy feray
prendre vos Billetsde
Monnoye à trentedeux
pour cent; c'est
trois de gain pour
vous. Je veux bien fairece
plaisir à mon hostesse
aux dépens d'un
jeune fol qui jette l'argent
par les fenestres ;
ça voyons vos Billets.
Pendant que l'Agioteur
les tire de sa poche
en faisant mille remerciements
, Franchard
arrange plusieurs
sacs sur une autretable,
en prend un
qu'il renverse sur le
comptoir. Comptez ,
dit-il, à l'Agioteur,je
vais examiner vos Billets.
L'Agioteur com pte,
& Franchard prend
la liasse. Pendant qu'il
la feüilletoit sans la dc_e
lier, nostre jeune Cf-,
tourdy rentre avec une
Dame venerable qu'il
tenoitsur le poing, 6C
riant de toute sa force,
conte àFranchard comme
une chose fort plaisante
que samere qui
n'avoit pas voulu monter
la premiere fois de
peur de le déranger,venoit
par excez d'exact*
tude luy faire son Billet.
Franchard court au
devant d'elle, se fasche
de cette exactitude offençante
pour luy, jure
qu'il ne recevra le Billet
qu'en luy donnant à
souper. La Dame venerab
le cede de peur de
le fascher
, & regagne
son Carosse, où Franchard
, plus ceremonieux
avec les Dames
qu'avec les jeunes ef-
Tourdis, voulut absolument
la reconduire.
Il la suit, tenant toujours
à la main la liasse
deBillets & l'Agioteur
rcfte iàns se defier
de rien. Il compte toûjours
son sac pour gagner
du temps;maisil
n'osa pas toucher aux
autres quen prsience
de Franchard
, trèsfasché
mesmed'avoir
trouvé deux Ecus de
manque dans le sac,
car l'ayant compté sans
témoins,il prenoit déjà
laresolution de perdre
deuxEcuspar politesse.
-
Il s'assit
,
& attendit
fort tranquilement pen
dantun quart d'heure;
c'est le moins que puissent
durer les Corn-*
phmentsd'une femme
à qui on précèdet~<
gent.
Voyons cepen dant si
nosFiloux munis des
quinzemi lle francs en
Billets sont montez en
Carosse.Non,ils s'ex.
quivent plus finemenr;
ils laissent le Carosse de
louage à la porte, ô£
Franchard feignant
d'accompagner la Dame;
jusques chez un
Notaire voisin, la suit
à pied jusques dans une
rue tournante où un
autre Carosse les attendoit,
& touche Cocher
, voila les quinze
mille francs partis.
Imaginez vous l'impatience
inquiété da
l'Agioteur & de l'hôtessequi
le fut rejoin.
dre au Bureau pour
voir s'il étoit content
de son hoste. Leur con..
fiance étoit si bien establie
que les sou p çons
ne leur vinrent que
pardegrez; mais il fallutenfinen
veniraux
craintes, aux éclaircisfements,
auxalarmes,
l'Agioteur veut emporter
quinze sacs y 1hostessè s'y oppose, il
faut des formalitez. Je
parte fous silence l'arrivée
du Commissaire,
l'ouverture des sacs;
remplis de cailloux 6C
de ronds d'ardoise. Je
ne vous diray point
quelsfurent à cet afpeét
les fremissements
& les mines de l'Agioteur
dupé; vous imaginerez
le dénouement
de tout cela plus plaisamment
que je ne
pourrois vous le décrire.
Le mot d'Agioteur
vient du mot Italien
Adgio Supplément ou
Ajustement.Adjiuflamento,
Ajustement ou
Convention d'interest
entre les Agents de
Change ou Banquiers.
Quel vantaggio chési da
o ricevé per adjoustamenodella
valuta diunamoneta
aquelta d'unaltra.
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Résumé : L'AGIOTEUR DUPÉ.
Le texte narre l'histoire d'un agioteur parisien, spécialisé dans l'achat et la revente de papiers financiers, qui est trompé par des escrocs. L'agioteur, en train de calculer ses gains à midi, est abordé par un Picard souhaitant échanger un billet de change. L'agioteur propose un taux de 35%, mais le Picard affirme avoir obtenu 30% auprès de Monsieur Franchard. Intrigué, l'agioteur décide de rencontrer Franchard. Ce dernier, avec l'aide de complices déguisés, parvient à convaincre l'agioteur de lui confier quinze mille francs en billets. Pendant que Franchard distrait l'agioteur avec des discussions et des mises en scène, ses complices s'échappent avec l'argent. L'agioteur, trompé par les apparences et les témoignages des voisins, ne se méfie pas. Finalement, il découvre que les sacs d'argent contiennent des cailloux et des rondelles d'ardoise. Le terme 'agioteur' est expliqué comme provenant de l'italien 'adgio', signifiant ajustement ou convention d'intérêt entre agents de change.
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2
p. 105-116
LA FRANCHISE picarde, traduite d'un Manuscrit en vieux françois.
Début :
Un Picard des plus francs, & assez riche se ruina [...]
Mots clefs :
Picard, Poète, Argent, Vin, Ivresse, Éloge, Mecenas, Manuscrit, Vieux français, Traduction
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texteReconnaissance textuelle : LA FRANCHISE picarde, traduite d'un Manuscrit en vieux françois.
LAFRANCHISE
picarde , traduite d'un
Manufcrit en vieux
françois.
UN Picard des plus
francs , & affez riche fe
ruina , & devint Poëte ;
poëfie & pauvreté derogent à franchife. Un autre
Picard , pauvre de naiffance , devint le riche Intendant d'un grand ſeigneur
106 MERCURE
ruiné , & par fes richeffes
derogea encore plus à franchife que le Poëte par fa
pauvreté , voicy ce qui leur
arriva.
Ce Poëte ayant un jour
befoin d'argent , refolut
d'aller trouver l'Intendant
,
fon compatriote : J'ay fait
une belle anagramme fur
fon nom
en luy- mefme , il m'a entendu plufieurs fois reciter
des vers , ainfi il eſt obligé
de me prefter de l'argent.
Aprés ces reflexions il
compofa une Ode fur la
difoit le Poëte
GALANT. 107
liberalité , & partit de ſon
pied pour aller trouver l'Intendant. En l'abordant
humbles reverences de fa
part , & de l'autre un petit
figne de tefte , car on ſa、
luoit dés ce temps- là à proportion des richeſſes , bonjour , Monfieur ***. dit
l'Intendant , comment va
fa
:
la poëfie , m'apportez-vous
quelque petite production
nouvelle à ces mots le
Poëte pour toute reſponſe
tira de fa poche un rouleau de papier Voyons ,
Mr , voyons , dit l'Inten-
108 MERCURE
dant, d'un ton de Juge folicité, j'aime la poësie, mais
je veux du Malherbe ou du
Theophile.
Je les égale dans mes poëfies ordinaires , repliqua le
Poëte , mais dans celle - cy
je me fuis furpaffé moymefme , & cela n'eft pas
eftonnant , le genie s'éleve
& fe vivifie quand il s'agit
de louer un homme tel que
vous , &je vous puis dire
que la dignité du ſujet ma
emporté au delà de ma
fphere naturelle. L'Intendant fut fi fenfible à ces
GALANT. 109
louanges , qu'oubliant fa
fierté naturelle , il embraf
fa le Poëte , & voulut fouper tefte à tefte avec luy.
Pendant le fouper la converfation de part & d'au .
tre ne fut qu'un eloge entrecoupé de verres de vin ,
le Poëte mettoit l'Intendant au deffus de Mecenas , & l'Intendant adoptoit le Poëte pour fon Vir.
gile.
Le vin eftoit excellent ,
à force d'en avaller nos
deux Picards fentoient renaiſtre dans leur cœur leur
110 MERCURE
fincerité naturelle ; à me-
:
fure qu'ils beuvoient les
louanges devenoient plus
foibles enfin ils beurent ,
tant qu'ils ne s'entre louerent plus du tout ; un profond filence regna quelque temps entre eux , &
quelques bouteilles qu'ils
beurent fans dire mot
poufferent leur fincerité
jufqu'à l'indifcretion .
Morbleu , dit d'abord
tout bas le Poëte à demy
yvre , il faut que je fois
poffedé du demon de la
poëlie pour avoir pû pro-
GALANT.
duire une Ode heroïque
fur un Intendant.
Il faut que je fois bien
affamé de louanges , difoit
entre fes dents l'Intendant
plein de vin , pour acheter
un éloge d'un fi mauvais
Poëte.
Je vous prends à témoin
d'une chofe , dit le Poëte
en hauffant la voix , ne
vaudroit- il pas mieux que
je portaffe encore ce vieil
habit d'Efté pendant quatre hivers , que de forcer
ma Mufe à chanter vos
louanges.
112 MERCURE
Avoüez une chofe , dit
l'intendant au Poëte , que
tous vos vers ne valent pas
l'excellent vin que vous
m'avez bû.
Un Grec a dit , reprit le
Poëte , que tout vin eſt vin
de Brie , quand on le boit
avec un ignorant.
J'en fçay affez , reprit
l'autre , pour voir que les
plus beaux de vos vers ne
font pas à vous.
Ils font plus à moy , dit le
Poëte , que votre bien n'eſt
à vous.
J'ayleu tous les reçuëils
de
GALANT. 113
de poëſie , continua l'Intendant , vous avez pillé
celui
cy ,
vous avez pillé
celuy-la.
Hé , morbleu vous avez
plus pillé que moy, reprit
brufquement le Poëte ne
nous reprochons point nos
larcins en difant cela le
Poëte eut affez de raifon
pour gagner la porte , &
l'Intendant eut à peine la
force de gagner fon lit.
Le lendemain ils fe rencontrerent dans un endroit , l'Intendant alloit
d'abord invectiver , mais
Juillet 1712.
K
114 MERCURE
le Poëte s'approcha deluy:
chut , dit- il , Mr l'Intendant , perfonne ne fçait
une partie des veritez que
nous nous reprochaẩmes
hier tefte à tefte , Je fçay
qu'un homme riche peut
décrier un Poëte, vous pouvez parler , mais je puis
eſcrire , taifons - nous tous
deux, & nous ferons bien ;
mais faiſons mieux , nous
pouvons nous illuftrer l'un
l'autre. Ecoutez - moy , le
monde eft rempli de gens
qui ne jugent des ouvrages que par le nom , &par
GALANT. 115
l'opulence de leurs autheurs , vous pouvez me
rendre riche fans vous appauvrir ; d'accord , reprit
l'intendant, mais que m'en
reviendra-t-il à moy , tout
ce qui vous manque en ce
monde , repliqua le Poëte ,
probité bien averée qui eft
un threfor pour pouvoir en
manquer utilement dans
une grande occafion . Or
les fots jugeant de mes vers
par mon équipage , jugeront de voſtre probité par
mes vers ; en un mot vous
ferez mon proneur , & je
Kij
116 MERCURE
feray voftre panegyrifte ,
nous voilà revenus, dit l'Intendant , à ce Mecenas &
à ce Virgile , dont vous me
parliez hier , fort bien , dit
le Poëte , & comme Virgile a eſté plus utile à Mecenas que Mecenas à Virgile , vous voyez bien que
vous gagnerez à me pref
ter de l'argent.
Je ne fçay fi l'Intendant
fe rendit à cette raiſon ,
mais il devoit s'y rendre ,
car il avoit encore plus beſoin de reputation , que le
pauvre Poëte n'avoit befoin
d'argent
picarde , traduite d'un
Manufcrit en vieux
françois.
UN Picard des plus
francs , & affez riche fe
ruina , & devint Poëte ;
poëfie & pauvreté derogent à franchife. Un autre
Picard , pauvre de naiffance , devint le riche Intendant d'un grand ſeigneur
106 MERCURE
ruiné , & par fes richeffes
derogea encore plus à franchife que le Poëte par fa
pauvreté , voicy ce qui leur
arriva.
Ce Poëte ayant un jour
befoin d'argent , refolut
d'aller trouver l'Intendant
,
fon compatriote : J'ay fait
une belle anagramme fur
fon nom
en luy- mefme , il m'a entendu plufieurs fois reciter
des vers , ainfi il eſt obligé
de me prefter de l'argent.
Aprés ces reflexions il
compofa une Ode fur la
difoit le Poëte
GALANT. 107
liberalité , & partit de ſon
pied pour aller trouver l'Intendant. En l'abordant
humbles reverences de fa
part , & de l'autre un petit
figne de tefte , car on ſa、
luoit dés ce temps- là à proportion des richeſſes , bonjour , Monfieur ***. dit
l'Intendant , comment va
fa
:
la poëfie , m'apportez-vous
quelque petite production
nouvelle à ces mots le
Poëte pour toute reſponſe
tira de fa poche un rouleau de papier Voyons ,
Mr , voyons , dit l'Inten-
108 MERCURE
dant, d'un ton de Juge folicité, j'aime la poësie, mais
je veux du Malherbe ou du
Theophile.
Je les égale dans mes poëfies ordinaires , repliqua le
Poëte , mais dans celle - cy
je me fuis furpaffé moymefme , & cela n'eft pas
eftonnant , le genie s'éleve
& fe vivifie quand il s'agit
de louer un homme tel que
vous , &je vous puis dire
que la dignité du ſujet ma
emporté au delà de ma
fphere naturelle. L'Intendant fut fi fenfible à ces
GALANT. 109
louanges , qu'oubliant fa
fierté naturelle , il embraf
fa le Poëte , & voulut fouper tefte à tefte avec luy.
Pendant le fouper la converfation de part & d'au .
tre ne fut qu'un eloge entrecoupé de verres de vin ,
le Poëte mettoit l'Intendant au deffus de Mecenas , & l'Intendant adoptoit le Poëte pour fon Vir.
gile.
Le vin eftoit excellent ,
à force d'en avaller nos
deux Picards fentoient renaiſtre dans leur cœur leur
110 MERCURE
fincerité naturelle ; à me-
:
fure qu'ils beuvoient les
louanges devenoient plus
foibles enfin ils beurent ,
tant qu'ils ne s'entre louerent plus du tout ; un profond filence regna quelque temps entre eux , &
quelques bouteilles qu'ils
beurent fans dire mot
poufferent leur fincerité
jufqu'à l'indifcretion .
Morbleu , dit d'abord
tout bas le Poëte à demy
yvre , il faut que je fois
poffedé du demon de la
poëlie pour avoir pû pro-
GALANT.
duire une Ode heroïque
fur un Intendant.
Il faut que je fois bien
affamé de louanges , difoit
entre fes dents l'Intendant
plein de vin , pour acheter
un éloge d'un fi mauvais
Poëte.
Je vous prends à témoin
d'une chofe , dit le Poëte
en hauffant la voix , ne
vaudroit- il pas mieux que
je portaffe encore ce vieil
habit d'Efté pendant quatre hivers , que de forcer
ma Mufe à chanter vos
louanges.
112 MERCURE
Avoüez une chofe , dit
l'intendant au Poëte , que
tous vos vers ne valent pas
l'excellent vin que vous
m'avez bû.
Un Grec a dit , reprit le
Poëte , que tout vin eſt vin
de Brie , quand on le boit
avec un ignorant.
J'en fçay affez , reprit
l'autre , pour voir que les
plus beaux de vos vers ne
font pas à vous.
Ils font plus à moy , dit le
Poëte , que votre bien n'eſt
à vous.
J'ayleu tous les reçuëils
de
GALANT. 113
de poëſie , continua l'Intendant , vous avez pillé
celui
cy ,
vous avez pillé
celuy-la.
Hé , morbleu vous avez
plus pillé que moy, reprit
brufquement le Poëte ne
nous reprochons point nos
larcins en difant cela le
Poëte eut affez de raifon
pour gagner la porte , &
l'Intendant eut à peine la
force de gagner fon lit.
Le lendemain ils fe rencontrerent dans un endroit , l'Intendant alloit
d'abord invectiver , mais
Juillet 1712.
K
114 MERCURE
le Poëte s'approcha deluy:
chut , dit- il , Mr l'Intendant , perfonne ne fçait
une partie des veritez que
nous nous reprochaẩmes
hier tefte à tefte , Je fçay
qu'un homme riche peut
décrier un Poëte, vous pouvez parler , mais je puis
eſcrire , taifons - nous tous
deux, & nous ferons bien ;
mais faiſons mieux , nous
pouvons nous illuftrer l'un
l'autre. Ecoutez - moy , le
monde eft rempli de gens
qui ne jugent des ouvrages que par le nom , &par
GALANT. 115
l'opulence de leurs autheurs , vous pouvez me
rendre riche fans vous appauvrir ; d'accord , reprit
l'intendant, mais que m'en
reviendra-t-il à moy , tout
ce qui vous manque en ce
monde , repliqua le Poëte ,
probité bien averée qui eft
un threfor pour pouvoir en
manquer utilement dans
une grande occafion . Or
les fots jugeant de mes vers
par mon équipage , jugeront de voſtre probité par
mes vers ; en un mot vous
ferez mon proneur , & je
Kij
116 MERCURE
feray voftre panegyrifte ,
nous voilà revenus, dit l'Intendant , à ce Mecenas &
à ce Virgile , dont vous me
parliez hier , fort bien , dit
le Poëte , & comme Virgile a eſté plus utile à Mecenas que Mecenas à Virgile , vous voyez bien que
vous gagnerez à me pref
ter de l'argent.
Je ne fçay fi l'Intendant
fe rendit à cette raiſon ,
mais il devoit s'y rendre ,
car il avoit encore plus beſoin de reputation , que le
pauvre Poëte n'avoit befoin
d'argent
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Résumé : LA FRANCHISE picarde, traduite d'un Manuscrit en vieux françois.
Le texte raconte l'histoire de deux Picards, un poète et un intendant. Le poète, confronté à des difficultés financières, décide de solliciter l'aide de l'intendant, son compatriote, en échange de la rédaction d'une ode à sa gloire. Lors de leur première rencontre, le poète présente son œuvre à l'intendant, qui se montre d'abord flatté et l'invite à souper. Au cours du repas, les deux hommes, sous l'effet de l'alcool, se livrent à des critiques mutuelles. Le poète exprime des regrets d'avoir écrit l'ode, tandis que l'intendant dévalorise les vers du poète. Le lendemain, ils se rencontrent à nouveau et le poète propose un marché : l'intendant financera ses besoins en échange de poèmes qui loueront sa probité. Cette collaboration permettrait à l'intendant d'améliorer sa réputation et au poète de subvenir à ses besoins.
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3
p. 1975-1978
LETTRE écrite aux Auteurs du Mercure, touchant un ancien Vocabulaire des Villes de France.
Début :
Ce que j'ai lû, Messieurs, dans le Mercure de Mars dernier, touchant les [...]
Mots clefs :
Villes, Picard, Picards, Vocabulaire
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite aux Auteurs du Mercure, touchant un ancien Vocabulaire des Villes de France.
LETTRE écrite aux Auteurs du Mercure,
touchant un ancien Vocabulaire des Villes
de France.
E que j'ai lu,Messieurs,dans le Mer-
CEcure de Mars dernier , touchant les
différens noms des Académies d'Italie , et
ce qu'on y ajoute , tiré d'un Jurisconsulte
, touchant certains noms populaires et
triviaux , attribuez à quelques Villes de
France , m'a engagé de consulter mes
Recueils , et de vous proposer une Liste
de Proverbes qui m'a paru beaucoup
plus curieuse , et par le nom des Villes
qui y sont distinguées , et par son antiquité.
Elle a été tirée d'un Manuscrit de la
Bibliotheque de M. Seguier ou de Coaslin
, cotté lors . Il en contient trente - six ,
mais pour cette fois - ci je me propose de
ne vous en envoyer que la moitié , et je
Dij vous
1976 MERCURE DE FRANCE
vous prie de les faire imprimer en colonne
, tels que je les représente icy , afin
que le Lecteur soit moins fatigué les
lire. Le langage vulgaire de cette Liste
me paroît de 4 à 500 ans ; si j'avois vû
l'original , j'en jugerois plus affirmativement
par le caractere de l'Ecriture ; au
cas que la Coppie dont je me suis servi
soit fautive , vous êtes plus à portée que
moi de la rectifier , en consultant l'ori
ginal : En voici les termes ;
Personnes de Rains.
Seignor de Laon.
Cervoice de Cambrai.
Buriers de Tornai.
Li prive de S. Denise.
Li esgare de Teroane .
Li garsilleor de Roan .'
Li Doneor de Lisisies.
Lijureor de Baiex.
Li Sorcuidie de Coutances.
Li Cloistrier de Canz.
Li poure orgueillox de Tors;
Li enfrun de Tol.
Li Damoisel d'Amiens.
La Bachelerie de Beauvèz.
Li Bordeor d'Arraz.
La Nience de Chaalons.
Li Chanteor de Sens,
Voil
SEPTEMBRE. 1733 1977
Voilà dequoi exercer l'esprit de ceux
qui connoissent les anciennes Coutumes
et les génies des peuples. J'entrevois que
quelquefois il peut y avoir de la badinerie
dans le nom adjectif ou substantif
qui
qui est joint a celui de ces Villes ; mais
sera toujours bon d'en avoir le dénouement.
Je ne croi pas qu'on puisse se fâcher
de cette recherche , puisque les
moeurs sont bien changées depuis ce
temps-là , et que souvent ce qui fait désigner
telle Ville , par telle ou telle dénomination
, peut ne venir que d'un petit
nombré de ses habitans , et d'une société
particuliere qui s'y distinguoit , ou
de quelque histoire qui sera arrivée une
fois. Dailleurs un particulier auroit grand
tort de prendre pour lui ce qui ne se die
qu'en général. Voit-on les Normands se
fâcher de l'Epithete qu'on attribue communément
à leur Nation ? Et les Picards
se mettre en colere quand on leur dit
qu'ils ont la tête caude ? M. du Cange
qui étoit Picard , n'a pas même dédaigné
de fournir quelques preuves , que ce mot
de Picard n'a pas une origine des plus
honorables ; quoiqu'un peu plus bas il se
mocque de celle que M. de Valois lui attribue
dans sa Notice des Gaules . Un bon
Curé Champenois , du quatorziéme sié-
D, iij cle
1978 MERCURE DE FRANCE
cle , inséra autrefois dans son Livre d'Eglise
, ces deux Vers Léonins , sur les
Picards :
Isti Picardi non sunt ad pralia tardi :
Primò sunt hardi , sed sunt in fine åardi.
Ces deux Vers étoient apparemment
dans la bouche des Nouvellistes . Le dernier
mot y étant par abrégé , n'est pas
tout à - fait clair ; cependant il est sûr que
la quantité du Vers exige un terme de
trois syllabes ainsi il faut lire , Conardi
ou Conardi, et plus probablement Coйardi
, qui aura été dit par opposition à
Hardi , puisque Conar signifie , en vieux.
langage , Timide , Fuyard.
Au reste , Messieurs , faites en sorte , je
vous prie , que le distique de ce bon
Prêtre Champenois ne soit point cause
que la Nation Picarde intente à la Champenoise
un Procès pareil à celui que les
habitans de Dreux lui intenterent il y a
quelques années ; Procès que avez eu bien
de la peine à assoupir. Je suis , &c.
touchant un ancien Vocabulaire des Villes
de France.
E que j'ai lu,Messieurs,dans le Mer-
CEcure de Mars dernier , touchant les
différens noms des Académies d'Italie , et
ce qu'on y ajoute , tiré d'un Jurisconsulte
, touchant certains noms populaires et
triviaux , attribuez à quelques Villes de
France , m'a engagé de consulter mes
Recueils , et de vous proposer une Liste
de Proverbes qui m'a paru beaucoup
plus curieuse , et par le nom des Villes
qui y sont distinguées , et par son antiquité.
Elle a été tirée d'un Manuscrit de la
Bibliotheque de M. Seguier ou de Coaslin
, cotté lors . Il en contient trente - six ,
mais pour cette fois - ci je me propose de
ne vous en envoyer que la moitié , et je
Dij vous
1976 MERCURE DE FRANCE
vous prie de les faire imprimer en colonne
, tels que je les représente icy , afin
que le Lecteur soit moins fatigué les
lire. Le langage vulgaire de cette Liste
me paroît de 4 à 500 ans ; si j'avois vû
l'original , j'en jugerois plus affirmativement
par le caractere de l'Ecriture ; au
cas que la Coppie dont je me suis servi
soit fautive , vous êtes plus à portée que
moi de la rectifier , en consultant l'ori
ginal : En voici les termes ;
Personnes de Rains.
Seignor de Laon.
Cervoice de Cambrai.
Buriers de Tornai.
Li prive de S. Denise.
Li esgare de Teroane .
Li garsilleor de Roan .'
Li Doneor de Lisisies.
Lijureor de Baiex.
Li Sorcuidie de Coutances.
Li Cloistrier de Canz.
Li poure orgueillox de Tors;
Li enfrun de Tol.
Li Damoisel d'Amiens.
La Bachelerie de Beauvèz.
Li Bordeor d'Arraz.
La Nience de Chaalons.
Li Chanteor de Sens,
Voil
SEPTEMBRE. 1733 1977
Voilà dequoi exercer l'esprit de ceux
qui connoissent les anciennes Coutumes
et les génies des peuples. J'entrevois que
quelquefois il peut y avoir de la badinerie
dans le nom adjectif ou substantif
qui
qui est joint a celui de ces Villes ; mais
sera toujours bon d'en avoir le dénouement.
Je ne croi pas qu'on puisse se fâcher
de cette recherche , puisque les
moeurs sont bien changées depuis ce
temps-là , et que souvent ce qui fait désigner
telle Ville , par telle ou telle dénomination
, peut ne venir que d'un petit
nombré de ses habitans , et d'une société
particuliere qui s'y distinguoit , ou
de quelque histoire qui sera arrivée une
fois. Dailleurs un particulier auroit grand
tort de prendre pour lui ce qui ne se die
qu'en général. Voit-on les Normands se
fâcher de l'Epithete qu'on attribue communément
à leur Nation ? Et les Picards
se mettre en colere quand on leur dit
qu'ils ont la tête caude ? M. du Cange
qui étoit Picard , n'a pas même dédaigné
de fournir quelques preuves , que ce mot
de Picard n'a pas une origine des plus
honorables ; quoiqu'un peu plus bas il se
mocque de celle que M. de Valois lui attribue
dans sa Notice des Gaules . Un bon
Curé Champenois , du quatorziéme sié-
D, iij cle
1978 MERCURE DE FRANCE
cle , inséra autrefois dans son Livre d'Eglise
, ces deux Vers Léonins , sur les
Picards :
Isti Picardi non sunt ad pralia tardi :
Primò sunt hardi , sed sunt in fine åardi.
Ces deux Vers étoient apparemment
dans la bouche des Nouvellistes . Le dernier
mot y étant par abrégé , n'est pas
tout à - fait clair ; cependant il est sûr que
la quantité du Vers exige un terme de
trois syllabes ainsi il faut lire , Conardi
ou Conardi, et plus probablement Coйardi
, qui aura été dit par opposition à
Hardi , puisque Conar signifie , en vieux.
langage , Timide , Fuyard.
Au reste , Messieurs , faites en sorte , je
vous prie , que le distique de ce bon
Prêtre Champenois ne soit point cause
que la Nation Picarde intente à la Champenoise
un Procès pareil à celui que les
habitans de Dreux lui intenterent il y a
quelques années ; Procès que avez eu bien
de la peine à assoupir. Je suis , &c.
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Résumé : LETTRE écrite aux Auteurs du Mercure, touchant un ancien Vocabulaire des Villes de France.
L'auteur répond à un article du Mercure sur les noms des académies d'Italie et les noms populaires des villes françaises en proposant une liste de proverbes anciens liés à diverses villes françaises. Ces proverbes, tirés d'un manuscrit de la bibliothèque de M. Seguier ou de Coaslin, datent de 4 à 500 ans. L'auteur en envoie seulement la moitié, soit dix-huit sur trente-six. Il souligne que le langage de cette liste est ancien et invite les rédacteurs à consulter l'original pour rectifier toute erreur. La liste inclut des expressions comme 'Personnes de Rains', 'Seignor de Laon' et 'Cervoice de Cambrai'. L'auteur suggère que ces proverbes peuvent enrichir la connaissance des anciennes coutumes et des génies des peuples. Il mentionne des moqueries régionales, comme celles des Normands ou des Picards, et cite un distique léonin du quatorzième siècle. Il conclut en demandant la publication des proverbes sans provoquer de conflits entre les régions.
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