LAFRANCHISE
picarde , traduite d'un
Manufcrit en vieux
françois.
UN Picard des plus
francs , & affez riche fe
ruina , & devint Poëte ;
poëfie & pauvreté derogent à franchife. Un autre
Picard , pauvre de naiffance , devint le riche Intendant d'un grand ſeigneur
106 MERCURE
ruiné , & par fes richeffes
derogea encore plus à franchife que le Poëte par fa
pauvreté , voicy ce qui leur
arriva.
Ce Poëte ayant un jour
befoin d'argent , refolut
d'aller trouver l'Intendant
,
fon compatriote : J'ay fait
une belle anagramme fur
fon nom
en luy- mefme , il m'a entendu plufieurs fois reciter
des vers , ainfi il eſt obligé
de me prefter de l'argent.
Aprés ces reflexions il
compofa une Ode fur la
difoit le Poëte
GALANT. 107
liberalité , & partit de ſon
pied pour aller trouver l'Intendant. En l'abordant
humbles reverences de fa
part , & de l'autre un petit
figne de tefte , car on ſa、
luoit dés ce temps- là à proportion des richeſſes , bonjour , Monfieur ***. dit
l'Intendant , comment va
fa
:
la poëfie , m'apportez-vous
quelque petite production
nouvelle à ces mots le
Poëte pour toute reſponſe
tira de fa poche un rouleau de papier Voyons ,
Mr , voyons , dit l'Inten-
108 MERCURE
dant, d'un ton de Juge folicité, j'aime la poësie, mais
je veux du Malherbe ou du
Theophile.
Je les égale dans mes poëfies ordinaires , repliqua le
Poëte , mais dans celle - cy
je me fuis furpaffé moymefme , & cela n'eft pas
eftonnant , le genie s'éleve
& fe vivifie quand il s'agit
de louer un homme tel que
vous , &je vous puis dire
que la dignité du ſujet ma
emporté au delà de ma
fphere naturelle. L'Intendant fut fi fenfible à ces
GALANT. 109
louanges , qu'oubliant fa
fierté naturelle , il embraf
fa le Poëte , & voulut fouper tefte à tefte avec luy.
Pendant le fouper la converfation de part & d'au .
tre ne fut qu'un eloge entrecoupé de verres de vin ,
le Poëte mettoit l'Intendant au deffus de Mecenas , & l'Intendant adoptoit le Poëte pour fon Vir.
gile.
Le vin eftoit excellent ,
à force d'en avaller nos
deux Picards fentoient renaiſtre dans leur cœur leur
110 MERCURE
fincerité naturelle ; à me-
:
fure qu'ils beuvoient les
louanges devenoient plus
foibles enfin ils beurent ,
tant qu'ils ne s'entre louerent plus du tout ; un profond filence regna quelque temps entre eux , &
quelques bouteilles qu'ils
beurent fans dire mot
poufferent leur fincerité
jufqu'à l'indifcretion .
Morbleu , dit d'abord
tout bas le Poëte à demy
yvre , il faut que je fois
poffedé du demon de la
poëlie pour avoir pû pro-
GALANT.
duire une Ode heroïque
fur un Intendant.
Il faut que je fois bien
affamé de louanges , difoit
entre fes dents l'Intendant
plein de vin , pour acheter
un éloge d'un fi mauvais
Poëte.
Je vous prends à témoin
d'une chofe , dit le Poëte
en hauffant la voix , ne
vaudroit- il pas mieux que
je portaffe encore ce vieil
habit d'Efté pendant quatre hivers , que de forcer
ma Mufe à chanter vos
louanges.
112 MERCURE
Avoüez une chofe , dit
l'intendant au Poëte , que
tous vos vers ne valent pas
l'excellent vin que vous
m'avez bû.
Un Grec a dit , reprit le
Poëte , que tout vin eſt vin
de Brie , quand on le boit
avec un ignorant.
J'en fçay affez , reprit
l'autre , pour voir que les
plus beaux de vos vers ne
font pas à vous.
Ils font plus à moy , dit le
Poëte , que votre bien n'eſt
à vous.
J'ayleu tous les reçuëils
de
GALANT. 113
de poëſie , continua l'Intendant , vous avez pillé
celui
cy ,
vous avez pillé
celuy-la.
Hé , morbleu vous avez
plus pillé que moy, reprit
brufquement le Poëte ne
nous reprochons point nos
larcins en difant cela le
Poëte eut affez de raifon
pour gagner la porte , &
l'Intendant eut à peine la
force de gagner fon lit.
Le lendemain ils fe rencontrerent dans un endroit , l'Intendant alloit
d'abord invectiver , mais
Juillet 1712.
K
114 MERCURE
le Poëte s'approcha deluy:
chut , dit- il , Mr l'Intendant , perfonne ne fçait
une partie des veritez que
nous nous reprochaẩmes
hier tefte à tefte , Je fçay
qu'un homme riche peut
décrier un Poëte, vous pouvez parler , mais je puis
eſcrire , taifons - nous tous
deux, & nous ferons bien ;
mais faiſons mieux , nous
pouvons nous illuftrer l'un
l'autre. Ecoutez - moy , le
monde eft rempli de gens
qui ne jugent des ouvrages que par le nom , &par
GALANT. 115
l'opulence de leurs autheurs , vous pouvez me
rendre riche fans vous appauvrir ; d'accord , reprit
l'intendant, mais que m'en
reviendra-t-il à moy , tout
ce qui vous manque en ce
monde , repliqua le Poëte ,
probité bien averée qui eft
un threfor pour pouvoir en
manquer utilement dans
une grande occafion . Or
les fots jugeant de mes vers
par mon équipage , jugeront de voſtre probité par
mes vers ; en un mot vous
ferez mon proneur , & je
Kij
116 MERCURE
feray voftre panegyrifte ,
nous voilà revenus, dit l'Intendant , à ce Mecenas &
à ce Virgile , dont vous me
parliez hier , fort bien , dit
le Poëte , & comme Virgile a eſté plus utile à Mecenas que Mecenas à Virgile , vous voyez bien que
vous gagnerez à me pref
ter de l'argent.
Je ne fçay fi l'Intendant
fe rendit à cette raiſon ,
mais il devoit s'y rendre ,
car il avoit encore plus beſoin de reputation , que le
pauvre Poëte n'avoit befoin
d'argent