LETTRE à Madame DE B.....fur la
Diffimulation.
2 Août 1766.
Nous nenousentendonspas, Madame,
&nousfommes cependantd'accord. Vous
voulez qu'on ne foit pas toujours obligé
de dire fa penfée, & moi je prétends
que l'on ne doit jamais altérer la vérité:
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
encore un coup ! nous avons raiſon l'un
& l'autre. Il ne s'agit entre nous que
de
bannir la diffimulation du commerce de
la fociété , & c'eft ce que nous faifons
tous les deux ; vous , en vous taifant par
difcrétion ou par prudence; & moi enne
parlant, fi je parle , que conformément à
la vérité.
Neconfondez point, Madame, la dif
crétion & la circonfpection avec la diffi
mulation, & nous n'aurons plus de diffi
culté fur l'idée jufte qu'il faut avoir de
celle-ci. La diffimulation eft un vice du
cœur & de l'efprit , qui a quelque chofe
de bas & d'indigne d'une belle âme : la
difcrétion , au contraire , & la circonf
pection , font des vertus, dont il eft glo
rieux à un honnête homme de faire pro
feffion. Celle-là eft une fage retenue dans
nos difcours, qui nous fait taire ce que
nous ne devons pas dire , & qui ne con
fifte pas feulement à ne rien dire , mais
auffi à ne rien laiffer voir ni dans notre
ton ni dans nos manières qui puiffe trahir
notre fecret. Celle-ci a lieu principale
ment dans le difcours , conféquemment
aux circonftances préfentes & acciden
telles , pour ne parler qu'à propos & ne
rien laiffer échapper qui puiffe nuire ou
déplaire : elle eft l'effet d'une prudence
OCTOBRE 1766. ༡
qui ne rifque rien. Perfonne n'eft dif
penfé de pratiquer ces deux vertus , fi
capables de concourir au bien général de
la fociété & à la tranquillité de chaque
particulier. Mais nulle raifon légitime ne
peut excufer l'ufage de la diffimulation,
parce qu'il n'y a aucune circonftance où
il foit permis de feindre pour tromper
quelqu'un. L'âme fe déshonore , difoit le
fage Empereur Marc-Aurele , lorfqu'elle
ufe dediffimulation , & que dansfesparoles
oudansfes actions , elle emploie lafeinte
ou le menfonge. Lá morale chrétienne eſt
plus délicate encore fur cet article , &
vous en avez une preuve bien expreffe
dans l'épître deS. PaulauxGalates.Vousy
avez lu, Madame, queS. Pierrecroyoitde
voir diffimuler avec les Juifs , en paroif
fant fe féparer des Gentils , & cet Apôtre,
ainfi que S. Barnabé qui l'imitoit , avoit
certainement une bonne intention ; mais
S. Paul le reprit & lui réfifta en face ,
parce, dit-il , qu'il étoit repréhenfible; &
les Pères remarquent que S. Pierre l'étoit
en effet.
Il y a toujours plus ou moins de fauf
feté dans la diffimulation , & cela fuffit
pour qu'un honnête homme s'en interdiſe
l'ufage , même dans les cas indifférens.
C'eft en vain qu'on la décore quelque
A iv
MERCURE DE FRANCE.
fois du nom de politique, elle n'en eft
ni moins vicieufe , ni plus refpectable.
D'ailleurs , ce nom lui eft toujours mal
adapté; car la vraie politique , dont le
but eft d'entretenir parmi les hommes la
fûreté, la tranquillité , & l'honnêteté des
mœurs, bien loin de feindre ou d'em
ployer larufe, n'agit jamais, au contraire,
que felon les regles de la bonne foi , de
la probité & les lumières d'une raifon
épurée. S'il eft queftion de la fauffe poli
tique, alors toute diffimulation qui lui
reflemble , mérite le même mépris & la
même indignation.
Appellerez-vous politique cette fauf
feté de caractere qui déguife fans celle
un cœur, qui lui fait arborer à tout inf
tant des fentimens qu'il n'a pas, qui ha
bille fa perfidie , fes noirceurs , & fes
menfonges perpétuels , des couleurs de
la vérité , de l'amitié , de l'eftime & de la
confiance?Teile eft cependant, Madame,
cettepolitique, dont ladiffimulationprend
le nom & les titres pour réuffir plus aifé
mentà tromper lafociété. Ce quife paffe
tous les jours fous vos yeux', à la Cour, à
la ville , & dans les différens états de la
vie, vousprouvebien fenfiblement à quel
point une âme diffimulée eft dangereufe,
& combien le vice de la diffimulation
OCTOBRE 1766.
nourrit d'autres vices dans le cœur qu'
pofféde.
Mais , dira- t-on encore, la diffimu
lation ne peut- elle pas être regardée
quelquefois comme une prudence , &
en avoir en effet les principes & tous les
traits ? Non, Madame. Er pourquoi ?
Parce que la prudence eft une vertu , &
que les vertus ne nous apprennent point
ànous tromper nous- mêmes, ni à trom
per les autres. On eft prudent quand on
évite ce qui peut nuire , & qu'on ne fait
que ce que l'on doit faire felon les loix
divines & humaines. Or, on peut aifé
ment, fans feindre ni en impofer à per
fonne , fuivre le bien & s'éloigner du
mal.
Quandvousne dites pas toujours votre
penſée , c'eſt fans doute un effet , ou de
votre prudence, ou de votre circonfpec
tion , & vous êtes très-louable ; cela ne
;
s'appelle pas diffimuler , mais avoir de la
retenue & de lafageffe. Si je dis que l'on
ne doit jamais parler que felon fa pen
fée , ou ne jamais altérer la vérité, je
n'entends pas que l'on doive toujours dire
ce que l'on penfe ; ce feroit être indif
cret ou imprudent je crois feulement
qu'il faut dans la fociété , ou fe taire
quand on ne veut pas dire fa penſée, ou
Av
#
10 MERCURE DE FRANCE.
ne parler que pour la direàpropos. Voilà,
ce mefemble, le moyen d'être prudent ,
difcret & circonfpect , fans être diffimulé.
Avec vous , Madame , je fuis dans
l'heureufe & douce,habitude de parler
felon mon cœur, & vous êtes bien per
fuadée que je vous dis exactement ce
que je penfe , lorfque je vous affure que
perfonne au monde ne vous eft attaché
avec un refpect plus fincère & plus tendre
que le mien, &c.
DUP... R. B.