Il me reſte encore une Lettre à
vous communiquer , Meſſieurs ,
&je vous tiendray quitte de la
peine que vous aurez priſe à lire
le plus joli Livre que je vous aye
donné. C'eſt une Epitre du fameux
Mathanasius.
Lettre de Chryfoft. MathanasiusàMle
Febure deFontenay, Aut. du Merc.Gal.
La liaifon où vous eſtes à
Paris avec beaucoup de gens de
Lettres , M. m'engage à vous
entretenir du bruit que fait ici
le procés de Madame Dacier
contre M. de la Mottes toute
l'Europe ſçavante s'y intereſſe ,
&nous avons desja receu des
Memoires d'Ecoffe & dIrlande
qui ne promettent rien de bon à
M. de la Motte ; nos Sçavans ne
324 MERCURE
ſont pas ici du même avis , &paroiffent
mal prevenus contre
Madame Dacier , laquelle en
imitant les Chinois, n'ad'encens
que pour les deffunts. Ils conviennent
tous que l'inventiondu
Poëme Epique eſt dûë aux Anciens
,mais non fa perfection ,&
la comparaiſon qu'ils font des
Anciens & des Modernes , les
premiers comparez à des tournebroches
& les derniers à des
horloges , paroiſt juſte & trescenfée
; mais avant que d'en faire
l'application il eſt neceffaire de
fuppofer que les tournebroches
font inventez par un Ancien ,
dont les ſucceſſeurs imitant ,
mais perfectionnant la Mecanique,
font enfin parvenus à nous
faire de bonnes horloges & de
tres bonnes montres , qui fontà
GALANT. 325
1
peu prés de la même eſpece&
figure que les tournebroches :
Madame Dacier tousjours com.
plaiſante pour le bon Homere ,
& accoutumée à des comparaifons
extraordinairement naïves
dont il uſe quelquefois , ne man
quera pas de trouver dans celleci
des beautez qui ne cedent en
rien à ce qu'a dit ſon Poëte , en
vantant le courage d'un Heros
qu'il a comparé àun âne devorant
desépis&des chardons;on avoüe
qu'un âne affamé ſe contente
quandil en trouve l'occaſion;mais
leparalelle d'un ſi ſale animal eûtc
ce me ſemble , beaucoup mieux
convenuà Aiax avec la belle Cafſandre,
dans le Templede Miner..
ve , qu'à un Heros combattant
&donnant l'exemple & de l'émulation
à ſon parti : nos avis ,
326 MERCURE
mon cher de Fontenay, en con
fequence de la plauſible comparaiſon
des tournebroches avec
des montres , ſeroient que le
Seigneur Mercure , & Meffieurs
les Journaux invitaſſent les Doctes&
les Femmes Sçavantes , à
adreſſer des Memoires avec
leurs opinions , à M. de la Motte
,& à Madame Dacier , & que
leſdits Memoires fuſſent enfuite
envoïez fans alteration à deux
Académies choiſies par les parties
.Toulouſe & Bordeaux en ont
d'illuftres , & l'honneur d'avoir
decidé un faitde cette importan
ce intereſſeroit Mrs les Gafcons
qui ne manquent jamais à ſoûte-
⚫nir vivement leurs cauſes : & en
cas que les deux Académies ne
convinſſent pas , on en nommeoit
de concert une troifiéme
GALANT. 327
pour fur-arbitre: l'Italie en fournit pluſieurs
dont les ſujets furpaſſent en vivacité
, & promptes déciſions Mrs les
Gaſcons En ſuivant ce conſeil on met.
troit fin à une querelle qui va ſuſciter
des jaloufies & des rancunes entre les
Pariſans de Mr de la Motte , & ceux de
Madame Dacier ,laquelle néanmoins ,
& il faut le dire à ſa loüange , a eu la
prudence , avant que de rendre ſon
Factum publicd'yfaire mettre deux cartons
; les rieurs prétendent y avoir perdu,
& ils affurent que la bonne Dame a
voulu épargner des invectives à ſon adverſaire
: nous n'avons point eſté ſurpris
ici , comme les Partiſans de Mr de la
Motte le font à Paris, de plus de quatre
cent noms ou épichetes que Madame
Dacier luydonne dans ſon Factum , intitulé,
des Cauſes de la Corruption du
Goût ,Mr de la Motte eſt bon pour luy
répondre , en la traitant néanmoins ref.
pectueusement , & avec tous les égards
qu'un galant- homme doit à fon beau
fexe,& on conſeille à Mr de la Motte
328 MERCURE
de faire pluſtoſt mettre pluſieurs car
tons dans ſa replique , que d'y ſouffrir
rien qui puiſſe eſtre caracteriſé des
noms de jalousie , de haine , & de
vangeance que le bons ſens déteſte.
Certaines louanges ſeront mieux reçûës
&plus convenables à la délicateſſe du
public attentif & jaloux du reſpect
qu'on luy doit. Les connoiffeurs commenteront
& interpreteront toûjours
de pareilles loüanges , fuivant l'intention
de l'Auteur ; ne manquez pas je
vous prie,avant que de proceder contre
Madame Dacier,de luy faire une civili
tedema part, &de ſçavoir ſa derniere
reſolution ;j'attends avec impatience la
réponſe qu'elle vous fera ; & je ſuis,
Monfieur , parfaitement voſtre treshumble
& tres - obéïſſant Serviteur ,
Mathanafius. A Amſterdam , ce.23.
Mars 1715.