'A MADILE de Malcrais de la Vigne
du Croisic en Bretagne.
D'Unmaritime Port l'ornement et la gloire ,
Aimable et sçavante Malcrais ,
Souffre qu'un Habitant des Rives de la Loire
Te témoigne la part qu'il prend à tes succès.
Nantes d'un œil de complaisance
Alieu de regarder le fruit de tes travaux ;
Le séjour où tu pris naissance ,
Est soumis à ses Tribunaux.
Que dis-je , il t'en souvient , vingt fois notre
Rivage,
Entendit I, Vol.
DECEMBRE. 1732. 2599
Entendit de tes Vers les sons harmonieux ,
Et tu fis dans nos Murs le noble apprentissage ,
De cet Art si cheri des hommes et des Dieux.
O que j'aime à te voir , en Bergere affligée ,
Du départ d'un Amant en bute aux flots amers
Confier la douleur où ton ame est plongée ,
Aux rapides Oiseaux qui traversent les Mers !
Que des constantes Tourterelles ,
Tu peins bien les tendres amours ,
Et que par ce portrait de leurs ardeurs fidelles ,
Tu dois faire rougir les Amans de nos jours !
Qui peut sans répandre des larmes ,
Qui peut sans frissonner d'horreur,
Ecouter le récit des cruelles allarmes ,
Dont la mort de ton Pere avoit saisi ton cœur j
Corisque , Ménalis , quelle délicatesse ,
Respirent vos jaloux débats !
Oui , d'une paisible tendresse
Yos soupçons , vos dépits surpassent les appas,
Poursuis, Malcrais, poursuis; désabuse la Seine,
Quidans son préjugé contre certains Cantons ,
S'imagine que l'Hipocrêne,
I. Vol.
Diij Dé-
2596 MERCURE DE FRANCE
Dédaigne d'arroser ceux que nous habitons.
Force-la d'avouer que la terre Armorique.
Connoît Phébus et les neuf Sœurs ,
Et que la Verve Poëtique ,
fait sentir aussi ses divines fureurs.
Mais quoi ! sans être si tardive ,
Elle a déja rendu justice à tes accords ,
Et la Marne, comme elle , à tes sons attentive ,
En a fait éclater ses éloquents transports.
Houdart tout prêt d'entrer dans la fatale Barque
Charmé de tes talens divers ,
Voulut t'en donner une marque ,
En vantant à la fois et ta Prose et tes Versi
Voltaire, le fameux Voltaire ,
Enchanté comme lui de tes doctes Ecrits ,
Vient d'apprendre à toute la Terre,
Combien il en sent tout le prix.
C'est donc & honte extrême ! à ta seule Patrie ,
Qu'on peut à juste droit reprocher aujourdhui ,
De ne sçavoir pas rendre à ton rare génie ,
L'honneur qu'elle reçoit de lui,
1. Vol
DECEMBRE. 1732. 2597
Et moi, que ta belle ame honore ,
Du précieux dépôt de tous tes sentimens ,
Je suis bien plus coupable encore ,
D'avoir tant balancé pour t'offrir mon encens!
Pardonne , illustre Amie , Apollon m'est avare ,
Des faveurs que sans cesse il verse dans ton sein :
Heureux que ma verve bizarre ,
Ait du moins en ce jour secondé mon dessein.
Chevaye , Auditeur à la Chambre des
Comptes de Bretagne.