LE DIVORCE
D'AMOUR ET D'HYME N'EE.
D
Par M. le GRAND.
' Où vient que le fils de Cipris
fait laniche au Dieu des Maris ?
Jadis l'Enfant plus débonnaire ,
Avec Hymen vivoit en frere :
Tous deuxfe tenans par le doigt ,
Logeoient deffous le même toit.
Enfemble ils faifoient leur négoce ;
L'un n'alloit fans l'autre à la noce.
60 LE MERCURE
Amourfe faifoit un honneur
D'eftre toujour'sfon Sémoneur : ·
Sans ceffe entr'eux mainte accolade ,
On eût dit d'Orefte & Pylade.
Ce n'est plus ainfi , ce dit - on ,
Quand il trompe fon Camarade ,
Amour croit gagner maint Pardon :
A-t-ilfi grand tort ? C'eftfelon :
Cupidon, qui rien ne médite
Qu'il n'acheve d'un coup de trait
En blefa Fortune & Mérite :
Tout fier du coup qu'il avoitfait ,
Là , difoit le Dieu de Cythere
ce ferachofe rare à voir ,
Fortune qui fait tant la fiere ,
Au Mérite chercher à plaire,
Eût-il jamais un tel eſpoir ?'
Il a beau la Nymphe Semondre ,
Elle ne daigne lui répondre ;
Il la fuit , & fon oeil fubtil
Onc ne la vit que de profil :
Il la verra d'autre maniere.
Je veux qu' Hymen de l'héritiere
Et du Galandfigne au Contract
Amour parla , s'il eût pû faire ,
Comme il difoit , ce Concordat ;
Onc il n'eût fait meilleure affaire :
Tous deux avoient maints dons de plaire.-
DE NOVEMBRE, 61
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Par eftre beau , gentil Parleur
Mérite n'avoit fonfemblable
De fon Sexe c'étoit l'honneur.
Fortune êtoit jeune & paſſable ,
Riche furtout , c'eft le meilleur;
On en eût fait un couple aimable :
Mais , l'Infante avoit un Tuteur ,
Un oiy manquoit à leur affaire ;
Hymenfans lui ne veut rien faire.
Force fut donc que de fon coeur
L'Amant lui conta le mysterë ,
Qu'étoit fa chevance & fon bien ,
Qu'il n'avoit pour tout appanage .
Que bel efprit , doux entretiens
Chofe qu'en fait de Mariage ,
On compte fort fouvent pour rien.
Mérite en fit l'expérience ,
On méprifa fon éloquence ,
Son Sçavoir & tous fes talens :
Plus fortuné dans fa demande ,
Avant de la faire aux Parens ,
-S'il eût , ami de la Galande ,
Adroitement volé les Gands ;
D'un Hymen rendu néceffaire
Avec la bonne Ménagére ,
Nous verrions riches fes enfans.
Il s'en repent , Fortune fiere
l'en regarde encor de travers ;
Elie porta la folle enchere
962 LE MERCURE
De leurs myfteres découverts :
Le Tuteur lui chanta goguette ,
Lui fit fabbat fur le Galand ,
Puis au Couvent mit la Coquette
Pour prévenir tout accident.
Fortune en fut toute honteufe : "
Va va, difoit la foufreteufe ,
Mérite qui mas feu charmer
Pour ceffer d'eftre malheureuse ,
Je jure de ne plus t'aimer :
Ainfi promit & tint parole ;
Et cependant elle défole
Abbeffe , Nonne & Directeur ,
Tant queforce fut que la folle
S'en retourna chez fon Tuteur.
Le bon homme auffitôt rumine ,
Ouais , ce dit-il , nôtre Orpheline
Nous va donner bien du tintoüin :
Faut marier la Diablotine ;
Fille demande trop de foin.
La marier , non à fa mode ,
Afon Pimpant qu'elle aime encor ,
Prenons plûtôtfon antipode ;
Il eft plus laid qu'une Pagode ;
Mais riche , il eft comme un Milord :
Plutus vaut feul triple Mérite ,
Ja long-tems il nous follicine :
Faifons def- adonc les accords.
On dit : Parentelle s'affemble ,
DE NOVEMBRE. 6,3
Plutus entre & Trésors enſemble
Soucis foudain fortent dehors.
Vifage rit , pied cabriole ;
Fortune vient , Amant l'accole.
Tuteur commande , elle dit , oüy :
Auffitôt , voici Garde- Notte ,
Seigneur Hymen tout èjotty
Le couple on lie & l'on garotte.
Tandis Violon s'introduit ,
On danfe , on boit fanté de l'Hôtes
Compere à toi , ris n'y font fautes.
Ce fut plaifir , hors que la nuit
Prés le tendron tout côte à côte ,
L'Epoux ne fongea qu'à dormir :
Dormir? Eh quoi ! Pas autres chofes
L'Hymen a maint autre plaifir ?
Ouy, quand Amour en fait les clauses ,
Si l'on fait les noces fans lui,
Tantpis ; au lieu d'un lit de rofes
Hymen n'a qu'épine & qu'ennui.
Fortune enfit l'apprentissage ,
Tréfors rouloient dans fon ménage ,
Plaifir eftoit fon Intendant ,
,
2
Dieux des Cadeaux eftoient fes Pagès.
Chantoient Syrenes àfes gages :
Pourfa parure on payoit tant ,
Ceftoit on Bal , où Comédie .
Que lui manquoit ? Tout ; quoign'on die,
Sans un Mary Cythérien ,
64
LE MERCURE
Femelle est toujours mal lotie`:
Fortune auffi le difoit bien ,
>
Qu'elle avoit tout &n'avoit rien ;
C'eftoitfon mot : Mais , comment faire,
Quand Hymen nous tient fous fes Loix,
On abeau s'en mordre les doigts ;
Lavoilà qui s'en défefpere
On oit par tout fa trifte voix ;
Seroit-ce mal fait , difoit- elle ?
Dansla détreffe où je me vois :
Fiancée , encore Pucelle ,
De prendre parfois réconfort
Avec Amant jeune & fidelle.
Une Comere aimoit la belle
Qui lui dit , non , & pour renfort ,
Ajouta ;jefuis bien bonace ;
Mais , fi j'étois à vôtre place ,
Au lieu d'un feul , j'en aurois cent .
Le beau ragout ! Ma pauvre Enfant ,
Que vôtre Epoux, c'eft vôtre Pere ;
Laiffez-mei là ce vieux grifon ,
Roupiller feulfur le tifon ;
Galand , vous dis-je , eft vôtre affaire ,
Le confeil étoit falutaire :
Femme contre Mary qui dort ,
Voire aujourd'hui s'en fert encor.
Aces raifons de la Comere ,
La Nymphe prit foulagement ,
Puis alla s'aguymper pour plaire,
a
Prit
DE NOVEMBRE.
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Prit bel atour , air fouriant ;
Difoit de l'oeil ,je ne fuis fière ,
Il y fait bon , entrez Galand.
Un lui falloit : Sous fa banniere
Vous en euffiez vû plas d'un cent.
Volontiers où fonne l'argent ,
Nichent Citoyens de Cythere :
Je fuis d'avis d'enfaire autant.
Parmi cet effain foûpirant
Un luiplût , lui conta fleurettes ;
Beaubras , bel ceil , aftre charmant .
Il l'emmiéla d'autres fornettes ;
Puis d'un baifer il lui timbra
La main , la jonë & catera.
L'Amant eftoit courtois , honnête ;
Mais quand fille ne dit, arrête ›
C'est impoli d'en rester là.
Ainfi ne fut ; Amour parla ::
Enfans , dit-il , prenez courage ,
De vos jeux un grand Dieu naitra.
Apeine il dit , qu' Amant ferra ,
Nymphe d'en rire, & Cocnage
Ace qu'on dit , naquit de là.
Vous euffiez ris à fa naifance ,
De voir d'en haut dégringoler
Troupes d'Amours entrer en danfe.
Plaifirs & Jeux fe rigoler ,
Trotter Cadeaux , flacons aller :
Amour crioit
Réjoüiſſance,
F
66 LE MERCURE
Nous faut fefter le nouveau Né;
Puis l'accolant , lui dit , bean Sire ,
O que tu naquis fortuné ,
Je vais te former , te conduire
An Throne qui t'eft deſtiné ;
Hymen envain voudra te nuire ,
Deffous tes Loix il fléchira ;
Tousfes Sujets , peu s'enfaudra ,
Compoferent ton vafte Empire ,
Maint de ton jougfe foucira :
Tel en mourra , tel en vivra.
Heureux, qui n'enfera que rire !