HISTOIRE de la Maison de MONTMORENCI,
par M. DESORMEAUX.
PREMIER EXTRAIT.
L'HONNEUR qu'a mérité Achille d'être
célébré par le plus grand des Poëtes,
étoit un des avantages que lui envia
long - temps après un de ſes rivaux.
Alexandre mettoit ce defir parmi les
objets de fon ambition. En effet , un
des aiguillons de la gloire humaine ,
c'eſt l'image de cette eſpéce d'immorta-
lité qui ſuit la grande réputation ; &
qui , fi l'on peut parler ainfi , étend
plus le ſon de la trompette de la Re-
nommée , que les Hiſtoriens ? Ce font
eux qui donnent une nouvelle vie aux
Héros , qui les expoſent une feconde
fois aux regards attentifs de l'Univers ,
qui les élevent encore , pour nous ex-
primer poëtiquement , fur le char de la
gloire. La Maiſonde Montmorenci bril-
AOUST. 1764.
85
loit de tous les rayons d'une ſplendeur
véritable : elle avoitjuſtifié la plus haute
Nobleſſe par des Vertus & des Services
qui ſeuls auroient ſuffipour lui attirer la
reconnoiffance & les reſpects éternels
de la Nation. Il lui manquoitun Pein-
tre, qui réunît dans un tableau tous ces
perſonnages ſi intéreſſans , & les remon-
trât à la fois aux yeux du François ,
adorateur de ſes Héros. Cette illuftre
Maiſon , ſi l'on oſe le dire , va être re-
devable d'un nouvel éclat à la plume de
M. Deformeaux. Cet Ecrivain étoit déja
connu avantageuſement par ſon Hif-
toire d'Eſpagne & par les derniers volu-
mes des Révolutions , Ouvrage com-
mencé par M. Duport du Tertre : mais
ce qui ajoutera beaucoup à la réputation
du premier , c'eſt ſon Histoire de la
Maison de Montmorenci en cinq volu-
mes , qui paroît chez Defaint & Sail-
lant , Libraires , rue S. Jean de Beau-
vai , & Duchesne , Libraire , rue S.
Jacques. Elle eſt dédiée à M. le Maré-
chal Duc de Luxembourg , dont tous
les honnêtes-gens pleureront à jamais
la perte. Tout le monde retrouvera ſes
fentimens dans cette Epître ſi noble &
fi préciſe de M. Deformeaux.
86 MERCURE DE FRANCE.
" MONSEIGNEUR ,
„ VOICI l'Histoire de vos Ancêtres ::
vous y verrez de grands exemples de
>> courage, de probité, de défintéreſſe-
" ment , d'amour pour la Patrie. Ce
>>font les vertus qu'on voit briller en
VOUS
MONSEIGNEUR ; puiffent-
» elles être à jamais le partage de tous
>> ceux qui porteront le nom immortel
»de Montmorenci » .
L'Auteur commence ſon Hiſtoire par
une introduction qui en quelque forte
fert de préliminaire. Il eſt bien éloigné
d'imiter la plupart des Ecrivains , qui
font toujours prêts à décrier ceux qui
les ont devancés. M. Deformeaux don-
nedes éloges au travail du ſçavantAn-
dreDuchesne , à qui nous devons l'Hif-
toire généalogique de la Maiſon de
Montmorenci. » D'après l'excellent Ou-
>> vrage de Duchesne, ( dit le même Hif-
>>*torien ) il paroîtroit peut- être inutile
"& fuperflu de donner une nouvelle
>>Hiſtoire de la Maiſon deMontmorenci ;
>>mais comme cet Ecrivain s'eſt plus
>> attaché à la généalogie & aux allian-
>> ces des Montmorenci , qu'à leurs ac-
>>tions , on a cru que le Public verroit
:
AOUST. 1764.
87
avec d'autant plus de plaifir Hiſtoire
>>>des Hommes les plus illuſtres de cette
»Maiſon , qu'on y a ajouté celle de
» François-Henri de Montmorenci , Ma-
>>>réchal , Duc de Luxembourg , l'un
>> des plus grands Capitaines que la
>>France ait produits » . L'Hiſtorien
ajoute avec cette nobleffe philoſophi-
que qui diftingue les Ecrivainsde génie
de cette foule obfcure de barbouilleurs
de papier : " on proteſte ici qu'on ſe
>> feroit bien donné de garde de publier
>> cet Ouvrage , ſi lesMontmorenci n'a-
>>voientété quede grands Seigneurs, les
>>premiers Barons de France. On ne l'a
>> entrepris que parce que la plupart de
>> ceuxqui ont portélenomde Montmo
>> renci,ont rendu des ſervices excellens à :
>>laPatrie».On les doit compter parmile
petit nombre des premiers Gentilshom-
mes de la Nation. Si les Montmorenci
n'ont pas eu l'honneur de monter fur
le Trône , i's ont celui de l'avoir fou-
tenu , & depuis Hugues Capet jusqu'a
nos jours , la grandeur de cette Maiſon
ว
s'eſt maintenue fans nulle interruption..
Duchefne commence fa généalogie à
Bouchard I , environ l'an 950 de l'Ere
Chrétienne. L'Histoire ancienne & mo
derne n'offre point de Maiſon , dans
88 MERCURE DE FRANCE.
quelque Nation que ce foit , qui ait
fourni à ſa Patrie plus de Généraux &
dedéfenſeurs. Ronsard , ily a deux cens
ans , écrivoit :
>>>Cette Race eſt ſurtoutes , la plusbelle
>> Race héroïque & antique , laquelle ,
>>>De père en fils , guerrier victorieux,
>> Aporté ſon renom juſques aux cieux >>
Que M. Deformeaux ſcait ſe montrer
digne d'être l'Hiſtorien d'une pareille
Maiſon ! » En voyant , dit-il , réunis
>> ſous un ſeul point de vue toutes les
>>grandes actions de leurs Ancêtres
9
>>que les Montmorenci jugent eux-mê-
>>>mes de tout ce que l'Etat eft en droit
d'attendre de leur zéle , de leur cou
>> rage , de leur application !
La Maiſon de Montmorenci ſe perd
dans l'obſcurité des temps. Un Ecri-
vain du dernier fiécle ( le Père de la
Rue ) diſoit : la couronne n'estpas plus
ancienne fur la tête de nos Rois , que
la noblesse dans lefang de ces Héros.
Nous ne nous arrêterons qu'aux prin-
cipaux perfonnages qui ont le plus at-
taché la plume de l'hiſtoire.
Thibaud de Montmorenci& fon frère
Herve
Bouteiller de France , font
AOUST. 1764.
89
appellés par le Roi Henri I ( en 1059 )
Princes du Royaume , nobles Princes.
La charge de Bouteiller étoit alors la
ſeconde de l'Etat.
Un des plus illuſtres des Montmo-
renci du temps de l'Abbé Suger fut
Gui Comte de Rochefort , Sénéchal de
France , furnommé le Rouge; cet Ab-
bé en parle comme d'un des plus grands
hommes de ce fiécle : il le repréſente
ſage , appliqué , plein de génie & de
valeur , ne refpirant que la gloire du
nom François. Il a été combattre les
Muſulmans dans le fond de l'Orient.
A fon retour ſa fille Lucianne épouſa
le fils aîné du Roi , & vers le même
temps Elifabeth de Montlhéri , ſa petite
niéce , épousa Philippe , ſecond fils du
Monarque.
Le nom de Mathieu I , Seigneur de
Montmorenci , eſt conſacré à jamais
dans nos Faſtes. Nul Seigneur de fon
temps n'eut plus de part au Gouverne-
ment du Royaume & à la faveur des
Rois. Louis VI, qu'il ſuivit dans toutes
ſes Campagnes , le combla de bienfaits
& de distinctions. Ilfut élevéà la dignité
de Connétable. Alix de Savoie , Reine
douairière de France , du conſentement
90 MERCURE DE FRANCE.
du Roi fon fils , épousa Mathieu , qui
étoit veuf.
Bouchard V , Sire de Montmorenci
و
parut à la Cour avec plus d'éclat qu'au-
cunde ſes Ancêtres. Sa fuite étoitprèf-
que auffi nombreuſe que celle du Roi.
Sa naiſſance & fa réputation lui mérite-
rent l'alliance de Laurence de Hainault,
fille de Baudouin III, Comte de Hai-
nault & d'Alix de Namur , defcendue
en droite ligne de Charlemagne par
Ermengarde, Comteffe de Namur , fille
de l'infortuné Charles de France , Duc
de Lorraine , exclu du Trône : c'eſt par
cette alliance que les Montmorenci ont
l'honneur de deſcendre de Charle-
magne.
Mathieu de Montmorenci , Sire de
Marly, a joué un très-grand rôle dans
les Croiſades : il fut un des premiers
Chefs de la Nobleffe Françoiſe qui ſe
diftinguerent à la prive de Conſtantino-
ple ſur lesGrecs : car les plus cruels en-
nemis de ce malheureux Peuple furent
les Croiſés. C'étoit une des abfurdités
révoltantes du fiécle : on partoit pour
combattre les Musulmans , auxquels on
vouloit arracher la Palestine , ſans trop
fyavoirpourquelle raifon , & on trem-
AOUST. 1764.
91
poit ſes mains dans le fang des Chré-
riens. Il eſt conſtant que Constantinople
emportée depuis d'affaut par les Turcs ,
fouffrit moi d'horreurs que de la part
des Croiſés. Le butin ſeul qui tomba en
partage à nos Seigneurs François, monta
à plus de quatre cent mille marcs d'ar-
gent. Mathieu de Montmorenci mourut
des fatigues du fiége : il fut enterré dans
l'Eglise de S. Jean de Jérusalem ; &
l'Armée victorieuſe regarda ſa mort
comme une des plus grandes pertes
qu'elle pût faire.
Mathieu
Sire de Montmorenci
و
Connétable de France , furnommé le
Grand, s'eſt montré digne en effet d'un
fi glorieux titre. Il fit à Bouvines des
miracles de valeur : il renverſa & prit
douze Bannières Impériales. Philippe ,
en mémoire des exploits de Mathieu
de Montmorenci , qui avoit tant contri-
bué à ſon triomphe , voulut qu'il ajou-
tâtdouze aiglettes ou alerions aux quatre
qu'il portoit déja dans ſes armes. La
branche de MontmorenciMarly conti-
nue de porter les anciennes armes de la
Maiſon. » Louis VIII , avant que de
>>>mourir , éprouvales plus vives inquié-
>>>tudes ſur la deſtinée de ſes enfans. Les
>>Rois, depuis Hugues Capet , ſe dé-
92 MERCURE DE FRANCE.
>> fiantdel'ambition éffrénéedesGrands,
" avoient eu la précautionde faire facrer
>& couronner de leur vivant leurs fuc-
» ceffeurs. Louis, dans le court eſpace
» d'un Régne de trois ans , n'avoit pu
>>ſuivre cet éxemple. L'aîné de ſes en-
>>fans avoit à peine douze ans : avant
>> qued'expirer ilappella dans ſa cham-
» bre les Princes, les Barons & les Evê-
>> ques. Ce fut en préſence de cerre au-
>>guſte aſſemblée que le Roi tournant
>> fes regards mourans fur Mathieu de
» Montmorenci, le conjura dans les ter-
>>>mes les plus touchans, de prendre fon
>>fils ſous ſa garde. Mathieu accablé de
>>douleur ne put d'abord répondre que
» par ſes larmes & fes fanglots ; mais
>> enfin faiſant un effort fur lui-même ,
>>il proteſta à ſon Roi qu'il verſeroit
>> juſqu'a la dernière goutte de ſonſang
>>>pour la défenſe du Prince& de la Fa-
>>mille Royale ». Le jeune Roi , qui
fut Louis IX, ne trouva pas en effet
de plus ardent défenfeur que ce grand
homme. Il mourut avec la réputation
du plus grand Capitaine & du plus hon-
nête Chevalier de ſon fiécle. On a con-
ſervé de lui un trait qui donne une
haute idée de ſon déſintéreſſement &
de ſes modérations. Moyennant une
AOUST. 1764.
93
légère redevance , il affranchit tous fes
vaffaux des corvées , des tailles & des
impofitions que les Barons étoient alors
en droit d'éxiger d'eux. » "Ce bienfait ,
>>> dit l'Hiſtorien , étoit immenfe ; car ,
» de la feule Baronie de Montmorenci ,
» dépendoient plus de fix cens Fiefs.
"Cette action eſt ſans doute moins bril-
>>>>lante que des victoires ; mais elle eſt
>>plus intéreſſante aux yeux de l'huma-
» nité ". Le moindre des titres du Con-
nérable eſt d'avoir été grand-oncle ,
oncle, beau-frère , neveu& petit-fils de
deux Empereurs , de fix Rois , & allié
de tous les Souverains de l'Europe. II
prenoit , comme ſes Ancêtres , la qua-
lité de Sire de Montmorenci , par la
grace de Dieu.
Vous voyez un nombre de Héros de
cette Illuſtre maiſon, payer de leur fang
l'honneur de paſſer pour les plus braves
Chevaliers qu'ait produit la France. Ils
partagerent les malheurs de l'Etat ſous
Philippe de Valois. Sous CharlesVI plu-
fieurs d'entre-eux furent tués , d'autres
bleffés , ceux - ci eurent la douleur de
voir leur héritage envahi par les rebelles ;
ceux-là prifonniers de Guèrre par le
fort des Armes , furent ruinés par les
rançons
éxorbitantes qu'on éxigea
1
94 MERCURE DE FRANCE.
d'eux. Nous ne ſuivons point exacte
ment la fucceffion de tant de grands
hommes.
Le Roi François I, combla d'hon-
neurs Guillaume de Montmorenci , en
1524 , année fi célébre par les déſaſtres
de la France ; le Parlement de Paris
donna au Baron de Montmorenci , des
marques de confiance & d'eſtime , telles
qu'aucun Citoyen n'en a peut - être
jamais reçues de plus glorieuſes de la
part de cette auguſte Compagnie. Auf-
fitôt après qu'on eut appris la perte
de la Bataille de Pavie , & la priſe du
Roi , le Parlement ordonna qu'on invi-
teroit le Baron de Montmorenci à fe
rendre dans la Capitale , pour raffurer
par ſa préſence les habitans conſternés
& maintenir la paix , l'ordre , & la
tranquilité. Le Roi en fortant de ſa
priſon, l'accabla d'éloges, &de carefſfes ,
il lui remitles lods & ventes de quel-
ques terres qui lui étoient échues &
qui relevoient de la groſſe Tour du
Louvre : il voulut qu'on inférât dans
les Lettres-Pa entes que c'étoit en faveur
des bons ,grands & très-agréables fer-
vices que fondit Cousin , le Baron de
Montmorenci lui avoit rendus ainfi
qu'aux Rois fes prédéceſſeurs.
AOUST. 1764.
95
M. Deformeaux a répandu ſur l'hif-
toire d'Anne de Montmorenci tout l'in-
térêt dont cette vie étoit fufceptible.
Ce grand homme nous eft repréſen-
té fous des traits qui caractérisent à
la fois & le Héros & l'Ecrivain. » Anne
» de Montmorenci eſt un des hommes
>>les plus célébres de l'hiſtoire moder-
» ne. Sa vie offre un ſpectacle auffi
» varié qu'intéreſſant. Elevé par fon
>> courage , fon génie , & ſes talens
» à un dégré de puiſſance & de for-
> tune qui ne laiſſoit que le Trône au-
>> deſſus de lui , on le verra diſgracié ,
» éxilé par ce même Prince dont il avoit
>>ſauvéle Royaume ; bientôt après rap-
>>pellé avec gloire de ſon éxil , il gou-
>>verne pour la ſeconde fois le Royau-
» me avec une autorité prèſque abſo-
>>lue , mais la fortune lui vend cher
>> ſes faveurs. Au milieu de ſes ſuccès ,
>> il eſt vaincu& pris dans les plaines
>> de S. Quintin. Il ne fort de ſa pri-
>> ſon que pour être témoinde la mort
>>déplorable de fon Roi. Relégué de
>> nouveau dans ſes Terres , dépouillé
>> de l'adminiſtration des affaires par des
>> rivaux pleins de courage , de talens
» & d'ambition , la fortune le raméne
>> ſur le théâtre des événemens ; &
1
96 'MERCURE DE FRANCE.
>> dans un âge où les autres hommes
>> ne reſpirent plus qu'après le repos ,
>>il combat avec le courage le plus
>>intrépide & juſqu'à la dernière extré-
>>mité pour le culte de ſes Pères &
>>>l'autorité Royale ; tantôt vaincu , tan-
>> tôt vainqueur, mais toujours le plus
> fier des hommes , c'eſt au milieu de
>>cette alternative fingulière de ſuccès
» & de revers , de faveurs & de dif-
» graces , de défaites & de victoires ,
>> qu'il termine une carrière dont une
>>partie eût ſuffi pour illustrer d'au-
» tres hommes. Au reſte , quoique le
Connétable de Montmorenci ait fou
» vent éprouvé l'infortune , quoiqu'on
>>lui ait reproché des défauts , ſes ver-
>>tus, ſes talens , fon courage & fa ré-
>>>putation ont furpaſſe ſes malheurs. Il
>>eut la gloire de gouverner ſa Patrie ,
» de la fauver & de mourir pour elle » .
» Je ne crois pas que depuis Salufte on
ait peintavec plus de vigueur & d'éner-
gie. Il faut lire dans M. Deformeaux
tous les détails de cette vie ſi remplie
d'événemens. L'Hiſtorien a eu l'art de
lier l'Hiſtoire générale des temps à l'Hif-
toire particulière des Montmorenci , ce
qui donne encore un nouveau dégré
d'intérêt à cet excellent Ouvrage. La fin
du
AOUST. 1764.
97
• du Connétable préſente le ſpectacle le
plus frappant des malheurs de l'huma-
nité. On ſçait que ce fut à la bataille
de Saint-Denis qu'il termina ſa longue
carrière. « Revenu de fon évanouiſſe-
» ment , il demande à ceux qui l'envi-
> ronnoient, des nouvelles de la Bataille
» & des autres Chefs. Lorsqu'on lui eut
» répondu que l'Armée du Roi étoit
> maîtreſſe du champ de Bataille , &
» que le combat n'avoit été , pour ainſi
>>dire , fatal qu'à lui ſeul , il remercia
>> le Dieu des Armées. Il demanda en-
>> ſuite pourquoi on s'arrêtoit autour de
>>>lui ſans poursuivre la victoire. Mon
» cousin , dit-il , en s'adreſſant à M.
» de Sanzai , homme de qualité , & fon
parent , jefuis mort ; mais je bénis le
» Ciel de mourir ainſipourma Religion ,
» mon Roi & ma Patrie : dites à SA
» MAJESTÉ que j'ai été enfin aſſez
» heureux pour trouver la mort quej'a-
» vois cherchée tant de fois pour le fer-
» vice de son père & deses aïeux. En
>> même temps il prend ſon épée , dont
>> le pommeau étoit fait en forme de
>> croix , qu'il baiſe ſans ceſſe , recom-
>>mandant ſon âme à Dieu. Sur ces en-
>>trefaites arrivent ſes enfans , qui ſe
jettent ſur lui, l'embraſſent & l'exhor
E
98 MERCURE DE FRANCE.
>>tent à avoir bon courage, en l'affu-
>>rant avec tous ceux qui étoient pré-
>>ſens , qu'il guériroit de ſes bleſſures :
>mais le Connétable , qui ſe ſentoit
>>frappé à mort , vouloit expirer ſur le
>> champ de Bataille. Il réſiſta long-
>> temps aux prières qu'on lui fit de ſe
>>laiffer tranſporter à Paris : enfin ne
> pouvant plus réſiſter aux vives atta-
ques de tout ce qu'il avoit de plus
> cher. J'y confens , dit-il , non quej'aie
» aucune espérançe deguérir, carjefuis
» mort ; mais c'eſt pour voir encore une
»fois le Roi & la Reine , leur dire
"
» adieu, & leur porter moi-même par
mes bleſſures les aſſurances de lafidé-
litéquej'ai toujours portée à leurfer-
vice ». On ſe rappellera ce que ce
grand homme expirant répondit à un
Prédicateur Cordelier qui l'exhortoit
dans ces derniers momens : Ah ! mon
père, luiditleConnétable , croyez-vous
qu'un homme qui aſçu vivre près de
80 ans avec honneur , ne sçache pas
mourirunquart d'heure?François , Duc
de Montmorenci ; Henri premier du
nom, Ducde Montmorenci ; Charles,
Ducd'Amville , Grand-Amiral de Fran-
ce, offrentchacun des traitsd'héroïſme
°randeur , qui ſont conſacrés par
1
AOUST. 1764.
99
la plume de l'Hiſtorien. Nous nous
bornons à dire en ce moment que cet
Ouvrage eſt un monument éternel
,
élevé par le talent & la vérité même , à
la gloire des Montmorenci , & que cette
Race de grands Hommes a trouvé une
plume digne d'eux.