Les Comédiens François ont toujours.
continué avec ſuccès les repréſentations de
Heureux Retour ; les Auteurs de cette PiéNOVEMBRE.
1744. 15.5
ce n'ont point eu deſſein de lui donner la
forme d'une Comédie , leur but étoit d'amener
trois divertiſſemens , & de placer
convenablement pluſieursdétails fur laconvaleſcence
du Roi.On ne peut leur refufer
l'éloge d'avoir ſuivi le précepte d'Horacedans
le choix du fujet , le ſuccès en a été
le prix. Cette piéce n'eſt gueres ſuſceptible
d'une analyſe exacte , ainſi nous nous contenterons
d'en donner une légere idée , &
de rapporter quelques morceaux qui ont le
plus réuffi .
M. Argante , bon Bourgeois , veut fignaler
fon zéle au retour da Roi par une Fête.
Un Officier & un Avocat font amoureux
de ſa fille ; il promet de la donner à
celui des deux qui imaginera la plus jolie
Fête . Au reſte , ces deux Acteurs ne font
pas ſur la Scéne ſeulement pour amener des
divertiſſemens , & l'on a beaucoup applaudi
quelques tirades récitées par Damon , c'eſt
le nom de l'Avocat ; voici une des meil
leures , il parle des Médécins.
L'autre ſiècle , la mode
Fut de les ridiculifer .
و Alors apparammentquelque fauſſe méthode
Outeur exterieur pedanteſque , incommode ,,
Donna lieude les mépriſer ;
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
Mais malgré la critique , à nous tromper facile ,
L'Art mérita toujours d'être en foi reſpecté ;
Lorſqu'aux premiers humains le Deſtin irrité
Refufa l'immortalité
IMeur laiſſa du moins cette ſcience utile ,
Qui fait que l'homme , après avoir bien médité ,
Par une conjecture habile ,
De ſa vie entrevoit les cauſes , les refforts ,
Et pour les rétablir va puiſer les tréſors
Qu'offre à ſon docte choix la Nature fertile ,
Cet Art a reçû des Mortels
Tantôt l'exil , & tantôt des Autels ;
Souvent il n'a paru qu'un hazardeux ſyſtème ,
Mais qu'on ſoit détrompé , puiſque cet Art enfin
A ſervi notre Roi dans ſon péril extrême ,
Il ne reſte plus de problême ,
'Ajamais on dira , c'eſt un Art tout divin.
Les habitans d'Auteuil forment la premiere
Fête . Voici le Vaudeville .
VAUDEVILD E.
Une jeune fille.
Que l'infidele Colin
M'abandonne pour Lifette ,
Que j'éprouve ſon dédain ;
Que je perde ſa fleurette ;
L
NOVEMBRE. 1744. 157
Eh qu'est-ce que ça me fait à moi ?
Je vois ce que je ſouhaite ;
Eh qu'est-ce que ça me fait à moi ,
Quand je vois notre bon Roi ?
Un jeune Garçon.
Que facile à mes rivaux ,
Liſon pour moi ſoit farouche ,
Ames foupirs , à mes maux
Que fon oreille ſe bouche ;
Eh qu'est-ce que ça me fait à moi,
Plus qu'elle mon Roi me touche ,
Eh qu'est- ce que ça me fait à moi ,
Quand je vois notre bon Roi ?
Une jeune fille.
Que la noce de ma ſoeur
Dans le carnaval ſoit faite ;
Que l'on faffe ſon bonheur ,
Sans fonger à la cadette ,
Eh qu'est-ce que ça me fait à moi ?
Je n'en ſuis point inquiéte ;
Eh qu'est- ce que ça me fait à moi ,
Quand je vois notre bon Roi ?
Le Maître d'Ecole.
Que tout mon champ ſoit battu
SS MERCURE DEFRANCE.
Par les vents & par la grêle ;
Que l'on trouve la vertu
De notre femme un peu frêle ;
Eh qu'est- ce que ça me fait à moi ,
Ma foi , très-peu je m'en mêle ;
Eh qu'est-ce que ça me fait àmoi ,
Quand je vois notre bon Roi ?
Une Vieille.
Bienloinde mes jeunes ans
Je ſens que mon terme arrive ,
Sans doute dans peu de tems
J'irai voir la fombre rive ;
Mais qu'est- ce que ça me fait àmoi ,
Pourvû que mon Prince vive ?
Mais qu'est-ce que ça me fait à moi ,
Quand je vois notre bon Roi ?
Le Parterre a beaucoup applaudi ces couplets
, & a exigé que pluſieurs fuſſent répétés
, mais il a fait encore plus d'honneur
au Vaudeville du ſecond divertiſſement . II.
a chanté lui-même le refrain , & s'eſt libéralement
applaudi.
Le ſecond divertiſſement , qui eſt celui
que l'Avocat a imaginé , eſt une Entrée de
Bergers & de Bergeres.Une Bergere chante
ce Vaudeville.
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Par nos jeux & par nos chanſons
Témoignons notre allégreſſe ;
LeRoi charmant que nous fervons
Pournous eſt rempli de tendreſſe.
Dans ce beau jour célébrons
Tout ce qui l'intéreſſe ;
Réuniffons dans le même refrain
Le Roi , la Reine & le Dauphin.
Chés notre Roi tour eft grandeur ,
Noble orgueil , feu guerrier , vaillance
Chés la Reine tout eſt ardeur
Agrément , bonté , bienveillance ;
Chés le fils tout est ardeur ,
Reſpect & déférence :
Que de raiſons pour célébrer ſans fin
Le Roi , la Reine & le Dauphin !
Les jours de ce Roi généreux
Intéreſſent l'Europe entiere ;
Son fort ne pourroit être heureux
Sans une Compagne fi chere;
Au bonheur de tous les deux
Le fils est néceſſaire ;
Dieux immortels , faites vivre ſans fin
Le Roi , la Reine & le Dauphin !
La Fête de l'Officier ne le céde point à
celle de l'Avocat, mais Agathe , c'eſt la fille
60 MERCURE DE FRANCE.
de M. Argante , donne la préférence au
premier ; l'amour de la Patrie dicte ſon
choix , & ne pouvant ſuivre le Roi à la
guerre , je veux du moins , dit- elle ,
Que la moitié de moi-même
Soit occupée à le ſervir.
:
Lucas , Jardinier de M. Argante, trouve
encore un autre raiſon de cette préférence.
Oüi , dit- il ,
Oüi , vive un Officier , ça fait bian plus d'éclat ,
C'eſt plus vif, plus léger, tambour battant ilmene,
Et pis , c'eſt qu'on a tant de peine
A d'venir veur d'un Avocat.
:
Cette Piéce a eu quinze repréſentations;
le rôle de M. Argante étoit rempli par M.
de la Thorilliere ; celui de Liſidor , c'eſt
l'Officier , par M. Roſeli ; Damon, Avocat,
par M. Grandval ; Aminte, foeur de M. Argante
, par Mlle la Motte ; Agathe, fille de
M. Argante, par Mlle Gauffin ; Lucas, Jardinier
, par M. Paulin ; le Maître d'Ecole ,
par M. Poiffon ; le Carillonneur , par M.
leGrand.