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p. 55-66
EXTRAIT de quelques Lettres de Madame la Comtesse de GRIGNAN, du Chevalier de GRIGNAN, du Marquis de SEVIGNÉ, & de M. de BUSSY-RABUTIN, Evêque de Luçon.
Début :
De Madame de GRIGNAN à son mari. SI ce Major s'en retourne, je le [...]
Mots clefs :
Chevalier, Poètes, Lettre, Grignan, Simiane, Télémaque, Poètes, Sévigné, Monde, Maladie
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT de quelques Lettres de Madame la Comtesse de GRIGNAN, du Chevalier de GRIGNAN, du Marquis de SEVIGNÉ, & de M. de BUSSY-RABUTIN, Evêque de Luçon.
EXTRAIT de quelques Lettres de
Madame la Comteſſe de GRIGNAN ,
du Chevalier de GRIGN AN , du Marquis
de SEVIGNÉ , & de M. de Bus-
SY-RABUTIN , Evêque de Luçon .
De Madame de GRIGNAN à fon mari.
*
SII ce Major s'en retourne , je le
chargerai d'une petite lettre de douceur;
* Nous tenons ces Extraits de M l'Abbé Tr2-
blet , de l'Académie Françoife , & il les tenoit de
feu M. le Chevalier de Perrin , Editeur des Lettres
de Mde de Sévigné. Il a bien voulu y joindre
quelques notes.
Civ
36 MERCURE DE FRANCE:
j'y joindrai les nouvelles que je pourrai
attraper ; elles font rares & les plus
confidérables font légères , quand on en
retranche les médifances qui égayent
la converfation.
Mde de Monaco fe meurt : M. Brayer
( fon Médecin , ) lui annonça il y a
deux jours que le temps de la vie étoit
court ; qu'il étoit obligé de l'en avertir ,
afin d'en difpofer pour l'éternité , & c.
Elle envoya querir le P. Céfar , & fe
confeffa fort longtemps ; elle reçut N. S.
fit fon teftament , & avec une fermeté
admirable ; ne parla plus de la mort ,
&c. Elle eft encore au même état , &
fe verra mourir toute en vie , fans perdre
un moment la connoiffance. Il
faut bien de la conftance pour foutenir
longtemps une fi pénible vue ; les feuls
Pères de la Trappe me paroiffent la pouvoir
regarder de fang froid.
A Madame de SIMIANE , fa fille.
Je ne fais d'attrait nouveau à Marfeille
, que la préfence de M. de Ventadour
, qui a choifi ce domicile pour cet
hyver ; cette compagnie me gâte fort
le foleil de Provence. M. de Ventadour
me paroît une violente éclipfe.
JUILLET. 1763. 57
Je m'afflige de l'anéantiffement des
grandes Maifons , c'eſt une parure de
moins au monde.
Sa jeuneffe furannée ( de la bellemère
de Madame de Simiane ) me fait
aimer votre jeuneffe prématurée.
J'ai fort regretté notre Soeur du Janet;
mais pourquoi ? C'eft une Sainte
& elle étoit martyre.
Quoique nous n'ayons pas gran1.
chofe à nous dire , cela ne vous difpenfe
pas de m'inftruire de ce qui vous regarde
, puifque votre filence ne me
difpenfe pas de fentir pour vous bien
de l'amitié ,
Les circonftances de la mort fubite
de Monfieur , ( le 9 Juin 1701. ) font
dignes de grandes réflexions , mais d'ordinaire
les réflexions n'agiffent que
fur les perfonnes qui en ont le moins
de befoin , & qui font déja bien diſpofées.
A la même fur la couche d'une fille.
Je fais peu d'attention à l'efpéce ; il
n'y en a que de deux façons ; ce qui
ne fe fait pas une fois fe répare l'autre.
Cv
58
MERCURE
DE
FRANCE
. Vous avez trouvé le fecret de me
rendre attentive en me parlant de votre
coeur & de votre amitié ; j'ai peſé
vos expreffions ; j'y aurois cru de l'éxagération
, fi je ne vous croyois affez
exacte fur la vérité , pour ne pas dire
une parole qui ne ferve à l'exprimer.
Je fuis très - touchée de vos fentimens
& de pouvoir faire votre joie ou votre
peine , par la manière dont je vivrai
avec vous ; je n'en fçaurois changer ,
quand votre coeur fera fon devoir ; c'eſt
lui qui eft ma régle & qui détermine
mes démonftrations. Vous êtes devenue
fi raiſonnable , fi dégagée des fentimens
qui font les conduites bifarres & capricieufes
, que je puis vous répondre
de moi , parce que je me réponds de
vous. J'ai fort envie que nous éprouvions
l'une & l'autre l'égalité & la
douceur d'un commerce aimable &
tendre. J'ai fort envie de vous avoir
auprès de moi , mais je me pique d'amour
pur & défintéreffé ; vous fçavez
que je connois la richeffe des privations
; le bonheur de s'y accoutumer
eft le plus réel de la vie.
Le Roi d'Espagne ( Philippe V. )
a rempli toutes les lettres comme il remJUILLET
. 1763 . 59
pliffoit tous les efprits & toutes les converfations.
Ne feriez - vous point curieufe
de voir en ce pays Mrs les Princes ?
C'est une belle occafion de leur en
faire les honneurs. Mais il ne faut point
tenter le jeune Télémaque de s'arrêter
dans le cours de fes voyages , ni lui préfenter
quelqu'un de plus aimable qu'Eu
charis & qu'il auroit peut-être plus de
peine à quitter. Cette raifon vous retiendra.
Je fuis peu furpriſe de vos profpérités
chez M. & Mde de Chamillard. Ce
n'eft pas à leur bonté & à leur égalité
que vous devez leur conftance , c'eft
à vous & à leur bon goût. Je ne vous
parle point de mon retour , parce que
ce difcours eft inutile , à vous qui favez
mes fentimens , & au monde qui ne
s'en foucie point.
Le fimple récit de l'accident du Chevalier
de Grignan fuffit pour vous faire
faire toutes les réfléxions au grand mépris
de la prévoyance de la prudence
humaine ; il vient ici pour éviter les
douleurs , & il y trouve des accidens
qui lui font fouffrir des douleurs infupportables.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
On ne peut mander une maladie
d'une manière plus propre à raffurer
que vous me mandez celle de mon frère
( le Marquis de Sévigné) ; cela s'appelle
une maladie digne d'envie : c'eft la
peur d'avoir la migraine qui le retient
dans ſa chambre , qui raffemble le monde
chez lui , qui vous amufe tous .
En vérité je le plaindrai quand il jugera
à propos de fe guérir.
J'ai fçu votre voyage de Champlatreux;
je me fuis repréfenté vos plaifirs ; ils
auroient été plus parfaits,fi le malheur au
jeu ne les avoit troublés. Je fuis dans
l'épreuve de cette forte de tribulation ;
la Cométe déconcerte ma tranquillité ,
comme les As rouges démontent M.
de Grignan. Mde de Rochebonne fait
avec moi la récolte de ce qui manque à
la médiocrité de fes revenus , & je fuis
fa dupe , fans pouvoir me corriger de
mal jouer ni de jouer.
Il faut faire un éffort pour tirer M.
de Simiane d'une charge de fubalterne ;
bonne pour y paffer , & humiliante
quand on y féjourne trop long-temps .
J'ai eu ici Mde de Simiane , elle eft
JUILLET. 1763.
61
cent fois plus jeune que vous ; mais
toujours utile à fa famille par fon attention
habile. Elle eft inquiéte de ces
mouvemens de Troupes qui préfagent
la guerre. Je ne fçais fi elle fera auffi
effective qu'elle eft apparente ; mais il y
a bien affez de l'apparence pour éffrayer.
On m'a dit que le P. le Rat * avoit
fuccédé au P. Malinco ; cela fera des
Rates , ou des Eratées , ou bien des
Ratières ; la terminaiſon n'empêche pas
que la conduite ne foit folide .
On n'obtiendra jamais ma compaffion
par quelque chofe d'auffi defirable
à mes yeux que la fécondité.
Du Chevalier de Grignan , à Mde de
Grignan , fa belle-foeur.
Tous vos parens vous embraffent .
Moi qui fuis parent , je vous embraffe
auffi ma chère Soeur. Nous fommes
ici dans la lecture des Ouvrages de ma
Soeur qui ont pour titre : Abrégé des
vertus de notre Soeur une telle ; elle y
rapporte qu'une béate avoit tant de
faim après une maladie, qu'elle mangeoit
De l'Oratoire , Confeffeur de Mlle de Grie
gnan & de Mde de Sévigné la Bru,
62 MERCURE DE FRANCE.
du bois ; enfin le Diable la tenta , elle
mangea du pain bis ; le Confeffeur
fçachant que c'étoit par une faim qui
fuivoit une maladie , au lieu de lui ordonner
une pénitence , lui dit d'en manger
tous les matins autant.
De Mde de Grignan à Mde de
Simiane.
*
J'ai été incommodée & me fuis guérie
fans reméde ; je fuis perfuadée de
votre inquiétude , & que vous voulez
que je dure autant que l'Univers . Ne
manquez pas à m'envoyer l'Opéra de
Télémaque ; je le lirai avec grand plaifir
, en attendant celui que j'aurai de le
voir ; car je furmonterai l'ennui qui
m'empêche d'aller aux autres Opéra ,
pour voir celui-là . Je crois que M. de
Cambrai fera obligé d'en faire les vers
s'il faut que ce foit un bel - efprit &
un grand Archevêque qui les faffe ;
mais ce n'eft point un Archevêque qui
a fait l'Ile de Calipfo ni Télémaque ;
c'eft le Précepteur d'un grand Prince.
>
* C'eft celui que Danchet & Campra mirent au
Théâtre en 1704.& qu'ils avoient compofé de divers
Fragmens d'autres Opéra . Mde de Grignan
croyoit que cette Tragédie étoit entiérement
nouvelle.
JUILLET. 1763. 63
qui devoit à fon difciple l'inftruction
néceffaire pour éviter tous les écueils
de la vie humaine , dont le plus grand
eft celui des paffions. Il vouloit lui donner
de fortes impreffions des défordres
que caufe ce qui paroît le plus agréable
, & lui apprendre que le grand reméde
eft la fuite du péril. Voilà de
grandes & d'utiles inftructions , fans
compter toutes celles qui fe trouvent
dans ce livre , capable de former un
honnête homme & un grand Prince . Si
dans cet Opéra qu'on fait , on conſerve
cet efprit & ce caractère , il fera plus
de fruit que les Sermons du P. Maffillon.
Vous n'avez pas pris chez lui &
chez fes Confrères le ridicule que vous
voulez donner à Télémaque ; les Pères
de l'Oratoire fçavent trop que l'ufage
eft de faire lire les Poëtes aux jeunes
gens. Les Poëtes font pleins d'une peinture
terrible des paffions , il n'y en a
aucune de cette nature dans Télémaque ;
tout y eft délicat , pur , modefte , & le;
reméde eft toujours prêt & toujours
prompt. Les Poëtes anciens n'ont pas eu
ces précautions , & font pourtant admis
dans les Colléges par les Docteurs les plus
févères ; le Port-Royal a traduit Terence
, Plaute , Petrone. M. d'Andilly
64 MERCURE DE FRANCE.
( Arnauld ) a traduit le 4 & le 6º L. de
l'Eneide ; perfonne ne l'obligeoit à mettre
en langue vulgaire & dans les mains
de tout le monde la peinture de la paffion
la plus forte & la plus funefte qui
ait jamais été ; il le faifoit pour aider
quelque Précepteur de fes amis a inftruire
quelque Difciple de Port-Roval.
Vous voyez donc que ces Meffieurs ne
vous avoueroient pas , s'ils fçavoient
que vous tournez en ridicule un Précepteur
qui apprend les Poëtes à fon
Difciple d'une manière pure , délicate ,
& capable de rectifier les autres Poëtes.
qu'il ne peut éviter de lire dans le
cours de fes humanités . Je vous réponds
bien férieufement , ma fille , j'en fuis
honteufe ; car tant que tu parleras en
enfant , je ne dois pas prodiguer la Raifon
& le Raifonnement .
Adieu , ma fille : le Soleil dore nos
montagnes ; les troupeaux bondiffent
dans nos champs ; la joie & la vigilance
animent tous les Acteurs.
La jeuneffe a fes peines comme les
autres âges , & plus rudes à proportion
de fes plaifirs ; c'eft une compenfation
que la Juftice Divine obferve pour la
confolation & humiliation de tous les
JUILLET. 1763.6 65
Mortels , afin qu'ils foient tous égaux
& n'ayent rien à fe reprocher.
Je trouve mon fils ( le Marquis de
Grignan ) d'un efprit fi ferme , fi raifonnable
& fi augmenté en mérite , que je
fuis ravie d'avoir le loifir de le connoître
à fond ; car à Paris ce ne font que
des momens , on ne fait ce qu'on voit.
L'efprit de Madame de Fortia eft vif,
& la charité n'a point encore diminué
l'agrément de fa converſation .
Le mot d'Adieu eft bon à retrancher
à deux coeurs fenfibles & à deux fantés
délicates ; je me fuis donc dérobée & à
vous ce cruel moment.
L'Abbé de Buffy * m'a fait confidence
qu'il n'a point vu de Dévote qu'on
ait tant d'envie de revoir que vous.
* L'Abbé de Buffy étoit le fils du Comte de
Buffy Rabutin ; il fut depuis Evêque de Luçon.
Il fut auffi de l'Académie Françoiſe , & y fuccéda
à M. de la Motte , au commencement de 1732.
M. de Fontenelle répondit fon Difcours de réception
. On peut voir l'éloge de ce Prélat dans le
Temple du Goût par M. de Voltaire , T 2. de fes
Euvres , p. 327 Edition de 1756. Il y parle
comme Mde de Grignan , de l'agrément de fa
converfation .
1
66 MERCURE DE FRANCE .
difficilement trouverez - vous meilleure
compagnie & plus au goût que je vous
ai vu d'un badinage aifé & gai . Je vous
devois l'un à l'autre .
Madame la Comteſſe de GRIGNAN ,
du Chevalier de GRIGN AN , du Marquis
de SEVIGNÉ , & de M. de Bus-
SY-RABUTIN , Evêque de Luçon .
De Madame de GRIGNAN à fon mari.
*
SII ce Major s'en retourne , je le
chargerai d'une petite lettre de douceur;
* Nous tenons ces Extraits de M l'Abbé Tr2-
blet , de l'Académie Françoife , & il les tenoit de
feu M. le Chevalier de Perrin , Editeur des Lettres
de Mde de Sévigné. Il a bien voulu y joindre
quelques notes.
Civ
36 MERCURE DE FRANCE:
j'y joindrai les nouvelles que je pourrai
attraper ; elles font rares & les plus
confidérables font légères , quand on en
retranche les médifances qui égayent
la converfation.
Mde de Monaco fe meurt : M. Brayer
( fon Médecin , ) lui annonça il y a
deux jours que le temps de la vie étoit
court ; qu'il étoit obligé de l'en avertir ,
afin d'en difpofer pour l'éternité , & c.
Elle envoya querir le P. Céfar , & fe
confeffa fort longtemps ; elle reçut N. S.
fit fon teftament , & avec une fermeté
admirable ; ne parla plus de la mort ,
&c. Elle eft encore au même état , &
fe verra mourir toute en vie , fans perdre
un moment la connoiffance. Il
faut bien de la conftance pour foutenir
longtemps une fi pénible vue ; les feuls
Pères de la Trappe me paroiffent la pouvoir
regarder de fang froid.
A Madame de SIMIANE , fa fille.
Je ne fais d'attrait nouveau à Marfeille
, que la préfence de M. de Ventadour
, qui a choifi ce domicile pour cet
hyver ; cette compagnie me gâte fort
le foleil de Provence. M. de Ventadour
me paroît une violente éclipfe.
JUILLET. 1763. 57
Je m'afflige de l'anéantiffement des
grandes Maifons , c'eſt une parure de
moins au monde.
Sa jeuneffe furannée ( de la bellemère
de Madame de Simiane ) me fait
aimer votre jeuneffe prématurée.
J'ai fort regretté notre Soeur du Janet;
mais pourquoi ? C'eft une Sainte
& elle étoit martyre.
Quoique nous n'ayons pas gran1.
chofe à nous dire , cela ne vous difpenfe
pas de m'inftruire de ce qui vous regarde
, puifque votre filence ne me
difpenfe pas de fentir pour vous bien
de l'amitié ,
Les circonftances de la mort fubite
de Monfieur , ( le 9 Juin 1701. ) font
dignes de grandes réflexions , mais d'ordinaire
les réflexions n'agiffent que
fur les perfonnes qui en ont le moins
de befoin , & qui font déja bien diſpofées.
A la même fur la couche d'une fille.
Je fais peu d'attention à l'efpéce ; il
n'y en a que de deux façons ; ce qui
ne fe fait pas une fois fe répare l'autre.
Cv
58
MERCURE
DE
FRANCE
. Vous avez trouvé le fecret de me
rendre attentive en me parlant de votre
coeur & de votre amitié ; j'ai peſé
vos expreffions ; j'y aurois cru de l'éxagération
, fi je ne vous croyois affez
exacte fur la vérité , pour ne pas dire
une parole qui ne ferve à l'exprimer.
Je fuis très - touchée de vos fentimens
& de pouvoir faire votre joie ou votre
peine , par la manière dont je vivrai
avec vous ; je n'en fçaurois changer ,
quand votre coeur fera fon devoir ; c'eſt
lui qui eft ma régle & qui détermine
mes démonftrations. Vous êtes devenue
fi raiſonnable , fi dégagée des fentimens
qui font les conduites bifarres & capricieufes
, que je puis vous répondre
de moi , parce que je me réponds de
vous. J'ai fort envie que nous éprouvions
l'une & l'autre l'égalité & la
douceur d'un commerce aimable &
tendre. J'ai fort envie de vous avoir
auprès de moi , mais je me pique d'amour
pur & défintéreffé ; vous fçavez
que je connois la richeffe des privations
; le bonheur de s'y accoutumer
eft le plus réel de la vie.
Le Roi d'Espagne ( Philippe V. )
a rempli toutes les lettres comme il remJUILLET
. 1763 . 59
pliffoit tous les efprits & toutes les converfations.
Ne feriez - vous point curieufe
de voir en ce pays Mrs les Princes ?
C'est une belle occafion de leur en
faire les honneurs. Mais il ne faut point
tenter le jeune Télémaque de s'arrêter
dans le cours de fes voyages , ni lui préfenter
quelqu'un de plus aimable qu'Eu
charis & qu'il auroit peut-être plus de
peine à quitter. Cette raifon vous retiendra.
Je fuis peu furpriſe de vos profpérités
chez M. & Mde de Chamillard. Ce
n'eft pas à leur bonté & à leur égalité
que vous devez leur conftance , c'eft
à vous & à leur bon goût. Je ne vous
parle point de mon retour , parce que
ce difcours eft inutile , à vous qui favez
mes fentimens , & au monde qui ne
s'en foucie point.
Le fimple récit de l'accident du Chevalier
de Grignan fuffit pour vous faire
faire toutes les réfléxions au grand mépris
de la prévoyance de la prudence
humaine ; il vient ici pour éviter les
douleurs , & il y trouve des accidens
qui lui font fouffrir des douleurs infupportables.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
On ne peut mander une maladie
d'une manière plus propre à raffurer
que vous me mandez celle de mon frère
( le Marquis de Sévigné) ; cela s'appelle
une maladie digne d'envie : c'eft la
peur d'avoir la migraine qui le retient
dans ſa chambre , qui raffemble le monde
chez lui , qui vous amufe tous .
En vérité je le plaindrai quand il jugera
à propos de fe guérir.
J'ai fçu votre voyage de Champlatreux;
je me fuis repréfenté vos plaifirs ; ils
auroient été plus parfaits,fi le malheur au
jeu ne les avoit troublés. Je fuis dans
l'épreuve de cette forte de tribulation ;
la Cométe déconcerte ma tranquillité ,
comme les As rouges démontent M.
de Grignan. Mde de Rochebonne fait
avec moi la récolte de ce qui manque à
la médiocrité de fes revenus , & je fuis
fa dupe , fans pouvoir me corriger de
mal jouer ni de jouer.
Il faut faire un éffort pour tirer M.
de Simiane d'une charge de fubalterne ;
bonne pour y paffer , & humiliante
quand on y féjourne trop long-temps .
J'ai eu ici Mde de Simiane , elle eft
JUILLET. 1763.
61
cent fois plus jeune que vous ; mais
toujours utile à fa famille par fon attention
habile. Elle eft inquiéte de ces
mouvemens de Troupes qui préfagent
la guerre. Je ne fçais fi elle fera auffi
effective qu'elle eft apparente ; mais il y
a bien affez de l'apparence pour éffrayer.
On m'a dit que le P. le Rat * avoit
fuccédé au P. Malinco ; cela fera des
Rates , ou des Eratées , ou bien des
Ratières ; la terminaiſon n'empêche pas
que la conduite ne foit folide .
On n'obtiendra jamais ma compaffion
par quelque chofe d'auffi defirable
à mes yeux que la fécondité.
Du Chevalier de Grignan , à Mde de
Grignan , fa belle-foeur.
Tous vos parens vous embraffent .
Moi qui fuis parent , je vous embraffe
auffi ma chère Soeur. Nous fommes
ici dans la lecture des Ouvrages de ma
Soeur qui ont pour titre : Abrégé des
vertus de notre Soeur une telle ; elle y
rapporte qu'une béate avoit tant de
faim après une maladie, qu'elle mangeoit
De l'Oratoire , Confeffeur de Mlle de Grie
gnan & de Mde de Sévigné la Bru,
62 MERCURE DE FRANCE.
du bois ; enfin le Diable la tenta , elle
mangea du pain bis ; le Confeffeur
fçachant que c'étoit par une faim qui
fuivoit une maladie , au lieu de lui ordonner
une pénitence , lui dit d'en manger
tous les matins autant.
De Mde de Grignan à Mde de
Simiane.
*
J'ai été incommodée & me fuis guérie
fans reméde ; je fuis perfuadée de
votre inquiétude , & que vous voulez
que je dure autant que l'Univers . Ne
manquez pas à m'envoyer l'Opéra de
Télémaque ; je le lirai avec grand plaifir
, en attendant celui que j'aurai de le
voir ; car je furmonterai l'ennui qui
m'empêche d'aller aux autres Opéra ,
pour voir celui-là . Je crois que M. de
Cambrai fera obligé d'en faire les vers
s'il faut que ce foit un bel - efprit &
un grand Archevêque qui les faffe ;
mais ce n'eft point un Archevêque qui
a fait l'Ile de Calipfo ni Télémaque ;
c'eft le Précepteur d'un grand Prince.
>
* C'eft celui que Danchet & Campra mirent au
Théâtre en 1704.& qu'ils avoient compofé de divers
Fragmens d'autres Opéra . Mde de Grignan
croyoit que cette Tragédie étoit entiérement
nouvelle.
JUILLET. 1763. 63
qui devoit à fon difciple l'inftruction
néceffaire pour éviter tous les écueils
de la vie humaine , dont le plus grand
eft celui des paffions. Il vouloit lui donner
de fortes impreffions des défordres
que caufe ce qui paroît le plus agréable
, & lui apprendre que le grand reméde
eft la fuite du péril. Voilà de
grandes & d'utiles inftructions , fans
compter toutes celles qui fe trouvent
dans ce livre , capable de former un
honnête homme & un grand Prince . Si
dans cet Opéra qu'on fait , on conſerve
cet efprit & ce caractère , il fera plus
de fruit que les Sermons du P. Maffillon.
Vous n'avez pas pris chez lui &
chez fes Confrères le ridicule que vous
voulez donner à Télémaque ; les Pères
de l'Oratoire fçavent trop que l'ufage
eft de faire lire les Poëtes aux jeunes
gens. Les Poëtes font pleins d'une peinture
terrible des paffions , il n'y en a
aucune de cette nature dans Télémaque ;
tout y eft délicat , pur , modefte , & le;
reméde eft toujours prêt & toujours
prompt. Les Poëtes anciens n'ont pas eu
ces précautions , & font pourtant admis
dans les Colléges par les Docteurs les plus
févères ; le Port-Royal a traduit Terence
, Plaute , Petrone. M. d'Andilly
64 MERCURE DE FRANCE.
( Arnauld ) a traduit le 4 & le 6º L. de
l'Eneide ; perfonne ne l'obligeoit à mettre
en langue vulgaire & dans les mains
de tout le monde la peinture de la paffion
la plus forte & la plus funefte qui
ait jamais été ; il le faifoit pour aider
quelque Précepteur de fes amis a inftruire
quelque Difciple de Port-Roval.
Vous voyez donc que ces Meffieurs ne
vous avoueroient pas , s'ils fçavoient
que vous tournez en ridicule un Précepteur
qui apprend les Poëtes à fon
Difciple d'une manière pure , délicate ,
& capable de rectifier les autres Poëtes.
qu'il ne peut éviter de lire dans le
cours de fes humanités . Je vous réponds
bien férieufement , ma fille , j'en fuis
honteufe ; car tant que tu parleras en
enfant , je ne dois pas prodiguer la Raifon
& le Raifonnement .
Adieu , ma fille : le Soleil dore nos
montagnes ; les troupeaux bondiffent
dans nos champs ; la joie & la vigilance
animent tous les Acteurs.
La jeuneffe a fes peines comme les
autres âges , & plus rudes à proportion
de fes plaifirs ; c'eft une compenfation
que la Juftice Divine obferve pour la
confolation & humiliation de tous les
JUILLET. 1763.6 65
Mortels , afin qu'ils foient tous égaux
& n'ayent rien à fe reprocher.
Je trouve mon fils ( le Marquis de
Grignan ) d'un efprit fi ferme , fi raifonnable
& fi augmenté en mérite , que je
fuis ravie d'avoir le loifir de le connoître
à fond ; car à Paris ce ne font que
des momens , on ne fait ce qu'on voit.
L'efprit de Madame de Fortia eft vif,
& la charité n'a point encore diminué
l'agrément de fa converſation .
Le mot d'Adieu eft bon à retrancher
à deux coeurs fenfibles & à deux fantés
délicates ; je me fuis donc dérobée & à
vous ce cruel moment.
L'Abbé de Buffy * m'a fait confidence
qu'il n'a point vu de Dévote qu'on
ait tant d'envie de revoir que vous.
* L'Abbé de Buffy étoit le fils du Comte de
Buffy Rabutin ; il fut depuis Evêque de Luçon.
Il fut auffi de l'Académie Françoiſe , & y fuccéda
à M. de la Motte , au commencement de 1732.
M. de Fontenelle répondit fon Difcours de réception
. On peut voir l'éloge de ce Prélat dans le
Temple du Goût par M. de Voltaire , T 2. de fes
Euvres , p. 327 Edition de 1756. Il y parle
comme Mde de Grignan , de l'agrément de fa
converfation .
1
66 MERCURE DE FRANCE .
difficilement trouverez - vous meilleure
compagnie & plus au goût que je vous
ai vu d'un badinage aifé & gai . Je vous
devois l'un à l'autre .
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Résumé : EXTRAIT de quelques Lettres de Madame la Comtesse de GRIGNAN, du Chevalier de GRIGNAN, du Marquis de SEVIGNÉ, & de M. de BUSSY-RABUTIN, Evêque de Luçon.
Madame de Grignan échange des lettres avec son mari, le Chevalier de Grignan, sa fille Madame de Simiane, le Marquis de Sévigné et M. de Bussy-Rabutin. Elle exprime sa tristesse face à la mort imminente de Madame de Monaco et à la disparition des grandes maisons nobles, ainsi qu'à la perte de sa sœur, qu'elle qualifie de sainte et martyre. Elle mentionne la présence de M. de Ventadour à Marseille et la mort subite de Monsieur. Madame de Grignan parle des succès de sa fille chez M. et Mme de Chamillard, attribués au bon goût et à la confiance mutuelle. Elle relate l'accident du Chevalier de Grignan et la maladie simulée de son frère, le Marquis de Sévigné. Elle partage des anecdotes sur les jeux, les difficultés financières de Mme de Rochebonne et les mouvements de troupes présageant la guerre. Madame de Grignan exprime son inquiétude face à ces mouvements et mentionne un changement de confesseur. Elle souhaite recevoir l'opéra de Télémaque et admire l'Archevêque de Cambrai. Elle décrit la beauté de la nature autour d'elle et exprime sa fierté pour son fils, le Marquis de Grignan, ainsi que son admiration pour l'esprit vif de Madame de Fortia.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 66-72
LETTRE du Marquis de SÉVIGNÉ à sa Mère, 1684.
Début :
J'ARRIVE tout présentement de mon dernier voyage, ma très chère Madame [...]
Mots clefs :
Madame, Cœur, Denier, Temps, Vérité, Proposition
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE du Marquis de SÉVIGNÉ à sa Mère, 1684.
LETTRE du Marquis de SÉVIGNÉ
à fa Mère , 1684.
J'ARRIVE RRIVE tout préfentement de mon
dernier voyage , ma très- chère Madame
; il a été fort heureux , & toutes les
efpérances que l'on pouvoit avoir , ou
pour mieux dire que M. le Comte de
Mauron pouvoit avoir en lui - même
que je me romprois le cou , font diff
pées ; il faut enfin qu'il fe réfolve à me
onner fa fille. Le même Dieu qui m'a
confervé dans quelques occafions affez
chaudes , m'a confervé auffi dans celle
que je viens d'effuyer , qui étoit en vérité
toute des plus froides. J'ai reçu
vos deux lettres ; vous voulez donc caufer
encore à coeur ouvert ? Eh bien
caufons , ma très- chère Madame ; il y a
encore quelque chofe à fortir ; allons ,
foulageons-nous. Premierement , vous
vous trompez toujours quand vous pre-
*
* Il avoit fait un voyage en Baffe - Bretagne ,
pendant un hyver très- rigoureux .
JUILLET. 1763 . 67
nez ce que dit M. de Mauron , comme
fi je le diſois moi-même . Je vous mande
que M. de Mauron dit que ma four le
méprife, & qu'il femble que cette alliance
lui faffe tort ; moi , je vous le mande
pour vous faire voir qu'il faut que ma
foeur (Mde , de Grignan ) écrive ; vous
me répondez pour me montrer que c'eft
le procédé de M. de Mauron qui eft
plein d'incivilité pour vous. Eh ! vraiment
je le fçais bien ; je le trouve
tout comme vous ; ce n'eft pas moi qu'il
faut perfuader ; mais ce n'eft pas moi
auffi qu'il en faut punir ; & c'est ce que
faifoit ma four avant qu'elle eût écrit.
Elle eft mal contente de M. de Mauron
; elle ne fçait pas bonnement pourquoi
; & là -deffus elle ne veut poi ..
écrire deux lettres qui me font trèsnéceffaires
& qui me caufent des dèfagrémens
infinis dans une famille où
je fuis trop heureux d'entrer. Je trouve
ce raifonnement un peu gauche ,
n'en déplaiſe à la Logique de M. Def
cartes. Remettez-vous done dans l'efprit
, ma très-chere Madame , que je ne
vous ai jamais parlé de moi- même, quand
je vous ai parlé des mépris dont M. de
Mauron fe plaignoit. Je fens fon procédé
pour vous & pour moi comme il le faut
63 MERCURE DE FRANCE.
fentir ; mais enfin , comme vous le difiez
vous-même , le beau de ce jeu-là eft
d'époufer. Il faut donc époufer; ceux qui
prennent intérêt à moi , le doivent faciliter
& vous imiter vous , ma trèschère
Madame, qui m'avez regardé uniquement
dans tout ceci , qui avez écrit
quand je vous l'ai mandé , qui n'avez
point pris à gauche un mauvais point
d'honneur , qui ne me puniffez point
des travers de M. de Mauron , & qui
regardez comme une chofe indifférente
ce que fait M. de Mauron , pourvu qu'il
me donne deux cent mille francs & fa
fille.
Vous dites encore que M. de Mauron
a outragé ma foeur ; c'eft fur cela , ma
très-chère Madame , que je fuis trèsperfuadé
que c'est pour rire que vous
parlez ainfi. Pour vous le faire comprendre
, reprenons un peu vos paroles.
Ma foeur eft outragée. Que lui a-t-on
fait ? On lui a propofé de prendre pour
cent mille francs une Terre qui eft eftimée
par vous-même quarante mille
écus ; voilà un furieux outrage . Quoi !
dans le temps que tout mon bien eft.
eftimé le denier trente , que nous faifons
nos partages fur ce pied-là , que
je n'ai pas un fou marqué de bien que
JUILLET. 1763. 69
fur ce pied -là , ma foeur eft outragée
de ce qu'on lui propofe de prendre une
Terre qui ne fait que le tiers de fon
bien , au denier vingt - cinq ? Trouvezvous
en votre confcience que M. de
Mauron eût grand tort , quand il mandoit
à Mde de Tifé , deux jours avant
que je partiffe pour aller à Vannes , afin
de la difpofer à cette rupture qu'il méditoit
, fi la procuration eût encore tardé
; qu'il étoit tout- à- fait furpris de la
difficulté qu'on faifoit fur l'Article de
Bourbilly ; qu'en faveur de la naiffance
& du mérite de M. de Sévigné ( ce
font fes propres termes ) il vouloit bien
eftimer fes terres le denier trente , comme
il étoit porté par le grand du bien ;
& que cependant , quand on venoit au
fait & au prendre , on n'eftimoit ce qui
devoit revenir à ma foeur, que le denier
quinze. Mde de Coiflin lui avoit demandé
dix mille écus de retour , &
voilà fur quoi étoient fondés ces difcours
de prédilection , dont vous avez
été choquée avec raifon , mais qui n'étoient
point hors de propos dans la
bouche d'un Etranger qui ne fçait pas
le détail de votre conduite , qui n'a nul
égard à la différence de l'année 69 à
l'année 83 , & qui regarde fimplement
70 MERCURE DE FRANCE.
les chofes comme elles font dans le
temps préfent. Faites Juges qui il vous
plaira de ce raifonnement ; & s'il fe
trouve quelqu'un qui vous dife que ma
four y foit outragée , je veux qu'on me
coupe les deux oreilles. Ne parlons
donc plus d'outrages , & confidérez ,
s'il vous plaît que moi , par un trèsprofond
refpe&t que j'ai & que je dois
avoir pour vos volontés , qui connois
la droiture de vos fentimens , la bonté
de votre coeur , la jufteffe de vos raiſonnemens
, quand vous mariâtes ma foeur ;
qui fuis d'ailleurs pénétré de reconnoiffance
de ce que vous faites pour moi
dans cette occafion , qui eft beaucoup
plus que ce que vous avez fait pour ma
foeur , vû la différence des temps & les
angoiffes cù vous êtes , j'ai toujours ôté
à ma foeur tout ce qu'il pouvoit y avoir
d'amer dans la propofition toute jufte &
toute raisonnable que lui faifoit M. de
Mauron. Vous m'allez dire qu'elle n'eft
ni jufte ni raifonnable ; mais mettezvous
à la place de M. de Mauron ; donnez
deux cent mille francs à votre fille ;
voyez venir M. de Sévigné à vous avec
tous fes papiers bien trouffés , & voyez
fi vous ne voudriez pas au moins lui
voir treize mille livres de rente ; &
JUILLET. 1763. 71
puis vous me direz s'il a grand tort. Au
furplus , je finis en vous difant encore
que puifque j'ai toujours ôté à ma Soeur
ce qui pouvoit lui déplaire dans la propofition
de M. de Mauron , il n'étoit
pas jufte qu'elle m'en punît , & qu'elle
me fit fouffrir des défagrémens qu'elle
pouvoit m'ôter à bien meilleur marché ,
que je ne lui ôte ceux de la propofition
de M. de Mauron. Enfin elle a écrit ;
je lui en ai promis de la reconnoiſſance ;
je la lui témoignerai le prochain Ordinaire
, & écrirai à M. l'Archevêque
d'Arles , & à M. de la Garde ; je n'ai
pas le temps , la pofte va partir.
J'ai le coeur fort ferré de ce que vous
appellez votre chambre des Rochers ,
votre défunte chambre. Y avez -vous
donc renoncé , ma très- chère Madame ?
Voulez-vous donc rompre tout commerce
avec votre fils , après avoir tant
fait pour lui ? Voulez - vous vous ôter
à lui , & le punir comme s'il avoit manqué
à tout ce qu'il vous doit ? Mon
mariage ne répareroit pas un tel malheur
, & je vous aime mille fois mieux
que tout ce qu'il y a dans le monde .
Mandez -moi , je vous fupplie , quelque
chofe là- deffus ; car j'ai , en vérité , le
72 MERCURE DE FRANCE.
coeur fi gros , que s'il n'y avoit du monde
dans ma chambre
à l'heure qu'il eſt ,
je ne pourrois
m'empêcher
de pleurer. Adieu , ma très- chère Madame
; ne renoncez
point à votre fils ; il vous adore , & vous fouhaite
toute forte de bonheur
avec autant de vérité & d'ardeur
qu'il fouhaite
fon propre
falut.
Apoftille pour M. **.
Toutes vos hardes font enchantées ;
mais vous m'avez oublié des bas de
foie. Envoyez- m'en par la Pofte au plutôt
, de la même couleur que l'habit.
N'oubliez pas , s'il vous plaît , des
bas de foye verts & des garnitures de
rubans pour la Future.
Adieu , mon très- cher ; me renoncezvous
auffi ? ma foi je ne payerai point
M. d'Harouis * fi vous voulez tous
m'abandonner.
* Tréforier- Général des Etats de Bretagne ,
à fa Mère , 1684.
J'ARRIVE RRIVE tout préfentement de mon
dernier voyage , ma très- chère Madame
; il a été fort heureux , & toutes les
efpérances que l'on pouvoit avoir , ou
pour mieux dire que M. le Comte de
Mauron pouvoit avoir en lui - même
que je me romprois le cou , font diff
pées ; il faut enfin qu'il fe réfolve à me
onner fa fille. Le même Dieu qui m'a
confervé dans quelques occafions affez
chaudes , m'a confervé auffi dans celle
que je viens d'effuyer , qui étoit en vérité
toute des plus froides. J'ai reçu
vos deux lettres ; vous voulez donc caufer
encore à coeur ouvert ? Eh bien
caufons , ma très- chère Madame ; il y a
encore quelque chofe à fortir ; allons ,
foulageons-nous. Premierement , vous
vous trompez toujours quand vous pre-
*
* Il avoit fait un voyage en Baffe - Bretagne ,
pendant un hyver très- rigoureux .
JUILLET. 1763 . 67
nez ce que dit M. de Mauron , comme
fi je le diſois moi-même . Je vous mande
que M. de Mauron dit que ma four le
méprife, & qu'il femble que cette alliance
lui faffe tort ; moi , je vous le mande
pour vous faire voir qu'il faut que ma
foeur (Mde , de Grignan ) écrive ; vous
me répondez pour me montrer que c'eft
le procédé de M. de Mauron qui eft
plein d'incivilité pour vous. Eh ! vraiment
je le fçais bien ; je le trouve
tout comme vous ; ce n'eft pas moi qu'il
faut perfuader ; mais ce n'eft pas moi
auffi qu'il en faut punir ; & c'est ce que
faifoit ma four avant qu'elle eût écrit.
Elle eft mal contente de M. de Mauron
; elle ne fçait pas bonnement pourquoi
; & là -deffus elle ne veut poi ..
écrire deux lettres qui me font trèsnéceffaires
& qui me caufent des dèfagrémens
infinis dans une famille où
je fuis trop heureux d'entrer. Je trouve
ce raifonnement un peu gauche ,
n'en déplaiſe à la Logique de M. Def
cartes. Remettez-vous done dans l'efprit
, ma très-chere Madame , que je ne
vous ai jamais parlé de moi- même, quand
je vous ai parlé des mépris dont M. de
Mauron fe plaignoit. Je fens fon procédé
pour vous & pour moi comme il le faut
63 MERCURE DE FRANCE.
fentir ; mais enfin , comme vous le difiez
vous-même , le beau de ce jeu-là eft
d'époufer. Il faut donc époufer; ceux qui
prennent intérêt à moi , le doivent faciliter
& vous imiter vous , ma trèschère
Madame, qui m'avez regardé uniquement
dans tout ceci , qui avez écrit
quand je vous l'ai mandé , qui n'avez
point pris à gauche un mauvais point
d'honneur , qui ne me puniffez point
des travers de M. de Mauron , & qui
regardez comme une chofe indifférente
ce que fait M. de Mauron , pourvu qu'il
me donne deux cent mille francs & fa
fille.
Vous dites encore que M. de Mauron
a outragé ma foeur ; c'eft fur cela , ma
très-chère Madame , que je fuis trèsperfuadé
que c'est pour rire que vous
parlez ainfi. Pour vous le faire comprendre
, reprenons un peu vos paroles.
Ma foeur eft outragée. Que lui a-t-on
fait ? On lui a propofé de prendre pour
cent mille francs une Terre qui eft eftimée
par vous-même quarante mille
écus ; voilà un furieux outrage . Quoi !
dans le temps que tout mon bien eft.
eftimé le denier trente , que nous faifons
nos partages fur ce pied-là , que
je n'ai pas un fou marqué de bien que
JUILLET. 1763. 69
fur ce pied -là , ma foeur eft outragée
de ce qu'on lui propofe de prendre une
Terre qui ne fait que le tiers de fon
bien , au denier vingt - cinq ? Trouvezvous
en votre confcience que M. de
Mauron eût grand tort , quand il mandoit
à Mde de Tifé , deux jours avant
que je partiffe pour aller à Vannes , afin
de la difpofer à cette rupture qu'il méditoit
, fi la procuration eût encore tardé
; qu'il étoit tout- à- fait furpris de la
difficulté qu'on faifoit fur l'Article de
Bourbilly ; qu'en faveur de la naiffance
& du mérite de M. de Sévigné ( ce
font fes propres termes ) il vouloit bien
eftimer fes terres le denier trente , comme
il étoit porté par le grand du bien ;
& que cependant , quand on venoit au
fait & au prendre , on n'eftimoit ce qui
devoit revenir à ma foeur, que le denier
quinze. Mde de Coiflin lui avoit demandé
dix mille écus de retour , &
voilà fur quoi étoient fondés ces difcours
de prédilection , dont vous avez
été choquée avec raifon , mais qui n'étoient
point hors de propos dans la
bouche d'un Etranger qui ne fçait pas
le détail de votre conduite , qui n'a nul
égard à la différence de l'année 69 à
l'année 83 , & qui regarde fimplement
70 MERCURE DE FRANCE.
les chofes comme elles font dans le
temps préfent. Faites Juges qui il vous
plaira de ce raifonnement ; & s'il fe
trouve quelqu'un qui vous dife que ma
four y foit outragée , je veux qu'on me
coupe les deux oreilles. Ne parlons
donc plus d'outrages , & confidérez ,
s'il vous plaît que moi , par un trèsprofond
refpe&t que j'ai & que je dois
avoir pour vos volontés , qui connois
la droiture de vos fentimens , la bonté
de votre coeur , la jufteffe de vos raiſonnemens
, quand vous mariâtes ma foeur ;
qui fuis d'ailleurs pénétré de reconnoiffance
de ce que vous faites pour moi
dans cette occafion , qui eft beaucoup
plus que ce que vous avez fait pour ma
foeur , vû la différence des temps & les
angoiffes cù vous êtes , j'ai toujours ôté
à ma foeur tout ce qu'il pouvoit y avoir
d'amer dans la propofition toute jufte &
toute raisonnable que lui faifoit M. de
Mauron. Vous m'allez dire qu'elle n'eft
ni jufte ni raifonnable ; mais mettezvous
à la place de M. de Mauron ; donnez
deux cent mille francs à votre fille ;
voyez venir M. de Sévigné à vous avec
tous fes papiers bien trouffés , & voyez
fi vous ne voudriez pas au moins lui
voir treize mille livres de rente ; &
JUILLET. 1763. 71
puis vous me direz s'il a grand tort. Au
furplus , je finis en vous difant encore
que puifque j'ai toujours ôté à ma Soeur
ce qui pouvoit lui déplaire dans la propofition
de M. de Mauron , il n'étoit
pas jufte qu'elle m'en punît , & qu'elle
me fit fouffrir des défagrémens qu'elle
pouvoit m'ôter à bien meilleur marché ,
que je ne lui ôte ceux de la propofition
de M. de Mauron. Enfin elle a écrit ;
je lui en ai promis de la reconnoiſſance ;
je la lui témoignerai le prochain Ordinaire
, & écrirai à M. l'Archevêque
d'Arles , & à M. de la Garde ; je n'ai
pas le temps , la pofte va partir.
J'ai le coeur fort ferré de ce que vous
appellez votre chambre des Rochers ,
votre défunte chambre. Y avez -vous
donc renoncé , ma très- chère Madame ?
Voulez-vous donc rompre tout commerce
avec votre fils , après avoir tant
fait pour lui ? Voulez - vous vous ôter
à lui , & le punir comme s'il avoit manqué
à tout ce qu'il vous doit ? Mon
mariage ne répareroit pas un tel malheur
, & je vous aime mille fois mieux
que tout ce qu'il y a dans le monde .
Mandez -moi , je vous fupplie , quelque
chofe là- deffus ; car j'ai , en vérité , le
72 MERCURE DE FRANCE.
coeur fi gros , que s'il n'y avoit du monde
dans ma chambre
à l'heure qu'il eſt ,
je ne pourrois
m'empêcher
de pleurer. Adieu , ma très- chère Madame
; ne renoncez
point à votre fils ; il vous adore , & vous fouhaite
toute forte de bonheur
avec autant de vérité & d'ardeur
qu'il fouhaite
fon propre
falut.
Apoftille pour M. **.
Toutes vos hardes font enchantées ;
mais vous m'avez oublié des bas de
foie. Envoyez- m'en par la Pofte au plutôt
, de la même couleur que l'habit.
N'oubliez pas , s'il vous plaît , des
bas de foye verts & des garnitures de
rubans pour la Future.
Adieu , mon très- cher ; me renoncezvous
auffi ? ma foi je ne payerai point
M. d'Harouis * fi vous voulez tous
m'abandonner.
* Tréforier- Général des Etats de Bretagne ,
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Résumé : LETTRE du Marquis de SÉVIGNÉ à sa Mère, 1684.
Dans une lettre datée de 1684, le Marquis de Sévigné informe sa mère de son retour sans encombre et de l'évolution d'une alliance avec le Comte de Mauron, malgré les réticences initiales de ce dernier. Il demande à sa mère de fournir deux lettres cruciales pour éviter des complications familiales, critiquant sa sœur, Mme de Grignan, qui refuse de les rédiger. Il approuve la proposition de M. de Mauron concernant une terre évaluée à cent mille francs, préférée à une autre estimée à quarante mille écus, justifiant ce choix par les circonstances actuelles. Il loue la droiture et la bonté de sa mère et assure avoir adouci les termes de la proposition pour sa sœur. Il conclut en affirmant que sa sœur ne devrait pas le blâmer pour les termes proposés par M. de Mauron. Dans une autre lettre, le Marquis exprime sa tristesse face à une décision maternelle concernant la propriété appelée 'chambre des Rochers'. Il supplie sa mère de ne pas y renoncer et de ne pas rompre le contact avec lui, soulignant son amour et sa gratitude. Il insiste sur le fait qu'aucun mariage ne pourrait remplacer leur relation et termine en exprimant son chagrin, implorant sa mère de ne pas l'abandonner. Une note marginale demande à une autre personne d'envoyer des bas de soie et des garnitures de rubans pour une future occasion, tout en partageant une inquiétude similaire concernant l'abandon.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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