Résultats : 1 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
1
p. 171-189
EXTRAIT DE VARON.
Début :
Varon, après avoir exterminé toute la Famille Royale de Siracuse, en est devenu le Tiran. [...]
Mots clefs :
Varon, Zoraïde, Père, Sostrate, Pharès, Sort, Bras, Instant, Acte, Cruel, Fureur, Prince, Amant, Dieux, Secret, Sang, Coeur, Syracuse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT DE VARON.
EXTRAIT DE VARON.
Varon, après avoir exterminé toute la Famille
Royale de Siracuse, en est devenu le Tiran.
Sostrate, seul rejetton de ce Sang illustre, re-
monte sur le thrône; la tête de l'Usurpateur qui
prend la fuite, est mise à prix: Sostrate, c'est ioi
le commencement de l'action, s'entretient avec
Pharès son confident de ce qui s'est passé le jour
heureux de la révolution; il adore Zoraide, fille
de Varon, elle gémissoit dans les horreurs d'une
prison cruelle, Sostrate se contente de briser ses
fers sans préten dre à son coeur, la gloire lui de-
fend de soupirer pour elle, mais il ne peut se ré-
soudre à lui permettre de quitter Syracuse, Pha-
rès le détourne de ce dessein.
Ah! loin de consoler une aimable captive,
Souffrez qu'elle abandonne une funeste rive,
Où sa vertu baissant un front humilié
Ne voit que le mépris où son sort est lié.
H ij
172 MERCURE DEFRANCE.
Sostrate.
Quoi! Pharès il faudra qu'une fuite barbare
L'enléve à Syracuse & qu'elle nous sépare.
Je me rappelle encor ces momens pleins d'horreur,
Cette nuit qu'au trépas consacra ma fureur,
Où je crus que d'accord avec ma vigilance
Le sommeil livreroit un trastre à ma vangeance
Tnutiles projets! instruit de son danger
Varon trompa la main qui devoit l'égorger;
La fuite à mes transports détoba la victime
Je par courus ces lieux habités par le crime.
J'apperçus Zoraide. Ah! Pharès, quel instant!
Mon bras entre la rage & le respect flotant,
Ne scavoit que résoudre en te moment terrible,
L'aimable Zoraide à la mort insensible
Rendoit son ennemi d'autant plus incertain
Qu'au poignard sans murmure elle tendoit le sein.
Le respect l'emporta, mon courroux moins severo
L'envoya dans les fers achever sa misere;
J'ai depuis de son sort adouci la rigueur,
Je l'ai dû pour calmer le trouble de mon cœeur.
Phatès exhorte Sostrate à étouffer un amouy
sans esperance, lorsque Palmire, suivante de Zo-
raide, vient demander audiance au Roi de la part
de sa Maitresse.
Pharès.
est temps que ce coeur rappelle sa vertu.
MARS. 1752.
173
Zoraide paroît.
Zoraide.
Une triste captive
Que l'opprobre a dû rendre incertaine & crain-
tive,
Pourra donc de son maître embrasser les genoux.
Sostrate.
Ah! Madame, prenez des soins dignes de vous.
Il lui fait ensuite l'aveu de sa passion. Zoraide
étonnée & un peu attendrie demande pour unique
bienfait l'exil où elle veut renfermer sa misere.
Ne le refusez point à mes désirs pressans,
Cu permettez, Seigneur, que mes cris impuissans
Soient encor étouffés dans certe tour funeste
Qui devoit de mes jouss ensevelir le reste.
Sostraie.
Hé-bien, fuyez, Madame, & loin de ce rivage
Dérobez-vous au soins d'un odieux hommage;
Je vais de ce départ ordonner les apprêts;
Souffrez que leur éclat égale mes regrets,
Qu'il m'aide à réparer une injuste vangeance,
Jusques- là jouissez d'une entiere puissance:
Libre dans ce palais, daignez en écarter
Le premier dont l'aspect pourra vous irriter.
Zoraide ne peut s'empêcher de découvrir à Pal-
mire sa tendresse pour Sostrate. Euriban ami de
H iij
RO
174 MERCUREDEFRANCE.
Varron vienr avertir Zoraide que son pere est
échappé à la poursuite de son ennemi.
Zoraide.
Ce Prince infortuné voit encor la lumiere !
Hé! quels sont les climats où je le dois chercher?
Euriban.
Madame, parmi nous il vient de se cacher.
Zoraide.
Daus Syracuse, ò ciel!
Euriban.
Renfermez cette crainte,
J'ai prévu la fraieur dont votre ame est atteinta;
Le danger de ce Prince entouré d'ennemis
Allarme avec raison ce cœeur tendre & soumis;
Mais, Madame, songez que de votre prudence
Dépendent les complots que trame sa vangeance;
Il brûle de paroître à vos regards surpris.
Je viens à ce moment préparer vos esprits.
Sous les pas de Varon un abîme est ouvert,
Donnez le tempa, Madame, au parti, qui le sert,
D'afsurer des projets dont l'écueil est terrible.
Je vais joindre ce Prince à vos maux si sensible,
Sous les traits d'un Esclave il viendra vous trouver:
Qie comme vous Palmire ait soin de s'éprouven,
Qu'elle fonge qu'un cri, qu'un geste involontaire
Peut dans son propre piège eniralner votre pere,
Digitiues bod0O9
MARS.
1752.
175
Zoraide partagée entre la nature & l'amour
laisse voir son agitation par ces vers qui terminent
le premier acte.
N'as-tu pas vû toi-même avec quelle clémence
Sostrate use envers nous du droit de la vangeance?
Je ne m'aveugle point, mon pere est son sujet,
Et loin d'en approuver le barbare projet....
Mais que dis- je ? Est-ce à moi de condamner un
pere?
Malheureuse! où portai je un regard téméraire :
Ah! par respect du moins je devois le baisser
Le danger d'un amant a droit d'intéresser;
Mais l'auteur de nos jours, fut-ce un pere coupable,
N'est pas moins revêtu d'un titre respectable;
Et dans quelques projets qu'il se laisse entrasner,
Il n'appartient qu'aux Dieux de les examiner.
Varon & Euriban ouvrent le second acte. Va-
ron est sur le pied de reveler un secret important,
lorsqu'il apperçoit sa fille, qui ne doit pas en être
informée. Euriban se retire.
Zoraide.
Le voici, quel instant! qu'il a pour moi d'appas:
(En avançant.)
Est-ce une illusion? mon pere dans mes bras!
Varon.
Ma fille!
Zoraide.
Ici quel Dieu vous rend à ma tendresse
Hiiij
176 MERCUREDEFRANCE.
Mon pere! Ah, que ce jour répandroit d'allégresse
Si parmi tant d'écueils vos jours infortunés
N'offroient point votre perte à mes sens étonnés!
Quel soin peut vous conduire en ce lieu redoutable
Varon.
Quoi, ma fille, un cruel dans sa rage implacable
Ose y faire gémir sous un joug odieux
Le seul de mes enfans que m'ont laissé les Dieux!
Et tu crois que muet aux cris de la nature
Je me déguiserai ta honte & mon injure
Tu crois que sans fremir apprenant tes douleurs
Ma tendresse pourra se borner à des pleurs;
Joins- y le désespoit d'un pere déplorable
Obligé de traîner un sort si misérable.
Pourrois tu sans frémit concevoir le destin
D'un pere à chaque pas pressé d'un assassin:
Je sçais que le barbare ose avec insolence
Offrir à tes appas un culte qui t'offense;
Vange-toi, ma fureur n'exige de ton bras
Que de tendre le piège & d'y guidet ses pas.
Je frapperai, choisis le lieu du sacrifice,
Dis- moi l'heure qu'il faut que ma haine saisisse;
Je préviendrai tes voeux, tu n'as qu'à la régler.
Zoraide.
Mon pere!
MARS. 1752. 177
Varon.
Hé quoi! ton œur semble encor se trou-
bler;
Quel soupçon fais-tu naître, ô fille infortunée !
Zoraide.
Ah, que n'ai-je au berceau rempli ma destinée !
Je n'aurois pas du moins par de coupables vœux.
Varon.
Que dis-tu:
Zoraide.
Vous voyez mon désespoir affreun
Je me meurs, je ne puis en dire davantage.
Varen.
Ah! tu m'en dis assez, & je vois mon outrage.
Varon indigné ordonne à sa fille de surmonter
une passion qui fait horreus, il veut lui-même
percer le sein de Sostrate, il faut que l'un des deux
perisse dans le jour, il faut donc que Zoraide se
détermine, il faut qu'elle livre son Amant ou son
Pere.
Zoraide.
Mon Pere!
Varon.
Je te laisse & cours à mes amis
Annoncer le signal que je leur ai promis;
Le trépas de Sostrate est ce signal terrible;
HV
178 MERCUREDE FRANCE.
Ma prudence ne veut en ce palais horrible
En attirer qu'alors les flots tumultueux;
Adieu, fais avertir cet amant malheureux,
Et prens soin qu'à tes pieds la fureur qui m'anime
N'ait plus à mon retour qu'à frapper la victime.
Zoraide, au desespoir, ne sçait quel parti pren-
dre, ce desospoir augmente par l'arrivée imprévue
de Sostrate qui vient lui annoncer que tout est
prêt pour son départ, qu'envain ses sujets en mur-
murent & disent qu'olle doit servir d'otage pour
arrêter les attentats de Varon: il veut aux yeux
de ces mêmes sujets lui procurer un azile assuré.
Zoraide le conjure de différer ce départ; Sos-
trate qui n'est pour lors occupé quo de son amour
consent à tout ce qu'elle souhaite.
Zoraide, au commencement du troisiéme acte,
voudroit également éviter son Pere & son Amant;
mais Varon, dévoré par l'ambition, n'a pas de
tems à perdre, & dit à sa fille on l'abordant:
Zoraide, est-ce aiusi quo tu fers ma furcur?
Je croiois que fidele au transport qui m'anime,
Ta voix eût dans le piège attiré ma victime,
Ton devoir sufsisoit pour t'y déterminer.
Zoraide.
Mon pere, à quel emploi m'osez-vous destinet?
Dans un tendre respect élevé dès l'enfance
Mon coeur voudroit gardor un modeste filence;
Mais daignez voir vous même à quelle extrémite
Vous réduisez co coeus en secret rivolté;
MARS. 1752.
179
Vous voulez que ma main à vos ordres soumise
Serve un courroux aveugle & que rien n'autorise,
Sujette de ce Roi, dont il vent se vanger
De quel droit dans son sang irai je me plonger:
Mon Pere, au nom des Dieux, au nom d'une ten;
dresse
Qu'autanr que mon repos votre sort interesse,
Daignez suivre mes pas, abandonnez des lieux
Oà vous avez à craindre & la terre & les Cieux;
Venez dans un azile à vos jours moins funeste
Vons assurer du moius le seul bien qui vous resta
Venez y contempler votre sort de plus près,
Venez y comparer aux douceurs de la paix
L'éclat de ces grandeurs que foule la sagesse,
Et vous verrez alors, si leur trompeuse yvresse,
Si le fort de ces Rois avec faste honorés
Vaut le sort des mortels de leur maître ignorés.
Varon.
Va, tu n'es point mon sang, va, je te désavoue.
Il veut partir pour attaquer Sostrate à force ou-
verte, lorsque Palmire vient annoncer ce Prince.
Varon.
Qu'il perisse, je vais observer en ces lieua
L'instant où doit peris ce vainqueur odieus;
Prens soin de rensermer le uouble qui t'agite,
Le hazard me le livie, il saut que j'en prosite.
Hvj
MinadvO
180 MERCUREDEFRANCE.
A peine le Roi est-il entré, que Varon reparois
dans l'enfoncement du théatre, & dit à part:
Prositons d'un instant si propice à ma rage.
Zoraide appercevant son pere qui leve le
poignard.
O mon pere! arrêtez.
Sostrate.
Votre pere! grands Dieux!
Varon.
Qui, c'est lui que tu vois, c'est cet ambitieux,
C'est Varon, en un mot, qu'on livre à ta colere.
Sostrate.
Hola, Gardes !
Zoraide.
O Ciel! que prétendez vous faire:
Varon à sa fille.
Perfide, il te sied bien de marquer cet effroi,
Quand Varon n'est trahi, n'est livré que par toi-
Retiens, retiens des pleurs dont la feinte m'ou-
trage,
Ou plûtôt, malheureuse, acheve ton ouvrage,
Acheve, ose plonger dans ce sein paternel
Le poignard que mon bras levoit sur un cruel;
Ose verser ce sang contre qui tu conspires
Ce sang à qui tu dois le jour que tu respires.
Zoraide.
Je me meuis.
MARS. 1752. 184
Sostrate à Palmire.
Prositez du trouble de ses sena
Rentrez.
(s'adreslant à Varon.)
Et toi, Tiran dont lesvœux impuissans,
Dont l'aveugle fureur arme un bras téméraire,
Sors & va dans les fers attendre ton salaire.
Que ce monstre à l'instant par vous en soit chargé.
Soldats....
Varon.
Cruel, je veux ici que sous une autre chaine
Tu fremisse toi-même & redoute ma haine;
Pere de cet objet, qui paroit te troubler
Du fond de ma prison je te puis accabler;
Je prévois ton désordre, & loin que je te craigne,
Je veux qu'il soit la honte ou l'écueil de ton regne.
Sostrate.
Ah! connois mieux ce cœur que tu veux outrager,
L'amour moins que la gloire a droit de le guider.
Ce Prince ordonne à Pharès de faire arrêter Eu-
riban, dépositaire des secrets de Varon; il veut
avant que de se vanger, essaier par la crainte &
l'aspect des tourmens, de connoître les complices
de la conjuration.
Au quatrième acte Phares vient informer le Roi
qu'il a fait inutilement poursuivre Euriban, ce traî-
tre s'est échapé, mais Euricles un des principaux
conjurés vient d'être arrêté, tout le peuple a pris
l'allarme au seul nom de Varon, il faut hâter son
oog
182 MERCURE DEFRANCE.
supplice & calmer les inquiétudes de Syracuse.
sa mort est nécessaire & le peuple la presse,
Je sens qu'il est affreux de dicter un Arrêt,
Où l'amour malgré nous mêle un tendre intérêt;
Mais, Seigneur, il le faut.
Sostrate veut interroger Varon avant de le faire
périr: une voix que son cœeur ne peut démêler
semble lui annoncer un secret qu'il brule d'appren-
dre, il ordonne à Pharès de l'amener; Zoraide
vient demander avec un air également tendre &
humilié la grace de son pere, c'est moi, lui dit-
elle, qui ai sauvé vos jours, pourrois-je m'en re-
pentir? Qi'ordonnerez-vous de mon malheureus
pere?
Moins pour lui que pour moi ma frayeur vous im-
plore
Faut il à vos genoux me prosterner encore?
Sostrato.
Que faites vous, Madame? Ah, quel combat cruel
Venez-vous joindre encor à mon trouble mortel?
Je voudrois adoncir la perte que vous faites
Et frémis plus que vous de l'état où vous êtes.
Zoraide redouble ses instances, elle s'emporte
jusqu'à menacer la vie du Roi.
Sostrate.
J'y consens, & vous pouvez reprendre
Ces jours que vos frayeurs ont pris soin de de-
sendre,
Digitred veL00
183
MARS. 1752.
Ils sont à vous....
Varon qui arrive chargé de sers, rend la situa-
tion encore plus intéressante.
Zoraide.
Mon pere, qu'ai je fait? Dans quel abime horrible
L'ercès de mon allarme a-t. il pu vous plonger?
Ab, combien mes iemords ont soin de vous vanget?
Varon.
Va, connois mieux ce coeur qu'offenseni tes allar-
mes,
Et qui n'a que tes maun pour objet de ses larmes.
Si ton crime d'abord a pu me révolter,
Pardonne un mouvement que j'ai bien sçum domp-
ter;
Mou amour est encor plus sort que ma colere,
Et ton remords susfit pour désarmer ton pere.
Pharès survient avec précipitation, il a découvert
la retraite d'Euriban qui lui a revelé, à force des
tortures un secret important. Cleonice fille du der-
nier Roi n'est point morte, Varon trompé par un
heureur artifice a fait périr Zoraide sa sille au licu
de Cleonice, & cette Zoraide que le barbare ius-
truit de la tromperie qui lui a étè faite, veut faire
passer pour fa fille, n'est autre que Cleonice. Varon
sans s'étonner, dit en s'adrefsant au Roi:
J'esperois jusqu'au bout défier ta fureur,
D'un oeil fixe tantôt j'envisageois ma chûte;
Mais ô ciel! à quels coups ma constance est
n
butte!
184 MER CURE DEFRANCE.
Tu Pemportes, cruel, tu viens de rassembler
Tous les traits dont ta main me pouvoit accabler.
La tendresse du pere & de la fille éclatent en-
suite plus que jamais. Sostrate après avoir inuti-
lement tâché de désabuser Zoraide, ordonne qu'on
traine Varon au supplice.
Zoraide.
O ciel! que dites-vous:
Quoi, vous le livreriez aux traits de ce courroux!
Ah! s'il est vrai, cruel, que sa mort soit jurée,
Ne souffrez pas du moins que j'en sois séparée
Tranchez mes tristes jours puisqu'il est condamné.
(Elle se jette entre les bras de son pere.)
Me voilà dans les bras d'un pere infortuné,
Osez de vos fureurs remplit ce Sanctuaire
Et frapper d'un seul coup & la fille & le pere-
Sostrate.
Qu'on l'éloigne, Soldats, & que dans ce Palais
Loin du trouble avec elle, on le garde de près.
Le Roi se retire en même tems & proteste qu'il
va tout tenter pour arracher le secret de Varon.
Zoraïde commence le cinquième acte par un
monologue rempli de plaintes touchantes sur le
sort déplorable de son pere, dont elle vient d'être
séparée, on ne laisse pas cependant d'entrevoir
que malgré toute sa douleur elle ne seroit pas fa-
chée d'être Cléonice; mais comment s'en flatter
surtout lorsque Varon entraîné vers elle par ordre
du Roi, s'écrie:
MARS. 1752.
187
Les cruels à mes yeux te déroboient à peine
Que sans me préparer à leut rage inhumaine,
L'un d'entr'eux est venu m'annoncer ton trépas:
Sans doute en observant mon cruel embarras;
Le perside croioit surprendre la nature
Et voir si ma tendresse étoit une imposture;
Hélas! mon coeur déja te suivoit au tombeau,
Je croiois... mais ma fille, écartons ce tableau.
Les Dieux n'ont point encore assuré la vengeance
Du cruel dont tes yeux confondent la prudence,
Son heureuse lenteur favorise un parti
Qui malgré ses efforts n'est point anéanti.
Non, ma fille, j'ai sçu par un ami fidele
Que tandis que le Roi délibere & chancelle,
Resolu dans ces lieux de vaincre ou de périr,
L'intrepide Euricles nous y doit secourir.
Seche tes pleurs, l'instant n'est pas bien loin peuto
être,
Où la foudre à la main je vais parler en maître.
Sostrate revient tenter un nouvel effort en fai-
sant envisager à Varon la grace que Cleonice est
en droit de lui accorder; mais Varon n'en paroît
que plus inébranlable. Pharés éperdu vient appren-
dre qu'un teste de mutins a pris les armes pour sau-
ver oe perfide.
Euricles paroît sur le champ à leur tète, & dit à
Varon:
Seigneur, vous êtes libre, osez suivre mes pas.
NrasuO
1S6 MERCUREDE FRANCE.
Vaton alors se découvre tout entier, & dit in-
solemment à Sostrate:
Qui ctuel, c'est ici qu'au défaut du tonnerre
Je veux de ton fardeau débarasser la terre;
Ta lenteur à la fin t'a mis en mon pouvoir:
Meurs imprudent rival avec ce désespoir,
Et pour sentir encore une mort plus cruelle
Reconnois Cléonice, & péris avec elle.
Euricles.
Perfide, cet aveu vient de régler ton sort.
Soldats, c'en est assez, qu'on le mêne à la mort.
Varon.
Ciel, que vois- je : O noir cour! O trahison hor-
rible !
Leur foule m'environne, & de ce lieu tertible
M'arrache avec opprobre, au lieu de me jurer..
Sostrate.
Qui, reconnois le piege où j'ai sçu t'attirer,
Ce n'est point ce parti dont l'intrigue secrette
Te flatoit d'un triomphe ou bien d'une retraite.
Tu ne vois que tes bras voués à ma fureur,
Ta haine a d'autant moins reconnu son erreur,
Que ce même Euriclès soutenoit ton audace,
Et qu'il trompe ta rage assuré de sa grace.
Va trouver sous ces murs le trépas qui t'attend;
Qu'on éloigne ce monstre: allez, & qu'à
l'instant,
MARS. 1752. 187
Traîné sur l'échaffaut, le barbare y périsse.
Varon, en sortant.
Ah Dieux !
Sostrate à Zoraide.
Grace au secours d'un heureux artifice-
Nous avons de son cœur pénétré les replis;
Vous triomphez, Madame, & mes voeux sont
remplis.
Reprenez votre rang, vous me voyez descendre
D'un trône qu'à mon bras il suffit de défendre.
Cleonice.
Ah! Seigneur, pensez vous qu'après tant de bien-
fait
Ce trône sans Sostrate ait pour moi des attaits:
De ma reconnoissance il doit être le gage,
Heureuse qu'avec moi la vertu le partage.
L'Auteur a retiré sa Tragédie, après seize ré-
présentations brillantes, nombreuses & toutes
également applaudies; elle a principalement
réussi par des situations bien ménagées: celle du
troisiéme Acte, où Varon armé d'un poignard,
est prêt de l'enfoncer dans le sein de Sostrate,
n'est pas neuve, elle pouvoit même faire échover
la piéce, puisqu'elle paroissoit la terminer. En
effet, il n'étoit pas naturel de penser que Sostra-
te dans un moment aussi sensible pour lui, con-
noissant tous les attentats & tous les crimes de
Varon, pist le parti de différer son supplice. Le
O
188 MERCUREDE FRANCE.
Spectateur qui ne pouvoit alors deviner le secret
de l'Auteur, ou pour mieux dire, prévoir les
les ressources de son génie, a été agréablement
surpris au quatriéme Acte, qui est le plus beau
de la Piéce. Le faux pathétique de Varon, l'in-
certitude de Sostrate, & l'impétuosité de Zorai-
de, qui après avoir sauvé les jours de son
Amant, n'en est que plus ardente à défendre
ceux de son pere, forment un tableau frappant.
L'arrivée de Pharés qui annonce un nouvel être à
Zoraide, l'embaras de cette Ptincesse, la joie
du Roi, les réponses fermes & artificieuses de
Varon, augmentent encore le trouble & la cu-
riosité.
On ne conçoit pas aisément au cinquième
Acte, comment Varon dans le fonds de sa prison,
peut avoir des intelligences au dehors; & quel-
ques Critiques soutiennent que la double trahi-
son d'Euricles n'est pas assez développée; elle a
cependant décidé le succès par un dénouement
satisfaisant & inattendu.
Cette Piéce est toute d'invention, nous en
avons peu où il y ait autant d'art & de conduite.
On auroit souhaité y trouver plus d'action &
plus d'intérêt.
Euriban, qui devroit faire un rôle considéra-
ple, puisqu'il est l'ami de Varon & le chef des
Conjurés, n'est qu'un froid Confident; le carac-
tere de Varon est bien soutenu: on le compare
au Phocas de la fameuse Tragédie d'Héra-
clius; mais ce Varon, quel est-il ? Par quels ex-
ploits s'est-il signalé : Quels services a-t-il ren-
dus à la Patrie? Comment a-t-il pu devenir le
Tyran de Syracuse : on est fâché de le dire, on
n aperçoit en lui qu'an scéletat déterminé; il
faudroit au moins qu'il fût illustre.
MARS. 1752.
189
Le Personnage de Zoraide est beau, intéressant,
& celui de la Piéce qui est le plus en situation.
Mademoiselle Clairor l'a très bien rendu.
On n'a point été content du caractere de
Sostrate, il n'est ni véritable Amant, ni grand
Roi; il ne devoit respirer que la vengeance, il
sçait que toute sa Famille a été massacrée par
Varon, il s'est vu lui même sur le point d'être
assassiné par ce traître, pourquoi donc ne le
fait. il pas périr dès l'instant qu'il est en sa puis-
sance: Pharés qui n'est qu'un Personnage subal.
terne, pense plus noblement que lui. Eh com-
ment s'interesser pour un Prince qui n'a pas des
sentimens dignes du rang, où l'Auteur a jugé à
propos de le placer.
Le stile de la Tragédie est clair & naturel;
l'Auteur n'y a pas mis ce qu'on appelle beautés
de détail; tout y est à sa place, rien n'est étran-
ger au sujet. On auroit exigé, dans un Ecrivain
de profession plus de correction, d'élégance &
de nerf dans l'expression.
Cette piéce est imprimée, chez Duchesne, rue S.
Jacques.
Varon, après avoir exterminé toute la Famille
Royale de Siracuse, en est devenu le Tiran.
Sostrate, seul rejetton de ce Sang illustre, re-
monte sur le thrône; la tête de l'Usurpateur qui
prend la fuite, est mise à prix: Sostrate, c'est ioi
le commencement de l'action, s'entretient avec
Pharès son confident de ce qui s'est passé le jour
heureux de la révolution; il adore Zoraide, fille
de Varon, elle gémissoit dans les horreurs d'une
prison cruelle, Sostrate se contente de briser ses
fers sans préten dre à son coeur, la gloire lui de-
fend de soupirer pour elle, mais il ne peut se ré-
soudre à lui permettre de quitter Syracuse, Pha-
rès le détourne de ce dessein.
Ah! loin de consoler une aimable captive,
Souffrez qu'elle abandonne une funeste rive,
Où sa vertu baissant un front humilié
Ne voit que le mépris où son sort est lié.
H ij
172 MERCURE DEFRANCE.
Sostrate.
Quoi! Pharès il faudra qu'une fuite barbare
L'enléve à Syracuse & qu'elle nous sépare.
Je me rappelle encor ces momens pleins d'horreur,
Cette nuit qu'au trépas consacra ma fureur,
Où je crus que d'accord avec ma vigilance
Le sommeil livreroit un trastre à ma vangeance
Tnutiles projets! instruit de son danger
Varon trompa la main qui devoit l'égorger;
La fuite à mes transports détoba la victime
Je par courus ces lieux habités par le crime.
J'apperçus Zoraide. Ah! Pharès, quel instant!
Mon bras entre la rage & le respect flotant,
Ne scavoit que résoudre en te moment terrible,
L'aimable Zoraide à la mort insensible
Rendoit son ennemi d'autant plus incertain
Qu'au poignard sans murmure elle tendoit le sein.
Le respect l'emporta, mon courroux moins severo
L'envoya dans les fers achever sa misere;
J'ai depuis de son sort adouci la rigueur,
Je l'ai dû pour calmer le trouble de mon cœeur.
Phatès exhorte Sostrate à étouffer un amouy
sans esperance, lorsque Palmire, suivante de Zo-
raide, vient demander audiance au Roi de la part
de sa Maitresse.
Pharès.
est temps que ce coeur rappelle sa vertu.
MARS. 1752.
173
Zoraide paroît.
Zoraide.
Une triste captive
Que l'opprobre a dû rendre incertaine & crain-
tive,
Pourra donc de son maître embrasser les genoux.
Sostrate.
Ah! Madame, prenez des soins dignes de vous.
Il lui fait ensuite l'aveu de sa passion. Zoraide
étonnée & un peu attendrie demande pour unique
bienfait l'exil où elle veut renfermer sa misere.
Ne le refusez point à mes désirs pressans,
Cu permettez, Seigneur, que mes cris impuissans
Soient encor étouffés dans certe tour funeste
Qui devoit de mes jouss ensevelir le reste.
Sostraie.
Hé-bien, fuyez, Madame, & loin de ce rivage
Dérobez-vous au soins d'un odieux hommage;
Je vais de ce départ ordonner les apprêts;
Souffrez que leur éclat égale mes regrets,
Qu'il m'aide à réparer une injuste vangeance,
Jusques- là jouissez d'une entiere puissance:
Libre dans ce palais, daignez en écarter
Le premier dont l'aspect pourra vous irriter.
Zoraide ne peut s'empêcher de découvrir à Pal-
mire sa tendresse pour Sostrate. Euriban ami de
H iij
RO
174 MERCUREDEFRANCE.
Varron vienr avertir Zoraide que son pere est
échappé à la poursuite de son ennemi.
Zoraide.
Ce Prince infortuné voit encor la lumiere !
Hé! quels sont les climats où je le dois chercher?
Euriban.
Madame, parmi nous il vient de se cacher.
Zoraide.
Daus Syracuse, ò ciel!
Euriban.
Renfermez cette crainte,
J'ai prévu la fraieur dont votre ame est atteinta;
Le danger de ce Prince entouré d'ennemis
Allarme avec raison ce cœeur tendre & soumis;
Mais, Madame, songez que de votre prudence
Dépendent les complots que trame sa vangeance;
Il brûle de paroître à vos regards surpris.
Je viens à ce moment préparer vos esprits.
Sous les pas de Varon un abîme est ouvert,
Donnez le tempa, Madame, au parti, qui le sert,
D'afsurer des projets dont l'écueil est terrible.
Je vais joindre ce Prince à vos maux si sensible,
Sous les traits d'un Esclave il viendra vous trouver:
Qie comme vous Palmire ait soin de s'éprouven,
Qu'elle fonge qu'un cri, qu'un geste involontaire
Peut dans son propre piège eniralner votre pere,
Digitiues bod0O9
MARS.
1752.
175
Zoraide partagée entre la nature & l'amour
laisse voir son agitation par ces vers qui terminent
le premier acte.
N'as-tu pas vû toi-même avec quelle clémence
Sostrate use envers nous du droit de la vangeance?
Je ne m'aveugle point, mon pere est son sujet,
Et loin d'en approuver le barbare projet....
Mais que dis- je ? Est-ce à moi de condamner un
pere?
Malheureuse! où portai je un regard téméraire :
Ah! par respect du moins je devois le baisser
Le danger d'un amant a droit d'intéresser;
Mais l'auteur de nos jours, fut-ce un pere coupable,
N'est pas moins revêtu d'un titre respectable;
Et dans quelques projets qu'il se laisse entrasner,
Il n'appartient qu'aux Dieux de les examiner.
Varon & Euriban ouvrent le second acte. Va-
ron est sur le pied de reveler un secret important,
lorsqu'il apperçoit sa fille, qui ne doit pas en être
informée. Euriban se retire.
Zoraide.
Le voici, quel instant! qu'il a pour moi d'appas:
(En avançant.)
Est-ce une illusion? mon pere dans mes bras!
Varon.
Ma fille!
Zoraide.
Ici quel Dieu vous rend à ma tendresse
Hiiij
176 MERCUREDEFRANCE.
Mon pere! Ah, que ce jour répandroit d'allégresse
Si parmi tant d'écueils vos jours infortunés
N'offroient point votre perte à mes sens étonnés!
Quel soin peut vous conduire en ce lieu redoutable
Varon.
Quoi, ma fille, un cruel dans sa rage implacable
Ose y faire gémir sous un joug odieux
Le seul de mes enfans que m'ont laissé les Dieux!
Et tu crois que muet aux cris de la nature
Je me déguiserai ta honte & mon injure
Tu crois que sans fremir apprenant tes douleurs
Ma tendresse pourra se borner à des pleurs;
Joins- y le désespoit d'un pere déplorable
Obligé de traîner un sort si misérable.
Pourrois tu sans frémit concevoir le destin
D'un pere à chaque pas pressé d'un assassin:
Je sçais que le barbare ose avec insolence
Offrir à tes appas un culte qui t'offense;
Vange-toi, ma fureur n'exige de ton bras
Que de tendre le piège & d'y guidet ses pas.
Je frapperai, choisis le lieu du sacrifice,
Dis- moi l'heure qu'il faut que ma haine saisisse;
Je préviendrai tes voeux, tu n'as qu'à la régler.
Zoraide.
Mon pere!
MARS. 1752. 177
Varon.
Hé quoi! ton œur semble encor se trou-
bler;
Quel soupçon fais-tu naître, ô fille infortunée !
Zoraide.
Ah, que n'ai-je au berceau rempli ma destinée !
Je n'aurois pas du moins par de coupables vœux.
Varon.
Que dis-tu:
Zoraide.
Vous voyez mon désespoir affreun
Je me meurs, je ne puis en dire davantage.
Varen.
Ah! tu m'en dis assez, & je vois mon outrage.
Varon indigné ordonne à sa fille de surmonter
une passion qui fait horreus, il veut lui-même
percer le sein de Sostrate, il faut que l'un des deux
perisse dans le jour, il faut donc que Zoraide se
détermine, il faut qu'elle livre son Amant ou son
Pere.
Zoraide.
Mon Pere!
Varon.
Je te laisse & cours à mes amis
Annoncer le signal que je leur ai promis;
Le trépas de Sostrate est ce signal terrible;
HV
178 MERCUREDE FRANCE.
Ma prudence ne veut en ce palais horrible
En attirer qu'alors les flots tumultueux;
Adieu, fais avertir cet amant malheureux,
Et prens soin qu'à tes pieds la fureur qui m'anime
N'ait plus à mon retour qu'à frapper la victime.
Zoraide, au desespoir, ne sçait quel parti pren-
dre, ce desospoir augmente par l'arrivée imprévue
de Sostrate qui vient lui annoncer que tout est
prêt pour son départ, qu'envain ses sujets en mur-
murent & disent qu'olle doit servir d'otage pour
arrêter les attentats de Varon: il veut aux yeux
de ces mêmes sujets lui procurer un azile assuré.
Zoraide le conjure de différer ce départ; Sos-
trate qui n'est pour lors occupé quo de son amour
consent à tout ce qu'elle souhaite.
Zoraide, au commencement du troisiéme acte,
voudroit également éviter son Pere & son Amant;
mais Varon, dévoré par l'ambition, n'a pas de
tems à perdre, & dit à sa fille on l'abordant:
Zoraide, est-ce aiusi quo tu fers ma furcur?
Je croiois que fidele au transport qui m'anime,
Ta voix eût dans le piège attiré ma victime,
Ton devoir sufsisoit pour t'y déterminer.
Zoraide.
Mon pere, à quel emploi m'osez-vous destinet?
Dans un tendre respect élevé dès l'enfance
Mon coeur voudroit gardor un modeste filence;
Mais daignez voir vous même à quelle extrémite
Vous réduisez co coeus en secret rivolté;
MARS. 1752.
179
Vous voulez que ma main à vos ordres soumise
Serve un courroux aveugle & que rien n'autorise,
Sujette de ce Roi, dont il vent se vanger
De quel droit dans son sang irai je me plonger:
Mon Pere, au nom des Dieux, au nom d'une ten;
dresse
Qu'autanr que mon repos votre sort interesse,
Daignez suivre mes pas, abandonnez des lieux
Oà vous avez à craindre & la terre & les Cieux;
Venez dans un azile à vos jours moins funeste
Vons assurer du moius le seul bien qui vous resta
Venez y contempler votre sort de plus près,
Venez y comparer aux douceurs de la paix
L'éclat de ces grandeurs que foule la sagesse,
Et vous verrez alors, si leur trompeuse yvresse,
Si le fort de ces Rois avec faste honorés
Vaut le sort des mortels de leur maître ignorés.
Varon.
Va, tu n'es point mon sang, va, je te désavoue.
Il veut partir pour attaquer Sostrate à force ou-
verte, lorsque Palmire vient annoncer ce Prince.
Varon.
Qu'il perisse, je vais observer en ces lieua
L'instant où doit peris ce vainqueur odieus;
Prens soin de rensermer le uouble qui t'agite,
Le hazard me le livie, il saut que j'en prosite.
Hvj
MinadvO
180 MERCUREDEFRANCE.
A peine le Roi est-il entré, que Varon reparois
dans l'enfoncement du théatre, & dit à part:
Prositons d'un instant si propice à ma rage.
Zoraide appercevant son pere qui leve le
poignard.
O mon pere! arrêtez.
Sostrate.
Votre pere! grands Dieux!
Varon.
Qui, c'est lui que tu vois, c'est cet ambitieux,
C'est Varon, en un mot, qu'on livre à ta colere.
Sostrate.
Hola, Gardes !
Zoraide.
O Ciel! que prétendez vous faire:
Varon à sa fille.
Perfide, il te sied bien de marquer cet effroi,
Quand Varon n'est trahi, n'est livré que par toi-
Retiens, retiens des pleurs dont la feinte m'ou-
trage,
Ou plûtôt, malheureuse, acheve ton ouvrage,
Acheve, ose plonger dans ce sein paternel
Le poignard que mon bras levoit sur un cruel;
Ose verser ce sang contre qui tu conspires
Ce sang à qui tu dois le jour que tu respires.
Zoraide.
Je me meuis.
MARS. 1752. 184
Sostrate à Palmire.
Prositez du trouble de ses sena
Rentrez.
(s'adreslant à Varon.)
Et toi, Tiran dont lesvœux impuissans,
Dont l'aveugle fureur arme un bras téméraire,
Sors & va dans les fers attendre ton salaire.
Que ce monstre à l'instant par vous en soit chargé.
Soldats....
Varon.
Cruel, je veux ici que sous une autre chaine
Tu fremisse toi-même & redoute ma haine;
Pere de cet objet, qui paroit te troubler
Du fond de ma prison je te puis accabler;
Je prévois ton désordre, & loin que je te craigne,
Je veux qu'il soit la honte ou l'écueil de ton regne.
Sostrate.
Ah! connois mieux ce cœur que tu veux outrager,
L'amour moins que la gloire a droit de le guider.
Ce Prince ordonne à Pharès de faire arrêter Eu-
riban, dépositaire des secrets de Varon; il veut
avant que de se vanger, essaier par la crainte &
l'aspect des tourmens, de connoître les complices
de la conjuration.
Au quatrième acte Phares vient informer le Roi
qu'il a fait inutilement poursuivre Euriban, ce traî-
tre s'est échapé, mais Euricles un des principaux
conjurés vient d'être arrêté, tout le peuple a pris
l'allarme au seul nom de Varon, il faut hâter son
oog
182 MERCURE DEFRANCE.
supplice & calmer les inquiétudes de Syracuse.
sa mort est nécessaire & le peuple la presse,
Je sens qu'il est affreux de dicter un Arrêt,
Où l'amour malgré nous mêle un tendre intérêt;
Mais, Seigneur, il le faut.
Sostrate veut interroger Varon avant de le faire
périr: une voix que son cœeur ne peut démêler
semble lui annoncer un secret qu'il brule d'appren-
dre, il ordonne à Pharès de l'amener; Zoraide
vient demander avec un air également tendre &
humilié la grace de son pere, c'est moi, lui dit-
elle, qui ai sauvé vos jours, pourrois-je m'en re-
pentir? Qi'ordonnerez-vous de mon malheureus
pere?
Moins pour lui que pour moi ma frayeur vous im-
plore
Faut il à vos genoux me prosterner encore?
Sostrato.
Que faites vous, Madame? Ah, quel combat cruel
Venez-vous joindre encor à mon trouble mortel?
Je voudrois adoncir la perte que vous faites
Et frémis plus que vous de l'état où vous êtes.
Zoraide redouble ses instances, elle s'emporte
jusqu'à menacer la vie du Roi.
Sostrate.
J'y consens, & vous pouvez reprendre
Ces jours que vos frayeurs ont pris soin de de-
sendre,
Digitred veL00
183
MARS. 1752.
Ils sont à vous....
Varon qui arrive chargé de sers, rend la situa-
tion encore plus intéressante.
Zoraide.
Mon pere, qu'ai je fait? Dans quel abime horrible
L'ercès de mon allarme a-t. il pu vous plonger?
Ab, combien mes iemords ont soin de vous vanget?
Varon.
Va, connois mieux ce coeur qu'offenseni tes allar-
mes,
Et qui n'a que tes maun pour objet de ses larmes.
Si ton crime d'abord a pu me révolter,
Pardonne un mouvement que j'ai bien sçum domp-
ter;
Mou amour est encor plus sort que ma colere,
Et ton remords susfit pour désarmer ton pere.
Pharès survient avec précipitation, il a découvert
la retraite d'Euriban qui lui a revelé, à force des
tortures un secret important. Cleonice fille du der-
nier Roi n'est point morte, Varon trompé par un
heureur artifice a fait périr Zoraide sa sille au licu
de Cleonice, & cette Zoraide que le barbare ius-
truit de la tromperie qui lui a étè faite, veut faire
passer pour fa fille, n'est autre que Cleonice. Varon
sans s'étonner, dit en s'adrefsant au Roi:
J'esperois jusqu'au bout défier ta fureur,
D'un oeil fixe tantôt j'envisageois ma chûte;
Mais ô ciel! à quels coups ma constance est
n
butte!
184 MER CURE DEFRANCE.
Tu Pemportes, cruel, tu viens de rassembler
Tous les traits dont ta main me pouvoit accabler.
La tendresse du pere & de la fille éclatent en-
suite plus que jamais. Sostrate après avoir inuti-
lement tâché de désabuser Zoraide, ordonne qu'on
traine Varon au supplice.
Zoraide.
O ciel! que dites-vous:
Quoi, vous le livreriez aux traits de ce courroux!
Ah! s'il est vrai, cruel, que sa mort soit jurée,
Ne souffrez pas du moins que j'en sois séparée
Tranchez mes tristes jours puisqu'il est condamné.
(Elle se jette entre les bras de son pere.)
Me voilà dans les bras d'un pere infortuné,
Osez de vos fureurs remplit ce Sanctuaire
Et frapper d'un seul coup & la fille & le pere-
Sostrate.
Qu'on l'éloigne, Soldats, & que dans ce Palais
Loin du trouble avec elle, on le garde de près.
Le Roi se retire en même tems & proteste qu'il
va tout tenter pour arracher le secret de Varon.
Zoraïde commence le cinquième acte par un
monologue rempli de plaintes touchantes sur le
sort déplorable de son pere, dont elle vient d'être
séparée, on ne laisse pas cependant d'entrevoir
que malgré toute sa douleur elle ne seroit pas fa-
chée d'être Cléonice; mais comment s'en flatter
surtout lorsque Varon entraîné vers elle par ordre
du Roi, s'écrie:
MARS. 1752.
187
Les cruels à mes yeux te déroboient à peine
Que sans me préparer à leut rage inhumaine,
L'un d'entr'eux est venu m'annoncer ton trépas:
Sans doute en observant mon cruel embarras;
Le perside croioit surprendre la nature
Et voir si ma tendresse étoit une imposture;
Hélas! mon coeur déja te suivoit au tombeau,
Je croiois... mais ma fille, écartons ce tableau.
Les Dieux n'ont point encore assuré la vengeance
Du cruel dont tes yeux confondent la prudence,
Son heureuse lenteur favorise un parti
Qui malgré ses efforts n'est point anéanti.
Non, ma fille, j'ai sçu par un ami fidele
Que tandis que le Roi délibere & chancelle,
Resolu dans ces lieux de vaincre ou de périr,
L'intrepide Euricles nous y doit secourir.
Seche tes pleurs, l'instant n'est pas bien loin peuto
être,
Où la foudre à la main je vais parler en maître.
Sostrate revient tenter un nouvel effort en fai-
sant envisager à Varon la grace que Cleonice est
en droit de lui accorder; mais Varon n'en paroît
que plus inébranlable. Pharés éperdu vient appren-
dre qu'un teste de mutins a pris les armes pour sau-
ver oe perfide.
Euricles paroît sur le champ à leur tète, & dit à
Varon:
Seigneur, vous êtes libre, osez suivre mes pas.
NrasuO
1S6 MERCUREDE FRANCE.
Vaton alors se découvre tout entier, & dit in-
solemment à Sostrate:
Qui ctuel, c'est ici qu'au défaut du tonnerre
Je veux de ton fardeau débarasser la terre;
Ta lenteur à la fin t'a mis en mon pouvoir:
Meurs imprudent rival avec ce désespoir,
Et pour sentir encore une mort plus cruelle
Reconnois Cléonice, & péris avec elle.
Euricles.
Perfide, cet aveu vient de régler ton sort.
Soldats, c'en est assez, qu'on le mêne à la mort.
Varon.
Ciel, que vois- je : O noir cour! O trahison hor-
rible !
Leur foule m'environne, & de ce lieu tertible
M'arrache avec opprobre, au lieu de me jurer..
Sostrate.
Qui, reconnois le piege où j'ai sçu t'attirer,
Ce n'est point ce parti dont l'intrigue secrette
Te flatoit d'un triomphe ou bien d'une retraite.
Tu ne vois que tes bras voués à ma fureur,
Ta haine a d'autant moins reconnu son erreur,
Que ce même Euriclès soutenoit ton audace,
Et qu'il trompe ta rage assuré de sa grace.
Va trouver sous ces murs le trépas qui t'attend;
Qu'on éloigne ce monstre: allez, & qu'à
l'instant,
MARS. 1752. 187
Traîné sur l'échaffaut, le barbare y périsse.
Varon, en sortant.
Ah Dieux !
Sostrate à Zoraide.
Grace au secours d'un heureux artifice-
Nous avons de son cœur pénétré les replis;
Vous triomphez, Madame, & mes voeux sont
remplis.
Reprenez votre rang, vous me voyez descendre
D'un trône qu'à mon bras il suffit de défendre.
Cleonice.
Ah! Seigneur, pensez vous qu'après tant de bien-
fait
Ce trône sans Sostrate ait pour moi des attaits:
De ma reconnoissance il doit être le gage,
Heureuse qu'avec moi la vertu le partage.
L'Auteur a retiré sa Tragédie, après seize ré-
présentations brillantes, nombreuses & toutes
également applaudies; elle a principalement
réussi par des situations bien ménagées: celle du
troisiéme Acte, où Varon armé d'un poignard,
est prêt de l'enfoncer dans le sein de Sostrate,
n'est pas neuve, elle pouvoit même faire échover
la piéce, puisqu'elle paroissoit la terminer. En
effet, il n'étoit pas naturel de penser que Sostra-
te dans un moment aussi sensible pour lui, con-
noissant tous les attentats & tous les crimes de
Varon, pist le parti de différer son supplice. Le
O
188 MERCUREDE FRANCE.
Spectateur qui ne pouvoit alors deviner le secret
de l'Auteur, ou pour mieux dire, prévoir les
les ressources de son génie, a été agréablement
surpris au quatriéme Acte, qui est le plus beau
de la Piéce. Le faux pathétique de Varon, l'in-
certitude de Sostrate, & l'impétuosité de Zorai-
de, qui après avoir sauvé les jours de son
Amant, n'en est que plus ardente à défendre
ceux de son pere, forment un tableau frappant.
L'arrivée de Pharés qui annonce un nouvel être à
Zoraide, l'embaras de cette Ptincesse, la joie
du Roi, les réponses fermes & artificieuses de
Varon, augmentent encore le trouble & la cu-
riosité.
On ne conçoit pas aisément au cinquième
Acte, comment Varon dans le fonds de sa prison,
peut avoir des intelligences au dehors; & quel-
ques Critiques soutiennent que la double trahi-
son d'Euricles n'est pas assez développée; elle a
cependant décidé le succès par un dénouement
satisfaisant & inattendu.
Cette Piéce est toute d'invention, nous en
avons peu où il y ait autant d'art & de conduite.
On auroit souhaité y trouver plus d'action &
plus d'intérêt.
Euriban, qui devroit faire un rôle considéra-
ple, puisqu'il est l'ami de Varon & le chef des
Conjurés, n'est qu'un froid Confident; le carac-
tere de Varon est bien soutenu: on le compare
au Phocas de la fameuse Tragédie d'Héra-
clius; mais ce Varon, quel est-il ? Par quels ex-
ploits s'est-il signalé : Quels services a-t-il ren-
dus à la Patrie? Comment a-t-il pu devenir le
Tyran de Syracuse : on est fâché de le dire, on
n aperçoit en lui qu'an scéletat déterminé; il
faudroit au moins qu'il fût illustre.
MARS. 1752.
189
Le Personnage de Zoraide est beau, intéressant,
& celui de la Piéce qui est le plus en situation.
Mademoiselle Clairor l'a très bien rendu.
On n'a point été content du caractere de
Sostrate, il n'est ni véritable Amant, ni grand
Roi; il ne devoit respirer que la vengeance, il
sçait que toute sa Famille a été massacrée par
Varon, il s'est vu lui même sur le point d'être
assassiné par ce traître, pourquoi donc ne le
fait. il pas périr dès l'instant qu'il est en sa puis-
sance: Pharés qui n'est qu'un Personnage subal.
terne, pense plus noblement que lui. Eh com-
ment s'interesser pour un Prince qui n'a pas des
sentimens dignes du rang, où l'Auteur a jugé à
propos de le placer.
Le stile de la Tragédie est clair & naturel;
l'Auteur n'y a pas mis ce qu'on appelle beautés
de détail; tout y est à sa place, rien n'est étran-
ger au sujet. On auroit exigé, dans un Ecrivain
de profession plus de correction, d'élégance &
de nerf dans l'expression.
Cette piéce est imprimée, chez Duchesne, rue S.
Jacques.
Fermer