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Liste
1
p. 52-92
Relation de tout ce qui s'est passé à Tripoly. [titre d'après la table]
Début :
J'ay ramassé avec soin toutes les Lettres qui parlent de [...]
Mots clefs :
Tripoli, Flotte, Amiral, Marquis, Chaloupes, Muraille, Vaisseaux, Armée, Guerres, Charles Quint, Turcs, Gouvernement, Grand seigneur, Forteresse, Mer, Bombardement, Galiotes, Ennemis, Bombes, Port, Cavalerie, Lieutenant, Funeste, Marchands, Otages, Trésors, Diamant, Joyaux, Argent, Ornements, Signature de paix, Blessés
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texteReconnaissance textuelle : Relation de tout ce qui s'est passé à Tripoly. [titre d'après la table]
J'ay ramaffé avec foin tou
tes les Lettres qui parlent
de l'affaire de Tripoli, afin de
vous en donner uneRelation
plus ample que celles qui ont
efté veuës ; c'est ce que je fais
toûjours , quand jay à traiter
quelque matiere importante
. La Flote commandée
par M. le Maréchal d'EGALANT.
53
ftrées Vice-Amiral de Fran
ce , eftant partie le 17. de
Juin de l'Ifle de Lampedouze
, arriva le 19. devant Tripoli
, où M. le Marquis
d'Anfreville croifoit avecM.
de Nefmond. L'on moüilla
avec un tres-beau temps, environà
deux lieues au large
de la Ville ; mais lefond s'étant
trouvéfort méchant,M.
de Tourville, fuivy de quelques
Chaloupes armées , alla
la nuit pour fonder jufque
fous les Murailles de Tripoli
; & ayant trouvé un plus
beau fond , M. d'Anfreville
E iij
54 MERCURE
leva l'Ancre , & alla moüiller
avec un autre Vaiffeau à
une lieuë de la Ville . Enfui
te le refte de l'Armée appareilla
pour venir moüiller
fur la mefme ligne. L'on
ne fçauroit découvrir que
les Murailles & les Fortereffes
, parce que la Ville eft
baffe , auffi bien que toute la
Cofte , qui eft fi dangereufe
, qu'il y a eu quelques-uns
de leurs Vaiffeaux qui s'y
font perdus. Cette Ville
qu'on appelle Tripoli de
Barbarie , eft grande , fort
ancienne , & la Capitale
f
1
GALANT. 55
d'un Royaume de ce nom .
Elle a efté baſtie par les Romains
fous le Régne de Trajan
, dont on voit encore diverfes
antiquitez. Elle porte
le nom de Tripoli , à caufe
de trois grands Ecueils ou
Rochers à fleur d'eau , qui
font à l'entrée de fon Port.
Elle a efté aux Genois qui
en furent chaffez par les Efpagnols.
Ce fut Dom Pedro
Navarro qui la prit en
1503. Ce Capitaine Efpagnol
eft celuy qui s'eſt ſignalé
dans les Guerres que
nous avons eues en Italie..
F iiij
56 MERCURE
L'Empereur Charles Quint,
donna Tripoli aux Chevaliers
de Jerufalem en 1525.
aprés qu'ils eurent perdu l'Ifle
de Rhodes
en 1522. Sinam
Bafla & Dragut Amiraux
de Soliman Empereur des
Turcs, ayant affiegé Malthe
inutilement , prirent Tripoli
en 1551. avec une Armée
Navale de cent cinquante
Vaiffeaux. Les Turcs en
eftant les maiſtres , en firent
un Gouvernement , où ils
envoyerent un Bacha ; mais
les Peuples s'eftant apperceus
que ces Bachas qui n'y
GALANT. $7
demeuroient que trois ou
quatre ans , emportoient des
fommes confiderables , ce
qui leur eſtoit d'un grand
>
préjudice
de ce dangereux Gouvernement
& fe mirent fur le
pied de Republique , commandée
par un d'entr'eux,
comme Tunis & Alger , ce
qui s'eft maintenu jufqu'à
prefent fous la protection du
Grand Seigneur. La principale
de leurs Fortereffes , &
qui avance le plus dans la
mer , s'appelle le Mandry.
C'est une groffe Tour gars'affranchirent
58 MERCURE
nie de Canon , & bien bâtie.
Il y en a plufieurs autres
fur le bord de la Mer.Le
Corps de la Place eft caché
par deux grands Baſtions
affez forts , fur lesquels il y
a plufieurs embrafeures . On
y compte foixante quatre
pieces de Canon en batterie.
L'Etat eft affez grand
entre la Mer & le Royaume
de Tunis , mais il y a peu
de Villes. Outre une premiére
Ville de Tripoli auffi
en Afrique , nommée Tripoli
Vecchio , qui eft l'ancienne
Sabrata fur la Mer MediterGALANT.
59
ranée , & dont l'air eft fi
mauvais , qu'elle eft prefque
demeurée fans Habitans , il
fe trouve encore deux autres
Villes de ce mefme
nom , qui appartiennent au
Turc. L'une eft Tripoli de
Natolie , Ville de la Turquie
d'Afie fur la Mer noire , &
l'autre Tripoli de Surie , Ville
& Port de Mer d'Afie, fur
la Mediterranée .
M. le Maréchal d'Eftrées.
ayant mouillé devant Tripoli
, & le mauvais temps
ne permettant pas d'abord
de rien entreprendre , on fe
60 MERCURE
contenta d'envoyer toutes
les nuits quelques Chaloupes
en garde , avec d'autres
petits Baftimens , où les Genéraux
s'embarquerent pour
reconnoiftre l'entrée du
Port , & faire prendre un
Plan de la Place qui fuft regulier.
Cela ſe fit juſqu'au 22 .
de Juin , que l'on donna ordre
aux cinq Bombardes
de fe préparer. Les Capitaines
firent démâter leurs
Huniers , & mirent leurs
Mortiers en place. Les
Chaloupes des Vaiffeaux de
Guerre allerent moüiller
GALANT. 61
des Ancres à portée de Canon
de la Ville , afin de ſe
pouvoir haler fur ces Ancres
pour tirer. On travailloit
avec une extréme diligence
lors qu'on découvrit fur la
Cofte trois Galiotes à Rames
, commandées par M.
le Motheux . M. du Mené,
& M. de Septemes qui
avoient quitté l'Armée par
ordre la
rejoignirent ce
mefme jour , & fournirent
des
détachemens pour le
foir. Ils furent compoſez de
quatorze grandes Chaloupes
à Rames ; des trois Ga
62 MERCURE
liotes , & de plufieurs autres
Baſtimens pour le ſervice
des Bombardes , qui commencerent
àfe haler fur les
huit heures du foir. M. de
Tourville qui commandoit
l'attaque , fit pofter les Baſtimens
armez à l'entrée du
Port , pour empefcher les
entrepriſes des Ennemis , &
les Galiotes à Bombes eftant
poftées à l'endroit marqué,
commencerent de jetter des
Bombes dans la Ville vers
les dix heures de ce mefme
foir. M. de Landoüillet,
Commiffaire Genéral , &
GALANT. 63
commandant une Compagnie
de Bombardiers , & M.
de Pointy commandant les
Galiotes à Bombes , avoient
fi bien mis toutes chofes en
état , qu'elles réüffirent comme
on fe l'eftoit promis .
Les Bombardiers tirerent
fort jufte ; mais cette Ville
qui les autres nuits avoit
fait un feu confiderable de
Moufqueterie fur nos Chaloupes
, qui n'en pouvoient
eſtre endommagées , changea
de conduite , & ne tira
pas un feul coup fur les
Bombardes qui en eſtoient
64 MERCURE
fort proches , & dont elle eftoit
tres-incommodée . L'on
continua de rirer juſqu'au
lendemain 23. à fix heures
du matin , que les détachemens'
fe retirerent avec les
Bomb.rdes , aprés avoir jetté
cinq cens Bombes . Pendant
tout ce temps , foit
que le feu de ces Bombes
qui tomboient dans les Batteries
des Tripolins, les empeſchaft
d'y refter,foit qu'ils
fuffent perfuadez qu'il eftoit
inutile de tirer , ils furent
toûjours dans une égale tran
quilité.
GALANT. 65
Les Bombardes demeurerent
au Poſte du Moüillage
jufques au foir qu'elles eurent
ordre de fe préparer avec
les Détachemens ordinaires
. Elles prirent chacu--
ne cent Bombes , &
du
leur eftoit neceffaires
le vent s'eftant rafraifchy ,
elles ne purent tirer que fur
les deux heures aprés minuit
24. ce qu'elles firent, fans
eftre incommodées du Canon
de la Ville , non plus
que le jour précedent, quoy
que les Bombes y fuffent jetrées
fi jufte , qu'on y vit le
Louſt 1685.
F
66 MERCURE
feu en plufieurs endroits.
M. le Maréchal d'Eftrées
ayant un autre deffein que
de leur jetter des Bombes,
commanda un détachement
pour aller fonder jufdans
le Port le fond
qu il pouvoit avoir , & defcendre
fur l'écueil le plus
proche de la Ville , afin de
voir s'il y auroit affez de terrain
pour y dreffer une Batterie
, d'où l'on puſt ruiner
la Place & les Fortereffes.
M. de Landoüillet , & M. de
Pointy s'embarquerent dans
une Chaloupe , & partirent
GALANT. 67
›
à dix heures du matin pour
aller au Port avec une Ga--
liote à Rames , commandée
par M. le Motheux , & cinq
Chaloupes
armées. Les Tripolins
commencerent
alors
à faire un grand feu ; mais ,
leur
Canon , quoy que
bien fervy ,
n'empefcha pas
que l'on n'abordaft
l'Ecueil,,
qui eft à une portée de
Moufquet de la Ville , & par
confequent
exposé à toutes
leurs Batteries M'S de Lán--
doüillet & de Pointy mi--
rent pied à terre fur l'Ecueil ,
&
connurent tout qui pou
E ij
68 MERCURE
voit fervir au deffein qu'on
- avoit pris. Pendant que les
cinq Chaloupes , malgré le
feu violent que faifoient les
Ennemis , fonderent dans le
Port , & à l'entour de l'Ecueil
, où l'on trouva un
beau fond , on vit au bord
de la Mer quantité de Troupes
de Cavalerie & d'Infanterie
, fur lesquelles M. de la
Guiche Lieutenant de Vaif
feau , commandant la premiere
des cinq Chaloupes,
tìra quelques coups de Canon
; ce qui furprit d'autant
plus les Ennemis , qu'ils n'aGALANT.
69
voient jamais veu que des
Chaloupes euffent du Canon.
Ceux qui eſtoient fur
l'Ecueil
, ayant remarqué
tout ce qu'ils vouloient fçavoir
, fe rembarquerent
, &
revinrent avec le détachement
. Plufieurs Boulets de
Canon porterent dans la
Galiote à Rames , de l'éclat
de l'un defquels , M. le Motheux
qui la commandoit
,
eut la cuiffe fracaffée . Trois
Soldats ou Matelots
y furent
auffi bleffez. Il y eut
plufieurs coups de Canon
dans les autres Chaloupes
;
70 MERCURE
mais elles n'en receurent au
cun dommage. M. le Comte
d'Eftrées , commandant
le Capable qui eftoit à la voile
pendant cette affaire , re--
vira de bord fur les Fortereffes
pour les canonner ;;
mais les Chaloupes s'eftant
retirées de deffous le feu
de la Ville , & le Vent s'étant
rafraiſchy , il revint :
moüiller auffi bien que la
Galiote qui avoit tiré
des Bombes jufqu'alors. Il
en tomba quelques - unes
dans la Ville , tandis que
le :
Peuple eftoit affemblé. Elless
GALANT. 71
tuerent environ trente
Hommes , & ce fracas fit
pouffer des cris épouventables.
Les Tripolins déconcertez
par l'effet des Bombes
, & incertains de ce
qu'on vouloit entreprendre
dans leur Port , fongerent
à fe garantir d'une Guerre,
dont la fin ne leur pouvoit
eftre que funefte , ce qu'ils
jugeoient aisément par l'intrépidité
de ceux qui en
plein jour , & malgré un feu
continuel , avoient abordé
un endroit , dont ils fe
croyoient entierement maî72
MERCURE
'
tres.
-
Ainfi ils réfolurent
d'envoyer demander la Paix,
& fur le midy on vit fortir
une Chaloupe avec un Pavillon
blanc. Elle vint à
bord de M. le Maréchal d'E
ftrées , & il parut un Vieillard
âgé de quatre – vingt
quatorze ans , qui aprés l'avoir
falué, luy dit. Jefuis l'infortuneTrik
, Beaupere de Babahaffan,
chaffe d' Alger ily a deux
ans, aprésy en avoir regné vingt
en qualité de Dey, & toujours
Amydes François .Je viens de la
du Divan de Tripoli , pour
Sçavoir ce que vous souhaitez,
part
&
GALANT. 73
eftre Médiateur de la Paix.
Cette propofition fut fort
bien receuë. M. le Maréchal
d'Eftrées répondit
, que
les Tripolins n'ignorant pas
les raiſons qui obligeoient
les François à les attaquer,
pouvoient aisément s'imaginer
de quelle façon il fal-
Toit agir pour faire finir la
Guerre ; qu'il vouloit bien
faire dreffer des Articles, fur
lefquels ils auroient à prendre
leurs meſures , & que
pour leur en faciliter les
moyens , non feulement il
leur accordoit une Tréve
Aoust 1685.
G
74 MERCURE
jufqu'au lendemain midy;
mais mefme qu'il leur envoyeroit
des Officiers auf
quels ils pourroient déclarer
leurs fentimens , mais
que s'ils vouloient profiter
d'une occafion fi favorable,
il falloit le faire fans aucun
delay , parce qu'il n'avoit
pas envie de perdre un feul
moment de beau temps.
Trik promit de leur faire
entendre ponctuellement
ces circonftances , & aprés
avoir affeuré M. le Maréchal
d'Eftrées qu'il avoit laiffé la
Villle dans une entiere dif
GALANT. 75
pofition à la Paix , il partit
du Vaiffeau laiffant pour
Oftage un des principaux
de Tripoli , qui eftoit venu
avec luy , pendant que M.
de Reymond , Major de
l'Armée , & M. de la Croix
Interprete, iroient à la Ville.
On tira cinq coups de Canon
pour le falüer à fon départ
, ce qui raffeura les Habitans
, que l'effet des Bombes
avoit jettez dans une
confternation
ble.M.de Reymond y partit
dans le mefme temps avec
M. de la Croix , & eſtant arinexprima-
Gij
76 MERCURE
rivé à la Ville , il fe rendit
chez le Dey, auquel il dit de
la part de M.le Vice- Amiral,
que l'on eftoit informé du
deffein que les Tripolins
avoient de faire la Paix , &
que s'il vouloit fçavoir à
quelles conditions on la
pouvoit obtenir , il n'avoit
qu'à préparer fon Confeil,
auquel on viendroit les expliquer
le lendemain . Le
Dey témoigna beaucoup de
joye d'une déclaration fi
avantageufe ; il affeura qu'il
employeroit tous les foins
pour mettre les Affaires en
GALANT. 77
état d'eſtre concluës au plûtoft
, & comme les honneftetez
font toûjours d'un
bon préfage dans le commencement
d'un Traité , il
en fit beaucoup à M. de
Reymond , qui en s'embar--
fut falué de plufieurs
quant y
coups de Canon .
Trix qui eftoit refté la nuit
dans la Ville , vint dés le ma---
tindu 25.à bord des Vaiffeaux , ›
pour prendre les Officiers
chargez des Conditions fous
lefquelles M. le Maréchal
d'Eftrées accordoit la Paix
aux Tripolins . Ils allerent
78 MERCURE
chez leDey ; & les plus confiderables
de Tripoli s'y eftant
rendus , on leut des articles .
Les principaux confiſtoient
à donner deux cens mille
écus pour le dédommagement
des prifes qu'ils avoiét
faites fur les Marchands Fráçois
, & à rendre tous les Efclaves
Chreftiens ; non feulement
les François , mais les
autres pris fous la Baniere
de France. Ils parurent étonnez
de ce qu'on leur demandoit
pour ce dédommagement.
Ils dirent qu'à la veri- ›
té ils avoient fait quelques
GALANT. 79
priſes , mais qu'il s'en falloit
beaucoup qu'elles n'allaſſent
à une fomme fi confiderable .
Ils ajoûterent qu'il leur feroit
entierement impoffible
de la trouver ; & ayant of
fert cent mille écus , ils prierent
avec tant de foûmiffion
& d'inftance qu'on diminuaft
la fomme qui leur ef
toit demandée
, que pour fi
nir toute conteftation , on la
modera à celle de cinq cens
mille livres ; ils tomberent
d'accord de la donner , avec
tous les Efclaves François
, &
dirent qu'à l'égard de la fom-
•
Giiij
80 MERCURE
me , ils en payeroient une
partie dés le lendemain , &
qu'ils fourniroient le refte
dans le terme de vingt jours.
On leur en accorda quinze,.
à condition que pendant ce
temps , ils envoyeroient des
Boeufs chaque jour pour la
fubfiftance des Equipages.
Pour ce qui eft des Efclaves,
ils affeurèrent qu'ils alloient ,
commencer à rendre tous
ceux qu'ils avoient dans la
Ville & fes Dépendances ,
environ au nombre de deux
cens, & que quatre cens autres
eftant partis dans les fept
GALANT. 8t
Vaiffeaux qu'ils avoient au
fervice du Grand Seigneur
contre les Venitiens , ils envoyeroient
dix des Principaux
d'entr'eux pour Oftage
en France , juſqu'à ce que
le retour de ces Vaiffeaux
les mift en pouvoir de renvoyer
ces Efclaves . Ils en
rendirent cent quatre -vingtdés
le lendemain 26. & envoyerent
deux Oltages. M..
Robert Commiffaire de la
Marine , alla ce mefme jour
à la Ville avec M. Biet , Secretaire
de M. le Maréchal
d'Etrées, pour recevoir cent
82 MERCURE
cinquante mille livres , qu'ils
avoient promis de donner.
Ils manquerent de parole ,
& n'apporterent que fort
peu de chofe , alleguant des
difficultez que le Peuple avoit
fait naiftre . C'eſtoient
autant de fauffes raifons ,
pour voir s'il n'y auroit pas
moyen de diminuer la fomme.
Cette conduite penfa
leur coûter de nouvelles pertes
. Les Galiotes à Bombes
s'eftoient retirées d'auprés
de la Ville. On les avoit fait
remafter de leurs Mafts de :
Hunes , & elles avoient reGALANT.
83
pris leurs voiles , & tout ce
qu'elles avoient quitté pour
tirer. M. le Vice - Amiral
voyant les Tripolins en balance,
leur fit dire qu'il trouveroit
les moyens de fe faire
tenir parole. En mefme teps
il ordonna aux Bombardes
de fe tenir preftes pour jetter
des Bombes au premier
fignal . En effet, elles mirent
bas leurs Mafts de Hune , &
s'approcherent de la Ville.
Cette difpofition effraya les
Tripolins . Ils avoient éprouvé
à leurs dépens ce qu'ils
avoient à craindre des Bom84
MERCURE
bes ; & le Dey voyant qu'on
alloit recommencer tout de
bon à en jetter , refolut de
tout remettre en uſage pour
en détourner l'effet. Le peuple
fe laiffa perfuader aiſément
, & offrit de contribuer
autant qu'il pourroit au
payement d'une fomme qui
devoir finir la guerre . On
impofa une taxe , & quelques
- uns des principaux
ayant dit qu'il eftoit honteux
d'accepter la Paix, & de
rendre les Efclaves , le Dey
fit couper la tefte à
des al riches ; &
quatre
par cet
GALANT. 85
1
I
exemple , cruel à la verité ,
mais fort neceffaire , il donna
lieu à la contribution de
la fomme que les Tripolins
avoient accordée. C'eft ce
qu'on apprit d'une Chaloupe
qu'ils envoyerent à bord.
Le 27. outre l'argent monnoyé,
& les lingots , ils apporterent
des bagues , des
colliers, des diamans , & plufieurs
autres joyaux de prix,
qu'ils ne faifoient point difficulté
d'ofter à leurs fem
mes , pour affeurer leur repos.
Ils rendirent auffi un
Vaiffeau Marchand du Ca86
MERCURE
pitaine Jean Carle de Marfeille
, qu'ils avoient pris
quelque temps auparavant.
Ils eurent jufqu'au 9. de Juillet
, à fournir la fomme entiere
, foit en argent , foit en
marchandiſe ; & ils donnerent
jufqu'aux Lampes d'argent
de la Sinagogue des
Juifs , aufquelles ils ajoûterent
des Harnois enrichis
d'argent , les ornemens des
Mitres des Janiffaires , & la
Pomme d'argent doré du
grand Etendard . M. le Vice-
Amiral avoit refolu de ne
point figner la Paix qu'aprés
GALANT. 87
ce temps-là ; mais ayant appris
que le Peuple qui avoit
abandonné la Ville , ne vouloit
point y rentrer qu'on ne
l'euft mis hors d'eftat de
craindre les Bombes , envoya
fon Secretaire à la maifon
du Dey , qui de fon coſté
luy envoya un Chaoux pour
ratifier la Paix . Ainſi M. de
la Croix, qui en avoit mis les
Articles en langue Turque ,
les leut en plein Divan ; &
aprés cette lecture , les Tripolins
la fignerent , & y mirent
le Sceau . Ils tirerent
vingt- cinq coups de Canon ,
88 MERCURE
pour faire paroiftre leur rẻ-
joüiffance ; & ils en tirerent
enfuite un pareil nombre
pour falüer M. le Maréchal
d'Eftrées. Un Patron Maltois,
forty de leur Port, avoit
affeuré qu'il y avoit plufieurs
maifons abattuës , plus de
trois cens perfonnes tuées ,
& que tous les Habitans ef
toient fi épouvantez
, qu'il
n'y a rien qu'ils n'euffent
donné pour avoir la Paix . Ils
demanderent un Conful de
la Nation Françoiſe , & M.
Martinet fut nommé pour
cet Employ , en attendant
GALANT. 89
les ordres de Sa Majesté. Si-
I toft que le Pavillon de Fran- -
ce parut fur la Maiſon , les
Tripolins tirerent encore
vingt-cinq coups de Canon
pour le falüer.
3
Cette Relation vous fem
bleroit imparfaite, fi je la finiffois
fans vous dire quel--
que chofe de particulier
de M. le Motheux , Capitai--
ne de Fregate legere , qui a
efté le feul Officier bleffe . Il
eut la cuiffe caffée en deux
endroits d'un éclat de boulet
de Canon, qui donna dans
la Galiote qu'il comman
Aguſt1685
H.
90 MERCURE
-
doit, comme je vous l'ay dé
ja marqué. M. le Motheux
eft tres diftingué dans le
Corps de la Marine. Il n'a
trouvé aucune occafion de
fe fignaler , qu'il n'ait embraffée
avec une ardeur digne
de fon zele. Il commandoit
une Galiote à l'affaire
d'Alger ; & il s'expoſoit avec
tant d'intrepidité & de valeur
, que les Officiers Generaux
furent obligez de luy
envoyer dire qu'il fe retiraft ;
à quoy il répondit , qu'il ef
toit neceffaire qu'il occupaft
le Poſte où il eftoit pour le
1
GALANT. GT
fervice de Sa Majesté . A la
defcente qui fut faite à Ge
nes , il fe trouva à la tefte des
Grenadiers , qui chafferent
tout ce qu'il y avoit de Troupes
dans Saint Pierre d'Are
ne ; & le refte de la Campagne
, il eut le commande--
ment de trois Galiotes à Ra-+
mes , avec lesquelles il pritt
dans la Riviere de Gehes
plufieurs petits Baftimens ,
qu'il aima mieux brûler que
d'écouter aucune ' dest propofitions
que luy firent lest
Proprietaires de ces Baftia !
mens, qui fe foûmettoient ài
Hij
92 MERCURE
luy payer tout ce qu'il voudroit
leur demander pour les
rendre . Il leur répondit , que
les Officiers qui avoient l'ho
neur de commander les Vaiffeaux
du Roy, eftoient incapables
de confentir à des
compofitions qui leur fuf
fent perfonnelles , & fit mettre
le feu à leurs Baftimens.
en leur preſence.
tes les Lettres qui parlent
de l'affaire de Tripoli, afin de
vous en donner uneRelation
plus ample que celles qui ont
efté veuës ; c'est ce que je fais
toûjours , quand jay à traiter
quelque matiere importante
. La Flote commandée
par M. le Maréchal d'EGALANT.
53
ftrées Vice-Amiral de Fran
ce , eftant partie le 17. de
Juin de l'Ifle de Lampedouze
, arriva le 19. devant Tripoli
, où M. le Marquis
d'Anfreville croifoit avecM.
de Nefmond. L'on moüilla
avec un tres-beau temps, environà
deux lieues au large
de la Ville ; mais lefond s'étant
trouvéfort méchant,M.
de Tourville, fuivy de quelques
Chaloupes armées , alla
la nuit pour fonder jufque
fous les Murailles de Tripoli
; & ayant trouvé un plus
beau fond , M. d'Anfreville
E iij
54 MERCURE
leva l'Ancre , & alla moüiller
avec un autre Vaiffeau à
une lieuë de la Ville . Enfui
te le refte de l'Armée appareilla
pour venir moüiller
fur la mefme ligne. L'on
ne fçauroit découvrir que
les Murailles & les Fortereffes
, parce que la Ville eft
baffe , auffi bien que toute la
Cofte , qui eft fi dangereufe
, qu'il y a eu quelques-uns
de leurs Vaiffeaux qui s'y
font perdus. Cette Ville
qu'on appelle Tripoli de
Barbarie , eft grande , fort
ancienne , & la Capitale
f
1
GALANT. 55
d'un Royaume de ce nom .
Elle a efté baſtie par les Romains
fous le Régne de Trajan
, dont on voit encore diverfes
antiquitez. Elle porte
le nom de Tripoli , à caufe
de trois grands Ecueils ou
Rochers à fleur d'eau , qui
font à l'entrée de fon Port.
Elle a efté aux Genois qui
en furent chaffez par les Efpagnols.
Ce fut Dom Pedro
Navarro qui la prit en
1503. Ce Capitaine Efpagnol
eft celuy qui s'eſt ſignalé
dans les Guerres que
nous avons eues en Italie..
F iiij
56 MERCURE
L'Empereur Charles Quint,
donna Tripoli aux Chevaliers
de Jerufalem en 1525.
aprés qu'ils eurent perdu l'Ifle
de Rhodes
en 1522. Sinam
Bafla & Dragut Amiraux
de Soliman Empereur des
Turcs, ayant affiegé Malthe
inutilement , prirent Tripoli
en 1551. avec une Armée
Navale de cent cinquante
Vaiffeaux. Les Turcs en
eftant les maiſtres , en firent
un Gouvernement , où ils
envoyerent un Bacha ; mais
les Peuples s'eftant apperceus
que ces Bachas qui n'y
GALANT. $7
demeuroient que trois ou
quatre ans , emportoient des
fommes confiderables , ce
qui leur eſtoit d'un grand
>
préjudice
de ce dangereux Gouvernement
& fe mirent fur le
pied de Republique , commandée
par un d'entr'eux,
comme Tunis & Alger , ce
qui s'eft maintenu jufqu'à
prefent fous la protection du
Grand Seigneur. La principale
de leurs Fortereffes , &
qui avance le plus dans la
mer , s'appelle le Mandry.
C'est une groffe Tour gars'affranchirent
58 MERCURE
nie de Canon , & bien bâtie.
Il y en a plufieurs autres
fur le bord de la Mer.Le
Corps de la Place eft caché
par deux grands Baſtions
affez forts , fur lesquels il y
a plufieurs embrafeures . On
y compte foixante quatre
pieces de Canon en batterie.
L'Etat eft affez grand
entre la Mer & le Royaume
de Tunis , mais il y a peu
de Villes. Outre une premiére
Ville de Tripoli auffi
en Afrique , nommée Tripoli
Vecchio , qui eft l'ancienne
Sabrata fur la Mer MediterGALANT.
59
ranée , & dont l'air eft fi
mauvais , qu'elle eft prefque
demeurée fans Habitans , il
fe trouve encore deux autres
Villes de ce mefme
nom , qui appartiennent au
Turc. L'une eft Tripoli de
Natolie , Ville de la Turquie
d'Afie fur la Mer noire , &
l'autre Tripoli de Surie , Ville
& Port de Mer d'Afie, fur
la Mediterranée .
M. le Maréchal d'Eftrées.
ayant mouillé devant Tripoli
, & le mauvais temps
ne permettant pas d'abord
de rien entreprendre , on fe
60 MERCURE
contenta d'envoyer toutes
les nuits quelques Chaloupes
en garde , avec d'autres
petits Baftimens , où les Genéraux
s'embarquerent pour
reconnoiftre l'entrée du
Port , & faire prendre un
Plan de la Place qui fuft regulier.
Cela ſe fit juſqu'au 22 .
de Juin , que l'on donna ordre
aux cinq Bombardes
de fe préparer. Les Capitaines
firent démâter leurs
Huniers , & mirent leurs
Mortiers en place. Les
Chaloupes des Vaiffeaux de
Guerre allerent moüiller
GALANT. 61
des Ancres à portée de Canon
de la Ville , afin de ſe
pouvoir haler fur ces Ancres
pour tirer. On travailloit
avec une extréme diligence
lors qu'on découvrit fur la
Cofte trois Galiotes à Rames
, commandées par M.
le Motheux . M. du Mené,
& M. de Septemes qui
avoient quitté l'Armée par
ordre la
rejoignirent ce
mefme jour , & fournirent
des
détachemens pour le
foir. Ils furent compoſez de
quatorze grandes Chaloupes
à Rames ; des trois Ga
62 MERCURE
liotes , & de plufieurs autres
Baſtimens pour le ſervice
des Bombardes , qui commencerent
àfe haler fur les
huit heures du foir. M. de
Tourville qui commandoit
l'attaque , fit pofter les Baſtimens
armez à l'entrée du
Port , pour empefcher les
entrepriſes des Ennemis , &
les Galiotes à Bombes eftant
poftées à l'endroit marqué,
commencerent de jetter des
Bombes dans la Ville vers
les dix heures de ce mefme
foir. M. de Landoüillet,
Commiffaire Genéral , &
GALANT. 63
commandant une Compagnie
de Bombardiers , & M.
de Pointy commandant les
Galiotes à Bombes , avoient
fi bien mis toutes chofes en
état , qu'elles réüffirent comme
on fe l'eftoit promis .
Les Bombardiers tirerent
fort jufte ; mais cette Ville
qui les autres nuits avoit
fait un feu confiderable de
Moufqueterie fur nos Chaloupes
, qui n'en pouvoient
eſtre endommagées , changea
de conduite , & ne tira
pas un feul coup fur les
Bombardes qui en eſtoient
64 MERCURE
fort proches , & dont elle eftoit
tres-incommodée . L'on
continua de rirer juſqu'au
lendemain 23. à fix heures
du matin , que les détachemens'
fe retirerent avec les
Bomb.rdes , aprés avoir jetté
cinq cens Bombes . Pendant
tout ce temps , foit
que le feu de ces Bombes
qui tomboient dans les Batteries
des Tripolins, les empeſchaft
d'y refter,foit qu'ils
fuffent perfuadez qu'il eftoit
inutile de tirer , ils furent
toûjours dans une égale tran
quilité.
GALANT. 65
Les Bombardes demeurerent
au Poſte du Moüillage
jufques au foir qu'elles eurent
ordre de fe préparer avec
les Détachemens ordinaires
. Elles prirent chacu--
ne cent Bombes , &
du
leur eftoit neceffaires
le vent s'eftant rafraifchy ,
elles ne purent tirer que fur
les deux heures aprés minuit
24. ce qu'elles firent, fans
eftre incommodées du Canon
de la Ville , non plus
que le jour précedent, quoy
que les Bombes y fuffent jetrées
fi jufte , qu'on y vit le
Louſt 1685.
F
66 MERCURE
feu en plufieurs endroits.
M. le Maréchal d'Eftrées
ayant un autre deffein que
de leur jetter des Bombes,
commanda un détachement
pour aller fonder jufdans
le Port le fond
qu il pouvoit avoir , & defcendre
fur l'écueil le plus
proche de la Ville , afin de
voir s'il y auroit affez de terrain
pour y dreffer une Batterie
, d'où l'on puſt ruiner
la Place & les Fortereffes.
M. de Landoüillet , & M. de
Pointy s'embarquerent dans
une Chaloupe , & partirent
GALANT. 67
›
à dix heures du matin pour
aller au Port avec une Ga--
liote à Rames , commandée
par M. le Motheux , & cinq
Chaloupes
armées. Les Tripolins
commencerent
alors
à faire un grand feu ; mais ,
leur
Canon , quoy que
bien fervy ,
n'empefcha pas
que l'on n'abordaft
l'Ecueil,,
qui eft à une portée de
Moufquet de la Ville , & par
confequent
exposé à toutes
leurs Batteries M'S de Lán--
doüillet & de Pointy mi--
rent pied à terre fur l'Ecueil ,
&
connurent tout qui pou
E ij
68 MERCURE
voit fervir au deffein qu'on
- avoit pris. Pendant que les
cinq Chaloupes , malgré le
feu violent que faifoient les
Ennemis , fonderent dans le
Port , & à l'entour de l'Ecueil
, où l'on trouva un
beau fond , on vit au bord
de la Mer quantité de Troupes
de Cavalerie & d'Infanterie
, fur lesquelles M. de la
Guiche Lieutenant de Vaif
feau , commandant la premiere
des cinq Chaloupes,
tìra quelques coups de Canon
; ce qui furprit d'autant
plus les Ennemis , qu'ils n'aGALANT.
69
voient jamais veu que des
Chaloupes euffent du Canon.
Ceux qui eſtoient fur
l'Ecueil
, ayant remarqué
tout ce qu'ils vouloient fçavoir
, fe rembarquerent
, &
revinrent avec le détachement
. Plufieurs Boulets de
Canon porterent dans la
Galiote à Rames , de l'éclat
de l'un defquels , M. le Motheux
qui la commandoit
,
eut la cuiffe fracaffée . Trois
Soldats ou Matelots
y furent
auffi bleffez. Il y eut
plufieurs coups de Canon
dans les autres Chaloupes
;
70 MERCURE
mais elles n'en receurent au
cun dommage. M. le Comte
d'Eftrées , commandant
le Capable qui eftoit à la voile
pendant cette affaire , re--
vira de bord fur les Fortereffes
pour les canonner ;;
mais les Chaloupes s'eftant
retirées de deffous le feu
de la Ville , & le Vent s'étant
rafraiſchy , il revint :
moüiller auffi bien que la
Galiote qui avoit tiré
des Bombes jufqu'alors. Il
en tomba quelques - unes
dans la Ville , tandis que
le :
Peuple eftoit affemblé. Elless
GALANT. 71
tuerent environ trente
Hommes , & ce fracas fit
pouffer des cris épouventables.
Les Tripolins déconcertez
par l'effet des Bombes
, & incertains de ce
qu'on vouloit entreprendre
dans leur Port , fongerent
à fe garantir d'une Guerre,
dont la fin ne leur pouvoit
eftre que funefte , ce qu'ils
jugeoient aisément par l'intrépidité
de ceux qui en
plein jour , & malgré un feu
continuel , avoient abordé
un endroit , dont ils fe
croyoient entierement maî72
MERCURE
'
tres.
-
Ainfi ils réfolurent
d'envoyer demander la Paix,
& fur le midy on vit fortir
une Chaloupe avec un Pavillon
blanc. Elle vint à
bord de M. le Maréchal d'E
ftrées , & il parut un Vieillard
âgé de quatre – vingt
quatorze ans , qui aprés l'avoir
falué, luy dit. Jefuis l'infortuneTrik
, Beaupere de Babahaffan,
chaffe d' Alger ily a deux
ans, aprésy en avoir regné vingt
en qualité de Dey, & toujours
Amydes François .Je viens de la
du Divan de Tripoli , pour
Sçavoir ce que vous souhaitez,
part
&
GALANT. 73
eftre Médiateur de la Paix.
Cette propofition fut fort
bien receuë. M. le Maréchal
d'Eftrées répondit
, que
les Tripolins n'ignorant pas
les raiſons qui obligeoient
les François à les attaquer,
pouvoient aisément s'imaginer
de quelle façon il fal-
Toit agir pour faire finir la
Guerre ; qu'il vouloit bien
faire dreffer des Articles, fur
lefquels ils auroient à prendre
leurs meſures , & que
pour leur en faciliter les
moyens , non feulement il
leur accordoit une Tréve
Aoust 1685.
G
74 MERCURE
jufqu'au lendemain midy;
mais mefme qu'il leur envoyeroit
des Officiers auf
quels ils pourroient déclarer
leurs fentimens , mais
que s'ils vouloient profiter
d'une occafion fi favorable,
il falloit le faire fans aucun
delay , parce qu'il n'avoit
pas envie de perdre un feul
moment de beau temps.
Trik promit de leur faire
entendre ponctuellement
ces circonftances , & aprés
avoir affeuré M. le Maréchal
d'Eftrées qu'il avoit laiffé la
Villle dans une entiere dif
GALANT. 75
pofition à la Paix , il partit
du Vaiffeau laiffant pour
Oftage un des principaux
de Tripoli , qui eftoit venu
avec luy , pendant que M.
de Reymond , Major de
l'Armée , & M. de la Croix
Interprete, iroient à la Ville.
On tira cinq coups de Canon
pour le falüer à fon départ
, ce qui raffeura les Habitans
, que l'effet des Bombes
avoit jettez dans une
confternation
ble.M.de Reymond y partit
dans le mefme temps avec
M. de la Croix , & eſtant arinexprima-
Gij
76 MERCURE
rivé à la Ville , il fe rendit
chez le Dey, auquel il dit de
la part de M.le Vice- Amiral,
que l'on eftoit informé du
deffein que les Tripolins
avoient de faire la Paix , &
que s'il vouloit fçavoir à
quelles conditions on la
pouvoit obtenir , il n'avoit
qu'à préparer fon Confeil,
auquel on viendroit les expliquer
le lendemain . Le
Dey témoigna beaucoup de
joye d'une déclaration fi
avantageufe ; il affeura qu'il
employeroit tous les foins
pour mettre les Affaires en
GALANT. 77
état d'eſtre concluës au plûtoft
, & comme les honneftetez
font toûjours d'un
bon préfage dans le commencement
d'un Traité , il
en fit beaucoup à M. de
Reymond , qui en s'embar--
fut falué de plufieurs
quant y
coups de Canon .
Trix qui eftoit refté la nuit
dans la Ville , vint dés le ma---
tindu 25.à bord des Vaiffeaux , ›
pour prendre les Officiers
chargez des Conditions fous
lefquelles M. le Maréchal
d'Eftrées accordoit la Paix
aux Tripolins . Ils allerent
78 MERCURE
chez leDey ; & les plus confiderables
de Tripoli s'y eftant
rendus , on leut des articles .
Les principaux confiſtoient
à donner deux cens mille
écus pour le dédommagement
des prifes qu'ils avoiét
faites fur les Marchands Fráçois
, & à rendre tous les Efclaves
Chreftiens ; non feulement
les François , mais les
autres pris fous la Baniere
de France. Ils parurent étonnez
de ce qu'on leur demandoit
pour ce dédommagement.
Ils dirent qu'à la veri- ›
té ils avoient fait quelques
GALANT. 79
priſes , mais qu'il s'en falloit
beaucoup qu'elles n'allaſſent
à une fomme fi confiderable .
Ils ajoûterent qu'il leur feroit
entierement impoffible
de la trouver ; & ayant of
fert cent mille écus , ils prierent
avec tant de foûmiffion
& d'inftance qu'on diminuaft
la fomme qui leur ef
toit demandée
, que pour fi
nir toute conteftation , on la
modera à celle de cinq cens
mille livres ; ils tomberent
d'accord de la donner , avec
tous les Efclaves François
, &
dirent qu'à l'égard de la fom-
•
Giiij
80 MERCURE
me , ils en payeroient une
partie dés le lendemain , &
qu'ils fourniroient le refte
dans le terme de vingt jours.
On leur en accorda quinze,.
à condition que pendant ce
temps , ils envoyeroient des
Boeufs chaque jour pour la
fubfiftance des Equipages.
Pour ce qui eft des Efclaves,
ils affeurèrent qu'ils alloient ,
commencer à rendre tous
ceux qu'ils avoient dans la
Ville & fes Dépendances ,
environ au nombre de deux
cens, & que quatre cens autres
eftant partis dans les fept
GALANT. 8t
Vaiffeaux qu'ils avoient au
fervice du Grand Seigneur
contre les Venitiens , ils envoyeroient
dix des Principaux
d'entr'eux pour Oftage
en France , juſqu'à ce que
le retour de ces Vaiffeaux
les mift en pouvoir de renvoyer
ces Efclaves . Ils en
rendirent cent quatre -vingtdés
le lendemain 26. & envoyerent
deux Oltages. M..
Robert Commiffaire de la
Marine , alla ce mefme jour
à la Ville avec M. Biet , Secretaire
de M. le Maréchal
d'Etrées, pour recevoir cent
82 MERCURE
cinquante mille livres , qu'ils
avoient promis de donner.
Ils manquerent de parole ,
& n'apporterent que fort
peu de chofe , alleguant des
difficultez que le Peuple avoit
fait naiftre . C'eſtoient
autant de fauffes raifons ,
pour voir s'il n'y auroit pas
moyen de diminuer la fomme.
Cette conduite penfa
leur coûter de nouvelles pertes
. Les Galiotes à Bombes
s'eftoient retirées d'auprés
de la Ville. On les avoit fait
remafter de leurs Mafts de :
Hunes , & elles avoient reGALANT.
83
pris leurs voiles , & tout ce
qu'elles avoient quitté pour
tirer. M. le Vice - Amiral
voyant les Tripolins en balance,
leur fit dire qu'il trouveroit
les moyens de fe faire
tenir parole. En mefme teps
il ordonna aux Bombardes
de fe tenir preftes pour jetter
des Bombes au premier
fignal . En effet, elles mirent
bas leurs Mafts de Hune , &
s'approcherent de la Ville.
Cette difpofition effraya les
Tripolins . Ils avoient éprouvé
à leurs dépens ce qu'ils
avoient à craindre des Bom84
MERCURE
bes ; & le Dey voyant qu'on
alloit recommencer tout de
bon à en jetter , refolut de
tout remettre en uſage pour
en détourner l'effet. Le peuple
fe laiffa perfuader aiſément
, & offrit de contribuer
autant qu'il pourroit au
payement d'une fomme qui
devoir finir la guerre . On
impofa une taxe , & quelques
- uns des principaux
ayant dit qu'il eftoit honteux
d'accepter la Paix, & de
rendre les Efclaves , le Dey
fit couper la tefte à
des al riches ; &
quatre
par cet
GALANT. 85
1
I
exemple , cruel à la verité ,
mais fort neceffaire , il donna
lieu à la contribution de
la fomme que les Tripolins
avoient accordée. C'eft ce
qu'on apprit d'une Chaloupe
qu'ils envoyerent à bord.
Le 27. outre l'argent monnoyé,
& les lingots , ils apporterent
des bagues , des
colliers, des diamans , & plufieurs
autres joyaux de prix,
qu'ils ne faifoient point difficulté
d'ofter à leurs fem
mes , pour affeurer leur repos.
Ils rendirent auffi un
Vaiffeau Marchand du Ca86
MERCURE
pitaine Jean Carle de Marfeille
, qu'ils avoient pris
quelque temps auparavant.
Ils eurent jufqu'au 9. de Juillet
, à fournir la fomme entiere
, foit en argent , foit en
marchandiſe ; & ils donnerent
jufqu'aux Lampes d'argent
de la Sinagogue des
Juifs , aufquelles ils ajoûterent
des Harnois enrichis
d'argent , les ornemens des
Mitres des Janiffaires , & la
Pomme d'argent doré du
grand Etendard . M. le Vice-
Amiral avoit refolu de ne
point figner la Paix qu'aprés
GALANT. 87
ce temps-là ; mais ayant appris
que le Peuple qui avoit
abandonné la Ville , ne vouloit
point y rentrer qu'on ne
l'euft mis hors d'eftat de
craindre les Bombes , envoya
fon Secretaire à la maifon
du Dey , qui de fon coſté
luy envoya un Chaoux pour
ratifier la Paix . Ainſi M. de
la Croix, qui en avoit mis les
Articles en langue Turque ,
les leut en plein Divan ; &
aprés cette lecture , les Tripolins
la fignerent , & y mirent
le Sceau . Ils tirerent
vingt- cinq coups de Canon ,
88 MERCURE
pour faire paroiftre leur rẻ-
joüiffance ; & ils en tirerent
enfuite un pareil nombre
pour falüer M. le Maréchal
d'Eftrées. Un Patron Maltois,
forty de leur Port, avoit
affeuré qu'il y avoit plufieurs
maifons abattuës , plus de
trois cens perfonnes tuées ,
& que tous les Habitans ef
toient fi épouvantez
, qu'il
n'y a rien qu'ils n'euffent
donné pour avoir la Paix . Ils
demanderent un Conful de
la Nation Françoiſe , & M.
Martinet fut nommé pour
cet Employ , en attendant
GALANT. 89
les ordres de Sa Majesté. Si-
I toft que le Pavillon de Fran- -
ce parut fur la Maiſon , les
Tripolins tirerent encore
vingt-cinq coups de Canon
pour le falüer.
3
Cette Relation vous fem
bleroit imparfaite, fi je la finiffois
fans vous dire quel--
que chofe de particulier
de M. le Motheux , Capitai--
ne de Fregate legere , qui a
efté le feul Officier bleffe . Il
eut la cuiffe caffée en deux
endroits d'un éclat de boulet
de Canon, qui donna dans
la Galiote qu'il comman
Aguſt1685
H.
90 MERCURE
-
doit, comme je vous l'ay dé
ja marqué. M. le Motheux
eft tres diftingué dans le
Corps de la Marine. Il n'a
trouvé aucune occafion de
fe fignaler , qu'il n'ait embraffée
avec une ardeur digne
de fon zele. Il commandoit
une Galiote à l'affaire
d'Alger ; & il s'expoſoit avec
tant d'intrepidité & de valeur
, que les Officiers Generaux
furent obligez de luy
envoyer dire qu'il fe retiraft ;
à quoy il répondit , qu'il ef
toit neceffaire qu'il occupaft
le Poſte où il eftoit pour le
1
GALANT. GT
fervice de Sa Majesté . A la
defcente qui fut faite à Ge
nes , il fe trouva à la tefte des
Grenadiers , qui chafferent
tout ce qu'il y avoit de Troupes
dans Saint Pierre d'Are
ne ; & le refte de la Campagne
, il eut le commande--
ment de trois Galiotes à Ra-+
mes , avec lesquelles il pritt
dans la Riviere de Gehes
plufieurs petits Baftimens ,
qu'il aima mieux brûler que
d'écouter aucune ' dest propofitions
que luy firent lest
Proprietaires de ces Baftia !
mens, qui fe foûmettoient ài
Hij
92 MERCURE
luy payer tout ce qu'il voudroit
leur demander pour les
rendre . Il leur répondit , que
les Officiers qui avoient l'ho
neur de commander les Vaiffeaux
du Roy, eftoient incapables
de confentir à des
compofitions qui leur fuf
fent perfonnelles , & fit mettre
le feu à leurs Baftimens.
en leur preſence.
Fermer
2
p. 150-174
LETTRE A M. DE .... PAR Mr L'ABBÉ LA FARGUE.
Début :
J'ai beau vouloir écarter les Morceaux de Litterature de mon / MONSIEUR, Vous me priés de vous apprendre ce que je pense [...]
Mots clefs :
Abbé Archimbaud, Auteurs, Recueil, Écrivains, Pièces fugitive, Littérature, Critique, Henry IV, Mémoires, Louis le Grand, Héros, Oraison funèbre, Journaliste, Parlement, Gloire, Discours, Trône d'Angleterre, Charles Quint, Philippe II, Monarques
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A M. DE .... PAR Mr L'ABBÉ LA FARGUE.
J'ai beau vouloir écarter les Morceaux
de Litterature de mon Journal
, ils fe préfentent fous ma main
en dépit que j'en aye. Je n'ai pû
cependant me refufer à renvoyer
à l'autre mois , les Réfléxions Critiques
fur un nouveau Recueil de
Piéces fugitives d'Hiftoire & de
Litterature par Mr l'Abbé Archimbaud.
J'ai cru qu'elles interrefſſeroient
du moins autant le Lecteur,
que ſi je metrois fi à la place des nouvelles
incertaines.
D'AVRIL.
ISI
LETTRE
A M. DE .....
PAR ME L'ABBE' LA FARGUE.
MONSIEUR ,
Vous me priés de vous apprendre
ce que je penfe d'un nouveau
Recueil de Piéces fugitives d'Hiftoire
, de Litterature & c. , qui paroît
depuis quelque tems. Je vous dirai
d'abord que M. l'Abbé Archimbaud ,
qui en eft l'Auteur , eft un homme
qui a beaucoup d'efprit & d'érudition.
Il s'eft appliqué avec fuccés
pendant plufieures ann'es à l'étude
des belles Lettres, dans une des plus
Sçavantes Ecoles de l'Univers , où
il s'eft rempli des plus belles connoiffances
des meilleurs Auteurs
d'Athénes & de Rome. Le Public
qui commence à profiter du fruit
de fes veilles , efpére qu'il continuë
152
LE MERCURE
ra à s'employer auffi utilement , &
qu'il fe diftinguera dans un genre
d'écrire , qui demande tant d'application
& de foin. Il lui reviendra
d'autant plus de gloire de fon travail,
que la carriere qu'il entreprend ,
eft épineufe , furtout dans le commencemcent
; & que le plus diffi–
cile de tous les Ouvrages eft celui
d'écrire pour le Public. Il y a de fort
bonnes choſes dans fon Effai
quoique tout n'y foit pas également
travaillé. Vous en jugerez vousmême
par les endroits que je vais
vous rapporter , pour en montrer
le peu de jufteffe , ou pour en relever
le prix.
Le titre que Mr l'Abbé Archimbaud
a donné à fon Recueil , ne
fait pas affés d'honneur aux Auteurs
dont il extrait , ou dont il rapporte
les Ouvrages. Il y a peu d'Ecrivains
qui ne fe flattent de revivre dans
leurs Ecrits , jufqu'à la fin des fié.
cles ; & c'eft une chofe bien humiliante
pour eux , qu'on appelle fugitives,
des Piéces qu'ils regardoient ,
D'AVRIL
.
153
comme Horace , plus durables que
l'Airain. J'ajoûterai en faveur du
Journaliste,que quelques-uns jugent
que ce titre n'eft pas affés intereffant
pour lui ; prétendans que s'il
n'a à préfenter au Public que des
Piéces fugitives , ils ne doivent pas
fort s'empreffer de lire fon Recueil.
Je ne fuis pas plus content de
l'execution que du titre . Je n'y trouve
ni affés d'ordre , ni affés de jufteffe
: Et je noconçois pas comment
l'Abbé Archimbaud peut mettre au
nombre des Piéces fugitives , le
SPICILEGIUM ens volumes in folio
du R. Pere Marcéne , & l'Antiquité
expliquée & repréfentée en figures
parle R. Pere de Montfaucon, auffi
en s. volumes in folio , Ouvrages
qui n'ont point encore parû. A la
bonne-heure qu'il ait averti le Public
des Canons de la nouvelle invention
de Mr Thomas : ils lui ont
paru fi legers , qu'il a crû pouvoir
leur donner rang parmi des Piéces
fugitives.
Le Journaliſte me répondra ,
154 LE MERCURE
que pour ce qui regarde ces 10 Volumes
in-folio , je lui fais un reproche
fort injufte ; Que fon Ouvrage
comprend deux Parties , l'une in-
,, titulée ,Recueil de Piéces fugitives
""
و د
وو
d'Hiftoire , de Littérature &c.&
l'autre deux fois prefque auffi
longue que la premiere , & fous un
nouveau Titre Nouvelles Litteraires
; & qu'il ne parle des
Ouvrages de ces RR . PP . que
dans la feconde Partie , où il ne s'agit
point de Piéces Fugitives , mais
feulement de Nouvelles Litteraires.
J'avoue que fa Réporfe eft
bonne , mais que dira -t-il à ma replique
: Son Titre n'eſt donc pas jute
puifque de deux Parties que
contient fon Recueil , il ne renferme
que
la plus petite ; mais
voyons un peu comment il a exécuté
fon deffein .
Vous croiriez Mr , trouver, d'abord
au commencement de fon
Recueil , quelque chofe qui regarde
l'Hiftoire , comme le Titre femble
le demander ; point du tout. Le
•
D'AVRIL. 155
Nouveau Journaliſte a une méthode
toute nouvelle. La premiere Piéce
qu'il rapore , eft un petit Ouvrage
qu'il appelle Méthaphifique,
fait par un Solitaire : Pour le fujet
de cette Piéce Métaphilique &
Fugitive , le voici . ,, Raifonnemens
fur l'Eternité de bonheur ou de
malheur après la mort, & les Ca.
racteres de la vraie Religion.
Après quelques remarques fur les
Ecrits de Suetône , qui font la 2e
Piéce Fugitive, voici le fujet de la 3º.
,, Ordre qu'on doit garder dans l'étude
du Droit Canonique Fran-
..
""
31
"
39
çois. Vous la placerés parmi les
Piéces d'Hiftoire, de Litterature & c.
comme il vous plaira. Enfin la 4º
& derniere Piéce Fugitive , eft une
Lettre écrite de Rouen , dans laquelle
en onze pages on trouve 15 .
fujets différents , diftinguez feulement
par des pieds de mouche. Il
y eft traité de la naiffance de Socrate,
d'un Lae qui eft dans le Duché de
Vendôme, de la Comparaiſon faire
par un Prédicateur , d'un Chrêtien
156
LE MERCURE
lc
avec un Sculpteur, de la Généalogie
de Diogène , d'un Panier de Figues
donné à S. Macaire , &c. Enfin cette
derniere Piéce fugitive finit par
dernier Conte joyeux que Luther
dit avant fa mort. Le deffein du
Journaliſte ne vous paroît-il pas dignement
rempli : Pour moi j'en fuis
fi content , que je ne puis m'empêcher
de vous marquer combien je
fuis indigné contre Mr l'Abbé ***
D. D. S. qui a ofé dire en parlant
du nouveau Recueil , que c'étoit
un riche galimatias de riens. N'at'il
pas bonne grace , Mr le Docteur,
de traitter ainfi le précieux affemblage
de ces belles & curieufes Piéces
fugitives , que nous devons aux
veilles affidues de Mr l'Abbé Archimbaud
Pallons maintenant à
fes nouvelles Litteraires , & voyons
fi l'Auteur s'y foûtient avec dignité
: Un feul trait fuffira pour vous
donner une idée du prix de fon ouvrage
. En voici un auquel il s'eft
particulierement attaché. C'est au
fujet de la réponse que je fis il y a
huic
D'AVRIL
157
huit mois , à la Critique que Mc
Guerin Régent de Réthorique au
College de Beauvais avoit faite de
l'Eloge Funèbre de Louis le Grand ,
prononcé par le Rd Pere Porée :
Vous allezjuger de la profonde con
noiffance qu'a de l'Hiftoire nôtre,
Journaliſte , & de la délicateffe
de fon goût fur la Critique.
Il me reproche d'abord d'avoir extenué
les plus grands exploitsd'HenryIV.&
de n'avoir point jugé cePrince
digne de mes éloges. J'ai raconté
toutes les actions mémorables de ce
Monarque,depuis la mort d'Henry
III. jufqu'à fon Couronnement, fans
en cacher aucune , ni fans en diminuer
le prix ; marquant avec fidelité
fur les Mémoires de M.de Mezeray,
toutesles circonstances glorieufes qui
en peuvent relever le mérite,& faire
le plus d'honneur à ce Conquerant.
Je n'ai point parlé des victoires qu'il
remporta à Coutras & à Fontaine-
Françoife , comme femble me le reprocher
M. Archimbaud ; parce
qu'elles n'entroient pas dans mon
Avril, 1717.
158 LE MERCURE
و د
fujet , ayant entrepris de prouver
feulement que Louis XIV. avoit fait
des actions plus mémorables , pour.
étendre les Frontieres de fonRoyaume
, qu'Henry IV. pour parvenir au
Trône.Or la bataille de Coutras fut
gagnée fous Henry III . & la journée
de Fontaine - Françoife n'arriva que
plus d'un an après qu'Henry IV. eût
été couronné & reçû au Parlement.
Je vous prie de voir en quels termes
j'ay parlé de ce Prince. ,,Ce Fameux
Guerrier eft digne de nos éloges
,, & de nôtre admiration. Les fiécles
,, à venir entendront parler avec
,, furpriſe de fes grands Exploits..
Le Journaliſte peut-il dire avec fincerité,
que je n'ay pas jugé ce Grand
Roy , digne de mes éloges. Il eft
vrai que j'ay ajoûté après cela ,
,, Que la Pofterité l'auroit regardé ,
» comme un Heros incomparable ,
s'il n'eût laiffé un Petit- Fils qui l'a
,, furpaffé. Mais Louis le Grand
eft-il donc fi petit aux yeux de M
Archimbaud , que je ne puiffe pas
avoir placé Henry IV après ce He-
Tos , fans Panéantir.
و و
DAVRIL.
159
Il en eft de la valeur comme de la
fcience.L'une &l'autre ont differens
dégrez compatibles en differens fujets
; & comme l'on ne fletrit point
Quintilien , en difant que Ciceron
eft un plus grand Auteur que lui ; il
eft clair qu'on ne fait point de tort à.
Henry IV. quand on avance que
Louis XIV. eft un plus grand Heros.
Lorfque l'Ecriture Sainte a dit qu'il
n'y eût jamais de Roy femblable à
Salomon, elle n'a point fait de tache
au mérite de David, le même Texte
nous aprenant que Dieu combla de
fes faveurs Salomon , à caufe de la
pieté de fon Pere. Je puis donc avoir
dit fans indifcretion , que quelque
haute qu'ait été la valeur d'Henry
IV?Louis le Grand l'a furpaffé. Le
parallele que j'ay fait de ces deux
Princes qui ont fait la Gloire de
l'Empire François , fert de preuve 2
la préference que j'ay foûtenuë en
faveur de Louis le Grand , pour défendre
celle que lui donne le R.
Pere Porée , & qui avoit d'abord
furpris Mr Guerin .
O ij
160 LE MERCURE
J'ajoûterai que le langage que j'ay
tenu en parlant de la forte, n'est pas
nouveau. L'on trouve que long- tems
avant moi, M. Flechier, M. Boffuet
Evêque de Meaux,M . Huet Evêque
d'Avranches , & M. l'Abbé Talleman
ont élevé Louis XIV . au deffus
de tous les Monarques qui l'ont
précedé. Et M. de la Motte que
I'Abbé Archimbaud dit s'être expliqué
modeftement au ſujet de
la fuperiorité que ce
Monarque
a eûë fur les anciens Heros ,
l'appelle le plus Grand des Rois, Six
lignes après l'endroit que le Journalifte
a cité de fon Eloge Funebre, M.
l'Abbé Mongin qui le met au deffus
de Cefar dans fon Oraifon Funebre,
dit que , la verité ne donna jamais
,, de louanges plus finceres , que
l'Eloquence & la Poëfie n'en
fournirent jamais de plus inge-
,, nieufes , & que l'admiration n'en
produifit jamais de plus fublimes ,
que celles que Meffieurs de l'Aca-
» demie Françoife ont confacrées
pendantplus de cinquante ans , à
,, la gloire de ce Heros .
"
>>
و ر
, د
و د
"
D'AVRIL. 151
Je remarquerai en paffant que le
Journaliste ne fe fuit pas , lors qu'il
dit que le P. Porée n'a fait qu'indiquer
la fuperiorité de Louis XIV.
fur fon Ayeul, ayant dit ailleurs ,, que
» cet Orateur a donné tout l'avan-
" tage à Loüis fur Henry IV . com-
» me s'il etoit plus glorieux d'aug-
» menter un Royaume , que de le
conquerir .
وو
Il me reproche en fecond lieu d'a.
voir dit mal à propos , qu'Henri
IV. à la veue du peu de fuccés
de fes entrepriſes , fe feroit embarqué
pour fe retirer en Angleterre ,
file Maréchal de Biron ne l'en
avoit empêché. Il dit lu deßus ,
qu'il n'a jamais rien lû , ni même
rien d'approchant, d'Henry le Grand,
& qu'il croit que je fuis le prémier
Auteur qui ait attribué un pareil trait.
de Pufillanimité à ce Prince.
Je
demande d'abord avant que
de repondre à fon objection , fi on.
doit appeller
pufillaminité , la conduite
d'un Guerrier , qui fe croiant
dans l'impuiflance
de faire réuflir
O jii
162 LE MERCURE
fes entrepriſes , juge qu'il doit fe
dérober à l'orage de fon infortune.
Perfonne ne s'eft avifé jufqu'icy
d'appeller Pufillanime, ceRoy d'Ifrael
qui fortit de fa Capitale, pour
échaper à la fureur d'un fils , q'-
une folle ambition avoit armé contre
lui : Ny ce Pieux Roy d'Angleterre
à qui la France a fervi d'azile ,
fous le Regne de Louis le Grand.
Je prie maintenant Mr le Journalifte
, qui me croit le premier Auteur
de ce que j'ay avancé fur le
deffein qu'avoit Henry IV. de fe
fauver enAngletere , fi Mr de Biron
ne l'en eut empêché , je le prie
de lire le commencement du 7e Tôme
de Mezeray. Il y trouvera tout
du long ce que j'ay avancé. Je m'en
vais vous rapporter l'endroit ,, Le
و و
29
Parlement quife tenoit alors à
Tours,fut fi effrayé , ayant appris
la fâcheufe fituation des affaires
d'Henry IV. qu'il lui fit propofer
d'affocier à la Couronne le
,, vieux Cardinal de Bourbon ,
qui avoit pris le nom de Char-
و د
و د
و د
*
D'AVRIL. 163
»
les X. Le Roy lui même épouvanté
& appréhendant que les
Barques qui defcendoient de
» Rouen , & que les Vaiffeaux que
"
le Duc de Parme preparoit à
» Dunkerque , ne l'inveftiffent par
" Mer , auffi bien qu'il l'étoit par
.. Terre , mit en déliberation s'il
" devoit fe fauver en Angleterre,
» La pluralité des voix l'eut em-
» porté de ce côté là , files hardies
remontrances du Maréchal
» de Biron , n'euffent fait rejet-
» ter ce lâche Confeil. Dès- là
que j'avois avancé dans ma réponfe
, avoir pris dans Mezeray tout
ce que je difois d'Henry IV. M
Archimbaud n'auroit - il pas plûtôt
dû lire cet Hiftorien d'un bout à
l'autre , que de s'expofer à me faire
une Objection fans fondement .
Je ne m'arrête pas encore à ce
qu'il dit de la fuperiorité que j'ay
auffi accordée à Louis XIV . fur
David, dans la premiéreOraifon Funebre
que j'ay prononcée à la Gloire
de ce Monarque. La raifon que
164
LE MERCURE
j'ay eüe de lui donner en quelque
chofe une espece de préference fur
ce Roy d'Ifraël , eft clairement démontrée
dans mon difcours. Paflons
donc à fon troifiéme & dernier reproche
, & recevons de lui de nouveaux
éclairciffements fur l'Hiftoire.
Mr Archimbaud ayant lû dans
l'Apologie que j'ay faite duDifcours
du P. Porèe , qu'Edouard VIII
d'Angleterre difoit qu'il craignoit
plus Charles - Quint dans fon Cabinet
, que tous les plus grands
Capitaines de l'Europe, à la tête des
plus nombreuſes Légions , demande
avec gentilleffe ,, Qu'est - ce que·
,. cet Edouard VIII . il n'y a eû
» que fix Edouards fur le Thrône
>>
d'Angleterre Pendant tout le
,, Régne du dernier , ou peu s'en.
faut , Charles - Quint étoit dans
fa Retraite de S. Juft, où il n'é-.
» toit pas fort à craindre ; & quand
,, M' la Fargue a fait ôter VIII.
dans l'érrata , pour mettre à la
place , Edouard Roy d'Angleter-
22
Ja
D'AVRIL. 165
• re , il n'a pas eu plus de raiſon
il devoit avoir mis Henry VIII. &
c'est ici qu'il a lâché un trait de
politeffe , que je veux bien, pour
l'amour de lui , ne pas rapeller.
Il avance trois chofes , comme
vous voyez ; fçavoir, qu'il n'y a cu
que fix Edouards fur le Trône
d'Angleterre ; que Charles - Quint
étoit à S. Jult , pendant le Régne
du dernier Edouard ; & que je de
vois avoir appliqué à Henry VIII.
ce qu'il prétend que j'ay attribué
mal -à - propos , non pas à Edouard
VIII. ( car il avoue que dans l'Errata
j'ay corrigé VIII ) mais à un
des Edouards qui ont régné en Angleterre.
Je réponds en premier lieu , qu'il
faut qu'il n'ait jamais lû aucune
Hiftoire d'Angleterre , pour dire
qu'il n'y a cû que fix Edouards fur
le Trône de cette Monarchie . Je
le prie de lire Polidore Vergile ,
Duchefne & du Tillet. Il trouvera
qu'il y en a eu IX inconteftablement
. Tous les Hiftoriens con166
LE MERCURE
viennent que EGBERT , qui réünit
fous un même Gouvernement , differens
petits Royaumes qui partagoient
l'Angleterre , dans ce temslà
appellée Bretagne , eft le fondateur
de la Monarchie Angloife , &
qu'il donna le nom d'Angleterre aux
differens Etats qu'il réünit. On
compte trois Edouards jufqu'à
Guillaume Duc de Normandie`;
qui fit la Conquête du Royaume
d'Angleterre , & depuis Guillaume ·
Premier , on compte fix autres
Edouards jufqu'à MARIE , qui fucceda
à Edouard IX. Il eft vray que
plufieurs appellent Edouard I. celui
qui a été le IV. de ce nom
pour diftinguer les Succeffeurs de
Guillaume , des Rois qui l'avoient
précédé , & parce qu'il étoit
de la Maifon d'Anjou ; c'eft pour
cela qu'ils l'appellent communement
Edouard I. d'Anjou , & quatriéme
de ce nom. Il y a peu de
gens qui n'ayent Morery en main.
On n'a qu'à y chercher la fucceffion
Chronologique des Roys d'AngleD'AVRIL
167
terre , & on y trouvera la confirmation
de ce que j'avance. Je prie
donc Mr Archimbaud d'apprendre
ce que c'eft qu'Edouard VIII.
Je dis en fecond lieu , que Charles-
Quint ne fe retira à Saint- Juft , qu'-
enis55.2ans après la mortd'Edouard
IX qui arriva en 1553. felon le témoignage
de Herbert , de Burnet ,de
Thou , de du - Chefne , de Larrai
& de Mezeray. Tant s'en faut qu'il
fût dans fa retraite pendant le Regne
de ce Roy , comme le prétend
M. le Journaliste. Il paroît qu'il a
lû prefqu'auffi peu l'Histoire de
Charles- Quint , que celle d'Angleterre.
Il pourra lire à fon loifir la vie
de cet Empereur dans Guichardin ,
Sandoval ,Varillas , Langey, François
de Beaucaire, deThou , & dans Strada
. Il apprendra de ces Auteurs , ce
que j'avance fur le fait en queftion,
Je dis en troifiéme lieu , que l'Abbé
Archimbaud a eu grand tort de
prétendre que je devois avoir attribué
à Hens VIII , ce que je
faifois dire à un des Edouards ,
168 LE MERCURE
fçavoir,qu'il craignoit plus Charles-
Quint dans fon Cabinet , que les
plus grands Capitaines à la tête
des plus nombreuſes Légions. Toutes
les Hiftoires d'Efpagne & d'Angleterrenous
apprennent , qu'Henry
VIII n'eut prefque rien à faire
avec Charles Quint , & que fi cer
Empereur paffa deuxfois en Angleterre
, ce ne fut que pour aller
voir Henry VIII , & pour faire
Alliance avec lui. Je m'étonne que
Mr le Journaliſte ne fçachant pas
qui avoit dit cela , l'ait plûtôt attribué
à Henry , qu'à Soliman
qui ,fous l'Empire de Charles- Quint,
fut chaffé de devant Vienne , après
avoir perdu 60000 hommes , &
qui, avec une Armée de trois cens
mille Combattans , fut contraint
de lever le fiége de la petite Ville
de GUNTS.
Je vais maintenant vous expliquer
ce qui lui a donné occafion de faire
les trois Réflexions dont vous venez
d'admirer la folidité . Vous avez
remarqué avec lui , que dans ma
réponſe
' D'AVR IL. 169
réponse à Mr Guerin , j'ai fait mettre
Edouard Roi d'Angleterre , au
lieu d'Edouard VIII que j'avois
d'abord écrit. Cet Edouard que
l'Abbé Archimbaud n'a pû deviner ,
eft Edouard V Ie du nom , & III
de la Maiſon d'Anjou , & Charles-
Quint qu'Edouard craignoit tant ,
n'eft point Charles - Quint Empereur
, mais Charles - Quint Roy
de France qui , fans fortir de fon
Cabinet , chaffa les Anglois de fon
Royaume , & leur enleva les grandes
conquêtes qu'ils y avoient faites
fous le Roy JEAN fon prédéceffeur,
faifant ainfi voir que le gain des
Batailles eft plus fouvent l'effet
des fages difpofitions du Cabinet ,
que de la valeur de ceux qui les
donnent .
Mr
Archimbaud ne
manquera
peut-être pasde me dire , que je fuis
le premier qui ait appellé Charles
le Sage , Quint , au lieu de Cinquiéme
, & que le mot Quint eft
entierement
confacré à Charles Einpereur.
Un homme bien verfé dans
Avril 1717 . P
170 LE MERCURE
l'Hiftoire , ne me fera point cette
objection. Du Tillet Evêque de
Meaux , dans fa Chronique des
Rois de France , appelle Quint ,
CharlesleSage, & jamaisCinquiéme.
Froiffart l'a appellé de même
quelquefois , & l'Empereur Charles-
Quint a été appellé Charles
Cinquième par l'Auteur anonime
de l'Hiftoire d'Henry II imprimée
en 1581. j'ajouterai encore , que
Furetiere difant qu'on appelleQuint,
l'Empereur Charles qui eft le Cinquiéme
du nom , nous apprend
qu'on dit Sixte- Quint par la même
raifon. Ainfi le mot Quint peutêtre
attribué indifferemment aux
Papes , aux Empereurs & aux Rois
qui font cinquièmes d'un nom .
Quoiqu'il en foit néanmoins de
l'autorité de ces Auteurs & du fentiment
de Furetiere , je conviens
que j'aurois mieux dit , fi en parlant
de Charles le Sage , je l'avois
appellé Cinquième . C'eſt donc de
ce Grand Prince , qu'Edouard VI ,
aprés avoir été défait en tant
D'AVRIL. 171
d'occafions , & réduit enfin à fortir
de la France , a dit qu'il craignoit
plus ce Roy dans fon Cabinet , que
les plus grands Capitaines de l'Europe
à la tête des plus nombreufes
Légions. Le Journaliste trouvera
la même chofe en d'autres termes
dans Froiffart , Volume 1er.
,, Oncques Roi ne moins s'arma ,
& fi n'y eut oncques Roy qui
tant me donna à faire . Ce que
le R. P. Daniel a exprimé ainfi .
,, Jamais Roy ne tirà moins l'E.
pée , & jamais Roy ne me don-
>> nana plus d'embarras .
23
"
"
Au rette , je ne comprend pas
comme. M. Archimbaud a pû ſe
perfuader que cela ait été dit de
I'Empereur Charles qui n'a jamais
pafle pour un homme de Cabinet .
Perfonne n'ignore qu'il a commandé
lui-même fes armées , dans les differentes
guerres qu'il a foûtenuës en
Europe & en Affrique ; & les Hiftoriens
qui ont écrit la vie nous apren
nent , qu'il a fait cinquante voïages
en France , en Allemagne , en Italie,
Pij
172
LE MERCURE
en Angleterre , ou ailleurs . Il eft vrai
que M. Archimbaud remarque dans
fonErrata, que ce mot pourroit avoir
été dit de Philppe II. qui ne fortit
gueres de Madrid. Mais qui eft - ce
qui aura dit ce mot de Philippe II.
fera- ce , comme le prétend le Journaliſte
, Henry VIII. qui étoit mort
neuf ans avant que Philippe montat
fur le Trône .
و د
Incidit in Syllam cupiens vitare
Carybdim.
Il avance encore dans fon Errata
qu'Henry VIII . qu'il croit avoir dit
ces beaux mots qui renferment un fi
grand Eloge de Charles V. les profera
dans le 15e fiécle. Reflexion
tout à fait belle ! Mais comment
Henry VIII.pourroit - il avoir dit cela
de Philippe II . dans le 15 fiecle
puifque Philippe ne nâquit que la
27 année du 15. C'eſt encore une
autre erreur de dire qu'Henry VIII .
a parlé de la forte dans le 15 fiécle ,
puifqu'il ne parvint à la Couronne ,
>
D'AVRIL. 173
que l'an 1509. Digne Errata d'un fi
digne ouvrage ! Comme je ne doute
pas qu'il ne paroiffe bientôt une
nouvelle Editon de ce fçavant Recueil
, je fuis perfuadé que j'aurai le
plaifir d'y voir un Errata de l'Errata
même. Je paffe fur beaucop de fautes
que j'ai trouvées dans cet Auteur
contre la pureté du ftile : je veux
même croire que ce font des fautes
de fon Imprimeur. Les éloges qu'o
fait de ma réponſe trois differens
Journaliſtes , me dédomagent affés
des reproches qu'il ma fair fur des
marieres qu'il n'avoit pas pas affés
profondies .
'ont
ap-
Si en lifant ma Lettre, vous jugez
qu'il échapé quelque chofe à M
l'Abbé Archimbaud, qui ne foit pas
dans l'exactitude d'une jufte critique
, je vous prie de ne point croire
qu'il fe foit également négligé dans
le rette de fon ouvrage. Il y a de tresbelles
chofes , dignes de vôtre curiofité
& de celle du Public. Je fais
beaucoup de cas de fon recueil , & je
ferai charmé , qu'étant auffi capable
Piij
174 LE MERCURE
qu'il eft de travailler avec fuccès , il
faffe valoir des talens qui peuvent
lui attirer tant de gloire. Je fuis
faché que Mr l'Abbé de *** ne
juge pas de fon ouvrage auffi favorablement
que moi , & qu'il ait
dit que de toutes les pieces la plus
fugitive; c'eft fans contredit fon recučil.
Je fuis , Monfieur , & c .
On attend avec impatience l'Oraifon
Funébre que Ml'Abbé de la
Fargue a prononcée à l'Anniverſaire
de LouisXIV.àl'Abbaye deChelles;
elle eft actuellement fous la Preffe :
le Public qui a été fi content de
celle qu'il prononça à S. Cyr , après
la mort de ce Monarque , recevra
celle-cy avec d'autant plus de joye ,
qu'on n'a point d'exemples d'une
pareille entreprife & d'un pareil
fuccès.
de Litterature de mon Journal
, ils fe préfentent fous ma main
en dépit que j'en aye. Je n'ai pû
cependant me refufer à renvoyer
à l'autre mois , les Réfléxions Critiques
fur un nouveau Recueil de
Piéces fugitives d'Hiftoire & de
Litterature par Mr l'Abbé Archimbaud.
J'ai cru qu'elles interrefſſeroient
du moins autant le Lecteur,
que ſi je metrois fi à la place des nouvelles
incertaines.
D'AVRIL.
ISI
LETTRE
A M. DE .....
PAR ME L'ABBE' LA FARGUE.
MONSIEUR ,
Vous me priés de vous apprendre
ce que je penfe d'un nouveau
Recueil de Piéces fugitives d'Hiftoire
, de Litterature & c. , qui paroît
depuis quelque tems. Je vous dirai
d'abord que M. l'Abbé Archimbaud ,
qui en eft l'Auteur , eft un homme
qui a beaucoup d'efprit & d'érudition.
Il s'eft appliqué avec fuccés
pendant plufieures ann'es à l'étude
des belles Lettres, dans une des plus
Sçavantes Ecoles de l'Univers , où
il s'eft rempli des plus belles connoiffances
des meilleurs Auteurs
d'Athénes & de Rome. Le Public
qui commence à profiter du fruit
de fes veilles , efpére qu'il continuë
152
LE MERCURE
ra à s'employer auffi utilement , &
qu'il fe diftinguera dans un genre
d'écrire , qui demande tant d'application
& de foin. Il lui reviendra
d'autant plus de gloire de fon travail,
que la carriere qu'il entreprend ,
eft épineufe , furtout dans le commencemcent
; & que le plus diffi–
cile de tous les Ouvrages eft celui
d'écrire pour le Public. Il y a de fort
bonnes choſes dans fon Effai
quoique tout n'y foit pas également
travaillé. Vous en jugerez vousmême
par les endroits que je vais
vous rapporter , pour en montrer
le peu de jufteffe , ou pour en relever
le prix.
Le titre que Mr l'Abbé Archimbaud
a donné à fon Recueil , ne
fait pas affés d'honneur aux Auteurs
dont il extrait , ou dont il rapporte
les Ouvrages. Il y a peu d'Ecrivains
qui ne fe flattent de revivre dans
leurs Ecrits , jufqu'à la fin des fié.
cles ; & c'eft une chofe bien humiliante
pour eux , qu'on appelle fugitives,
des Piéces qu'ils regardoient ,
D'AVRIL
.
153
comme Horace , plus durables que
l'Airain. J'ajoûterai en faveur du
Journaliste,que quelques-uns jugent
que ce titre n'eft pas affés intereffant
pour lui ; prétendans que s'il
n'a à préfenter au Public que des
Piéces fugitives , ils ne doivent pas
fort s'empreffer de lire fon Recueil.
Je ne fuis pas plus content de
l'execution que du titre . Je n'y trouve
ni affés d'ordre , ni affés de jufteffe
: Et je noconçois pas comment
l'Abbé Archimbaud peut mettre au
nombre des Piéces fugitives , le
SPICILEGIUM ens volumes in folio
du R. Pere Marcéne , & l'Antiquité
expliquée & repréfentée en figures
parle R. Pere de Montfaucon, auffi
en s. volumes in folio , Ouvrages
qui n'ont point encore parû. A la
bonne-heure qu'il ait averti le Public
des Canons de la nouvelle invention
de Mr Thomas : ils lui ont
paru fi legers , qu'il a crû pouvoir
leur donner rang parmi des Piéces
fugitives.
Le Journaliſte me répondra ,
154 LE MERCURE
que pour ce qui regarde ces 10 Volumes
in-folio , je lui fais un reproche
fort injufte ; Que fon Ouvrage
comprend deux Parties , l'une in-
,, titulée ,Recueil de Piéces fugitives
""
و د
وو
d'Hiftoire , de Littérature &c.&
l'autre deux fois prefque auffi
longue que la premiere , & fous un
nouveau Titre Nouvelles Litteraires
; & qu'il ne parle des
Ouvrages de ces RR . PP . que
dans la feconde Partie , où il ne s'agit
point de Piéces Fugitives , mais
feulement de Nouvelles Litteraires.
J'avoue que fa Réporfe eft
bonne , mais que dira -t-il à ma replique
: Son Titre n'eſt donc pas jute
puifque de deux Parties que
contient fon Recueil , il ne renferme
que
la plus petite ; mais
voyons un peu comment il a exécuté
fon deffein .
Vous croiriez Mr , trouver, d'abord
au commencement de fon
Recueil , quelque chofe qui regarde
l'Hiftoire , comme le Titre femble
le demander ; point du tout. Le
•
D'AVRIL. 155
Nouveau Journaliſte a une méthode
toute nouvelle. La premiere Piéce
qu'il rapore , eft un petit Ouvrage
qu'il appelle Méthaphifique,
fait par un Solitaire : Pour le fujet
de cette Piéce Métaphilique &
Fugitive , le voici . ,, Raifonnemens
fur l'Eternité de bonheur ou de
malheur après la mort, & les Ca.
racteres de la vraie Religion.
Après quelques remarques fur les
Ecrits de Suetône , qui font la 2e
Piéce Fugitive, voici le fujet de la 3º.
,, Ordre qu'on doit garder dans l'étude
du Droit Canonique Fran-
..
""
31
"
39
çois. Vous la placerés parmi les
Piéces d'Hiftoire, de Litterature & c.
comme il vous plaira. Enfin la 4º
& derniere Piéce Fugitive , eft une
Lettre écrite de Rouen , dans laquelle
en onze pages on trouve 15 .
fujets différents , diftinguez feulement
par des pieds de mouche. Il
y eft traité de la naiffance de Socrate,
d'un Lae qui eft dans le Duché de
Vendôme, de la Comparaiſon faire
par un Prédicateur , d'un Chrêtien
156
LE MERCURE
lc
avec un Sculpteur, de la Généalogie
de Diogène , d'un Panier de Figues
donné à S. Macaire , &c. Enfin cette
derniere Piéce fugitive finit par
dernier Conte joyeux que Luther
dit avant fa mort. Le deffein du
Journaliſte ne vous paroît-il pas dignement
rempli : Pour moi j'en fuis
fi content , que je ne puis m'empêcher
de vous marquer combien je
fuis indigné contre Mr l'Abbé ***
D. D. S. qui a ofé dire en parlant
du nouveau Recueil , que c'étoit
un riche galimatias de riens. N'at'il
pas bonne grace , Mr le Docteur,
de traitter ainfi le précieux affemblage
de ces belles & curieufes Piéces
fugitives , que nous devons aux
veilles affidues de Mr l'Abbé Archimbaud
Pallons maintenant à
fes nouvelles Litteraires , & voyons
fi l'Auteur s'y foûtient avec dignité
: Un feul trait fuffira pour vous
donner une idée du prix de fon ouvrage
. En voici un auquel il s'eft
particulierement attaché. C'est au
fujet de la réponse que je fis il y a
huic
D'AVRIL
157
huit mois , à la Critique que Mc
Guerin Régent de Réthorique au
College de Beauvais avoit faite de
l'Eloge Funèbre de Louis le Grand ,
prononcé par le Rd Pere Porée :
Vous allezjuger de la profonde con
noiffance qu'a de l'Hiftoire nôtre,
Journaliſte , & de la délicateffe
de fon goût fur la Critique.
Il me reproche d'abord d'avoir extenué
les plus grands exploitsd'HenryIV.&
de n'avoir point jugé cePrince
digne de mes éloges. J'ai raconté
toutes les actions mémorables de ce
Monarque,depuis la mort d'Henry
III. jufqu'à fon Couronnement, fans
en cacher aucune , ni fans en diminuer
le prix ; marquant avec fidelité
fur les Mémoires de M.de Mezeray,
toutesles circonstances glorieufes qui
en peuvent relever le mérite,& faire
le plus d'honneur à ce Conquerant.
Je n'ai point parlé des victoires qu'il
remporta à Coutras & à Fontaine-
Françoife , comme femble me le reprocher
M. Archimbaud ; parce
qu'elles n'entroient pas dans mon
Avril, 1717.
158 LE MERCURE
و د
fujet , ayant entrepris de prouver
feulement que Louis XIV. avoit fait
des actions plus mémorables , pour.
étendre les Frontieres de fonRoyaume
, qu'Henry IV. pour parvenir au
Trône.Or la bataille de Coutras fut
gagnée fous Henry III . & la journée
de Fontaine - Françoife n'arriva que
plus d'un an après qu'Henry IV. eût
été couronné & reçû au Parlement.
Je vous prie de voir en quels termes
j'ay parlé de ce Prince. ,,Ce Fameux
Guerrier eft digne de nos éloges
,, & de nôtre admiration. Les fiécles
,, à venir entendront parler avec
,, furpriſe de fes grands Exploits..
Le Journaliſte peut-il dire avec fincerité,
que je n'ay pas jugé ce Grand
Roy , digne de mes éloges. Il eft
vrai que j'ay ajoûté après cela ,
,, Que la Pofterité l'auroit regardé ,
» comme un Heros incomparable ,
s'il n'eût laiffé un Petit- Fils qui l'a
,, furpaffé. Mais Louis le Grand
eft-il donc fi petit aux yeux de M
Archimbaud , que je ne puiffe pas
avoir placé Henry IV après ce He-
Tos , fans Panéantir.
و و
DAVRIL.
159
Il en eft de la valeur comme de la
fcience.L'une &l'autre ont differens
dégrez compatibles en differens fujets
; & comme l'on ne fletrit point
Quintilien , en difant que Ciceron
eft un plus grand Auteur que lui ; il
eft clair qu'on ne fait point de tort à.
Henry IV. quand on avance que
Louis XIV. eft un plus grand Heros.
Lorfque l'Ecriture Sainte a dit qu'il
n'y eût jamais de Roy femblable à
Salomon, elle n'a point fait de tache
au mérite de David, le même Texte
nous aprenant que Dieu combla de
fes faveurs Salomon , à caufe de la
pieté de fon Pere. Je puis donc avoir
dit fans indifcretion , que quelque
haute qu'ait été la valeur d'Henry
IV?Louis le Grand l'a furpaffé. Le
parallele que j'ay fait de ces deux
Princes qui ont fait la Gloire de
l'Empire François , fert de preuve 2
la préference que j'ay foûtenuë en
faveur de Louis le Grand , pour défendre
celle que lui donne le R.
Pere Porée , & qui avoit d'abord
furpris Mr Guerin .
O ij
160 LE MERCURE
J'ajoûterai que le langage que j'ay
tenu en parlant de la forte, n'est pas
nouveau. L'on trouve que long- tems
avant moi, M. Flechier, M. Boffuet
Evêque de Meaux,M . Huet Evêque
d'Avranches , & M. l'Abbé Talleman
ont élevé Louis XIV . au deffus
de tous les Monarques qui l'ont
précedé. Et M. de la Motte que
I'Abbé Archimbaud dit s'être expliqué
modeftement au ſujet de
la fuperiorité que ce
Monarque
a eûë fur les anciens Heros ,
l'appelle le plus Grand des Rois, Six
lignes après l'endroit que le Journalifte
a cité de fon Eloge Funebre, M.
l'Abbé Mongin qui le met au deffus
de Cefar dans fon Oraifon Funebre,
dit que , la verité ne donna jamais
,, de louanges plus finceres , que
l'Eloquence & la Poëfie n'en
fournirent jamais de plus inge-
,, nieufes , & que l'admiration n'en
produifit jamais de plus fublimes ,
que celles que Meffieurs de l'Aca-
» demie Françoife ont confacrées
pendantplus de cinquante ans , à
,, la gloire de ce Heros .
"
>>
و ر
, د
و د
"
D'AVRIL. 151
Je remarquerai en paffant que le
Journaliste ne fe fuit pas , lors qu'il
dit que le P. Porée n'a fait qu'indiquer
la fuperiorité de Louis XIV.
fur fon Ayeul, ayant dit ailleurs ,, que
» cet Orateur a donné tout l'avan-
" tage à Loüis fur Henry IV . com-
» me s'il etoit plus glorieux d'aug-
» menter un Royaume , que de le
conquerir .
وو
Il me reproche en fecond lieu d'a.
voir dit mal à propos , qu'Henri
IV. à la veue du peu de fuccés
de fes entrepriſes , fe feroit embarqué
pour fe retirer en Angleterre ,
file Maréchal de Biron ne l'en
avoit empêché. Il dit lu deßus ,
qu'il n'a jamais rien lû , ni même
rien d'approchant, d'Henry le Grand,
& qu'il croit que je fuis le prémier
Auteur qui ait attribué un pareil trait.
de Pufillanimité à ce Prince.
Je
demande d'abord avant que
de repondre à fon objection , fi on.
doit appeller
pufillaminité , la conduite
d'un Guerrier , qui fe croiant
dans l'impuiflance
de faire réuflir
O jii
162 LE MERCURE
fes entrepriſes , juge qu'il doit fe
dérober à l'orage de fon infortune.
Perfonne ne s'eft avifé jufqu'icy
d'appeller Pufillanime, ceRoy d'Ifrael
qui fortit de fa Capitale, pour
échaper à la fureur d'un fils , q'-
une folle ambition avoit armé contre
lui : Ny ce Pieux Roy d'Angleterre
à qui la France a fervi d'azile ,
fous le Regne de Louis le Grand.
Je prie maintenant Mr le Journalifte
, qui me croit le premier Auteur
de ce que j'ay avancé fur le
deffein qu'avoit Henry IV. de fe
fauver enAngletere , fi Mr de Biron
ne l'en eut empêché , je le prie
de lire le commencement du 7e Tôme
de Mezeray. Il y trouvera tout
du long ce que j'ay avancé. Je m'en
vais vous rapporter l'endroit ,, Le
و و
29
Parlement quife tenoit alors à
Tours,fut fi effrayé , ayant appris
la fâcheufe fituation des affaires
d'Henry IV. qu'il lui fit propofer
d'affocier à la Couronne le
,, vieux Cardinal de Bourbon ,
qui avoit pris le nom de Char-
و د
و د
و د
*
D'AVRIL. 163
»
les X. Le Roy lui même épouvanté
& appréhendant que les
Barques qui defcendoient de
» Rouen , & que les Vaiffeaux que
"
le Duc de Parme preparoit à
» Dunkerque , ne l'inveftiffent par
" Mer , auffi bien qu'il l'étoit par
.. Terre , mit en déliberation s'il
" devoit fe fauver en Angleterre,
» La pluralité des voix l'eut em-
» porté de ce côté là , files hardies
remontrances du Maréchal
» de Biron , n'euffent fait rejet-
» ter ce lâche Confeil. Dès- là
que j'avois avancé dans ma réponfe
, avoir pris dans Mezeray tout
ce que je difois d'Henry IV. M
Archimbaud n'auroit - il pas plûtôt
dû lire cet Hiftorien d'un bout à
l'autre , que de s'expofer à me faire
une Objection fans fondement .
Je ne m'arrête pas encore à ce
qu'il dit de la fuperiorité que j'ay
auffi accordée à Louis XIV . fur
David, dans la premiéreOraifon Funebre
que j'ay prononcée à la Gloire
de ce Monarque. La raifon que
164
LE MERCURE
j'ay eüe de lui donner en quelque
chofe une espece de préference fur
ce Roy d'Ifraël , eft clairement démontrée
dans mon difcours. Paflons
donc à fon troifiéme & dernier reproche
, & recevons de lui de nouveaux
éclairciffements fur l'Hiftoire.
Mr Archimbaud ayant lû dans
l'Apologie que j'ay faite duDifcours
du P. Porèe , qu'Edouard VIII
d'Angleterre difoit qu'il craignoit
plus Charles - Quint dans fon Cabinet
, que tous les plus grands
Capitaines de l'Europe, à la tête des
plus nombreuſes Légions , demande
avec gentilleffe ,, Qu'est - ce que·
,. cet Edouard VIII . il n'y a eû
» que fix Edouards fur le Thrône
>>
d'Angleterre Pendant tout le
,, Régne du dernier , ou peu s'en.
faut , Charles - Quint étoit dans
fa Retraite de S. Juft, où il n'é-.
» toit pas fort à craindre ; & quand
,, M' la Fargue a fait ôter VIII.
dans l'érrata , pour mettre à la
place , Edouard Roy d'Angleter-
22
Ja
D'AVRIL. 165
• re , il n'a pas eu plus de raiſon
il devoit avoir mis Henry VIII. &
c'est ici qu'il a lâché un trait de
politeffe , que je veux bien, pour
l'amour de lui , ne pas rapeller.
Il avance trois chofes , comme
vous voyez ; fçavoir, qu'il n'y a cu
que fix Edouards fur le Trône
d'Angleterre ; que Charles - Quint
étoit à S. Jult , pendant le Régne
du dernier Edouard ; & que je de
vois avoir appliqué à Henry VIII.
ce qu'il prétend que j'ay attribué
mal -à - propos , non pas à Edouard
VIII. ( car il avoue que dans l'Errata
j'ay corrigé VIII ) mais à un
des Edouards qui ont régné en Angleterre.
Je réponds en premier lieu , qu'il
faut qu'il n'ait jamais lû aucune
Hiftoire d'Angleterre , pour dire
qu'il n'y a cû que fix Edouards fur
le Trône de cette Monarchie . Je
le prie de lire Polidore Vergile ,
Duchefne & du Tillet. Il trouvera
qu'il y en a eu IX inconteftablement
. Tous les Hiftoriens con166
LE MERCURE
viennent que EGBERT , qui réünit
fous un même Gouvernement , differens
petits Royaumes qui partagoient
l'Angleterre , dans ce temslà
appellée Bretagne , eft le fondateur
de la Monarchie Angloife , &
qu'il donna le nom d'Angleterre aux
differens Etats qu'il réünit. On
compte trois Edouards jufqu'à
Guillaume Duc de Normandie`;
qui fit la Conquête du Royaume
d'Angleterre , & depuis Guillaume ·
Premier , on compte fix autres
Edouards jufqu'à MARIE , qui fucceda
à Edouard IX. Il eft vray que
plufieurs appellent Edouard I. celui
qui a été le IV. de ce nom
pour diftinguer les Succeffeurs de
Guillaume , des Rois qui l'avoient
précédé , & parce qu'il étoit
de la Maifon d'Anjou ; c'eft pour
cela qu'ils l'appellent communement
Edouard I. d'Anjou , & quatriéme
de ce nom. Il y a peu de
gens qui n'ayent Morery en main.
On n'a qu'à y chercher la fucceffion
Chronologique des Roys d'AngleD'AVRIL
167
terre , & on y trouvera la confirmation
de ce que j'avance. Je prie
donc Mr Archimbaud d'apprendre
ce que c'eft qu'Edouard VIII.
Je dis en fecond lieu , que Charles-
Quint ne fe retira à Saint- Juft , qu'-
enis55.2ans après la mortd'Edouard
IX qui arriva en 1553. felon le témoignage
de Herbert , de Burnet ,de
Thou , de du - Chefne , de Larrai
& de Mezeray. Tant s'en faut qu'il
fût dans fa retraite pendant le Regne
de ce Roy , comme le prétend
M. le Journaliste. Il paroît qu'il a
lû prefqu'auffi peu l'Histoire de
Charles- Quint , que celle d'Angleterre.
Il pourra lire à fon loifir la vie
de cet Empereur dans Guichardin ,
Sandoval ,Varillas , Langey, François
de Beaucaire, deThou , & dans Strada
. Il apprendra de ces Auteurs , ce
que j'avance fur le fait en queftion,
Je dis en troifiéme lieu , que l'Abbé
Archimbaud a eu grand tort de
prétendre que je devois avoir attribué
à Hens VIII , ce que je
faifois dire à un des Edouards ,
168 LE MERCURE
fçavoir,qu'il craignoit plus Charles-
Quint dans fon Cabinet , que les
plus grands Capitaines à la tête
des plus nombreuſes Légions. Toutes
les Hiftoires d'Efpagne & d'Angleterrenous
apprennent , qu'Henry
VIII n'eut prefque rien à faire
avec Charles Quint , & que fi cer
Empereur paffa deuxfois en Angleterre
, ce ne fut que pour aller
voir Henry VIII , & pour faire
Alliance avec lui. Je m'étonne que
Mr le Journaliſte ne fçachant pas
qui avoit dit cela , l'ait plûtôt attribué
à Henry , qu'à Soliman
qui ,fous l'Empire de Charles- Quint,
fut chaffé de devant Vienne , après
avoir perdu 60000 hommes , &
qui, avec une Armée de trois cens
mille Combattans , fut contraint
de lever le fiége de la petite Ville
de GUNTS.
Je vais maintenant vous expliquer
ce qui lui a donné occafion de faire
les trois Réflexions dont vous venez
d'admirer la folidité . Vous avez
remarqué avec lui , que dans ma
réponſe
' D'AVR IL. 169
réponse à Mr Guerin , j'ai fait mettre
Edouard Roi d'Angleterre , au
lieu d'Edouard VIII que j'avois
d'abord écrit. Cet Edouard que
l'Abbé Archimbaud n'a pû deviner ,
eft Edouard V Ie du nom , & III
de la Maiſon d'Anjou , & Charles-
Quint qu'Edouard craignoit tant ,
n'eft point Charles - Quint Empereur
, mais Charles - Quint Roy
de France qui , fans fortir de fon
Cabinet , chaffa les Anglois de fon
Royaume , & leur enleva les grandes
conquêtes qu'ils y avoient faites
fous le Roy JEAN fon prédéceffeur,
faifant ainfi voir que le gain des
Batailles eft plus fouvent l'effet
des fages difpofitions du Cabinet ,
que de la valeur de ceux qui les
donnent .
Mr
Archimbaud ne
manquera
peut-être pasde me dire , que je fuis
le premier qui ait appellé Charles
le Sage , Quint , au lieu de Cinquiéme
, & que le mot Quint eft
entierement
confacré à Charles Einpereur.
Un homme bien verfé dans
Avril 1717 . P
170 LE MERCURE
l'Hiftoire , ne me fera point cette
objection. Du Tillet Evêque de
Meaux , dans fa Chronique des
Rois de France , appelle Quint ,
CharlesleSage, & jamaisCinquiéme.
Froiffart l'a appellé de même
quelquefois , & l'Empereur Charles-
Quint a été appellé Charles
Cinquième par l'Auteur anonime
de l'Hiftoire d'Henry II imprimée
en 1581. j'ajouterai encore , que
Furetiere difant qu'on appelleQuint,
l'Empereur Charles qui eft le Cinquiéme
du nom , nous apprend
qu'on dit Sixte- Quint par la même
raifon. Ainfi le mot Quint peutêtre
attribué indifferemment aux
Papes , aux Empereurs & aux Rois
qui font cinquièmes d'un nom .
Quoiqu'il en foit néanmoins de
l'autorité de ces Auteurs & du fentiment
de Furetiere , je conviens
que j'aurois mieux dit , fi en parlant
de Charles le Sage , je l'avois
appellé Cinquième . C'eſt donc de
ce Grand Prince , qu'Edouard VI ,
aprés avoir été défait en tant
D'AVRIL. 171
d'occafions , & réduit enfin à fortir
de la France , a dit qu'il craignoit
plus ce Roy dans fon Cabinet , que
les plus grands Capitaines de l'Europe
à la tête des plus nombreufes
Légions. Le Journaliste trouvera
la même chofe en d'autres termes
dans Froiffart , Volume 1er.
,, Oncques Roi ne moins s'arma ,
& fi n'y eut oncques Roy qui
tant me donna à faire . Ce que
le R. P. Daniel a exprimé ainfi .
,, Jamais Roy ne tirà moins l'E.
pée , & jamais Roy ne me don-
>> nana plus d'embarras .
23
"
"
Au rette , je ne comprend pas
comme. M. Archimbaud a pû ſe
perfuader que cela ait été dit de
I'Empereur Charles qui n'a jamais
pafle pour un homme de Cabinet .
Perfonne n'ignore qu'il a commandé
lui-même fes armées , dans les differentes
guerres qu'il a foûtenuës en
Europe & en Affrique ; & les Hiftoriens
qui ont écrit la vie nous apren
nent , qu'il a fait cinquante voïages
en France , en Allemagne , en Italie,
Pij
172
LE MERCURE
en Angleterre , ou ailleurs . Il eft vrai
que M. Archimbaud remarque dans
fonErrata, que ce mot pourroit avoir
été dit de Philppe II. qui ne fortit
gueres de Madrid. Mais qui eft - ce
qui aura dit ce mot de Philippe II.
fera- ce , comme le prétend le Journaliſte
, Henry VIII. qui étoit mort
neuf ans avant que Philippe montat
fur le Trône .
و د
Incidit in Syllam cupiens vitare
Carybdim.
Il avance encore dans fon Errata
qu'Henry VIII . qu'il croit avoir dit
ces beaux mots qui renferment un fi
grand Eloge de Charles V. les profera
dans le 15e fiécle. Reflexion
tout à fait belle ! Mais comment
Henry VIII.pourroit - il avoir dit cela
de Philippe II . dans le 15 fiecle
puifque Philippe ne nâquit que la
27 année du 15. C'eſt encore une
autre erreur de dire qu'Henry VIII .
a parlé de la forte dans le 15 fiécle ,
puifqu'il ne parvint à la Couronne ,
>
D'AVRIL. 173
que l'an 1509. Digne Errata d'un fi
digne ouvrage ! Comme je ne doute
pas qu'il ne paroiffe bientôt une
nouvelle Editon de ce fçavant Recueil
, je fuis perfuadé que j'aurai le
plaifir d'y voir un Errata de l'Errata
même. Je paffe fur beaucop de fautes
que j'ai trouvées dans cet Auteur
contre la pureté du ftile : je veux
même croire que ce font des fautes
de fon Imprimeur. Les éloges qu'o
fait de ma réponſe trois differens
Journaliſtes , me dédomagent affés
des reproches qu'il ma fair fur des
marieres qu'il n'avoit pas pas affés
profondies .
'ont
ap-
Si en lifant ma Lettre, vous jugez
qu'il échapé quelque chofe à M
l'Abbé Archimbaud, qui ne foit pas
dans l'exactitude d'une jufte critique
, je vous prie de ne point croire
qu'il fe foit également négligé dans
le rette de fon ouvrage. Il y a de tresbelles
chofes , dignes de vôtre curiofité
& de celle du Public. Je fais
beaucoup de cas de fon recueil , & je
ferai charmé , qu'étant auffi capable
Piij
174 LE MERCURE
qu'il eft de travailler avec fuccès , il
faffe valoir des talens qui peuvent
lui attirer tant de gloire. Je fuis
faché que Mr l'Abbé de *** ne
juge pas de fon ouvrage auffi favorablement
que moi , & qu'il ait
dit que de toutes les pieces la plus
fugitive; c'eft fans contredit fon recučil.
Je fuis , Monfieur , & c .
On attend avec impatience l'Oraifon
Funébre que Ml'Abbé de la
Fargue a prononcée à l'Anniverſaire
de LouisXIV.àl'Abbaye deChelles;
elle eft actuellement fous la Preffe :
le Public qui a été fi content de
celle qu'il prononça à S. Cyr , après
la mort de ce Monarque , recevra
celle-cy avec d'autant plus de joye ,
qu'on n'a point d'exemples d'une
pareille entreprife & d'un pareil
fuccès.
Fermer
3
p. 99-128
« MEMOIRES historiques, militaires & politiques de l'Europe, depuis l'élévation [...] »
Début :
MEMOIRES historiques, militaires & politiques de l'Europe, depuis l'élévation [...]
Mots clefs :
Charles Quint, Mémoires historiques, François I, Guerre, Empereur, Roi, Succès, Conquêtes, Armée, Royaume de Naples, Italie, Prince, Troupes, Ennemis, Esprit, Bataille
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « MEMOIRES historiques, militaires & politiques de l'Europe, depuis l'élévation [...] »
MEMOIRES hiftoriques , militaires
& politiques de l'Europe , depuis l'élévation
de Charles- Quint au thrône de l'Em-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
pire , jufqu'au traité d'Aix -la - Chapelle en
1748. Par M. l'Abbé Raynal , de la Société
royale de Londres, & de l'Académie royale
des Sciences & Belles - Lettres de Pruffe . A
Amfterdam , chez Ar ' ftée & Merkus ; & le`
vend à Paris , chez Durand , rue S. Jacques
, au Griffon , 1754 .
J'ai donné dans le Mercure dernier l'extrait
du premier volume de mon ouvrage ,
je vais continuer celui du fecond qui tenferme
l'histoire des guerres de Charles-
Quint & de François I , depuis 1521 jufqu'en
1544.
» L'Italie , ce théatre continuel & mal-
» heureux de tant de guerres , en a peu vu
» d'auffi fingulieres par les motifs & d'auffi
furprenantes par les événemens que cel-
» les qu'on va développer. Le lecteur en
» faifira mieux l'efprit , & en fuivra plus
agréablement les détails lorfqu'on l'aura
» fait remonter jufqu'à leurs caufes les plus
éloignées.
و ر
و ر
ور
و ر
Depuis la chute de l'Empire Romain
l'Italie ne s'étoit jamais trouvée dans la fituation
heureufe & brillante où elle étoit
en 1492. Une paix profonde , un commerce
étendu & floriffant , la culture des fciences
& des arts , inconnus ou méprifés ailleurs
, y faifoient regner des moeurs douces ,
aimables & polies . Tranquille , peuplée ,
DECEMBRE . 1754. tor
!
riche & magnifique au - dedans , elle avoit
au- dehors une affez grande confidération .
Cette fituation fi rare étoit particulierement
l'ouvrage de Laurent de Médicis , qui
de fimple citoyen de Florence en devint le
chef& le bienfaiteur. Sa mort fut l'époque
des troubles de l'Italie .
Ludovic Sforce méditoit d'ufurper la
Souveraineté du Milanès fur Jean Galeas
fon neveu ; mais comme il prévoyoit que
le Roi de Naples traverferoit fon projet,
il engagea la France à faire valoir les droits
qu'elle avoit par la Maiſon d'Anjou fur le
Royaume de Naples .
» Charles VIII qui n'avoit ni la péné-
» tration néceffaire pour connoître le bien
»de l'Etat , ni le fentiment qui le fait de-
» viner, & qui confondoit d'ailleurs , com-
" me prefque tous les Souverains , un fond
" méprifable d'inquiétude avec une paf-
» fion très-louable pour la gloire , s'entêta
de la conquête de Naples dès qu'on lui
» en eût fait la premiere ouverture. La né-
» ceffité de peapler fon Royaume que les
» guerres contre les Anglois avoient de-
» vafté , de réformer le gouvernement dont
» les troubles civils venoient d'augmenter
» le defordre , de rétablir les finances épui-
» fées par les bizarreries du dernier régne ,
ne balança pas une réfolution fi dange-
ود
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» reufe . Tout fut rapporté à une entrepriſe
» dont le fuccès même devoit être un mal-
» heur. Le defir de réuffir , tout vif qu'il
» étoit , peut-être même parce qu'il l'étoit ,
» n'éclaira pas fur les moyens.
و ر
ود
ود
Charles commença par gagner Ferdinand
& Maximilien , en leur abandonnant des
pays qui valoient mieux que ce qu'il ſe propofoit
d'acquerir. Il regarda fon triomphe
comme infaillible , lorfqu'il crut s'être affuré
qu'il n'auroit à combattre que des Italiens.
Il eft vrai que quand les différens
Etats de l'Italie n'auroient pas été divifés
entr'eux , ils ne pouvoient oppofer qu'une
foible réfiftance. » Leurs troupes n'étoient
compofées que de gens fans honneur ,
»fans talent & fans aveu , que quelques
Seigneurs qui jouiffoient d'une efpece
d'indépendance dans l'Etat eccléfiaftique
» ou dans d'autres états , raffembloient
»pour le fervice des Puiffances qui en
» avoient befoin . Ces chefs de bande , maî-
» tres abfolus des corps qu'ils avoient formés
, y difpofoient à leur gré de tous les
emplois , & faifoient avec leurs fubalternes
le marché qu'ils vouloient , fans que
l'Etat qui les avoit à ſa ſolde , prît con-
» noiffance de ces conventions. La diffi-
» culté ou la dépenfe des recrûes déter-
ور
"
"
minoit ces aventuriers à n'agir que de
DECEMBRE. 1754. 103
ور
ود
"
» concert ; & quoiqu'ils fuffent dans des
» camps ennemis , ils travailloient plutôt
»à fe faire valoir les uns les autres qu'à
» tenir les engagemens qu'ils avoient con-
» tractés. Un i vil intérêt avoit réduit la
» guerre à n'être qu'une comédie. On ne la
» faifoit jamais que de jour , & l'artillerie
»même fe taifoit pendant la nuit , pour
» que le repos du foldat ne fût pas troublé.
» Dans les occafions même qui font les
plus vives , il n'y avoit gueres de fang
» répandu que par inadvertance , & les
» combattans ne cherchoient réciproque-
» ment qu'à faire des prifonniers dont la
» rançon pût les enrichir. Machiavel nous
a laiffé le récit exact & détaillé des deux
plus mémorables actions de fon fiècle ,
celle d'Anghiari & celle de Caftracaro.
On y voit des aîles droites & gauches
» renversées & victorieufes , un centre
» enfoncé , le champ de bataille perdu &
regagné plufieurs fois . Ces defcriptions
>> annoncent un carnagel horrible ; il n'y
eut cependant ni mort ni bleffé dans le
premier combat , & dans le fecond il
» ne périt qu'un feul homme d'armes qui
» fut foulé par les chevaux .
ود
Charles ne trouva aucun obftacle dans
fa marche ; il fe vit maître du Royaume
de Naples fans avoir tiré l'épée , & en
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
moins de tems qu'il n'en auroit fallu pour
le parcourir. Mais la facilité & l'éclat de
cette conquête ne firent qu'aigrir la jaloufie
des autres Puiffances . Le Pape , l'Empereur
, le Roi d'Efpagne , les Vénitiens
& les Milanois s'unirent pour dépouiller
Charles qui , effrayé de cette ligue , laiffa
une partie de fes troupes pour défendre fa
conquête , & reprit la route de fes Etats
avec le refte .
Cette retraite enhardit le Roi déthrôné ,
qui vint avec des fecours confidérables
pour chaffer les François de fes Etats ; les
conquerans fe défendirent long - tems avec
affez de bonheur , mais ils furent enfin
obligés de céder & d'abandonner les places
dont ils étoient les maîtres , & il ne
refta à la France que la honte d'avoir formé
une entrepriſe confidérable fans fin déterminée
, ou fans moyens pour y parvenir .
Les mauvais fuccès de Charles VIII ne
rebuterent point fon fucceffeur. Louis XII
fut à peine parvenu au thrône qu'il tourna
fes vûes vers le Milanès fur lequel il avoit
quelques droits ; la conquête en auroit été
difficile , s'il n'avoit été fécondé par les
Vénitiens. Le Milanès ne pouvoit pas réfifter
à ces forces réunies , & il fut fubjugué
en quinze jours. Louis ne bornoit pas
fon ambition à cette conquête , il convint
DECEMBRE . 1754. 105
avec les Espagnols d'attaquer à frais communs
le Royaume de Naples & de le partager
après la victoire. Fréderic ne fit qu'u
ne très-foible réfiftance ; mais les vainqueurs
n'eurent pas plutôt accablé l'ennemi
commun , qu'ils devinrent irréconciliables.
Cette divifion eut des fuites funeftes
aux François ; les avantages qu'avoient fur
eux les Eſpagnols affurerent, après bien des
combats & des négociations , Naples à Ferdinand
, fans que Louis , que les événemens
n'éclairoient jamais , apprît à connoître
les hommes , ni même à fe défier
de fon rival . Un aveuglement fi extraordinaire
le précipita bientôt dans de nouveaux
malheurs à l'occafion que nous allons rapporter.
» La République de Venife jettoit en
1508 un éclat qu'elle n'avoit pas eu au-
» paravant , & qu'elle n'a pas eu depuis.
» Sa domination s'étendoit fur les ifles de
Chypre & de Candie , fur les meilleurs
» ports du Royaume de Naples , fur les pla-
» ces maritimes de la Romagne & fur la
partie du Milanès qui fe trouvoit à ſa
» bienféance. Des poffeffions fi fort éloignées
les unes des autres étoient en quel-
» que maniere réunies par les flottes nom-
»breufes & bien équippées de cette Puiffance
, la feule qui en eût alors. Les dé-
"
"
23
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
penfes qu'exigeoient ces armemens confidérables
ne l'épuifoient pas ; & fon
» commerce qui embraffoit tout le monde
» connu , la mettoit encore en état d'avoir
beaucoup de troupes de terre & de les
» mieux payer que les autres nations. Ces
forces n'étoient ni les feules ni même
les plus grandes reffources de l'Etat : il
pouvoit compter fur l'affection des fujets.
qui trouvoient un avantage fenfible à vi-
» vre fous un gouvernement qui entrete-
» noit l'abondance au - dedans , & qui paf-
» foit au- dehors pour le plus fage & le plus
profond de tous les gouvernemens.
99
39
"
و ر
» Pour fe maintenir dans cette pofition
» brillante , Venife travailloit fans relâche
» à mettre les forces de fes voifins dans un
tel équilibre , qu'elle pût rendre toujours
» fupérieur le parti qu'il lui conviendroit
d'embraffer. Le defir d'établir cette ba-
» lance de pouvoir , la chimere de tant de
» celebres politiques , l'empêchoit d'être fi-
» dele à fes alliances les plus folemnelles ,
» & de refpecter les droits les plus évidens
» des autres Souverains . Ses amis fatigués
" par fes défiances , & fes ennemis aigris
» par fes hauteurs , prirent peu à peu pour
» elle les mêmes fentimens . Comme cette
difpofition ne pouvoit pas être long - tems
» fecrette , on ne tarda pas à fe faire réci- '
"
DECEMBRE. 1754. 107
proquement confidence de fon averfion ,
» & cette confidence aboutit à une confpiration
générale contre la République .
L'hiftoire ne fournit gueres que le congrès
de Cambrai où plufieurs Puiffances fe
foient réunies contre une Puiffance moins
confidérable que chacune d'elles . Cette fameufe
ligue étoit compofée du Pape , du
Roi Catholique , de l'Empereur & de Louis
XII. Le Roi de France toujours fidele à
fes engagemens , entra en 1509 fur le territoire
de la République dans le tems dont
on étoit convenu , & avec les forces qu'il
devoit fournir. Il gagna par l'imprudence
du Général Vénitien qu'on lui oppofa , une
bataille complette , qui mit Venife à deux
doigts de fa perte .
La divifion des Princes confédérés fauva
la République. Louis vit tourner contre
lui les forces de la ligue , celles des
Suiffes & du Roi d'Angleterre. Malgré les
efforts réunis de tant d'ennemis , les François
fe foutinrent en Italie par des fuccès
tous les jours plus éclatans , jufqu'à la mort
du Duc de Nemours , qui fe fit tuer en foldat
à la bataille de Ravenne , qu'il avoit
gagnée en Général . Les vainqueurs déconcertés
par la mort de leur chef , s'affoibliffant
tous les jours par les divifions , les
maladies & les défertions , furent obligés
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
d'aller défendre le Milanès ; mais trop foibles
pour s'y maintenir , ils en furent chaf
fés par les Suiffes en 1512. Louis ne perdit
pas courage , il vint à bout d'amèner
les Venitiens à fon alliance, & de recouvrer
ce qu'il avoit perdu au - delà des Alpes .
» Cette conquête fut facile. Les Milanois
qui jufqu'alors avoient regardé les
François comme des Tyrans , les reçu-
» rent comme leurs libérateurs : ce qu'ils
éprouvoient de Sforce & fur-tout des
» Suiffes depuis la révolution , leur avoit
appris que l'orgueil , l'injuftice & le mépris
des loix & des bienféances étoient
" moins les vices d'une nation en particu-
» lier que de la profpérité en général . Ces
» réflexions les avoient conduits au paral-
» lele de leurs anciens & de leurs nou-
» veaux maîtres ; & ils avoient jugé que
33
ceux qui rachetoient les défauts des con-
» querans par la bonté de leur coeur & la
»facilité de leurs moeurs , devoient être
" préférés à ceux qui n'offroient pas les
"mêmes compenfations . » Malgré ces difpofitions
favorables , les François furent
encore chaffés de leur conquête.
François I fuivit les vûes de fon prédéceffeur
avec la même vivacité que fi elles
euffent été fes propres vûes. Il entra en
Italie , dont les Suiffes gardoient le paffaDECEMBRE
. 1754 109
ge ,
& gagna contr'eux la célebre bataille
de Marignan , qui lui ouvrit la conquête
du Milanès , où les François furent tranquilles
jufqu'en 1521 .
La guerre que commencerent alors à ſe
faire Charles- Quint & François I , fut vive
, fur- tout en Italie . Le Pape & l'Empereur
s'unirent pour chaffer les François du
Milanès dont ils étoient reftés les maîtres.
Lautrec qui y commandoit, fçavoit la guerre
, mais il n'avoit aucun talent pour le
gouvernement. On le trouvoit généralement
haut , fier & dédaigneux . Ses vices
& la dureté de fon adminiftration le rendirent
odieux aux Milanois , qui chercherent
à fortir de l'oppreffion . Lautrec qui
vit les fuites de cette fermentation , demanda
des fecours à la France , mais il nefut pas
affez fort pour fe défendre contre les confédérés
qui le chafferent du Milanès . Une
bataille que ce Général perdit enfuite
acheva la ruine des François en Italie.
François I ne fut point découragé. Il
vit toute l'Europe fe liguer contre lui fans
que cela changeât rien à fes projets. Il ne
réfléchiffoit pas affez pour voir le péril , &
avoit d'ailleurs trop de courage pour le
craindre. Il fe difpofoit à paffer les Alpes
avec une armée redoutable , lorfque la
confpiration du Connétable de Bourbon
116 MERCURE DE FRANCE.
l'arrêta dans fes Etats . Il chargea Bonnivet
de la conquête du Milanès .
33
» Profper Colonne fut le Général que
» la ligue lui oppofa . Cet Italien qui paſſa
» pour un des plus grands Capitaines
» de fon fiécle , faifoit la guerre avec
» moins d'éclat que de fageffe , & avoit
" pour maxime de ne rien abandonner à la
» fortune , même dans les cas les plus pref-
» fans. Il combinoit extrêmement toutes
fes démarches , & dans la crainte de les
déranger , il laiffoit échapper fouvent
» des occafions décifives que la négligence
» ou la foibleffe de l'ennemi lui préfen-
» toient . Sa maniere de faire la guerre
» étoit bonne en général , mais elle avoit
» le défaut d'être toujours la même ; il
ignoroit l'art de varier fes principes fui-
» vant les lieux , les tems , & les circonf
» tances. Il fut lent fans être irréfolu , &
» s'il manqua de l'activité néceffaire pour
fatiguer ou pour furprendre l'ennemi ,
" il fut affez vigilant pour n'être jamais
furpris . Le brillant & la gloire des ba-
» tailles ne le tentoient point , même dans
» fa jeuneffe ; fon ambition dans tous les
» âges fut de défendre ou de conquérir
n
33
des provinces fans répandre de fang.
» Exempt de l'inquiétude qu'on remarque
» dans la plupart des Généraux , il attenDECEMBRE.
1754.
»doit fans impatience le fruit de fes ma-
» noeuvres , & un fuccès , pour venir len-
» tement , n'en étoit pas moins un fuccès
» pour lui. Si la politique qui le porta à
» changer fi fouvent de parti le décria du
côté de la probité , elle lui donna la connoiffance
du génie militaire de plufieurs
» peuples , une autorité fuffifante pour les
» conduire , & l'adreffe néceffaire pour les
23
» accorder.
La moindre partie de ces talens eût fuffi
pour fermer l'entrée de l'Italie à Bonnivet
, vif, imprudent , préfomptueux &
inappliqué. Ce Général fit prefque autant
de fautes que de pas. Les François qui
avoient le pays contr'eux , un Général
qu'ils n'eftimoient pas , un ennemi qui
devenoit tous les jours plus fort , & à qui
on faifoit faire une guerre lente & à l'Italienne
, fe découragerent . Bonnivet qui
avoit formé un blocus devant Milan , fut
obligé de fe retirer. La mort de Colonne
ne rétablit pas les affaires des François .
L'Amiral voyant fon armée ruinée par les
défertions , ne fongea plus qu'à en ramener
les débris en France. Le Connétable de
Bourbon le pourfuivit dans fa retraite , &
entra en France avec une armée Espagnole :
il ne réuffit pas , & il fut forcé de regagner
F'Italie . Les François l'y fuivirent , & vin
rent affiéger Pavie.
112 MERCURE DE FRANCE.
"
» Antoine de Leve qui y commandoit ,
» avoit autant de génie que de valeur , &
» plus d'expérience encore que d'activité .
Né dans un état obfcur & d'abord fim-
» ple foldat , il étoit parvenu au com-
» mandement par d'utiles découvertes , &
» une fuite d'actions , la plûpart hardies &
toutes heureuſes . Un extérieur bas , igno-
"
ble même , ne lui ôtoit rien de l'auto-
» rité qu'il devoit avoir , parce qu'il avoit
»le talent de la parole , & une audace
» noble à laquelle les hommes ne réſiſ-
»tent pas. Ce qu'il y avoit d'inquiet ,
» d'auftere , & d'un peu barbare dans fon
» caractere , étoit corrigé ou adouci , fe-
» lon les occafions , par fon ambition , qui
» étoit vive , forte & éclairée. Il ne con-
»noiffoit de la religion & de la probité
» que les apparences. Sa fortune & la vo-
» lonté ou les intérêts du Prince , étoient
pour lui la fuprême loi .
Les efforts des François pour prendre
cette place étoient inutiles : l'armée diminuoit
tous les jours par le feu continuel de
la place , les maladies , les défertions , les
rigueurs de la faiſon , & le défaut des vivres
. Malgré tant de raiſons d'abandonner
le fiége , François s'y opiniâtra . Il ne
pouvoit pas fe réfoudre à abandonner une
entreprife qui lui avoit déja beaucoup cou
1
DECEMBRE. 1754 II
té, qui fixoit depuis long- tems l'attention
de toute l'Europe , & qu'il croyoit devoir
décider de fa réputation . Cette opiniâtreté
lui fut funefte. Il fut vaincu à Pavie , & fait
prifonnier.
Ce Prince étoit d'un caractere trop vif
& trop impatient pour foutenir fes malheurs
avec fermeté. Il fuccomba autant fous
le poids de fa foibleffe que fous celui de fes
revers , & il fut attaqué d'une maladie dangereufe.
Sorti de fa prifon après fa guérifon
, ilil recommença la guerre.
Il conclut un traité avec le Pape , les
Vénitiens & le Duc de Milan ; mais cette
ligue , dont le but étoit de rendre la li
berté aux Enfans de France qui étoient
reftés en ôtage à Madrid , d'affermir Sforce
dans fes Etats , & de remettre l'Italie entiere
dans la fituation où elle étoit avant
la guerre , n'eut qu'une iffue funcfte. Le
Duc d'Urbin qui commandoit les troupes
des confédérés , ruina les affaires
fes
fautes & fes incertitudes .
par
» Ce Général étoit lent & irréfolu :
» il voyoit toujours tant de raifons d'a-
" gir , & de n'agir pas , qu'il paffoit à difcuter
le tems qu'il auroit dû employer à
» combattre. Son imagination qui fe frappoit
aifément , groffiffoit toujours à fes
" yeux les forces de l'ennemi , & dimi-
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» nuoit le nombre de fes propres troupes.
Il avoit le défaut ordinaire aux
» hommes timides , d'ôter le courage à fes
>> foldats en ne leur en croyant point , &
» d'enfer celui de l'ennemi en lui en fup-
» pofant trop. Les avantages qu'il avoit
" pour attaquer , & ceux que lui procu-
» reroit la victoire ne fe préfentoient ja-
» mais à lui : fon efprit ne voyoit que les
» hazards d'une action & les fuites d'une
» défaite. Tout , jufqu'à la réputation qu'il
ور
avoit de fçavoir fupérieurement la guer-
» re , nuifit à la caufe qu'il défendoit : fes
» maîtres éblouis par l'éclat de fon nom ,
approuvoient aveuglément toutes les dé-
» marches ; & les fubalternes accablés par
le poids de fon autorité , n'ofoient être
» d'un avis différent du fien , ou craignoient
de le foutenir.
Avec le caractere que nous venons
de tracer , il n'étoit pas poffible de rien
faire qui exigeât un peu de hardieffe ou
d'activité. Bourbon s'étant foutenu quelque
tems avec fort peu de troupes & fans
argeht , reçut enfin d'Allemagne des fecours
confidérables , avec lefquels il alla
faire le fiége de Rome , & y périt ; mais la
ville fut prife & abandonnée pendant plufieurs
mois à la licence & la cruauté du
foldat.
DECEMBRE. 1754 115
DE
lé n
C3
Ce fut l'occafion d'une nouvelle ligue
.contre l'Empereur , compofée des Rois de
France & d'Angleterre , des Vénitiens &
des Florentins , des Ducs de Milan & de
Ferrare , & du Marquis de Mantoue. Lautrec
commanda leurs forces réunies : il paffa
les Alpes à la tête d'une belle armée , &
s'en fervit pour réduire la plus grande partie
du Milanès fous les loix de Sforce ; fes
opérations furent vives , fages & fçavanres.
Il marcha enfuite à Naples pour en
faire le fiége ; il fut long , difficile , meurtrier
, & donna occafion à un événement
qui eut des fuites importantes.
33
و د
» André Doria , le plus grand homme
»de mer de fon fiécle , étoit entré au fer-
» vice de François I. & y avoit apporté la
hauteur , le courage & les moeurs d'un
Républicain. Les Miniftres accoutumés
» aux déférences & aux baffeffes des cour-
» tifans , conçurent aifément de la haine
contre un étranger qui ne vouloit recevoir
des ordres que du Roi . Comme l'ha-
» bitude de dépendre d'eux n'étoit pas en-
" core bien formée parmi les Grands , ils
craignirent qu'un exemple comme celui-
» là ne retardât les progrès de la fervitude.
générale qu'ils introduifoient avec fuc-
» cès dans le Royaume. Pour prévenir le
péril qui menaçoit leur autorité naiffan
"
"
23
116 MERCURE DE FRANCE.
te , ils confpirerent la perte d'un homme
dont ils n'étoient devenus ennemis
» que parce qu'il n'avoit pas voulu être
leur efclave. On ne pouvoit y parvenir
qu'en dégoûtant le Roi de lui , ou en le
» dégoûtant du Roi. Ces deux moyens fe
prêtant de la force l'un à l'autre , ils ne
» furent pas féparés . Doria fe vit infenfiblement
négligé , oublié , inſulté mê-
ม
» me .
D'autres injuftices ayant augmenté le
mécontentement de Doria , il alla porter
aux Impériaux fon crédit , fes confeils , fa
réputation & fon expérience , & parut
bientôt devant Naples pour la fecourir.
Ce contre- tems acheva d'abbattre Lautrec ,
qui luttoit depuis long-tems contre l'ennemi
, la pefte , la mifere & la famine.
Il mourut en déteftant les mauvais citoyens
dont l'Etat , l'armée & lui étoient les victimes.
Le Marquis de Saluces qui remplaça
Lautrec , manquoit de vûes , d'audace
& d'activité : il fe retira de devant
Naples , fe laiffa battre , & fut lui -même
prifonnier.
L'armée des confédérés qui étoit en
Lombardie , fut détruite peu de tems après
par Antoine de Leve. Cet événement avança
les négociations pour la paix , qui étoient
commencées , mais qui languiffoient ; la
DECEMBRE. 1754. 117
STA
paix fut faite à Cambray. L'Empereur ne
tarda pas à former le plan d'une ligue contre
le Roi de France , qui de fon côté ne
négligeoit rien pour fufciter des ennemis à
fon rival. Un événement fingulier prépara
le dénoument de ces intrigues.
Un Gentilhomme Milanois , nommé
Merveille , qui vivoit ordinairement en
France , étoit retourné dans fa patrie fous
prétexte de quelques affaires particulieres ;
mais en effet pour cimenter l'union qui
commençoit à fe former entre Sforce &
François I. Le fecret perça ; l'Empereur fut
inftruit de cette intelligence : le Duc de
Milan qui redoutoit fon reffentiment ,
chercha tous les moyens imaginables de
l'appaifer. Le hazard ou fon imprudence
lui en fournirent un affreux . Quelques domeftiques
de Merveille ayant tué dans une
querelle un Milanois , l'Agent de France
fut arrêté & décapité . Cet attentat , un
des plus crians que l'hiftoire fourniffe contre
le droit des gens , fit fur l'efprit de
François I. toute l'impreffion qu'il y devoit
faire ; mais il en différa la
vengeance , &
il attendit l'inftant que Charles Quint allât
porter la guerre en Afrique contre le Pirate
Barberouffe pour fatisfaire fon reffentiment
, réparer fa gloire , humilier Sforce ,
& recouvrer le Milanès, Il envoya par la
118 MERCURE DE FRANCE.
Savoye une armée nombreufe , qui débuta
par les plus brillans fuccès , & refta toutà-
coup dans une inaction dont on connoît
peu les motifs . Les Impériaux s'étant fortifiés
, elle fut obligée de repaffer en France
; l'Empereur l'y fuivit. Montmorenci ,
chargé de l'arrêter avec une armée bien
inférieure , s'étoit déterminé , malgré les
murmures des peuples & les railleries des
courtifans , à facrifier la Provence entiere
au falut du refte de l'Etat . Il avoit mis fon
armée fous Avignon , couverte par le Rhôpar
la Durance . L'Empereur , après
avoir fait quelques tentatives inutiles fur
Arles & fur Marſeille , effaya de faire fortir
Montmorenci de fes retranchemens , &
de l'engager à une bataille ; mais ce Général
fut ferme dans fes principes de reſter
fur la défenfive , & les Impériaux quitterent
la Provence , confumés par la faim ,
par les maladies , par la honte & par le
chagrin .
ne &
L'yvreffe où étoit François I. de fes derniers
fuccès , devoit entraîner néceffairement
l'abus de la victoire , & cela arriva
d'une maniere qui me paroît devoir être
remarquée.
» Les Comtés de Flandre & d'Artois re-
"levoient de tems immémorial de la Fran-
» ce. Charles- Quint en avoit rendu l'homDECEMBRE.
1754. 119
» mage comme fes prédéceffeurs , jufqu'à
» ce qu'on lui en eût cédé la fouveraineté
à Cambray. Ce Prince ayant depuis vio-
» lé ce traité en recommençant la guerre ,
" on prétendit qu'il étoit déchu de tous
» les avantages qu'on lui avoit faits , qu'il
» étoit redevenu vaffal de la Couronne
» que cette qualité le rendoit coupable de
» félonie , & devoit faire confifquer fes
» Fiefs. Ce raifonnement expofé en plein
» Parlement au Roi , aux Princes du Sang ,
» à tous les Pairs du Royaume , par l'Avo-
» cat Général Cappel , dans le mois de
» Janvier 1937 , fit ordonner que l'Empe-
» reur feroit cité fur la frontiere , pour ré-
»pondre lui- même , ou du moins par fes
Députés. Le tems prefcrit pour compa-
» roître s'étant écoulé fans que perfonne
» fe fût préfenté , la Flandre & l'Artois fu-
» rent déclarés réunis à la Couronne.
39
"3
François étoit fans doute affez éclairé
» pour regarder cette procédure comme
» une vaine formalité ; mais cette con-
» viction , loin de le juftifier , comme le
» prétendent fes panégyriftes , le rendoit
» évidemment plus blâmable . Il ne tiroit
qu'une vengeance inutile de l'Empereur ,
» qui par des calomnies femées adroite-
» ment , l'avoient décrié dans toute l'Eu-
"
rope , & il perdoit la réputation de
120 MERCURE DE FRANCE.
générofité qu'il avoit eue jufqu'alors ,
» fans qu'il lui en revînt aucun avantage..
" Cette conduite étoit la preuve que ce
» Prince ne faifoit la guerre qu'à Charles
, tandis que Charles la faifoit à la
» France. Qu'on y prenne garde , & on
» trouvera dans cette obfervation , qui
»pour être nouvelle , n'eft pas moins fondée
, la raifon des avantages que la
» Maifon d'Autriche remporta fur celle de
» France , dès les premiers tems de leur
concurrence . Le Chef de la premiere n'é-
» toit déterminé à agir que par des inté-
" rêt d'Etat , & celui de la feconde n'a-
» voit en vûe ordinairement que des paf-
»fions particulieres. Il portoit ce motif
» petit & bas qui entraîne toujours l'hu-
» miliation ou la ruine des Empires , juf-
» ques dans des événemens qui paroif-
» foient partir d'une politique profonde &
» lumineufe ; tel , par exemple , que l'al-
» liance qu'il contracta avec Soliman.
Dès que ce traité fut conclu , le Grand
Seigneur entra en Hongrie à la tête de cent
mille hommes , & envoya une flotte fur
les côtes de Naples. Ces deux armées eurent
quelques avantages , qui auroient pû
conduire plus loin fi François eût paffé les
Alpes en même tems avec une nombreuſe
armée la lenteur gâta tout. Le Roi , malgré
DECEMBRE . 1754. 121
gré d'affez grands avantages qu'il rempor
ta en Italie où il étoit enfin paffé , quitta
par légereté les armes qu'il avoit prifes par
reffentiment , & conclut une treve de dix
ans avec l'Empereur.
Une fermentation dangereufe qui commençoit
déja à agiter les Pays bas , rendoit
cet accomodement très - important pour
Charles - Quint. Ce Prince fentoit la néceffité
de pafler aux Pays-bas pour appaifer
les troubles : Montmorenci lui fit accorder
ce paffage par la France , à des conditions
que ce Prince ne tint pas. La chûte du
Connétable fuivit une infidélité dont il
avoit été caufe . La difgrace de ce favori
tout puiflant fut- elle un bonheur ou un
malheur pour la France ? le Lecteur en
pourra juger.
" Montmorenci , un des hommes les
plus célébres de fon. fiécle , avoit les
» moeurs auſteres , mais de cette auſtérité
» qui naît plutôt d'un efprit chagrin que
» d'un coeur vertueux . Plus ambitieux de
» dominer que jaloux de plaire , il ne re-
» doutoit pas d'être haï , pourvû qu'il fût
>> craint ; la fierté & de faux principes
qu'il s'étoit faits , lui faifoient regarder
»comme des baffeffes des ménagemens rai-
» fonnables qui lui auroient concilié l'eftime
& l'amour des peuples. L'ordre qu'il
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
établiffoit par tout où il avoit de l'au-
» torité , n'étoit pas précisément de l'or-
» dre , c'étoit de la gêne : on y démêloit
»une certaine pédanterie qui n'eft guere
» moins commune à la Cour & à l'armée
qu'ailleurs , quoiqu'elle y foit infiniment
plus ridicule. Il n'eftimoit & n'a-
» vançoit les hommes qu'à raifon du plus
» ou du moins de reffemblance qu'ils
» avoient avec lui , & il confondoit les
citoyens fans talens avec les citoyens
» qui en avoient d'autres que les fiens ,
Dou qui les avoient autrement que lui.
» Naturellement defpotique , il puniffoit
le crime fans obferver les formalités que
» preferit fagement la loi , & il fe croyoit
» difpenfé de récompenfer les actions uti-
» les à la patrie , fous prétexte qu'elles
» étoient d'obligation . Le furnom de Ca-
» ton de la Cour qu'on lui donna , étoit
» plutôt la cenfure de fes manieres que
l'éloge de fon coeur : il l'avoit fi aigre
» que la religion même n'avoit pû la-
" doucir , & qu'il étoit paffé en proverbe
» de dire : Dien nous garde des patenêtres du
ต
» Connétable. Il eut toute fa vie de fauffes
» idées fur la grandeur ; il la faifoit confifter
à gêner ceax qui l'approchoient , à
" faire éclater fes reffentimens , à éviter les
amuſemens publics , à tenir des difcours
22
DECEMBRE . 1754 123
"3
و ر
fiers & infultans , à outrer les dépenfes
qui étoient purement de fafte. La nature
» lui avoit refufé la connoiffance des hom-
» mes , & à plus forte raifon le talent de
» les former : il ne voyoit pour les gou-
» verner que la crainte ; maniere baffe , qui
" avilit les ames les plus élevées , & qui
» pour un crime qu'elle empêche , étouffe
» le germe de mille vertus. A juger de
» Montmorenci par les places qu'il occu-
» pa , les affaires dont il fut chargé , l'au-
» torité qu'il eut , on croiroit qu'il fut
» très intrigant ou très- habile ; cependant
» il étoit fans manége , & fa capacité étoit
» médiocre : le hazard & fa naiffance con-
» tribuerent beaucoup à fon élévation .
» Comme tous les Miniftres accrédités , il
» voulut fe mêler des finances , & par une
» erreur malheureufement trop commune ,
il crut qu'il fuffifoit d'avoir un caractere
dur pour les bien adminiftrer . On ne le
foupçonna jamais de rien détourner des
» deniers publics ; mais il abufoit de la
» facilité de fes maîtres pour fe faire don-
» ner : forte de malverfation moins crimi-
» nelle peut-être que la premiere , mais
qui n'eft gueres moins odieufe. Toutes
» les négociations dont il fut chargé réuf-
» firent mal : il y portoit de la hauteur ,
» de l'entêtement , de l'aigreur , des idées
"
"
"
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
» étroites , un goût trop marqué pour le cé-
» témonial. Son talent pour la guerre fe bornoit
prefque à une prudence lente , qui eft
» le plus fouvent la marque d'un efprit froid,
»timide & ftérile : il réuffit quelquefois
» à fe défendre , mais il ne fçut jamais ni
attaquer ni vaincre. Ce qui diftingua le
plus fa vie des vies ordinaires , c'eft la
» maniere dont il foutint les difgraces
qu'il efluya fa fermeté auroit frappé
davantage , fi l'oftentation dont elle étoit
accompagnée n'eût annoncé plus d'or-
» gueil que de vertu .
"
99
:
Cependant on chercha les moyens de
tirer une vengeance füre & éclatante de
l'Empereur ; la guerre lui fut déclarée en
1542. Les François ouvrirent la campagne
par le Rouffillon & les Pays- Bas , où
ils eurent quelques fuccès. M. d'Enguien
gagna en Piémont la bataille de Cerifolesdont
il perdit les fruits , parce qu'on ne
pût pas lui envoyer des fecours. L'Empereur
& le Roi d'Angleterre s'unirent pour
entrer en France en même tems avec une
armée nombreuſe ; la jaloufie & les divifions
de ces deux Princes fauverent le
Royaume : l'Empereur même , par le défaut
des vivres qui lui manquerent par la fage
attention qu'on eut de tout dévafter , ſe
feroit vû réduit à périr ou de fe rendre
DECEMBRE. 1754. 125
prifonnier , fi les intrigues de la Cour n'a
voient avancé la conclufion de la paix qui
fut fignée à Crépy en 1544 , & à laquelle
François I. ne furvêcut pas long-tems.
» Ce Prince joignoit à un goût décidé
» pour tous les exercices du corps , l'adreffe
» néceffaire pour y exceller , & affez de
fanté pour s'y livrer fans rifque. Il n'avoit
pas cet air impofant qui a fait le
plus grand mérite de quelques Souve-
» rains ; mais il régnoit dans toutes les ma
» nieres une franchiſe qui préparoit à l'a-
» mour & qui infpiroit la confiance . Pour
»trouver accès auprès de lui , il n'étoit pas
» néceffaire d'avoir des places , de la ré-
»putation ou de la naiffance ; il fuffifoit
d'être François ou même homme . Sa con-
» verfation réuniffoit les agrémens que
» doivent donner la gaieté , le naturel , la
» vivacité & les connoiflances. Il parloit
"
»
beaucoup ; & quand il auroit été un par-
» ticulier , on n'auroit pas trouvé qu'il
parlât trop. Le defir de la louange qui
rend quelquefois grands les Rois qui
» l'ont , mais qui ne fait le plus fouvent
» qu'avilir ceux qui les entourent , fut une
de fes paffions : fon caractere autoriſe à
penfer qu'il s'en feroit rendu digne , fi
les flateurs ne l'avoient perdu .
n
» Contre l'ordinaire des hommes nés
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
» pour gouverner , qui ne forment prefque'
jamais de projets dont le défaut même
de fuccès ne foit fuivi de quelque avan-
"9
ود
و د
tage , il ne s'occupoit que de ce que les
» événemens avoient d'éclatant : on ne l'amena
jamais à fentir que dans des coups
» d'état la gloire & l'utilité font le plus
»fouvent inféparables . Les partis violens
» qui ne font permis que dans des fitua-
» tions defefpérées , ou quand on fe fent
» affez de force & de génie pour les foute-
» nir , ne lui coutoient rien à prendre : l'efprit
romanefque de fon fiécle & fon imprudence
particuliere l'empêchoient de
» voir les difficultés attachées aux affaires
& celles que fon caractere y ajoûteroit .
"3
Quoiqu'il s'occupât beaucoup du foin.
d'étendre fon autorité , il ne gouverna
jamais lui-même. L'Etat fut fucceffive-
»ment abandonné aux caprices de la Ducheffe
d'Angoulême , aux paffions des
Miniftres , à l'avidité des favoris. Il eut
» une probité d'oftentation qui ne lui
» mettoit pas de manquer de parole à fes
» ennemis des principes vrais & réels ſe
perferoient
étendus jufqu'à fes fujets , &
» l'auroient empêché de les dépouiller de
» droits effentiels fondés fur les conven-
» tions & fur la nature. La jalousie qui eft
auffi ordinaire & plus dangereufe fur le
DECEMBRE.
1754. 127
5
I
thrône que dans les conditions privées
n'effleura pas feulement fon ame : il étoit
»foldat , il fe croyoit Général , & il louoit
fans effort , avec plaifir même , tous ceux
» qui avoient fait à la guerre une action
» de valeur ou d'habileté. Le feu qu'il met-
» toit d'abord dans fes entrepriſes , s'étei-
"gnoit tout- à - coup fans pouvoir être nour-
»ri par le fuccès , ni rallumé par les difgraces.
Il n'étoit donné à ce Prince , fi
»l'on peut parler ainfi , que d'avoir des
» demi-fentimens & de faire des demi -ac-
» tions. Comme il avoit beaucoup d'éléva
» tion & qu'il réfléchiffoit peu , il dédaignoit
l'intrigue & négligeoit trop les ap-
» parences : fon rival moins délicat & plus
appliqué , profita de cette imprudente
» hauteur , pour lui ôter dans l'Europe en-
» tiere une réputation de probité qui lui
» auroit donné des alliés fideles & parmi
» les François même , une réputation d'ha-
» bileté qui auroit affermi leur courage.
La franchife , la fenfibilité , la générofi-
» té , qui ont été dans tous les fiécles la bafe
» des réputations les plus pures , furent la
» ruine de la fienne : la premiere de ces
» vertus lui fit trahir fes fecrets ; la feconde
» ne lui infpira qu'une compaffion ftérile
pour des peuples furchargés qu'il devoit
foulager ; la derniere lui fit prodiguer à
F iiij
728 MERCURE DE FRANCE.
des Courtifans ce qui étoit dû à ceux qui
» fervoient l'Etat . Son adminiftration fut
accompagnée de tous les defordres qui
»deshonorent le regne des Souverains cré-
» dules , vains , inconftans , fans principes ,
» fans expérience , fans connoiffance des
» hommes & fans fermeté.
& politiques de l'Europe , depuis l'élévation
de Charles- Quint au thrône de l'Em-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
pire , jufqu'au traité d'Aix -la - Chapelle en
1748. Par M. l'Abbé Raynal , de la Société
royale de Londres, & de l'Académie royale
des Sciences & Belles - Lettres de Pruffe . A
Amfterdam , chez Ar ' ftée & Merkus ; & le`
vend à Paris , chez Durand , rue S. Jacques
, au Griffon , 1754 .
J'ai donné dans le Mercure dernier l'extrait
du premier volume de mon ouvrage ,
je vais continuer celui du fecond qui tenferme
l'histoire des guerres de Charles-
Quint & de François I , depuis 1521 jufqu'en
1544.
» L'Italie , ce théatre continuel & mal-
» heureux de tant de guerres , en a peu vu
» d'auffi fingulieres par les motifs & d'auffi
furprenantes par les événemens que cel-
» les qu'on va développer. Le lecteur en
» faifira mieux l'efprit , & en fuivra plus
agréablement les détails lorfqu'on l'aura
» fait remonter jufqu'à leurs caufes les plus
éloignées.
و ر
و ر
ور
و ر
Depuis la chute de l'Empire Romain
l'Italie ne s'étoit jamais trouvée dans la fituation
heureufe & brillante où elle étoit
en 1492. Une paix profonde , un commerce
étendu & floriffant , la culture des fciences
& des arts , inconnus ou méprifés ailleurs
, y faifoient regner des moeurs douces ,
aimables & polies . Tranquille , peuplée ,
DECEMBRE . 1754. tor
!
riche & magnifique au - dedans , elle avoit
au- dehors une affez grande confidération .
Cette fituation fi rare étoit particulierement
l'ouvrage de Laurent de Médicis , qui
de fimple citoyen de Florence en devint le
chef& le bienfaiteur. Sa mort fut l'époque
des troubles de l'Italie .
Ludovic Sforce méditoit d'ufurper la
Souveraineté du Milanès fur Jean Galeas
fon neveu ; mais comme il prévoyoit que
le Roi de Naples traverferoit fon projet,
il engagea la France à faire valoir les droits
qu'elle avoit par la Maiſon d'Anjou fur le
Royaume de Naples .
» Charles VIII qui n'avoit ni la péné-
» tration néceffaire pour connoître le bien
»de l'Etat , ni le fentiment qui le fait de-
» viner, & qui confondoit d'ailleurs , com-
" me prefque tous les Souverains , un fond
" méprifable d'inquiétude avec une paf-
» fion très-louable pour la gloire , s'entêta
de la conquête de Naples dès qu'on lui
» en eût fait la premiere ouverture. La né-
» ceffité de peapler fon Royaume que les
» guerres contre les Anglois avoient de-
» vafté , de réformer le gouvernement dont
» les troubles civils venoient d'augmenter
» le defordre , de rétablir les finances épui-
» fées par les bizarreries du dernier régne ,
ne balança pas une réfolution fi dange-
ود
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» reufe . Tout fut rapporté à une entrepriſe
» dont le fuccès même devoit être un mal-
» heur. Le defir de réuffir , tout vif qu'il
» étoit , peut-être même parce qu'il l'étoit ,
» n'éclaira pas fur les moyens.
و ر
ود
ود
Charles commença par gagner Ferdinand
& Maximilien , en leur abandonnant des
pays qui valoient mieux que ce qu'il ſe propofoit
d'acquerir. Il regarda fon triomphe
comme infaillible , lorfqu'il crut s'être affuré
qu'il n'auroit à combattre que des Italiens.
Il eft vrai que quand les différens
Etats de l'Italie n'auroient pas été divifés
entr'eux , ils ne pouvoient oppofer qu'une
foible réfiftance. » Leurs troupes n'étoient
compofées que de gens fans honneur ,
»fans talent & fans aveu , que quelques
Seigneurs qui jouiffoient d'une efpece
d'indépendance dans l'Etat eccléfiaftique
» ou dans d'autres états , raffembloient
»pour le fervice des Puiffances qui en
» avoient befoin . Ces chefs de bande , maî-
» tres abfolus des corps qu'ils avoient formés
, y difpofoient à leur gré de tous les
emplois , & faifoient avec leurs fubalternes
le marché qu'ils vouloient , fans que
l'Etat qui les avoit à ſa ſolde , prît con-
» noiffance de ces conventions. La diffi-
» culté ou la dépenfe des recrûes déter-
ور
"
"
minoit ces aventuriers à n'agir que de
DECEMBRE. 1754. 103
ور
ود
"
» concert ; & quoiqu'ils fuffent dans des
» camps ennemis , ils travailloient plutôt
»à fe faire valoir les uns les autres qu'à
» tenir les engagemens qu'ils avoient con-
» tractés. Un i vil intérêt avoit réduit la
» guerre à n'être qu'une comédie. On ne la
» faifoit jamais que de jour , & l'artillerie
»même fe taifoit pendant la nuit , pour
» que le repos du foldat ne fût pas troublé.
» Dans les occafions même qui font les
plus vives , il n'y avoit gueres de fang
» répandu que par inadvertance , & les
» combattans ne cherchoient réciproque-
» ment qu'à faire des prifonniers dont la
» rançon pût les enrichir. Machiavel nous
a laiffé le récit exact & détaillé des deux
plus mémorables actions de fon fiècle ,
celle d'Anghiari & celle de Caftracaro.
On y voit des aîles droites & gauches
» renversées & victorieufes , un centre
» enfoncé , le champ de bataille perdu &
regagné plufieurs fois . Ces defcriptions
>> annoncent un carnagel horrible ; il n'y
eut cependant ni mort ni bleffé dans le
premier combat , & dans le fecond il
» ne périt qu'un feul homme d'armes qui
» fut foulé par les chevaux .
ود
Charles ne trouva aucun obftacle dans
fa marche ; il fe vit maître du Royaume
de Naples fans avoir tiré l'épée , & en
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
moins de tems qu'il n'en auroit fallu pour
le parcourir. Mais la facilité & l'éclat de
cette conquête ne firent qu'aigrir la jaloufie
des autres Puiffances . Le Pape , l'Empereur
, le Roi d'Efpagne , les Vénitiens
& les Milanois s'unirent pour dépouiller
Charles qui , effrayé de cette ligue , laiffa
une partie de fes troupes pour défendre fa
conquête , & reprit la route de fes Etats
avec le refte .
Cette retraite enhardit le Roi déthrôné ,
qui vint avec des fecours confidérables
pour chaffer les François de fes Etats ; les
conquerans fe défendirent long - tems avec
affez de bonheur , mais ils furent enfin
obligés de céder & d'abandonner les places
dont ils étoient les maîtres , & il ne
refta à la France que la honte d'avoir formé
une entrepriſe confidérable fans fin déterminée
, ou fans moyens pour y parvenir .
Les mauvais fuccès de Charles VIII ne
rebuterent point fon fucceffeur. Louis XII
fut à peine parvenu au thrône qu'il tourna
fes vûes vers le Milanès fur lequel il avoit
quelques droits ; la conquête en auroit été
difficile , s'il n'avoit été fécondé par les
Vénitiens. Le Milanès ne pouvoit pas réfifter
à ces forces réunies , & il fut fubjugué
en quinze jours. Louis ne bornoit pas
fon ambition à cette conquête , il convint
DECEMBRE . 1754. 105
avec les Espagnols d'attaquer à frais communs
le Royaume de Naples & de le partager
après la victoire. Fréderic ne fit qu'u
ne très-foible réfiftance ; mais les vainqueurs
n'eurent pas plutôt accablé l'ennemi
commun , qu'ils devinrent irréconciliables.
Cette divifion eut des fuites funeftes
aux François ; les avantages qu'avoient fur
eux les Eſpagnols affurerent, après bien des
combats & des négociations , Naples à Ferdinand
, fans que Louis , que les événemens
n'éclairoient jamais , apprît à connoître
les hommes , ni même à fe défier
de fon rival . Un aveuglement fi extraordinaire
le précipita bientôt dans de nouveaux
malheurs à l'occafion que nous allons rapporter.
» La République de Venife jettoit en
1508 un éclat qu'elle n'avoit pas eu au-
» paravant , & qu'elle n'a pas eu depuis.
» Sa domination s'étendoit fur les ifles de
Chypre & de Candie , fur les meilleurs
» ports du Royaume de Naples , fur les pla-
» ces maritimes de la Romagne & fur la
partie du Milanès qui fe trouvoit à ſa
» bienféance. Des poffeffions fi fort éloignées
les unes des autres étoient en quel-
» que maniere réunies par les flottes nom-
»breufes & bien équippées de cette Puiffance
, la feule qui en eût alors. Les dé-
"
"
23
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
penfes qu'exigeoient ces armemens confidérables
ne l'épuifoient pas ; & fon
» commerce qui embraffoit tout le monde
» connu , la mettoit encore en état d'avoir
beaucoup de troupes de terre & de les
» mieux payer que les autres nations. Ces
forces n'étoient ni les feules ni même
les plus grandes reffources de l'Etat : il
pouvoit compter fur l'affection des fujets.
qui trouvoient un avantage fenfible à vi-
» vre fous un gouvernement qui entrete-
» noit l'abondance au - dedans , & qui paf-
» foit au- dehors pour le plus fage & le plus
profond de tous les gouvernemens.
99
39
"
و ر
» Pour fe maintenir dans cette pofition
» brillante , Venife travailloit fans relâche
» à mettre les forces de fes voifins dans un
tel équilibre , qu'elle pût rendre toujours
» fupérieur le parti qu'il lui conviendroit
d'embraffer. Le defir d'établir cette ba-
» lance de pouvoir , la chimere de tant de
» celebres politiques , l'empêchoit d'être fi-
» dele à fes alliances les plus folemnelles ,
» & de refpecter les droits les plus évidens
» des autres Souverains . Ses amis fatigués
" par fes défiances , & fes ennemis aigris
» par fes hauteurs , prirent peu à peu pour
» elle les mêmes fentimens . Comme cette
difpofition ne pouvoit pas être long - tems
» fecrette , on ne tarda pas à fe faire réci- '
"
DECEMBRE. 1754. 107
proquement confidence de fon averfion ,
» & cette confidence aboutit à une confpiration
générale contre la République .
L'hiftoire ne fournit gueres que le congrès
de Cambrai où plufieurs Puiffances fe
foient réunies contre une Puiffance moins
confidérable que chacune d'elles . Cette fameufe
ligue étoit compofée du Pape , du
Roi Catholique , de l'Empereur & de Louis
XII. Le Roi de France toujours fidele à
fes engagemens , entra en 1509 fur le territoire
de la République dans le tems dont
on étoit convenu , & avec les forces qu'il
devoit fournir. Il gagna par l'imprudence
du Général Vénitien qu'on lui oppofa , une
bataille complette , qui mit Venife à deux
doigts de fa perte .
La divifion des Princes confédérés fauva
la République. Louis vit tourner contre
lui les forces de la ligue , celles des
Suiffes & du Roi d'Angleterre. Malgré les
efforts réunis de tant d'ennemis , les François
fe foutinrent en Italie par des fuccès
tous les jours plus éclatans , jufqu'à la mort
du Duc de Nemours , qui fe fit tuer en foldat
à la bataille de Ravenne , qu'il avoit
gagnée en Général . Les vainqueurs déconcertés
par la mort de leur chef , s'affoibliffant
tous les jours par les divifions , les
maladies & les défertions , furent obligés
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
d'aller défendre le Milanès ; mais trop foibles
pour s'y maintenir , ils en furent chaf
fés par les Suiffes en 1512. Louis ne perdit
pas courage , il vint à bout d'amèner
les Venitiens à fon alliance, & de recouvrer
ce qu'il avoit perdu au - delà des Alpes .
» Cette conquête fut facile. Les Milanois
qui jufqu'alors avoient regardé les
François comme des Tyrans , les reçu-
» rent comme leurs libérateurs : ce qu'ils
éprouvoient de Sforce & fur-tout des
» Suiffes depuis la révolution , leur avoit
appris que l'orgueil , l'injuftice & le mépris
des loix & des bienféances étoient
" moins les vices d'une nation en particu-
» lier que de la profpérité en général . Ces
» réflexions les avoient conduits au paral-
» lele de leurs anciens & de leurs nou-
» veaux maîtres ; & ils avoient jugé que
33
ceux qui rachetoient les défauts des con-
» querans par la bonté de leur coeur & la
»facilité de leurs moeurs , devoient être
" préférés à ceux qui n'offroient pas les
"mêmes compenfations . » Malgré ces difpofitions
favorables , les François furent
encore chaffés de leur conquête.
François I fuivit les vûes de fon prédéceffeur
avec la même vivacité que fi elles
euffent été fes propres vûes. Il entra en
Italie , dont les Suiffes gardoient le paffaDECEMBRE
. 1754 109
ge ,
& gagna contr'eux la célebre bataille
de Marignan , qui lui ouvrit la conquête
du Milanès , où les François furent tranquilles
jufqu'en 1521 .
La guerre que commencerent alors à ſe
faire Charles- Quint & François I , fut vive
, fur- tout en Italie . Le Pape & l'Empereur
s'unirent pour chaffer les François du
Milanès dont ils étoient reftés les maîtres.
Lautrec qui y commandoit, fçavoit la guerre
, mais il n'avoit aucun talent pour le
gouvernement. On le trouvoit généralement
haut , fier & dédaigneux . Ses vices
& la dureté de fon adminiftration le rendirent
odieux aux Milanois , qui chercherent
à fortir de l'oppreffion . Lautrec qui
vit les fuites de cette fermentation , demanda
des fecours à la France , mais il nefut pas
affez fort pour fe défendre contre les confédérés
qui le chafferent du Milanès . Une
bataille que ce Général perdit enfuite
acheva la ruine des François en Italie.
François I ne fut point découragé. Il
vit toute l'Europe fe liguer contre lui fans
que cela changeât rien à fes projets. Il ne
réfléchiffoit pas affez pour voir le péril , &
avoit d'ailleurs trop de courage pour le
craindre. Il fe difpofoit à paffer les Alpes
avec une armée redoutable , lorfque la
confpiration du Connétable de Bourbon
116 MERCURE DE FRANCE.
l'arrêta dans fes Etats . Il chargea Bonnivet
de la conquête du Milanès .
33
» Profper Colonne fut le Général que
» la ligue lui oppofa . Cet Italien qui paſſa
» pour un des plus grands Capitaines
» de fon fiécle , faifoit la guerre avec
» moins d'éclat que de fageffe , & avoit
" pour maxime de ne rien abandonner à la
» fortune , même dans les cas les plus pref-
» fans. Il combinoit extrêmement toutes
fes démarches , & dans la crainte de les
déranger , il laiffoit échapper fouvent
» des occafions décifives que la négligence
» ou la foibleffe de l'ennemi lui préfen-
» toient . Sa maniere de faire la guerre
» étoit bonne en général , mais elle avoit
» le défaut d'être toujours la même ; il
ignoroit l'art de varier fes principes fui-
» vant les lieux , les tems , & les circonf
» tances. Il fut lent fans être irréfolu , &
» s'il manqua de l'activité néceffaire pour
fatiguer ou pour furprendre l'ennemi ,
" il fut affez vigilant pour n'être jamais
furpris . Le brillant & la gloire des ba-
» tailles ne le tentoient point , même dans
» fa jeuneffe ; fon ambition dans tous les
» âges fut de défendre ou de conquérir
n
33
des provinces fans répandre de fang.
» Exempt de l'inquiétude qu'on remarque
» dans la plupart des Généraux , il attenDECEMBRE.
1754.
»doit fans impatience le fruit de fes ma-
» noeuvres , & un fuccès , pour venir len-
» tement , n'en étoit pas moins un fuccès
» pour lui. Si la politique qui le porta à
» changer fi fouvent de parti le décria du
côté de la probité , elle lui donna la connoiffance
du génie militaire de plufieurs
» peuples , une autorité fuffifante pour les
» conduire , & l'adreffe néceffaire pour les
23
» accorder.
La moindre partie de ces talens eût fuffi
pour fermer l'entrée de l'Italie à Bonnivet
, vif, imprudent , préfomptueux &
inappliqué. Ce Général fit prefque autant
de fautes que de pas. Les François qui
avoient le pays contr'eux , un Général
qu'ils n'eftimoient pas , un ennemi qui
devenoit tous les jours plus fort , & à qui
on faifoit faire une guerre lente & à l'Italienne
, fe découragerent . Bonnivet qui
avoit formé un blocus devant Milan , fut
obligé de fe retirer. La mort de Colonne
ne rétablit pas les affaires des François .
L'Amiral voyant fon armée ruinée par les
défertions , ne fongea plus qu'à en ramener
les débris en France. Le Connétable de
Bourbon le pourfuivit dans fa retraite , &
entra en France avec une armée Espagnole :
il ne réuffit pas , & il fut forcé de regagner
F'Italie . Les François l'y fuivirent , & vin
rent affiéger Pavie.
112 MERCURE DE FRANCE.
"
» Antoine de Leve qui y commandoit ,
» avoit autant de génie que de valeur , &
» plus d'expérience encore que d'activité .
Né dans un état obfcur & d'abord fim-
» ple foldat , il étoit parvenu au com-
» mandement par d'utiles découvertes , &
» une fuite d'actions , la plûpart hardies &
toutes heureuſes . Un extérieur bas , igno-
"
ble même , ne lui ôtoit rien de l'auto-
» rité qu'il devoit avoir , parce qu'il avoit
»le talent de la parole , & une audace
» noble à laquelle les hommes ne réſiſ-
»tent pas. Ce qu'il y avoit d'inquiet ,
» d'auftere , & d'un peu barbare dans fon
» caractere , étoit corrigé ou adouci , fe-
» lon les occafions , par fon ambition , qui
» étoit vive , forte & éclairée. Il ne con-
»noiffoit de la religion & de la probité
» que les apparences. Sa fortune & la vo-
» lonté ou les intérêts du Prince , étoient
pour lui la fuprême loi .
Les efforts des François pour prendre
cette place étoient inutiles : l'armée diminuoit
tous les jours par le feu continuel de
la place , les maladies , les défertions , les
rigueurs de la faiſon , & le défaut des vivres
. Malgré tant de raiſons d'abandonner
le fiége , François s'y opiniâtra . Il ne
pouvoit pas fe réfoudre à abandonner une
entreprife qui lui avoit déja beaucoup cou
1
DECEMBRE. 1754 II
té, qui fixoit depuis long- tems l'attention
de toute l'Europe , & qu'il croyoit devoir
décider de fa réputation . Cette opiniâtreté
lui fut funefte. Il fut vaincu à Pavie , & fait
prifonnier.
Ce Prince étoit d'un caractere trop vif
& trop impatient pour foutenir fes malheurs
avec fermeté. Il fuccomba autant fous
le poids de fa foibleffe que fous celui de fes
revers , & il fut attaqué d'une maladie dangereufe.
Sorti de fa prifon après fa guérifon
, ilil recommença la guerre.
Il conclut un traité avec le Pape , les
Vénitiens & le Duc de Milan ; mais cette
ligue , dont le but étoit de rendre la li
berté aux Enfans de France qui étoient
reftés en ôtage à Madrid , d'affermir Sforce
dans fes Etats , & de remettre l'Italie entiere
dans la fituation où elle étoit avant
la guerre , n'eut qu'une iffue funcfte. Le
Duc d'Urbin qui commandoit les troupes
des confédérés , ruina les affaires
fes
fautes & fes incertitudes .
par
» Ce Général étoit lent & irréfolu :
» il voyoit toujours tant de raifons d'a-
" gir , & de n'agir pas , qu'il paffoit à difcuter
le tems qu'il auroit dû employer à
» combattre. Son imagination qui fe frappoit
aifément , groffiffoit toujours à fes
" yeux les forces de l'ennemi , & dimi-
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» nuoit le nombre de fes propres troupes.
Il avoit le défaut ordinaire aux
» hommes timides , d'ôter le courage à fes
>> foldats en ne leur en croyant point , &
» d'enfer celui de l'ennemi en lui en fup-
» pofant trop. Les avantages qu'il avoit
" pour attaquer , & ceux que lui procu-
» reroit la victoire ne fe préfentoient ja-
» mais à lui : fon efprit ne voyoit que les
» hazards d'une action & les fuites d'une
» défaite. Tout , jufqu'à la réputation qu'il
ور
avoit de fçavoir fupérieurement la guer-
» re , nuifit à la caufe qu'il défendoit : fes
» maîtres éblouis par l'éclat de fon nom ,
approuvoient aveuglément toutes les dé-
» marches ; & les fubalternes accablés par
le poids de fon autorité , n'ofoient être
» d'un avis différent du fien , ou craignoient
de le foutenir.
Avec le caractere que nous venons
de tracer , il n'étoit pas poffible de rien
faire qui exigeât un peu de hardieffe ou
d'activité. Bourbon s'étant foutenu quelque
tems avec fort peu de troupes & fans
argeht , reçut enfin d'Allemagne des fecours
confidérables , avec lefquels il alla
faire le fiége de Rome , & y périt ; mais la
ville fut prife & abandonnée pendant plufieurs
mois à la licence & la cruauté du
foldat.
DECEMBRE. 1754 115
DE
lé n
C3
Ce fut l'occafion d'une nouvelle ligue
.contre l'Empereur , compofée des Rois de
France & d'Angleterre , des Vénitiens &
des Florentins , des Ducs de Milan & de
Ferrare , & du Marquis de Mantoue. Lautrec
commanda leurs forces réunies : il paffa
les Alpes à la tête d'une belle armée , &
s'en fervit pour réduire la plus grande partie
du Milanès fous les loix de Sforce ; fes
opérations furent vives , fages & fçavanres.
Il marcha enfuite à Naples pour en
faire le fiége ; il fut long , difficile , meurtrier
, & donna occafion à un événement
qui eut des fuites importantes.
33
و د
» André Doria , le plus grand homme
»de mer de fon fiécle , étoit entré au fer-
» vice de François I. & y avoit apporté la
hauteur , le courage & les moeurs d'un
Républicain. Les Miniftres accoutumés
» aux déférences & aux baffeffes des cour-
» tifans , conçurent aifément de la haine
contre un étranger qui ne vouloit recevoir
des ordres que du Roi . Comme l'ha-
» bitude de dépendre d'eux n'étoit pas en-
" core bien formée parmi les Grands , ils
craignirent qu'un exemple comme celui-
» là ne retardât les progrès de la fervitude.
générale qu'ils introduifoient avec fuc-
» cès dans le Royaume. Pour prévenir le
péril qui menaçoit leur autorité naiffan
"
"
23
116 MERCURE DE FRANCE.
te , ils confpirerent la perte d'un homme
dont ils n'étoient devenus ennemis
» que parce qu'il n'avoit pas voulu être
leur efclave. On ne pouvoit y parvenir
qu'en dégoûtant le Roi de lui , ou en le
» dégoûtant du Roi. Ces deux moyens fe
prêtant de la force l'un à l'autre , ils ne
» furent pas féparés . Doria fe vit infenfiblement
négligé , oublié , inſulté mê-
ม
» me .
D'autres injuftices ayant augmenté le
mécontentement de Doria , il alla porter
aux Impériaux fon crédit , fes confeils , fa
réputation & fon expérience , & parut
bientôt devant Naples pour la fecourir.
Ce contre- tems acheva d'abbattre Lautrec ,
qui luttoit depuis long-tems contre l'ennemi
, la pefte , la mifere & la famine.
Il mourut en déteftant les mauvais citoyens
dont l'Etat , l'armée & lui étoient les victimes.
Le Marquis de Saluces qui remplaça
Lautrec , manquoit de vûes , d'audace
& d'activité : il fe retira de devant
Naples , fe laiffa battre , & fut lui -même
prifonnier.
L'armée des confédérés qui étoit en
Lombardie , fut détruite peu de tems après
par Antoine de Leve. Cet événement avança
les négociations pour la paix , qui étoient
commencées , mais qui languiffoient ; la
DECEMBRE. 1754. 117
STA
paix fut faite à Cambray. L'Empereur ne
tarda pas à former le plan d'une ligue contre
le Roi de France , qui de fon côté ne
négligeoit rien pour fufciter des ennemis à
fon rival. Un événement fingulier prépara
le dénoument de ces intrigues.
Un Gentilhomme Milanois , nommé
Merveille , qui vivoit ordinairement en
France , étoit retourné dans fa patrie fous
prétexte de quelques affaires particulieres ;
mais en effet pour cimenter l'union qui
commençoit à fe former entre Sforce &
François I. Le fecret perça ; l'Empereur fut
inftruit de cette intelligence : le Duc de
Milan qui redoutoit fon reffentiment ,
chercha tous les moyens imaginables de
l'appaifer. Le hazard ou fon imprudence
lui en fournirent un affreux . Quelques domeftiques
de Merveille ayant tué dans une
querelle un Milanois , l'Agent de France
fut arrêté & décapité . Cet attentat , un
des plus crians que l'hiftoire fourniffe contre
le droit des gens , fit fur l'efprit de
François I. toute l'impreffion qu'il y devoit
faire ; mais il en différa la
vengeance , &
il attendit l'inftant que Charles Quint allât
porter la guerre en Afrique contre le Pirate
Barberouffe pour fatisfaire fon reffentiment
, réparer fa gloire , humilier Sforce ,
& recouvrer le Milanès, Il envoya par la
118 MERCURE DE FRANCE.
Savoye une armée nombreufe , qui débuta
par les plus brillans fuccès , & refta toutà-
coup dans une inaction dont on connoît
peu les motifs . Les Impériaux s'étant fortifiés
, elle fut obligée de repaffer en France
; l'Empereur l'y fuivit. Montmorenci ,
chargé de l'arrêter avec une armée bien
inférieure , s'étoit déterminé , malgré les
murmures des peuples & les railleries des
courtifans , à facrifier la Provence entiere
au falut du refte de l'Etat . Il avoit mis fon
armée fous Avignon , couverte par le Rhôpar
la Durance . L'Empereur , après
avoir fait quelques tentatives inutiles fur
Arles & fur Marſeille , effaya de faire fortir
Montmorenci de fes retranchemens , &
de l'engager à une bataille ; mais ce Général
fut ferme dans fes principes de reſter
fur la défenfive , & les Impériaux quitterent
la Provence , confumés par la faim ,
par les maladies , par la honte & par le
chagrin .
ne &
L'yvreffe où étoit François I. de fes derniers
fuccès , devoit entraîner néceffairement
l'abus de la victoire , & cela arriva
d'une maniere qui me paroît devoir être
remarquée.
» Les Comtés de Flandre & d'Artois re-
"levoient de tems immémorial de la Fran-
» ce. Charles- Quint en avoit rendu l'homDECEMBRE.
1754. 119
» mage comme fes prédéceffeurs , jufqu'à
» ce qu'on lui en eût cédé la fouveraineté
à Cambray. Ce Prince ayant depuis vio-
» lé ce traité en recommençant la guerre ,
" on prétendit qu'il étoit déchu de tous
» les avantages qu'on lui avoit faits , qu'il
» étoit redevenu vaffal de la Couronne
» que cette qualité le rendoit coupable de
» félonie , & devoit faire confifquer fes
» Fiefs. Ce raifonnement expofé en plein
» Parlement au Roi , aux Princes du Sang ,
» à tous les Pairs du Royaume , par l'Avo-
» cat Général Cappel , dans le mois de
» Janvier 1937 , fit ordonner que l'Empe-
» reur feroit cité fur la frontiere , pour ré-
»pondre lui- même , ou du moins par fes
Députés. Le tems prefcrit pour compa-
» roître s'étant écoulé fans que perfonne
» fe fût préfenté , la Flandre & l'Artois fu-
» rent déclarés réunis à la Couronne.
39
"3
François étoit fans doute affez éclairé
» pour regarder cette procédure comme
» une vaine formalité ; mais cette con-
» viction , loin de le juftifier , comme le
» prétendent fes panégyriftes , le rendoit
» évidemment plus blâmable . Il ne tiroit
qu'une vengeance inutile de l'Empereur ,
» qui par des calomnies femées adroite-
» ment , l'avoient décrié dans toute l'Eu-
"
rope , & il perdoit la réputation de
120 MERCURE DE FRANCE.
générofité qu'il avoit eue jufqu'alors ,
» fans qu'il lui en revînt aucun avantage..
" Cette conduite étoit la preuve que ce
» Prince ne faifoit la guerre qu'à Charles
, tandis que Charles la faifoit à la
» France. Qu'on y prenne garde , & on
» trouvera dans cette obfervation , qui
»pour être nouvelle , n'eft pas moins fondée
, la raifon des avantages que la
» Maifon d'Autriche remporta fur celle de
» France , dès les premiers tems de leur
concurrence . Le Chef de la premiere n'é-
» toit déterminé à agir que par des inté-
" rêt d'Etat , & celui de la feconde n'a-
» voit en vûe ordinairement que des paf-
»fions particulieres. Il portoit ce motif
» petit & bas qui entraîne toujours l'hu-
» miliation ou la ruine des Empires , juf-
» ques dans des événemens qui paroif-
» foient partir d'une politique profonde &
» lumineufe ; tel , par exemple , que l'al-
» liance qu'il contracta avec Soliman.
Dès que ce traité fut conclu , le Grand
Seigneur entra en Hongrie à la tête de cent
mille hommes , & envoya une flotte fur
les côtes de Naples. Ces deux armées eurent
quelques avantages , qui auroient pû
conduire plus loin fi François eût paffé les
Alpes en même tems avec une nombreuſe
armée la lenteur gâta tout. Le Roi , malgré
DECEMBRE . 1754. 121
gré d'affez grands avantages qu'il rempor
ta en Italie où il étoit enfin paffé , quitta
par légereté les armes qu'il avoit prifes par
reffentiment , & conclut une treve de dix
ans avec l'Empereur.
Une fermentation dangereufe qui commençoit
déja à agiter les Pays bas , rendoit
cet accomodement très - important pour
Charles - Quint. Ce Prince fentoit la néceffité
de pafler aux Pays-bas pour appaifer
les troubles : Montmorenci lui fit accorder
ce paffage par la France , à des conditions
que ce Prince ne tint pas. La chûte du
Connétable fuivit une infidélité dont il
avoit été caufe . La difgrace de ce favori
tout puiflant fut- elle un bonheur ou un
malheur pour la France ? le Lecteur en
pourra juger.
" Montmorenci , un des hommes les
plus célébres de fon. fiécle , avoit les
» moeurs auſteres , mais de cette auſtérité
» qui naît plutôt d'un efprit chagrin que
» d'un coeur vertueux . Plus ambitieux de
» dominer que jaloux de plaire , il ne re-
» doutoit pas d'être haï , pourvû qu'il fût
>> craint ; la fierté & de faux principes
qu'il s'étoit faits , lui faifoient regarder
»comme des baffeffes des ménagemens rai-
» fonnables qui lui auroient concilié l'eftime
& l'amour des peuples. L'ordre qu'il
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
établiffoit par tout où il avoit de l'au-
» torité , n'étoit pas précisément de l'or-
» dre , c'étoit de la gêne : on y démêloit
»une certaine pédanterie qui n'eft guere
» moins commune à la Cour & à l'armée
qu'ailleurs , quoiqu'elle y foit infiniment
plus ridicule. Il n'eftimoit & n'a-
» vançoit les hommes qu'à raifon du plus
» ou du moins de reffemblance qu'ils
» avoient avec lui , & il confondoit les
citoyens fans talens avec les citoyens
» qui en avoient d'autres que les fiens ,
Dou qui les avoient autrement que lui.
» Naturellement defpotique , il puniffoit
le crime fans obferver les formalités que
» preferit fagement la loi , & il fe croyoit
» difpenfé de récompenfer les actions uti-
» les à la patrie , fous prétexte qu'elles
» étoient d'obligation . Le furnom de Ca-
» ton de la Cour qu'on lui donna , étoit
» plutôt la cenfure de fes manieres que
l'éloge de fon coeur : il l'avoit fi aigre
» que la religion même n'avoit pû la-
" doucir , & qu'il étoit paffé en proverbe
» de dire : Dien nous garde des patenêtres du
ต
» Connétable. Il eut toute fa vie de fauffes
» idées fur la grandeur ; il la faifoit confifter
à gêner ceax qui l'approchoient , à
" faire éclater fes reffentimens , à éviter les
amuſemens publics , à tenir des difcours
22
DECEMBRE . 1754 123
"3
و ر
fiers & infultans , à outrer les dépenfes
qui étoient purement de fafte. La nature
» lui avoit refufé la connoiffance des hom-
» mes , & à plus forte raifon le talent de
» les former : il ne voyoit pour les gou-
» verner que la crainte ; maniere baffe , qui
" avilit les ames les plus élevées , & qui
» pour un crime qu'elle empêche , étouffe
» le germe de mille vertus. A juger de
» Montmorenci par les places qu'il occu-
» pa , les affaires dont il fut chargé , l'au-
» torité qu'il eut , on croiroit qu'il fut
» très intrigant ou très- habile ; cependant
» il étoit fans manége , & fa capacité étoit
» médiocre : le hazard & fa naiffance con-
» tribuerent beaucoup à fon élévation .
» Comme tous les Miniftres accrédités , il
» voulut fe mêler des finances , & par une
» erreur malheureufement trop commune ,
il crut qu'il fuffifoit d'avoir un caractere
dur pour les bien adminiftrer . On ne le
foupçonna jamais de rien détourner des
» deniers publics ; mais il abufoit de la
» facilité de fes maîtres pour fe faire don-
» ner : forte de malverfation moins crimi-
» nelle peut-être que la premiere , mais
qui n'eft gueres moins odieufe. Toutes
» les négociations dont il fut chargé réuf-
» firent mal : il y portoit de la hauteur ,
» de l'entêtement , de l'aigreur , des idées
"
"
"
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
» étroites , un goût trop marqué pour le cé-
» témonial. Son talent pour la guerre fe bornoit
prefque à une prudence lente , qui eft
» le plus fouvent la marque d'un efprit froid,
»timide & ftérile : il réuffit quelquefois
» à fe défendre , mais il ne fçut jamais ni
attaquer ni vaincre. Ce qui diftingua le
plus fa vie des vies ordinaires , c'eft la
» maniere dont il foutint les difgraces
qu'il efluya fa fermeté auroit frappé
davantage , fi l'oftentation dont elle étoit
accompagnée n'eût annoncé plus d'or-
» gueil que de vertu .
"
99
:
Cependant on chercha les moyens de
tirer une vengeance füre & éclatante de
l'Empereur ; la guerre lui fut déclarée en
1542. Les François ouvrirent la campagne
par le Rouffillon & les Pays- Bas , où
ils eurent quelques fuccès. M. d'Enguien
gagna en Piémont la bataille de Cerifolesdont
il perdit les fruits , parce qu'on ne
pût pas lui envoyer des fecours. L'Empereur
& le Roi d'Angleterre s'unirent pour
entrer en France en même tems avec une
armée nombreuſe ; la jaloufie & les divifions
de ces deux Princes fauverent le
Royaume : l'Empereur même , par le défaut
des vivres qui lui manquerent par la fage
attention qu'on eut de tout dévafter , ſe
feroit vû réduit à périr ou de fe rendre
DECEMBRE. 1754. 125
prifonnier , fi les intrigues de la Cour n'a
voient avancé la conclufion de la paix qui
fut fignée à Crépy en 1544 , & à laquelle
François I. ne furvêcut pas long-tems.
» Ce Prince joignoit à un goût décidé
» pour tous les exercices du corps , l'adreffe
» néceffaire pour y exceller , & affez de
fanté pour s'y livrer fans rifque. Il n'avoit
pas cet air impofant qui a fait le
plus grand mérite de quelques Souve-
» rains ; mais il régnoit dans toutes les ma
» nieres une franchiſe qui préparoit à l'a-
» mour & qui infpiroit la confiance . Pour
»trouver accès auprès de lui , il n'étoit pas
» néceffaire d'avoir des places , de la ré-
»putation ou de la naiffance ; il fuffifoit
d'être François ou même homme . Sa con-
» verfation réuniffoit les agrémens que
» doivent donner la gaieté , le naturel , la
» vivacité & les connoiflances. Il parloit
"
»
beaucoup ; & quand il auroit été un par-
» ticulier , on n'auroit pas trouvé qu'il
parlât trop. Le defir de la louange qui
rend quelquefois grands les Rois qui
» l'ont , mais qui ne fait le plus fouvent
» qu'avilir ceux qui les entourent , fut une
de fes paffions : fon caractere autoriſe à
penfer qu'il s'en feroit rendu digne , fi
les flateurs ne l'avoient perdu .
n
» Contre l'ordinaire des hommes nés
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
» pour gouverner , qui ne forment prefque'
jamais de projets dont le défaut même
de fuccès ne foit fuivi de quelque avan-
"9
ود
و د
tage , il ne s'occupoit que de ce que les
» événemens avoient d'éclatant : on ne l'amena
jamais à fentir que dans des coups
» d'état la gloire & l'utilité font le plus
»fouvent inféparables . Les partis violens
» qui ne font permis que dans des fitua-
» tions defefpérées , ou quand on fe fent
» affez de force & de génie pour les foute-
» nir , ne lui coutoient rien à prendre : l'efprit
romanefque de fon fiécle & fon imprudence
particuliere l'empêchoient de
» voir les difficultés attachées aux affaires
& celles que fon caractere y ajoûteroit .
"3
Quoiqu'il s'occupât beaucoup du foin.
d'étendre fon autorité , il ne gouverna
jamais lui-même. L'Etat fut fucceffive-
»ment abandonné aux caprices de la Ducheffe
d'Angoulême , aux paffions des
Miniftres , à l'avidité des favoris. Il eut
» une probité d'oftentation qui ne lui
» mettoit pas de manquer de parole à fes
» ennemis des principes vrais & réels ſe
perferoient
étendus jufqu'à fes fujets , &
» l'auroient empêché de les dépouiller de
» droits effentiels fondés fur les conven-
» tions & fur la nature. La jalousie qui eft
auffi ordinaire & plus dangereufe fur le
DECEMBRE.
1754. 127
5
I
thrône que dans les conditions privées
n'effleura pas feulement fon ame : il étoit
»foldat , il fe croyoit Général , & il louoit
fans effort , avec plaifir même , tous ceux
» qui avoient fait à la guerre une action
» de valeur ou d'habileté. Le feu qu'il met-
» toit d'abord dans fes entrepriſes , s'étei-
"gnoit tout- à - coup fans pouvoir être nour-
»ri par le fuccès , ni rallumé par les difgraces.
Il n'étoit donné à ce Prince , fi
»l'on peut parler ainfi , que d'avoir des
» demi-fentimens & de faire des demi -ac-
» tions. Comme il avoit beaucoup d'éléva
» tion & qu'il réfléchiffoit peu , il dédaignoit
l'intrigue & négligeoit trop les ap-
» parences : fon rival moins délicat & plus
appliqué , profita de cette imprudente
» hauteur , pour lui ôter dans l'Europe en-
» tiere une réputation de probité qui lui
» auroit donné des alliés fideles & parmi
» les François même , une réputation d'ha-
» bileté qui auroit affermi leur courage.
La franchife , la fenfibilité , la générofi-
» té , qui ont été dans tous les fiécles la bafe
» des réputations les plus pures , furent la
» ruine de la fienne : la premiere de ces
» vertus lui fit trahir fes fecrets ; la feconde
» ne lui infpira qu'une compaffion ftérile
pour des peuples furchargés qu'il devoit
foulager ; la derniere lui fit prodiguer à
F iiij
728 MERCURE DE FRANCE.
des Courtifans ce qui étoit dû à ceux qui
» fervoient l'Etat . Son adminiftration fut
accompagnée de tous les defordres qui
»deshonorent le regne des Souverains cré-
» dules , vains , inconftans , fans principes ,
» fans expérience , fans connoiffance des
» hommes & fans fermeté.
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Résumé : « MEMOIRES historiques, militaires & politiques de l'Europe, depuis l'élévation [...] »
Les 'Mémoires historiques, militaires et politiques de l'Europe' de l'abbé Raynal couvrent la période de 1519 à 1748, avec un focus sur les guerres entre Charles Quint et François Ier de 1521 à 1544. L'Italie, prospère en 1492 grâce à Laurent de Médicis, connut des troubles après sa mort. Ludovic Sforza, duc de Milan, incita Charles VIII de France à revendiquer le royaume de Naples. Charles VIII, motivé par la gloire et la nécessité de repeupler son royaume, entreprit cette conquête sans préparation adéquate et s'allia avec Ferdinand et Maximilien. L'Italie, divisée, ne put offrir une résistance efficace. Charles VIII conquit Naples sans combat, mais une coalition le força à se retirer. Louis XII, successeur de Charles VIII, conquit le Milanais avec l'aide des Vénitiens, mais des divisions internes et des rivalités avec les Espagnols lui firent perdre Naples. La République de Venise, puissante et prospère, chercha à maintenir un équilibre de pouvoir en Italie. Une coalition formée par le Pape, le Roi Catholique, l'Empereur et Louis XII attaqua Venise. Louis XII remporta une bataille décisive, mais des divisions internes et des maladies affaiblirent les forces françaises. Venise récupéra ses territoires grâce à l'alliance avec Louis XII. François Ier poursuivit les ambitions italiennes de ses prédécesseurs. Il remporta la bataille de Marignan et conquit le Milanais, mais une coalition menée par Charles Quint et le Pape le chassa du Milanais. Malgré les ligues européennes contre lui, François Ier resta déterminé à reconquérir l'Italie. Profper Colonne, un général italien, menait une guerre méthodique mais manquait de flexibilité. Bonnivet, un général français, fut opposé à Colonne. Ses erreurs stratégiques contribuèrent à la défaite des Français. Antoine de Leve, commandant à Pavie, était un soldat talentueux, mais les efforts des Français pour prendre Pavie échouèrent. François Ier fut vaincu et fait prisonnier à Pavie. Après sa libération, il recommença la guerre et forma une ligue avec le Pape, les Vénetiens et le Duc de Milan. Cette alliance fut inefficace en raison des erreurs du Duc d'Urbin. Le Connétable de Bourbon, timide et hésitant, ne parvint pas à exploiter les avantages stratégiques. Il fut tué lors du siège de Rome, qui fut pris et pillé par les troupes impériales. Une nouvelle ligue contre l'Empereur fut formée, incluant la France, l'Angleterre, Venise, Florence, Milan, Ferrare et Mantoue. Lautrec réussit à réduire une grande partie du Milanais mais mourut lors du siège de Naples. André Doria, un amiral réputé, se mit au service de l'Empereur après avoir été négligé par les ministres français. Le Marquis de Saluces manqua de vision et fut battu, entraînant la destruction de l'armée des confédérés. La paix de Cambray fut signée, mais les intrigues continuèrent. François Ier envoya une armée en Italie, qui connut des succès initiaux mais dut se retirer face aux Impériaux. Montmorency réussit à repousser l'Empereur. François Ier décida de confisquer les comtés de Flandre et d'Artois, accusant Charles Quint de félonie. Cette décision montra que François Ier menait une guerre personnelle contre Charles Quint, tandis que ce dernier combattait pour la France. En 1542, François Ier conclut une alliance avec Soliman, permettant au Grand Seigneur d'envahir la Hongrie et d'envoyer une flotte sur les côtes de Naples. Cependant, la lenteur de François Ier à passer les Alpes compromit ces avantages. Malgré quelques succès en Italie, il conclut une trêve de dix ans avec l'Empereur en raison de troubles dans les Pays-Bas. Montmorency, un homme célèbre de son siècle, établit un ordre rigide et fut perçu comme despotique. La guerre contre l'Empereur fut déclarée en 1542, avec des succès initiaux en Rouffillon et en Pays-Bas. La paix fut signée à Crépy en 1544. François Ier était franc et généreux, mais manquait de projets à long terme et laissait l'État aux caprices de ses ministres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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