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1
p. 756-769
Discours de M. l'Evêque de Luçon à l'Académie Françoise, &c. [titre d'après la table]
Début :
M. l'Evêque de Luçon, (Michel Celse Roger de Rabutin [...]
Mots clefs :
Académie française, Discours, Éloquence grave, Évêque de Luçon, Fontenelle, Assemblée, Antoine Houdard de la Motte
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texteReconnaissance textuelle : Discours de M. l'Evêque de Luçon à l'Académie Françoise, &c. [titre d'après la table]
M. l'Evêque de Luçon , ( Michel Celse
Roger de Rabutin de Bussy ) , ayant été
élu par Messieurs de l'Académie Françoise , à la place de feu M. Houdar de la
Motte; y prit séance le Jeudi , 6 Mars
1732, et prononça un Discours de remerciment , également convenable à sa dignité et à sa naissance ; un Discours dont le
caractére est une Eloquencé grave , noble
et simple. Ce Discours , quoique prononcé avec beaucoup de grace ,
fit moins de
plaisir aux Auditeurs , qu'il n'en a fait depuis aux Lecteurs. C'est le sort des Ouvrages excellens qui gagnent toujours à
être approfondis. La mesure d'attention
que peut donner l'Auditeur , ne suffit
pas pour sentir dans toute leur étendueJ
les.
AVRIL ' . 1732. 797
que
les beautez d'un certain ordre. M. l'Evêde Luçon commence en ces termes :
MESSIEURS ,
Ce n'est point avec des sentimens ordinaires que je reçois l'honneur que vous
me faites aujourd'hui. Attentif, dès mon
enfance , au récit de vos exercices , accoutumé à entendre exalter vos talens , né
dans une Maison où je croyois partager
vos avantages et votre gloire : Disciple de
ces Hommes celebres, qui formoient alors
l'Académie ; je n'ai jamais pensé que je
fusse étranger pour vous ; et quoique persuadé de mon insuffisance , je me suis fa
miliarisé avec l'idée , que je pourrois vous
appartenir quelque jour. Souffrez donc
Messieurs , que sans rien perdre de l'admiration que vous méritez , j'ose me présenter à Vous , avec la confiance d'un
homme.élevé sous vos auspices.
·
1
Ensuite M. l'Evêque de Luçon, par un
tour très heureux , fait l'éloge du Cardinal de Richelieu , comme d'après les
Grands Hommes qui l'ont souvent entretenu des qualitez éminentes de ce fameux Ministre et des merveilles de son
Ministere. Il saisit la circonstance de le
compter au nombre de ses Prédécesseurs
dans l'Evêché de Luçon , et le loue, comme
758 MERCURE DE FRANCE
me Evêque , après l'avoir loué comme
Ministre d'Etat.
Deux Monumens immortaliseront à jamais le C. de R. La Sorbonne et l'Académie. La Sorbonne , qui sera toujours la
Mere et la Maîtresse des Forts d'Israel ; la
Dépositaire fidelle de la saine Doctrine.
L'Académie Françoise , destinée , non à
L'unique emploi depolir le Langage, mais encore àformer le goût en tout genre de Litterature.
Tels furent , Messieurs , continue l'élo
quent Prélat, les nobles Emplois que vous ·
destina votre illustre Fondateur. Il voyoit
approcher les temps où vous deveniez
plus necessaires à la France ; il présageoit
les merveilles du Regne suivant , parce
qu'il les avoit préparées. il falloit donc
une Société d'Hommes choisis pour les
recueillir ; il falloit une juste proportion
entre ces merveilles et ceux qui devoient
les célébrer ; il falloit pour unnouvel Au
guste , des Ecrivains dignes du siécle
d'Auguste même.
Vous l'avez fait revivre, Messieurs , ce
siécle admirable. Eh ! qui pourroit exprimer aujourd'hui ce que la France vousdoit
d'éclat et de splendeur. Je ne parle pas
seulement de ces Ouvrages comparables à
ceux de la Grece et de l'ancienne Rome,
mais
AVRIL. 1732: 759
mais encore de ce nombre infini de grandes actions , que nous devons au désir de l'Immortalité , dont vous êtes les dispensateurs. Semblables à ce fameux Tribunal
des Egyptiens , où la vie des Princes mêmes étoit jugée après leur mort ; c'est
vous qui pesez les actions des plus grands personages ; c'est icy que le vrai merite
peut esperer le juste tribut qui lui est dû.
Noms celebres , réputations éclatantes
vous n'auriez jamais été sans l'amour de
la gloire. C'est cet amour qui a produit
les Héros ; et à la honte de la Nature hu
maine , c'est à ce même amourque la vertu
est souvent redevable de ses plus grands efforts.
A la fin de l'éloge du feu Roy, M. de
Luçon parle de sa mort en ces termes :
Courageux sans ostentation , tendre sans
foiblesse ; il fut occupé , comme Roy et
comme Pere , à préparer à ses sujets un
Regne qui , avec les avantages du sien
eut encore ceux ausquels il n'avoit pû
parvenir. Bien éloigné de cet Empereur
qui se ménagea le plaisir barbare de se
faire regretter par les défauts de son successeur, il ne fut point jaloux qu'un autre
rendit ses peuples plus heureux. Assuré
d'être à jamais célébré dans une Nation
qu'il avoit élevée au dessus des autres ; il
n'en-
760 MERCURE DE FRANCE
n'envia point à son successeur le bonheur
de la faire jouir de toutes les douceurs de
la paix. Dans ces derniers momens , où
l'on voit si nettement le faux des opinions des hommes , il connut que la
Guerre ne peut passer aux yeux du Sage
que pour un mal quelquefois nécessaire ,
et que la paix qui en doit étre l'unique
objet, est presque toujours trop achetée ,
même par la Guerre la plus heureuse.
Cependant vous n'étiez encore qu'un
bien stérile pour nous , poursuit l'Orateur plus bas , en parlant du Roy , et de
Louis XIV. Si ce grand Roy , qui connoissoit si parfaitement les talens necessaires à chaque place , n'avoit choisi le Ministre le plus digne pour être le dépositaire de l'éducation de cet Auguste Enfant , de ce gage précieux de la sureté de
toutes les Nations. Que ne devient point
le plus heureux naturel , cultivé par des
mains si habiles ? De là , toutes ces vertus , qui font aujourd'hui le bonheur de
la France ; cette piété tendre et égale, dont
l'exemple a plus de force que les Loix :
une justice qui garentit les Sujets de toutes oppression. De- là , cette Sagesse qui
contient les hommes , et cette douceur
qui les concilie ; enfin cette modération
qui fait l'assurance de nos voisins , et la
tranquillité de l'Europe,
Quelle
AVRIL 1732. 761
Quelle entreprise pour moi , ( dit M.de
Luçon sur la fin de son Discours , en parlant de M. de la Motte ) que l'éloge d'un
homme de tous les talens , et à qui ses
ennemis , ou plutôt ses envieux , ne refuseront pas l'excellence en plusieurs genres , et des places honorables en tous les
autres. Content de jetter quelques fleurs
sur son Tombeau , je ne m'attacherai
donc qu'à vous rappeller ici les qualitez
estimables qu'il possedoit..
Avant lui peu d'Auteurs avoient connu la moderation et la douceur dans la
dispute. On voyoit souvent l'homme de
Lettre écrire avec grossiereté , le Philosophe avec emportement , le Chrétien
même, en combattant pour la Religion ,
oublier la charité. M. de la Motte , Maître en cet Art presque inconnu , nous
apprit que dans les disputes les plus vives,
on peut conserver toute la grace et toute la moderation d'un homme du monde. Dans cette fameuse querelle , où il
entreprit d'élever les Modernes au- dessus
des Anciens , s'il ne remporta pas la victoire , du moins un jour ses Ouvrages devenus anciens , serviront à leur tour de
preuves à ceux qui soutiendront l'opinion
contraire à la sienne. Jamais la force de
ses raisons ne prit rien sur la politesse
qui
762 MERCURE DE FRANCE
qui les accompagnoit , son Adversaire négligea cet avantage et si leur cause avoit
été jugée sur leur maniere d'écrire , elle
ne seroit pas restée indécise , &c.
Après le Discours de M. l'Evêque de
Luçon , M. de Fontenelle , Directeur , répondit au nom de l'Académie.
MONSIEUR,
Il arrive quelquefois que sans examiner
les motifs de notre conduite , on nous
accuse d'avoir dans nos Elections beaucoup d'égard aux noms et aux dignitez ,
et de songer du moins autant à décorer
notre Liste , qu'à fortifier solidement la
Compagnie. Aujourd'hui nous n'avons
point cette injuste accusation à craindre ;
il est vrai que vous portez un beau nom,
il est vrai que vous êtes revêtu d'une
dignité respectable ; on ne nous reprochera cependant ni l'un ni l'autre. Le
nom vous donneroit presque un droit
hereditaire , la dignité vous a donné lieu
de fournir vos veritables titres , ces Ouvrages où vous avez traité des matieres
qui , très-épineuses par elles- mêmes , le
sont devenues encore davantage par les
circonstances présentes , &c.
t
3
Ici , Monsieur , je ne puis resister à la
vanité de dire que vous n'avez pas dédaigné
AVRIL. 1732. 75.3
gné de m'admettre au plaisir que votre›
commerce faisoit à un nombre de personnes mieux choisies, et je rendrois graces avec beaucoup de joye au sort qui m'a
place de vous en marquer publiquement ma reconnoissance , si ce même
sort ne me chargeoit aussi d'une autre
fonction très- douloureuse et très pénible.
Il fautque je parle de votre illustre Prédecesseur , d'un ami qui m'étoit extrémement cher, et que j'ai perdu ; il faut que
j'en parle , que j'appuye sur tout ce qui
cause mes regrets , et que je mette du
soin à rendre la playe de mon cœur encore plus profonde. Je conviens qu'il y
a toujours un certain plaisir à dire ce
que que l'on sent , mais il faudroit le dire
dans cette Assemblée d'une maniere digne
d'elle et digne du sujet , et c'est à quoi
je ne crols pas pouvoir suffire, quelque
aidé que je sois par un tendre souvenir,
par ma douleur même , et par mon zele
pour la memoire de mon ami.
Le plus souvent on est étrangement
borné par la Nature. On ne sera qu'un.
bon Poëte , c'est être déja assez réduit ,
mais de plus on ne le sera que dans un
certain genre; la Chanson même en est
un où on peut se trouver renfermé. M. de
la . Motre a traité presque tous les genres
de
764 MERCURE DE FRANCE
de Poësie. L'Ode étoit assez oubliée de
puis Malherbe , l'élevation qu'elle demande, les contraintes particulieres qu'elle impose , avoient causé sa disgrace
quand un jeune Inconnu parut subitement avec des Odes à la main , dont plusieurs étoient des Chef- d'œuvres , et les
plus foibles avoient de grandes beautez.
Pindare , dans les siennes , est toujours
Pindare , Anacreon toujours Anacreon
et ils sont tous deux très- opposez. M. de
la Motte, après avoir commencé par être
Pindare , sçut devenir Anacreon.
Il passa au Théatre Tragique , et il y
fut universellement applaudi dans trois
Pieces de caracteres differens. Les Machas
bées ont le sublime et le majestueux qu'exige une Religion divine ; Romulus réprésente la grandeur Romaine , naissante
et mêlée de quelque ferocité ; Inés de
Castro , exprime les sentimens les plus
tendres , les plus touchans , les plus adroitement puisez dans le sein de la Nature.
Aussi l'Histoire du Théatre n'a- t'elle
point d'exemple d'un succès pareil à celui
d'Inés. C'en est un grand pour une Piece
que d'avoir attiré une fois chacun de ceux
qui vont aux Spectacles ; Inés n'a peutêtre pas eu un seul Spectateur qui ne l'ait
été qu'une fois. Le desir de la voir renaissoit après la curiosité satisfaite.
AVRIL 1732 765
Un autre Théatre a encore plus souvent occupé le même Auteur , c'est celui
où la Musique , s'unissant à la Poësie , la
pare quelquefois et la tient toujours dans
un rigoureux esclavage. De grands Poëtes ont fierement méprisé ce genre , dont
leur génie trop roide et trop flexible , les
excluoit ; et quand ils ont voulu prouver
que leur mépris ne venoit pas d'incapacité , ils n'ont fait que prouver par des
efforts malheureux , que c'est un genre
très-difficile. M. de la Motte eût été aussi
en droit de le mépriser ; mais il a fait
mieux , il y a beaucoup reüssi , &c.
Lorsque ses premiers Ouvrages parurent , il n'avoit point passé par de foibles
Essais , propres seulement à donner des
esperances , on n'étoit point averti , et
on n'eut point le loisir de se précautionner contre l'admiration , mais dans la
suite on se tint sur ses gardes , on l'attendoit avec une indisposition secrette
contre lui. Il en eût coûté trop d'estime
pour lui rendre une justice entiere. Il fit
une Iliade , en suivant seulement le plan
general d'Homere , et on trouva mauvais
qu'il touchât au divin Homere sans l'adorer. Il donna un Recueil de Fables ,
dont il avoit inventé la plupart des sujets , et on demanda pourquoi il faisoit
des
66 MERCURE DE FRANCE
des Fables après la Fontaine. Sur ces raisons on prit la résolution de ne lire ni
I'lliade , ni les Fables , et de les condamner , &c.
Il n'a manqué, poursuit plus bas le célébre Académicien , à un Poëte si universel, qu'un seul genre , la Satyre , et il
est plus glorieux pour lui qu'elle lui manque , qu'il ne l'est d'avoir eu tout les
autres genres à sa disposition.
Malgré tout cela , M. de la M. n'étoit
pas Poëte ( ont dit quelques- uns, et mille
echos l'ont repeté, ) Ce n'étoit point un
enthousiasme involontaire qui le saisît,
une fureur divine qui l'agitât , c'étoit seulement une volonté de faire des Vers qu'il
executoit , parce qu'il avoit beaucoup
d'esprit. Quoi ce qu'il y aura de plus
estimable en nous , sera-ce donc ce qui
dépendra le moins de nous , ce qui agira
le plus en nous , sans nous- mêmes ? ce
qui aura le plus de conformité avec l'instinct des animaux? car cet enthousiasme ,
cette fureur bien expliquez , se réduiront
à de veritables instincts, &c.
Après avoir parlé éloquemment sur
cette foule de Censeurs que son mérite
lui avoit faits , et dont les coups partoient de trop bas pour aller jusqu'à lui,
dit M. de Fontenelle , il continuë en cette
maniere. Quand
AVRIL. 1732. 767
Quand on a été le plus avare de louanges sur son sujet , on lui a accordé un ,
premier rang dans la Prose , pour se dispenser de lui en donner un pareil dans
la Poësie ; et le moyen qu'il n'eût pas excellé en Prose ! lui , qui avec un esprit
• nourri de refléxions , plein d'idées bien
saines et bien ordonnées , avoit une force,
une noblesse et une élegance singuliere
d'expression , même dans son discours
ordinaire.
1
Cependant cette beauté d'expression ,
ces refléxions , ces idées , il ne les devoit
presque qu'à lui- même. Privé dès sa jeunesse de l'usage de ses yeux et de ses jambes , il n'avoit pû guere profiter ni du
grand commerce du monde , ni du secours des Livres. Il ne se servoit que des
yeux d'un Neveu , dont les soins constans et perpetuels pendant 24. années qu'il
a entierement sacrifiées à son Oncle , méritent l'estime , et en quelque sorte la reconnoissance de tous ceux qui aiment les
Lettres , ou qui sont sensibles à l'agréa
bleSpectacle que donnent des devoirs d'amitié bien remplis. Ce qu'on peut se faire,
lire , ne va pas foin ; et M. de la Motte
étoit donc bien éloigné d'être sçavants
Mais sa gloire en redouble. Il seroit luimême dans la dispute des Anciens et des
G Mo-
768 MERCURE DE FRANCE
Modernes , un assez fort argument contre
l'indispensable necessité dont on prétend
que soit la grande connoissance des Anciens, si ce n'est qu'on pourroit fort légi
timement répondre qu'un homme si rare
ne tire pas à conséquence.
Nousesperons que nos Lecteurs nedesapprouverontpas la longueur de ces Extraits
ou plutôt nous nous flattens qu'ils nous en
sçauront gré.Nous finirons par cet Article.
Un des plus celebres incidens de la
querelle sur Homere , fut celui où l'on
vit paroître dans la lice , d'un côté le
Sçavoir, sous la figure d'une Dame illustre; de l'autre l'Esprit , je ne veux pas
dire la Raison , car je ne pétens point
toucher au fond de la dispute , mais seulement à la maniere dont elle fut traitée.
En vain le Sçavoir voulut se contraindre
à quelques dehors de moderation dont
notre siecle impose la nécessité , il retomba malgré lui dans son ancien stile , et
laissa échapper de l'aigreur , de la hauteur et de l'emportement. L'Esprit au
-contraire fut doux , modeste , tranquille
même enjoi é , toûjours respectueux pour
le venerable Sçavoir , et encore plus pour
celle qui le représentoit.Si M.de la Morte
eût par art le ton qu'il prit , il eût fait
un Chef d'œuvre d'habileté ; mais les effets
AVRIL. 17320 789
forts7 de l'Art ne vont pas si loin , et
son caractere naturel eut beaucoup de
part à la victoire complette qu'il rem
porta.
Roger de Rabutin de Bussy ) , ayant été
élu par Messieurs de l'Académie Françoise , à la place de feu M. Houdar de la
Motte; y prit séance le Jeudi , 6 Mars
1732, et prononça un Discours de remerciment , également convenable à sa dignité et à sa naissance ; un Discours dont le
caractére est une Eloquencé grave , noble
et simple. Ce Discours , quoique prononcé avec beaucoup de grace ,
fit moins de
plaisir aux Auditeurs , qu'il n'en a fait depuis aux Lecteurs. C'est le sort des Ouvrages excellens qui gagnent toujours à
être approfondis. La mesure d'attention
que peut donner l'Auditeur , ne suffit
pas pour sentir dans toute leur étendueJ
les.
AVRIL ' . 1732. 797
que
les beautez d'un certain ordre. M. l'Evêde Luçon commence en ces termes :
MESSIEURS ,
Ce n'est point avec des sentimens ordinaires que je reçois l'honneur que vous
me faites aujourd'hui. Attentif, dès mon
enfance , au récit de vos exercices , accoutumé à entendre exalter vos talens , né
dans une Maison où je croyois partager
vos avantages et votre gloire : Disciple de
ces Hommes celebres, qui formoient alors
l'Académie ; je n'ai jamais pensé que je
fusse étranger pour vous ; et quoique persuadé de mon insuffisance , je me suis fa
miliarisé avec l'idée , que je pourrois vous
appartenir quelque jour. Souffrez donc
Messieurs , que sans rien perdre de l'admiration que vous méritez , j'ose me présenter à Vous , avec la confiance d'un
homme.élevé sous vos auspices.
·
1
Ensuite M. l'Evêque de Luçon, par un
tour très heureux , fait l'éloge du Cardinal de Richelieu , comme d'après les
Grands Hommes qui l'ont souvent entretenu des qualitez éminentes de ce fameux Ministre et des merveilles de son
Ministere. Il saisit la circonstance de le
compter au nombre de ses Prédécesseurs
dans l'Evêché de Luçon , et le loue, comme
758 MERCURE DE FRANCE
me Evêque , après l'avoir loué comme
Ministre d'Etat.
Deux Monumens immortaliseront à jamais le C. de R. La Sorbonne et l'Académie. La Sorbonne , qui sera toujours la
Mere et la Maîtresse des Forts d'Israel ; la
Dépositaire fidelle de la saine Doctrine.
L'Académie Françoise , destinée , non à
L'unique emploi depolir le Langage, mais encore àformer le goût en tout genre de Litterature.
Tels furent , Messieurs , continue l'élo
quent Prélat, les nobles Emplois que vous ·
destina votre illustre Fondateur. Il voyoit
approcher les temps où vous deveniez
plus necessaires à la France ; il présageoit
les merveilles du Regne suivant , parce
qu'il les avoit préparées. il falloit donc
une Société d'Hommes choisis pour les
recueillir ; il falloit une juste proportion
entre ces merveilles et ceux qui devoient
les célébrer ; il falloit pour unnouvel Au
guste , des Ecrivains dignes du siécle
d'Auguste même.
Vous l'avez fait revivre, Messieurs , ce
siécle admirable. Eh ! qui pourroit exprimer aujourd'hui ce que la France vousdoit
d'éclat et de splendeur. Je ne parle pas
seulement de ces Ouvrages comparables à
ceux de la Grece et de l'ancienne Rome,
mais
AVRIL. 1732: 759
mais encore de ce nombre infini de grandes actions , que nous devons au désir de l'Immortalité , dont vous êtes les dispensateurs. Semblables à ce fameux Tribunal
des Egyptiens , où la vie des Princes mêmes étoit jugée après leur mort ; c'est
vous qui pesez les actions des plus grands personages ; c'est icy que le vrai merite
peut esperer le juste tribut qui lui est dû.
Noms celebres , réputations éclatantes
vous n'auriez jamais été sans l'amour de
la gloire. C'est cet amour qui a produit
les Héros ; et à la honte de la Nature hu
maine , c'est à ce même amourque la vertu
est souvent redevable de ses plus grands efforts.
A la fin de l'éloge du feu Roy, M. de
Luçon parle de sa mort en ces termes :
Courageux sans ostentation , tendre sans
foiblesse ; il fut occupé , comme Roy et
comme Pere , à préparer à ses sujets un
Regne qui , avec les avantages du sien
eut encore ceux ausquels il n'avoit pû
parvenir. Bien éloigné de cet Empereur
qui se ménagea le plaisir barbare de se
faire regretter par les défauts de son successeur, il ne fut point jaloux qu'un autre
rendit ses peuples plus heureux. Assuré
d'être à jamais célébré dans une Nation
qu'il avoit élevée au dessus des autres ; il
n'en-
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n'envia point à son successeur le bonheur
de la faire jouir de toutes les douceurs de
la paix. Dans ces derniers momens , où
l'on voit si nettement le faux des opinions des hommes , il connut que la
Guerre ne peut passer aux yeux du Sage
que pour un mal quelquefois nécessaire ,
et que la paix qui en doit étre l'unique
objet, est presque toujours trop achetée ,
même par la Guerre la plus heureuse.
Cependant vous n'étiez encore qu'un
bien stérile pour nous , poursuit l'Orateur plus bas , en parlant du Roy , et de
Louis XIV. Si ce grand Roy , qui connoissoit si parfaitement les talens necessaires à chaque place , n'avoit choisi le Ministre le plus digne pour être le dépositaire de l'éducation de cet Auguste Enfant , de ce gage précieux de la sureté de
toutes les Nations. Que ne devient point
le plus heureux naturel , cultivé par des
mains si habiles ? De là , toutes ces vertus , qui font aujourd'hui le bonheur de
la France ; cette piété tendre et égale, dont
l'exemple a plus de force que les Loix :
une justice qui garentit les Sujets de toutes oppression. De- là , cette Sagesse qui
contient les hommes , et cette douceur
qui les concilie ; enfin cette modération
qui fait l'assurance de nos voisins , et la
tranquillité de l'Europe,
Quelle
AVRIL 1732. 761
Quelle entreprise pour moi , ( dit M.de
Luçon sur la fin de son Discours , en parlant de M. de la Motte ) que l'éloge d'un
homme de tous les talens , et à qui ses
ennemis , ou plutôt ses envieux , ne refuseront pas l'excellence en plusieurs genres , et des places honorables en tous les
autres. Content de jetter quelques fleurs
sur son Tombeau , je ne m'attacherai
donc qu'à vous rappeller ici les qualitez
estimables qu'il possedoit..
Avant lui peu d'Auteurs avoient connu la moderation et la douceur dans la
dispute. On voyoit souvent l'homme de
Lettre écrire avec grossiereté , le Philosophe avec emportement , le Chrétien
même, en combattant pour la Religion ,
oublier la charité. M. de la Motte , Maître en cet Art presque inconnu , nous
apprit que dans les disputes les plus vives,
on peut conserver toute la grace et toute la moderation d'un homme du monde. Dans cette fameuse querelle , où il
entreprit d'élever les Modernes au- dessus
des Anciens , s'il ne remporta pas la victoire , du moins un jour ses Ouvrages devenus anciens , serviront à leur tour de
preuves à ceux qui soutiendront l'opinion
contraire à la sienne. Jamais la force de
ses raisons ne prit rien sur la politesse
qui
762 MERCURE DE FRANCE
qui les accompagnoit , son Adversaire négligea cet avantage et si leur cause avoit
été jugée sur leur maniere d'écrire , elle
ne seroit pas restée indécise , &c.
Après le Discours de M. l'Evêque de
Luçon , M. de Fontenelle , Directeur , répondit au nom de l'Académie.
MONSIEUR,
Il arrive quelquefois que sans examiner
les motifs de notre conduite , on nous
accuse d'avoir dans nos Elections beaucoup d'égard aux noms et aux dignitez ,
et de songer du moins autant à décorer
notre Liste , qu'à fortifier solidement la
Compagnie. Aujourd'hui nous n'avons
point cette injuste accusation à craindre ;
il est vrai que vous portez un beau nom,
il est vrai que vous êtes revêtu d'une
dignité respectable ; on ne nous reprochera cependant ni l'un ni l'autre. Le
nom vous donneroit presque un droit
hereditaire , la dignité vous a donné lieu
de fournir vos veritables titres , ces Ouvrages où vous avez traité des matieres
qui , très-épineuses par elles- mêmes , le
sont devenues encore davantage par les
circonstances présentes , &c.
t
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Ici , Monsieur , je ne puis resister à la
vanité de dire que vous n'avez pas dédaigné
AVRIL. 1732. 75.3
gné de m'admettre au plaisir que votre›
commerce faisoit à un nombre de personnes mieux choisies, et je rendrois graces avec beaucoup de joye au sort qui m'a
place de vous en marquer publiquement ma reconnoissance , si ce même
sort ne me chargeoit aussi d'une autre
fonction très- douloureuse et très pénible.
Il fautque je parle de votre illustre Prédecesseur , d'un ami qui m'étoit extrémement cher, et que j'ai perdu ; il faut que
j'en parle , que j'appuye sur tout ce qui
cause mes regrets , et que je mette du
soin à rendre la playe de mon cœur encore plus profonde. Je conviens qu'il y
a toujours un certain plaisir à dire ce
que que l'on sent , mais il faudroit le dire
dans cette Assemblée d'une maniere digne
d'elle et digne du sujet , et c'est à quoi
je ne crols pas pouvoir suffire, quelque
aidé que je sois par un tendre souvenir,
par ma douleur même , et par mon zele
pour la memoire de mon ami.
Le plus souvent on est étrangement
borné par la Nature. On ne sera qu'un.
bon Poëte , c'est être déja assez réduit ,
mais de plus on ne le sera que dans un
certain genre; la Chanson même en est
un où on peut se trouver renfermé. M. de
la . Motre a traité presque tous les genres
de
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de Poësie. L'Ode étoit assez oubliée de
puis Malherbe , l'élevation qu'elle demande, les contraintes particulieres qu'elle impose , avoient causé sa disgrace
quand un jeune Inconnu parut subitement avec des Odes à la main , dont plusieurs étoient des Chef- d'œuvres , et les
plus foibles avoient de grandes beautez.
Pindare , dans les siennes , est toujours
Pindare , Anacreon toujours Anacreon
et ils sont tous deux très- opposez. M. de
la Motte, après avoir commencé par être
Pindare , sçut devenir Anacreon.
Il passa au Théatre Tragique , et il y
fut universellement applaudi dans trois
Pieces de caracteres differens. Les Machas
bées ont le sublime et le majestueux qu'exige une Religion divine ; Romulus réprésente la grandeur Romaine , naissante
et mêlée de quelque ferocité ; Inés de
Castro , exprime les sentimens les plus
tendres , les plus touchans , les plus adroitement puisez dans le sein de la Nature.
Aussi l'Histoire du Théatre n'a- t'elle
point d'exemple d'un succès pareil à celui
d'Inés. C'en est un grand pour une Piece
que d'avoir attiré une fois chacun de ceux
qui vont aux Spectacles ; Inés n'a peutêtre pas eu un seul Spectateur qui ne l'ait
été qu'une fois. Le desir de la voir renaissoit après la curiosité satisfaite.
AVRIL 1732 765
Un autre Théatre a encore plus souvent occupé le même Auteur , c'est celui
où la Musique , s'unissant à la Poësie , la
pare quelquefois et la tient toujours dans
un rigoureux esclavage. De grands Poëtes ont fierement méprisé ce genre , dont
leur génie trop roide et trop flexible , les
excluoit ; et quand ils ont voulu prouver
que leur mépris ne venoit pas d'incapacité , ils n'ont fait que prouver par des
efforts malheureux , que c'est un genre
très-difficile. M. de la Motte eût été aussi
en droit de le mépriser ; mais il a fait
mieux , il y a beaucoup reüssi , &c.
Lorsque ses premiers Ouvrages parurent , il n'avoit point passé par de foibles
Essais , propres seulement à donner des
esperances , on n'étoit point averti , et
on n'eut point le loisir de se précautionner contre l'admiration , mais dans la
suite on se tint sur ses gardes , on l'attendoit avec une indisposition secrette
contre lui. Il en eût coûté trop d'estime
pour lui rendre une justice entiere. Il fit
une Iliade , en suivant seulement le plan
general d'Homere , et on trouva mauvais
qu'il touchât au divin Homere sans l'adorer. Il donna un Recueil de Fables ,
dont il avoit inventé la plupart des sujets , et on demanda pourquoi il faisoit
des
66 MERCURE DE FRANCE
des Fables après la Fontaine. Sur ces raisons on prit la résolution de ne lire ni
I'lliade , ni les Fables , et de les condamner , &c.
Il n'a manqué, poursuit plus bas le célébre Académicien , à un Poëte si universel, qu'un seul genre , la Satyre , et il
est plus glorieux pour lui qu'elle lui manque , qu'il ne l'est d'avoir eu tout les
autres genres à sa disposition.
Malgré tout cela , M. de la M. n'étoit
pas Poëte ( ont dit quelques- uns, et mille
echos l'ont repeté, ) Ce n'étoit point un
enthousiasme involontaire qui le saisît,
une fureur divine qui l'agitât , c'étoit seulement une volonté de faire des Vers qu'il
executoit , parce qu'il avoit beaucoup
d'esprit. Quoi ce qu'il y aura de plus
estimable en nous , sera-ce donc ce qui
dépendra le moins de nous , ce qui agira
le plus en nous , sans nous- mêmes ? ce
qui aura le plus de conformité avec l'instinct des animaux? car cet enthousiasme ,
cette fureur bien expliquez , se réduiront
à de veritables instincts, &c.
Après avoir parlé éloquemment sur
cette foule de Censeurs que son mérite
lui avoit faits , et dont les coups partoient de trop bas pour aller jusqu'à lui,
dit M. de Fontenelle , il continuë en cette
maniere. Quand
AVRIL. 1732. 767
Quand on a été le plus avare de louanges sur son sujet , on lui a accordé un ,
premier rang dans la Prose , pour se dispenser de lui en donner un pareil dans
la Poësie ; et le moyen qu'il n'eût pas excellé en Prose ! lui , qui avec un esprit
• nourri de refléxions , plein d'idées bien
saines et bien ordonnées , avoit une force,
une noblesse et une élegance singuliere
d'expression , même dans son discours
ordinaire.
1
Cependant cette beauté d'expression ,
ces refléxions , ces idées , il ne les devoit
presque qu'à lui- même. Privé dès sa jeunesse de l'usage de ses yeux et de ses jambes , il n'avoit pû guere profiter ni du
grand commerce du monde , ni du secours des Livres. Il ne se servoit que des
yeux d'un Neveu , dont les soins constans et perpetuels pendant 24. années qu'il
a entierement sacrifiées à son Oncle , méritent l'estime , et en quelque sorte la reconnoissance de tous ceux qui aiment les
Lettres , ou qui sont sensibles à l'agréa
bleSpectacle que donnent des devoirs d'amitié bien remplis. Ce qu'on peut se faire,
lire , ne va pas foin ; et M. de la Motte
étoit donc bien éloigné d'être sçavants
Mais sa gloire en redouble. Il seroit luimême dans la dispute des Anciens et des
G Mo-
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Modernes , un assez fort argument contre
l'indispensable necessité dont on prétend
que soit la grande connoissance des Anciens, si ce n'est qu'on pourroit fort légi
timement répondre qu'un homme si rare
ne tire pas à conséquence.
Nousesperons que nos Lecteurs nedesapprouverontpas la longueur de ces Extraits
ou plutôt nous nous flattens qu'ils nous en
sçauront gré.Nous finirons par cet Article.
Un des plus celebres incidens de la
querelle sur Homere , fut celui où l'on
vit paroître dans la lice , d'un côté le
Sçavoir, sous la figure d'une Dame illustre; de l'autre l'Esprit , je ne veux pas
dire la Raison , car je ne pétens point
toucher au fond de la dispute , mais seulement à la maniere dont elle fut traitée.
En vain le Sçavoir voulut se contraindre
à quelques dehors de moderation dont
notre siecle impose la nécessité , il retomba malgré lui dans son ancien stile , et
laissa échapper de l'aigreur , de la hauteur et de l'emportement. L'Esprit au
-contraire fut doux , modeste , tranquille
même enjoi é , toûjours respectueux pour
le venerable Sçavoir , et encore plus pour
celle qui le représentoit.Si M.de la Morte
eût par art le ton qu'il prit , il eût fait
un Chef d'œuvre d'habileté ; mais les effets
AVRIL. 17320 789
forts7 de l'Art ne vont pas si loin , et
son caractere naturel eut beaucoup de
part à la victoire complette qu'il rem
porta.
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Résumé : Discours de M. l'Evêque de Luçon à l'Académie Françoise, &c. [titre d'après la table]
Le 6 mars 1732, Michel Celse Roger de Rabutin de Bussy, évêque de Luçon, fut élu à l'Académie Française pour succéder à Houdar de la Motte. Lors de son discours de remerciement, il exprima son admiration pour l'Académie et son honneur de rejoindre ses rangs. Il loua le cardinal de Richelieu pour ses qualités de ministre d'État et son rôle d'évêque de Luçon. L'évêque de Luçon souligna l'importance de l'Académie Française, non seulement pour polir le langage, mais aussi pour former le goût littéraire. Il rendit hommage au siècle admirable que l'Académie avait contribué à revivre, en célébrant les grands écrivains et les actions héroïques. Il évoqua également la mort du roi, le décrivant comme courageux et sage, préoccupé par le bien-être de ses sujets et la paix en Europe. Enfin, il rendit hommage à Houdar de la Motte, louant sa modération et sa douceur dans les disputes littéraires. Après le discours de l'évêque de Luçon, M. de Fontenelle, directeur de l'Académie, répondit en soulignant les mérites de l'évêque et en évoquant la mémoire de Houdar de la Motte. Le texte traite de la figure de M. de la Motte, reconnu pour son excellence en prose et son potentiel en poésie. Doté d'un esprit riche en réflexions et idées bien ordonnées, il possédait une force, une noblesse et une élégance singulières dans son expression, même dans son discours ordinaire. Malgré une jeunesse marquée par la privation de l'usage de ses yeux et de ses jambes, il a développé ses compétences principalement par lui-même, sans bénéficier du grand commerce du monde ou du secours des livres. Il se servait des yeux de son neveu, qui a consacré 24 années à l'assister, méritant ainsi l'estime et la reconnaissance des amateurs de lettres et des sensibles aux devoirs d'amitié. Bien que M. de la Motte ne fût pas savant, sa gloire en est redoublée. Il aurait pu être un argument contre la nécessité absolue de la grande connaissance des Anciens. Le texte mentionne également un incident célèbre de la querelle sur Homère, opposant le Savoir et l'Esprit. Le Savoir, représenté par une dame illustre, a montré de l'aigreur et de l'emportement malgré des efforts de modération, tandis que l'Esprit a adopté une attitude douce, modeste et respectueuse. M. de la Motte, par son caractère naturel, a remporté une victoire complète dans cette dispute.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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