LOGOGRYPH Ε.
E fuis un meuble utile
gaire ,
, antique , & très-vul-
De couleur , de forme arbitraire ,
Quand de moi l'on ſe ſert, je dois être d'à-plomb.
Me voilà décélé par quelque militaire ,
Dans ce métier je ſuis de grand renom ;
Douze pieds compoſent mon nom
J'en renferme une foule d'autres ,
Dans madiſſection vous les trouverez tous,
Çà , curieux , amuſez-vous.
Trois de mes pieds font un des patenôtres ,
Un élément , un vaſe , un fleuve , un animal ,
Un accident du ciel , un aliment frugal ,
Un Patriarche , un Dieu , ce reſte qu'on évite
Pans toutes les liqueurs , ce que la gloire excite,
Une petite bête , un ſon qui nous peint tout ,
Ce qui ne meurt jamais & que rien ne ditut ,
Quatre grandes cités en France , en Arménie ,
Dans la Chine , ou dans l'Arabie ;
Ce ſein ſi périlleux , certains débris du tems ,
De quoi fertiliſer les jardins & les champs.
ΜΑΙ 1767: 75
:
En ajoutez-vous un , je deviens l'enveloppe
De preſque tous les corps , le travail du cyclope ,
Un azile , un vifcere , un arbre , un triſte oiſeau ,
Un paſſage qui n'eſt ni barque ni radeau ,
Un être malheureux , un grand linge , un eſclave,
Le tribunal , la ville où ſe tient le conclave ,
Un ouvrage de paille , un bâtiment très -haut ,
Et ce qu'un bon buveur aime mieux qu'un quar
taut ,
L'outil que le grivois chérit comme ſa pipe ,
Celle qui fit frémir Alexandre & Philippe ,
Le nom de tout écrit , agréable , ou fâcheux ,
Celle par qui l'on compte ſes aïeux ,
L'ami d'Aſſuerus , un fleuve , une riviere ,
Le principe des tons , la fin de la prière .
Otez-m'en deux , je coule aſſez loin du Jourdain ,
Enſuite je deviens un fleuve ultramontain ,
Depuis un très-long tems j'expire pour renaître ,
Puis j'allume & j'éteins à mon gré le ſalpêtre.
Donnez-m'en cinq en tout , je ne ſuis plus qu'un
jeu ,
Un petit pâturage , un amas tout en feu ,
Un troupeau belliqueux , le Dieu de la nature ,
Une ville , une couverture ,
Une herbe , une rivière , un appas , une fin ,
Un petit animal , un être tour chagrin ,
Un lugubre habitant du centre de la terre ,
Un mortel qui s'élève au ſéjour du tonnerre ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Un ouvrage fublime , ou riſible à l'excès,
Finiſſons , j'en ai dit aſſez .
:
Par M. DE BOUSSANELLE , Mestre
de Camp , Capitaine au régiment
du Commiffaire Général.