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LE PARTERRE DE GAZON. A MONSIEUR D.L.R.

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Périodique :
Mercure galant 1
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LE PARTERRE DE GAZON. A MONSIEUR D.L.R.


LE PARTERRE
DE GAZON.
A MONSIEUR D. L. R.
Pa
Our me délaffer l'efprit
d'une laborieufe étude
qui m'occupe prefentement ,
j'allay me promener à la Cam
pagne un de ces beaux jours
du mois de Mars , qui ont
fait l'agreable prelude du
Printemps de cette année!
Je choifis pour cela la belle
Maiſon du Conful Mutius.
Vous voudrez bien , Mon;
"
$8 MERCURE
fieur , que je vous en parle
fous ce nom , quand ce ne
feroit que pour donner un
petit air de Roman à cette
Promenade auffi bien ne
pourriez vous jamais croire
le recit que je vais vous en
faire , quoy qu'il n'y ait rien
de plus veritable.
!
:
Cette maiſon a des dehors
admirables , & la terre & la
mer y font un coup d'oeil
furprenant. Elle meriteroit
avec juſtice , & fans hyperbole
, cette infcription qu'un
bel efprit a faite pour Verfailles..
A
GALANT.
59
Cedant his Theffalia Tempe.i
En voyant ces lieux on peut croire,
Sans en eftre trompé,
& Tout ce que la Fable l'Hiftoire
Nous ont dit de Tempé.
En effet cette infcription luy
convient naturellement. Ver.
failles eft un lieu enchanté ,
où l'art & la magnificence
font regner la nature . Cette
maiſon eft un lieu delicieux ,
où il femble qu'elle a choifi
fa demeure ; & pour y répandre
elle-même les liberalitez ..
On n'y voit que des beautez
naturelles , qui la rendent plus
agreable que magnifique , du
60 MERCURE
moins de cette magnificence
que la vanité & le luxe des
hommes ont inventée , & qui
furcharge & accable la natu
re , au lieu de l'aider & de
l'embellir.
Il eft vray qu'il y aune magnificence
naturelle , qui furpaffe
quelquefois tout ce que
les Rois peuvent faire de plus
grand & de plus fuperbe . Elle
fe rencontre dans les bois ,
dans les eaux , dans les plaines,
dans les
montagnes
, fans
parler des beautez que la mer,
toute terrible qu'elle eft , apporte
aux lieux qu'elle enviGALANT.
61
ronne. Toutes ces chofes qui
.produisent les belles veuës ,
l'agrément & l'abondance
dans la campagne , fe trou
vent icy naturellement , & fi
bien difpofées, qu'elles y produifent
de charmans effets ,
que tout l'art des hommes
n'eft point capable d'égaler .
Tel eftoit le delicieux Tempé,
ce Jardin de la Grece ,
comme la Touraine eft le
Jardin de la France. Telle eft
la charmante maiſon dont je
parle, digne d'avoir placedans
Cyrus ou dans Clelie , & que
l'illuftre Sapho de nôtre fie,
62 MERCURE
cle en euft fait la defcription ,
comme fon Frere a fait dans.
l'Almahide , celle du Cha.
fteau de Pirou qui en eft cout
proche.
La propreté & la politeffe
des dedans répond aux beau
tez des dehors , & on paffe
fous des plafonds & des lambris
dorez, que je ne m'amule
point à vous décrire , puis
que je ne cherche qu'à me
promener , pour aller dans des
•Jardins & des parterres embellis
de fleurs , & de boüis en
compartimens de broderie ,
ou de pieces coupées , en
GALANT 63
1
forte qu'il femble que le
Jardinier ait voulu difputer
du prix avec le Tapiffier , le
Peintre & le Brodeur. Le celebre
le Noftre en approuve.
roit les deffeins , tant la broderie
en eft fine , les volutes
legeres , & les contours des
Rinceaux bien concertez.
Tout y eft galant , tout y eft
extraordinaire. Une Terraffe
admirable & à double étage,
regne d'un coſté , d'où l'on
découvre la plus bdlle veuë
du monde. De l'autre eft une
grande allée de Cyprés , d'où
l'on entre dans de longs pro64
MERCURE
menoirs détournez , qui font
prefque tout le tour de la mai
fon , & dans lefquels on trouve
de diftance en diſtance des
Jets d'eau & des Repofoirs de
gazon . Je ne vous parle point
des autres baffins qui arrosent
les Jardins & les parterres. Les
eaux y font abondantes , &
font une des plus grandes
beautez de cette maiſon .
Le Maitre qui fe plaiſt à y
faire travailler tous les jours ,
faifoit faire un parterre de
gazon lors que j'y allay ; &
comme il cherche plus à
s'occuper agreablement qu'à
ey
GALANT 65
executer de grands deffeins ,
qui ruinent ceux qui les entreprennent
, & qui demandent
un temps infiny , il ſe
contente des ouvrages qu'on
fait à peu de frais , & qu'on
voit bien - toft achevez . 11
donnoit luy-même le deffein
dece Parterre , mais ce qui eft
plaifant , c'eftoit un Couvreur
de chaume qui l'executoit
avec beaucoup de delicateffe
& d'habileté. C'eft un homme
de tous métiers ; & Moliere
n'auroit pas manqué de
l'appeller un Payfan de quali
té , qui fçait tout fans avoir
May 697 .
F
66 MERCURE
jamais rien appris . Il avoir
déja fait quelques carreaux de
ce Parterre , & Mutius eftoit
plus embaraffé à luy fournir
le deffein , que luy à couper
le gazon ; mais une Niece
du Conful , qui define parfaitement
bien , l'eftant venu
voir , l'avoit tiré de peine , &
s'eftoit chargée de la conduite
de l'ouvrage.
Cette Fille , en fa maniere,
n'eft pas moins rare que le
Jardinier. Elle a beaucoup de
genie pour les ouvrages , &
une facilité ſurprenante pour
inventer des deffeins , & pour
GALANT.
61
67
les executer. Elle s'y plaift ,
elle les aime , & il fe fait en
elle une merveilleule circulation
d'efprit , fij'ole parler de
la forte , car lorfqu'on la voit
travailler , il femble qu'elle
l'ait tout entier au bout des
doigts . Elle brode , elle deffine
; c'eſt une autre Arachné
en Tapiflerie.
Quandj'arrivay , je les trouvay
tous deux une canne à la
main , qui traçoient d'aprés
leur fantaisie , diverfes deurs ,
& diverfes figures , car la Niece
excitoit le Conful , & l'un
& l'autre donnoient un mer.
201 2020
Fij
68 MERCURE
*
veilleux courage au Jardinier,
qui déja devenu habile à les
voir faire , corrigeoit quelquefois
leurs deffeins pour
jufteffe des contours , & des
compartimens. Je ne fuis pas
furpris , dis - je à Mutius , de
vous voir travailler de la forte.
Les plus grands Hommes
dans tous les ficcles ont pris
plaifir à l'Agriculture , & au
Jardinage. De noftre temps
encore , un digne Magiftrat
a greffé quatre mille pieds
d'arbres en fa Maifon de
Campagne, de la meſme main
dont il a écrit tant de beaux
GALANT 69
livres pour ne rien dire de
ces fameux Solitaires , qui ont
cultivé en même temps les
belles Lettres , les arbres &
les allées d'une retraite qu'ils
ont rendue fi celebre . Cet
exercice n'a rien de bas , &
qui foit indigne de la Royauté
même . L'on a vû des Empereurs
defcendre du Trône
pour travailler au Jardinage ,
& des Jardiniers monter fur lei
Trône pour gouverner des
Royaumes. Mutius qui eft
naturellement plaiſant, mʼinterrompir
, & montrant cet
homme dont je viens de par70
MERCURE
ler ; en voicy un , me dit il ,
qui vous écoute avec attention
, & qui me prenant pour
un autre Alexandre , croit
que je le pourrois bien faire
Roy quelque jour , comme
Abdolominus. Vous n'en ferez
peut - eftre pas un Roy ,
luy dis- je en riant , mais en
qualité de Conful vous pouvez
l'élever aux Charges de
la Republique , quand vous
l'aurez affranchi. Nous avons
bien vû des Baillis de Village ,
qui n'avoient pas meilleure
mine que luy , & il auroir bien:
autant de gravité que le Sena
GALANT. Sr
teur de cette petite Ville dont
plaifante Horace . Mais enfin ,
continuay je , les Confuls de
l'ancienne Rome , dont vous
avez le courage & la vertu ,
labouroient
la terre , & gouvernoient
la Republique.
Plufieurs Familles illuftres
avoient tiré leurs noms du
foin & de l'application qu'ils
avoient à l'agriculture. Dios
cletien abdiqua l'Empire
pour aller planter des chouxs
& fi nous remontonsau
temps de la Fable , Adonis ,
Alcinoüs , & les Hefperides ,
fe font rendus immortels par
72 MERCURE
・
là Plus connus & plus cele
bres par leurs delicieux Jardins
qué par leur naiffance &
leur Couronne , il leur a efté
plus glorieux d'avoir préfidé
au jardinage & à l'agriculture,
& d'en eltre adorez comme
les Divinitez , que d'avoir
commandé aux Pheaques , &
regné fur les peuples de Mauritanie
, sluther
Dieu-même n'a pas méprifé
cette qualité, puis qu'au com
mencement du mande ilplanta
le , Paradis torreftre , o
qui estoit un Jardin de deli
ces , où il plaçable premier
homme
GALANT: 73
hommes pour luy apprendre
que la culture de la terre n'eftoit
pas indigne de luy , &
qu'il en devoit prendre le
foin. Noftre Seigneur, le ſecond
Adam , s'apparut à la
Madeleine fous la figure d'un
Jardinier. Mais je ne m'apper.
çois pas que mes complimens
& ma Morale vous détournent
devoftre travail. J'aime
rellement à être loüé,&à vous
entendre , me répondit Mu
vias , que je ne m'apperçois
pas moy- même qu'il y a longtemps
que vous etes debout,
& que je dois mieux faire les
·May 16.97.
G
74 MERCURE
honneurs de chez moy. En
difant celail me conduifit au
logis , remettant à nous promener
aprés le dîné , car il
s'en alloit midy , & il.commençoit
à faire chaud. On
fervit peu de temps aprés avec
beaucoup de propteté , de
bon gouſt & de politefle. Ce
ne fut point un de ces repas
qu'un Ancien appelle des re
pas de promenade ; ny à la
mode des gens de Cour , où il
faut fe dépêcher. Mutius qui
eftoit de fort bonne humeur
ce jour- la , car il eſt toujours
plus trifte, ou plus gay qu'un
GALANT.
75
autre , nous fit cent contes &
cent plaifanteries . Enfin ,
Monfieur , on chanta , on but
des fantez , rien ne manqua à
la bonne chere , & je puis dire
que nous facrifiâmes folemnellement
à Cerés , à Pomone
, à Priape , à Vertumne , &
à toutes les autres Divinitez
de la Campagne & des Jar -´
dins , fans oublier le grotef
que Jardinier qui pourroit
bien prefider un jour aux Par
terres de Gazon.
Aprés le dîné, qui fut long,
comnie vous voyez , la Compagnies
qui eftoit grofle , le
Gij
76 MERCURE
partagea. Les uns le mirent
au jeu , les autres prirent le
plaifir de la promenade
. Mutius
& moy nous vifitâmes
fa
maiſon
, enfuite de quoy nous
reprîmes
le chemin du Jardin
ou , aprés plufieurs
tours d'allées
, & avoir encore confideré
le Partere de Gazon qui
s'avançoit
à chaque moment
,
car cette forte d'ouvrage
va
fort vifte , nous montames
fur la terraffe , qui merite bien
que je vous en falſe une defcription
particuliere
.
<
Je vous ay déja dit qu'elle
en double. Elle a plus de cent
GALANT:
ר ד
pas de long , fur cinquante
de large. L'allée d'embas , ou
la terraffe baffe , qui ferme le
Parterre , eft leparée de la
terraffe haute par une paliffa -
de de charmes , qui fait une
muraille de verdure la plus
agreable du monde . La terraffe
haute , d'où l'on découvre
la mer , & ces échapées
de vûës que je vous ay d'abord
fait remarquer, eft partagée
en trois grandes allées
d'ormes , de chevrefeuïl & de
Laurier-rofe , qui aboutiffent
à un grand ovale en forme
d'amphitheatre , d'où s'éleve
3
Gij
78
MERCURE
à
l'extrémité une espece de
theatre
rustique qui fait une
perſpective
à l'autre bout de
la terraffe , & tout cela orné
de gazon , d'arbustes artif
tement taillez , de ftatuës , de
vafes , & de pots de fleurs , en
fait un réduit
enchanté.
Nous choififmes ce lieu-là
pour nous repofer , mais à pei
ne commençois - je à me tranquillifer
, & à tomber dans
une douce rêverie qu'inſpire
da vue des objets
champêtres ,
que Mutius charmé des plaifirs
de la
Campagne , & tout
occupé de fon Parterre de
´GALANT.
79
gazon , m'engagea dans une
Converfation qui pour eftre
naturellene laiffa pas de m'ap
pliquer , & que vous trouve
rez peut - eſtre un peu trop
étudiée. Cependant elle fe
paffa comme je vais vous l'é
crire.
Ce que vous m'avez dir
tantoft de l'inclination des
Anciens pour le Jardinage
me revient dans l'esprit , me
dit Mutius , & me fait croire
qu'ils y ont excellé , comme
dans les autres chofes. Il eſt
vray, luy répondis - je , ils cherchoient
l'agrément auffi bien
G iiij
80
MERCURE
que l'utilité dans
l'Agricultu
re , & ils avoient foin d'embellir
leurs
Jardins , & leurs
Vergers , en les rendant fe-
&
conds ; mais ils
preferoient
toujours
en cela les beautez
naturelles à
toutes celles que
l'Art peut
inventer. Ils tâ
choient
d'aider la
nature ,
de la
perfectionner , maís ils
évitoient de la
défigurer à
force de
l'embellir.
Contens
de fes
productions où elle ſe
plaift àles faire pour la neceffité
des
hommes , ils n'y recherchoient
que
l'abondance
, & la
perfection . Dans les
GALANT.
autres chofes qu'elle fait en
fe jouant , & pourl'ornement
de la terre, ils y apportoient
quelque artifice , mais ils y
vouloient toûjours plus de
naturel que d'affectation . Ils
avoient des treilles , des berceaux
, des promenoirs & des
allées. Ils avoient auffi des
Parterres , & des Parterres de
gazon , plus que d'autres ,
comme plus naturels , & plus
conformes à l'ufage de ce
temps-là , où l'on peut dire
que l'Agriculture eftoit encore
naiffante. Je croy même
que les Romains aimoient les
82 MERCURE
Parterres de gazon, puifqu'on
ne voit encore aujourd'huy
autre chofe en Italie . Quoy
qu'il en fait , l'invention des
Parterres n'eft pas moderne.
On trouvedans Pline le cemps
propre pour hiftorier les Arbres
& les Plantes , & la maniere
de dreffer les carreaux ,
plate- bandes , & les allées.
Il a même diftingué les Jardins
de plaifance , de ceux
que nous appellons des Pota
gers , & des Legumiers ..
Cependant les Anciens
qui aimoient les Jardins rufti.
ques , s'attachoient particu
les
GALANT: 83
६ lierement à trouver des places
que la nature euft embellies
elle - même , & où il falluft
moins d'art & de travail. Les
Anciens , interrompit Mutius
, eftoient plus laborieux
que nous, & il falloit un grand
artifice , & un travail infatiga
ble , pour faire venir des pommes
dans le Jardin des Hef
perides. Je ne fuis pas hom
me à croire des Fables , continua
-t-il , cependant je ne
penſe pas que ce fuffent des
pommes comme les noftres ,
& j'aime autant dire que c'é
toient des pommes d'or , que
84 MERCURE
des citrons & des oranges ,
comme l'affurent quelquesuns.
Il eft vray , luy dis je , que
ceJardin chez les Chymiftes
eft fabuleux & allegorique .
C'est le Jardin des Philofo.
phes , & du grand oeuvre ;
mais il fe peut faire aufli que
les Peuples de cette Contrée
qui n'avoient jamais vû de
citrons & d'oranges , feur
donnérent le nom de Pommes
d'or , pour leur couleur
& leur excellence . Je ne fçay
d'où Pline avoit appris que
ces arbres precieux n'eftoient
que des Oliviers ſauvages
Lyx
GALANT. 85
qu'on voyoit encore de fon
tempsar les olives ont bien
moins de rapport à des pommes
d'or , que les citrons &
les oranges , & même que les
pommes ordinaires. Quoy
qu'il en foir , le Jardin des
Hefperides eftoit enclos d'un
bras de mer , qui ferpentant..
tout à l'entour , avoit donné
lieu aux Poëtes de feindre
qu'il eftoir gardé par un Dragan
. Il y avoit dans fon enceinte
un Temple d'Hercule,
pour nous apprendre non.
foulement l'alliance quieftoir
catre ces Princeffes & ce De86
MERCURE
my.Dieu ; mais encore que
le Jardinage & l'Agriculture
demandent un travail conti.
nuel.
L'ancienne Grece remplie
de la delicieuſe idée de fon
Tempé , forma fes Jardins für
ce Plan , & y rechercha les
mêmes beautez. Mais quelle
deſcription pourrois je vous
en faire? Sapho , la Grecque
Sapho , qui pouvoit avoir efté
fur les lieux , & en avoir vû
encore quelques veftiges ,
eftoit feule capable de les décrires
ou du moins la Sapho
Françoife , dont toutes les
GALANT. 87
Peintures font fi vives , finobles
, & fi fçavantes , l'oferoit
entreprendre , & pour nous
les reprefenter tels que nousi
nous les imaginons , elle fe
roits contrainte de nous ren4
voyer à fes belles Promena
des de Saint Cloud, & de Ver
failles. Imaginez - vous Trianon
, & vous formerez peut
eftre quelque idée des Jardins
d'Adonis , où ce jeune.
& galant Prince paffoit de fi
douces heures avec la belle
Déeffe , s'il eft vray que ce
Prince foit le même que l'Amant
de Venus ; Jardin deli
88 MERCURE
cieux , cultivé des mains de
l'Amour , de Venus , & des
Graces. L'idée m'en eft reve
nue à l'efprit quand je vous ay
vu travailler avec voftre Fils
& voftre Niece , au Parterre
de gazon. La comparaiſon eft
jolie , s'écria Mutius ; mon
Fils & ma Niéce vous en feront
compliment.Mais continuez
à nous décrire ce galant
Jardin , vous avez fi bien
commencé . Il me femble Y
voir naiſtre mille petits ' Amours
, parmy les lis & les
rofes, Les arbres & les fruits ,
les plantes & les fleurs , tour
GALANT. 89
y faifoit aimer , tout n'y reſpiroit
qu'Amours. Toutes choſesy
venoient en abondance ,
& d'un gouft plus favoureux,
& plus exquis qu'ailleurs ; car
Venus prefide particulierement
aux Jardins , & il ne fauc
pas douter qu'elle ne répatidift
fes plus douces influences
fur celuy de fon Amant.
On voyoit par tout les noms
& les chiffres de Venus &
d'Adonis , & je me les reprefente
tous deux appliquez à
les graver fur les arbres , &
fur le fable des allées . Il vous
fouvient de cette belle Dame
May 1697.
H
90 MERCURE
qui eftoit aimée d'un grand
Prince . Un jour qu'ils étoient
enfemble dans un Jardin , elle
traça avec le bout de fa can.
ne , fur la pouffiere , le nom
de ce Prince & le fien , en forme
de lacqs d'amour. Le Jardinier
qui s'en apperçut aprés
qu'ilsfe furent retirez , couvrit
foigneufement cet endroit ,
& plaça des fleurs dans toutes
les rayes , qui rendirent avec
le temps ces chiffres naturels
& durables . Cela furprit dans
la fuite fort agreablement ces
deux Amans , & le Jardinier
fir la fortune par cette gaGALANT.
91
lanterie , mais il le meritoit
bien:
Car peut on mieux qu'avec
des fleurs
Exprimer l'union
des
coeurs ,
des noms ,
Et peindre de l'amour les plus
Secrets miſteres
Par de plus tendrés caracteres?
11 eft vray , luy dis je cela
eft galamment imaginé, & vos
Vers ne le font pas moins..
Mais à propos de cette Dame
qui gravoit fur la pouffiere de
ce Jardin , vous me faites fou
venir d'une autre , quigravoite
fur le fable de la mer. Vous
2
Hij
92 MERCURE
en fçavez l'hiſtoire, mais vous
ne l'avez pas veuë en Vers de
ma façon. Les voicy . La Piece
n'eft pas longue , & il n'y
a pas longtemps que j'ay fait
ces Vers.
Climene au bord de la mer
Voulut un jour exprimer
Combien elle eftoit fidelle
Afon aimable Berger ;
Plutoft mourir que changer,
Sur le fable écrivit elle.
S
Mais à peine eut elle écrit
Cette terrible promeffe ,
Qu'il femble que par dépit
L'onde à l'effacer s'empreffe.
GALANT. 1993
Car ce perfide Element
Infenfible à la tendreffe , n
Engloutit dans un moment
Ce gage de la Maiftreſſe ,
Et tout l'espoir del Amant,
2
Alorsfaifi de douleur,
Il prévoit bien le malheur
Que ce figne luy prefage .
Du Sexe toujours trompeur.
Il connoiſt aſſezl'humeur ,
Et la mer fur le rivage
N'a rien fait , que la volage
N'ait déja fait dans fon coeur.
B
Auff , Climene interdite
De ce prompt évenement
94. MERCURE
Qui l'accufe & la dément ,
Cache bien toft par fa fuite .
La bonte de fon ferment.
Le Bergerfe defefpere ,
Il ne peut trop s'alarmer;:
Mais c'eft contre la Bergere
Qu'il doit tournerfa colere,
Et non pas contre la mer.
Il feroit à fouhaiter , dit
Mutius , aprés m'avoir fair
encore repeter ces Vers , que
pour éprouver la fincerité des
Amans , il leur arrivaſt quel .
que petite punition , quand
ils s'avifent de graver finconfiderément
leurs rêveries
amoureuſes , ou du moins qu
GALANT.
95
1
ils ne les écriviffent jamais
que fur le fable & la pouffiere
, afin que le vent & la pluye
les effaçaffent auffi- toft , &
leur en donnaffent le démenti
. Vous etes bien fevere, luy
repliquay-je , de refufer à ces
pauvres Amans cette legere
fatisfaction. Il y a même de
l'injuftice dans votre fentiment;
car il n'en eft pas de
ces fortes d'écritures, comme
des Lettres d'amour. Quand
un Amant écrit une Lettre
dans le commerce de fa paf
fion , il le fait fouvent aprés
y avoir refléchi , & alors il
96 MERCURE
3
peut feindre , tromper
, diffimuler
, c'est l'efprit
qui parle
; mais quand il écrit en révant
dan un Bois , ou fur le
bord de la mer , telle eft fa
penſée , il n'y a rien de plus
vray & deplus fincere , c'est
le coeur qui parle. J'en conviens
, repartit
Mutius , &
pour m'en tenir à la Devife,
Plutoft mourir
que changer
, de
la fidelle Amante
que vous
avez fi bien décrite
, je veux
croire que dans le moment
"elle difoit
la pure verité
, car
quand on aime , on ſe perfuade
qu'on aimera
toujours
;
mais
GALANT . 97
mais il ne faut pas y aller fi
vifte. Les Elemens même fe
révoltent contre nous , comme
vous l'avez remarqué ,
lors que nous préfumons tant
de noftre fidelité .
La pensée & l'air chagrin
avec lequel Mutius me parfoit
, me fit rire , & nous plaifantâmes
quelque temps fur
fes galanteries ordinaires ,
aprés quoy il reprit le diſcours
de cette forte.
Les Jardins d'Adonis é- •
toient charmans ; mais nonobftant
tout ce que nous en
avons dit , j'aime encore
May 1697.
1
98 MERCURE
sieux celuy des Hefperides
. Vous avez le gouft bien
intereffe , luy dis -je ; car c'eft
apparemment à caufe des
pommes d'or , mais cela n'eſt
pas d'un homme qui a le
coeur tendre comme vous.
On aime par tout , reprit Mus
tius , l'amour ne manque pas
de reduits , mais on ne trouve
pas par tout des pommes d'or
pour donner aux Belles, & en
amour elles font encore plus
neceffaires qu'en autre choſe.
Ce fentiment de Mutius redoubla
la plaifanterie , & fit
quelque tréve à un entretien
GALANT.
99
qui avoit efté jusque -là affez
ferieux. Mais l'amour du Jar.
dinage poffedoit fi fort Mutius
, qu'il nous rengagea dans
cette matiere comme auparavant.
On dit qu'Epicure eft le
premier Inventeur des Jardins
de plaifance , dis -je , & qu'il
commença à faire dreffer le
fien à Athenes , les Jardins
eftanttous fituez à la campagne
en ce temps - là , fi nous en
croyons Pline. Si les Jardins .
d'Alcinous , d'Adonis & des
Hefperides , font les plus ce
lebres chez les Poëtes ; ceux
I ij
100 MERCURE
de Semiramis , de Salufte , de
Lucullus, & de Mecenas chez
lesHiftoriens, celuy d'Epicure
eft fameux chez les Philofophes
.On peut croire que ce
Jardin étoit fagement ordon
né, Il y avoir apporté tous les
foins qu'unePhyfique experi
mentéefçaváte peut donner,
à l'agriculture . Imaginez -vous
voir Descartes en Hollande
dans fa maiſon de
campagne,
proche de la Haye , qui plan .
te des choux , & qui forme
en même temps une nouvelle
Sete de Philofophes. Il ne
fait pas moins beau voir un
GALANT: for
7
Philofophe Jardinier , qu'un
Roy , ou qu'un Empereur, &
des plantes & des arbres cultivées
par des mains fçavantes
que par des mains royales ,
Si vous avez dit tantoft que
tout infpiroit l'amour au Jardin
d'Adonis , tout infpiroic
dans celuy d'Epicure la fageffe
& la vertu . L'on y goûtoit
particulierement toute la
volupté fine & delicate dont
il faifoit profeffion . La frugalité
y regnoit parmy labor.
dance ; & comme un potage
de fanté eſt ſouvent de meilleur
gouft , & vaut mieux qu'-
I iij
102 MERCURE
une Bifque fucculente, je préfere
volontiers le Jardin de ce
Philofophe à tous les Parterres
que l'art prend tant de
peine de cultiver . C'eftoit un
Jardin de fanté , où le corps &
l'ame dans la fimplicité de
fes fruits & de fes legumes ,
trouvoit une fpirituelle & delicieufe
nourriture . UneRave ,
une Laictue cultivée de la
main d'Epicure , donnoit de
l'efprit , & avoit plus de fuc
qu'une autre. Ce Jardin eftoit
une espece de Paradis terreftre
, fi j'ofe parler ainſi , où
tous les arbres & toutes les
GALANT. 103
or
plantes eftoient des arbres ,
& des plantes de fcience , du
l'ame éclairée de la pure cernoiffance
de la nature , apprenoit
à fuivre fes mouvemen's
avec toute la difcretion & tou.
te la fimplicité qui luy eſt
propre , & que l'enfeignoit
Epicure. C'eftoit une vive
peinture de fa Morale , dont
ce Jardin faifoit leçon . Il n'y
avoit point de plante ou d'arbufte
qui ne luy fournift quelque
maxime , & qui ne fervift,
aprés de fimbole aux autres ,
pour fuir le vice , ou pour pra
tiquer la vertu. Jardin fçavant
I iiij
104 MERCURE
& moral , dont la promenade
eftoit inftructive. Mais je me
perds dans cette idée d'Epi .
cure Jardinier , & je ne fcay fi
vous me pardonnnerez cet
enthouſiaſme de Morale. Il
eſt admirable , me répondit
obligeamment Mutius.
Les anciens, continua t- il,
avoient auffi-bien que nous,
des Jardins pour le délaffement
& le plaifir , pour le recueillement
& la meditation .
Ils y foupoient fouvent en
compagnie ; ils y donnoient
des feftes domeftiques & pri
vées ; ils y tenoient des EcoGALANT.
105.
les & des Academies. Ils fi
rent même exprés de ces Jardins
ftudieux , comme celuy
d'Epicure , que vous avez fi
fpirituellement décrit. Tel
eftoit le Jardin d'Academus
aux portes d'Athenes , qui
fervit d'Ecole à une nouvelle
Secte de Philofophes , qui
porta fon nom depuis , & qui
devint fi celebre , qu'on l'a
donné à toutes les Societez
de beaux efprits qui ont paru
dans le monde. Mais ces Jar
dins de Philofophes eftoient
rêveurs & mélancoliques , &
peu de gens prendroient plai
106 MERCURE
fir aujourd'huy à s'y promener
; car ils n'avoient pas l'a .
grément & la beauté du Jardin
royal des Plantes , oùTE.
cole da Medecine de Paris
fait toutes les femaines de fi
fcavantes leçons de Botanique.
Mais enfin ils feront
toujours fameux , quand ils
n'auroient fervi qu'à inventer
tant de doctes Fables & tant
d'ingenieufes allegories . Ou
cette comparaison de Jardins'
mifterieux ne fe trouve- t elle'
pas ? Chez les Poëtes , chez
les Philofophes , chez les
Saints Peres , dans la Sainte ;
GALANT: 107
Ecriture même. Mais quittons
ces Jardins allegoriques,
où nous pourrions nous éga
rer.
Quoy que l'Antiquité nous
ait extrémement vanté fes
beaux Jardins , il faut croire
neanmoins que ce n'eftoit
rien en comparaiſon de ceux
de noftre Siecle.Ils pouvoient
l'emporter pour la fituation,
l'afpect , le folage , l'abon .
dance & la fertilité ; mais
pour la propreté , la politeffe
& la magnificence , ils eftoient
infiniment au deffous des noftres.
Tous ces Jardins fa108
MERCURE
ne
meux dont nous avons parlé,
l'auroient celé aux Jardins
des Tuilleries, de Saint Cloud
& de Verſailles. Le temps qui
détruit toutes chofes ,
pourra effacer les excellentes
&riches deſcriptions que tant
de beaux efprits en ont faites,
& la pofterité jugeant alors
fans prévention des anciens
& des modernes , reconnoiftra
que le Siecle de Louis le
Grand a furpaffé en toutes
chofes celuy d'Augufte.
Mais il faut auffi avouer,
luy dis - je , que fi nous
l'emportons fur les anciens , &
GALANT. 109 .
même fur toutes les autres
Nations pour l'agriculture &
le jardinage , noftre politeffe
eft en cela trop grande. Il ya
trop de delicateffe & d'affetation.
La Nature eft enchainée
& captive dans nos
Jardins ; prefque rien n'y
vient & n'y croift naturellement
, tout y eft placé par
machines. Ce ne font que
Terres,que canaux, eaux fleurs ,
arbuftes , tout y eft dans les
liens & en prifon . Les autres
Nations ont mieux confervé
le gouft fimple & ruftique
des anciens pour les Jardins
110 MERCURE
Ils préferent une negligence
fans mal propreté à une culture
trop recherchée ; ils veulent
que la Nature y paroiffe
feule , ou du moins que l'art
ne la furmonte pas.
1
Je ne prétens pas neanmoins
que les Anciens ayent
ëfté fi groffiers en jardinage
qu'on le l'imagine ; ils ont eu
foin d'orner & d'embellir
leurs Jardins. Un Pere de
l'Eglife , c'eft Clement d'Ale.
xandrie , m'apprend que de
Ton temps il y avoit des Jardins
propres & bien peignez
où les arbres & les plantes.
GALANT. III
y
eftoienr rangez avec ordre ,
pour divertir la veuë . Ila une
penſée fort jolie fur ce fujet .
Il dit que ces Jardins fi polis
& fi reguliers , font plus expofez
au pillage que les autres
, parce que les chofes
font plus prefentes, & qu'elles'offrent
d'elles- mêmes fous
la main , aulieu que dans les
autres elles font plus cachées,
& ne ſe trouvent pas fi facile.
ment . Il n'y a que les curieux
qui les démeſſent , & qui en
faffent leur profit . Enfin chaque
Nation a fon gouft pour
les Jardins & les Parterres.
112 MERCURE
Quelques Peuples les con
fondent , d'autres les partagent
. On voit en cela le gouft
des Juifs dans le Cantique des
Cantiques . Le Jardin de l'Epoux
, qui eft à la lettre, celuy
de Salomon , eft tantoft un
Parterre agreable , tantoft un
Verger delicieux , & tantoft
une Vigne plantureufe. C'eft
un mélange confus d'arbres,
de fleurs , & de plantes aromatiques.
Quelques - uns ai
ment le boüis dans les Parterres,
la broderie & les compartimens
, les bordures & les
platebandes ; d'autres le fim
GALANT. 113
ple gazon & les fleurs naturelles.
Les uns aiment les
Treilles & les Berceaux
, les
autres les Bofquets & les paliffades.
Les uns aiment les
grands arbres , les autres les
arbres nains. Les uns les veulent
en efpalier , les autres en
éventail & en buiffon . Les uns
ne font curieux que de fleurs
rares , les autres que de legumes
étrangers , de choux de
Siam , & d'oeillets d'Inde...
Cette diverfité paroift auffi »
dans la fituation des Jardins,
Les uns les veulent en terraf
fes , les autres de plein pied.
May 1697.
K
114 MERCURE
Les uns les placent devant ,
les autres derriere la maiſon ,
Pline veut qu'ils foient proche
de la maifon , & d'une
Riviere , ou de quelque fontaine.
Cela me fait remarquer
la maniere de bâtir d'à prefent
, & de faire des Jardins ,
fur tout chez les particuliers.
J'admire la mode de nos Architectes
, qui fous prétexte
de regularité, ou plûtoft manque
d'invention , font toutes
les maifons femblables , & fur
un même modele . A la campagne
, auffi bien qu'à la Ville ,
par tout, un efcalier au milieu
GALANT. 115
du baftiment , & deux ailesäux
coftez ; par tout un grand jardin
quarré , comme s'il n'y
avoit point d'autre forme &
d'autre fimetrie dans l'Archi
tecture , qui fuft plus agreable
& plus commode . Mais
laiffons les appartemens , &
venons au jardin quarré Jede
mande un peu quel agrément
& quelle beauté on trouve
dans cette figure ? Un jardin
de plein pied eſt, dit- on , plas
aifé pour la promenade ; mais
pour entre long & partagé, encft
il moins de plein pied
La campagne nouspapalit .
Kij
116 MERCURE
belle que par fes irregularitez
, il faut toujours du haut
& du bas pour former les
les veuës & les charmantes
perſpectives. Un jar
din fait aux champs ou à la
Ville luy doit reffembler en
quelque façon , & nous la reprefenter
en petit, Il eft vray
qu'à la Ville on n'eft pas malftre
de la place; mais à la campagne
j'aime les grands jardins
, compofez de differentes
pieces, qui n'expofent pas
feurs beautez tout d'un coup,
comme le jardin quarré; mais
qui les dévelopen opcu à pu
GALANT. 117
rencheriffant toujours les u
nes fur les autres , & dont le
tout enſemble fait aux yeux
un admirable & furprenant
effet. J'aime la l'inégalité , la
diverfité & le changement , &
que mes yeux ne foient pas
raffafiez tout d'un coup, mais .
qu'ils foient frapez agreable
ment de temps en temps par
quelque objet nouveau . C'eft
pourquoy les jardins mêlez ,
qui tiennent du Potager & du
Parterre , où les feurs font ?
confonduës avec les plantes
& les legumes , me déplai
fent . La belle chofe de voir
118 MERCUR E
un quarré de choux entouré
de boüis & de platebandes. Il
faut avoir le go ft bien groffier
& de Village . Vous avez
évité ce defaut en mettant
voftre Legumier à remotis , &
dans un lieu où il ne gaſte
point votre terraffe , & voftre
Parterre , qui avec les autres
promencis qui l'environnent
, fait cette belle diverfité
que je demande dans les
jardins. Je n'aime point enfin
à eftre renfermé dans un jar .
din comme dans une chambre
, & que mes cours d'allées
foienttous mefurez , de quel
GALANT. 119
que
cofté que je me promene.
Je me plais à fuir dans un
fentier écarté , à me repoſer
de diſtance en diſtance , & à
trouver quelque chofe qui
m'arrefte. Je ne voudrois non
plus monter fur le toit des
maiſons , & me promener
dans les nuës. Tous les jardins
de l'Afie , de l'Afrique , &
generalement de tous les pays
chauds , font fufpendus en
l'air , fur des pilotis , ou fur
le toit des maifons , afin de
les tenir plus fraifchement ,
& d'en recevoir la rofée , cat,
il y pleut rarement, & les eaux,
120 MERCURE
n'y font pas communes . Ces
jardins font chargez de
grands arbres , qui produi .
fent du fruit en abondance ;
mais à proprement parler ,
ce ne font que de grandes
Serres pour élever des arbres
& des plantes . On y va le foir
prendre le frais , mais affis , &
non pas en promenade .
Les Anciens , die Mutins
qui m'avoit écouté avec beau
coup d'attention , eftimoient
fort ces jardins fufpendus au
haut des maifons . Il y en avoit
un grand nombre à Rome ,
& meme de ces petits jardins
portatifs
GALANT. 121
portatifs dans les Serres , dont
ils paroient leurs Balcons &
leurs feneftres ; de maniere
que Pline dit , qu'il ſembloit
qu'on eftoit dans les champs
quand on alloit par lesruës .
Ces jardins fufpendus ne ſeroient
pas bons en ce pays,
où les vents font frequens &
furieux; ils y cauferoient plus
de defordre & de changement
qu'à celuy de Marcellus , dont
parle Pline. Il dit que ce verger
, qui eftoit planté d'oli
viers , fut tranfporté en ſon
entier , & tout comme il eftoit,
de l'autre cofté du chemin
May 1697.
L
122 MERCURE
public , où il eftoit fitué dans
l'Abruzze
, d'où la terre luy
ceda laplace, & alla prendre
la
fienne , étrange
effet de quel
que Ouragan
, que je laiffe à la
bonné
foy de cet Auteur
.
Les jardins
de Semiramis
,
que quelques
-uns attribuent
à Cyrus , eftoient
élevez
en
l'air fur quatre
colomnes
,
qui contenoient
l'eſpace
de
quatre
journaux
de terre ,
chargez
d'arbres
fruitiers
de
• cinquante
pieds de haut ; ce
qui faifoit paroistre
de loin
ces jaudins , comme
une foreſt
plantée
fur une montagne
,
GALANT. 123
L'Hiftoire les compte pour
une merveille
, mais je n'y
trouve rien d'admirable
que
leur ftructure. La Fable , qui
a le don de groffir & d'embel
lir les objets , nous vante les
jardins
d'Alcinoüs. Cependant
ce qu'elle en dit nous
les rend
aujourd'huy
méprifables
, quoy qu'on foit fi prévenu
en faveur des Anciens .
Voyez la defcription
qu'en
fait Homere
; rien n'eſt
plus fimple & plus naturel ;
ce ne font que quelques arpens
de terre bien culti
vez & bien arrofez ; mais
Lij
34 MERCURE
es jardins de Lucullus nous
donnent une autre idée de
l'Agriculture des Anciens ,
& nous font voir comme elle
s'estoit perfectionnée à Rome
dés ce temps - là . C'eftoit
comme les Tuilleries à Pariss
la Cour & la Ville y alloient
en foule à la promenade dans
les beaux jours. Ce grand
homme , auffi illuftre dans fa
retraite que dans le gouver
nement de la Republique , &
dans le commandement des
Armées , joignit ces jardins
delicieux & enchantez , aux
fuperbes Edifices qu'il fit
GALANT. 125
"
conftruire. Il fit percer des
montagnes , & conduire la
Mer par de longs canaux
pour l'ornement & la commodité
de les jardins & de fes
maiſons. Imaginez -vous voir
feu Monfieur le Prince dans
fa belle maiſon de Chantilly.
Si Theophile revenoit au
monde , il ne reconnoiftroit
plus la maifon de Silvie , & il
auroit honte de la peinture
qu'il en a faite .
Les jardins de Salufte fur
le mont Quirinal , furent encore
celebres à Rome pendant
la Republique ; mais
Liij
126 MERCURE
.3
fous le regne d'Augufte , &
durant l'Empire les jardins de
Mecenas furent un lieu de
delices pour les Romains . Ce
digne Favory , fi éclairé , fi
poli , fi delicat en toutes chofes
, y avoit recherché tout
ce que l'art & la Narure ont
de plus rare & de plus exquis.
Onn yy voyoit tout ce que l'Agriculture
eft capable de produire
pour flater la veuë , le
gouft, & l'odorat, trois de nos
Tens, qui dans un beau jardin
doivent eftre également fatisfaits
, & qui l'eftoient d'une
maniere excellente dans les
GALANT. 127
jardinde Mecenas . Ajoûtez
à cela des veues , des perfpectives
, des reduits , dont l'ingenieufe
& delicate ordonnance
eftoit fi propre à diffiper
, ou à entretenir la rê ,
verie , felon l'humeur où
l'on vouloit eftre , lieux admirables
pour chaffer la mélancolie
, pour imprimer de
tendres fentimens , pour faire
naiftre de belles pensées ; enfin
pour cultiver l'amour , &
la Philofophie , car c'eſt en
cela que confiftoir particu
lierement la beauté des jardins
de Mecenas ; & ce qui
"Liiij
128 MERCURE
fait que je les préfere à tousles
autres dont nous avons parlé .
Ils fe fentoient de l'efprit du
Maiftre , qui eftoit un parfait
Courtisan , & un agreable
Philoſophe. La Vigne Pamphile
, la Vigne Borghese ,
Frefcati , Belveder , peuvent à
peine nous les reprefenter.
Il y a dans le jardinage ,
auffi- bien que dans les Baſtimens
, un certain gouſt fin &
delicat , dont tous les hommes
ne font pas capables , &
qui fe trouve rarement dans
les plus beaux Palais. Mais je
m'érige icy un peu trop en
GALANT. 129
Connoiffeur , & vous m'allez
faire paffer pour un Maiſtre
Jardinier. Je vous affure , luy
dis-je ,» que vous n'en devez
guere à la Quintinie & au
Noftre; & je ne doute point
que dans la pratique vous ne
poffediez tout leur art à fond.
Mais il fe fait tard , & il ne
me refte du jour que pour
m'en retourner chez moy
En diſant cela je me levay , &
pris congé de Mutius , nonobftant
tous les efforts qu '
il put faire pour m'arre
fter jufqu'au lendemain . Je
fus fi content de cette pro
ط ب
130 MERCURE
menade , que je refolus de
vous en faire une fidelle Re.
lation . Je fçay que vous ai
mez le jardinage , & les plaifirs
de la campagne , & que
vous prenez un peu de part à
la fanté & au divertiffement
de voſtre Philofophe
, qui
n'a point d'autre paffion que
celle de vous plaire , & de vous
"fervir. Je fuis , &c.
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Vous aimerez la…
LE PARTERRE DE…
ENIGME.

Titre et contenu

Titre:

LE PARTERRE DE GAZON. A MONSIEUR D.L.R.

Titre d'après la table:

Le parterre de gazon, contenant la description des plus beaux jardins des anciens, avec les noms des grands hommes qui les ont aimez.

Premiers mots: Pour me délasser l'esprit d'une laborieuse étude qui [...] Domaines: Système et histoire des connaissances humaines, Histoire naturelle, Beaux-arts, Belles-lettres, théâtreMots clefs: Jardins, Arbres, Temps, Promenade, Gazon, Parterre, Anciens, Campagne, Jardinier, Plantes, Maison, Fleurs, Agriculture, Pommes, Esprits, Terre, Terrasse, Allées, Adonis, Épicure, Nature, Promener, Ville, Philosophes, Sapho, Abondance, MondeConcerne une oeuvre: La promenade de Versailles : dédiée au roi ; Clélie, histoire romaine : dédiée à Mademoiselle de Longueville ; Artamène ou le Grand Cyrus... par Mr de Scudéry,... Première partie. [3e partie.] ; Almahide ou L'esclave reineDediée à Mademoiselle. Par Mr de Scudéry, gouverneur de Nostre Dame de la Garde. [Premiere partie [- Suite de la I. partie, Tome I. [- Suite de la I. partie. Tome II. [- Seconde partie [ - Suite de la II. partie. Tome…

Forme et genre

Langue: FrançaisForme: Prose
Type d'écrit journalistique: Article / Nouvelle littéraire

Auteur et provenance du texte

Est rédigé par: Mr de la Févrerie (De La Fevrerie) Genre de l'auteur: Homme

Publié par Klara Bourban le 6 octobre 2026 à 17h14
Modifié le 6 octobre 2026 à 17h14

1697, 05

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