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1
p. 166-175
RÉFLEXIONS de la Société des Conciliateurs sur les divers usages des termes DÉDICACE & de D'INAUGURATION.
Début :
Sous le régne précédent, on a érigé avec solemnité des Monumens publics à [...]
Mots clefs :
Dédicace, Inauguration, Consécration, Termes, Statue, Cérémonie, Culte, Conciliateurs, Langue, Dictionnaire
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texteReconnaissance textuelle : RÉFLEXIONS de la Société des Conciliateurs sur les divers usages des termes DÉDICACE & de D'INAUGURATION.
RÉFLEXIONS de la Société des
Conciliateurs fur les divers ufages des
termes DEDICACE & de D'INAUGURATION
Sous le régne précédent , on a érigé
avec folemnité des Monumens publics à
l'honneur de LOUIS XIV, & l'on s'eft
fervi du terme de Dédicace pour figni
fier l'offrande qu'on en faifoit. Ce mot a
été employé de même dans la defcription
des Fêtes données à Rennes , à
Valenciennes & à Bordeaux , lorfque
des Etats de Bretagne , au nom de la
Province , & les. Officiers Municipaux
de ces deux dernières Villes au nom de
A O UST . 1763 : $ 64
leurs Concitoyens , donnerent au Roi
une marque de leur refpect , de leur
dévouement & de leur zéle , en faisant
élever la Statue du Monarque Bien-
Aimé dans l'enceinte de leurs murs. La
Ville de Paris , dans les dernières Fêtes,
a eu pour objet de célébrer le même
événement qui lui étoit propre ; & pour
le défigner , elle a fait ufage du terme
d'inauguration dont plufieurs perfonnes
ont demandé la fignification précife.
Quelques-uns ont prétendu que ce
terme n'étoit pas François , & fe font
récrié contre la hardieffe qui l'avoit emprunté
du Latin . Les Auteurs qui ont
écrit dans cette Langue fe font fervis
du mot inaugurare , qui fignifie confacrer
, facrer ; en forte qu'inauguration
feroit fynonyme à confécration , que
l'on dit ne pouvoir être employé au
propre , que pour exprimer une cérémonie
religieufe dans l'ordre le plus
relevé.
Mais nous oppofons à ces Critiques
l'autorité du Dictionnaire de l'Académie
Françoife qui ne profcrit pas de
notre Langue le terme d'inauguration
» c'eft , dit- on , une cérémonie religieufe
qui fe pratique au Sacre
Couronnement des Souverains . L'i
nauguration de l'Empereur,
alt
168 MERCURE DE FRANCE.
On ne voit pas trop par cet exemple"
quelle eft l'acception véritable du mot.
Celui de nous qui eft le plus verfé dans
l'étude des ufages des Nations , nous a
rapporté d'après une Gazette de l'année
1723 , qu'au facre de l'Empereur comme
Roi de Bohême , fait à Prague le 5 Septembre
de cette année , la Couronne
ayant été bénite , l'Archevêque de Prague
la mit fur la tête de l'Empereur, qui
retourna àfon Thrône , & l'Officiant prononça
les paroles de l'inthronifation . On
a qualifié ainfi la prife de Poffeffion d'un
Siége Epifcopal : mais ce n'eft qu'une
expreffion figurée ; car c'eft improprement
qu'on appelle Thrône , la décoration
du Dais du & Fauteuil, qui diftingue
le lieu qu'occupe un Prélat dans les cérémonies
folemnelles de fon Eglife. Cela
ne peut être appliqué qu'à ceux qui font
Princes temporels ; & alors le Thrône eft
dans leur Palais & non dans leur Eglife ;
où ils n'ont qu'une chaire : de là la dénomination
du Temple principal fous le
nom d'Eglife Cathédrale : & dans le rituel
Romain , les Fêtes de la Chaire de S.
Pierre à Rome & à Antioche.
Ce n'eft pas par ce que dit le Dictionnaire
de l'Académie Françoife au mot
inauguration , qu'on peut décider fi la
Ville
AOUST. 1763. 169
Ville & les Auteurs du Mercure ont
bien ou mal fait de fe fervir de ce terme
en annonçant les Fêtes publiques ;
mais qu'on confulte ce même Di&tionnaire
au mot érection , il nous apprend
qu'on dit , l'érection d'une Statue , d'un
Monument , pour dire l'efpéce de Confécration
que l'on en fait en l'honneur
d'un Prince ou de quelqu'autre Perfonnage
illuftre. Le mot de confécration
eft ici employé formellement avec la petite
reſtriction, qui empêche de prendre ce
mot dans une acception relative au culte
divin. Nous ferons voir plus bas qu'il y
a un milieu entre le facré & le prophane,
& que le mot d'inauguration eft celui qui
convient le mieux à cette circonftance
moyenne , puifque dans nos ufages , il
ne peut être pris dans la première fignification;
& qu'il a quelque chofe de relevé
qui empêche qu'on ne l'applique à des
conjonctures triviales.
Si l'on vouloit donner la préférence
au mot de dédicace , il faudroit difcuter
fes différens fens , & peut- être le trouveroit-
on moins convenable après cet
examen, qu'on ne l'auroit penfé d'abord.
Pour trouver la première origine de
ce mot , il faut remonter à l'antiquité
la plus reculée . Judas Machable fit
H
170 MERCURE DE FRANCE ,
repurger le Temple ; on appella cette
cérémonie encoenia, qui fignifie Dédicace
ou le renouvellement d'une choſe détruite
; il ordonna que l'on feroit des
réjouiffances publiques , tous les ans ,
au même jour que la Dédicace auroit
été faite ; & nous lifons dans S. Jean
chap. 10, v. 22 , que Jefus Chrift ne fe
difpenfa pas de l'obfervation de cette
fête , & que le jour qu'on la célébroit
on lui parla dans le Temple , où il fut
rencontré fe promenant dans la gallerie
de Salomon . Le terme d'encænia qui exprime
la fête de la Dédicace , fignifie à
la lettre le renouvellement , du mot grec
Kainos, Novus. De - là les Latins ont fait
le mot encaniare , prendre une robe
nouvelle .
Voyons préfentement comment le
Dictionnaire de l'Académie Françoiſe
définit le verbe dédier ; c'eft , dit-il ,
confacrer au culte Divin , & les exem
ples qu'il en donne font , dédier une
Eglife , un Autel , une Chapelle,
Or le mot de confacrer ne peut être
pris ici que figurément ; car le même
Dictionnaire au mot , Bénédiction , dit
que c'est une action religieufe par laquelle
on bénit une Chapelle! On fçais
qu'iky a dans le Rituel une très- grande
AOUST. 1763. 171
difference entre la bénédiction d'une
Eglife & fa confécration ; mais il n'en
eft pas moins vrai de dire que la Dédicace
n'eft qu'un acceffoire de l'une
ou de l'autre. La Dédicace n'eft que
l'acte volontaire , indépendant de toute
cérémonie religieufe , mais que la confécration
, ou la fimple bénédiction rendent
authentique , par lequel on met
une Eglife , une Chapelle , ou un Autel
fous le nom & l'invocation d'un tel
Saint. En voici des exemples : l'Eglife de
Sainte Géneviéve a été anciennement
PEglife des Saints Apôtres . La Paroiffe de
S. Sulpice a été fous l'invocation de Saint
Pierre & de S. Paul ; elle a été depuis
dédiée à S. Sulpice ; elle étoit bénite
avant que d'avoir ce Patron actuel , &
elle n'a été confacrée que de nos jours.
Nous avons vu l'Eglife Collégiale de
S. Thomas du Louvre prendre le nom
de S. Louis; & le Pontifical Romain parlant
de la dédicace ou confecration d'une
Eglife qui peut être faite très- tardivement
, impofe la néceffité de jeûner la
veille , à ceux pour qui on doit dédier
P'Eglife , auffi bien qu'à l'Evêque qui
doit en faire la cérémonie. Donc la dédicace
eft l'effet de la volonté de celui
qui en eft, pour ainfi dire, le Parrain , &
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
qui la met fous le nom du Saint en qui il
a le plus de confiance , ou dont il refpece
plus particuliérement la mémoire.
Mais les mots de dédier & de dédicace
s'étendent à beaucoup de chofes, & font
quelquefois fynonymes à celui de confa
erer , pris auffi dans un fens très- étendu .
Le mot de dédier avoit lieu dans notre
langue dans une fignification active ,
pour le choixd'une profeffion par le defir
& l'autorité d'autrui. On lit dans l'Oraifon
funébre fur la mort de Ronfard ,
par Duperon , Lecteur de la Chambre
du Roi en 1586 , que fon indocilité
obligea fes parens de le retirer des études,
pour le dédier à la profeffion des armes
pour l'exercice de laquelle ils voyoient
qu'il avoit le corps bien difpofé. On a
dit depuis fe dédier à l'étude , au fervice
des Autels , au ſervice du Roi ; & ne diton
pas dans le même fens confacrer fa
jeuneffe à l'étude , au barreau , à la
guerre , à l'exercice des armes : ainfi il
exprime également le dévoûment aux
chofes & aux perfonnes , comme confa
crer fa vie au Roi ; de tout ceci on peut
conclure que quand le mot d'inauguration
ne pourroit fe rendre que par celui
de confecration , il ne feroit pas à rejet
ter ; il auroit même l'avantage dans l'obAOUST.
1763. 173
jet de cette difcuffion , de ne pouvoir
être pris au propre comme celui de confécration
, pour une cérémonie Religieufe
, dont le culte divin doit être
l'objet.
Le mot de Dédicace hors de cet
objet , s'applique à trop
de chofes d'un
rang inférieur dans l'ordre civil ; comme
la Dédicace d'un Livre , d'une Eftampe ;
& quoiqu'on ait dit que les Anciens
avoient la Dédicace des Statues des Empereurs
ou des Dieux dans le Paganiſme,
& qu'on trouve même dans les Livres
Saints que Nabuchodonofor fit la Dédicace
de la Statue qu'il avoit fait faire./
V. Daniel ,ch. 3. v. 2. il eft clair que dans
le fens étroit la dédicace ne devroit fe
des lieux , & nous ferions portés
à croire qu'il auroit fallu , pour parler
correctement , dire qu'on avoit fait la
Dédicace de la Place de Louis XV. &
l'Inauguration de fa Statue : c'eft ce
'dernier mot qu'il s'agit de juftifier.
dire que
Inaugurer , difent les Partifans du
terme de Dédicace, c'eft confacrer.Nous
leur paffons l'identité des mots . Eh bien !
la Dédicace de la Statue n'eft- elle pas
une vraie confécration civile ? La Statue
du Roi , n'eft-elle pas comme le porte
l'Infcription , Pietatis publico Monu-
H iij
1
774 MERCURE DE FRANCE .
mentum. Un témoignage public de l'as
mour du Peuple pour un Prince qui en
eft fi digne. C'eft un vou rempli ; toutes
ces expreffions fe réuniffent tous les
jours dans la Dédicace d'une Thèfe :
Vovet , dicat , confecrat.
Il eft inutile de rechercher l'ancienne
fignification du mot d'Inauguration ; il
fignifioit chez les Romains , prendre les
Augures , confulter le vol des oifeaux
avant que d'entreprendre quelque choſe.
Si l'on avoit recours aux étymologies.
on feroit bien plus embarraffé. L'inauguration
pouvoit être prife pour l'élévation
au Sacerdoce , ou l'entrée dans le
Collége des Augures . Dans l'ufage préfent
, il fignifie , dédier , initier. Lorfque
les Médecins de Paris eurent fait
conftruire leur Amphithéâtre Anatomique
, ils en firent l'ouverture folemnellement
, & l'un d'eux y prononça un Difcours
d'Apparat ; cela fut appellé l'inauguration
des Ecoles , & la mémoire en
fut confervée par un Poëme Latin fur
cette inauguration . Dans les Facultés
étrangères un nouveau Profeffeur ,
pour prendre poffeffion de fa Chaire ,
débite un Difcours qu'on appelle Oratio
inauguralis. Inauguration veut dire
initiation , ou installation folemnelle .
>
A O UST. 1763 75
Pourquoi ne ferions nous pas paffer
→ a
dans notre langue un terme auffi fignificatif
? Nous ne pouvons pas dire
dans le fens propre,la confécration de la
Statue du Roi , ce feroit une apothéofe,
nous ne fommes pas payens . Le mot de
Dédicace n'eft pas affez noble celui
d'Inauguration détourné de fa fignificas
tion primitive , ne défignė plus une cérémonie
religieufe ; mais il exprime un
culte civil : & en perdant fa relation au
culte divin , il conferve quelque chofe
d'augufte , fort convenable à la circonf
tance où il vient d'être employé.
Conciliateurs fur les divers ufages des
termes DEDICACE & de D'INAUGURATION
Sous le régne précédent , on a érigé
avec folemnité des Monumens publics à
l'honneur de LOUIS XIV, & l'on s'eft
fervi du terme de Dédicace pour figni
fier l'offrande qu'on en faifoit. Ce mot a
été employé de même dans la defcription
des Fêtes données à Rennes , à
Valenciennes & à Bordeaux , lorfque
des Etats de Bretagne , au nom de la
Province , & les. Officiers Municipaux
de ces deux dernières Villes au nom de
A O UST . 1763 : $ 64
leurs Concitoyens , donnerent au Roi
une marque de leur refpect , de leur
dévouement & de leur zéle , en faisant
élever la Statue du Monarque Bien-
Aimé dans l'enceinte de leurs murs. La
Ville de Paris , dans les dernières Fêtes,
a eu pour objet de célébrer le même
événement qui lui étoit propre ; & pour
le défigner , elle a fait ufage du terme
d'inauguration dont plufieurs perfonnes
ont demandé la fignification précife.
Quelques-uns ont prétendu que ce
terme n'étoit pas François , & fe font
récrié contre la hardieffe qui l'avoit emprunté
du Latin . Les Auteurs qui ont
écrit dans cette Langue fe font fervis
du mot inaugurare , qui fignifie confacrer
, facrer ; en forte qu'inauguration
feroit fynonyme à confécration , que
l'on dit ne pouvoir être employé au
propre , que pour exprimer une cérémonie
religieufe dans l'ordre le plus
relevé.
Mais nous oppofons à ces Critiques
l'autorité du Dictionnaire de l'Académie
Françoife qui ne profcrit pas de
notre Langue le terme d'inauguration
» c'eft , dit- on , une cérémonie religieufe
qui fe pratique au Sacre
Couronnement des Souverains . L'i
nauguration de l'Empereur,
alt
168 MERCURE DE FRANCE.
On ne voit pas trop par cet exemple"
quelle eft l'acception véritable du mot.
Celui de nous qui eft le plus verfé dans
l'étude des ufages des Nations , nous a
rapporté d'après une Gazette de l'année
1723 , qu'au facre de l'Empereur comme
Roi de Bohême , fait à Prague le 5 Septembre
de cette année , la Couronne
ayant été bénite , l'Archevêque de Prague
la mit fur la tête de l'Empereur, qui
retourna àfon Thrône , & l'Officiant prononça
les paroles de l'inthronifation . On
a qualifié ainfi la prife de Poffeffion d'un
Siége Epifcopal : mais ce n'eft qu'une
expreffion figurée ; car c'eft improprement
qu'on appelle Thrône , la décoration
du Dais du & Fauteuil, qui diftingue
le lieu qu'occupe un Prélat dans les cérémonies
folemnelles de fon Eglife. Cela
ne peut être appliqué qu'à ceux qui font
Princes temporels ; & alors le Thrône eft
dans leur Palais & non dans leur Eglife ;
où ils n'ont qu'une chaire : de là la dénomination
du Temple principal fous le
nom d'Eglife Cathédrale : & dans le rituel
Romain , les Fêtes de la Chaire de S.
Pierre à Rome & à Antioche.
Ce n'eft pas par ce que dit le Dictionnaire
de l'Académie Françoife au mot
inauguration , qu'on peut décider fi la
Ville
AOUST. 1763. 169
Ville & les Auteurs du Mercure ont
bien ou mal fait de fe fervir de ce terme
en annonçant les Fêtes publiques ;
mais qu'on confulte ce même Di&tionnaire
au mot érection , il nous apprend
qu'on dit , l'érection d'une Statue , d'un
Monument , pour dire l'efpéce de Confécration
que l'on en fait en l'honneur
d'un Prince ou de quelqu'autre Perfonnage
illuftre. Le mot de confécration
eft ici employé formellement avec la petite
reſtriction, qui empêche de prendre ce
mot dans une acception relative au culte
divin. Nous ferons voir plus bas qu'il y
a un milieu entre le facré & le prophane,
& que le mot d'inauguration eft celui qui
convient le mieux à cette circonftance
moyenne , puifque dans nos ufages , il
ne peut être pris dans la première fignification;
& qu'il a quelque chofe de relevé
qui empêche qu'on ne l'applique à des
conjonctures triviales.
Si l'on vouloit donner la préférence
au mot de dédicace , il faudroit difcuter
fes différens fens , & peut- être le trouveroit-
on moins convenable après cet
examen, qu'on ne l'auroit penfé d'abord.
Pour trouver la première origine de
ce mot , il faut remonter à l'antiquité
la plus reculée . Judas Machable fit
H
170 MERCURE DE FRANCE ,
repurger le Temple ; on appella cette
cérémonie encoenia, qui fignifie Dédicace
ou le renouvellement d'une choſe détruite
; il ordonna que l'on feroit des
réjouiffances publiques , tous les ans ,
au même jour que la Dédicace auroit
été faite ; & nous lifons dans S. Jean
chap. 10, v. 22 , que Jefus Chrift ne fe
difpenfa pas de l'obfervation de cette
fête , & que le jour qu'on la célébroit
on lui parla dans le Temple , où il fut
rencontré fe promenant dans la gallerie
de Salomon . Le terme d'encænia qui exprime
la fête de la Dédicace , fignifie à
la lettre le renouvellement , du mot grec
Kainos, Novus. De - là les Latins ont fait
le mot encaniare , prendre une robe
nouvelle .
Voyons préfentement comment le
Dictionnaire de l'Académie Françoiſe
définit le verbe dédier ; c'eft , dit-il ,
confacrer au culte Divin , & les exem
ples qu'il en donne font , dédier une
Eglife , un Autel , une Chapelle,
Or le mot de confacrer ne peut être
pris ici que figurément ; car le même
Dictionnaire au mot , Bénédiction , dit
que c'est une action religieufe par laquelle
on bénit une Chapelle! On fçais
qu'iky a dans le Rituel une très- grande
AOUST. 1763. 171
difference entre la bénédiction d'une
Eglife & fa confécration ; mais il n'en
eft pas moins vrai de dire que la Dédicace
n'eft qu'un acceffoire de l'une
ou de l'autre. La Dédicace n'eft que
l'acte volontaire , indépendant de toute
cérémonie religieufe , mais que la confécration
, ou la fimple bénédiction rendent
authentique , par lequel on met
une Eglife , une Chapelle , ou un Autel
fous le nom & l'invocation d'un tel
Saint. En voici des exemples : l'Eglife de
Sainte Géneviéve a été anciennement
PEglife des Saints Apôtres . La Paroiffe de
S. Sulpice a été fous l'invocation de Saint
Pierre & de S. Paul ; elle a été depuis
dédiée à S. Sulpice ; elle étoit bénite
avant que d'avoir ce Patron actuel , &
elle n'a été confacrée que de nos jours.
Nous avons vu l'Eglife Collégiale de
S. Thomas du Louvre prendre le nom
de S. Louis; & le Pontifical Romain parlant
de la dédicace ou confecration d'une
Eglife qui peut être faite très- tardivement
, impofe la néceffité de jeûner la
veille , à ceux pour qui on doit dédier
P'Eglife , auffi bien qu'à l'Evêque qui
doit en faire la cérémonie. Donc la dédicace
eft l'effet de la volonté de celui
qui en eft, pour ainfi dire, le Parrain , &
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
qui la met fous le nom du Saint en qui il
a le plus de confiance , ou dont il refpece
plus particuliérement la mémoire.
Mais les mots de dédier & de dédicace
s'étendent à beaucoup de chofes, & font
quelquefois fynonymes à celui de confa
erer , pris auffi dans un fens très- étendu .
Le mot de dédier avoit lieu dans notre
langue dans une fignification active ,
pour le choixd'une profeffion par le defir
& l'autorité d'autrui. On lit dans l'Oraifon
funébre fur la mort de Ronfard ,
par Duperon , Lecteur de la Chambre
du Roi en 1586 , que fon indocilité
obligea fes parens de le retirer des études,
pour le dédier à la profeffion des armes
pour l'exercice de laquelle ils voyoient
qu'il avoit le corps bien difpofé. On a
dit depuis fe dédier à l'étude , au fervice
des Autels , au ſervice du Roi ; & ne diton
pas dans le même fens confacrer fa
jeuneffe à l'étude , au barreau , à la
guerre , à l'exercice des armes : ainfi il
exprime également le dévoûment aux
chofes & aux perfonnes , comme confa
crer fa vie au Roi ; de tout ceci on peut
conclure que quand le mot d'inauguration
ne pourroit fe rendre que par celui
de confecration , il ne feroit pas à rejet
ter ; il auroit même l'avantage dans l'obAOUST.
1763. 173
jet de cette difcuffion , de ne pouvoir
être pris au propre comme celui de confécration
, pour une cérémonie Religieufe
, dont le culte divin doit être
l'objet.
Le mot de Dédicace hors de cet
objet , s'applique à trop
de chofes d'un
rang inférieur dans l'ordre civil ; comme
la Dédicace d'un Livre , d'une Eftampe ;
& quoiqu'on ait dit que les Anciens
avoient la Dédicace des Statues des Empereurs
ou des Dieux dans le Paganiſme,
& qu'on trouve même dans les Livres
Saints que Nabuchodonofor fit la Dédicace
de la Statue qu'il avoit fait faire./
V. Daniel ,ch. 3. v. 2. il eft clair que dans
le fens étroit la dédicace ne devroit fe
des lieux , & nous ferions portés
à croire qu'il auroit fallu , pour parler
correctement , dire qu'on avoit fait la
Dédicace de la Place de Louis XV. &
l'Inauguration de fa Statue : c'eft ce
'dernier mot qu'il s'agit de juftifier.
dire que
Inaugurer , difent les Partifans du
terme de Dédicace, c'eft confacrer.Nous
leur paffons l'identité des mots . Eh bien !
la Dédicace de la Statue n'eft- elle pas
une vraie confécration civile ? La Statue
du Roi , n'eft-elle pas comme le porte
l'Infcription , Pietatis publico Monu-
H iij
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774 MERCURE DE FRANCE .
mentum. Un témoignage public de l'as
mour du Peuple pour un Prince qui en
eft fi digne. C'eft un vou rempli ; toutes
ces expreffions fe réuniffent tous les
jours dans la Dédicace d'une Thèfe :
Vovet , dicat , confecrat.
Il eft inutile de rechercher l'ancienne
fignification du mot d'Inauguration ; il
fignifioit chez les Romains , prendre les
Augures , confulter le vol des oifeaux
avant que d'entreprendre quelque choſe.
Si l'on avoit recours aux étymologies.
on feroit bien plus embarraffé. L'inauguration
pouvoit être prife pour l'élévation
au Sacerdoce , ou l'entrée dans le
Collége des Augures . Dans l'ufage préfent
, il fignifie , dédier , initier. Lorfque
les Médecins de Paris eurent fait
conftruire leur Amphithéâtre Anatomique
, ils en firent l'ouverture folemnellement
, & l'un d'eux y prononça un Difcours
d'Apparat ; cela fut appellé l'inauguration
des Ecoles , & la mémoire en
fut confervée par un Poëme Latin fur
cette inauguration . Dans les Facultés
étrangères un nouveau Profeffeur ,
pour prendre poffeffion de fa Chaire ,
débite un Difcours qu'on appelle Oratio
inauguralis. Inauguration veut dire
initiation , ou installation folemnelle .
>
A O UST. 1763 75
Pourquoi ne ferions nous pas paffer
→ a
dans notre langue un terme auffi fignificatif
? Nous ne pouvons pas dire
dans le fens propre,la confécration de la
Statue du Roi , ce feroit une apothéofe,
nous ne fommes pas payens . Le mot de
Dédicace n'eft pas affez noble celui
d'Inauguration détourné de fa fignificas
tion primitive , ne défignė plus une cérémonie
religieufe ; mais il exprime un
culte civil : & en perdant fa relation au
culte divin , il conferve quelque chofe
d'augufte , fort convenable à la circonf
tance où il vient d'être employé.
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2
p. 200-230
ELOGE Historique & Militaire de M. le Vicomte de BELSUNCE.
Début :
Nous avons annoncé dans le dernier Mercure, la mort de M. le Vicomte de BELSUNCE, nous eussions / DE toutes les passions qui élévent & échauffent le coeur de l'homme, la plus noble, la plus [...]
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texteReconnaissance textuelle : ELOGE Historique & Militaire de M. le Vicomte de BELSUNCE.
Nous avons annoncé dans le dernier Mercure, la
mort de M. le Vicomte de BELSUNCE, nous eussions
defiré étre alors en état de rendre àſa mémoire,
le tribut de louanges qui lui eft fi légitimement dû ;
& c'est avecgrand plaisir que nous faiſons part au
Public de cet Eloge qui vient de nous être envoyé.
FEVRIER . 1764.
201
ELOGE Historique & Militaire de
M. le Vicomte de BELSUNCE.
DE toutes les passions qui élévent & échauffent
le coeur de l'homme, la plus noble, la plus
pure , celle qui règne encore ſur le ſage l'orf-
qu'il a dompté toutes les autres , c'eſt la gloir e
où le déſir d'éxiſter honorablement dans l'o-
pinion d'autrui. Plus cette paſſion paroît s'éloi-
gner des premièrs appétits de nos ſens ,plus ſon
empire eſt vague & indéterminé , plus il faut
ſeconder ſes élans ambitieux , & aggrandir l'em--
pire de ſes chimères. Nul obstacle ne l'arrête ;
nulle crainte ne l'épouvante: mais elle s'indigne
qu'on lui préſcrive des limites ; car ſon Domaine
eſt le temps & l'eſpace , & la récompenſe l'immor
talité. Que feroit-ce donc , pour le cœur qu'elle
anime, que ce moment ſi court où nous occupons
une petite place dans ce vaſte univers ? Quel
frivoleeſpoirque celui d'une louange incertaine !
Que l'enthouſiaſme prodigue quelquefois ,mais
que l'envie ou l'intérêt particulier ſe hâtent de
corompre ! Quel prix pour la vertu , que ces
honneurs tant de fois profanés , & ces diſtin-
tions ſi ſouvent uſurpées ! La faveur eſt pour
ceux qui vivent , la réputation pour ceux qui ne
font plus. Le grand Homme n'eſt dignemeng
louéque par les regrets. Auſſi voyons-nous tou
tes les ſociétés , où la gloire eſt le ſentiment
dominant,s'attacher principalement à honorerla
mémoire de ceux de leurs Membres , dont la
mort les a privées. Cet uſage a peut-être con
Lv
202 MERCURE DE FRANCE .
tribué , plus que touteautre choſe , à foutenir la
ſplendeur des Académies ; on aime à les voir
commencer à louer lorſque la louangen'eſt plus
ſuſpecte ; il ſemble que ce ſoit là une éléction
nouvelle; &, d'autant plus flateuſe que lerang
qu'elle affigne s'étend à tous les Siécles! Le métier
des Armes regardé parmi nous comme leplus
noble de tous , ſeroit-il donc le ſeul fruſtré
de cet avantage ? Les vrais Amans de la gloire
feront-ils privés de ſes derniéres faveurs ? Et verra-
t-on mourir les plus braves Guerriers comme on
voit tomber tour-a-tour les Victimes deſtinées au
Sacrifice? Mais ſi les malheurs de la Guerre en-
durciſſent nos coœurs , & les accoutument au
Deuil, comment pourrons-nous contemplerd'un
œil indifférent le ſort d'un Officier diſtingué,
qui , après avoir deux fois verſe ſon ſang en
Allemagne , a traverſé les Mers pour chercher
un péril nouveau , ſous lequel il devoit enfin
fuccomber ? Sans douteune telle perte ne doit
pas trouver d'âme inſenſible. Mais c'eſt à l'amitié
a élever la voix pour rappeller aux Militaires le
ſouvenir d'unHomme qui fut leur compagnon ,
& leur ami , & les inviter à répandre encore
des larmes & des Aeurs ſur ſa tombe.
M. le Vicomte de Belſunce , Lieutenant Gé-
néral des Armées du Roi , & Gouverneur de S.
Domingue nâquit en 1720 , dans les Terres (a)
de ſon Père : Il y reçut cette éducation de la
(a) à Méharin en Béarn. Nousnedirons point
ici que M. de Belſunce , étoitforti d'une Maison
Illustre , qu'il étoit le vingtième Vicomte du méme
nomdePère enfils toutes ces chofesferontgravéesfur
des monumens ,nous n'écrivons ici que cequi doit
être gravé dans les cœurs.
FEVRIER . 1764.
203
première enfance, fi importante pour le reſte de
la vie , & pourtant ſi négligée parmi nous.
Placé en arrivant au monde dans ces contrée's
belliqueuſes qui ont vû naître Henry-le-Grand
il ne fut point accoutumé à ces ſoins trop em-
preſſes & toujours indiſcrèts , qui rendent les en-
fans également vains & foibles. Ses parens , pé-
nétrés des principes de l'ancienne Nobleſſe ,
croyoient qu'il falloit avant tout le rendre digne
de vivre , & que ſes jours ne ſeroient précieux
qu'autant qu'il pouroit les rendre utiles à ſa
Patrie. Ce fut donc dès lors qu'il acquit cette
force de tempérament , cette mâle vigueur qui
fait les bons Guerriers ; & cette aiſance , cette
grâce naturelle qui les rend aimables. S'il eſt
vrai que l'accorddes formes extérieures avec les
qualités de l'âme , ou , ſi l'on veut , de la figure
avec le caractère , produiſe cet enſemble , cette
harmonie d'où réſulte la principale beauté , nous
nedevons pas être ſurpris que M. de Belfunce
aitpoſſédé fingulièrement ledonde plaire &de
prévenir en ſa faveur. Sa démarche étoit auſſi
noble & auſſi franche que ſes manières , & ladou-
ceur de ſes mœurs ſe faiſoit ſentir dans toute fa
perfonne. Il aima paſſionnément les éxercices du
corps, fur-tout ceux qui demandent de l'adreſſe
&de l'audace: mais l'émulation qu'il y mit ne fut
jamais ni petite ni vaine. Il ne les regardoit
que comme des moyens quiconduiſent àdesobjets
plus importans ; & comme ſi ſon âme eût porté
en elle- même l'imagede la véritable gloire , on
ne le vit jamais prendre des fantômes pour elle
ni la chercher où il nepouvoit pas la trouver.
Elevé parmi les Baſques , leurs éxercices & leurs
jeux lui plurent infiniment. Il avoit même ſi
bienapprisleur langue qu'il ne l'a jamais oubliéć ,
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
'& qu'il la parloit auſfi facilement que le Fran-
çois. (b ) Mais on vit bien-tôt ſe manifeſter en
lui un goût décidé pour la guerre ; & lorſque
nos goûts font vifs& foutenus , ils ne tardent
pas à devenir des talens. Le cours des Etudes
ordinaires , époque pendant laquelle on paroît
plutôt attendre l'âge de jouer un rôle que s'y
préparer , ne lui offrit que de foibles attraits. Eh !
que voit-on en effet dans laplupart des Ecoles ?
La Science , concentrée dans des règles puériles
paroît tourner toujours ſur elle - même & ne
s'appuyer jamais ſur les rapports & les beſoins
des hommes. Si l'on eût dit à M. de Belſunce,
que l'étude rendit César , le premier de ces
Romains , qui étoient les premièrs de la terres
fi on lui eût raconté comment Lucullus , en
cultivant les Lettres , ſe mit en état d'être un
grand Général le jour qu'il voulut le devenir ;
ſi on lui eût fait ſentir combien leur commerce
aggrandit l'âme , & comment toutes les grandes
choſes ſe tiennent , ſans doute il auroit fait de
rapides progrès dans une carrière où la facilité de
ſon eſprit ſembloit l'appeller & nous ajou
terions un article à ſon Eloge , quand même
nous ne l'enviſagerions que comme Homme
de Guerre. Il falloit à M. de Belſunce , des
études plus Analogues à ſes penchans. Il les
trouva dans le Régiment du Roi. On ſçait aſſez
que , dans ce Corps reſpectable , la jeuneſſe
reçoit des leçons en temps de Paix , comme elle
y trouve des éxemples en temps de Guerre. Il y
entra en 1739 , & continua d'y ſervir juſqu'en
3745. Rappeller les actions de ce Régiment c'eſt
: (b) On ſçait que le Basque est une langue mère
bien antèrieure à la nôtre.
FFVRIER. 1764.
205
raconter celles de M. de Belſunce , qui n'occu-
pant alors qu'un rang ſubalterne , ſe trouvoίε
confondudansla foule des braves gens , & faifoit
des choſes mémorables, fans pouvoir ſe diſtin-
guer. Perſonne n'ignore comment cette troupe
valeureuſe ſouffrit à Prague les horreurs d'un
Siége, & celles de la famine ; & comment ces
Guerriers invincibles alloient dans les ouvrages
des ennemis , braver la mort , qu'ils retrouvoient
enfuite ſous un aspect encore plus horrible
,
lorſque , rentrant en triomphe dans leurs murs ,
ils voyoient autour d'eux la difette & la conta-
gion. Tels furent pour M. de Belſunce , les
prémices de la vie ; tel fut lejourterriblequi bril
la ſurſon Printemps.
En 1745. il quitta l'Infanterie & obtint une
Compagnie de Dragons. Ici ſes ſoins ſe multi-
plient. Ilne ſuffitpasà l'homme qu'il va comman-
der d'être brave &docile , il faut qu'il ſoit pro-
fond dans l'art de maîtriſer , de conduire cet
animal courageux , non moins utile au combat
que leGuerrier lui-même. Le Dragon également
deſtiné aux fiége, aux batailles & aux eſcarmou-
ches , doit être à la fois , Fantaſſin , Cavalier &
Huſſard. Dans le combat , fixe dans ſon rang,
attentifau moindre ſignal; dans l'eſcarmouche ,
rapide & léger , ſe ſervant de Chef à lui-même :
par-tout ſon rôle eſt différent , par-tout il luk
fautde nouveaux talens : tantôt il doit preſſer la
courſe de ſon cheval , tantôt la modérer , & la
régler avec une éxactitude géométrique. Cen'eſt
pas tout, cen'eſt même rien encore: fi lorſque
lerepos ſuccède aux travaux ,de conducteur im-
périeux il ne devient pas protecteur attentif &
complaiſant;dès que ſon cheval ne leſert plus ,
c'eſt àlui à leſervir , à lui procurer une nourriture
1
106 MERCURE DE FRANCE.
convenable , à ſoigner ſesbleſſures &àréparer ſes
forces abbatues.
M. le Vicomte de Belſunce , entrant dans
les plus petits détails , fut bien-tôt en état de
donner en tout l'exemple & la leçon. Il ſentit
dès-lorscombien ces détails étoient importans ,
&il jugea qu'ils ne devoientparoître minucieux
qu'à celui qui n'a pas allez d'étendue d'eſprit
pour appercevoir la chaîne qui les lie aux plus
grandes choſes. Il faut avouer qu'alors on
ignoroit aſſez généralement que s'attacher à
avoir de belles troupes , c'étoit travailler à en
avoirde bonnes ; que ſi l'onveut qu'un homme
foit ſoldat un jour d'action , il faut qu'il le ſoit
tous les jours de ſa vie; enfin que tout ce qui
accoutume à l'ordre & à l'obéiſſance conduit
directement à la victoire. Scipion paſſe en revue
fon armée, il remarque le cheval de Marius
c'étoit lemieux ſoigné,le mieux équipé de toute
ſa Cavalerie. Scipion loue , protége, éléve Ma-
rius,& ce regard d'un grand Général dévoile les
talens d'un homme dont le nom retentit encore
mille ans après ſa mort en des climats où il
n'étoit jamais parvenu de ſon vivant. Et cepen-
dant ladiſcipline &l'exactitude ſont traittésparmi
nousde ſoins frivoles & puériles. M. le Vicomte
de Belſunce penſa tout autrement , & nous ne
pouvons nousdiſſimuler que ce qui lui mérite
nos Eloges, lui attira ſouvent la jaloufie & la
critique. Il n'y répondit qu'en perſévérant ; il
ſçavoit que la diſpute aigrit les eſprits , & que
l'exemple les ramene. Sa modeſtie , ſa fran-
chiſe,la fimplicité de ſes mœurs lui firent enfin
pardonner ſes talens.
La Guerre continuant avec la même vivacité,
M. de Belfunce ſetrouva dans la plupart des ac
FEVRIER. 1764.
207
tions qui ſe paſſerent enFlandre: il profita de
cesoecaſions pour s'inſtruire profondément dans
l'Art de conduire &de faire combattre la Cavale-
rie : artd'autant plus difficile qu'il demande un
jugement à la fois für & rapide, qu'il éxige le
flegme & l'impétuoſité , & ne laiſſe ſouvent
qu'un moment pour décider du fort d'une Ba-
taille. Ce fut lorſque M. de Belſunce ſe trouva
chargéde conduire des Détachemens conſidéra-
bles ,qu'il ſentit tout le prix de l'expérience qu'il
avoit acquiſe dans les Dragons.
Cependant une nouvelle carrière s'ouvre pour
lui. M. lePrince de Monaco ayant été fait Ma-
réchal de Camp : le Roi donna ſon Régiment
au Vicomte de Belſunce ;
c'étoit un des plus
anciens & des plus braves Régimens del'Infan-
terie Françoiſe. La Paix dont on commençoit
àjouir , ne fut pas un obſtacle à l'émulationde
ce nouveau Colonel. Les premières années de
cette paix furent un temps d'activité pour l'In-
fanterie. Nos neveux auront peine à croire
qu'une Nation , qui venoit de faire la guerre
pendant huit ans avec trois cens mille hom-
mes de troupes , n'avoit pourtant ni Tactique ,
ni Exercice , ni Diſcipline. Il fallut de nouveaux
Réglemens fur prèſque tous les objets du Ser-
vice Militaire. Les premieres Ordonnances qui
parurent n'eurent pas tout le fuccés qu'on en
attendoit; on les corrigea , on en fit de nouvelles.
Et celles-ci , quoique plus prèsdu but qu'on ſe
propoſoit laiſfoient encore dequoi travailler à
ceux qui , comparant toujours la pratique &
la théorie, ne trouvent riende beanque ce qui eſt
bon & utile. L'Hiſtorien Jofeph , en louant la
Diſcipline des Romains, diſoit que leurs Exerci-
ces étoient des Combats où le ſang n'étoit pas
الله
208 MERCURE DE FRANCE.
répandu , & leurs Combats des Exercices enfan-
glantés. M. le Vicomte de Belſunce fondoit tout
ſon ſyſtème ſurce rapport immédiat que doivent
avoir les évolutions des Exercices avec celles des
Combats . Toute manœuvre difficile & com-
pliquée fut rejettéecomme inutile & même com-
me nuifible. L'objet des évolutions , diſoitil , ne
peut être que de changer dediſpoſition ou de
lieu ; dans ces deux cas le moyen le plus fim-
ple & le plus prompt eſt toujours préférable.
Son Régiment fut donc accoutumé à exécuter
des mouvemens aiſés , mais rapides : ſe rompre ,
ſe réformer , ſe développer en un clin d'œil
n'étoit plusqu'unjeu pour lui.
Les Militaires étoient alors partagés ſur un
point qui n'a pas moins élevé de diſpute parmi
eux,que la queſtion ſur la prééminence des anciens
ou des modernes ( c ) n'en a fait naître parmi
les Gens de Lettres. Il s'agiſſoitde ſçavoir ſi les
affairesd'Infanteriedevoient ſe décider par le feu
ou par l'arme blanche. Les François , diſoient
les uns , naturellement vifs & impétueux , doivent
attaquer avec la Baïonnette ; tandis que les
Allemands , plus lents &plus flegmatiques , met-
tront toute leur confiance dans leur feu. Les
autres prétendoient qu'une troupe , accoutumée
à tirer vite & avec ordre , ſeroit aſſurée de la
Victoire ; parce qu'elle détruiroit ſon ennemi
avant qu'il pût la joindre. A entendre difputer
(c) On pouvoit comparer les partiſans de l'Ar-
me blanche à ceux des anciens & les partiſans
du feu à ceux des modernes , & cela d'autant
mieux que le fort de la querelle rouloitfur la
prééminence des anciens Militaires fur les Mi
litaires modernes.
FEVRIER. 1764.
209
gravement ſur cette matière on eût dit qu'il en
étoitdes armées comme de deux hommes qui
veulent ſe battre en duel , & qui choififfent en-
tre l'épée & le piſtolet. Il s'en faut bien cepen-
dant que les batailles ne ſe décident ainfi. On
peut les rapporter toutes à ces deux objets géné-
raux ; l'attaque & la défenſe. De deux armées
qui combattent , l'une veut défendre un terrein ,
& l'autre l'emporter: celle qui le défend tâche
d'entirer le meilleur parti poſſible, ſoit en ap-
puyant ſes flancs , ſoit en profitant des hauteurs ,
foit en couvrant ſon front de quelques retran-
chemens naturels ou artificiels : dans ce cas , fon
ordre de Bataille eſt déterminé par des points
principaux ; la place où elle ſe trouve eſt la
plus avantageuſe pour elle , & c'eſt là qu'elle doit
recevoir le combat. Il faut donc qu'elle y atten-
de ſon ennemi,& queque lorſqu'il approchera, elle
lerepouſſe par ſon feu. On ſent que fi elle alloit
au-devant delui ,elle perdroit tout l'avantage
deſa poſition.Le principe de l'Armée qui attaque
eſt tout oppoſé. Il s'agit de forcer l'ennemi
dans un des points principaux de ſon ordre de
bataille. Comme c'eſt à elle à manœuvrer , elle
doit luidonner de la jalouſie par-tout , afin de
lui dérober la connoiffance de l'endroit où elle
doit attaquer & où elle ne manquera pas de
porter la plus grande partie de ſes forces; ré-
parant ainſi par le nombrele déſavantage de la
poſition. Dans ce cas , les troupes qui attaquent
doivent s'efforcer d'arriver ſur l'ennemi le plus
promptement qu'il eſt poſſible: car juſqu'à ce
qu'elles l'ayentjoint, elles ſeront expoſées à un
feu qui ſera toujours ſupérieur, puiſque des trou-
pes qui font en repos tirent beaucoup mieux que
celles qui marchent. Ajoutez à cela l'effet pro
210 MERCURE DE FRANCE .
digieuxd'une Artillerie placée avantageuſement,
& vousconviendrez que tout ſe réduit àce prin-
cipe qu'il faut attaquer avec l'arme blanche , &
ſe défendre par le feu. Il ſuit de-là que les
Soldats doivent être accoutumés à marcher avec
vivacité , quoiqu'avec ordre , & à tirer prompte-
ment , quoiqu'avec flegme & adreſſe.
M. le Vicomte de Belſunce ſentit mieuxqueper-
ſonne cette double néceſſité. Son Régiment fut
éxercéà marcher avec cette rapidité quieſt ſi natu-
relle à la Nation Françoiſe , mais avec un ordre
qui lui étoit tout nouveau. Lorſquedans les éxer-
cices on formoit une attaque ſimulée, les ſoldats
redoubloient imperceptiblementla viteſſe de leurs
pas juſqu'à ce qu'étant ſuppoſés prêts à joindre
l'ennemi , ils priſſent leurcourſepour tomber ſur
lui avecdes cris de victoire que toutes les Nations
ont adoptés à l'éxemple du Barritusdes Romains.
Mais l'ordre & ladiſcipline les ſuivoient juſques
danscedéſordre apparent; le moindre ſignalles
rallioit, & à la place d'une troupe débandée &
abandonnée , vous revoyez ſoudain une ligne
d'infanterie marchant gravement &pofément.
En s'occupant ainſi de l'artd'attaquer,il ne fal-
loit pas négliger celui de ſe défendre. M. le Vi-
Comte de Belſunce ſçut encore le perfectionner.
Il remarqua que les feux qu'on faiſoit éxécuter
dans les éxercices n'avoient pas affez de rapport
avec ceuxqui ſe pratiquentdans les combats. Dans
les premiers, l'ordre eſtdifficile & minucieux; dans
leſecond,laconfuſion eſt exceſſive. M. de Bel-
funce ſcut trouver un juſte milieu. Il introduifit
une méthodepar laquelle le ſoldat paroiſſant tirer
àſavolontéentretenoit un feu réglé,fuffiſamment
nourri , & qui nes'éteignoitjamais. Il avoit obſer-
véquedans lecombat,lepremier rang ne met
?
FEVRIER. 1764.
211
toitpas un genou à terre , comme à l'exercice ;
il trouva le moyende faire tirer les trois rangs
debout: par-là ,il gagna du temps &de la préci-
fion, & fur-tout le grand objetde la conformité
parfaitede l'exercice avec le combat.
Nous n'entrerons pas ici dans le détail de tous
les ſoins qu'il ſe donna pour établir la régle &
la diſcipline dans tous les points.
C'étoit aux
ſuccès à faire l'éloge du travail qu'il avoit fait
pour inſtruire les autres & s'inſtruire lui-même .
Il falloitdone que la guerre mît au jour ſesta-
lens. Elle s'alluma en Allemagne dans l'année
1757. Le Régiment de Belſunce ſervitdans l'ar-
mée de M. le Maréchal d'Etrée. La bataille d'Haf-
tembeck qui nous valut l'Electoratd'Hanovre fuc
plus déciſive que ſanglante. L'attaque queM. de
Chevert exécuta ſur le flane gauche des ennemis,
en aſſura le ſuccès avant que le reſte de l'armée
les eût pu joindre. Le Régiment de Belſunce ,
quoique deſtiné à une attaque , & ayant la tête
d'une colonne, n'eſſuya qu'une pertelégère.Mais
le courage impatient deM. de Belſunce l'avoit
conduit à de plus grands dangers. M. leMar-
quis d'Armentieres , aux ordres de qui il étoit.
avoitjugé à propos de former une avant-gardede
neuf Compagnies de Grenadiers. Ce Général
croyantque M. de Belſunce préféreroit de reſter à
la têtedela Brigade qu'il commandoit, avoit con-
fié la conduite de ce détachement à M. de laBla-
chette , Lieutenant Colonel de ſon Régiment.
M. de Belfunce , plus attaché à la gloire qu'a fon
grade, jugea que le poſte le plus honorable étcit
oùledanger feroit leplus grand ; il reclama fes
droits & l'on croira aiſément qu'il fut écouté ſans
humeur. M. de la Blachette fut donc obligéde
lui céder , quoiqu'à regret , & de tous les actes
212 MERCURE DE FRANCE.
de ſubordination , c'eſt le ſeul qui lui aitjamais
couré.
M. de de Belſunce précéda la diviſion de M.
d'Armentieres , & ſe porta rapidement ſur une
batterie a laquelle s'appuyoit la gauche des enne-
mis. Il étoit prodigue de ſa vie; mais c'étoit fur-
tout , lorſqu'il pouvoit en s'expoſant épargner
cellede ſes ſoldats Avant de les conduire à l'atta-
que , il veut voir de plus près & reconnoître lui-
même , il s'avance ſeul , & tandis qu'il examine,
il reçoit un coup de fuſil qui lui traverſe le bras.
Cette bleſſure ne l'étonne pas ; elle ne l'afflige
même que parce qu'elle l'oblige à ſe retirer , &
l'empêche d'être plus long-temps utile à ſa Pa-
trie. Mais il craint que le malheur arrivé au Chef ,
ne décourage les foldats; il diſſimule la douleur
qu'il éprouve , cache ſa retraite & s'éloigne avec
peine regardant ſouvent derriere lui , comme le
paſſagerconfidèredans un morne ſilencele rivage
qu'il va perdre de vue.
Les malheurs inattendus qui ſuivirent cette
campagne glorieuſe , ramenèrent l'armée ſur les
bords du Rhin. M. de Belſunce n'y rencontra pas
les mêmes périls que ſur les bords du Wezer , il
ſe trouva à la bataille de Crevelt , mais non pas à
l'endroit où ſe paſſa le fortde l'action . Privé d'une
occafionde ſe diftinguer , il ſe plaignitde la for-
tune& l'accuſa d'injuſtice ; mais il eut plus à ſe
plaindre encorede la manière dont elle la répara .
La diverſion que M. le Prince de Soubiſe avoit
opéréedans la Heſſe , & la Victoire que M. le
Maréchal de Broglie avoit remportée à Sun-
dershaufen avoient déterminé M. le Prince Fer-
dinandà repaſſer leRhin , & à envoyer une gran-
departiede ſon armée au ſecours de l'Electorat
d'Hanovre. M. le Maréchal de Contades envoya >
FEVRIER. 1764.
213
de ſon côtéun ſecours àM. le Prince de Soubiſe,
qui le mit en état d'attaquer & de battre les enne-
misdansla poſitionavantageuſequ'ils avoientpriſe
près de Luttersberg Le Régiment de Belſunce
faiſant partie de ce ſecours , ſe trouva aux ordres
de M. de Chevert, qui dans cette occafion , atra-
qua & plia encore le flanc gauche des ennemis.
M. de Belſunce fidèle à ſon inclination , marcha
à la tête des Grenadiers comme il avoit fait à
,
Haſtembeck. Une pareille récompenſe l'attendoit.
A la première décharge il reçut un coup de feu
dans le bas-ventre , que les Chirurgiens jugèrent
fur le champ devoir être mortel; il fut tranſporté
àCaffel , & de la à Marpurg ſans forces & fans
mouvement , n'ayant que ce qui luifalloitde con-
noillance pour entendre à chaque inſtantdes fol-
dats & des Officiers qui demandoient s'il étoit
mort. Queſtion cruelle ! à laquelle ceux qui le
portoient ne répondoient que par des ſoupirs , &
que lui ſeul écoutoit ſans en être ému.
Quelque dangereuſe qu'eût paru cette bleſſure,
les ſuites n'en furentpas funeſtes. La vigueur de
fon tempérament , & fur-tout le calme de ſon
âme hâtèrent ſa guériſon. Elle fut même ſi promp-
te que tout le monde en fut ſurpris. Au bout de
fix ſemaines il monta à cheval , & reprit ſes tra-
vaux ordinaires ; car l'hyver n'y metroitpointd'in-
tervalle : le Roi venoit de lui accorder le gradede
Brigadier il fut employé en cette qualité dans la
Ville de Duffeldorff, où ſa mémoire eſt encore
chérie, ainſi que dans tous les lieux amis ou enne-
mis , où il a eu quelques commandemens.
On ne ſe ſouvient que trop de la campagne de
1759 , époque malheureuſe pour les armes Fran-
çoiſes ! Le 31 Juillet , la Heſſe étoit conquiſe ,
Munſter & Minden étoient en notre pouvoir , &
214 MERCURE DE FRANCE.
nous étions prêts de nous rendre maîtresde l'Elec-
torat d'Hanovre. Les ennemis déconcertés , ſans
plande défenſe , ſans moyens , ſans reſſources,
n'avoient plus que leur Chefpour toute eſpéran-
ce. Le premier d'Août à neuf heures du matin la
ſcène étoit totalement changée ; l'armée Fran-
çoiſe, abandonnant toute idéede conquête ,ſe fût
trouvée trop heureuſe d'avoirune retraite aſſurée
&l'eſpoir d'arriver ſur les bords du Rhin: tant le
fortdes batailles eſt incertain &terrible ! Leçon
redoutable! que toutes lesNationsbelliqueuſes ont
ſouvent donnée & reçue , mais qui ne corrigera
jamais les François de l'impatience decombattre !
Danscette malheureuſe journée , dans ce court
eſpacede temps où ſe décidoit le ſort des Nations ,
M. de Belſunce eut occafion de ſe diſtinguer à
la tête de ſon Régiment. Les brigades de Picardie
&de Belſunce qui compoſoient la droite de la
première ligne , ayant été formées des premières ,
M. leChevalier de Nicolaiqui lescommandoit, les
mit en mouvement pour marcher aux ennemis
mais les autres diviſions , tant de première que
de ſeconde ligne , n'étant pas arrivées, ou n'étant
pas àportée de le ſoutenir , ce Général fut obligé
decommander defaire halte. Pendant cetemps-
là le combat s'étoit engagé à notre centre : les
ennemis encouragés par les avantages qu'ils y
avoient déja remportés , ſe déterminèrent à y
conduire la plus grande partie de leurs forces..
Une colonne de Cavalerie déboucha vis-à-vis le
flanc gauche de la diviſion de M. de Nicolai ; le
Régiment de Belſunce occupoit cette gauche qui
ſe trouvoit abſolument à découvert: il n'y avoit
que deux momens , l'un pour voir ledanger ,
l'autre pour le prévenir. M. de Belſunce ne perd
ni l'un ni l'autre , il change en un clin d'œil l'or-
FEVRIER. 1764.
215
dredeſa brigade & fait faire un mouvement au
premier bataillon , par lequel il ſe trouve faire
face ſur le flanc gauche. Dans cette diſpoſition
impoſante, ilattendlechocaveccette fermetéqui
annonce preſque toujours le ſuccès ; le Général
ennemi s'en apperçoit & voit à quelques diſtances
de-là , une autre brigade qui lui offre une victoire
plusaiſée; il fait ſurlechampun ſignede lamain,
ſedétourne, & laiſſant le Régiment de Belſunce
derrierelui , il va attaquer cette brigade qui fut
preſqu'entierementdétruite. Lecentre de l'armée
ayant été mis en déſordre , & le fort de cette
journée étantdéja décidé, M. le Chevalier de Ni-
colain'eut d'autre parti à prendre que de retirer
ſesdeuxbrigades. Ileſtaiſéde juger combien cette
retraite fut périlleuſe pour le Régiment de Bel-
ſunce qui avoit les ennemis derriere lui & ſur ſon
flanc : elle s'exécuta cependant avec un ordre ad-
mirable & une tranquillité parfaite 3 on eûtdit
queles ennemis charmés de ceſpectacle avoient
oublié qu'il falloit combattre , & croyoient aſſiſter
à un exercice.
Les ſuites de cette bataille ayant ramené l'ar-
mée Françoiſe ſous Gieſſen , M. le Maréchal de
Broglie en vint prendre le commandement le 3
du mois de Novembre , &déclara que le Roi avoit
donné à M. de Belſunce la place de Major Géné-
tal. Celui-ci ne l'avoit ni demandée ni deſirée ;
mais cette grace fut le fruit de l'eſtime que fon
nouveau Général avoit conçue pour lui; eſtime
plus flatteuſe en elle-même , que tout ce qui
pouvoit en être l'effet.
La VilledeGieſſen placéeentreles deux armées
&hors d'état de ſoutenir un long fiége , paroif
ſoit être deſtinée à ſubir la loi du plus opiniâtre.
Malgré la rareté de toute eſpèce de ſubſiſtance,
l'armée Françoiſe tint la campagne juſqu'au 16
216 MERCURE DE FRANCE .
Janvier 1760 , & les Alliés furent obligés de re-
noncer à l'eſpoir de la conquête de Gieſſen , qui
ſeul avoit pû leur faire ſupporter les fatigues ex-
ceſſives d'une fi longue campagne. On avoit pris
denotre côtédes meſures ſi ſages , que les trou-
pes ne manquèrent jamais de rien , & qu'elles
Tentrèrent dans leurs quartiers en auſſi bon état
que ſi la campagne avoit fini au mois d'Octobre ;
les foins que M. de Belſunce ſe donna dans cette
occafion , répondirent parfaitement aux intentions
de ſon Général. Il fallut les continuer pendant
tout l'hyver. Comme il étoit déja très - avancé
lorſque l'arméeſe fépara , il ne reſtoit qu'un très-
court eſpace de temps pour réparer & com-
pletter les troupes. M. de Belſunce alla vifi-
ter tous lesquartiers qui occupoientune étendue
deplus de 80 lieues , & préſida a tous les travaux.
Leplus important de tous reſtoit encore à faire .
&M. le Maréchal de Broglie en étoit profondé-
mentoccupé à Francfort; il s'agiſſoit de remédier
àdes inconvéniens innombrables , dont notre fer-
vice étoit rempli. L'expérience les avoit fait ſuf-
fifamment connoître , mais les peines qu'on s'é-
toitdonnées pour y remédier "n'avoient eu au-
cun ſuccès. Bacon dit que l'erreur la plus com-
mune à ceux qui commandent, eſt de vouloir la
fin ſans permettre les moyens. Dans cette occa-
ſion il n'y en eut point de négligés. Etablir la dif-
cipline parmi les foldats, plutôtpar les précau-
tions qui préviennent les fautes, que par les châ-
cimensqui lespuniſſent; en multipliant leurs de-
voirs , diminuer leurs fatigues & ajouter à leur
bien- être , aſſurer à la fois la célérité & le ſecret
dans les marches & les détachemens ; maintenir
la tranquillité & l'abondance dans les camps;.
ménager le pays ennemi , & s'y préparer des
refſources ;
42
:
FEVRIER. 1764.
217
reſſources ; ſe concilier les peuples par la juſtice &
la modération , & faire marcher l'humanité à la
ſuitedes armées : tel fut le plan que ſe propoſa
M. le Maréchal de Broglie , & qu'il remplit dans
touteſon étendue , en donnant le Réglement
de 1760(d) .
M. le Vicomte de Belſunce eut beaucoup de
part à ceRéglement ,dont la plus grande partie
des objets étoient du reffort du Major Général ,
mais le Régimentdes Gardes Françoiſes ayant re-
joint l'armée, M.deCornillon,Majorde ceCorps,
reprit les fonctions de Major Général , qu'il avoit
éxercées pendantles trois campagnes précédentes.
M. le Vicomte de Belſunce fit donc la campagne
de 1760à la rêtede ſonRégiment & en qualité
deBrigadier. Le ſort ne voulut pas qu'elle lui
offrît des occafionsde ſe diſtinguer autrement que
par ſon émulation qui le conduiſoitdans tous les
endroitsoù il pouvoit s'inſtruire. Iln'y eutpreſque
pointd'actionoù ilneſe trouvâtcomme volontai
re, &par-tout où il ſe trouva , il donna toujours
l'exemple. Mais l'hyver devoit lui faire retrouver
lesoccafions qu'il avoitinutilement cherchéespen-
dant l'été.
Depuis lecommencement dela guerre, onn'a
voitencoretenté qu'une fois de prendre desquar-
*tiers ſur le bord du Wezer ; & quoique toutes les
places fuſſent alors en notre pouvoir , & que le
paysabondât encoreenſubſiſtance,on fut bientôt
obligé deſe retirer avec une perte conſidérable.A
la fin de l'année 1760 , la conſervationdu pays
qu'on avoit conquis , étoitbien plus difficile. Lipf-
tadt, Munſter , Hamelen & Hanovre étoient en-
(d) Ce Réglement a été adoptédepuis parMef-
fiçurs lesMaréchauxd'Etrées & de Soubiſe.
K
218 MERCURE DE FRANCE.
core occupés par les ennemis ; la Heſſe qui avoit
prèſque toujours été le théâtre de la guerre , ſe
trouvoit entièrement ravagée ; la communica-
tion avec le Bas-Rhin , étoit trop étendue & trop
difficile. Le génie & l'activité ſurmontèrent tous
les obitacles. Le pays étoit ouvert , & la première
ligne des quartiers n'avoit point de place forte
pour la couvrir , en trois ſemaines de temps on
en créa , on en approviſionna une capable de
contenir cinq ou fix mille hommes de garniſon ,
& l'Allemagne étonnée compta une fortereſſe de
plus.
Qu'il nous ſoit permis d'interrompre le récit
*d'une longue & malheureuſe guerre par une ré-
Héxion confolante pour l'humanité. Goetingue ,
l'aſyle des Muſes , le ſiége d'une Univerſité célé-
bre , voit ſes portiques & ſes lycées changés en
remparts , & remplis de ſoldats.Tel fut le fort de
Rome & d'Athènes ; mais les barbares qui ſoumi-
rent ces Villes , détruiſirent également , & les
Sciences , & les Peuples qui les cultivoient. Les
François qui viennent dans Goetingue , braver àla
fois les périls de la guerre , la rigueur de la ſai-
fon& ladiſette qui les menace; les Françoisſontles
protecteurs &les amis des Lettres. L'Officier dans
l'intervalle de ſes travaux vienvient écouter les le-
çons d'un Profeſſeur qu'il reſpecte & qu'il honore,
& le Grenadier qui défendit hier l'accès d'une re-
doute , conſerve aujourd'hui avec la même vigi-
lance le dépôt des Muſes , dont la garde lui a été
confiće. Tel eſt l'empire de la Philoſophie, qu'il
adoucit la guerre elle-même , & qu'il fait régner
les mœursjuſqu'au ſein des combats.
M.le Maréchal de Broglie , après avoir mis
l'élitedeles troupes dans Goetingue, n'avoit garde
de négliger le choixdes Commandans. Il tomba
FEVRIER. 1764.
219
furM. leComte de Vaux , Lieutenant-Général &
ſurM. leVicomte de Belfunce. L'hiſtoire prèſque
incroyable de ce qui s'eſt paflé dans l'hyver de
l'année 1761, eſt le ſeul éloge qui ſoitdigned'eux.
M. leComte de Vaux, qui auroit fait un prodige
enſe procurant ſeulement les moyens de confer-
ver ſa place , ſe prépare ſur le champ ceux d'atta-
quer les ennemis & de les inquiéter par-tout.
Dès le 27 Janvier, leVicomte de Belſunce fort à
la tête d'un détachement conſidérable qui étoit
deſtiné à favoriſer par une diverſion les expédi-
tions du Comte de Stainville & du Comte de Nar-
bonne; il cherche les ennemis , les trouve en for-
ce, les attaque , & leur tue ou leur prend trois
cent hommes, tandis que le Comte de Stainville
enléve un corps Pruffien , & le Comte de Nar-
bonne un bataillon Hanovrien .
On ſe rappelle les efforts prodigieux que firent
les Alliés, lorſqu'après s'être combinés avec les
Prufliens , ils nous attaquèrent de toute part,&
voulurent nous contraindre à abandonner la
Heffe. La garniſon de Goetingue n'a bien-tôt
plus de communication avec l'Armée ; elle en
ignore ladeſtinée,ou les ſeules nouvelles qu'elle
en reçoit lui apprenent qu'elle eſt prèsde Franc-
fort. C'eſt dans ce moment que ſon courage &
ſon activité redoublent ; il faudroit un journal
détaillé pour raconter ici tout ce que M. de
Belſunce fitderemarquable : il n'y eur préſque
pointdejourqui ne fût ſignalépar quelques avan-
zages. Ilapprend que les ennemis occupent Du-
Derſtadt , Ville éloignéede Goetingue de près
de fix lieues. Ily marche , les ſurprend , & fair
350 priſonniers. Après avoir diſſipé ſucceſſive-
ment,tous les corps qui obſervoient la garniſonde
Goetingue, il raffemble ſa Cavalerie; fort de
Kü
220 MERCURE DE FRANCE...
la Ville ,& va s'établir à plusde quatre lieues de
làdans celle de Northeim : il y ramaſſedes ſub-
ſiſtances ; léve des contributions juſques dans
Eimbeck , & s'avance lui-même à Seeſen ſur
le chemin de Brunſvick on il enléve cent Cava-
liers & cing Officiers. A peine est-il revenu qu'il
ſe porte rapidement d'un côté tout oppoſe. II
paffe la Leine; met en fuite les ennemis , & leur
tue ou prend trois cens hommes. Le retour de
l'Armée ennemie qui avoit été chaffée de la
Heſſe l'ayant obligé de rentrer dans Goetingue,
il apprend peu de jours après que le Colonel
Collignon occupe Northeim avec un Bataillon
Prufſfien; il fort à la tête d'un gros détachement
ſecondé par M.le Marquis de Durfort : ils fon-
dent tous deux ſur l'ennemi ; nos Dragons
joignent l'Infanterie au moment où elle ar-
rivoit à un Pont au -delà duquel elle de voit
trouver ſon ſalut. Ils la cottoyent & en efſuyent
tout le feu , pour aller s'emparerdu Pont. Trois
cens prifonniers , & deux pièces de Canon ſont
le prix de cette manœuvre hardie. Les deux
Armées avoient pris leurs quartiers , & le calme
étoit rétabli partout : mais M. de Belſunce
croyoit qu'il n'étoit jamais temps de ſe repoſer
lorſqu'il reſtoit quelque choſe de glorieux à
faire. On lui rapporte qu'un Bataillon de la
légion Britannique occupe Daffel ; il va pour
l'attaquer , mais il trouve à ſa place troisBa-
taillons d'Infanterie ennemie ; il les contraint à
ſe retirer, & les fait tenir en échec tandis qu'il
pourſuit le Bataillon de la légion Britannique ,
qui cherchoit à regagner le bois, quoiqu'il eûr
été renforcé par un corps de Grenadiers & de
Cavalerie. M. de Belſunce à la tête de nosDra-
gons joint ces troupes réunies ,les attaque,les
FEVRIER. 1764.
piécedeCanon.
221
défait & ramene deux cens priſonniers avec une
Nous ne finirions pas fi nous voulions rap-
porter tous les avantages de moindre confé-
quence qu'il remporta pendant fon ſéjour à
Goetingue. Il nous ſuffira de dire qu'on n'a pas
enlevé aux ennemis un poſtede trente hommes ,
qu'il ne l'ait été reconnoître lui- même,&qu'il
n'ait conduit les troupes à l'attaque.
LeGrade de Maréchal de Camp , &leCom
mandement d'une avant-garde , furent la récom-
penſe qu'il reçut de ſes ſervices ſignalés.
L'Armée Françoiſe ſe raſſemble ; les opéra-
tions de laGuerre vont recommencer , mais on
ne peutpas dire de M. de Belſunce qu'il rentre
en campagne : avec de nouvelles Troapes it
marche àde nouveaux ſuccès. Le Général Spor-
cken, àla têted'un corpsde quinze millehommes ,
gardoit les défilés de la Dimel. M. Le Maré-
chal de Broglie les fait tourner par deux corps
commandés par M. le Marquis de Poyanne ,
& M. le Baron de Clozen. Il ſe préſente lui-
même devant le Général Sporcken : celui - ci
profite de la nuit pour ſe retirer. Le Vicomte
de Belſunce avec deux Régimens de Dragons ,
&un Régiment de Troupes Légéres le joint , &
L'oſe attaquer. En vain l'Infanterie ennemie croit
ſe mettre à couvert dans un bois ; notre Cavale-
rie y pénétre , & la diſperſe , treize pièces de Ca-
non , deux cent priſonniers ,& tous les Equipages
des ennemis reſtent en nos mains. De toutes les
actions où s'étoit diſtingué M. de Belfunce cel-
le-ci fut laplus flatteuſe pour lui , parce qu'elle
ſe paſſa prèſque ſous les yeux de ſon Général ,
qui arriva au moment où elle finiſſoit.Mais telle
étoit lamodeſtie , & l'élévationde ſon âme , que
:
K iij
:
222 MERCURE DE FRANCE.
s'occupant moins de ce qu'il avoit fait que de
ce qu'il auroit voulu faire , il n'aborda le Maré-
chal de Broglie quiavec crainte & parut furpris
des éloges qu'il en recevoit.
Juſqu'ici le fuccès a toujours accompagné
notre Héros; ilmanquedonc quelque choſea fa
gloire: car comment connoître les hommes qui
n'ont pas connu l'adverſité! ne craignons point
pour lui cette épreuve : elle mettra ſon mérite
dans tout ſon jour. M. le Maréchal de Broglie
étoitencore enWestphalie, mais il méditoitle pafa
fageduWezer, & il vouloit s'aſſurer la communi
cation de Goeringue. Il y envoya M. le Vicomte
de Belfunce avec le corps qu'il commandoit.
LeGénéral Lukner dont on connoit la capacité
& l'activité reçut un renfort conſidérable , fir
une marche forcée , & vint tomber ſur M. de
Belſunce qu'il trouva près de Daſſel ; l'inégalité
des forces rendoit la retraite néceffaire , mais la
nature du terrein la rendoit très-difficile. M. de
Belfunce voit le danger ; & ne s'en émeut pas
c'eſt a la valeur àcompenfer rant dedéfavanta-
ges,& il compte fur celle de ſesTroupes. L'en-
nemi qui croit être sûr de la Victoire, le preſſe
&s'oppoſe à fa retraite. Dès qu'il s'approche , M.
deBelſunce le fait charger; un Efcadron ne paffe
un défilé que tandis qu'un autre combat , &
repouſſe une colonne entière de Cavalerie. Après
vingt charges plus glorieuſes les unes que les
autres , notre Cavalerie parvientenfin à allurer fa
retraite; mais cinq cens hommesd'Infanterieac-
cablésde laffitude &du poidsdela chaleur qui ce
jour-là fut exceſſive,ne purent monter un eſcarpe-
ment au haut duquelils auroienttrouvéleur falut.
M. deBelfunce , obligé de les abandonner, fe
ſaiſir de leurs drapeaux, & les emporte avec lui,
ne laiſſant ainſi aux ennemis d'autre ſupériorité
FEVRIER. 1764.
223
quecellequeleur donnoit la vîteſſede leurs che-
vaux fur les forces du Fantaſſin épuiſé. Ce revers
ne diminua ni ſon courage , ni la confiance que
ſes troupes avoient en lui. Il écrivit au Maréchal
de Broglie : Nous avons été battus , mais nous
nous sommes bien battus . M. de Belſunce cherchoit
une revanche au lieu d'excuſe ; & ſon Général le
miten étatde la prendre. Il lui donna de nou-
velles troupes , & l'envoya vers la forêt du Hartz
avec ordre d'obſerver les ennemis & d'entrepren-
dre ſur eux , s'il en trouvoit l'occaſion .
M. de Belſunce marchoit plein d'ardeur &
d'eſpérance , lorſqu'il reçut l'ordre deſe rendre à
la Cour pour y recevoir des inſtructions ſur ſa
deſtination ultérieure. 11 obéit & ſediſpoſe à par-
tir. Cependant il voit avec douleur qu'il ne lui
reſte plus que cinq ou fix jours à commander
ces braves gens qui avoient toujours combattu
fous ſes ordres , & qui s'étoient tous promis de
le vanger. Dans ces circonstances il s'approche de
la forêt du Hartz. Ce Pays affreux & inacceſk-
ble eſt fameux par les mines qu'il renferme. Des
montagnes énormes entaſſées les unes ſur les
autres , & couvertes de cyprès; des torrens dont
l'onde mêlée de ſoufre & de vitriol flétrit l'herbe,
1
qu'elle arroſe & couvre de rouille les pierres qu
lui ſervent de lit ; des rochers menaçans , des
ruines immenfes , des précipices horribles ; tels
font les objets hideux que la Nature a raſſemblés
dans les lieux où elle a placé ſes tréſors. Cer
épouvantable ſéjour est habité par un Peuple di-
gne de lui. Des hommes pâles & livides , accou-
tumés à vivre dans les entrailles de la Terre , ne
pareiſſent ſur ſa ſurface que comme ces oiſeaux
lugubres que la lumière offenſe & qui reffentent
en voyant la clarté du jour une terreur égale à
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE .
cellequi nous ſuit dans les ténébres. Qui croiroit
que cette horrible contrée renfermât l'objet le
plus cher aux deſirs de l'homme , & que nos Pa-
lais les plus rians lui duſſent leurprincipal éclat a
Mais ce Pays offre lui-même un contraſte aufli
frappant ; du ſein de ces arides montagnes on
voit s'élever une Ville bien bâtie ( e ) & bien or-
née. C'eſt làqu'on prépare les métaux , & qu'on
les convertit eneſpéces. L'argent qui y abonde y
procure tout ce qui nedépend pasdes faveursde
la Nature. Le Duc de Brunswick & l'Electeur
d'Hanovre en partagent la Souveraineté ; tous
deux étoient alors nos ennemis , & la conquête
de ce Pays ne pouvoit manquer d'être très-im-
portante pour nous. Mais la Nature l'avoit ren-
du prèſqu'inacceſſible , & l'art avoit achevé ſon
ouvrage. Un ſeul chemin en permettoit l'entrée
àtravers une gorge étroite eſcarpée & défendue
par pluſieurs retranchemens ; la garde en fut
confiée à 1500 chaſſeurs tant à pied qu'à cheval ,
commandés parleGénéral Freytag, & connoif
ſant tous parfaitement le pays qu'ils devoient
défendre.
Quelqu'envie qu'eût M.de Belſuncede triom-
pher de tant d'obstacles , il ſentit que ce ſeroit
verſer du ſang inutilement que de tenter à force
ouverte le ſuccès de cette entrepriſe. Avant d'ar-
river à la forêt on trouve près d'un petit ruif-
ſeau & au bas d'un eſcarpement une ( f) Ville
affez conſidérable ſituéeà 300 ou 400 pas de la
( e ) Clausthal & Cellerfeld font regardées com-
me deux Villes séparées , parce que l'une appar-
tient à l'Electeur d'Hanovre , & l'autre au Duc
de Brunswick ; mais elles se touchent & ne pa-
roiffent auxyeux que comme une feule Ville.
(f) Oflerode.
7
FEVRIER. 1764.
225
gorge; c'étoit-là où l'infanterie Hanovrienne fa-
tiguéed'avoirpaſſetoutela nuit ſous les armes ve-
noitſe repoſer pendant la journée. La cavalerie
reſtoit en bataille dans une petite plaine derriere
laVille. Des Poſtesplacésdetous lescôtésdevoien
avertir s'ils voyoientparoître lesFrançois.M.deBel-
funcereconnoît la poſitionde l'ennemi & le trouve
ſur ſesgardes, mais il parvient bientôt à lui inf-
pirer de la confiance en lui faiſant pluſieurs atta-
ques ſimulées , qui d'abord, lui donnent l'allarme
mais qui n'ayant point de ſuite , le font re-
pentirdes'être fatigué inutilement. M. de Belfunce
profitedeces eſcarmouches pour éxaminer com-
ment il pourra fairepaſſer ſa cavalerie au guć
& couper celle des ennemis avant qu'elle ait
gagné lebois. Enfin le z Septembre, il ſe met en
marche pendant la nuit ; arrive à un bois où il
fait cacher ſes troupes juſqu'à ce que l'heure ſoit
venueoù les ennemis quittent les retranchemens
pour entrer dans la Ville ; puis il fait paroître
quelques troupes légéres devant leſquelles les
poſtesdes ennemis ſe replient comme ils avoient
fait les jours précédens , ſans donner l'allarme au
reſtede leurs troupes ,bientôt il s'avance lui-
même ſuivide ſon Infanterie& de ſa Cavalerie ,
quitraverſenten courant une plaine deplusd'une
demie lieue de large. A la tête de la premiere il
deſcendl'eſcarpement par un chemin qu'il avoit
reconnu , traverſe le ruiſſeau , tombe ſur la Cava-
Jerie ennemie , la met en fuite & ſe porte rapi-
dement ſurle chemin par lequel l'Infanterie Ha-
novrienne peut ſe retirer. Pendant ce temps-là
la ſienne arrive , attaque la Ville & en briſe les
portes , les ennemis fuyent de toutes parts , mais
on leur faitplus de sooprifonniers. Il n'yavoit
pasunmomentàperdre fi 100hommesſeulement
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
s'étoient ralliés à l'entrée des bois , l'entrepriſe
ftoit manquée. Mais nos Dragons les ſuivirentjuf-
qu'àleurs retranchemens.Arrêtés parces obstacles,
ils mettent pied à terre & emportent la première
barrière. L'Infanterie lesjoint& ſans s'arrêter un
inſtant elle poursuit les fuyards ſur toutes les
montagnes du Hartz juſqu'à ce qu'elle arrive à la
VilledeClauſtal dontelle s'empare après avoir
fait cing lieues de chemin, dont trois en combat-
tant. Ce ſuccès nous valut un million de contri-
butions; & en nous ouvrant lepays d'Halberstadt,
&deBrunswick , il prépara l'expédition deWol-
fembutel.
M. le Vicomte de Belſunce ſe réſout enfin de
quitter ſes braves Compagnons , mais il eſt obligé
d'éviter leurs adieux; ils eufſſent été trop touchans
pour eux, & trop glorieux pour lui. Il ſe rend à
laCour où il apprend qu'il eſtdeſtiné àcomman-
der un corps detroupes qu'on envoye à Saint-Do-
mingue. De toutes les idées effrayantes qui , dans
cetteoccafion, pouvoient ſe préſenter à ſon eſprit,
la ſeulequi letouche, c'eſt la craintede ne pouvoir
répondre comme il le deſire à la confiance qu'on
lui témoigne. Il n'objecte pas que ſon tempéra-
ment ne peut foutenir la mer; que ſa ſanté, déja
épuiſée parde longs travaux,réſiſtera difficilement
àun climat dangereux : mais feulement que le
genre de guerre auquel on le deſtine ſeranouveau
pour lui , & qu'en répondant de fon zèle , il ne
peut répondre de ſes talens. Réſola d'obéir , il ne
demande plus qu'une grace : c'eſt d'emmener
aver lui ſon ami. Car ſon âme douce & ſenſible ,
accoutumée dès long-temps aux impreſſions les
plus tendres , n'avoit pas changé de nature par
l'habitude des combats , & s'étoit du moins réſer-
vé le ſentimentde l'amitié ,comme celui qui con-
FEVRIER. 1764.
22.7
vientleplus à un grand homme. Mais ici fon in-
clination ſe trouvoit encore identifiée avec fon
amour pour la guerre. Il y avoit plus de vingt
ans qu'il étoit lié de l'amitié la plus vive avec М.
de Caftra, Lieutenant -Colonel desCantabres: une
eſtime réciproque avoit toujours refferré ces liens.
Il voulut donc qu'il s'embarquât avec lui ( g ) ,
ainſi que deux Officiers de fon Régiment, dont il
avoit éprouvé la valeur & la capacité h ) . Mais
s'il ménageoit ainſi desſecours utiles à la Colonie
qu'il alloit défendre , quelsſecours plus importans,
encorene ſe préparoit-il pas à lui-même ? Heureux
eelui que lafortune a élevé& qu'elle attache encore,
àdegrands emplois, ſi lorſque l'intérêt particulier,
les cabales , les jalouſies viendront ſe placer entre
lui & le bien qu'il voudra faire , il trouve alors un
ami qui, par ſon eſtime & fon fuffrage , conſole
ſon âme flétrie par l'injuſtice, & lui ouvre un cœur
ſimple & pur , auquel il puiſſe confier le dépôt de
ſa vertu!
M. de Belſunce s'embarqua ſur l'Eſcadre com-
mandée par M. de Blenac; il mit à la voile le 24
Janvier 1762 , & arriva à Saint-Domingue le 16
Mars. Il ſouffrit beaucoup de la mer pendant la
traverſée: mais les devoirs qu'il doit remplir à fon
arrivée lui donnent de nouvelles forces. Il a bien-
tôt acquis une connoiſſance exacte du pays. N
obſerve que la défenſe en eſt trop étendue , &
qu'il n'eſt pas poſſible de s'oppoſer par-tout à un
débarquement. Il ſçait que cette fauſſe idée de dé -
fendre la côte a déja perdu pluſieurs Colonies ;
il ſe réfout donc à prendreune poſition où il ſoir
(g) Ilpaſſa à S. Domingue avec le rang deBri
gadier.
(h) MM. de Renaud& de Milly.
Kvj
228 MERCURE DE FRANCE.
impoſſible de leforcer , &d'où il puiſſe , en casde
deſcentes , harceler & inquiéter aſſez les ennemis
pour les forcer à abandonner leur entrepriſe. Tel
fut le plande défenſe qu'il choiſit , & qui fera cer-
tainement approuvé par quiconque ne préférera
pas l'intérêt de ſon habitation à celui de ſa Patrie.
Les fatigues, les ſoins que de ſi ſages meſures
avoient exigés de lui netardèrent pas à altérer ſa
conſtitution. Son tempérament paya alors au cli-
mat un tribut qu'il ſembloit que ſon âme eût ſuſ-
pendu , tant que ſa ſanté avoit été néceſſaire à la
Colonie. La force de ſa complexion le fit triom-
pher de cette maladie , ainſi que d'une autrequ'il
eut encore peude temps après celle-là.
M. le Vicomte de Belſunce, pendant le court
eſpacede temps qu'il a vécu, a eu du moins la
confolation de recevoir les honneurs ſans les avoir
mandiés.M. le Duc de Choiseul, qui, vingt ans au-
paravant , avoit fait connoillance avec lui les armes
àla main, réuniſſant en ſa perſonne les Placesde
Secrétaire d'Etat , de la Guerre & de la Marine,
ne lui montra ſa ſupériorité qu'en appréciant ſes
ſervices , & en lui faiſant obtenirdes récompenſes
qui auroient perdu de leur prix ſi elles avoient été
follicitées.
M. de Belſunce apprit qu'il avoit été fait Lieu-
tenant-Général & Gouverneur de S. Domingue ;
mais ces honneurs ſi bien mérités ne devoient
ſervir qu'à décorer ſa mémoire. Il fut attaqué au
mois de Juillet 1763. d'une maladie qui le
conduiſit bien- tôt au tombeau. Ce fut alors que
fon courage fut mis à une épreuve nouvelle; il
avoit enviſagé la mort ſans effroi ,' lorſqu'il avoit
été au-devantd'elle ; dans ce moment il la voit
tranquillement s'avancer vers lui. Mais il lui
manque la conſolation d'expirer entre les bras
deſon ami. M. de Castra étoit abfent, &jamals
V
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ja
pa
l'a
fu
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C
L
Π
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FEVRIER. 1764 .
229
ſapréſence n'auroit été plus néceſſaire à M. de
Belſunce. Car dans ces momens extrêmes , l'âme
conſervant encore une activité qu'elle ne peut
plus porter ſur elle-même ,s'élance avec ardeur
vers les objets de ſon amour ; & ce ſentiment eſt
d'autant plus pur en elle qu'alors ily régne tout
ſeul, & n'en partage plus l'empire avec l'intérêt
perſonnel , & l'amour de la conſervation. M.
de Belſunce averti de ſa fin , leva encore une
fois les yeux,regarda autour de lui ,&n'y voyant
pas ce qu'il cherchoit il les referma foudain
comme s'il donnoit le ſignal à la mort qui
s'apprêtoit à le frapper. Déjà les regrèts avoient
fuccedé aux allarmes , déjàle deuil étoitrépandu
parmiceux qui l'environnoient. M. de Castra ar-
rive : en vain on veut l'arrêter en lui diſant qu'il
n'eſt plus tems;il s'élance vers le lit de ſon amis
l'appelle avec des cris douloureux. La mort ſem-
ble les entendre & lâcher ſa proïe. M. de Bel-
funce fort de l'agonie , où il étoit plongé depuis
dix-huit heures: c'eſt vous que je revois ,dit-il ,
que mon fort eſt changé ! c'en est fait , je meurs
content A ces mots, il voit couler les larmes de
ſon ami , il ſe ſent ſerrer dans ſes bras , il veut
le ferrer à ſon tour, il retrouve ſes forces ; l'a-
mitié , cette douce conſolation de ſon être en
combat la deſtruction. M. de Betfunce paroît
rappellé a la vie , l'eſpoir renaît , une joie timide
&inquiette ſe répanddans ſamaiſon.M. de Caftra
lui-même ſe flatte de le conſerver. Mais , M. de
Belfunce ſentoit mieux ſon état. N'eſpérez rien,
dit-il ,mesjours ſont consommés ; la mort habite
déjà dans mes entrailles . ( i ) je ſens l'endroit
où elle me frappe ; ne lui oppoſons point une
réſiſtance inutile: mais tant que nous vivrons
(i) Ilest mort d'une inflammation d'entrailles .
<
230 MERCURE DE FRANCE .
foyons dignes de vivre.Alors il employe le reſte
de ſes momens à faire ſes dernières diſpoſitions.
L'équité la plus parfaite y préſide. A peine furent-
elles conſommées que le moment fatal.
...
Mais
pourquoi nous retracer ces objets douloureux ?
Défenſeur . Offrons-lui le tribut de nos larmes ,
3
Nous avons perdu un Citoyen , un Guerrier , un
fans douteil le merite; mais il a vécuavecgloire, &
ſa vie aété ſans tache : mêlons donc quelques
fleursaux lauriers qui ornent ſa tombe , & n'offen-
fonspasſamémoire pard'inutiles plaintes ; car ce-
lui-là ſeul eſt mort trop tôt quia fini ſes jours, ſans
les avoir rendusutiles à ſon pays.
mort de M. le Vicomte de BELSUNCE, nous eussions
defiré étre alors en état de rendre àſa mémoire,
le tribut de louanges qui lui eft fi légitimement dû ;
& c'est avecgrand plaisir que nous faiſons part au
Public de cet Eloge qui vient de nous être envoyé.
FEVRIER . 1764.
201
ELOGE Historique & Militaire de
M. le Vicomte de BELSUNCE.
DE toutes les passions qui élévent & échauffent
le coeur de l'homme, la plus noble, la plus
pure , celle qui règne encore ſur le ſage l'orf-
qu'il a dompté toutes les autres , c'eſt la gloir e
où le déſir d'éxiſter honorablement dans l'o-
pinion d'autrui. Plus cette paſſion paroît s'éloi-
gner des premièrs appétits de nos ſens ,plus ſon
empire eſt vague & indéterminé , plus il faut
ſeconder ſes élans ambitieux , & aggrandir l'em--
pire de ſes chimères. Nul obstacle ne l'arrête ;
nulle crainte ne l'épouvante: mais elle s'indigne
qu'on lui préſcrive des limites ; car ſon Domaine
eſt le temps & l'eſpace , & la récompenſe l'immor
talité. Que feroit-ce donc , pour le cœur qu'elle
anime, que ce moment ſi court où nous occupons
une petite place dans ce vaſte univers ? Quel
frivoleeſpoirque celui d'une louange incertaine !
Que l'enthouſiaſme prodigue quelquefois ,mais
que l'envie ou l'intérêt particulier ſe hâtent de
corompre ! Quel prix pour la vertu , que ces
honneurs tant de fois profanés , & ces diſtin-
tions ſi ſouvent uſurpées ! La faveur eſt pour
ceux qui vivent , la réputation pour ceux qui ne
font plus. Le grand Homme n'eſt dignemeng
louéque par les regrets. Auſſi voyons-nous tou
tes les ſociétés , où la gloire eſt le ſentiment
dominant,s'attacher principalement à honorerla
mémoire de ceux de leurs Membres , dont la
mort les a privées. Cet uſage a peut-être con
Lv
202 MERCURE DE FRANCE .
tribué , plus que touteautre choſe , à foutenir la
ſplendeur des Académies ; on aime à les voir
commencer à louer lorſque la louangen'eſt plus
ſuſpecte ; il ſemble que ce ſoit là une éléction
nouvelle; &, d'autant plus flateuſe que lerang
qu'elle affigne s'étend à tous les Siécles! Le métier
des Armes regardé parmi nous comme leplus
noble de tous , ſeroit-il donc le ſeul fruſtré
de cet avantage ? Les vrais Amans de la gloire
feront-ils privés de ſes derniéres faveurs ? Et verra-
t-on mourir les plus braves Guerriers comme on
voit tomber tour-a-tour les Victimes deſtinées au
Sacrifice? Mais ſi les malheurs de la Guerre en-
durciſſent nos coœurs , & les accoutument au
Deuil, comment pourrons-nous contemplerd'un
œil indifférent le ſort d'un Officier diſtingué,
qui , après avoir deux fois verſe ſon ſang en
Allemagne , a traverſé les Mers pour chercher
un péril nouveau , ſous lequel il devoit enfin
fuccomber ? Sans douteune telle perte ne doit
pas trouver d'âme inſenſible. Mais c'eſt à l'amitié
a élever la voix pour rappeller aux Militaires le
ſouvenir d'unHomme qui fut leur compagnon ,
& leur ami , & les inviter à répandre encore
des larmes & des Aeurs ſur ſa tombe.
M. le Vicomte de Belſunce , Lieutenant Gé-
néral des Armées du Roi , & Gouverneur de S.
Domingue nâquit en 1720 , dans les Terres (a)
de ſon Père : Il y reçut cette éducation de la
(a) à Méharin en Béarn. Nousnedirons point
ici que M. de Belſunce , étoitforti d'une Maison
Illustre , qu'il étoit le vingtième Vicomte du méme
nomdePère enfils toutes ces chofesferontgravéesfur
des monumens ,nous n'écrivons ici que cequi doit
être gravé dans les cœurs.
FEVRIER . 1764.
203
première enfance, fi importante pour le reſte de
la vie , & pourtant ſi négligée parmi nous.
Placé en arrivant au monde dans ces contrée's
belliqueuſes qui ont vû naître Henry-le-Grand
il ne fut point accoutumé à ces ſoins trop em-
preſſes & toujours indiſcrèts , qui rendent les en-
fans également vains & foibles. Ses parens , pé-
nétrés des principes de l'ancienne Nobleſſe ,
croyoient qu'il falloit avant tout le rendre digne
de vivre , & que ſes jours ne ſeroient précieux
qu'autant qu'il pouroit les rendre utiles à ſa
Patrie. Ce fut donc dès lors qu'il acquit cette
force de tempérament , cette mâle vigueur qui
fait les bons Guerriers ; & cette aiſance , cette
grâce naturelle qui les rend aimables. S'il eſt
vrai que l'accorddes formes extérieures avec les
qualités de l'âme , ou , ſi l'on veut , de la figure
avec le caractère , produiſe cet enſemble , cette
harmonie d'où réſulte la principale beauté , nous
nedevons pas être ſurpris que M. de Belfunce
aitpoſſédé fingulièrement ledonde plaire &de
prévenir en ſa faveur. Sa démarche étoit auſſi
noble & auſſi franche que ſes manières , & ladou-
ceur de ſes mœurs ſe faiſoit ſentir dans toute fa
perfonne. Il aima paſſionnément les éxercices du
corps, fur-tout ceux qui demandent de l'adreſſe
&de l'audace: mais l'émulation qu'il y mit ne fut
jamais ni petite ni vaine. Il ne les regardoit
que comme des moyens quiconduiſent àdesobjets
plus importans ; & comme ſi ſon âme eût porté
en elle- même l'imagede la véritable gloire , on
ne le vit jamais prendre des fantômes pour elle
ni la chercher où il nepouvoit pas la trouver.
Elevé parmi les Baſques , leurs éxercices & leurs
jeux lui plurent infiniment. Il avoit même ſi
bienapprisleur langue qu'il ne l'a jamais oubliéć ,
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
'& qu'il la parloit auſfi facilement que le Fran-
çois. (b ) Mais on vit bien-tôt ſe manifeſter en
lui un goût décidé pour la guerre ; & lorſque
nos goûts font vifs& foutenus , ils ne tardent
pas à devenir des talens. Le cours des Etudes
ordinaires , époque pendant laquelle on paroît
plutôt attendre l'âge de jouer un rôle que s'y
préparer , ne lui offrit que de foibles attraits. Eh !
que voit-on en effet dans laplupart des Ecoles ?
La Science , concentrée dans des règles puériles
paroît tourner toujours ſur elle - même & ne
s'appuyer jamais ſur les rapports & les beſoins
des hommes. Si l'on eût dit à M. de Belſunce,
que l'étude rendit César , le premier de ces
Romains , qui étoient les premièrs de la terres
fi on lui eût raconté comment Lucullus , en
cultivant les Lettres , ſe mit en état d'être un
grand Général le jour qu'il voulut le devenir ;
ſi on lui eût fait ſentir combien leur commerce
aggrandit l'âme , & comment toutes les grandes
choſes ſe tiennent , ſans doute il auroit fait de
rapides progrès dans une carrière où la facilité de
ſon eſprit ſembloit l'appeller & nous ajou
terions un article à ſon Eloge , quand même
nous ne l'enviſagerions que comme Homme
de Guerre. Il falloit à M. de Belſunce , des
études plus Analogues à ſes penchans. Il les
trouva dans le Régiment du Roi. On ſçait aſſez
que , dans ce Corps reſpectable , la jeuneſſe
reçoit des leçons en temps de Paix , comme elle
y trouve des éxemples en temps de Guerre. Il y
entra en 1739 , & continua d'y ſervir juſqu'en
3745. Rappeller les actions de ce Régiment c'eſt
: (b) On ſçait que le Basque est une langue mère
bien antèrieure à la nôtre.
FFVRIER. 1764.
205
raconter celles de M. de Belſunce , qui n'occu-
pant alors qu'un rang ſubalterne , ſe trouvoίε
confondudansla foule des braves gens , & faifoit
des choſes mémorables, fans pouvoir ſe diſtin-
guer. Perſonne n'ignore comment cette troupe
valeureuſe ſouffrit à Prague les horreurs d'un
Siége, & celles de la famine ; & comment ces
Guerriers invincibles alloient dans les ouvrages
des ennemis , braver la mort , qu'ils retrouvoient
enfuite ſous un aspect encore plus horrible
,
lorſque , rentrant en triomphe dans leurs murs ,
ils voyoient autour d'eux la difette & la conta-
gion. Tels furent pour M. de Belſunce , les
prémices de la vie ; tel fut lejourterriblequi bril
la ſurſon Printemps.
En 1745. il quitta l'Infanterie & obtint une
Compagnie de Dragons. Ici ſes ſoins ſe multi-
plient. Ilne ſuffitpasà l'homme qu'il va comman-
der d'être brave &docile , il faut qu'il ſoit pro-
fond dans l'art de maîtriſer , de conduire cet
animal courageux , non moins utile au combat
que leGuerrier lui-même. Le Dragon également
deſtiné aux fiége, aux batailles & aux eſcarmou-
ches , doit être à la fois , Fantaſſin , Cavalier &
Huſſard. Dans le combat , fixe dans ſon rang,
attentifau moindre ſignal; dans l'eſcarmouche ,
rapide & léger , ſe ſervant de Chef à lui-même :
par-tout ſon rôle eſt différent , par-tout il luk
fautde nouveaux talens : tantôt il doit preſſer la
courſe de ſon cheval , tantôt la modérer , & la
régler avec une éxactitude géométrique. Cen'eſt
pas tout, cen'eſt même rien encore: fi lorſque
lerepos ſuccède aux travaux ,de conducteur im-
périeux il ne devient pas protecteur attentif &
complaiſant;dès que ſon cheval ne leſert plus ,
c'eſt àlui à leſervir , à lui procurer une nourriture
1
106 MERCURE DE FRANCE.
convenable , à ſoigner ſesbleſſures &àréparer ſes
forces abbatues.
M. le Vicomte de Belſunce , entrant dans
les plus petits détails , fut bien-tôt en état de
donner en tout l'exemple & la leçon. Il ſentit
dès-lorscombien ces détails étoient importans ,
&il jugea qu'ils ne devoientparoître minucieux
qu'à celui qui n'a pas allez d'étendue d'eſprit
pour appercevoir la chaîne qui les lie aux plus
grandes choſes. Il faut avouer qu'alors on
ignoroit aſſez généralement que s'attacher à
avoir de belles troupes , c'étoit travailler à en
avoirde bonnes ; que ſi l'onveut qu'un homme
foit ſoldat un jour d'action , il faut qu'il le ſoit
tous les jours de ſa vie; enfin que tout ce qui
accoutume à l'ordre & à l'obéiſſance conduit
directement à la victoire. Scipion paſſe en revue
fon armée, il remarque le cheval de Marius
c'étoit lemieux ſoigné,le mieux équipé de toute
ſa Cavalerie. Scipion loue , protége, éléve Ma-
rius,& ce regard d'un grand Général dévoile les
talens d'un homme dont le nom retentit encore
mille ans après ſa mort en des climats où il
n'étoit jamais parvenu de ſon vivant. Et cepen-
dant ladiſcipline &l'exactitude ſont traittésparmi
nousde ſoins frivoles & puériles. M. le Vicomte
de Belſunce penſa tout autrement , & nous ne
pouvons nousdiſſimuler que ce qui lui mérite
nos Eloges, lui attira ſouvent la jaloufie & la
critique. Il n'y répondit qu'en perſévérant ; il
ſçavoit que la diſpute aigrit les eſprits , & que
l'exemple les ramene. Sa modeſtie , ſa fran-
chiſe,la fimplicité de ſes mœurs lui firent enfin
pardonner ſes talens.
La Guerre continuant avec la même vivacité,
M. de Belfunce ſetrouva dans la plupart des ac
FEVRIER. 1764.
207
tions qui ſe paſſerent enFlandre: il profita de
cesoecaſions pour s'inſtruire profondément dans
l'Art de conduire &de faire combattre la Cavale-
rie : artd'autant plus difficile qu'il demande un
jugement à la fois für & rapide, qu'il éxige le
flegme & l'impétuoſité , & ne laiſſe ſouvent
qu'un moment pour décider du fort d'une Ba-
taille. Ce fut lorſque M. de Belſunce ſe trouva
chargéde conduire des Détachemens conſidéra-
bles ,qu'il ſentit tout le prix de l'expérience qu'il
avoit acquiſe dans les Dragons.
Cependant une nouvelle carrière s'ouvre pour
lui. M. lePrince de Monaco ayant été fait Ma-
réchal de Camp : le Roi donna ſon Régiment
au Vicomte de Belſunce ;
c'étoit un des plus
anciens & des plus braves Régimens del'Infan-
terie Françoiſe. La Paix dont on commençoit
àjouir , ne fut pas un obſtacle à l'émulationde
ce nouveau Colonel. Les premières années de
cette paix furent un temps d'activité pour l'In-
fanterie. Nos neveux auront peine à croire
qu'une Nation , qui venoit de faire la guerre
pendant huit ans avec trois cens mille hom-
mes de troupes , n'avoit pourtant ni Tactique ,
ni Exercice , ni Diſcipline. Il fallut de nouveaux
Réglemens fur prèſque tous les objets du Ser-
vice Militaire. Les premieres Ordonnances qui
parurent n'eurent pas tout le fuccés qu'on en
attendoit; on les corrigea , on en fit de nouvelles.
Et celles-ci , quoique plus prèsdu but qu'on ſe
propoſoit laiſfoient encore dequoi travailler à
ceux qui , comparant toujours la pratique &
la théorie, ne trouvent riende beanque ce qui eſt
bon & utile. L'Hiſtorien Jofeph , en louant la
Diſcipline des Romains, diſoit que leurs Exerci-
ces étoient des Combats où le ſang n'étoit pas
الله
208 MERCURE DE FRANCE.
répandu , & leurs Combats des Exercices enfan-
glantés. M. le Vicomte de Belſunce fondoit tout
ſon ſyſtème ſurce rapport immédiat que doivent
avoir les évolutions des Exercices avec celles des
Combats . Toute manœuvre difficile & com-
pliquée fut rejettéecomme inutile & même com-
me nuifible. L'objet des évolutions , diſoitil , ne
peut être que de changer dediſpoſition ou de
lieu ; dans ces deux cas le moyen le plus fim-
ple & le plus prompt eſt toujours préférable.
Son Régiment fut donc accoutumé à exécuter
des mouvemens aiſés , mais rapides : ſe rompre ,
ſe réformer , ſe développer en un clin d'œil
n'étoit plusqu'unjeu pour lui.
Les Militaires étoient alors partagés ſur un
point qui n'a pas moins élevé de diſpute parmi
eux,que la queſtion ſur la prééminence des anciens
ou des modernes ( c ) n'en a fait naître parmi
les Gens de Lettres. Il s'agiſſoitde ſçavoir ſi les
affairesd'Infanteriedevoient ſe décider par le feu
ou par l'arme blanche. Les François , diſoient
les uns , naturellement vifs & impétueux , doivent
attaquer avec la Baïonnette ; tandis que les
Allemands , plus lents &plus flegmatiques , met-
tront toute leur confiance dans leur feu. Les
autres prétendoient qu'une troupe , accoutumée
à tirer vite & avec ordre , ſeroit aſſurée de la
Victoire ; parce qu'elle détruiroit ſon ennemi
avant qu'il pût la joindre. A entendre difputer
(c) On pouvoit comparer les partiſans de l'Ar-
me blanche à ceux des anciens & les partiſans
du feu à ceux des modernes , & cela d'autant
mieux que le fort de la querelle rouloitfur la
prééminence des anciens Militaires fur les Mi
litaires modernes.
FEVRIER. 1764.
209
gravement ſur cette matière on eût dit qu'il en
étoitdes armées comme de deux hommes qui
veulent ſe battre en duel , & qui choififfent en-
tre l'épée & le piſtolet. Il s'en faut bien cepen-
dant que les batailles ne ſe décident ainfi. On
peut les rapporter toutes à ces deux objets géné-
raux ; l'attaque & la défenſe. De deux armées
qui combattent , l'une veut défendre un terrein ,
& l'autre l'emporter: celle qui le défend tâche
d'entirer le meilleur parti poſſible, ſoit en ap-
puyant ſes flancs , ſoit en profitant des hauteurs ,
foit en couvrant ſon front de quelques retran-
chemens naturels ou artificiels : dans ce cas , fon
ordre de Bataille eſt déterminé par des points
principaux ; la place où elle ſe trouve eſt la
plus avantageuſe pour elle , & c'eſt là qu'elle doit
recevoir le combat. Il faut donc qu'elle y atten-
de ſon ennemi,& queque lorſqu'il approchera, elle
lerepouſſe par ſon feu. On ſent que fi elle alloit
au-devant delui ,elle perdroit tout l'avantage
deſa poſition.Le principe de l'Armée qui attaque
eſt tout oppoſé. Il s'agit de forcer l'ennemi
dans un des points principaux de ſon ordre de
bataille. Comme c'eſt à elle à manœuvrer , elle
doit luidonner de la jalouſie par-tout , afin de
lui dérober la connoiffance de l'endroit où elle
doit attaquer & où elle ne manquera pas de
porter la plus grande partie de ſes forces; ré-
parant ainſi par le nombrele déſavantage de la
poſition. Dans ce cas , les troupes qui attaquent
doivent s'efforcer d'arriver ſur l'ennemi le plus
promptement qu'il eſt poſſible: car juſqu'à ce
qu'elles l'ayentjoint, elles ſeront expoſées à un
feu qui ſera toujours ſupérieur, puiſque des trou-
pes qui font en repos tirent beaucoup mieux que
celles qui marchent. Ajoutez à cela l'effet pro
210 MERCURE DE FRANCE .
digieuxd'une Artillerie placée avantageuſement,
& vousconviendrez que tout ſe réduit àce prin-
cipe qu'il faut attaquer avec l'arme blanche , &
ſe défendre par le feu. Il ſuit de-là que les
Soldats doivent être accoutumés à marcher avec
vivacité , quoiqu'avec ordre , & à tirer prompte-
ment , quoiqu'avec flegme & adreſſe.
M. le Vicomte de Belſunce ſentit mieuxqueper-
ſonne cette double néceſſité. Son Régiment fut
éxercéà marcher avec cette rapidité quieſt ſi natu-
relle à la Nation Françoiſe , mais avec un ordre
qui lui étoit tout nouveau. Lorſquedans les éxer-
cices on formoit une attaque ſimulée, les ſoldats
redoubloient imperceptiblementla viteſſe de leurs
pas juſqu'à ce qu'étant ſuppoſés prêts à joindre
l'ennemi , ils priſſent leurcourſepour tomber ſur
lui avecdes cris de victoire que toutes les Nations
ont adoptés à l'éxemple du Barritusdes Romains.
Mais l'ordre & ladiſcipline les ſuivoient juſques
danscedéſordre apparent; le moindre ſignalles
rallioit, & à la place d'une troupe débandée &
abandonnée , vous revoyez ſoudain une ligne
d'infanterie marchant gravement &pofément.
En s'occupant ainſi de l'artd'attaquer,il ne fal-
loit pas négliger celui de ſe défendre. M. le Vi-
Comte de Belſunce ſçut encore le perfectionner.
Il remarqua que les feux qu'on faiſoit éxécuter
dans les éxercices n'avoient pas affez de rapport
avec ceuxqui ſe pratiquentdans les combats. Dans
les premiers, l'ordre eſtdifficile & minucieux; dans
leſecond,laconfuſion eſt exceſſive. M. de Bel-
funce ſcut trouver un juſte milieu. Il introduifit
une méthodepar laquelle le ſoldat paroiſſant tirer
àſavolontéentretenoit un feu réglé,fuffiſamment
nourri , & qui nes'éteignoitjamais. Il avoit obſer-
véquedans lecombat,lepremier rang ne met
?
FEVRIER. 1764.
211
toitpas un genou à terre , comme à l'exercice ;
il trouva le moyende faire tirer les trois rangs
debout: par-là ,il gagna du temps &de la préci-
fion, & fur-tout le grand objetde la conformité
parfaitede l'exercice avec le combat.
Nous n'entrerons pas ici dans le détail de tous
les ſoins qu'il ſe donna pour établir la régle &
la diſcipline dans tous les points.
C'étoit aux
ſuccès à faire l'éloge du travail qu'il avoit fait
pour inſtruire les autres & s'inſtruire lui-même .
Il falloitdone que la guerre mît au jour ſesta-
lens. Elle s'alluma en Allemagne dans l'année
1757. Le Régiment de Belſunce ſervitdans l'ar-
mée de M. le Maréchal d'Etrée. La bataille d'Haf-
tembeck qui nous valut l'Electoratd'Hanovre fuc
plus déciſive que ſanglante. L'attaque queM. de
Chevert exécuta ſur le flane gauche des ennemis,
en aſſura le ſuccès avant que le reſte de l'armée
les eût pu joindre. Le Régiment de Belſunce ,
quoique deſtiné à une attaque , & ayant la tête
d'une colonne, n'eſſuya qu'une pertelégère.Mais
le courage impatient deM. de Belſunce l'avoit
conduit à de plus grands dangers. M. leMar-
quis d'Armentieres , aux ordres de qui il étoit.
avoitjugé à propos de former une avant-gardede
neuf Compagnies de Grenadiers. Ce Général
croyantque M. de Belſunce préféreroit de reſter à
la têtedela Brigade qu'il commandoit, avoit con-
fié la conduite de ce détachement à M. de laBla-
chette , Lieutenant Colonel de ſon Régiment.
M. de Belfunce , plus attaché à la gloire qu'a fon
grade, jugea que le poſte le plus honorable étcit
oùledanger feroit leplus grand ; il reclama fes
droits & l'on croira aiſément qu'il fut écouté ſans
humeur. M. de la Blachette fut donc obligéde
lui céder , quoiqu'à regret , & de tous les actes
212 MERCURE DE FRANCE.
de ſubordination , c'eſt le ſeul qui lui aitjamais
couré.
M. de de Belſunce précéda la diviſion de M.
d'Armentieres , & ſe porta rapidement ſur une
batterie a laquelle s'appuyoit la gauche des enne-
mis. Il étoit prodigue de ſa vie; mais c'étoit fur-
tout , lorſqu'il pouvoit en s'expoſant épargner
cellede ſes ſoldats Avant de les conduire à l'atta-
que , il veut voir de plus près & reconnoître lui-
même , il s'avance ſeul , & tandis qu'il examine,
il reçoit un coup de fuſil qui lui traverſe le bras.
Cette bleſſure ne l'étonne pas ; elle ne l'afflige
même que parce qu'elle l'oblige à ſe retirer , &
l'empêche d'être plus long-temps utile à ſa Pa-
trie. Mais il craint que le malheur arrivé au Chef ,
ne décourage les foldats; il diſſimule la douleur
qu'il éprouve , cache ſa retraite & s'éloigne avec
peine regardant ſouvent derriere lui , comme le
paſſagerconfidèredans un morne ſilencele rivage
qu'il va perdre de vue.
Les malheurs inattendus qui ſuivirent cette
campagne glorieuſe , ramenèrent l'armée ſur les
bords du Rhin. M. de Belſunce n'y rencontra pas
les mêmes périls que ſur les bords du Wezer , il
ſe trouva à la bataille de Crevelt , mais non pas à
l'endroit où ſe paſſa le fortde l'action . Privé d'une
occafionde ſe diftinguer , il ſe plaignitde la for-
tune& l'accuſa d'injuſtice ; mais il eut plus à ſe
plaindre encorede la manière dont elle la répara .
La diverſion que M. le Prince de Soubiſe avoit
opéréedans la Heſſe , & la Victoire que M. le
Maréchal de Broglie avoit remportée à Sun-
dershaufen avoient déterminé M. le Prince Fer-
dinandà repaſſer leRhin , & à envoyer une gran-
departiede ſon armée au ſecours de l'Electorat
d'Hanovre. M. le Maréchal de Contades envoya >
FEVRIER. 1764.
213
de ſon côtéun ſecours àM. le Prince de Soubiſe,
qui le mit en état d'attaquer & de battre les enne-
misdansla poſitionavantageuſequ'ils avoientpriſe
près de Luttersberg Le Régiment de Belſunce
faiſant partie de ce ſecours , ſe trouva aux ordres
de M. de Chevert, qui dans cette occafion , atra-
qua & plia encore le flanc gauche des ennemis.
M. de Belſunce fidèle à ſon inclination , marcha
à la tête des Grenadiers comme il avoit fait à
,
Haſtembeck. Une pareille récompenſe l'attendoit.
A la première décharge il reçut un coup de feu
dans le bas-ventre , que les Chirurgiens jugèrent
fur le champ devoir être mortel; il fut tranſporté
àCaffel , & de la à Marpurg ſans forces & fans
mouvement , n'ayant que ce qui luifalloitde con-
noillance pour entendre à chaque inſtantdes fol-
dats & des Officiers qui demandoient s'il étoit
mort. Queſtion cruelle ! à laquelle ceux qui le
portoient ne répondoient que par des ſoupirs , &
que lui ſeul écoutoit ſans en être ému.
Quelque dangereuſe qu'eût paru cette bleſſure,
les ſuites n'en furentpas funeſtes. La vigueur de
fon tempérament , & fur-tout le calme de ſon
âme hâtèrent ſa guériſon. Elle fut même ſi promp-
te que tout le monde en fut ſurpris. Au bout de
fix ſemaines il monta à cheval , & reprit ſes tra-
vaux ordinaires ; car l'hyver n'y metroitpointd'in-
tervalle : le Roi venoit de lui accorder le gradede
Brigadier il fut employé en cette qualité dans la
Ville de Duffeldorff, où ſa mémoire eſt encore
chérie, ainſi que dans tous les lieux amis ou enne-
mis , où il a eu quelques commandemens.
On ne ſe ſouvient que trop de la campagne de
1759 , époque malheureuſe pour les armes Fran-
çoiſes ! Le 31 Juillet , la Heſſe étoit conquiſe ,
Munſter & Minden étoient en notre pouvoir , &
214 MERCURE DE FRANCE.
nous étions prêts de nous rendre maîtresde l'Elec-
torat d'Hanovre. Les ennemis déconcertés , ſans
plande défenſe , ſans moyens , ſans reſſources,
n'avoient plus que leur Chefpour toute eſpéran-
ce. Le premier d'Août à neuf heures du matin la
ſcène étoit totalement changée ; l'armée Fran-
çoiſe, abandonnant toute idéede conquête ,ſe fût
trouvée trop heureuſe d'avoirune retraite aſſurée
&l'eſpoir d'arriver ſur les bords du Rhin: tant le
fortdes batailles eſt incertain &terrible ! Leçon
redoutable! que toutes lesNationsbelliqueuſes ont
ſouvent donnée & reçue , mais qui ne corrigera
jamais les François de l'impatience decombattre !
Danscette malheureuſe journée , dans ce court
eſpacede temps où ſe décidoit le ſort des Nations ,
M. de Belſunce eut occafion de ſe diſtinguer à
la tête de ſon Régiment. Les brigades de Picardie
&de Belſunce qui compoſoient la droite de la
première ligne , ayant été formées des premières ,
M. leChevalier de Nicolaiqui lescommandoit, les
mit en mouvement pour marcher aux ennemis
mais les autres diviſions , tant de première que
de ſeconde ligne , n'étant pas arrivées, ou n'étant
pas àportée de le ſoutenir , ce Général fut obligé
decommander defaire halte. Pendant cetemps-
là le combat s'étoit engagé à notre centre : les
ennemis encouragés par les avantages qu'ils y
avoient déja remportés , ſe déterminèrent à y
conduire la plus grande partie de leurs forces..
Une colonne de Cavalerie déboucha vis-à-vis le
flanc gauche de la diviſion de M. de Nicolai ; le
Régiment de Belſunce occupoit cette gauche qui
ſe trouvoit abſolument à découvert: il n'y avoit
que deux momens , l'un pour voir ledanger ,
l'autre pour le prévenir. M. de Belſunce ne perd
ni l'un ni l'autre , il change en un clin d'œil l'or-
FEVRIER. 1764.
215
dredeſa brigade & fait faire un mouvement au
premier bataillon , par lequel il ſe trouve faire
face ſur le flanc gauche. Dans cette diſpoſition
impoſante, ilattendlechocaveccette fermetéqui
annonce preſque toujours le ſuccès ; le Général
ennemi s'en apperçoit & voit à quelques diſtances
de-là , une autre brigade qui lui offre une victoire
plusaiſée; il fait ſurlechampun ſignede lamain,
ſedétourne, & laiſſant le Régiment de Belſunce
derrierelui , il va attaquer cette brigade qui fut
preſqu'entierementdétruite. Lecentre de l'armée
ayant été mis en déſordre , & le fort de cette
journée étantdéja décidé, M. le Chevalier de Ni-
colain'eut d'autre parti à prendre que de retirer
ſesdeuxbrigades. Ileſtaiſéde juger combien cette
retraite fut périlleuſe pour le Régiment de Bel-
ſunce qui avoit les ennemis derriere lui & ſur ſon
flanc : elle s'exécuta cependant avec un ordre ad-
mirable & une tranquillité parfaite 3 on eûtdit
queles ennemis charmés de ceſpectacle avoient
oublié qu'il falloit combattre , & croyoient aſſiſter
à un exercice.
Les ſuites de cette bataille ayant ramené l'ar-
mée Françoiſe ſous Gieſſen , M. le Maréchal de
Broglie en vint prendre le commandement le 3
du mois de Novembre , &déclara que le Roi avoit
donné à M. de Belſunce la place de Major Géné-
tal. Celui-ci ne l'avoit ni demandée ni deſirée ;
mais cette grace fut le fruit de l'eſtime que fon
nouveau Général avoit conçue pour lui; eſtime
plus flatteuſe en elle-même , que tout ce qui
pouvoit en être l'effet.
La VilledeGieſſen placéeentreles deux armées
&hors d'état de ſoutenir un long fiége , paroif
ſoit être deſtinée à ſubir la loi du plus opiniâtre.
Malgré la rareté de toute eſpèce de ſubſiſtance,
l'armée Françoiſe tint la campagne juſqu'au 16
216 MERCURE DE FRANCE .
Janvier 1760 , & les Alliés furent obligés de re-
noncer à l'eſpoir de la conquête de Gieſſen , qui
ſeul avoit pû leur faire ſupporter les fatigues ex-
ceſſives d'une fi longue campagne. On avoit pris
denotre côtédes meſures ſi ſages , que les trou-
pes ne manquèrent jamais de rien , & qu'elles
Tentrèrent dans leurs quartiers en auſſi bon état
que ſi la campagne avoit fini au mois d'Octobre ;
les foins que M. de Belſunce ſe donna dans cette
occafion , répondirent parfaitement aux intentions
de ſon Général. Il fallut les continuer pendant
tout l'hyver. Comme il étoit déja très - avancé
lorſque l'arméeſe fépara , il ne reſtoit qu'un très-
court eſpace de temps pour réparer & com-
pletter les troupes. M. de Belſunce alla vifi-
ter tous lesquartiers qui occupoientune étendue
deplus de 80 lieues , & préſida a tous les travaux.
Leplus important de tous reſtoit encore à faire .
&M. le Maréchal de Broglie en étoit profondé-
mentoccupé à Francfort; il s'agiſſoit de remédier
àdes inconvéniens innombrables , dont notre fer-
vice étoit rempli. L'expérience les avoit fait ſuf-
fifamment connoître , mais les peines qu'on s'é-
toitdonnées pour y remédier "n'avoient eu au-
cun ſuccès. Bacon dit que l'erreur la plus com-
mune à ceux qui commandent, eſt de vouloir la
fin ſans permettre les moyens. Dans cette occa-
ſion il n'y en eut point de négligés. Etablir la dif-
cipline parmi les foldats, plutôtpar les précau-
tions qui préviennent les fautes, que par les châ-
cimensqui lespuniſſent; en multipliant leurs de-
voirs , diminuer leurs fatigues & ajouter à leur
bien- être , aſſurer à la fois la célérité & le ſecret
dans les marches & les détachemens ; maintenir
la tranquillité & l'abondance dans les camps;.
ménager le pays ennemi , & s'y préparer des
refſources ;
42
:
FEVRIER. 1764.
217
reſſources ; ſe concilier les peuples par la juſtice &
la modération , & faire marcher l'humanité à la
ſuitedes armées : tel fut le plan que ſe propoſa
M. le Maréchal de Broglie , & qu'il remplit dans
touteſon étendue , en donnant le Réglement
de 1760(d) .
M. le Vicomte de Belſunce eut beaucoup de
part à ceRéglement ,dont la plus grande partie
des objets étoient du reffort du Major Général ,
mais le Régimentdes Gardes Françoiſes ayant re-
joint l'armée, M.deCornillon,Majorde ceCorps,
reprit les fonctions de Major Général , qu'il avoit
éxercées pendantles trois campagnes précédentes.
M. le Vicomte de Belſunce fit donc la campagne
de 1760à la rêtede ſonRégiment & en qualité
deBrigadier. Le ſort ne voulut pas qu'elle lui
offrît des occafionsde ſe diſtinguer autrement que
par ſon émulation qui le conduiſoitdans tous les
endroitsoù il pouvoit s'inſtruire. Iln'y eutpreſque
pointd'actionoù ilneſe trouvâtcomme volontai
re, &par-tout où il ſe trouva , il donna toujours
l'exemple. Mais l'hyver devoit lui faire retrouver
lesoccafions qu'il avoitinutilement cherchéespen-
dant l'été.
Depuis lecommencement dela guerre, onn'a
voitencoretenté qu'une fois de prendre desquar-
*tiers ſur le bord du Wezer ; & quoique toutes les
places fuſſent alors en notre pouvoir , & que le
paysabondât encoreenſubſiſtance,on fut bientôt
obligé deſe retirer avec une perte conſidérable.A
la fin de l'année 1760 , la conſervationdu pays
qu'on avoit conquis , étoitbien plus difficile. Lipf-
tadt, Munſter , Hamelen & Hanovre étoient en-
(d) Ce Réglement a été adoptédepuis parMef-
fiçurs lesMaréchauxd'Etrées & de Soubiſe.
K
218 MERCURE DE FRANCE.
core occupés par les ennemis ; la Heſſe qui avoit
prèſque toujours été le théâtre de la guerre , ſe
trouvoit entièrement ravagée ; la communica-
tion avec le Bas-Rhin , étoit trop étendue & trop
difficile. Le génie & l'activité ſurmontèrent tous
les obitacles. Le pays étoit ouvert , & la première
ligne des quartiers n'avoit point de place forte
pour la couvrir , en trois ſemaines de temps on
en créa , on en approviſionna une capable de
contenir cinq ou fix mille hommes de garniſon ,
& l'Allemagne étonnée compta une fortereſſe de
plus.
Qu'il nous ſoit permis d'interrompre le récit
*d'une longue & malheureuſe guerre par une ré-
Héxion confolante pour l'humanité. Goetingue ,
l'aſyle des Muſes , le ſiége d'une Univerſité célé-
bre , voit ſes portiques & ſes lycées changés en
remparts , & remplis de ſoldats.Tel fut le fort de
Rome & d'Athènes ; mais les barbares qui ſoumi-
rent ces Villes , détruiſirent également , & les
Sciences , & les Peuples qui les cultivoient. Les
François qui viennent dans Goetingue , braver àla
fois les périls de la guerre , la rigueur de la ſai-
fon& ladiſette qui les menace; les Françoisſontles
protecteurs &les amis des Lettres. L'Officier dans
l'intervalle de ſes travaux vienvient écouter les le-
çons d'un Profeſſeur qu'il reſpecte & qu'il honore,
& le Grenadier qui défendit hier l'accès d'une re-
doute , conſerve aujourd'hui avec la même vigi-
lance le dépôt des Muſes , dont la garde lui a été
confiće. Tel eſt l'empire de la Philoſophie, qu'il
adoucit la guerre elle-même , & qu'il fait régner
les mœursjuſqu'au ſein des combats.
M.le Maréchal de Broglie , après avoir mis
l'élitedeles troupes dans Goetingue, n'avoit garde
de négliger le choixdes Commandans. Il tomba
FEVRIER. 1764.
219
furM. leComte de Vaux , Lieutenant-Général &
ſurM. leVicomte de Belfunce. L'hiſtoire prèſque
incroyable de ce qui s'eſt paflé dans l'hyver de
l'année 1761, eſt le ſeul éloge qui ſoitdigned'eux.
M. leComte de Vaux, qui auroit fait un prodige
enſe procurant ſeulement les moyens de confer-
ver ſa place , ſe prépare ſur le champ ceux d'atta-
quer les ennemis & de les inquiéter par-tout.
Dès le 27 Janvier, leVicomte de Belſunce fort à
la tête d'un détachement conſidérable qui étoit
deſtiné à favoriſer par une diverſion les expédi-
tions du Comte de Stainville & du Comte de Nar-
bonne; il cherche les ennemis , les trouve en for-
ce, les attaque , & leur tue ou leur prend trois
cent hommes, tandis que le Comte de Stainville
enléve un corps Pruffien , & le Comte de Nar-
bonne un bataillon Hanovrien .
On ſe rappelle les efforts prodigieux que firent
les Alliés, lorſqu'après s'être combinés avec les
Prufliens , ils nous attaquèrent de toute part,&
voulurent nous contraindre à abandonner la
Heffe. La garniſon de Goetingue n'a bien-tôt
plus de communication avec l'Armée ; elle en
ignore ladeſtinée,ou les ſeules nouvelles qu'elle
en reçoit lui apprenent qu'elle eſt prèsde Franc-
fort. C'eſt dans ce moment que ſon courage &
ſon activité redoublent ; il faudroit un journal
détaillé pour raconter ici tout ce que M. de
Belſunce fitderemarquable : il n'y eur préſque
pointdejourqui ne fût ſignalépar quelques avan-
zages. Ilapprend que les ennemis occupent Du-
Derſtadt , Ville éloignéede Goetingue de près
de fix lieues. Ily marche , les ſurprend , & fair
350 priſonniers. Après avoir diſſipé ſucceſſive-
ment,tous les corps qui obſervoient la garniſonde
Goetingue, il raffemble ſa Cavalerie; fort de
Kü
220 MERCURE DE FRANCE...
la Ville ,& va s'établir à plusde quatre lieues de
làdans celle de Northeim : il y ramaſſedes ſub-
ſiſtances ; léve des contributions juſques dans
Eimbeck , & s'avance lui-même à Seeſen ſur
le chemin de Brunſvick on il enléve cent Cava-
liers & cing Officiers. A peine est-il revenu qu'il
ſe porte rapidement d'un côté tout oppoſe. II
paffe la Leine; met en fuite les ennemis , & leur
tue ou prend trois cens hommes. Le retour de
l'Armée ennemie qui avoit été chaffée de la
Heſſe l'ayant obligé de rentrer dans Goetingue,
il apprend peu de jours après que le Colonel
Collignon occupe Northeim avec un Bataillon
Prufſfien; il fort à la tête d'un gros détachement
ſecondé par M.le Marquis de Durfort : ils fon-
dent tous deux ſur l'ennemi ; nos Dragons
joignent l'Infanterie au moment où elle ar-
rivoit à un Pont au -delà duquel elle de voit
trouver ſon ſalut. Ils la cottoyent & en efſuyent
tout le feu , pour aller s'emparerdu Pont. Trois
cens prifonniers , & deux pièces de Canon ſont
le prix de cette manœuvre hardie. Les deux
Armées avoient pris leurs quartiers , & le calme
étoit rétabli partout : mais M. de Belſunce
croyoit qu'il n'étoit jamais temps de ſe repoſer
lorſqu'il reſtoit quelque choſe de glorieux à
faire. On lui rapporte qu'un Bataillon de la
légion Britannique occupe Daffel ; il va pour
l'attaquer , mais il trouve à ſa place troisBa-
taillons d'Infanterie ennemie ; il les contraint à
ſe retirer, & les fait tenir en échec tandis qu'il
pourſuit le Bataillon de la légion Britannique ,
qui cherchoit à regagner le bois, quoiqu'il eûr
été renforcé par un corps de Grenadiers & de
Cavalerie. M. de Belſunce à la tête de nosDra-
gons joint ces troupes réunies ,les attaque,les
FEVRIER. 1764.
piécedeCanon.
221
défait & ramene deux cens priſonniers avec une
Nous ne finirions pas fi nous voulions rap-
porter tous les avantages de moindre confé-
quence qu'il remporta pendant fon ſéjour à
Goetingue. Il nous ſuffira de dire qu'on n'a pas
enlevé aux ennemis un poſtede trente hommes ,
qu'il ne l'ait été reconnoître lui- même,&qu'il
n'ait conduit les troupes à l'attaque.
LeGrade de Maréchal de Camp , &leCom
mandement d'une avant-garde , furent la récom-
penſe qu'il reçut de ſes ſervices ſignalés.
L'Armée Françoiſe ſe raſſemble ; les opéra-
tions de laGuerre vont recommencer , mais on
ne peutpas dire de M. de Belſunce qu'il rentre
en campagne : avec de nouvelles Troapes it
marche àde nouveaux ſuccès. Le Général Spor-
cken, àla têted'un corpsde quinze millehommes ,
gardoit les défilés de la Dimel. M. Le Maré-
chal de Broglie les fait tourner par deux corps
commandés par M. le Marquis de Poyanne ,
& M. le Baron de Clozen. Il ſe préſente lui-
même devant le Général Sporcken : celui - ci
profite de la nuit pour ſe retirer. Le Vicomte
de Belſunce avec deux Régimens de Dragons ,
&un Régiment de Troupes Légéres le joint , &
L'oſe attaquer. En vain l'Infanterie ennemie croit
ſe mettre à couvert dans un bois ; notre Cavale-
rie y pénétre , & la diſperſe , treize pièces de Ca-
non , deux cent priſonniers ,& tous les Equipages
des ennemis reſtent en nos mains. De toutes les
actions où s'étoit diſtingué M. de Belfunce cel-
le-ci fut laplus flatteuſe pour lui , parce qu'elle
ſe paſſa prèſque ſous les yeux de ſon Général ,
qui arriva au moment où elle finiſſoit.Mais telle
étoit lamodeſtie , & l'élévationde ſon âme , que
:
K iij
:
222 MERCURE DE FRANCE.
s'occupant moins de ce qu'il avoit fait que de
ce qu'il auroit voulu faire , il n'aborda le Maré-
chal de Broglie quiavec crainte & parut furpris
des éloges qu'il en recevoit.
Juſqu'ici le fuccès a toujours accompagné
notre Héros; ilmanquedonc quelque choſea fa
gloire: car comment connoître les hommes qui
n'ont pas connu l'adverſité! ne craignons point
pour lui cette épreuve : elle mettra ſon mérite
dans tout ſon jour. M. le Maréchal de Broglie
étoitencore enWestphalie, mais il méditoitle pafa
fageduWezer, & il vouloit s'aſſurer la communi
cation de Goeringue. Il y envoya M. le Vicomte
de Belfunce avec le corps qu'il commandoit.
LeGénéral Lukner dont on connoit la capacité
& l'activité reçut un renfort conſidérable , fir
une marche forcée , & vint tomber ſur M. de
Belſunce qu'il trouva près de Daſſel ; l'inégalité
des forces rendoit la retraite néceffaire , mais la
nature du terrein la rendoit très-difficile. M. de
Belfunce voit le danger ; & ne s'en émeut pas
c'eſt a la valeur àcompenfer rant dedéfavanta-
ges,& il compte fur celle de ſesTroupes. L'en-
nemi qui croit être sûr de la Victoire, le preſſe
&s'oppoſe à fa retraite. Dès qu'il s'approche , M.
deBelſunce le fait charger; un Efcadron ne paffe
un défilé que tandis qu'un autre combat , &
repouſſe une colonne entière de Cavalerie. Après
vingt charges plus glorieuſes les unes que les
autres , notre Cavalerie parvientenfin à allurer fa
retraite; mais cinq cens hommesd'Infanterieac-
cablésde laffitude &du poidsdela chaleur qui ce
jour-là fut exceſſive,ne purent monter un eſcarpe-
ment au haut duquelils auroienttrouvéleur falut.
M. deBelfunce , obligé de les abandonner, fe
ſaiſir de leurs drapeaux, & les emporte avec lui,
ne laiſſant ainſi aux ennemis d'autre ſupériorité
FEVRIER. 1764.
223
quecellequeleur donnoit la vîteſſede leurs che-
vaux fur les forces du Fantaſſin épuiſé. Ce revers
ne diminua ni ſon courage , ni la confiance que
ſes troupes avoient en lui. Il écrivit au Maréchal
de Broglie : Nous avons été battus , mais nous
nous sommes bien battus . M. de Belſunce cherchoit
une revanche au lieu d'excuſe ; & ſon Général le
miten étatde la prendre. Il lui donna de nou-
velles troupes , & l'envoya vers la forêt du Hartz
avec ordre d'obſerver les ennemis & d'entrepren-
dre ſur eux , s'il en trouvoit l'occaſion .
M. de Belſunce marchoit plein d'ardeur &
d'eſpérance , lorſqu'il reçut l'ordre deſe rendre à
la Cour pour y recevoir des inſtructions ſur ſa
deſtination ultérieure. 11 obéit & ſediſpoſe à par-
tir. Cependant il voit avec douleur qu'il ne lui
reſte plus que cinq ou fix jours à commander
ces braves gens qui avoient toujours combattu
fous ſes ordres , & qui s'étoient tous promis de
le vanger. Dans ces circonstances il s'approche de
la forêt du Hartz. Ce Pays affreux & inacceſk-
ble eſt fameux par les mines qu'il renferme. Des
montagnes énormes entaſſées les unes ſur les
autres , & couvertes de cyprès; des torrens dont
l'onde mêlée de ſoufre & de vitriol flétrit l'herbe,
1
qu'elle arroſe & couvre de rouille les pierres qu
lui ſervent de lit ; des rochers menaçans , des
ruines immenfes , des précipices horribles ; tels
font les objets hideux que la Nature a raſſemblés
dans les lieux où elle a placé ſes tréſors. Cer
épouvantable ſéjour est habité par un Peuple di-
gne de lui. Des hommes pâles & livides , accou-
tumés à vivre dans les entrailles de la Terre , ne
pareiſſent ſur ſa ſurface que comme ces oiſeaux
lugubres que la lumière offenſe & qui reffentent
en voyant la clarté du jour une terreur égale à
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE .
cellequi nous ſuit dans les ténébres. Qui croiroit
que cette horrible contrée renfermât l'objet le
plus cher aux deſirs de l'homme , & que nos Pa-
lais les plus rians lui duſſent leurprincipal éclat a
Mais ce Pays offre lui-même un contraſte aufli
frappant ; du ſein de ces arides montagnes on
voit s'élever une Ville bien bâtie ( e ) & bien or-
née. C'eſt làqu'on prépare les métaux , & qu'on
les convertit eneſpéces. L'argent qui y abonde y
procure tout ce qui nedépend pasdes faveursde
la Nature. Le Duc de Brunswick & l'Electeur
d'Hanovre en partagent la Souveraineté ; tous
deux étoient alors nos ennemis , & la conquête
de ce Pays ne pouvoit manquer d'être très-im-
portante pour nous. Mais la Nature l'avoit ren-
du prèſqu'inacceſſible , & l'art avoit achevé ſon
ouvrage. Un ſeul chemin en permettoit l'entrée
àtravers une gorge étroite eſcarpée & défendue
par pluſieurs retranchemens ; la garde en fut
confiée à 1500 chaſſeurs tant à pied qu'à cheval ,
commandés parleGénéral Freytag, & connoif
ſant tous parfaitement le pays qu'ils devoient
défendre.
Quelqu'envie qu'eût M.de Belſuncede triom-
pher de tant d'obstacles , il ſentit que ce ſeroit
verſer du ſang inutilement que de tenter à force
ouverte le ſuccès de cette entrepriſe. Avant d'ar-
river à la forêt on trouve près d'un petit ruif-
ſeau & au bas d'un eſcarpement une ( f) Ville
affez conſidérable ſituéeà 300 ou 400 pas de la
( e ) Clausthal & Cellerfeld font regardées com-
me deux Villes séparées , parce que l'une appar-
tient à l'Electeur d'Hanovre , & l'autre au Duc
de Brunswick ; mais elles se touchent & ne pa-
roiffent auxyeux que comme une feule Ville.
(f) Oflerode.
7
FEVRIER. 1764.
225
gorge; c'étoit-là où l'infanterie Hanovrienne fa-
tiguéed'avoirpaſſetoutela nuit ſous les armes ve-
noitſe repoſer pendant la journée. La cavalerie
reſtoit en bataille dans une petite plaine derriere
laVille. Des Poſtesplacésdetous lescôtésdevoien
avertir s'ils voyoientparoître lesFrançois.M.deBel-
funcereconnoît la poſitionde l'ennemi & le trouve
ſur ſesgardes, mais il parvient bientôt à lui inf-
pirer de la confiance en lui faiſant pluſieurs atta-
ques ſimulées , qui d'abord, lui donnent l'allarme
mais qui n'ayant point de ſuite , le font re-
pentirdes'être fatigué inutilement. M. de Belfunce
profitedeces eſcarmouches pour éxaminer com-
ment il pourra fairepaſſer ſa cavalerie au guć
& couper celle des ennemis avant qu'elle ait
gagné lebois. Enfin le z Septembre, il ſe met en
marche pendant la nuit ; arrive à un bois où il
fait cacher ſes troupes juſqu'à ce que l'heure ſoit
venueoù les ennemis quittent les retranchemens
pour entrer dans la Ville ; puis il fait paroître
quelques troupes légéres devant leſquelles les
poſtesdes ennemis ſe replient comme ils avoient
fait les jours précédens , ſans donner l'allarme au
reſtede leurs troupes ,bientôt il s'avance lui-
même ſuivide ſon Infanterie& de ſa Cavalerie ,
quitraverſenten courant une plaine deplusd'une
demie lieue de large. A la tête de la premiere il
deſcendl'eſcarpement par un chemin qu'il avoit
reconnu , traverſe le ruiſſeau , tombe ſur la Cava-
Jerie ennemie , la met en fuite & ſe porte rapi-
dement ſurle chemin par lequel l'Infanterie Ha-
novrienne peut ſe retirer. Pendant ce temps-là
la ſienne arrive , attaque la Ville & en briſe les
portes , les ennemis fuyent de toutes parts , mais
on leur faitplus de sooprifonniers. Il n'yavoit
pasunmomentàperdre fi 100hommesſeulement
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
s'étoient ralliés à l'entrée des bois , l'entrepriſe
ftoit manquée. Mais nos Dragons les ſuivirentjuf-
qu'àleurs retranchemens.Arrêtés parces obstacles,
ils mettent pied à terre & emportent la première
barrière. L'Infanterie lesjoint& ſans s'arrêter un
inſtant elle poursuit les fuyards ſur toutes les
montagnes du Hartz juſqu'à ce qu'elle arrive à la
VilledeClauſtal dontelle s'empare après avoir
fait cing lieues de chemin, dont trois en combat-
tant. Ce ſuccès nous valut un million de contri-
butions; & en nous ouvrant lepays d'Halberstadt,
&deBrunswick , il prépara l'expédition deWol-
fembutel.
M. le Vicomte de Belſunce ſe réſout enfin de
quitter ſes braves Compagnons , mais il eſt obligé
d'éviter leurs adieux; ils eufſſent été trop touchans
pour eux, & trop glorieux pour lui. Il ſe rend à
laCour où il apprend qu'il eſtdeſtiné àcomman-
der un corps detroupes qu'on envoye à Saint-Do-
mingue. De toutes les idées effrayantes qui , dans
cetteoccafion, pouvoient ſe préſenter à ſon eſprit,
la ſeulequi letouche, c'eſt la craintede ne pouvoir
répondre comme il le deſire à la confiance qu'on
lui témoigne. Il n'objecte pas que ſon tempéra-
ment ne peut foutenir la mer; que ſa ſanté, déja
épuiſée parde longs travaux,réſiſtera difficilement
àun climat dangereux : mais feulement que le
genre de guerre auquel on le deſtine ſeranouveau
pour lui , & qu'en répondant de fon zèle , il ne
peut répondre de ſes talens. Réſola d'obéir , il ne
demande plus qu'une grace : c'eſt d'emmener
aver lui ſon ami. Car ſon âme douce & ſenſible ,
accoutumée dès long-temps aux impreſſions les
plus tendres , n'avoit pas changé de nature par
l'habitude des combats , & s'étoit du moins réſer-
vé le ſentimentde l'amitié ,comme celui qui con-
FEVRIER. 1764.
22.7
vientleplus à un grand homme. Mais ici fon in-
clination ſe trouvoit encore identifiée avec fon
amour pour la guerre. Il y avoit plus de vingt
ans qu'il étoit lié de l'amitié la plus vive avec М.
de Caftra, Lieutenant -Colonel desCantabres: une
eſtime réciproque avoit toujours refferré ces liens.
Il voulut donc qu'il s'embarquât avec lui ( g ) ,
ainſi que deux Officiers de fon Régiment, dont il
avoit éprouvé la valeur & la capacité h ) . Mais
s'il ménageoit ainſi desſecours utiles à la Colonie
qu'il alloit défendre , quelsſecours plus importans,
encorene ſe préparoit-il pas à lui-même ? Heureux
eelui que lafortune a élevé& qu'elle attache encore,
àdegrands emplois, ſi lorſque l'intérêt particulier,
les cabales , les jalouſies viendront ſe placer entre
lui & le bien qu'il voudra faire , il trouve alors un
ami qui, par ſon eſtime & fon fuffrage , conſole
ſon âme flétrie par l'injuſtice, & lui ouvre un cœur
ſimple & pur , auquel il puiſſe confier le dépôt de
ſa vertu!
M. de Belſunce s'embarqua ſur l'Eſcadre com-
mandée par M. de Blenac; il mit à la voile le 24
Janvier 1762 , & arriva à Saint-Domingue le 16
Mars. Il ſouffrit beaucoup de la mer pendant la
traverſée: mais les devoirs qu'il doit remplir à fon
arrivée lui donnent de nouvelles forces. Il a bien-
tôt acquis une connoiſſance exacte du pays. N
obſerve que la défenſe en eſt trop étendue , &
qu'il n'eſt pas poſſible de s'oppoſer par-tout à un
débarquement. Il ſçait que cette fauſſe idée de dé -
fendre la côte a déja perdu pluſieurs Colonies ;
il ſe réfout donc à prendreune poſition où il ſoir
(g) Ilpaſſa à S. Domingue avec le rang deBri
gadier.
(h) MM. de Renaud& de Milly.
Kvj
228 MERCURE DE FRANCE.
impoſſible de leforcer , &d'où il puiſſe , en casde
deſcentes , harceler & inquiéter aſſez les ennemis
pour les forcer à abandonner leur entrepriſe. Tel
fut le plande défenſe qu'il choiſit , & qui fera cer-
tainement approuvé par quiconque ne préférera
pas l'intérêt de ſon habitation à celui de ſa Patrie.
Les fatigues, les ſoins que de ſi ſages meſures
avoient exigés de lui netardèrent pas à altérer ſa
conſtitution. Son tempérament paya alors au cli-
mat un tribut qu'il ſembloit que ſon âme eût ſuſ-
pendu , tant que ſa ſanté avoit été néceſſaire à la
Colonie. La force de ſa complexion le fit triom-
pher de cette maladie , ainſi que d'une autrequ'il
eut encore peude temps après celle-là.
M. le Vicomte de Belſunce, pendant le court
eſpacede temps qu'il a vécu, a eu du moins la
confolation de recevoir les honneurs ſans les avoir
mandiés.M. le Duc de Choiseul, qui, vingt ans au-
paravant , avoit fait connoillance avec lui les armes
àla main, réuniſſant en ſa perſonne les Placesde
Secrétaire d'Etat , de la Guerre & de la Marine,
ne lui montra ſa ſupériorité qu'en appréciant ſes
ſervices , & en lui faiſant obtenirdes récompenſes
qui auroient perdu de leur prix ſi elles avoient été
follicitées.
M. de Belſunce apprit qu'il avoit été fait Lieu-
tenant-Général & Gouverneur de S. Domingue ;
mais ces honneurs ſi bien mérités ne devoient
ſervir qu'à décorer ſa mémoire. Il fut attaqué au
mois de Juillet 1763. d'une maladie qui le
conduiſit bien- tôt au tombeau. Ce fut alors que
fon courage fut mis à une épreuve nouvelle; il
avoit enviſagé la mort ſans effroi ,' lorſqu'il avoit
été au-devantd'elle ; dans ce moment il la voit
tranquillement s'avancer vers lui. Mais il lui
manque la conſolation d'expirer entre les bras
deſon ami. M. de Castra étoit abfent, &jamals
V
to
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ed
ja
pa
l'a
fu
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C
L
Π
コ
FEVRIER. 1764 .
229
ſapréſence n'auroit été plus néceſſaire à M. de
Belſunce. Car dans ces momens extrêmes , l'âme
conſervant encore une activité qu'elle ne peut
plus porter ſur elle-même ,s'élance avec ardeur
vers les objets de ſon amour ; & ce ſentiment eſt
d'autant plus pur en elle qu'alors ily régne tout
ſeul, & n'en partage plus l'empire avec l'intérêt
perſonnel , & l'amour de la conſervation. M.
de Belſunce averti de ſa fin , leva encore une
fois les yeux,regarda autour de lui ,&n'y voyant
pas ce qu'il cherchoit il les referma foudain
comme s'il donnoit le ſignal à la mort qui
s'apprêtoit à le frapper. Déjà les regrèts avoient
fuccedé aux allarmes , déjàle deuil étoitrépandu
parmiceux qui l'environnoient. M. de Castra ar-
rive : en vain on veut l'arrêter en lui diſant qu'il
n'eſt plus tems;il s'élance vers le lit de ſon amis
l'appelle avec des cris douloureux. La mort ſem-
ble les entendre & lâcher ſa proïe. M. de Bel-
funce fort de l'agonie , où il étoit plongé depuis
dix-huit heures: c'eſt vous que je revois ,dit-il ,
que mon fort eſt changé ! c'en est fait , je meurs
content A ces mots, il voit couler les larmes de
ſon ami , il ſe ſent ſerrer dans ſes bras , il veut
le ferrer à ſon tour, il retrouve ſes forces ; l'a-
mitié , cette douce conſolation de ſon être en
combat la deſtruction. M. de Betfunce paroît
rappellé a la vie , l'eſpoir renaît , une joie timide
&inquiette ſe répanddans ſamaiſon.M. de Caftra
lui-même ſe flatte de le conſerver. Mais , M. de
Belfunce ſentoit mieux ſon état. N'eſpérez rien,
dit-il ,mesjours ſont consommés ; la mort habite
déjà dans mes entrailles . ( i ) je ſens l'endroit
où elle me frappe ; ne lui oppoſons point une
réſiſtance inutile: mais tant que nous vivrons
(i) Ilest mort d'une inflammation d'entrailles .
<
230 MERCURE DE FRANCE .
foyons dignes de vivre.Alors il employe le reſte
de ſes momens à faire ſes dernières diſpoſitions.
L'équité la plus parfaite y préſide. A peine furent-
elles conſommées que le moment fatal.
...
Mais
pourquoi nous retracer ces objets douloureux ?
Défenſeur . Offrons-lui le tribut de nos larmes ,
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Nous avons perdu un Citoyen , un Guerrier , un
fans douteil le merite; mais il a vécuavecgloire, &
ſa vie aété ſans tache : mêlons donc quelques
fleursaux lauriers qui ornent ſa tombe , & n'offen-
fonspasſamémoire pard'inutiles plaintes ; car ce-
lui-là ſeul eſt mort trop tôt quia fini ſes jours, ſans
les avoir rendusutiles à ſon pays.
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