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1
p. 66-90
LETTRE Touchant les Jours Caniculaires. A MONSIEUR ***
Début :
La Piece qui suit a esté faite à l'occasion des grandes / N'en déplaise à Messieurs les Geographes, il semble que [...]
Mots clefs :
Canicule, Soleil, Air, Mois, Terre, Jours, Icarius, Chaleur, Temps, Feu, Astre, Août, Érigone, Juillet, Rayons, Astrologues, Maux, Cause
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE Touchant les Jours Caniculaires. A MONSIEUR ***
La Piece qui fuit a efté
faite àl'occafion des grandes.
chaleurs de cet Efte , & je
vous l'aurois envoyée dés le
mois paffé, fi ma Lettre ne
s'eftoit pas trouvée toute
rempliedeNouvelles, enfor
te qu'il n'y est entré aucun
Ouvrage d'érudition.
LETTRE
Touchant lesJours Caniculaires.
AMONSIEUR ***
N
En déplaife à Mef
fieurs lesGeographes,
ilfemble que nous ne fom
GALANT. 67
mes pas à prefent dans la
Zone temperée , & que la
Zone torride s'étend jufqu'à
nous. Eneffet, Monfieur, on
fouffre icy depuis quelques,
jours une chaleur affreufe.
Toutféche ,toutbrûle.Cerés
&Baccusmeurent defoif,&la
Terre avecfon froid elemen.
taire , ne peut refifter à cette
faiſon brulante. Quelle excel
fiveardeur duSole!Sesrayons
fontdesrayonsenflamezfem
blablesàceux contre lefquels
les Africains tirent des fé
ches.Enfin,nosmois deJuillet
& d'Aouſtontfait de l'airune
Fij
68 MERCURE
fournaiſe, plus propre à l'ef
pece des Salamandres qu'au
genre humain. Vous me di
rezque cela n'eft pas extraor
dinaire; que le temps leveut
ainfi;que c'eftla Caniculequi
domine ; & que les jours du
mois paffé &de celuy.cyfont
des jours caniculaires.
Je fçay quela Canicule eft
une belle Etoile, & fi claire
&fibrillante que les Ceïens
l'admiroientcomme leSoleil,
&queCicerondit, qu'ils ob
fervoient fon lever avec une
grande attention , & qu'ils ti
roient defes diverſes phafes,
GALANT. 69
l'état de toute l'année. Jefçay
quela Canicule eft uneEtoile
delapremieregrandeur,c'eſt
àdire,centhuitfois plusgran
dequelaTerre, & quefacon
ftellation eftremarquable par
fes dix-huit Etoiles , & par
douze autres qui l'environ
nent. Mais nonobftant tou
tes ces qualitez éminentes ,je
nefuis pasdevoftre avis, qu'il
nous enfailleprendreàla Ca
nicule, du grand chaud qui
nous accable depuis deux
mois.
Afin de vous répondredans
Les termes qu'il faut , il eſt
70 MERCURE
jufte de diré premierement
ce qu'on a penſéautrefois de
de la Canicule , avant queje
m'explique de ce qu'on en
doit penfer aujourd'huy.
Je commenceparla Fable,
qui eftle fondement de l'opi
nion Caniculaire. Icarius fils
d'Oebale , reçut chez luy fi
agreablement Bacus, que ce
Dieu , pour reconnoiftre la
generofité deſon hoſte,luy fit
un grand preſent de vin , &
luy enfeignaencorela culture
de la vigne. Icarius fuivant
l'exemple de cette liberalité,
fit part deplufieurs bouteilles
GALANT. 61
de ce vin merveilleux à des
Bergers qu'il connoiffoit , &
qu'il aimoit ; mais ils en bu
rent tant qu'ils en furent
à la mort
enfin ,
;
yvres
les fumées & les vapeurs du
vin s'eftant exhalées , lors
qu'ils commencerent àfe re
connoiftre, ils s'imaginérent
qu'Icarius avoit eu deffein de
les empoisonner. Ils fe jetté
rent donc fur luy,& l'ayant
affaffiné, ils mirent fon corps
dansunefoffeprofonde, pour
y enterrer auffi le meurtre
dontils euffent pû eftreaccu
fez;maisla chienne d'Icarius
72 MERCURE
qui avoitfuivy fon Maiftre ;
revint àla maiſon, & par fes
cris ,& par fes hurlemens elle
excitaErigone,fille d'Icarius,
à venir avec elle au lieu où.
fon Pere avoit esté cruelle
ment mis à mort, & elle dé
couvrit la terre qui cachoit
fon corps. Erigone fut telle
ment faifie de cet horrible
homicide , qu'elle fe pendit
dedefefpoir; & Mora, c'étoit
le nom de la chienne ,voyant
fon Maiftre & fa Maiftreffe
tous deux morts , mouruz
auffi de douleur. Jupiter tou
ché de la pieté d'Erigone &
du
GALANT: 73
dubon naturel de Mora,
changea Icarius , Erigone, &
Mæraen Aftres , donnantle
nom de Boives à Icarius , à
Erigone celuy de Virgo , &
celuy de la Canicule àMœra.
LesPoëtes qui aiment les
fictions , ont tiréde cette Fa
ble, leurCanicule, & luyont
figuréune imagefunefte Ho
meredit quecetaftre faittou
1 tes fortes de maux auxhom.
mes , jufqu'à s'en fervir pour
reprefenter Achille defolant
avecfureurles Grecs. Virgile
fuit les mêmestraces.
Sirius ardor,
Octobre 1696.
G
74 MERCURE
Ille fitim , morbofque ferens
mortalibus agris
Nafcitur, & lavo contriftat
luminecælum.
Cet Aftre brilant cauſe aux mi
ferables Mortels une horriblefe
chereffe , & defarieufesmaladies;
fesrayonscorrompent & infectent
Fair. Il fe fert de l'idée de cet
Aftre,pourdonnerunairter
rible àEnée,fon Heros.Ho
race veut qu'on ait grand'
peurdu tempsde la Canicule.
Flagrantis atrox horaCaniculæ.
La faifon cruelle, dit- il, de la
Canicule ardente. Stace fair
aboyer la Canicule dans le
Ciel. Calido latravit Sirius
GALANT. 75
Afro. Voilà dans les Poëtes
les flâmes & les horreurs de
la Canicule , quiépouvantoit
tellement lesRomains,qu'on
voit dans leurCalendrier une
Fêteannuellelez5 Juillet,dans
laquelle ils facrifioient des
chiens roux, pour appaiferla
Canicule, ce que Giraldus ap
1 pelle SacrumCanarium.
Les Aftrologues fe font
joints auxPoëtes, & ont re
hauffé cette opinionde leurs
obfervations aftronomiques.
Selon euxlaCanicule eftdans
un conftellation meridiona
le auhuitièmedegré duCan
Gij
76 MERCURE
cer.Salatitudeeft defeize de
grez& dix minutes; &fa de
clinaifon eft de quinze de
grez &cinq minutes. Ils pré
tendent que la Canicule fe
levant avec le Soleil , elle eſt
fi ardente , qu'elle enflame
les vapeurs qu'il éleve de la
terre, & qu'elle augmentede
pluſieurs degrez le feu des
rayons folaires : ce qui fait,
difent-ils, une grande altera
tion dans l'air, & de grands
changemens fur les eaux &
fur la terre. L'air en eft dé
compofé, les caux fe pour
xiffent, &la terre pertfa ver
GALANT: 17
eu, & devient fterile durang
ce temps-là.Ils tiennent mê
me qu'il eft fort dangereux
de naiftre durant la Canicu.
le, tellement qu'àles en croi
re, il feroit bon que les Fem
mes enceintes avançaffent,
ou retardaffent le terme de
leur accouchement , pourne
pas mettre au monde desen
fans tachez des malignes in.
fluences de cet Aftre , dont
Aratus , qui eftoit Aftrolo
gue & Poëte, dit qu'il jette de
ragedesflâmes.
Les Medecinsqui s'allient
quelquefois avec les Aſtrolo
Giij
78 MERCURE
gues , pour le temps de la
difpenfation de leurs reme
des, ont auffi adopté l'opi
nion Caniculaire. Hippocra
te a declaré dans un Apho.
rifme,qu'ilnefalloit pas purger
durant la Canicule , ny un peu
auparavant. Ses Succeffeurs
font allez bien plus loin, &
ont fort étendula malignité
caniculaire. Il y en a qui en
font les caufes des Fiévres ai
guës&ardentes ; du vomiffe
ment de fang, dela Phrene
fie, des maux detefte infup
portables ,des fluxde ventre,
des ulceres dans la bouche,
GALANT. 79
quelquefois de la pefte , &
fouvent de la rage. Ils luy ac
tribuent d'augmenter beau
coup la bile,& de l'embrafer,
demettre le feu dans lefang,
& de le feparer ; & d'ouvrir
tellement les pores ducorps,
qu'il fefait alors une diffipa
tion extraordinaire d'efprits.
Aprés cela, à qui eft ce que
la Canicule neferoitpas peur?
&n'eft il pas étonnant qu'on
puiffe vivre durant les Jours
Caniculaires?
Cependant tous ces noms
› dePoëtes , d'Aftrologues , &
de Medecins, nedoivent pas
G iiij
80 MERCURE
impoſer. Ce ne font des au
toritez que pourceux qui les
écoutent fans les examiner.
Tous ces témoins en faveur
de la Canicule peuvent eftre
recufez. Les Poëtes font fa
buleux; les fpeculations des
Aftrologues font fort incer
taines, & les Medecinsnom
mant eux mêmes leur fcien
ce,une ſcience conjecturale,
ne sçauroient auffi faire paf.
fer leur fentiment fur la Ca
nicule, quepour une conje
Єture.
On peut doncdire qu'il ya
de vieilles erreurs que l'Aa
GALANT. 8r
tiquité avoit fait paffer, mais
qu'on endoit revenir dans ce
temps-cy, où l'on ne faitpas
mefme grace à l'ancienne
Phyfique des Philofophes ,
quand elle erre, commedans
les Cometes , qu'elle tenoit
eftre de fimples exhalaiſons ,
&c. Ilya fort longtemps que.
l'on a affirmé que les Cygnes
enmourantchantoient melo
dieufement. Grand nombre
d'Auteurs ont parlé de ce
chant ; mais parce que ce
chant eftfaux , on n'en parle
plus aujourd'huy. Il y a auffi
fort longtemps quel'on adit
quepluslaPalmeeftoit char..
82 MERCURE
gée, & plus elle fe relevoir;
mais on ne croit plus cette
illufion , depuis que nos
Voyageurs du Levant nous
ont affuré qu'il n'en eftoit
rien. Il faut dire la mefme
chofe de la Canicule , & des
Jours caniculaires. Le preju
gé des Anciens avoit étably
cette erreur vulgaire, dont il
eft aifé d'arrefter le cours.
Il eft vray qu'il fait ordi
nairement fort chaud dans le
temps de la Canicule ; mais
ce n'eft pas la Canicule qui
en eft la caufe. On luy actri
buë ce qui ne luy appartiens
pas; ce qu'onnomme en Lo
GALANT. 83
gique , caufa pro non causâ
Onn'apoint de connoiffan
ce affez exacte des proprietez
des étoiles fixes quifont dans
un éloignement immenſe de
la Terre , pour pouvoir rien
decider desimpreffions parti
culieres de la Canicule , la
quelleeft de leurnombre.On
ne voit pas meſmedans lafa
cedelaCanicule dequoy in
duire qu'elle est chaude. Sa
faceeft moinsrouge quecelle
deMars, & que l'œilduTau
reau. Si c'eſtoit une vertu qui
fuft propreà laCanicule, que
celle d'embrazer l'air , cette
84 MERCURE
vertu devroit eftre plus forte
dans les climats où elle eſt
dans fon Zenith , & où les
rayonsfontperpendiculaires ,
comme elle eft fous la Ligne.
Neanmoins , c'eft- là où les
jours caniculaires font des
jours d'hiver. Enfin la Cani
cule qui fe levoit autrefois
vers lemilieu deJuillet ,fe le
ve maintenant vers le milieu
d'Aouft. Cependant il fait
quelquefois auffichaud , pour
nepasdire davantage, enJuil.
let qu'en Aouft. Ainfi ce fe
roit faire agir la Canicule a
vant qu'elle fuſt levée , com
GALANT 85
me qui diroit que le Soleil
échauffe avant que fon Au
roreparoiffe.
Mais pourquoy allercher
cher fort loin , ce que nous
avons , pour ainsi dire , ſous
nosyeux.Laveritable cauſedn
chaudfurprenant desmois de
Juillet & d'Aouft eft dans la
preſencedu Soleil,dansſon af
pect direct, &dans fes rayons
perpendiculaires. Cet Aftre
fait alors un long fejour fur
noftre horizon. Ses rayons y
tombent à plomb , &fonfé
jour,&lesrayons eftant con
tinuez dans l'air durant ces
86 MERCURE
deux mois, il ne fe peut pas
quelachaleurdu temps nefoit
extraordinairement augmen
tée. Il en eft à peu prés com
me d'un four qui eft déja
chaud, plus le feuy demeure
&plus ilaugmente endegrez
de chaud. On ne doit donc
pointconcevoirunautreprin..
cipe échauffant l'air , que le
Soleil. Ce grand Aftre qui eft
l'unique caufe de la grande
lumiere dans l'air , l'eft auffi
de lagrande chaleur que l'on
fouffre.
y
LeSoleilcommenceàfaire
fentirla chaleur defes rayons
GALANT. 87
au Printemps, ce qui eft ex
primé parleBelier,animal qui
a de la gayeté & du feu. Le
Soleil fait fentirdavantage la
chaleur au mois d'Avril, auffi
entre-t-ilalors dans leTaureau,
animal qui a plus de force &
plus de feu que le Belier, Le
Signe qui fuit dans le Zodia
queoùpaffe le Soleil , c'eft les
Gemeaux , Signe qui défigne
que leSoleilredouble en May
fa chaleur dans l'air. L'Ecre_
viffe , qui eft le Signe du mois
de Juin , marque non feule
ment la retrogradation du
SoleilaprésfonSolſtice ;mais
88 MERCURE
commeilya beaucoup defeu
dans cet animal, qui devient
rouge comme des charbons
lors qu'on le cuit,il y a là un
Signe d'une nouvelle inflam
mation dutemps, lorfque le
le Soleilentre dans le Cancer.
Le progrés de la chaleur du
Soleil eft enfuite repreſenté
auSigne duLyon dans lemois
Juillet. Cet animal eft non
feulement le plusfort des ani
maux,mais il est tout defeu.
Le feu luy fort de tout fon
corps ; defesyeux; de fes na
rines de fa gueule ; de fon
poilmefme,quieftauffid'une
GALANT. 89.
couleur ardente; fymbole de
ce quefait alors le Soleil , qui
met en feu l'air & la terre.
Enfin,Virgoou laVierge , qui
eft le Signe du mois d'Aouft,
confomme les grandes cha
leurs; c'est-à dire que le Soleil
dans ce mois-là enflame &
deffèche toutà un point que
la terre neproduit rien, eltant
alors auffi fterile qu'une Vier
ge. Ainfi onn'a pas befoinde
la Canicule pour eftre la caufe
efficientedes jours brulans de
Juillet & d'Aouft. Le Soleil
qui a échauffé par degrez les
mois precedens , a encore
Octobre 1696.
H
90 MERCURE
plus de force pour embrazer
ceux-cy. Etfi celan'arrivepas
toûjours dans la meſme vio
lence que cette année , l'ob
ftacle en eft dans la differente
difpofition de l'air & de la
terre , & dans laceffation des
desvents qui ont de coutume
defelever encette Saiſon, &
qui arrofent l'air des pluyes
qu'ils excitent. Vents que les
Anciensappelloient Etefiens.
Voilà , Monfieur, les raifons
quej'ay eues pour eftre Anti
caniculaire. J'efpere quevous
les trouverez affez bonnes .
pour le devenir vous- mefine..
Je fuis , &c.
faite àl'occafion des grandes.
chaleurs de cet Efte , & je
vous l'aurois envoyée dés le
mois paffé, fi ma Lettre ne
s'eftoit pas trouvée toute
rempliedeNouvelles, enfor
te qu'il n'y est entré aucun
Ouvrage d'érudition.
LETTRE
Touchant lesJours Caniculaires.
AMONSIEUR ***
N
En déplaife à Mef
fieurs lesGeographes,
ilfemble que nous ne fom
GALANT. 67
mes pas à prefent dans la
Zone temperée , & que la
Zone torride s'étend jufqu'à
nous. Eneffet, Monfieur, on
fouffre icy depuis quelques,
jours une chaleur affreufe.
Toutféche ,toutbrûle.Cerés
&Baccusmeurent defoif,&la
Terre avecfon froid elemen.
taire , ne peut refifter à cette
faiſon brulante. Quelle excel
fiveardeur duSole!Sesrayons
fontdesrayonsenflamezfem
blablesàceux contre lefquels
les Africains tirent des fé
ches.Enfin,nosmois deJuillet
& d'Aouſtontfait de l'airune
Fij
68 MERCURE
fournaiſe, plus propre à l'ef
pece des Salamandres qu'au
genre humain. Vous me di
rezque cela n'eft pas extraor
dinaire; que le temps leveut
ainfi;que c'eftla Caniculequi
domine ; & que les jours du
mois paffé &de celuy.cyfont
des jours caniculaires.
Je fçay quela Canicule eft
une belle Etoile, & fi claire
&fibrillante que les Ceïens
l'admiroientcomme leSoleil,
&queCicerondit, qu'ils ob
fervoient fon lever avec une
grande attention , & qu'ils ti
roient defes diverſes phafes,
GALANT. 69
l'état de toute l'année. Jefçay
quela Canicule eft uneEtoile
delapremieregrandeur,c'eſt
àdire,centhuitfois plusgran
dequelaTerre, & quefacon
ftellation eftremarquable par
fes dix-huit Etoiles , & par
douze autres qui l'environ
nent. Mais nonobftant tou
tes ces qualitez éminentes ,je
nefuis pasdevoftre avis, qu'il
nous enfailleprendreàla Ca
nicule, du grand chaud qui
nous accable depuis deux
mois.
Afin de vous répondredans
Les termes qu'il faut , il eſt
70 MERCURE
jufte de diré premierement
ce qu'on a penſéautrefois de
de la Canicule , avant queje
m'explique de ce qu'on en
doit penfer aujourd'huy.
Je commenceparla Fable,
qui eftle fondement de l'opi
nion Caniculaire. Icarius fils
d'Oebale , reçut chez luy fi
agreablement Bacus, que ce
Dieu , pour reconnoiftre la
generofité deſon hoſte,luy fit
un grand preſent de vin , &
luy enfeignaencorela culture
de la vigne. Icarius fuivant
l'exemple de cette liberalité,
fit part deplufieurs bouteilles
GALANT. 61
de ce vin merveilleux à des
Bergers qu'il connoiffoit , &
qu'il aimoit ; mais ils en bu
rent tant qu'ils en furent
à la mort
enfin ,
;
yvres
les fumées & les vapeurs du
vin s'eftant exhalées , lors
qu'ils commencerent àfe re
connoiftre, ils s'imaginérent
qu'Icarius avoit eu deffein de
les empoisonner. Ils fe jetté
rent donc fur luy,& l'ayant
affaffiné, ils mirent fon corps
dansunefoffeprofonde, pour
y enterrer auffi le meurtre
dontils euffent pû eftreaccu
fez;maisla chienne d'Icarius
72 MERCURE
qui avoitfuivy fon Maiftre ;
revint àla maiſon, & par fes
cris ,& par fes hurlemens elle
excitaErigone,fille d'Icarius,
à venir avec elle au lieu où.
fon Pere avoit esté cruelle
ment mis à mort, & elle dé
couvrit la terre qui cachoit
fon corps. Erigone fut telle
ment faifie de cet horrible
homicide , qu'elle fe pendit
dedefefpoir; & Mora, c'étoit
le nom de la chienne ,voyant
fon Maiftre & fa Maiftreffe
tous deux morts , mouruz
auffi de douleur. Jupiter tou
ché de la pieté d'Erigone &
du
GALANT: 73
dubon naturel de Mora,
changea Icarius , Erigone, &
Mæraen Aftres , donnantle
nom de Boives à Icarius , à
Erigone celuy de Virgo , &
celuy de la Canicule àMœra.
LesPoëtes qui aiment les
fictions , ont tiréde cette Fa
ble, leurCanicule, & luyont
figuréune imagefunefte Ho
meredit quecetaftre faittou
1 tes fortes de maux auxhom.
mes , jufqu'à s'en fervir pour
reprefenter Achille defolant
avecfureurles Grecs. Virgile
fuit les mêmestraces.
Sirius ardor,
Octobre 1696.
G
74 MERCURE
Ille fitim , morbofque ferens
mortalibus agris
Nafcitur, & lavo contriftat
luminecælum.
Cet Aftre brilant cauſe aux mi
ferables Mortels une horriblefe
chereffe , & defarieufesmaladies;
fesrayonscorrompent & infectent
Fair. Il fe fert de l'idée de cet
Aftre,pourdonnerunairter
rible àEnée,fon Heros.Ho
race veut qu'on ait grand'
peurdu tempsde la Canicule.
Flagrantis atrox horaCaniculæ.
La faifon cruelle, dit- il, de la
Canicule ardente. Stace fair
aboyer la Canicule dans le
Ciel. Calido latravit Sirius
GALANT. 75
Afro. Voilà dans les Poëtes
les flâmes & les horreurs de
la Canicule , quiépouvantoit
tellement lesRomains,qu'on
voit dans leurCalendrier une
Fêteannuellelez5 Juillet,dans
laquelle ils facrifioient des
chiens roux, pour appaiferla
Canicule, ce que Giraldus ap
1 pelle SacrumCanarium.
Les Aftrologues fe font
joints auxPoëtes, & ont re
hauffé cette opinionde leurs
obfervations aftronomiques.
Selon euxlaCanicule eftdans
un conftellation meridiona
le auhuitièmedegré duCan
Gij
76 MERCURE
cer.Salatitudeeft defeize de
grez& dix minutes; &fa de
clinaifon eft de quinze de
grez &cinq minutes. Ils pré
tendent que la Canicule fe
levant avec le Soleil , elle eſt
fi ardente , qu'elle enflame
les vapeurs qu'il éleve de la
terre, & qu'elle augmentede
pluſieurs degrez le feu des
rayons folaires : ce qui fait,
difent-ils, une grande altera
tion dans l'air, & de grands
changemens fur les eaux &
fur la terre. L'air en eft dé
compofé, les caux fe pour
xiffent, &la terre pertfa ver
GALANT: 17
eu, & devient fterile durang
ce temps-là.Ils tiennent mê
me qu'il eft fort dangereux
de naiftre durant la Canicu.
le, tellement qu'àles en croi
re, il feroit bon que les Fem
mes enceintes avançaffent,
ou retardaffent le terme de
leur accouchement , pourne
pas mettre au monde desen
fans tachez des malignes in.
fluences de cet Aftre , dont
Aratus , qui eftoit Aftrolo
gue & Poëte, dit qu'il jette de
ragedesflâmes.
Les Medecinsqui s'allient
quelquefois avec les Aſtrolo
Giij
78 MERCURE
gues , pour le temps de la
difpenfation de leurs reme
des, ont auffi adopté l'opi
nion Caniculaire. Hippocra
te a declaré dans un Apho.
rifme,qu'ilnefalloit pas purger
durant la Canicule , ny un peu
auparavant. Ses Succeffeurs
font allez bien plus loin, &
ont fort étendula malignité
caniculaire. Il y en a qui en
font les caufes des Fiévres ai
guës&ardentes ; du vomiffe
ment de fang, dela Phrene
fie, des maux detefte infup
portables ,des fluxde ventre,
des ulceres dans la bouche,
GALANT. 79
quelquefois de la pefte , &
fouvent de la rage. Ils luy ac
tribuent d'augmenter beau
coup la bile,& de l'embrafer,
demettre le feu dans lefang,
& de le feparer ; & d'ouvrir
tellement les pores ducorps,
qu'il fefait alors une diffipa
tion extraordinaire d'efprits.
Aprés cela, à qui eft ce que
la Canicule neferoitpas peur?
&n'eft il pas étonnant qu'on
puiffe vivre durant les Jours
Caniculaires?
Cependant tous ces noms
› dePoëtes , d'Aftrologues , &
de Medecins, nedoivent pas
G iiij
80 MERCURE
impoſer. Ce ne font des au
toritez que pourceux qui les
écoutent fans les examiner.
Tous ces témoins en faveur
de la Canicule peuvent eftre
recufez. Les Poëtes font fa
buleux; les fpeculations des
Aftrologues font fort incer
taines, & les Medecinsnom
mant eux mêmes leur fcien
ce,une ſcience conjecturale,
ne sçauroient auffi faire paf.
fer leur fentiment fur la Ca
nicule, quepour une conje
Єture.
On peut doncdire qu'il ya
de vieilles erreurs que l'Aa
GALANT. 8r
tiquité avoit fait paffer, mais
qu'on endoit revenir dans ce
temps-cy, où l'on ne faitpas
mefme grace à l'ancienne
Phyfique des Philofophes ,
quand elle erre, commedans
les Cometes , qu'elle tenoit
eftre de fimples exhalaiſons ,
&c. Ilya fort longtemps que.
l'on a affirmé que les Cygnes
enmourantchantoient melo
dieufement. Grand nombre
d'Auteurs ont parlé de ce
chant ; mais parce que ce
chant eftfaux , on n'en parle
plus aujourd'huy. Il y a auffi
fort longtemps quel'on adit
quepluslaPalmeeftoit char..
82 MERCURE
gée, & plus elle fe relevoir;
mais on ne croit plus cette
illufion , depuis que nos
Voyageurs du Levant nous
ont affuré qu'il n'en eftoit
rien. Il faut dire la mefme
chofe de la Canicule , & des
Jours caniculaires. Le preju
gé des Anciens avoit étably
cette erreur vulgaire, dont il
eft aifé d'arrefter le cours.
Il eft vray qu'il fait ordi
nairement fort chaud dans le
temps de la Canicule ; mais
ce n'eft pas la Canicule qui
en eft la caufe. On luy actri
buë ce qui ne luy appartiens
pas; ce qu'onnomme en Lo
GALANT. 83
gique , caufa pro non causâ
Onn'apoint de connoiffan
ce affez exacte des proprietez
des étoiles fixes quifont dans
un éloignement immenſe de
la Terre , pour pouvoir rien
decider desimpreffions parti
culieres de la Canicule , la
quelleeft de leurnombre.On
ne voit pas meſmedans lafa
cedelaCanicule dequoy in
duire qu'elle est chaude. Sa
faceeft moinsrouge quecelle
deMars, & que l'œilduTau
reau. Si c'eſtoit une vertu qui
fuft propreà laCanicule, que
celle d'embrazer l'air , cette
84 MERCURE
vertu devroit eftre plus forte
dans les climats où elle eſt
dans fon Zenith , & où les
rayonsfontperpendiculaires ,
comme elle eft fous la Ligne.
Neanmoins , c'eft- là où les
jours caniculaires font des
jours d'hiver. Enfin la Cani
cule qui fe levoit autrefois
vers lemilieu deJuillet ,fe le
ve maintenant vers le milieu
d'Aouft. Cependant il fait
quelquefois auffichaud , pour
nepasdire davantage, enJuil.
let qu'en Aouft. Ainfi ce fe
roit faire agir la Canicule a
vant qu'elle fuſt levée , com
GALANT 85
me qui diroit que le Soleil
échauffe avant que fon Au
roreparoiffe.
Mais pourquoy allercher
cher fort loin , ce que nous
avons , pour ainsi dire , ſous
nosyeux.Laveritable cauſedn
chaudfurprenant desmois de
Juillet & d'Aouft eft dans la
preſencedu Soleil,dansſon af
pect direct, &dans fes rayons
perpendiculaires. Cet Aftre
fait alors un long fejour fur
noftre horizon. Ses rayons y
tombent à plomb , &fonfé
jour,&lesrayons eftant con
tinuez dans l'air durant ces
86 MERCURE
deux mois, il ne fe peut pas
quelachaleurdu temps nefoit
extraordinairement augmen
tée. Il en eft à peu prés com
me d'un four qui eft déja
chaud, plus le feuy demeure
&plus ilaugmente endegrez
de chaud. On ne doit donc
pointconcevoirunautreprin..
cipe échauffant l'air , que le
Soleil. Ce grand Aftre qui eft
l'unique caufe de la grande
lumiere dans l'air , l'eft auffi
de lagrande chaleur que l'on
fouffre.
y
LeSoleilcommenceàfaire
fentirla chaleur defes rayons
GALANT. 87
au Printemps, ce qui eft ex
primé parleBelier,animal qui
a de la gayeté & du feu. Le
Soleil fait fentirdavantage la
chaleur au mois d'Avril, auffi
entre-t-ilalors dans leTaureau,
animal qui a plus de force &
plus de feu que le Belier, Le
Signe qui fuit dans le Zodia
queoùpaffe le Soleil , c'eft les
Gemeaux , Signe qui défigne
que leSoleilredouble en May
fa chaleur dans l'air. L'Ecre_
viffe , qui eft le Signe du mois
de Juin , marque non feule
ment la retrogradation du
SoleilaprésfonSolſtice ;mais
88 MERCURE
commeilya beaucoup defeu
dans cet animal, qui devient
rouge comme des charbons
lors qu'on le cuit,il y a là un
Signe d'une nouvelle inflam
mation dutemps, lorfque le
le Soleilentre dans le Cancer.
Le progrés de la chaleur du
Soleil eft enfuite repreſenté
auSigne duLyon dans lemois
Juillet. Cet animal eft non
feulement le plusfort des ani
maux,mais il est tout defeu.
Le feu luy fort de tout fon
corps ; defesyeux; de fes na
rines de fa gueule ; de fon
poilmefme,quieftauffid'une
GALANT. 89.
couleur ardente; fymbole de
ce quefait alors le Soleil , qui
met en feu l'air & la terre.
Enfin,Virgoou laVierge , qui
eft le Signe du mois d'Aouft,
confomme les grandes cha
leurs; c'est-à dire que le Soleil
dans ce mois-là enflame &
deffèche toutà un point que
la terre neproduit rien, eltant
alors auffi fterile qu'une Vier
ge. Ainfi onn'a pas befoinde
la Canicule pour eftre la caufe
efficientedes jours brulans de
Juillet & d'Aouft. Le Soleil
qui a échauffé par degrez les
mois precedens , a encore
Octobre 1696.
H
90 MERCURE
plus de force pour embrazer
ceux-cy. Etfi celan'arrivepas
toûjours dans la meſme vio
lence que cette année , l'ob
ftacle en eft dans la differente
difpofition de l'air & de la
terre , & dans laceffation des
desvents qui ont de coutume
defelever encette Saiſon, &
qui arrofent l'air des pluyes
qu'ils excitent. Vents que les
Anciensappelloient Etefiens.
Voilà , Monfieur, les raifons
quej'ay eues pour eftre Anti
caniculaire. J'efpere quevous
les trouverez affez bonnes .
pour le devenir vous- mefine..
Je fuis , &c.
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2
p. 1554-1567
LETTRE sur l'Astrologie Judiciaire, et les Horoscopes, écrite par M. Cipiere, à M. l'Abbé B......
Début :
Puisque vous le voulez, Monsieur, je vous écrirai mes sentimens [...]
Mots clefs :
Astrologie judiciaire, Horoscope, Astres, Astrologues, Humains, Savants, Signes célestes, Providence
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE sur l'Astrologie Judiciaire, et les Horoscopes, écrite par M. Cipiere, à M. l'Abbé B......
LETTRE sur l'Astrologie Judiciare,
et les Horoscopes , écrite par M. Cipiere ,
à M. l'Abbé B....
sur
Uisque vous le voulez , Monsieur ,
Pije vous écrirai mes sentimens
l'Astrologie Judiciaire , cette science des
Prédictions et des Horoscopes. Je commencerai par un Auteur Chrétien , qui
a été Licentié en Droit , et qui a professé
les
JUILLET. 1732. 1555
les Mathématiques à Bordeaux , sa Patrie
et la mienne. C'est Guillaume Desbordes,
Gentilhomme , qui a traduit en François
la Sphere de Jean de Sacrobosco. Sa Traduction fut imprimée à Paris , chez Denis Cavelles , en l'année 1607. Le Traducteur a mis au-devant de l'Ouvrage
une longue Préface pour établir l'utilité
de l'Astrologie Judiciaire , qu'il fonde
sur un sistême moins opposé aux principes de la Religion , que tant d'autres
qui ont parû sur la même matiere,
1°. Il cite Platon, qui dit que les yeux
n'ont été donnez aux hommes que pour
l'Astronomie , c'est-à-dire , pour élever
l'esprit à la connoissance de l'Auteur de
tous les Astres. Il y loüe Purboche , et
Jean de Montroyal , pour avoir rétabli
l'Astrologie. Il croit avec Aristote , que
le monde inferieur est regi par le Superieur.
2º. Nous voyons , dit-il , contre Pic
de la Mirandole, que les conjonctions des
Etoiles ardentes brulent les corps terrestres , et les rendent secs et arides ; que les
Etoiles et les Signes humides augmentent les humeurs ; que les diverses mixtions des Rayons des Corps Celestes , sont
la cause de la diverse temperature de
toutes les qualitez des Corps Terrestres.
3º.
1556 MERCURE DE FRANCE
3. L'auteur attribue aux Corps Celestes la varieté de la temperature de nos
corps , et à cette varieté de temperature ,
celle de nos passions et la diversité des
esprits , si l'éducation ne change le naturel. Dieu est au- dessus de ces forces naturelles , et il nous laisse notre libre arbitre qui change quelquefois l'ordre de
la Nature. Un exemple de cela. Moyse
fut conservé , non par la puissance des
Astres , mais par une volonté particuliere de Dieu. Un autre exemple. S. Pierre
fut délivré de la prison par un Ange ,
non par les Astres. N'est- il pas vrai ,
M. que Desbordes auroit pû mettre dans
la conjonction des Astres , la fille du Roy
qui sauva Moyse des eaux , et l'Ange qui
tira l'Apôtre de la prison ? mais il croyoit
aux Miracles.
- 4°. Il prouve par l'Ecriture Sainte que
les effets de ces causes superieures , sont
subordonnez à Dieu , qui veut que les
hommes ayent en lui une sincere confiance. Dieu a dit par la bouche de Jeremie , de ne craindre point les Signes
du Ciel , mais d'avoir de la confiance en
sa proteccion.
5o. L'Auteur reconnoît encore une
autre cause contraire à la disposition des
Astres, qui influë dans la vie des hom
mes.
JUILLET. 1732 1557
mes. C'est le Démon , ennemi du genre
humain , c'est à lui qu'il faut attribuer
les crimes de Neron et de Caligula.
6. Il croit avec Ptolomée , que les
ordonnances des Astres sont moins efficaces que les Arrêts du Sénat et des Préteurs.
7. Il conclut enfin que les conjonctions des Astres qui disposent de la destinée des Humains , ne nécessitent personne , et qu'il faut mépriser totalement
les prédictions des Astrologues , qui sont
semblables aux pronostics des Medecins ;
mais il seroit déraisonnable , ajoûte l'Auteur, de croire que les Planettes et les
Etoiles fussent dans les cieux sans aucune signification ni effet. Les saintes
Lettres n'ont pas dit en vain , qu'elles seroient des Signes pour les temps , les
ans et les jours. Il faut avoüer , Monsieur,
que si cela est comme Desbordes l'éta
blit , cette science se réduit presqu'à rien
pour les prédictions qui interessent la liberté de l'homme.
D'autres Auteurs ont pressé davantage
l'effet des Prédictions. Thiogenes prédit
l'EmpireàAuguste, selon Suetone . Les Mathématiciens chassez de Rome par Vitellius,lui prédirent le genre de sa mort dans
lesCalendes d'Octobre, ce qui arriva, selon
Xiphilin. Ascletarion , interrogé par DoE mitien
558 MERCURE
DE FRANCE
mitien , de quelle mort , lui Aseletarion
mourroit
, il répondit qu'il seroit devoré
des chiens. L'Empereur
, pour tromper
les Astres , le fit mourir , et ordonna que
son corps fût mis dans une fosse fort profonde. Les Fossoyeurs épouventez
par
une pluye fort abondante
, s'enfuirent et
laisserent le corps en proye aux chiens.
Ainsi le rapporte le même Xiphilin, après
Dion. Mais l'Empire ne fut-il pas prédit de
à Rodolphe
de Harpourg
, au rapport Cuspinian , et le Souverain Pontificat à
Leon X. et à Adrien IV. selon Paul Jove?
Ce sont des Astrologues qui l'ont prédit et non des Prophetes inspirez de Dieu.
10.
Tout le monde n'a pas eû cette foi pour
les Astrologues ; plusieurs Sçavans ont
été contraires à leurs prétentions. Ciceron , auLivre 2. de la Devination ; Sextus
Emperius , contre les Grammairiens , Ch.
ro. Phavorin dans Gellius , L. 14. C. I.
ont renversé tous leurs principes. L'Empereur Tibere les condamna à mort, quoiqu'il eût Thrasyde à son service. Nous
avons dit que Vitellius les avoit chassés ·
de l'Italie , et Valere Maxime , L. 1. C. 3 .
rapporte les raisons qu'il y eut pour les
chasser de Rome sous le Consulat de
M. Popilius Lanos , et Cn. Calpurnius ,
long temps avant Vitellius.
Le
JUILLET. 1732.32. 1559
Le Prophete Isaïe les connoissoit bien ,
quand il dit : Stant et salvent te augures
Cæli , qui contemplabantur sidera , et supputabant menses , ut ex eis annuntiarent
ventura tibi , Cap. 47. V. 18. Les Peres de
l'Eglise n'en ont pas eu meilleure opinion ;
on en pourroit citer un nombre qui ont
ensé la même chose avec Eusebe de Cesarée , Prapar. Evang, et avec les Saints
Basile , dans son Hexameron , Ambroise ,
Irenée , et Augustin , nous y joindrons
les Conciles qui ont condamné les opinions des Priscillanistes sur ce sujet.
P
Je dois vous rapporter ici , M. les sentimens de S. Augustin , Civit. Dei , L.V.
Cap. 2. Il combat les Horoscopes , et en
fait voir la fausseté. Pour cela il examine
la ressemblance de deux Jumeaux , qui
dans un même temps tomberent malades
avec des symptômes et des accidens pareils , et moururent à la même heure.
Hipocrate , qui les avoit vûs , jugea de
cette ressemblance qu'ils étoient Jumeaux.
Le Stoicien Posidonius , qui s'étoit appliqué à l'Astrologie , soutenoit que cette`
ressemblance venoit de ce que ces Jumeaux avoient été conçûs sous le même
Ascendant. Si cette raison étoit bonne ,
dit S. Augustin , on ne devroit voir aucune diversité dans la vie des Jumeaux ,
E ij ce
15 MERCURE DE FRANCE
ce qui est contre l'experience. Nigidius ,
fameux Mathématicien , et le plus sçavant Romain après Varron , soutenoit
dans cette question , que les Jumeaux ne
pouvoient avoir un même ascendant , à
cause de la difference qui se trouve entre
la naissance de l'un et la naissance de
l'autre. La remarque qu'il avoit faite sur
la roue du Potier , qui tournoit de toute
sa force , est très- propre pour faire voir
cette difference ; car les deux marques
qu'il fit sur la roue dans le même temps
et fort près l'une de l'autre , se trouverent assez éloignées entre elles. D'où il
jugea que les Cieux tournant encore plus
rapidement que la roue du Potier , la difference des naissances des deux Jumeaux
devoit être encore plus grande , à cause
du grand cercle que décrivent les Astres
dans les Cieux. C'est de- là que ce Nigidius acquit le surnom de Figulus , ou
Potier. Et de-là on peut conclure que les
Astronomes ne peuvent même considerer la position dos Astres , qui passent si
vîte.
Prenons le systême et le plan d'un sçavant Allemand nommé Mathieu Sluter ,
Jurisconsulte et Syndic de la Ville de
Hambourg. Il croyoit pouvoir prédire les
divers changemens de l'Air , l'humidité
la
JUILLET. 1732. 1561
la secheresse , la serenité , les pluyes , les
orages. La conjonction on l'aspect des
Planettes fait qu'elles se chargent l'une
l'autre de leurs influences particulieres.
Ces influences ou ces corpuscules mêlez
ensemble dans notre Atmosphere , y exeitent les vents et les pluyes , ou rétablissent la serenité. Mais pour prédire
tout cela , il faut avoir une suite d'Observations uniformes et constantes de
tous les chingemens qui sont arrivez
dans l'air aux temps de ces conjonctions.
De là on tírera des axiomes et des regles
sur lesquelles on fondera une Théorie.
Cet Auteur a déja donné une suite de ses
Observations , qui commence au 3. Février 1701. et finit au 3. Avril suivant.
M. Cok , Anglois , avoit donné avant lui
cette idée dans ses Axiomes Metecrolo
giques.
Je doute , M. qu'on puisse jamais faire
de ces Observations constantes et uniformes. Les Signes Celestes qui se levent en
certaines saisons , ne sont appellez Signes
que parce qu'ils se levent en certaines saisons où ordinairement l'air change de
temperature. Ils ne sont donc pas cause,
mais simplement Signes.
Dailleurs quelles difficultez à faire descendre les corpuscules des Planettes dans
E iij notre
1562 MERCURE DE FRANCE
notre Atmosphere ? Pour le moins autant
qu'à faire monter les exhalaisons de la
Terre jusques dans l'Atmosphere de Jupiter et de Saturne , dont la Terre est
prodigieusement éloignée. Comment faire sortir de l'Atmosphere de Saturne les
Corpuscules qui s'en exhalent? S'ils en sor
tent , ne seront-ils pas emportez par la
rapidité du tourbillon de cette grande
Planete ? Ne seront- ils pas dispersez dans
la vaste étendue des Cieux , où ils rencontreront encore d'autres Planettes et
d'autres tourbillons ? et quelle petite
quantité en arrivera sur la Terre ? Mais
encore ce systême, quelque fondé qu'il fût,
n'entrevoit pour rien dans la destinée des
hommes, ou s'il y entroit, ce ne seroit que
comme la nature des divers climats qui
font les hommes d'un temperament ,
plutôt que d'un autre ; et encore ce temperament seroit- il changé par l'éducation
et par la Religion, par la nourriture et la
qualité de l'air. Le Pays de la Beotie , gras
et fertile , ne produisoit point des hommes du genie des Athéniens qui habitoient
un Pays aride. Les Egyptiens dans un Pays
que les eaux seules du Nil rendoient fertile , ont été les premiers inventeurs des
Arts.
J'ai cité plus haut ce celebre Phavorin ,
JUILLET. 1732 1563
rin, un des Favoris de l'Empereur Adrien.
Il avoit fait une Dissertation contre ceux
qu'on appelle Caldéens, qui promettent de
prédire le sort et la destinée des hommes,
par l'inspection des Astres par les conjonctions et le mouvement des Planetes
et des Etoiles , nous avons un abregé de
cette Dissertation dans les Nuits Attiques
d'Aulugelle. L. XIV. Cap. I. L'Auteur dit ces Devins exercent que
leur Art pour de l'argent et pour vivre ;
que leur erreur vient de ce qu'ils ont vû
plusieurs corps terrestres dépendre du
mouvement des Astres , comme la Mer
qui est gouvernée par la Lune. De- la ils
ont conclu que les autres corps étoient
gouvernez par les Planetes et les Etoiles.
Si les hommes , ajoûte-t'il , pouvoient
prédire l'avenir , ils auroient la science
des Dieux ; mais pour en venir aux raisons qui rendent incertaine la science de
l'Astrologie.
1°. Il dit que les Observations de ces
Caldéens ne pouvoient avoir un effet general , parce qu'elles ne pouvoient être
appliquées qu'aux lieux où elles avoient
été faites , et où les Astres confluoient ;
car les Astres ne paroissent pas par tout
dans la même position. S'ils font pleuvoir dans un endroit , ils font le temps
E iiij serein
1564 MERCURE DE FRANCE
serein dans l'autre ; ainsi leurs effets seront differens pour les Caldéens , pour
les Getules , pour les Habitans du Danube et pour ceux du Nil. Il est impossible , ajoûte l'Auteur , que dans une si
grande courbure du Ciel et dans cette
immense profondeur des Cieux étendus
P'un sur l'autre , les Astres soient ou paroissent dans la même conjonction ou situation à l'égard de tous les Peuples de la
Terre , et que leurs influences soient toujours uniformes et toûjours les mêmes.
2º. Si les Caldéens ont observé les effets des Etoiles visibles , combien y en
a- t'il qu'ils n'ont pas vûës, et qui peuvent
être en conjonction avec les visibles ? Si
Phavorin avoit connu les Satellites de
Jupiter et de Saturne , que n'auroit- il
pas dit?
3. Ils ont observé les évenemens arrivez sous certaines conjonctions , et delà ils ont assuré que les mêmes arriveroient sous les mêmes conjonctions. Mais
peut- on faire beaucoup d'observations
sous des conjonctions qui n'arrivent que
dans cent ans , que dans mille ans ? At'on vû des Livres qui nous ayent con..
servé ces Observations anciennes?
4°. Comment peuvent- ils dire qu'il y
a des conjonctions qui président à la
conception
JUILLET. 1732. 1565
conception , à la naissance dix mois après,
à la fortune, aux nôces, à la fécondité
des Epoux ? Les Astres passent trop vîte
et les mêmes ne peuvent faire tout cela.
5. Les Astres pourroient-ils produire
les évenemens qui viennent des causes
exterieures ? Comment causeroient- ils les
nouveaux projets , les jugemens, les désirs , les amours , les inimitiez , les railleries , les doutes ? Ce seroit faire agir les
hommes comme les bêtes , qui ne font rien par leur propre arbitre , et les hommes ont leur propre arbitre , qui ne seroit rien s'il dépendoit de la force des
Astres.
6°. S'ils peuvent prédire, ces Caldéens,
la victoire à Pyrrhus ou à Marius- Curius,
pourquoi ne peuvent-ils pas promettre à
un tel qu'il gagnera au jeu ? Les Astres
ne marquent- ils que de grandes choses ,
et celles-cy sont- elles si petites qu'elles
en soient imperceptibles dans les Astres ?
Mais est-il rien de si petit que le mo
ment auquel l'homme en naissant reçoit
sa destinée ? Cependant cecte petite chose
est marquée dans les Asetes ; et après tout,
les deux Jumeaux conçus en un insant ,
ne sont-ils differens sur leur fortune
dans leurs accions et dans leur mort?
pas
79. Comment accorder ces differens
E v
Astres
1566 MERCURE DE FRANCE
Astres , qui ayant fait naître tant de personnes differentes par leur âge , leur nation , leur condition , les font périr dans
un tremblement de terre , dans la chute
d'une maison , dans une Bataille , dans
un nauffrage ?
8°. Mais les animaux sont- ils aussi sujers aux Astres , comme les hommes ? Je
finirai par où j'ai commencé , et je dirai
avec le Poëte Pacovius :
Nam si qui qua ventura sunt pravideant ,
Equiparant Jovi.
Et je dirai encore avec Accius :
Nihil vides Auguribus qui aures verbi divitant ,
Alienas , suas ut locupletent domos,
Phavorin exhorte les jeunes gens de
ne se fier point aux Astrologues. Si vous
craignez , dit-il , les maux qu'ils vous
prédisent , vous devenez miserables par
cette crainte. Si vous attendez long- tems
les biens qu'ils vous promettent , vous
devenez encore miserables , lorsque vous
appercevez que vous êtes trompez. Ajoûtons à toutes ces raisons , que Dieu n'a
point tracé la conduite du genre humain
dans les Astres , et qu'il ne se repose pas
sur eux du soin qu'il a pour les hommes.
Sa sagesse ,sa bonté et sa justice , condui
sent
JUILLET 1732. 1567
sent tout, et c'est là sa Providence.Qu'estil besoin après cela d'aller dresser des
machines dans les Cieux pour faire naître et mourir des hommes d'une maniere
differente ? et encore de placer ces machines dans des lieux si élevez , pour
n'être vûës que des Astrologues , et avec
des Telescopes ?
Je vous laisse , Monsieur , avec les refléxions que vous pouvez faire en Théologien , ou avec celles que nous a données M. Bayle , dans son Ouvrage sur
les Cometes ; je vous ai assez fait voir
mes sentimens sur cette matiere. Je sou- haite que vous connoissiez ceux que j'ai
pour vous. Je suis , &c.
A Paris le 4. Janvier 1732.
et les Horoscopes , écrite par M. Cipiere ,
à M. l'Abbé B....
sur
Uisque vous le voulez , Monsieur ,
Pije vous écrirai mes sentimens
l'Astrologie Judiciaire , cette science des
Prédictions et des Horoscopes. Je commencerai par un Auteur Chrétien , qui
a été Licentié en Droit , et qui a professé
les
JUILLET. 1732. 1555
les Mathématiques à Bordeaux , sa Patrie
et la mienne. C'est Guillaume Desbordes,
Gentilhomme , qui a traduit en François
la Sphere de Jean de Sacrobosco. Sa Traduction fut imprimée à Paris , chez Denis Cavelles , en l'année 1607. Le Traducteur a mis au-devant de l'Ouvrage
une longue Préface pour établir l'utilité
de l'Astrologie Judiciaire , qu'il fonde
sur un sistême moins opposé aux principes de la Religion , que tant d'autres
qui ont parû sur la même matiere,
1°. Il cite Platon, qui dit que les yeux
n'ont été donnez aux hommes que pour
l'Astronomie , c'est-à-dire , pour élever
l'esprit à la connoissance de l'Auteur de
tous les Astres. Il y loüe Purboche , et
Jean de Montroyal , pour avoir rétabli
l'Astrologie. Il croit avec Aristote , que
le monde inferieur est regi par le Superieur.
2º. Nous voyons , dit-il , contre Pic
de la Mirandole, que les conjonctions des
Etoiles ardentes brulent les corps terrestres , et les rendent secs et arides ; que les
Etoiles et les Signes humides augmentent les humeurs ; que les diverses mixtions des Rayons des Corps Celestes , sont
la cause de la diverse temperature de
toutes les qualitez des Corps Terrestres.
3º.
1556 MERCURE DE FRANCE
3. L'auteur attribue aux Corps Celestes la varieté de la temperature de nos
corps , et à cette varieté de temperature ,
celle de nos passions et la diversité des
esprits , si l'éducation ne change le naturel. Dieu est au- dessus de ces forces naturelles , et il nous laisse notre libre arbitre qui change quelquefois l'ordre de
la Nature. Un exemple de cela. Moyse
fut conservé , non par la puissance des
Astres , mais par une volonté particuliere de Dieu. Un autre exemple. S. Pierre
fut délivré de la prison par un Ange ,
non par les Astres. N'est- il pas vrai ,
M. que Desbordes auroit pû mettre dans
la conjonction des Astres , la fille du Roy
qui sauva Moyse des eaux , et l'Ange qui
tira l'Apôtre de la prison ? mais il croyoit
aux Miracles.
- 4°. Il prouve par l'Ecriture Sainte que
les effets de ces causes superieures , sont
subordonnez à Dieu , qui veut que les
hommes ayent en lui une sincere confiance. Dieu a dit par la bouche de Jeremie , de ne craindre point les Signes
du Ciel , mais d'avoir de la confiance en
sa proteccion.
5o. L'Auteur reconnoît encore une
autre cause contraire à la disposition des
Astres, qui influë dans la vie des hom
mes.
JUILLET. 1732 1557
mes. C'est le Démon , ennemi du genre
humain , c'est à lui qu'il faut attribuer
les crimes de Neron et de Caligula.
6. Il croit avec Ptolomée , que les
ordonnances des Astres sont moins efficaces que les Arrêts du Sénat et des Préteurs.
7. Il conclut enfin que les conjonctions des Astres qui disposent de la destinée des Humains , ne nécessitent personne , et qu'il faut mépriser totalement
les prédictions des Astrologues , qui sont
semblables aux pronostics des Medecins ;
mais il seroit déraisonnable , ajoûte l'Auteur, de croire que les Planettes et les
Etoiles fussent dans les cieux sans aucune signification ni effet. Les saintes
Lettres n'ont pas dit en vain , qu'elles seroient des Signes pour les temps , les
ans et les jours. Il faut avoüer , Monsieur,
que si cela est comme Desbordes l'éta
blit , cette science se réduit presqu'à rien
pour les prédictions qui interessent la liberté de l'homme.
D'autres Auteurs ont pressé davantage
l'effet des Prédictions. Thiogenes prédit
l'EmpireàAuguste, selon Suetone . Les Mathématiciens chassez de Rome par Vitellius,lui prédirent le genre de sa mort dans
lesCalendes d'Octobre, ce qui arriva, selon
Xiphilin. Ascletarion , interrogé par DoE mitien
558 MERCURE
DE FRANCE
mitien , de quelle mort , lui Aseletarion
mourroit
, il répondit qu'il seroit devoré
des chiens. L'Empereur
, pour tromper
les Astres , le fit mourir , et ordonna que
son corps fût mis dans une fosse fort profonde. Les Fossoyeurs épouventez
par
une pluye fort abondante
, s'enfuirent et
laisserent le corps en proye aux chiens.
Ainsi le rapporte le même Xiphilin, après
Dion. Mais l'Empire ne fut-il pas prédit de
à Rodolphe
de Harpourg
, au rapport Cuspinian , et le Souverain Pontificat à
Leon X. et à Adrien IV. selon Paul Jove?
Ce sont des Astrologues qui l'ont prédit et non des Prophetes inspirez de Dieu.
10.
Tout le monde n'a pas eû cette foi pour
les Astrologues ; plusieurs Sçavans ont
été contraires à leurs prétentions. Ciceron , auLivre 2. de la Devination ; Sextus
Emperius , contre les Grammairiens , Ch.
ro. Phavorin dans Gellius , L. 14. C. I.
ont renversé tous leurs principes. L'Empereur Tibere les condamna à mort, quoiqu'il eût Thrasyde à son service. Nous
avons dit que Vitellius les avoit chassés ·
de l'Italie , et Valere Maxime , L. 1. C. 3 .
rapporte les raisons qu'il y eut pour les
chasser de Rome sous le Consulat de
M. Popilius Lanos , et Cn. Calpurnius ,
long temps avant Vitellius.
Le
JUILLET. 1732.32. 1559
Le Prophete Isaïe les connoissoit bien ,
quand il dit : Stant et salvent te augures
Cæli , qui contemplabantur sidera , et supputabant menses , ut ex eis annuntiarent
ventura tibi , Cap. 47. V. 18. Les Peres de
l'Eglise n'en ont pas eu meilleure opinion ;
on en pourroit citer un nombre qui ont
ensé la même chose avec Eusebe de Cesarée , Prapar. Evang, et avec les Saints
Basile , dans son Hexameron , Ambroise ,
Irenée , et Augustin , nous y joindrons
les Conciles qui ont condamné les opinions des Priscillanistes sur ce sujet.
P
Je dois vous rapporter ici , M. les sentimens de S. Augustin , Civit. Dei , L.V.
Cap. 2. Il combat les Horoscopes , et en
fait voir la fausseté. Pour cela il examine
la ressemblance de deux Jumeaux , qui
dans un même temps tomberent malades
avec des symptômes et des accidens pareils , et moururent à la même heure.
Hipocrate , qui les avoit vûs , jugea de
cette ressemblance qu'ils étoient Jumeaux.
Le Stoicien Posidonius , qui s'étoit appliqué à l'Astrologie , soutenoit que cette`
ressemblance venoit de ce que ces Jumeaux avoient été conçûs sous le même
Ascendant. Si cette raison étoit bonne ,
dit S. Augustin , on ne devroit voir aucune diversité dans la vie des Jumeaux ,
E ij ce
15 MERCURE DE FRANCE
ce qui est contre l'experience. Nigidius ,
fameux Mathématicien , et le plus sçavant Romain après Varron , soutenoit
dans cette question , que les Jumeaux ne
pouvoient avoir un même ascendant , à
cause de la difference qui se trouve entre
la naissance de l'un et la naissance de
l'autre. La remarque qu'il avoit faite sur
la roue du Potier , qui tournoit de toute
sa force , est très- propre pour faire voir
cette difference ; car les deux marques
qu'il fit sur la roue dans le même temps
et fort près l'une de l'autre , se trouverent assez éloignées entre elles. D'où il
jugea que les Cieux tournant encore plus
rapidement que la roue du Potier , la difference des naissances des deux Jumeaux
devoit être encore plus grande , à cause
du grand cercle que décrivent les Astres
dans les Cieux. C'est de- là que ce Nigidius acquit le surnom de Figulus , ou
Potier. Et de-là on peut conclure que les
Astronomes ne peuvent même considerer la position dos Astres , qui passent si
vîte.
Prenons le systême et le plan d'un sçavant Allemand nommé Mathieu Sluter ,
Jurisconsulte et Syndic de la Ville de
Hambourg. Il croyoit pouvoir prédire les
divers changemens de l'Air , l'humidité
la
JUILLET. 1732. 1561
la secheresse , la serenité , les pluyes , les
orages. La conjonction on l'aspect des
Planettes fait qu'elles se chargent l'une
l'autre de leurs influences particulieres.
Ces influences ou ces corpuscules mêlez
ensemble dans notre Atmosphere , y exeitent les vents et les pluyes , ou rétablissent la serenité. Mais pour prédire
tout cela , il faut avoir une suite d'Observations uniformes et constantes de
tous les chingemens qui sont arrivez
dans l'air aux temps de ces conjonctions.
De là on tírera des axiomes et des regles
sur lesquelles on fondera une Théorie.
Cet Auteur a déja donné une suite de ses
Observations , qui commence au 3. Février 1701. et finit au 3. Avril suivant.
M. Cok , Anglois , avoit donné avant lui
cette idée dans ses Axiomes Metecrolo
giques.
Je doute , M. qu'on puisse jamais faire
de ces Observations constantes et uniformes. Les Signes Celestes qui se levent en
certaines saisons , ne sont appellez Signes
que parce qu'ils se levent en certaines saisons où ordinairement l'air change de
temperature. Ils ne sont donc pas cause,
mais simplement Signes.
Dailleurs quelles difficultez à faire descendre les corpuscules des Planettes dans
E iij notre
1562 MERCURE DE FRANCE
notre Atmosphere ? Pour le moins autant
qu'à faire monter les exhalaisons de la
Terre jusques dans l'Atmosphere de Jupiter et de Saturne , dont la Terre est
prodigieusement éloignée. Comment faire sortir de l'Atmosphere de Saturne les
Corpuscules qui s'en exhalent? S'ils en sor
tent , ne seront-ils pas emportez par la
rapidité du tourbillon de cette grande
Planete ? Ne seront- ils pas dispersez dans
la vaste étendue des Cieux , où ils rencontreront encore d'autres Planettes et
d'autres tourbillons ? et quelle petite
quantité en arrivera sur la Terre ? Mais
encore ce systême, quelque fondé qu'il fût,
n'entrevoit pour rien dans la destinée des
hommes, ou s'il y entroit, ce ne seroit que
comme la nature des divers climats qui
font les hommes d'un temperament ,
plutôt que d'un autre ; et encore ce temperament seroit- il changé par l'éducation
et par la Religion, par la nourriture et la
qualité de l'air. Le Pays de la Beotie , gras
et fertile , ne produisoit point des hommes du genie des Athéniens qui habitoient
un Pays aride. Les Egyptiens dans un Pays
que les eaux seules du Nil rendoient fertile , ont été les premiers inventeurs des
Arts.
J'ai cité plus haut ce celebre Phavorin ,
JUILLET. 1732 1563
rin, un des Favoris de l'Empereur Adrien.
Il avoit fait une Dissertation contre ceux
qu'on appelle Caldéens, qui promettent de
prédire le sort et la destinée des hommes,
par l'inspection des Astres par les conjonctions et le mouvement des Planetes
et des Etoiles , nous avons un abregé de
cette Dissertation dans les Nuits Attiques
d'Aulugelle. L. XIV. Cap. I. L'Auteur dit ces Devins exercent que
leur Art pour de l'argent et pour vivre ;
que leur erreur vient de ce qu'ils ont vû
plusieurs corps terrestres dépendre du
mouvement des Astres , comme la Mer
qui est gouvernée par la Lune. De- la ils
ont conclu que les autres corps étoient
gouvernez par les Planetes et les Etoiles.
Si les hommes , ajoûte-t'il , pouvoient
prédire l'avenir , ils auroient la science
des Dieux ; mais pour en venir aux raisons qui rendent incertaine la science de
l'Astrologie.
1°. Il dit que les Observations de ces
Caldéens ne pouvoient avoir un effet general , parce qu'elles ne pouvoient être
appliquées qu'aux lieux où elles avoient
été faites , et où les Astres confluoient ;
car les Astres ne paroissent pas par tout
dans la même position. S'ils font pleuvoir dans un endroit , ils font le temps
E iiij serein
1564 MERCURE DE FRANCE
serein dans l'autre ; ainsi leurs effets seront differens pour les Caldéens , pour
les Getules , pour les Habitans du Danube et pour ceux du Nil. Il est impossible , ajoûte l'Auteur , que dans une si
grande courbure du Ciel et dans cette
immense profondeur des Cieux étendus
P'un sur l'autre , les Astres soient ou paroissent dans la même conjonction ou situation à l'égard de tous les Peuples de la
Terre , et que leurs influences soient toujours uniformes et toûjours les mêmes.
2º. Si les Caldéens ont observé les effets des Etoiles visibles , combien y en
a- t'il qu'ils n'ont pas vûës, et qui peuvent
être en conjonction avec les visibles ? Si
Phavorin avoit connu les Satellites de
Jupiter et de Saturne , que n'auroit- il
pas dit?
3. Ils ont observé les évenemens arrivez sous certaines conjonctions , et delà ils ont assuré que les mêmes arriveroient sous les mêmes conjonctions. Mais
peut- on faire beaucoup d'observations
sous des conjonctions qui n'arrivent que
dans cent ans , que dans mille ans ? At'on vû des Livres qui nous ayent con..
servé ces Observations anciennes?
4°. Comment peuvent- ils dire qu'il y
a des conjonctions qui président à la
conception
JUILLET. 1732. 1565
conception , à la naissance dix mois après,
à la fortune, aux nôces, à la fécondité
des Epoux ? Les Astres passent trop vîte
et les mêmes ne peuvent faire tout cela.
5. Les Astres pourroient-ils produire
les évenemens qui viennent des causes
exterieures ? Comment causeroient- ils les
nouveaux projets , les jugemens, les désirs , les amours , les inimitiez , les railleries , les doutes ? Ce seroit faire agir les
hommes comme les bêtes , qui ne font rien par leur propre arbitre , et les hommes ont leur propre arbitre , qui ne seroit rien s'il dépendoit de la force des
Astres.
6°. S'ils peuvent prédire, ces Caldéens,
la victoire à Pyrrhus ou à Marius- Curius,
pourquoi ne peuvent-ils pas promettre à
un tel qu'il gagnera au jeu ? Les Astres
ne marquent- ils que de grandes choses ,
et celles-cy sont- elles si petites qu'elles
en soient imperceptibles dans les Astres ?
Mais est-il rien de si petit que le mo
ment auquel l'homme en naissant reçoit
sa destinée ? Cependant cecte petite chose
est marquée dans les Asetes ; et après tout,
les deux Jumeaux conçus en un insant ,
ne sont-ils differens sur leur fortune
dans leurs accions et dans leur mort?
pas
79. Comment accorder ces differens
E v
Astres
1566 MERCURE DE FRANCE
Astres , qui ayant fait naître tant de personnes differentes par leur âge , leur nation , leur condition , les font périr dans
un tremblement de terre , dans la chute
d'une maison , dans une Bataille , dans
un nauffrage ?
8°. Mais les animaux sont- ils aussi sujers aux Astres , comme les hommes ? Je
finirai par où j'ai commencé , et je dirai
avec le Poëte Pacovius :
Nam si qui qua ventura sunt pravideant ,
Equiparant Jovi.
Et je dirai encore avec Accius :
Nihil vides Auguribus qui aures verbi divitant ,
Alienas , suas ut locupletent domos,
Phavorin exhorte les jeunes gens de
ne se fier point aux Astrologues. Si vous
craignez , dit-il , les maux qu'ils vous
prédisent , vous devenez miserables par
cette crainte. Si vous attendez long- tems
les biens qu'ils vous promettent , vous
devenez encore miserables , lorsque vous
appercevez que vous êtes trompez. Ajoûtons à toutes ces raisons , que Dieu n'a
point tracé la conduite du genre humain
dans les Astres , et qu'il ne se repose pas
sur eux du soin qu'il a pour les hommes.
Sa sagesse ,sa bonté et sa justice , condui
sent
JUILLET 1732. 1567
sent tout, et c'est là sa Providence.Qu'estil besoin après cela d'aller dresser des
machines dans les Cieux pour faire naître et mourir des hommes d'une maniere
differente ? et encore de placer ces machines dans des lieux si élevez , pour
n'être vûës que des Astrologues , et avec
des Telescopes ?
Je vous laisse , Monsieur , avec les refléxions que vous pouvez faire en Théologien , ou avec celles que nous a données M. Bayle , dans son Ouvrage sur
les Cometes ; je vous ai assez fait voir
mes sentimens sur cette matiere. Je sou- haite que vous connoissiez ceux que j'ai
pour vous. Je suis , &c.
A Paris le 4. Janvier 1732.
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Résumé : LETTRE sur l'Astrologie Judiciaire, et les Horoscopes, écrite par M. Cipiere, à M. l'Abbé B......
La lettre de M. Cipiere à l'Abbé B... aborde la question de l'astrologie judiciaire et des horoscopes. L'auteur commence par mentionner Guillaume Desbordes, un gentilhomme et mathématicien de Bordeaux, qui a traduit la 'Sphère' de Jean de Sacrobosco et a écrit une préface en défense de l'astrologie judiciaire. Desbordes soutient que l'astrologie peut être compatible avec la religion, citant des auteurs anciens comme Platon et Aristote. Il reconnaît que Dieu et les miracles peuvent intervenir dans les destinées humaines, comme dans les cas de Moïse et de saint Pierre. Desbordes attribue aux corps célestes des influences sur les tempéraments et les passions humaines, tout en soulignant que l'éducation et le libre arbitre peuvent modifier ces influences. Il cite des exemples de prédictions astrologiques, comme celles faites pour Auguste et pour des empereurs romains. La lettre mentionne également des critiques de l'astrologie par des savants comme Cicéron et des Pères de l'Église, qui ont condamné les pratiques astrologiques. Saint Augustin, par exemple, a contesté la validité des horoscopes en se basant sur des observations de jumeaux. L'auteur évoque ensuite le système de Mathieu Sluter, un juriste allemand, qui croyait pouvoir prédire les changements climatiques en observant les conjonctions planétaires. Cependant, il exprime des doutes sur la possibilité de faire des observations constantes et uniformes. Enfin, la lettre cite Phavorin, un favori de l'empereur Adrien, qui a critiqué les 'Caldéens' pour leur erreur de croire que les corps terrestres dépendent du mouvement des astres. Phavorin souligne les difficultés pratiques et théoriques de l'astrologie, comme la variabilité des positions des astres selon les lieux et les époques. Le texte discute également de la validité de l'astrologie et de la prédestination, posant des questions critiques sur la capacité des astrologues à prédire des événements. Il mentionne la variabilité des destins des jumeaux et la diversité des morts humaines, qu'elles soient dues à des catastrophes naturelles ou à des conflits. Il aborde aussi la question de savoir si les animaux sont soumis aux astres de la même manière que les hommes. Le texte cite des poètes pour renforcer son argumentation contre l'astrologie. Il conclut en affirmant que Dieu ne délègue pas la conduite des hommes aux astres, mais la dirige par sa sagesse, sa bonté et sa justice. L'auteur exprime son souhait que le destinataire réfléchisse à ces questions et mentionne les réflexions de M. Bayle sur les comètes.
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