LA PETITE VERO LE.
OD E.
Par M. Pesselier , de la Ferté sous Jouars.
U va le Fils de Cytherée ?
Ses beaux yeux sont baignés de
pleurs :
Que vois-je ? Sa Mere éplorée
M'offre d'aussi vives douleurs :
Les Ris , les Plaisirs et les Graces
A ij S'em2162
MERCURE DE FRANCE
S'empressent à suivre les traces
De leur Monarque désolé ;
Ils en partagent les allarmes ;
Quelle est la source de leurs larmes,
Tout Cithere est- il exilé ?
Echapé du commun nauffrage ,
Sauvé du trouble general ,
Un jeune Amour de cet orage
M'annonce le sujet fatal :
C'est fait , dit - il , de notre Empire ,
Le regne de mon Frere expire ,
Tous ses Etats sont ravagés
Ou s'il en est de foibles restes ,
Dans la plus affreuse des pestes
Ils seront bien- tôt engagés.
Jaloux de l'éclatante gloire
D'un Dieu qui te paroît Enfant ,'
Par la vengeance la plus noire ?
Crois - tu devenir triomphant ,
Pluton pour nous faire la guerre ;
Tu portes par toute la Terre
La mort et la difformité ;
Goûte une douceur infernale ,
Le poison que ta bouche exhale ,
A fait éclipser la beauté,
1
Fléau
OCTOBRE. 1736. 2163
Fléau d'une moisson fertile ,
Un vent brulant , un feu Grégeois
La desseche et rend inutile !
L'attente du bon Villageois
Malheur à la plus belle Plaine ,
Qui de cette brûlante haleine ,
Keçoit le souffle dangereux ;
La moisson la plus aparente
De cette haleine dévorante
Porte les effets figoureux.
諾
Tel ; et bien plus terrible encore
Par un poison qui fait horreur ,
Sur ceux que la beauté décore ,
Pluton exerce sa fureur
Fureur d'autant plus redoutable
Que son pouvoir inévitable
Ne peut jamais être bravé ;
Et que pour assouvir sa rage ;
Il veut que sur ceux qu'il outrage ,
Son courroux demeure gravé.
L'éclat qui pare un beau visage
Et qui rend les Amours vainqueurs ;
Ces traits qu'ils mettent en usage
Contre les insensibles coeurs ,
A iij CA
2164 MERCURE DE FRANCE
Ce teint enchanteur où la Rose
Semble être fraîchement éclose¸
Pour se mêler avec les Lys ;
Que dirai- je enfin ? tous ces charmes ,
De l'Amour redoutables armes ,
Dans l'horreur sont ensevelis .
*
Un venin affreux s'en empare ,
Venin exhalé des Enfers ,
Quelle douleur il vous prépare ;
Mortels , qui chérissés nos fers !
Et toi Pallas , fiere Déesse ,
Contre le Dieu de la tendrese ,
Fertile en insolens propos ;
Du Monde entier fais ta Patrie ;
Triomphe , la beauté flétrie ,
Va laisser les coeurs en repos.
܀
Hélas ! une Lepre importune
Dérobe à nos yeux tant d'atraits
Pour accroître notre infortune
La fievre éguise tous ses traits .
Elle bouillonne dans nos veines ;
Nos esperances seroient vaines ,
Pluton se rend victorieux :
;
Ah! nous frapent plutôt les Parques ,
Que
OCTOBRE. 1736. 2169
Que de porter les tristes marques
D'un traitement injurieux.
*
Beau Sexe , apui de mon Empire ,
Des deux Sexes le plus charmant ,
Le malheur dont mon coeur soupire
Est pour vous un double tourment ;
Ah ! quand une Mere jalouse ,
Dit Cupidon , de mon Epouse
Dirigea les pas chés Pluton ,
L'injure , il est vrai , fut mortelle ;
Mais après tout égaloit - elle
Celle que vous fait Alecton ?
*
Voyez cette jeune Bergere
Que Tircis ne reconnoît pas ;
C'est Iris , qui sur la fougere
Faisoit admirer ses apas ;
De son sort , hélas ! trop certaine
Dans le cristal d'une Fontaine
Elle veut encore en juger ;
Alors sa tristesse redouble ,
Et dans sa colere elle trouble
L'Onde qui semble l'outrager.
*
Encore si dans sa furie
La Mégere qui nous poursuit
A iiij
Arrêtoir
2166 MERCURE DE FRANCE
Arrêtoit à la Bergerie ,
La contagion qui nous suit ,
Mais sa fureur n'est point complette
Que sur le Sceptre et la Houlette
Elle n'étende ses forfaits ;
Elle va jusqu'à la Couronne ,
Sans que l'éclat qui l'environne
En interrompe les effets .
Soudain une langueur mortelle
S'étoit emparé de mes sens ;
Quelle voix au jour me rapelle ,
Par de moins lugebres accens ?
D'anun songe est- ce la douce yvresse ?
Qu'entens- je ? Des Chants d'allegresse
Ont été portés jusquà moi ,
> Ami d'un illustre Monarque
Le Ciel l'a sauvé de la Parque ,
La France a recouvré son Roy.
Ainsi donc , ô Roy des ténebres ,
On trompe tes cruels desseins ;
Puissions- nous à tes mains funebres ,
Faire souvent de tels larcins !
* Réjouissances faites pour la convalescence de
Louis XV. après que ce grand Prince eut eû la
petite Verole
Tu
OCTOBRE . 1736. 216%
Tu rougis de notre victoire ,
En connois- tu toute la gloire
De LOUIS voi l'auguste front ;
Il n'a rien perdu de ses graces ,
Et n'offre même les traces
pas
D'un vain et témeraire affront.
粥
Barbare , que ta fureur cessé ,
Ou si tu nous poursuis toujours ;
D'une aimable et jeune Princesse
Daigne au moins épargner les jours;'
Voi de quelle auguste Famille
Le caractere en elle brille :
Eh ! quoi ? nos voeux sont superflus ,
Le coup tombe , et sur quelle tête ?
Dieux ! quelle affreuse image ! ... arrête ,
Muse , Beaujolois ne vit plus.
器
Est-ce en vain que dans Epidaure ,
L'Encens fume sur tes Autels ?
Est-ce vainement qu'on adore
Ton Art secourable aux Mortels ?
Que dira-t'on , grand Esculape ,
Si ce Poison fatal échape
Elisabeth-Philipine d'Orleans de Beaujolois ,
morte de la petite Verole en 1735.
A V
A
2168 MERCURE DE FRANCE
A ton bras qui veille sur nous ?
Ce nouveau Pithon à la Terre
Déclare une funeste guerre ,
Et ne tombe point sous tes coups !
N
*
Qu'un autre Peuple avec audace ,
Par un attentat odieux ,
Sur ceux que ce poison menace ,
Prévienne les decrets des Dieux s
En tout temps , dans le malheur même ,
Réverons un pouvoir suprême
Qui commande aux foibles Humains ;
Les Dieux nous font ce que nous sommes
La perte , le salut des hommes ,
Doit être l'oeuvre de leurs mains.
* Les Anglois qui font l'insertion de la petite
Verole.