LETTRE de M. Boyer , Médecin ordinaire
du Roi , & de S. A. S. Mad, la Ducheffe
du Maine , Docteur Régent de la Faculté
de Médecine de Paris , Cenfeur Royal,
écrite à M. Malouin , Docteur- Régent de
la même Faculté de l'Académie Royale des
Sciences, Cenfeur Royal.
Vfrere ,d'être
Ous avez raifon , M. & très-cher Confree,
terrefurpris que M. Bruyere ,
Editeur d'une Collection de divers Ouvrages
& Piéces fugitives de feu MM. Chirac
& Silva , ait mis fur le compte de ce dernier
une Differtation fur la néceffité des faignées
révulfives dans les maladies inflammatoires
, dont vous êtes l'Auteur.
*
M. Bruyere vous dira fans doute, qu'ayant
trouvé dans les papiers de M. Silva , une
Theſe où il n'a vû votre nom qu'en qualité
deRépondant, tandis que M.Silva préfidoit à
l'Acte où elle fût agitée dans nos Ecoles , il
n'avoit pas héfiré d'en croire M. Silva l'Auteur
, parce que les Préfidens dans nos Eco-
* On appelle faignée révulfive , celle qui fe prati
que toutes les fois qu'on veut dégager une partie , où le
Sang fe porte en trop grande abondance , en l'attirant
dans une partie opposée.
les ,
AOUST. 1744. 1781
?
les , font , comme l'on fçait , cenfès être les
Auteurs des Théfes qui s'y foutiennent , &
ils le font prefque toujours , à moins qu'il
ne fe rencontre des Bacheliers capables de
les compofer , comme vous l'êtiez dès -lors .
D'ailleurs , le fujet de la Théfe favorifoit
cette croyance , parce qu'il rouloit fur une
Doctrine , dont M. Silva venoit de fe déclarer
publiquement le Défenfeur , au point
d'employer le peu de loifir que lui laiffoient
fes affaires , à établir par un calcul hydrauli
que , une Théorie qui pût rendre raifon des
fuccès d'une pratique , qui lui avoit réüffi
dans tant d'occafions. Ainfi M. Bruyere ,
comme vous voyez , a pû facilement fe
tromper fur la Théfe dont vous êtes l'Auteur
; l'Elégance avec laquelle elle eft écrite ,
en fait l'éloge , & on reconnoît aisément au
ftyle l'Auteur de la Differtation fur la Mufique
, qui a été fi applaudie .
On revient de toutes les erreurs , à plus
forte raifon des méprifes , & je fuis sûr ,
comme j'ai eu l'honneur de vous le dire ,
que M. Bruyere vous rendra toute la Juſtice
qui vous eft dûë. Il est tombé dans une
bien plus grande faute à l'égard de M. Helvetius
, Premier Médecin de la Reine , notre
digne Confrere , dans le Mémoire qu'il
a publié pour fervir à l'Hiftoire de la Vie de
M. Silva , pag. 91 , en difant ce qui fuit :
» Sa
1782 MERCURE DE FRANCE.
Sa réputation déjà établie le fit appeller
par M. le Duc d'Orleans Régent , dans les
» Confultations qui furent faites au Châtean
» des Tuilleries fur le danger où le Roi fe trou-
» voit alors ; la faignée du pied , qui avoit fi
» bien fervi M. Silva dans la Cure de M. le
» Duc de Beauvilliers , ne lui manqua pas dans
» cette occafion importante ; ce remède qu'il
» confeilla , comme le plus jeune des Conful-
» tans , ayant été adopté par les autres , lui
procura la gloire de rendre à la France un
» Roi , l'objet de fes inquiétudes & de fes allar-
» mes , qui lui marqua fon eftime & Sa reconnoiffance
par un Brévet de 1500 liv. de
» pension , & c.
Quoi de plus fimple & de plus natufel
en apparence , que cette narration ? & qui,
de ceux, qui n'ont pas été témoins de ce fait,
n'y ajouteroit pas une foi entiere ? Je fuis
moi-même de ce nombre , étant alors enfermé
par ordre du Roi dans Marſeille , affligée
de la pefte , où j'ai été pendant plus de deux
ans , fans fçavoir ce qui fe paffoit à Paris. A
mon retour , j'entendis parler de ce fait à
M. Silva , avec qui , vous fçavez , que j'étois
extrêmement lié , & d'une maniere approchante
du recit de M. Bruyere ; ce fait
étoit affés flateur pour vouloir y avoir quelque
part.
Il eft vrai que M. Silva fut appellé aux
ConAOUST.
1744: 1783
Confultations , qui furent faites pour le
Roi au Château des Tuilleries ; il est vrai
auffi qu'il fe trouva le plus jeune des Confultans
; il n'eft pas moins vrai qu'il fut gratifié
d'un Brévet de 1500 1. de penfion
mais tout ce raifonnement de M. B. fe trouve
détruit par la feule date de la faignée du
pied , qui fût faite la veille du jour que M.
Silva fut appellé. Elle fut propofée par M.
Helvétius , adoptée par M. Dodart , Premier
Médecin de S. A. R. Mad. la Ducheffe
d'Orleans. Cette faignée trouva bien des
contradictions de la part des Courtisans ,
mais elle fut foutenue avec tant de chaleur ,
& par de fi bonnes raifons par M.Helvétius,
qu elle fut faite à l'inftant , & fuivie de tout
le fuccès qu'on en pouvoit attendre.
Voilà , mon très -cher Confrere , à quoi
font exposés les Editeurs , qui n'approfondiffent
pas affés la vérité des faits , furtout
quand ils font auffi récents que celui- ci , &
qu'on peut les apprendre de perfonnes encore
vivantes , qui en ont été les témoins.
Je ne doute pas que M. Bruyere ne reconnoiffe
l'erreur où il eft tombé à l'égard
de M. Helvétius , au fujet de la faignée du
pied , qui prevint le danger où étoit la
France de perdre un Roi , l'objet de fon
Amour , l'admiration aujourd'hui de toute
l'Europe. Ce fujet eft trop confiderable , &
trop
#784 MERCURE DE FRANCE.
•
trop flateur pour n'en pas rapporter la
gloire à celui qui la mérite. J'efpere que
I'Editeur rectifiera en même- tems ce qui
vous regarde. Pour moi , qui ai lû ce Livre,
par ordre de M. le Chancelier , j'ai rempli
mon devoir de Cenfeur : à l'égard des faits ,
je n'en fuis garant , comme vous fçavez ,
qu'autant qu'ils peuvent intéreffer l'État oy
la Religion. J'ai l'honneur d'être , &c.
A Paris , le 10 Juin 1744,