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1
p. 184-191
COPIE de la Lettre de M. le Ch. P***, à M. le Ch. S**, à Malte le 27 Octobre.
Début :
Depuis que j'habite notre Rocher, mon cher Chevalier, je vous ai souvent [...]
Mots clefs :
Roi, Grand maître, Charles de Tubières de Caylus, Escadre, Vaisseaux, Commandant, Magnifique, Te Deum, Illumination
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texteReconnaissance textuelle : COPIE de la Lettre de M. le Ch. P***, à M. le Ch. S**, à Malte le 27 Octobre.
COPIE de la Lettre de M. le Ch. P ***
àM. le Ch. S ** , à Malte le 27 Octobre .
Depuisque
j'habite notre Rocher , mon
cher Chevalier , je vous ai ſouvent
écrit que je n'avois rien à mander , fur tout
à un habitant de Paris ; il n'en fera pas de
même aujourd'hui , écoutez -moi.
L'Eſcadre du Roi , commandée par le
Chevalier de Caylus , parut devant Malte
le premier Octobre & nous apprit à la fois
la maladie & la convalefcence du Roi ; le
danger fit fur nous une impreflion que la
nouvelle de fon rétabliſſement n'effaçoit
pas ; nous eûmes beſoin des affurances pofitives
qui nous vinrent de tous les côtés de
fon entiere guériſon pour refpirer en liberté
, & quoique notre affliction fut diminuée
, nous ne laiſſions pas d'éprouver
un ferrement de coeur qui nous rendoit
beaucoup plus douces les larmes de joye que
nous répandions.
On ne penſa plus qu'à remercier Dieu , &
à faire éclater ſa reconnoiſſance.
Les Trois Langues de France en Corps &
le Bailly du Bocage , chargé des affaires du
Roi auprès du G. M. firent chanter ſéparéi
:
NOVEMBRE. 1744. 185
ment des Te Deum , aufquels le Grand Maî
tre aſſiſta dans l'Egliſe de S. Jean à l'iſſue
d'une grandeMeſſe en Pontifical.
Notre ami le Chevalier N * * s'eſt chargé
de vous mander le détail de ces deux fêtes ;
je m'en tiens à celle qu'avoit fait préparer
le Chevalier de Caylus ; il n'avoit rien négligé
comme vous le verrez , pour ſignaler
fon zéle & fon attachement pour le Roi ;
aufli il s'en eft acquitté de la façon la plus
nouvelle & la plus magnifique , du moins
je vous aflûre qu'on n'avoit jamais rien vû
de pareil àMalte.
L'Eſcadre du Chevalier de Caylus , compoſée
de cinq Vaiſſeaux , & à laquelle ſe
joignit un fixiéme Vaiſſeau François , commandé
par le Comte de Vaudreuil , entra
dans le Port le 19 , & la fête fut indiquée
au 26 ; le 25 au matin , les Vaiſſeaux furent
pavoiſés & parés de flames & de pavillons
de toutes les couleurs & de toutes les Na-.
tions ; au Soleil couchant , le Commandant
fit une ſalve de 21 coups de canon , & les
s autres Vaiſſeaux une de 19 chacun ; quand
la nuit fut venuë , les Navires parurent abſolument
illuminés jusqu'aux manoeuvres
les plus déliées ; tout étoit formé par des
lumieres ; ces fix Batimens placés avantageuſement
dans le Port & brillans de tous
les côtés , produifurent le plus beau coup
186 MERCURE DE FRANCE.
d'oeil que l'on puiffe imaginer , pendant
deux heures que dura cette ſuperbe illumination
.
Le 26 au lever du Soleil , ces Vaiſſeaux
parurent pavoiſés comme ils l'avoient été la
veille , ſans que l'on pût rien découvrir de
tout ce qui avoit porté les lumieres ; ce
fut alors qu'une décharge générale de la
mouſqueterie , fuivie d'un falut de 21 coups
duCommandant& de 19 des autres Vaifſeaux
avertit toute la Ville de la fêre
qu'on devoit célébrer. Avant midi toutes
les fenêtres & les terraſſes ſur le Port furent
remplies d'un monde infini ; le peuple
couvroit le môle & les baſtions dans l'attente
du Te Deum qui devoit ſe chanter ſur.
le Vaiſſeau Commandant , & de l'illumination
qui devoit le ſuivre , mais ce qui redoubloit
encore l'affluence des Spectateurs ,
c'étoit le Grand Maître , qui a fait en cette
occaſion ce qu'aucun de ſes prédéceſſeurs
n'a pratiqué ; jamais il n'y en a eu qui ait
été viſiter ſes propres Vaiſſeaux , encore
moins qui ſoit monté fur un bord étranger
; le Chevalier de Caylus qui n'ignoroit
par cet article de l'étiquette , ne laiſſa pas
d'aller à la tête des Capitaines& des Officiersde
ſon Eſcadre , prier ſon Eminence
d'honorer la fête de ſa préſence ; le Grand
Maître charmé de témoigner ſa vénération
NOVEMBRE. 1744. 187
pour le Roi , oublia les uſages les plus anciennement
établis ; il fortit à quatre heures
& demie de fon Palais , précédé de tous les
Chevaliers qui font à Malte & fuivi de
preſque tous les Grand'Croix , des Baillifs
& des Seigneurs du Conſeil des differentes
Nations. Environné de cette Cour refpectable
, il vint à pied juſques à la Marine ;
tous les canots de l'Eſcadre allerent au- devant
du Grand - Maître , qu'une ſuperbe
Gondole attendoit &dans laquelle il monta
avec les Seigneurs de la Grand'Croix
& fon grand Ecuyer en habit de cérémonie
; les principaux Officiers du Palais également
en habits de cérémonie , le précédoient
dans une autre Gondole . Les Chevaliers
avoient rempli les canots & tous les
petits bâtimens que le Commandant avoit
fait trouver au mole. Le Grand-Maître vo
guoit lentement au bruit des tymbales &
trompettes,& les Vaifleaux François devant
leſquels il paſſa , le ſaluerent de ſept Vivé
le Roi.
Quand fon Alteſſe fut arrivée au Commandant
, elle trouva fur une eſpéce de perron
que l'on avoit ajouté au pied de la
grande échelle , tous les Capitaines de l'Efcadre
& le Chevalier de Caylus à leur tête ;
il donna le bras au Grand- Maître & l'aida a
monter , tandis que les équipages faifoient
و
188 MERCURE DEFRANCE.
retentir l'air de cris redoublés de Vive le
Roi. Son Eminence trouva au haut de l'échelletes
troupes ſous les armes , & fut faluée
par leurs Officiers ; elle paſſa ſur le
gaillard , où les Officiers de la Compagnie
des Gardes de la Marine la faluerent également
; quarante de ces Mrs étoient ſous les
armes ; ils les préſenterent avec tant de grace
que le Grand-Maître en fut charmé ; il
s'arrêta quelques momens pour voir & admirer
cette jeune nobleſſe , dont pluſieurs
fontde notre Ordre , enfuite le Grand-Maî
tre entra dans la chambre du Conſeil , à la
porte de laquelle un Garde Marine étoit en
faction l'épée nuë ; ſon Eminence s'aflit fur
un fauteiiil placé ſur un tapis de pied ; tous
lesGrand'Croix étoient affis autour de lui ;
une décharge de moufqueterie fut le ſignal
d'une ſalve générale de toute l'artillerie
des Vaiſſeaux ; S. E. après quelques momens
d'une converſation polie & agréable, voulut
viſiter l'intérieur du Vaiſſeau ; tout y étoit
diſpoſé comme pour le combat ; le Grand-
Maître alla par tout , examina & parut charmé
de l'ordre &de la propreté de ce beau
Navire , il vint enfuite ſur le Gaillard & fe
plaça fous unDais qu'on lui avoit preparé à
Tribord. Ce Gaillard formoit alors un falon
magnifique , au fond duquel les Gardes de
la Marine étoient ſous les armes , & deux
• NOVEMBRE . 1744. 189
de ces Mrs étoient en faction aux côtés du .
Dais ; les Grand'Croix étoient affis , & les
Chevaliers avec les Officiers de l'Eſcadre
étoient debout. Le Pere de Leſpinaffe , Jefuite
, Aumônier du Commandant , vint à
la tête des Aumôniers de l'Eſcadre complimenter
le Grand Maître , avant que de lui
preſenter l'Eau-Bénite , enſuite il alla devant
un Autel richement paré , & il entonna
le Te Deum qui fut chanté par toute la
Muſique de Malte , que le Chevalier de
Caylus avoit placée ſur la Dunette.
Au fronteau de la Dunette & dans l'endroit
le plus apparent , on avoit placé le
Portrait du Roi . Vous ne pouvez imaginer
, mon cher Chevalier , l'effet que cette
vûë produifit en nous ; c'étoit pour lui que
nous étions aſſemblés , c'étoit pour lui que
nous venions intéreſſer le Ciel ; nos coeurs
en furent remués ; les differentes Nations
qui étoient avec nous , s'en apperçûrent&
convinrent que jamais aucune Nation n'a
aimé ſon Roi comme les François aiment le
leur. Nous cherchâmes dans nous-mêmes la
raifonde cet amour fi tendre & fi vif ; voici
celle que nous trouvames ; je crois que c'eſt
la véritable , du moins nous la donnâmes à
des Portugais étonnés de la vivacité de nos
fentimens. Toutes les Nations , même les
plus fidelles , ne voyent que leur Maître
190 MERCURE DE FRANCE.
dans la perſonne de leur Roi , les François
vont plus loin , ils y voyent un Pere , auquel
ils doivent tout , & un ami pour lequel
ils mourroient. Ces Mrs avouerent
qu'il falloir que cela fut ainſi , pour furprendre
les François dans les mouvemens
involontaires de crainte ou de triſteſſe dont
on voitbien qu'ils ne ſont pas les Maîtres ,
d'abord qu'il s'agit de leur Roi.
Quandles prieres furent finies , le Grand-
Maître revint dans la chambre du Conſeil
où le Commandant lui ſervit lui-même des
rafraîchiſſemens ; on en préſenta à tous les
Seigneurs , parmi leſquels étoit l'Evêque
deMalte & le Prieur de l'Eglife ; ces deux
Prélats ont affifté à toutes les prieres qu'on
a fait pour le Roi , & ſe ſont trouvés à
toutes les fêtes dont ce Monarque étoit
l'objet.
Tous les Officiers s'approcherent auſſi de
ſon Eminence ; ce Prince les reçut avec une
politeffe & un air de fatisfaction , qui flatoit
plus que l'honneur même qu'il avoit
prétendu faire par ſa préſence ; il fit donner
75 Piéces de Portugal valant mille écus
à l'équipage ; il accorda la demi-Croix au
premier Nocher , au premier Pilote & au
premier Canonnier; enfin au coucher du Soleil
, leGrandMaître parût fortir à regret
du Vaiſſeau ; il fut conduit avec les mêmes
NOVEMBRE.
1744. 191
cérémonies & le Commandant lui donna le
bras pour l'aider à deſcendre & à entrer
dans ſaGondole;à peine fut-elle débordée,
qu'une ſalve générale d'artillerie &demoufqueterie
ſe fit entendre.
Le Grand- Maître , pour ne rien perdre
de cette fête , vint débarquer à ſon jardin
de la Marine , dont il avoit fait illuminer le
beau ſalon , pour répondre en quelque façon
aux illuminations des Vaiſſeaux dont il n'avoit
pû joüir: la veille & ce jour-là tout
concourut à luidonner un magnifique ſpectacle
; après avoir demeuré deux heures
dans ſon jardin , S. E. retourna ſur les neuf
heures à ſon Palais , mais pour joüir plus
long-tems de la beauté du coup d'oeil que
fourniſloit cette brillante Eſcadre , ce Prince
paſſa à pied le long du rempart du côté
de la Baraque de Caſtille ; ſa Cour étoit un
peu moins nombreuſe qu'en arrivant à fon
jardin ; 70 Chevaliers ou Baillifs de diffe
rentes Nations qui l'avoient ſuivi, revinrent
au Vaiſſeau du Chevalier de Caylus , où il
les attendoit avec le plus grand & le plus
magnifique ſouper , qu'il appelloit un ambigu
; la gayeté, la bonne chere , les vins
précieux & la Muſique firent durer jufqu'au
jour un ſouper qui lui ſeul eut été
une fête magnifique.
àM. le Ch. S ** , à Malte le 27 Octobre .
Depuisque
j'habite notre Rocher , mon
cher Chevalier , je vous ai ſouvent
écrit que je n'avois rien à mander , fur tout
à un habitant de Paris ; il n'en fera pas de
même aujourd'hui , écoutez -moi.
L'Eſcadre du Roi , commandée par le
Chevalier de Caylus , parut devant Malte
le premier Octobre & nous apprit à la fois
la maladie & la convalefcence du Roi ; le
danger fit fur nous une impreflion que la
nouvelle de fon rétabliſſement n'effaçoit
pas ; nous eûmes beſoin des affurances pofitives
qui nous vinrent de tous les côtés de
fon entiere guériſon pour refpirer en liberté
, & quoique notre affliction fut diminuée
, nous ne laiſſions pas d'éprouver
un ferrement de coeur qui nous rendoit
beaucoup plus douces les larmes de joye que
nous répandions.
On ne penſa plus qu'à remercier Dieu , &
à faire éclater ſa reconnoiſſance.
Les Trois Langues de France en Corps &
le Bailly du Bocage , chargé des affaires du
Roi auprès du G. M. firent chanter ſéparéi
:
NOVEMBRE. 1744. 185
ment des Te Deum , aufquels le Grand Maî
tre aſſiſta dans l'Egliſe de S. Jean à l'iſſue
d'une grandeMeſſe en Pontifical.
Notre ami le Chevalier N * * s'eſt chargé
de vous mander le détail de ces deux fêtes ;
je m'en tiens à celle qu'avoit fait préparer
le Chevalier de Caylus ; il n'avoit rien négligé
comme vous le verrez , pour ſignaler
fon zéle & fon attachement pour le Roi ;
aufli il s'en eft acquitté de la façon la plus
nouvelle & la plus magnifique , du moins
je vous aflûre qu'on n'avoit jamais rien vû
de pareil àMalte.
L'Eſcadre du Chevalier de Caylus , compoſée
de cinq Vaiſſeaux , & à laquelle ſe
joignit un fixiéme Vaiſſeau François , commandé
par le Comte de Vaudreuil , entra
dans le Port le 19 , & la fête fut indiquée
au 26 ; le 25 au matin , les Vaiſſeaux furent
pavoiſés & parés de flames & de pavillons
de toutes les couleurs & de toutes les Na-.
tions ; au Soleil couchant , le Commandant
fit une ſalve de 21 coups de canon , & les
s autres Vaiſſeaux une de 19 chacun ; quand
la nuit fut venuë , les Navires parurent abſolument
illuminés jusqu'aux manoeuvres
les plus déliées ; tout étoit formé par des
lumieres ; ces fix Batimens placés avantageuſement
dans le Port & brillans de tous
les côtés , produifurent le plus beau coup
186 MERCURE DE FRANCE.
d'oeil que l'on puiffe imaginer , pendant
deux heures que dura cette ſuperbe illumination
.
Le 26 au lever du Soleil , ces Vaiſſeaux
parurent pavoiſés comme ils l'avoient été la
veille , ſans que l'on pût rien découvrir de
tout ce qui avoit porté les lumieres ; ce
fut alors qu'une décharge générale de la
mouſqueterie , fuivie d'un falut de 21 coups
duCommandant& de 19 des autres Vaifſeaux
avertit toute la Ville de la fêre
qu'on devoit célébrer. Avant midi toutes
les fenêtres & les terraſſes ſur le Port furent
remplies d'un monde infini ; le peuple
couvroit le môle & les baſtions dans l'attente
du Te Deum qui devoit ſe chanter ſur.
le Vaiſſeau Commandant , & de l'illumination
qui devoit le ſuivre , mais ce qui redoubloit
encore l'affluence des Spectateurs ,
c'étoit le Grand Maître , qui a fait en cette
occaſion ce qu'aucun de ſes prédéceſſeurs
n'a pratiqué ; jamais il n'y en a eu qui ait
été viſiter ſes propres Vaiſſeaux , encore
moins qui ſoit monté fur un bord étranger
; le Chevalier de Caylus qui n'ignoroit
par cet article de l'étiquette , ne laiſſa pas
d'aller à la tête des Capitaines& des Officiersde
ſon Eſcadre , prier ſon Eminence
d'honorer la fête de ſa préſence ; le Grand
Maître charmé de témoigner ſa vénération
NOVEMBRE. 1744. 187
pour le Roi , oublia les uſages les plus anciennement
établis ; il fortit à quatre heures
& demie de fon Palais , précédé de tous les
Chevaliers qui font à Malte & fuivi de
preſque tous les Grand'Croix , des Baillifs
& des Seigneurs du Conſeil des differentes
Nations. Environné de cette Cour refpectable
, il vint à pied juſques à la Marine ;
tous les canots de l'Eſcadre allerent au- devant
du Grand - Maître , qu'une ſuperbe
Gondole attendoit &dans laquelle il monta
avec les Seigneurs de la Grand'Croix
& fon grand Ecuyer en habit de cérémonie
; les principaux Officiers du Palais également
en habits de cérémonie , le précédoient
dans une autre Gondole . Les Chevaliers
avoient rempli les canots & tous les
petits bâtimens que le Commandant avoit
fait trouver au mole. Le Grand-Maître vo
guoit lentement au bruit des tymbales &
trompettes,& les Vaifleaux François devant
leſquels il paſſa , le ſaluerent de ſept Vivé
le Roi.
Quand fon Alteſſe fut arrivée au Commandant
, elle trouva fur une eſpéce de perron
que l'on avoit ajouté au pied de la
grande échelle , tous les Capitaines de l'Efcadre
& le Chevalier de Caylus à leur tête ;
il donna le bras au Grand- Maître & l'aida a
monter , tandis que les équipages faifoient
و
188 MERCURE DEFRANCE.
retentir l'air de cris redoublés de Vive le
Roi. Son Eminence trouva au haut de l'échelletes
troupes ſous les armes , & fut faluée
par leurs Officiers ; elle paſſa ſur le
gaillard , où les Officiers de la Compagnie
des Gardes de la Marine la faluerent également
; quarante de ces Mrs étoient ſous les
armes ; ils les préſenterent avec tant de grace
que le Grand-Maître en fut charmé ; il
s'arrêta quelques momens pour voir & admirer
cette jeune nobleſſe , dont pluſieurs
fontde notre Ordre , enfuite le Grand-Maî
tre entra dans la chambre du Conſeil , à la
porte de laquelle un Garde Marine étoit en
faction l'épée nuë ; ſon Eminence s'aflit fur
un fauteiiil placé ſur un tapis de pied ; tous
lesGrand'Croix étoient affis autour de lui ;
une décharge de moufqueterie fut le ſignal
d'une ſalve générale de toute l'artillerie
des Vaiſſeaux ; S. E. après quelques momens
d'une converſation polie & agréable, voulut
viſiter l'intérieur du Vaiſſeau ; tout y étoit
diſpoſé comme pour le combat ; le Grand-
Maître alla par tout , examina & parut charmé
de l'ordre &de la propreté de ce beau
Navire , il vint enfuite ſur le Gaillard & fe
plaça fous unDais qu'on lui avoit preparé à
Tribord. Ce Gaillard formoit alors un falon
magnifique , au fond duquel les Gardes de
la Marine étoient ſous les armes , & deux
• NOVEMBRE . 1744. 189
de ces Mrs étoient en faction aux côtés du .
Dais ; les Grand'Croix étoient affis , & les
Chevaliers avec les Officiers de l'Eſcadre
étoient debout. Le Pere de Leſpinaffe , Jefuite
, Aumônier du Commandant , vint à
la tête des Aumôniers de l'Eſcadre complimenter
le Grand Maître , avant que de lui
preſenter l'Eau-Bénite , enſuite il alla devant
un Autel richement paré , & il entonna
le Te Deum qui fut chanté par toute la
Muſique de Malte , que le Chevalier de
Caylus avoit placée ſur la Dunette.
Au fronteau de la Dunette & dans l'endroit
le plus apparent , on avoit placé le
Portrait du Roi . Vous ne pouvez imaginer
, mon cher Chevalier , l'effet que cette
vûë produifit en nous ; c'étoit pour lui que
nous étions aſſemblés , c'étoit pour lui que
nous venions intéreſſer le Ciel ; nos coeurs
en furent remués ; les differentes Nations
qui étoient avec nous , s'en apperçûrent&
convinrent que jamais aucune Nation n'a
aimé ſon Roi comme les François aiment le
leur. Nous cherchâmes dans nous-mêmes la
raifonde cet amour fi tendre & fi vif ; voici
celle que nous trouvames ; je crois que c'eſt
la véritable , du moins nous la donnâmes à
des Portugais étonnés de la vivacité de nos
fentimens. Toutes les Nations , même les
plus fidelles , ne voyent que leur Maître
190 MERCURE DE FRANCE.
dans la perſonne de leur Roi , les François
vont plus loin , ils y voyent un Pere , auquel
ils doivent tout , & un ami pour lequel
ils mourroient. Ces Mrs avouerent
qu'il falloir que cela fut ainſi , pour furprendre
les François dans les mouvemens
involontaires de crainte ou de triſteſſe dont
on voitbien qu'ils ne ſont pas les Maîtres ,
d'abord qu'il s'agit de leur Roi.
Quandles prieres furent finies , le Grand-
Maître revint dans la chambre du Conſeil
où le Commandant lui ſervit lui-même des
rafraîchiſſemens ; on en préſenta à tous les
Seigneurs , parmi leſquels étoit l'Evêque
deMalte & le Prieur de l'Eglife ; ces deux
Prélats ont affifté à toutes les prieres qu'on
a fait pour le Roi , & ſe ſont trouvés à
toutes les fêtes dont ce Monarque étoit
l'objet.
Tous les Officiers s'approcherent auſſi de
ſon Eminence ; ce Prince les reçut avec une
politeffe & un air de fatisfaction , qui flatoit
plus que l'honneur même qu'il avoit
prétendu faire par ſa préſence ; il fit donner
75 Piéces de Portugal valant mille écus
à l'équipage ; il accorda la demi-Croix au
premier Nocher , au premier Pilote & au
premier Canonnier; enfin au coucher du Soleil
, leGrandMaître parût fortir à regret
du Vaiſſeau ; il fut conduit avec les mêmes
NOVEMBRE.
1744. 191
cérémonies & le Commandant lui donna le
bras pour l'aider à deſcendre & à entrer
dans ſaGondole;à peine fut-elle débordée,
qu'une ſalve générale d'artillerie &demoufqueterie
ſe fit entendre.
Le Grand- Maître , pour ne rien perdre
de cette fête , vint débarquer à ſon jardin
de la Marine , dont il avoit fait illuminer le
beau ſalon , pour répondre en quelque façon
aux illuminations des Vaiſſeaux dont il n'avoit
pû joüir: la veille & ce jour-là tout
concourut à luidonner un magnifique ſpectacle
; après avoir demeuré deux heures
dans ſon jardin , S. E. retourna ſur les neuf
heures à ſon Palais , mais pour joüir plus
long-tems de la beauté du coup d'oeil que
fourniſloit cette brillante Eſcadre , ce Prince
paſſa à pied le long du rempart du côté
de la Baraque de Caſtille ; ſa Cour étoit un
peu moins nombreuſe qu'en arrivant à fon
jardin ; 70 Chevaliers ou Baillifs de diffe
rentes Nations qui l'avoient ſuivi, revinrent
au Vaiſſeau du Chevalier de Caylus , où il
les attendoit avec le plus grand & le plus
magnifique ſouper , qu'il appelloit un ambigu
; la gayeté, la bonne chere , les vins
précieux & la Muſique firent durer jufqu'au
jour un ſouper qui lui ſeul eut été
une fête magnifique.
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