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p. 5-61
De Lunéville en Lorraine, le 30 May 1717. TROISIEME & DERNIERE Partie, des Mémoires DE M. LE CARDINAL DE RETZ.
Début :
Je vous ay promis, Monsieur, de vous envoyer pour troisiéme & dernier [...]
Mots clefs :
Cardinal de Retz, Gardes, Maréchal, Chevalier, Douleurs, Accident, Domestiques, Gentilhommes, Cardinal, Fièvre, Voyage, Garnison, Vaisseaux, Vatican, Prince, Chasse, Compagnies, Espagne, Combat, Galère, Officiers, Sa Majesté, Imprudence , Capitaine, Gouverneur espagnol, Vérité, Discrétion, Reconnaissance
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texteReconnaissance textuelle : De Lunéville en Lorraine, le 30 May 1717. TROISIEME & DERNIERE Partie, des Mémoires DE M. LE CARDINAL DE RETZ.
De Lanéville en Lorraine
;¡ le30May) 1717.
TKOISIEME& DERNIERE
.- Partie, des Aiémcircs
DEM. LE CARDINAL DI RETZ.
E vous ay promis,Monsieur,
de vous envoyerpour
troisiéme cr dernier Extrait,
des Mémoires du
Card. de Retz
,
fOr. tuafior. du Château
de Nantes, & ses différentes
AvantHresjnfûiifin ;?TI/,,'t-: c,: I:alie
i j'éxécute mapromesse avecjêjer
Je ne doûte pas que cet Extrait né
fasse plaisir avos lecteurs, pérla
variété infinie de -CïrClnjlltnce-s extraordinaires
,
dont. ce imrceâtt d'Histoire est rempli.
Ce qui estextraordinaire,neporoît
possible à ceux qui nesont capables
que de l'ordinaire,qu'aprèsqu'-
ilestarrivé. Tellefutl'évasion du
Cardinal de Retz,, dont il va nousfaire
lui- même la Relation.
Je me sauvai un Samedy 8e d.
Aoust,àcinq heures du soir. La porte
du petit Jardin se refermaaprès
moi-, presque naturellement. Je
descendis, un bâton entre les jambes
,
três-heureusement d'un Bastionqui
avoir 40 pieds de haut.
Un Valet de Chambre qui est encore
àmoy, no limé Fromentin amusames
Gardes en les faisant
boire. Ils s'amuserent eux-mtmes àregarder unJacobin, qui se baignoit
&qui deplus se noyoit. Le
Soldat qui étoit ensentinelle à aopas
tle inoilen un lieud'oùil ne pouvoir
pas me joindre,n'osa me tirer; parce
que, lorsque le lui vis compaqqer
sa mesche
je lui criai que je le
ferois pendre, siil tiroir, & il
avoüa à la qUtftion., qu'il crût sur
cette menace,
que le Maréchal
étoit de concert avec moy Deux
petits Pages;qui se baignoient &
qui me voyoient suspendu à la corde
, crièrent que je me fauvois,
mais ils ne furent pas écouté; parce
que tout le monde s'imagina
qu'ils apeloient les Gardes au secours
du Jacobin, qui se noyoir.
Mes quatre Gentils
- hommes se
trouvèrent à point nommé, au bas
du Ravelin, où ils avoient fait semblant
d'abbreuver leurs chevaux,
comme s'ils eussent voulu aller à
la Chasse. Je fus à cheval moimême
, avant qu'il y eut feu ement
la moindre allarme; & comme
j'avois quarante Relais posés
entre Paris & Nantes;je ferois arrivé
infailliblement à Paris, le
Mardyà la pointe du jour, sans
unaccident quejepuis dire avoir
été le fatal & le décisif du reste
de ma vie. Sitôt queje ensache-
-
val, je pris la route de Maure qui est, , si je ne me trompe, à cinq
lieües de Nantes sur la Rivierei
& où nous étions convenus que
MrdeBrisac &Mr le Chevalier
de Sévigni m'attendroient avec un
bateau pour la passer. La Ralde
Ecuyer
de
Mr de Brisac,qui marchoit
devant moi, me dit qu'ilfalloit
galoper d'abord, pourne pas
donner le tems aux Gardes-du Maréchal
de la Meilleraye, de fermer
la porte d'une petite ru2 du Fauxbourg
où étoit leur quartier, de
par laquelle il faloitnécessairement
passer.J'avois un des meilleurs
chevaux du monde c , qui avoit. hevaux du monMdquiavoit
coûté 1000 écus àMrde Brifac ;
je ne lui abandonnai pas toutefois
la main, parce quele Pavé étoit
trèsmauvais ôctrès glissant : Mais,
un Gentil-homme a moi, nommé
Boisguerin, m'ayant crié de metne
le Pistolet à la main; parce
qu'il voyoit deux Gardes du Maréchal,
qui ne songeoient toutefois,
pas à nous; je l'ymiseffective-
- ment, & le presentant à la tête de
celui qui étoit le plus prés de moi,
pour l'empêcher de se saisirde la
bride de mon cheval, le Soleil qui
étoit encore haut, donna dans la
platine; la reverbetation fit peur
à mon cheval,ilfit un grand furfault,
& il retomba des quatre
pieds : j'en fus quitte pour l'épaule
gauche, quife rompit contre
la borne d'une porte. Un Gentilhomme
à moi,apelé Beauchêne,me
releva, & me remit à cheval; Be
quoique jesouffrisse des douleurs
incroyables, & que je fusse obligé
demetirer lescheveux, pour
m'empêcherdemévanoüir, j'achevai
ma course de cinq lieües,avant
que le grand Maître qui me suivoit
à toute bride, avec tous lescoureurs
de Nantes (au moins si l'on
en veut croire la chanson de Mariaugny
) me pût joindre. Je trouvai lieu destiné M. de Brisac & M.
deSevigniavecleBatteau ; jem'evanoüis
en y entrant; on me fii
revenir en me jectant un verre
d'eau surle visage.Je voulu remonter
à cheval, quand nous eusmes
passé la Riviere; mais lesforces
memanquerent ,& M. de Brissac
fut obligé de me faire mettre
dans une grosse Meule de foin;
& il me laissa avec un Gentilhomme
à moi, appellé Monté,
qui me tenoit entre ses bras. Il emmena
avec lui Joli qui seul avec
Monté, m'avoit pû suivre les
chevaux des autres ayant manqué;
- & il tira droit à Beaupeau,à des-
,
seind'yassemblerlaNoblesse, pour
me venir, tirer de ma Meule de
Foin. Pendant qu'elle se mettra en
état de cela, je me sensobligé de
vous raconter deux outroisactions
particulieresde mes pauvres Domeftiques,
qui ne meritent pas d'-
être oubliées.ParisDocteur de Navarre,
qui avoit donné le ngnal
avec son Chapeau,aux quatre Gentils-
hommes qui me suivirent en
cette occasion, fut trouvé sur 1-e
bord de l'eau par Coulon. Ecuyer
du Maréchal, qui le prit,enlui
donnant même quelques gourmades.
le Docteur ne perdit point
le jugement ; ildit à Coulon &
d'un ton niais & Normand,je le
diray à M. le Maréchal, que vous
vous amusez à battre un pauvre
Prêtre,parce que vous n'osés vous
prendre à M. Le Cardinal, qui a
de bonsPistoletsàl'arsonde saSelle.
Coulon prit cela pourbon ,&
il lui demandaoù j'étois.Ne le
voyez vous pas, dit le Doaeur,
qui entre dansce Village. Vous
remarquerez,s'il vous plaît, qu'-
il m'avoit vû'passer l'eau, &il me
sauva ainsi. Il faut avoüer que
cette presenced'esprit n'est pas
commune. En voici une de coeur
qui n'est pas moindre. Celui pour
qui le Docteur voulut me faire paffer
, quand il dit à Coulon que
j'entrois dans un Village qu'il lui
montroit, étoit ce Beauchesne dont je vousayparlé cy-devant,,
dont le cheval étoit outré & qui
n'avoit pas pû me suivre. Coulon
le prenanrpourmoi
, courût à lui,
& comme il le voïoit {»£rtemipar
beaucoup de Cavaliers qui étoient
prests à le joindre
, ill'aborda,le
Pistolet à la main. Beauchesne
s'arrêta sur eux en la même posture,
&ileût la fermeté de s'apercevoir
dans cet inilant, qu'il
y avoit un Bâteau à dix où douze
pas de lui, il se jetta dedans, pensant
qu'il arrêteroit Coulon, en
lui montrant un deses Pistolets ;
& il mit l'autre à la the du Batelier
: sa résolution ne le fauva pas
seulement, mais elle contribua
à me faire sauver moi-même;parce
que le Grand Maître ne trouvant
plusceBateau,futobligé d'-
aller passer l'eau beaucoup plus
bas.Je reviens à ma Meule de Foi..
Je demeurai caché plusdey heures,
avec une incommoditéque je
ne puis vous exprimer, j'avois l'épaule
rompuë & demise, j'yavois
une contusion terrible: la fiévre
me prit sur les neufheures du foir.
L'altération
L'altération qu'elle me dÕnoir,éroit
encore cruellement augmentée par
la chaleur du soinnouveau. Qiioique
je fusse sur le bord de la Riviere
,
je n'osois boire, parceque,
si nous fussions sortisde la Meule,
Afoate& moi ,nous rreuflîcns eu
fcuConne pour raccommoder le
soinqui eut paru remué, & qui
,
eut donné lieu par conséquent,
a ceux qui couroient aprés moi, de foüiller. Nous n'entendions
cjue des Cavaliers qui passoient à
droite Jk à gauche, nous reconnûmes
même Coulon à la VOIX.
L'incommodité de la fois éft incroyable
Se inconcevable à qui ne
l'a pas éprouvée. Mr de Roise Saint
Offrange Homme de qualité du
Païs, que Mr de Brissac avoit averti
en passantchez lui, vint,sur
les deux heures après minuit
, me
prendre dans cette meule de foin:
Après qu'ileutremarqué qu'il n'y
avoir plus de Cavalerie aux ..environs,
il me mitsur une civiere
à fumier, & ilme fit porter par
deuxPaïsans dans la granged'unemaison
qui étoità lui,à une
lieuë de là: Il m'y ensevelit encore
dans le foin; mais, comme j'y avois de quoi boite, je m'y
trouvai mêmedélicieusement. Mr
& Mde de Brissacm'y vinrent prendre
au bout de sept ouhuit heures,
avec quinze ou vingt chevaux,
JSc ils me menerent à Beaupreau
où je trouvai l'Abbé de Bellebat,
qui les y étoit venu voir,& où je ne
demeurai qu'une nuit, juia
ce que la Noblesse y fut aQemblee.
Mr deBrissac étoitfort aimé dans
tout le Païs, & il mitensemble
dans ce peu de tems, plus de iqo
Gentils-Hommes.Mrde Retz qui
l'étoitencore plus dansson Quartier,
le joignit à quatre lieuës de
là avec 300. Nous pâfïameç presque
à la vûë de Nantes, d'où
quelques Gardes du Maréchal
forrirent pour escarmoucher. Ils
furent repoussés vigoureusement
jusques dans la Barriere. Nous
surriy.âmes à MlJchecoHJ
,
qui est
dans le Païs de Retz, avec toute
forte de sûreté. Mde de Brissac
se porta en Héroïne dans tout le
cours de cette Action. Mr & Mdc
de Retz au contraire, mouroient
de peur du Maréchal de la Meilleraye
, qui enragé qu'il étoit de
mon évasion ,& encore plus de ce
qu'il avoir été abandonné de toute
la Noblesse,menaçoit de mettre
tout le Païs de Retz à feu & à
forç. Leur frayeur alla jusqu'au
point de s'imaginer ou de vouloir
faire croire, que mon mal n'étoit
que délicatesse
,
qu'il n'y avoit
rien de démis, & que j'en
-
serois
- quitte pour une contusion. Le
Chirurgienaffidé de Mr de Retz
ledisoit à qui le vouloit entendre;
& qu'il étoit bien rude que j'exposasse
pour une délicatesse, toute
ma Maison
, qui alloitêtre investie
au premier jour dans Machecoul.
J'éroiscependant dans mon lit oùjesentois des douleurs , incroyables
, & où je ne pouvois pas
feulement me tourner. Tous ces
discoursm'impatienterentaupoint,
que je pris la résolution de quitter
tous ces sons-la
,
& deme
- jetter dans BeUe-JJU5 où jepourois
au moins me faire transporter
par Mer. Le trajet étoit fort délicat
, parce que MrleMaréchal
de la Meillerayeavoit fait prendre
les armes à toute la Côte. Je ne
laissaipas delehazarder;je m'embarquai
au Port de la Roche
,
qui
n'est qu'à une petite demi-lieuë
de Machecoul
,
sur une Chaloupe
que Giselaye Capitainede Vaisseau
, bon-homme deMer, voulut
piloter lui-même. Le tems nous
obligea demoüiller, & d'êtredécouverts
par une Chaloupe qui
nous vint reconnoîtrela nuit. La
Giselayequisçavoit la Langue&
le Païs, s'en démefla fort bien,
Nous nous remîmes à la voileà
la pointe du jour, & nous découvrîmes
quelque tems aprés, une
Barque longue de Biscayens, qui
nous donnerent la chasse. Nous
iaprudes à la considération de M~
de Brissac,qui n'eut pas pris plaisir
d'être mené en Espagne
, parce
qu'il ne se sauvoit pas de Prison,
comme moi, & que l'on eut pû
par conséquent, lui tourner à crime,
ce voyage. Comme la Barque
longuefaisoitforcede vent sur nous,
& que même elle nous le gagnoit,
nous crûmes que nous ne ferions
que mieux, de nous jetter à terre, dansl'IsledeRhé. La Barque fit
quelque mine de nous y Cuivre;
elle borda assés long - tems à nôtre
vûë
,
après quoi elle reprit la Mer.
Nous nous remîmes la nuit, &
nous arrivâmes à Belle-Isle, à la
pointe du jour. Je souffris tout ce
que l'on peut souffrir dans ce tra-
~er, & j'û besoin de toute la force
de ma constitutions, pour deffendre
& sauver de la Gangrenne ,
une contusion aussi grande que
-
la mienne. & à laquelle je n'appliquai
jamais d'autres remedes,
que du sel & du vinaigre. Je ne
trouvai pas à Belle-Isle le même
<légoôt qu'à Machecoul ; mais,
je n'y trouvai pas dans le fond
beaucoup plus de fermeté. L'on
s'imagina au Païs de Retz, que
le Commandeur de Nenfchaise
qui étoit à la Rochelle, avoir ordre
au premier jour, de m'investir
dans Belle-Isle; l'on y apprit
que le Maréchal faisoit appareiller
douze Barques longues à
Nantes. Ces avis étoient bons 6c
véritables, mais il s'en falloit
bien qu'ils fussent si pressans qu'on
lescroyoit: Il falloit du tems pour
les rendre tels, &plus qu'il n'en
eut salu pour me remettre. La
frayeur qui étoit à Machecoul,
inspira del'indispositionàBellelUe
; &je commençai à m'enappercevoir,
en ce qu'on commença
à croireque jen'avois pas en
effet l'épauledémise, & que la
douleur que jerecevois de ma
comtusion
,
faisoit que je m'imaginois
quemon mal étoit plus
grand qu'il ne l'étoit en effet.
On ne sauroit croire le chagrin
que l'on ade ces fortes de murmures,
quand l'on sent qu'ilssont
injustes : Ce qui est vrai, est que
cechagrin change bien-tôt de nature
, parce que l'on n'est pas longtems
sans s'appercevoir qu'ils
ne font que les effets
, ou de la
frayeur, ou de lalassitude. Il entroit
de l'un & de l'autre dans
ceux, dont je vous parlerai en ce
lieu. Le Chevalier de Sevigni
homme de , coeur, mais interessé
craignoit , que l'on ne lui rasât sa
maison
, & Mr de Brissac qui
croyoitavoir suffisamment réparé
laparesse
,
pltirô: que la foiblesse
qu'il avoit témoignéedans le cours
de ma Prison
,
étoit bienaise de
finir
, & de ne point exposer son
repos à une agitation, à laquelle
on nevoyoit plus de fin.
Je n'avois pas moins d'impatience
qu'eux ,
de les voir hors d'une affaire
,
à laquelle ils n'etoient engagez
que pourl'amour de moi.
La difference est, que je ne croyois
pas le péril si present , ni
pour eux ni pour moi, que je ne
pusse au moins,àmon sens,prendre
le tems, & de me faire traiter,
& de me pourvoir d'un Bâtiment
raisonnable, pour naviguer.
Ils me voulurent persuader
de passer en Hollande sur un Vaisseau
de Hambourg, qui étoit à la
rade,&je ne crû pas que je dusse
confier ma personne à un Inconnu
quimeconnoissoit &qui pouvoit
me mener à Nantes, comme
en Hollande.Jeleurproposai de
me faire venir une barque de Corfaire
de Biscaïe,qui étoit moüilléeà
nôtre vuë, à la pointe de
l'I~Ie,- & ils appréhenderent de
se criminaliser par ce coriirnerce
avec les Espagnols; tant fut pro- cédé, que jem'impatientai de toutes
les allarmesque l'on prenoit
Scqws-l'on vouloir prendre à tons
siometis, é^què' je-m'ehibaf^uai
suruneBarque 'cfePejcftehrs-, où
il n'yavoitque cinq Mariniers, de
Belle-Isle
, Jolj
,
deux Gentilshommes
à moi
,
dont run s'appeloit
Boisgurin& &dlé, -& un Vakt
- de Chambre que'mon frere
m'avoit prêté. La Barque étoit
chargée de Sardines; cc qui nous
vint assés à propos , parce que nous
n'avions que fortpeud'argent.
Mon frere m'en avoit envoyé,
mais l'homme qui le portoit , avoit
été arrêté par les Gardes.
Coste son beau - pere ,
n'avoit
pas eu l'honêteté de m'en offrir:
Mr de Brissac me prêta80 Piiloles
, &celui qui commandoit dans
Belle-Isle., 40.Nousquittâmes
nus habits, nous prîmes deméchans
haillons de quelques Soldats
de la Garnison
, & nous nous
mîmes à la rame,à l'entrée de la
nuit, à dessein de prendre la route
deSaint Sebastien
,
dans le Quip-
uftoa. Ce n'est pas qu'elle ne
futassés longue pour unbâtiement ,
de cette nature; mais c'étoit le
lieu leplus procheoù je ponvois
aborder avec fûreté. Nous eûmes
un fort gros tems, toute la nuit; ilcalma à la pointe du jour, mais
ce calme ne nous donna pas beaucoup
d-e joye ; parce que nôè%tre
Boussolle qui étoit unique, tomba
dans la Mer,parje nesçai quel
accident. Nos Mariniers qui
se trouverent fore étonnés & qui d'ailleurs étoient fort,
ignorans
, ne sçavoient où ils
croient,& ne prirent de route, que ceJle qu'un Vaisseau qui nous donna la chasse, nous força de
rcoiut,rqir.uI'lisl reconnurent àsongaba- étoitTurc&deSalé.Comme
il broüilla ses voiles sur lesoir,
nous jugeâmes qu'il craignoit la
terre,&que par consequent nous - n'en pouvionsêtreloing. De pe- titsoiséaux,qui venoient se per- cher sur notre Mât, nous le marquoient
d'aillieursassez. La question
étoit, quelle terre ce pouvoir
etJ»-, car nous craignions
autant celle deFrance, quecel.
ledes Turcs. Nous bordâmes toute
la nuit dans cette incertitude,
nous y demeurâmestoutle lendemain
; & un Vaisseau dont nous
nous voulûmes aprocher, pour
nous en éclaircir, nous tira pour
toute réponse, trois voilées decanon.
Nous avions fort peu d'eaii
& nous aprehendions d'être charges
en cet endroit par un gros
tems ,
auquel il y avoir déja quelque
apparence. La nuit fut assez
douce:Nous aperçûmes àla pointeuu
jour,une chaloupeà la Mer,
&nous nous en approchâmes avec
beaucoup de peine, parce qu'elle
apprehendoitque nous ne fussions
Corsaires. Nous parlâmes Espagnol
& François, à trois hommes
qui étoient dedans,&ils n'entendoient
ni l'une,ni l'autre Langue.
L'un d'eux se mit à crier SanSebastian
, pour nous donner à connoître
qu'ils en étoient. Nous lui
montrâmesde l'argent, & nous
lui repondîmes- San Sebastian,
pour lui faire connaître que c'étoit-
là où nous voulions aller: Il
se mit dans nôtre Barque
, & il
nous y conduisit; ce qui lui fut fort
aisé, parce que nous n'enétions
pas bien loing. Nous ne fûmes pas
plutôt arrivez, que l'on nous demanda
nôtre Charte.CetteCharte „
est si nécessaire à la Mer, que
tout homme qui navige sans l'avoir,
est pendable sans autre forme
de procés. Le .PJtEPn de nôtre
Barque n'avoit pas fait cette réflexion
, croyant que je n'en avois
pas besoin. Le défaut de ce Papier,
joint aux méchans habits,que nous
avions
,
obligea les Gardes du
Port de nous dire, que nous avions
la mine d'être pendu, le lendemain;
mais nous leur répondîmes
quenous étions connus de Mr le
Baron de Vc.tevdlc qui étoit au
partage,&qui d'abord,jugea par
ces habits tpus déchirez, que
j'étois un Imposteur. ll'r.e le témoigna
pourtant pas àtout hazard
, & il vint me voir dés le
lendemain à mon hôtellerie. Il
mefit un fort long compliment,
mais embarassé, & d'un homme
qui avoit accoûtumé au poste où
il étoit, de voir souvent des trompeurs.
Ce qui commençaàl'assû-
Ler
rer ,
fut l'arrivée de Beduchesne
que j'avois dépêché de Beaupreau,
a Par ,
& que mes amis me
renvoyerent en diligence, aussitôt
que je m'étois embarqué pour
Saint Sebastien. ille trouva si bien
informé des nouvelles, qu'il eut
lieu de croire ,
qu'il n'étoit pas
un Courier supposé, & il l'en
trouva même beaucoup mieux instruit,
qu'il ne souhaitoit; car, ce
futlui qui lui apprit que l'Armée
de France avoit forcé celle d'£k
pagne dans les lignes d'Arras
& , cet avis que Mr de Vateville
fitpasser en diligence à Madrid,
fut le premier que l'on y ût de
cette défaite. Beauchesne me l'apporta
avec une diligence incroyable,
sur une Frégate de Corsaire
Biscain
,
qu'il trouva à la pointe
de Belle-lsle,&qui fut ravie de
se charger de sa personne & de
son passage
,
sçachant qu'il me venoit
chercher à Saint Sebastien.
Mes amis me l'envoyerent, pour m'exhorter à prendre le chemin
de Rome, plûtôt que celui de
Jlfeztiere
,
où ils appréhendoient
que je voulusse me jetter. Cet avis
étoit certainement Le plus sage,
mais il n'a pas été le plus hûreux
par l'événement. Je le suivis sans
hésiter
,
quoique ce ne fut pas
sans peine. Je connoissoisassés la
Cour de Rome, pour sçavoir que
le poste d'un Réfugié&d'un Suppliant
n'y est pas agréable,&mon
coeur qui étoit piqué au jeu contre
le Cardinal Mazarin,étoit plein
de mouvemens qui m'eussent
porté avec plus de gayeté, dans les
lieux, où j'eusse pû donner un
çhâmp plus libre à mon ressentiment.
Le conseil de mes amis
l'emportasurmesvues : Ils merepresenterentque
l'azile naturel
d'un Cardinal& d'un Evêque persecuté,
étoit leVatican ; Mais il y a
des rems dans lesquelsil n'est pas
malaisédeprévoir,que ce qui devroit
servir d'azile,peutfacillement
devenir un lieu d'exil. Je le
previs & je le choisis ; & quelque
évenement que ce choix ait ÛJ je
ne m'en suis jamais repenti, parce
qu'il eût pour principe, la déférence
que je rendis au conseil
de ceux à qui j'avoisobligation. Je
l'estimerois d'avantage, s'il avoit
étél'effet de ma moderation & du
désirde m'employer à mon rétablissement
par les voyes Ecclesiastiques.
Il ne tint pas auxEspagnols
que jene prisse un autre parti. Ausfirôt
que Mr de Vateville m'ût
reconnu pour le Cardinal de Retz,
ce qu'il fit en huit ou dix heures,
& par les circonstances que je vous
ai marquées, & par un Secrétaire
Bourdelois qu'il avoit, qui m'avoit
vû àParis plusieurs fois; il me
mena chez lui dans un Apartement
qui étoit au plus haut étage, & m'y
tint si couvert, que quoique M. le
Maréchal de Grammont qui n'étoit
qu'à3lieuës deSaint Sebastien,eût
donné avis à la Cour par un Courier
exprès, que j'y étois arrivé,il
fut trompé lui-même le jour suivant,
au point d'en dépêcher lift
autre, pour s'en dédire. Je fus trois
femaities dans un lit sans pouvoir
me remettre, & le Chirurgien du
Baron de Vateville qui étoit fort
capable, ne voulut pas entreprendre
de me traiter, parce qu'il étoit
trop tard. J'avois l'Epaule absolument
démise, & il me condamna
à être estropié pour tout le reste de
ma vie. J'envoyai Boisguerin au
Roi d'Espagne
,
auquel j'écrivis,
pour le prier de me permettre de
passer par ses Etats pour aller à
Rome. Ce Gentilhomme fut reçû
de Sa Majesté Catholique & de
Don Louis de Haro, audelà de
toutceque je puis vous en exprimer.
On le dépêcha dès lelendemain
; on lui donna une chaîne de
Soo. écus;on m'envoya une litiere
du Corps, & on me dépêcha en
diligence. Don ChristovaldeChassambonAllemand,
mais espagnolif!,
& Secretaire des Langues,
tres-consideré de Don Loiiis. Il
n'y a pointd'effort que ce secretaire
ne fit pour m'obligerd'aller à
Madrid. Je m'en défendis par
l'inutilité dont ce voyage Seroit au
service de Sa Majesté Catholique,
& par l'avantage que mes ennemis
eh prendraient contre moi. L'onne
comprenoit pas ces raisons , qui étoient pourtant, comme vous
voyez, assés bonnes: & comme,
je m'enétonnois, Vateville. qui
en presence du Secretaire , avoit
été de son avis, même avec vehemence
, me dit: Ce voyagecoûtevoit
50000. écus au Ra & peutêtre
à vous l'Archevêché, il neseroit
bon à rieii, ô, cependantilfaut
que je parle comme lut, ouje serois
brouillé à la Cour. Nous agissons
sur le pied de Philippe Il quf avoit
pour maxime, d'engagertoujours les
Étrangers pardesdémonflrationspu»
bliques. Cetteparoleestconsiderable,
& je l'ai moi-même appliquée plus
d'une fois en faisantrefléxionsur laconduiteduConseild'Espagne.il
m'aparuen plus d'une occasîon, qj'd
poêpcihneiâaturteantparl'attachement trop1 ,qu'ilaàsesmaximesgé~
r.érales,ejne l'on pêche en France
parlemépris que l'on fait cir d*sgénérales
&-desparti-culitres.
Quand D. Christoval vit, qu'il
ne pouvoit pas me persuader d'aller
à Madrid , il n'oublia rien
pour m'obliger a m'embarquer
sur une Fregate de Dmkfrquey
qui étoit à S. Sebastien > &
H me fit des offresimmenses en
cas que je voulusse aller en Flandres,
traiter avec M1le PRINCE,
me déclarer avec Mex,iere, Charleville,&
le Mont-Olimpe. Il
avoit raison de me proposer ce
party quiétoit en effet au service
du Roy son Maître. Vous avez
vu celle que j'ù de ne le pas acceprer.
Ce qui fut très honnête,
est que tous mes refus n'empechèrent
pas qu'il ne me fit apporter
un petit coffre de velours,
dans lequel il y avoit 4000écus
en piéces de quatre. Je ne crû
pas les devoir recevoir, ne faisant
rien pour le service du Roy
Catholique; je m'enexeusai sur
ce titre avec tout le respect que
je devois : Et comme je n'avois,
pour moi, 8c pour les miens,
ni linge, ni habits,& que les 400.
écus que je tirai de la vente de
mes Sardines,furent presque consommez
,en ce que je donnai aux
gens de Mr de Vateville ; jele
priai de me donner 400 pistoles,
dont je lui fis ma promesse , de
que je lui ai renduës depuis. Apres
que je me fus un peu rérabli, je
partis de Saint Sebnftiem & je pris
la route de velence pour m'embarquer
à Vinaros, où Don Christoval
me promit que Donluan d'-
Autriche
,
qui étoit à Barcelonne.
m'envoyeroit une Fregatte & une
Galere. le passai dans une Litiere
du corps du Roy d'Espagne»
toute la Navarre, fous le nom de
Marquis de S. Florent, & sousla
conduite d'un Maître d'Hôtel de
Vateville,qui disoit que j'estois un
Gentil-homme de Bourgogne, qui
-
alloit servir le Roy dansleMilanois.
Comme j'arrivai à Tudelle ,
Ville assez considerable au det& ,1
de Pampelune, je trouvai le Peuple
assezcmû.Onyfaisoit lanuit
des feux & des Corps de Gardes. - Les Laboureurs desenvirons s'étoient
soulevez; parce qu'on leur
avoit deffendu la Chasse, ils étoient
entré dans la Ville, & ils
y avoient fait beaucoup de violence
& mêmepilléquelques mai- "!
fons. Un Corps de gardes qui fut
posé à dix heures du foir devant
l'Hôtellerie où je logeois, commença
àme donnerquelquessoupçons
que l'on en ût pris de moi: Mais une Litière du Roy, les avec Muletiers de sa livrée,me rassuroit.
Je vis entrer à minuit uncertain
D. Martin dans ma chambre,
avec une épéeson longue & une
gr.-indcRo;,i,at,he,à la main:il me dit
qu'ilétoit le fils du Logis,&qu'il
me venoit avertir que le peuple
étoit fort émû, qu'il croyoit que j'étoisunFrançois venu expr ès,
pour fomenter la revolre des La "*
boureurs: Que l'Alcade,ne Iç'-
voir lui-meme ce qui en étoit,
qu'il étoit à craindre que la canaille
ne prit ce prétexte, pour
m'égorger, &que le Corps de gardes
qui étoit devant le Logis,commençoit
àmurmurer & à s'échauffer.
Je priai D. Martin de leur faire
voir sans affectation, la litiere du
Roy, de leur faire parler les Muletiers,
de les mettre en conversation
avec D. Pedro Maître d'Hôtel
de Mr de Vateville- Il entra
justement dans ma chambre dans
ce moment, pour me dire que c'étoient
des Endemoniados,qui n'enrendoient,
ni rime,ni raison,&qu'ils
l'avoient lui-même menacé de le
massacrer. Nous passâmes ainsi
toute la nuit, ayant pour serenade
une multitude de voix confuses ,
qui chantoient, ou plutôt qui hurloient
deschansons contre les François.
Je crû le lendemainau matin
, qu'il étoit à propos de faire
voir à ces gens - là, par nôtre
assurance
, que nous ne nous
tenions pas pour François. Je voulu
sortir pour aller à la Mené;it trouvai sur le pasdela porte, tine
sentinellequi me fit rentrer assèz
promprement, en me mettant le bout
du Mousquet dans la tête,
& enme disant qu'elle avoir ordre
de l'Alcade de me comman- jt
derde la part du Roy,de me tenir
dans mon Logis. J'envoyai D.?
Martin à l'Alcade, pour lui dire
qui j'étois, & D. Pedroyalla
": avec lui. Il me vint trouver en
même tems , ilquittasa Baguette à y?
la Porte de ma Chambre,il mit un ':
genoüil en terre en m'adorant, il ;
baisa le bas de mon juge-au-Corps,
mais ilme déclara qu'il ne pouvoit
me laisser sortir,qu'il n'en ûtordreduViceroy
de Navarre , qui
étoit à Pampelune. D. Pedro y alla
avec un Officier de la Ville
,
&
il revint avec beaucoupd'exeuses.
On me donna 50 Mousquetaires
d'escorce, montés sur des ânes,
qui m'accompagnerent jurqut
Cortés.Jecontinuai mon chemin
pal'Arragon, & passai par Sarragoce
Capitale de ce Royaume ,
belle 8< grande Ville. Je fus surpris
au dernier point ,
d'y voir
que tout le monde parloit François
dans les ruës. Il y en a en
effet une infinité, & particulièrementd'Artisans
qui sont, plus asfectionnez
à l'Espagne, que les
Naturels du Pais. Le Duc de
JHonteleenNapolitain, de laMaison
de Pignatelli, Viceroy d'Arragon,
envoya 3Ott 4 lieuës au
devant de moi un Gentil-homme,
pour me dire
,
qu'il y fut venu
lui-même avec toure la Noblesse
,
si le Roi son Maître,ne lui eut
mandé d'obéir à l'ordre con- traire, qu'il sçavoit que je lui en
donnerois. Ce compliment fort
honnête,comme vous voyez ,fut
accompagné de mille&mille galenteries,&
de tousles rafraichissemens
imaginables que je trouvai
à Sarragosse.Permettez-moi,s'il
vous plaitdem'yarrêter, pour vous
rendre compte de quelques circonsrtianecues,
sqeuism.'y parurent fifîés en- 1y asés cm..
Ontrouve,avant d'entrer dans
la Ville de ce côté-là
,
l'Alcaçar,
des anciens Rois Maures, qui est
présentement à l'Inquisition. Il y
a auprès , une Allée d'arbres, 1
dans laquelle je vis un Prêtre qui
se promenoir. Le Gentil-homme
du Viceroy me dit que ce Prêtre
étoit. le Curé d'Huesca Ville
trés - ancienne en Arragon ,
1
& que ce Curé faisoit la quarantaine,
pour avoir enterré depuis
trois semaines
,
son dernier Paroissien
,
qui étoit effectivement 1
le dernier de nooo personnes
moires de la Peste, dans sa Paroisse.
Ce même Gentil-homme
du Viceroy me fit voir tout ce qu'-
il y avoit de remarquable à Sarragosse
, toujours fous le nom de
Marquis de Saint Florent: Mais,
il ne fit pas reflexion que Nnefira
senoradelpilar,quiestundes plus
célébres Sanctuaires de toute l'Espagne
, ne se pouvoir pas voir
fous ce titre. L'on ne montre jamaisàdécouvert
cette mage.
miraculeuse
i
miraculeuse
, qu'aux Souverains
&aux Cardinaux, le Marquis de
Saint Florent n'étoit ni l'un ni
l'autre;de forte que quand l'on
me vit dans le Balustre avec un
Juste-au-Corps de Velours noir&
une Cravatte ; le Peuple infini qui
y étoit accouru de toute la Ville,
au son de la Cloche, qui ne sonne
que pour cette cérémonie
, crut
que j'étois le Roy d'Angleterre.
Il y avoir, je crois, plus de ic,»
carosses de Dames, qui me firent
cent & cent galanteries ,auxquelles
je ne répondois que
comme un homme qui ne parloit
pas trop bien Espagnol.
Cette Eglise est belle en elle
même, lesrichesses &les ornemens
en font immenses
, & le
Thrésor magnifique. L'on m'y
montra un homme qui servoit à
allumer les Lampes qui sont en
nombre prodigieux, &: l'on
me dit que l'on l'avoit vû sept ans
à laporte decette Eglise, avec
une feule jambe. Je l'y vis avec
deux. Le Doyen avec tous les
Chanoines m'assùrerent que toute
la Ville l'avoit vû, comme eux.,
&que (î je voulois encor attendre
deux jours, je parlerois à plus
de 1000 hommes de dehors qui
l'avaient vucomme ceux de la
Ville. Il avoit recouvert sa jambe
à ce qu'il disoit,en se frottant
de l'huile de ces Lampes. On
célébre tous les ans la fête de ce
Miracle,avec un concours incroïa.
ble, & il est vray encore qu'à une
journée de Sarragoce, je trouvai
les grands chemins couverts de
gens, de toutes fortes de qua lirez
qui y accouroient.J'entrai de l'Arragon
dans le Roïaume de Valence
, qui se peut dire non p~s
feulement le païs le plus siin9
maisencorleplus beau Jardin du
monde. Les Grexades, les Orangers
, les Citroniers y sont les palissades
des grands chemins. Les
plus belles & les plusclaires Eaux
dumonde leurservent de canaux. ToutelaCampagne qui est émaillée
d'un million de fleursdifferentesquiflatem
la vuey exhale
un million d'odeurs différentes qui
charment l'odorat. J'arrivai ainsi.
à Vinaros où D. FernandCarillo
Général des Galeres de Naples,
me joignit le lendemain, avec la
Patronne de cette Escouade
,
belle
&excellenté Galere,&renforcéede
la meilleure partie dela
Chiourme, & de la Soldatesque
de la Capitane, que l'on avoit
presque désarméepour cet effets
Don Fernand merenditune let-
-
tre de D. Juand'Autriche,aussi
belle & galante que j'en aye jamais
vû:Il me donnoit le choix de
cette Galere ou d'uneFregate de
Dunkerque qui etoita la même
plage,&qui étoit montée de 56
pièces de canon.Celle-ciétoit plus
flue pour passer dans une faison
aussiavancée,car nous étions dans
le mois d'Octobre. Je choisis la
Galere, & vous verrez que je n'en
fis pas mieux.D.ChristovaldeCardonne,
Chevalier de S. Jacques,
Diij
arriva à Vinaros un quart d'heure
après D.Fernand CarHIa, &il
me dir que Monsieur le Duc de
Montalte Viceroy de Valence l'avoir
envoyé pour m'offrirrout ce
qui dépendoit de lui:Qu'il sçavoit
que j'avois refusé ce que le Roy
Catholiquem'avoit offertàSaint
Sebastien ; qu'il n'osoitparcette
raison
, me presser de recevoir ce
qu'un Officier des Galeres avoit
ordre de m'aporter : mais que
comme il sçavoit que la precipitation
de mon voyage ne m'avoit
pas permis de me charger de beaucoup
d'argent; que j'étois fort liberal
,
& que je ne serois pas faché
de faire quelque regale à la
Chiourme, il esperoit: que jene
refuserois pas quelques petits rafraichissemens
pour elle. Ces rafraichissemens
consistoient en six
grandes pièces pleines de toute
forte de confitures, de plusieurs
douzaines de pairs de gans d'Espagne
exquis & d'une bourse de
senteur» dans laquelle il y avoit
2000 pièces d'orfabriquées de
Floride, quirevenoient à zooo»
200, ou 300 Piltoles. Je reçu
le present sans en faire aucune
difficulté, en lui répondant que
comme je ne me trouvois pas en
état de servir sa Majesté Catholique
je croyois que je manquerois à mon devoir en toutes manieres,
sije renvois les grandes sommes
qu'elle avoit eûê la bonté de me
faire apporter à S. Sebastien &
offrir à Vinaros -, mais que je croirois
aussi manquer au refpeéèquc:
je devois à un aullï grand Monarque
,
si je n'acceptois le second
dont il m'honoroit. le le reçu
donc, mais je donnai, avant de
m'embarquerlesconnturesauCapitaine
de la Galere, les gands à
D. Fernand, & l'or à D. Pedro,
pour Mr le Baron de Vateville;
en lui écrivant que comme il m'avoit
ditplusieurs fois qu'il étoitassezembarasséacause
de l'extreme
dépense qui étoit necc(T.i:e pour
achever l'AdmiraidesIndes d'Occidentqu'il
faisoit construire à S.
Sebastien
, je lui envoyois un pettietceg,
rca'icnfptaouirrusoiulager son mal de
qu'il appelloit le
chagrin que la fabrique de ce Vais-
(eau lui donnoir. Ma manière d'agir
en ce rencontrefut un peuoutrée.
l'eûraison de donner le rafraichissement
de Victuailles au
Capitaine;il étoit indiffèrent de
retenir les gands d'Espagneou de
les donner à D. Fernand.. il eùt
été de labonne conduite de retenir
les2000, &tant de PiMet.
Les Espagnols neme l'ont jamais
pardonné :Ils ont toujours attribué
à mon aversion, ce qui n'étoit
en moi ,
dans la vérité» qu'-
une suite de lap osession que j'a-
- vois toujours faire de neprendrede
l'argent de personne. le m'embarquai
a la seconde gardede la nuit
avec un gros tems, mais qui ne
nous incommodoit pas beaucoup,
parce que nous avions le vent en ,
poupe. Nous faisions trois mille
par heure&nous arrivâmesle lendemain
à Matorque Comme il
y avoit de la peste en Atragon,
tout ce qui venoit dela Côte
d'Espagne étoit fu%eéfc à Maïorque
:Il y eut beaucoup d'allée &
de venuepour nous faire donner
pratique,àlaquelle le Magistrat
delaVille s'oposoitavec vigueur.
Le Viceroi qui n'est pas à beaucoup
préssi absolu dans cette Isle,
que dans lesautres Royaumes d'-
Espagne-, &,qui avoit eu ordre
du Roy son Maître,de me faire
toutes les honnesterez possibles,fit
tant par ses instances, que l'on
me permit à moi & aux miens,
d'entrer dans la Ville, à condition
den'ypoint coucher.Celavous
paraît sans doute assez extravagant
,parce que l'on porte le mauvaisairdans
une Ville, quoiqu'on
n'y couche pas.Je le dis l'aprésdîné
à un Cavalier Majorquin
,
qui me
répondit ces propres paroles, que
je remarquai, parce qu'elles peuvent
s'appliquer a mille rencontres
que l'on fait dans la vie.
NONS ne craignonspas que vous nous *
apportiez, du mauvais air, parceque
nousIfavons bien que vous n'-
euespaspasse àHuesca
,
mais comme
vous vous en esses aproche, nous
sommes bienaise de faire en votre
personne un exemplequi ne vousincommode
point&qui nous accomode
pour les suites. Cela en Espagnol,
est plus substantiel,demême plus
galant qu'en François. LeViceroy
qui est un Commandeur Arragonois,
donc j'ai oublié le nom, me
vint prendre avec 100ou200 carosses
pleins de Noblesse
,
& la
mieux faite qui soit en Espagne. Ilme mena à la Mené à la Cathédrale
,
où je vis 30 ou 40 femmes
de Qualité, plus belles l'une que
,
l'autre,&ce quiest de merveilleux
,
c'est qu'il n'yen a point de
laides dans toute l'Isle; au moins,
elles y sont très-rares: Ce sont
pour le moins, des beautés trésdélicates
, & des teints de Lis & - de Roses.Lesfemmes du baspeufpolentque
l'on voit dans les rues,
de cette espéce. Elles ont
commeune Coëssure particulière,
qui est fort jolie. Le Viceroy me
donna un dînermagnifique
,
dans
une superbe Tente de Brocard
d'or, qu'il avoir fait élever sur le
bord de laMer. Il me mena aprés , entendre une Munque dans un
Couvent de Filles, qui ne cédoient
pasen beauté aux Dames
de la Ville:Elles chanterent à la
Grille, à l'honneur de leur Saint,
des Airs & des paroles plus galantes
&plus passionnées
, que ne
sont les Chansons de Lambrt.
Nous allâmes nous promener sur
le soir, auxenvironsdelaVille,
qui font les plus beaux du monde.
&tous pareils aux Campagnes du
Royaume de Valence. Nous re- vinfmes chez le Viceroy
,
la Vicereine
qui étoit plus laide qu'un
Demon & qui étoit assise fous
un grand Dais, toute brillante
de Pierreries, donnoit un mer- veilleux lustre à 60 Dames qui
croient auprés d'elle,&quiavoichrété
choisies entre les plus belles
de la Ville. On me ramena avec
cinquante flambeaux de cire blanche
,dans la Galere, au bruit de
toute l'Artillerie des Battions, &:
d'une infinité de Haut-Bois de
Trompettes. J'employai à ce divertissement,
les trois jours que
le mauvais tems m'obligea de
passer à Majorque. J'en partis le 4.j
avec un vent frais,& en Poupe.
Je fis cinquante lieuës en douze
heures
,
& j'entrai fort hûreusement
avant la nuit au Port Afahati,
qui est le plus beau de la Méditerranée.
Son embouchure est fort
étroite , &je ne crois pas que deux
Galeres à la fois y Plliffent passer
en voguant. Il s'élargit tour d'un
coup , & fait un Bassin oblong, qui
a une grande demie-lieuë de large,
CT une bonne lieuë de long. Ulle
grande Montagne qui l'environne
de tout coté,fait un Théatre, qui
par la multitude & la hauteur des
arbres dont elle est couverte ,
&
par les ruisseaux qu'elle jette avec
une abondance prodigieuse
, ouvre
mille & milleScénes,qui sontsans
exagération ,
plus surprénantes,
que celles de l'Opéra. Cette même
Montagne, ces mêmes Rochers
couvrent le Port detous lesvents;
& tbwsles plus grandes tempêtes
il est aussicalme, qu'un Bassin de
Fontaine, & aussi uni qu'une glace.
Il est partout d'une égale prosondeur
, & les Galions desIndesy
¡
donnent fond à 4 pas de terre.
Pour comble de toute perfection
1 ce Port est dans l'lui L'Iste deMinorque , donneencoreplusdechair&tontesfortes
deVictuaillesnécessaires a
la Navigation, que celle de Majorque
neproduit deGrenades,d'Oranges&
deLimons. Le tems grossit extrémement,
après que nous sûmes
entrez dans le Port, au point
que nous fumes obligezd'y derCmaeruirlelro,
quatre jours.D. Fernand qui étoit Homme de
1 Qualité ,âgé seulement de 24
ans, forthonnête &: civil, cherchael
me donner tout le divertissement
que l'on pouvoit trouver
en ce beau Lieu. La Chasse y étoit
la plus belle du monde
, en toute
forte de Gibier, & la Pesche en
Poissons. En voici une maniéré
particulière, ce mesemble,ace Port.
Ilprit centTurcs de la Chiourme,
illes mit de rang,illeur fit tenir
à tous un cable d'une prodigieuse
grosseur,ilsitplonger 4 de ses EscLtves
, qui attachèrent ce cable à
une fortgrosse pierre; ilsla tirerentaprès
,
à force de bras, avec
leurs Compagnons, au bord de
l'eam; ils n'y réfffirent qu'après des
efforts incroyables: Ils n'eurent
gueres moins de peine à casser cette
pierre à coups de marteau. Ils trouvirent
dedans,septou huitécailles,
moindres que les Huitres en grandeur
,
mais d'un goût,sans comparaisonplus
relevé. On lesfait cuire
dans leur eau, c-; le manger en
est délicieux. Le rems s'érant adouci
, nous sîmes voile pour passer
le Golfe
, qui commence en -
cer
cet endroit. Il a cent lieuës de
long& quarante de large, & il est
extrêmement dangereux, tant à
cause des Montagnes de fable,
que l'on prétend qu'il élève & qu'il
roule quelquefois, que parce qu'il
n'y a point de Port sous vent. La
Côte de Barbarie qui le borne d'un
cote, n'est pas abordable;celle de
Languedoc qui lejoint de l'autre
est trés-mauvaise , : Enfin le trajet
n'en estpointagréable pour les Galeres
,pour peu que la saisonfoit avancée
,
& elle l'etoit beaucoup
parce que nous étionsfortproche de
laToussaient où ilfait ordinairement
à la Mer de grands coups de
vent. D. Fernand de Carillo
, qui
étoit un des Hommes d'Espagne
des plus avanturier m'avoüat
qu'une médiocre Fregate eut été
meilleure en ce rencontre que la
plus forte Galere. Il se trouva
par l'événement
, que la
moindre Felouqueeût été aussi
bonne que la meilleureFrégate.
Nous passames le Golfe en ja
heures, par le plus beau tems
du monde, avec unventqui ne
laissoit pas de nous servir "- ne
nous obligeoit presque pasà met- tre sur le Bourcet de la chambre -
de poupe ,
les lanternes de verre
dont on les couvre Nous entrâmesainsi
dans le Canal qui est
entre laCorfe U- la S.rdaig.e.D.
Fernand Carillo qui vit quelque
nuagequi lui faisoit appréhender
changement de tems,me proposa
de donner fond à Porto Co~/,
qui est un Port des-habité dans la
Sardaigne, ce que j'agreai. Son
apprehension s'étantévanoüie
avec les nuages, il changad'avis
pour ne pas perdre le beau
tems. Ce fut un grand bonheur
pourmoi, car M. de Gutfe qui
alloit a Naples avec l'armée Navale
de France, étoit mouillé à Porto Condé avec six Galeres.
D. Fernand Carillo qui le[ÇÛl
deux jours après, me dit qu'ilse
fut moqué de ces six Galeres;
parce que la fieruie quiavoir 450
hommes de Chiourme, se sut aisement
tirée d'affaire mais, c'eût
toûjours été une affaire,dont un
homme qui se sauve de Prison,
se passe encore plus facillement
qu'un autre La Forteresse de S.
Boniface qui est en Corse & aux
Génois, tira 40 coups de Canon
en nous voyant, &comme nous
en passion trop loin, pour en
être salué
, nous jugeâmes
qu'elle nous saisoit quelque signal,
& il étoit vrai; car, elle
nous avertissoit qu'il yavoir des
ennemis à Porto Condé. Nous
ne leprîmes pas ainsi,&nous crûmes
qu'elle nous vouloir faire
connoistre, qu'une petite Frégate
que nous voyoions devant nous au
forcir du Canal, étoit Turquoise,
comme elle en avoit le gabarit.
D. Fernand prit fantaisie de l'attaquer
, & il me dit qu'il me donneroit,
si je le lui permettois,le
1- plaisir d'un Combat qui ne dureroit
qu'un quart d'heure, il commanda
que l'on donna chasse àla
Fregatequi paroissoit effective
meni faire force de vent pour s'enfuir.
Le Pilote qui n'avoit d'attention
qu'àcette Frégate,ne remarqua
pas un Banc de sable, quine
paroissoit pas à la vérité au
dessus del'eau, mais qui est si
connuqu'il estmême marqué dans
les cartes. La Galere toucha:
Comme il n'y a rien de si dangereux
à lamer,tout le mondes'écria
misericorde. Toute la Chiourmese
leva pouressayer de la déferrer
& de se jetter à la nage. D.
Fernand Carilloquijoüoit au Piquet
avec Jolydansla Chambre
de Poupe, me jetta la premiere
épée qu'il trouva devant lui, en
me criant que je la tirasse, & il
rira la sienne pour aller sur le
Coursier charger à coups deftramaçons,
tout ce qu'il trouvoit
devant lui. Tous les Officiers &
la Soldatesquefirent la même
chose, parce qu'ils apréhendoient
que la Chiourme, où il y avoit
beaucoup de Turcs, ne relevassent
la Galere,c'est-à dire,ne s'en
rendissent les Maîtres, comme il
est arrivé quelquefois en de ferablables
occasions. Qand tout le
monde se fut remis à sa place,ilme
dit,de l'air du monde le plus froid
&le plus assuré.rt/ ordre de S.Mde
vous mettre en sûreté, ilyfaut
pourvoir. Je verrai après cela,si la
Galere est blessee. En proferant cette
derniere parole,il me fit prendre
à force de corps par quatre Esclaves
, & il me fit porter dans la
Felouque. Il y mit avec moi trente
MousquetairesEspagnols
,
ausquels
il commanda de me menersur
un petit écüeilquiparoissoit à 50
pas delà, & où il n'y avoit place
que peur quatre ou cinq personnes.
Les Mousquetaires étoient dans
l'eau jusqu'à la ceinture ,
& ils me
firent pitié; quand je vis, que la
Galere n'étoit pas blessée, je lesy
voulurenvoyer;mais ils me dirent
que si les Corsaires qui etoientsur
le rivage,me voyoientsans uneabonne
escorte , ilsnemanqueroientpas
de me venir piller & égorger, ces
Barbares s'imaginans <^ue tout ce
qui fait naufrage est a eux. La
Galere ne se trouva pas blessée,
ce qui fut une maniere de prodige.
On ne laissa pas d'êtreplus
de deux heures à la relever. La
Felouque me vint reprendre , &
je remontai sur la Galere. Comme
nous sortions du Canal, nous apperçûmes
encore la Frégate, qui
voyant que la Galere ne la fuivoit
plus, avoit pris sa route. Nous
lui
donnâmeslachasse
; elle la
prit, & nous la joignîmes en moins
de deux heures. Nous trouvâmes
en effet qu'elle étoit Tur..
quoise, mais entre les mains des
Genois, qui l'avoient prise sur le
Turc, & qui l'avoient armée. Je
fus,pour vous dire vrai, trés aise
que l'avanture se fut terminée
ainsi :Cette guerre ne me plaisoit
pas;ellen'étoit pas grande
, mais
une égratignure qui m'eut pu arriver
,
l'eut renduë ridicule. D.
FernandCarillo, quiétojtunjeune
hommetort brave, me la proposa
, & je n'û pas la force de
l'en refuser, quoiqze je visse bien
que c'étoit une imprudence. Le
rems se chargeantun|peu, on crut
qu'il étoit à propos d'entrer dans
Porto Yècchio. Ccft un Port deshabité.
Un Trompette du Gouverneur
Genois, d'un Fort qui en
est assés proche,vint nous avertir
de la part de son Capitaine,
que MrdeGuise étoit avecfix Galeres
de France à Porto Condé,
qu'aparemment il nous avoit vû.
* passer, & qu'il pourroit venir nous
surprendre. La même nuit, sur le
foir
, nous résolûmes de nous
remettre à la Mer, quoique le
tems commençât à être fort gros,
& qu'il y ût même quelque péril
de sortir la nuit de PortoVecchio;
parce qu'il a à sabouche un écueil
de Rochers,qui jette un Courant
assés facheux. La bourasque augmenta
avec la Lune, & nous
ûmes une des plus grandes tempêtes
qui se soit peut-être jamais
vue à la Mer. Le Pilote Royal
des Galeres de Naples qui étoit
sur la nôtre, & qui naviguoit
depuis cinquante ans, disoit qu'il
n'avoit jamais rien vû de pareil. ,-
Tout le monde étoit en prieres gj- .¡:-
tout le monde se confessoit : Il«H
n'y ût que D. Fernand Carillo,qui
communion tous lesjours
,
quand tlî
étoit à Terre, cff qui étoit d'une
Tiété Angélique : lln) ût quei lui,dis-je, qui ne se jetta pAS aux
pieds des Prestres avec empresse- -
ment. Il laissoit faire les autres, x
mais, il ne fit rien en son particculier,
C'r il me dit à l'oreille:
Je crains bien que toutes ces Confessions
, que laseule peur produit,
ne vatllent rien. Il demeura toujourstranquile,
donnant les ordres
avec une froideur admirable, &
en donnant du courage, mais doucement
, à de vieux Soldats de
terre de Naples, qui faisoient
paroîtreunpeu d'étonnement. Je
me souviens toujours qu'il les appella
Senres soldados de Carlo
Qmnto. Le Capitaine particulier
-
de la Galere,qui s'appeloit Villanova
,
se fit apporter au plus
fort du danger, ses manches en
broderie & son écharpe rouge,
en disant, qu'un véritable Espa,.
gnol devoit mourir avec la marque
de son Roy. Il se mit dants
un grand Fauteüil
, & il donna un
grand coup de pied dans la machoire
d'un pauvre Napolitain,
qui ne pouvant tenir sur le Coursier
, marchoit à quatre pattes,
en criant. Senr D. Fernando por
l'amor de Dios Confeçion
, & le
Capitaine en le frapant
,
lui dit
Osenemigo de Dios pi deConfeçion:
& comme je lui repréfentois que
la preuve n'étoit pas bonne, il me répondit, que ce Vieillard scandalisoit
toute la Galere. Vous ne
pouvez vous imaginer l'horreur
d'une grande tempête ; vous vous
en pouvez aussi imaginer le ridicule.
Un Observantin Sicilien
prêchoit au pied de l'Arbre;que
Saint François lui étoit appttnt,
&l'avoit assuréque nous -ne ftri
rillns pas. ce ne feroit jamais fait
si j'entrepreneis de vous décrir
-
les frayeurs & les impertinences
que l'on voir en ces rencontres:
Le grand péril ne
-
dura que fepli
hctires; nous nous mîmesensuit
unpeu à couvert fous la Pi{lJJJ¿lIfl;=
le tems s'adoucit, & nous gagnâmesPortolongone.
Nous y passâmes
la Toussaint & la Fête des
Morts, parce que le vent nous
étoit contraire pour sortir du Port.
Le Gouverneur Espagnol m'y fit
toutes les honnêtetésimaginables;
&comme il vit que le mauvais
tems continuoit, il me con- seilla d'aller voir Portoferrare,
qui est dans l'Isled'Elbe,
aussi bien que Porto Longone.Il n'y
a que 5 mille de l'un à l'autre par
terre, & j'y allai à chevaL Je
vous ai tantôtdit, qu'il n'y a rien
de si agréable dans le Théatre de
l'Opera, que la Scene du Port
Mahon, & je puis présentement
vous direavec autant de vérité,
qu'il n'y a rien de si pompeux
dans les représentations les plus
magnifiques que vous en avet.
"es.que tout ce qui paroît de cette
Place. Il faudroit etie Homme
de Guerre pour vous la décrire,
Je mecontenterai de vous dire,
que sa forcepasse sa magnificence:
Elle est l'unique imprenable qui
soit au monde;& le Maréchal de
la Meilleraye en convenoit. il
[
l'alla visiter, aprés qu'il ût prit
PortoLongone, dans le tems de
: la Régence; & comme il avoit
beaucoup de zéle pourle Service
de son Maître,il dit au Commandeur
Griffory qui doit y comman- pour le grand Duc, que la
Fortification étoit bonne, mais que
si le Roy son Maître lui commandoit
de l'attaquer, il lui en ren- droit bon compte dans six Semaines.
Le Commandeur Griffory
lui répondit, qu'il prenoit un trop long tems, & que le Grand Duc
étoit si fort Serviteur du Roy,
qu'il ne faudroit qu'un moment.
Le Maréchal th honte de sonemportement,
ou plutôt de son iiv
civilité,& il la répara en disant
vous êtes un galant Homme Mr
le Commandeur, &jesuis unsot,
je confesse que vôtre Place
est imprénable Le Maréchal
me fit ce conte à Nantes, &
le Commandeur me le confirma
à Porto Ferrare où il commandoit
encore, quand j'y
passai. Le vent nous ayant permis
de sortir de Porto Longone,
nous prîmes terre à Fiombino
,
qui est sur la Côte de Toscane.
Jequittai dans ce lieu, la Galere,
aprésavoir donné aux Officiers,
aux Soldats & à la Chiourme,
tout ce qui me restoit d'argent,
sans excepter la Chaîned'or que
le Roy d'Espagne avoit donnée à
Boijgtterin. Je la lui achetai, &
la revendis au Facteur du Prince
Ludovisio,qui est prince de Piombin.
Je ne réservai que neufPistoles,
que je crû suffisantes pour me
mener jusqu'à Florence. Je fuis
obligé
obligé de dire que jamais gens
ne méritérent mieux des gratifications
, que ceuxqui étoient
c - sur cette Galere. Leur discretion à mon égard,n'a peut-être jamais
eu de - pareille. Ils étoient plus
de 600 hommes, dont il n'yen
avoit - pas un qui ne me connut. Il n'yen ût jamais un seul
, qui
en donnat aucune démonstration.
Leur reconnoissance fut égale à
leur discretion. Celle que je leur
avois témoignée de leur honnêteté,
lestouchatellement,qu'ils pleurerent
tous, quand je les quittai,
pour prendre terre à Piombin. Ce
fut proprement en ce lieu, où je
recouvrai ma liberté, laquelle
jusques là, avoit été hazardée
par beaucoup d'avantures.
Ce Morceau,par lequelfinissent
les Mémoires du Cardinalde Retz,
estsi beau, que j'ai cru vous faire
plaisir de le transcrire toutau long.
Jesuis avec toute l'estimepossible
Monsieur, &c.
;¡ le30May) 1717.
TKOISIEME& DERNIERE
.- Partie, des Aiémcircs
DEM. LE CARDINAL DI RETZ.
E vous ay promis,Monsieur,
de vous envoyerpour
troisiéme cr dernier Extrait,
des Mémoires du
Card. de Retz
,
fOr. tuafior. du Château
de Nantes, & ses différentes
AvantHresjnfûiifin ;?TI/,,'t-: c,: I:alie
i j'éxécute mapromesse avecjêjer
Je ne doûte pas que cet Extrait né
fasse plaisir avos lecteurs, pérla
variété infinie de -CïrClnjlltnce-s extraordinaires
,
dont. ce imrceâtt d'Histoire est rempli.
Ce qui estextraordinaire,neporoît
possible à ceux qui nesont capables
que de l'ordinaire,qu'aprèsqu'-
ilestarrivé. Tellefutl'évasion du
Cardinal de Retz,, dont il va nousfaire
lui- même la Relation.
Je me sauvai un Samedy 8e d.
Aoust,àcinq heures du soir. La porte
du petit Jardin se refermaaprès
moi-, presque naturellement. Je
descendis, un bâton entre les jambes
,
três-heureusement d'un Bastionqui
avoir 40 pieds de haut.
Un Valet de Chambre qui est encore
àmoy, no limé Fromentin amusames
Gardes en les faisant
boire. Ils s'amuserent eux-mtmes àregarder unJacobin, qui se baignoit
&qui deplus se noyoit. Le
Soldat qui étoit ensentinelle à aopas
tle inoilen un lieud'oùil ne pouvoir
pas me joindre,n'osa me tirer; parce
que, lorsque le lui vis compaqqer
sa mesche
je lui criai que je le
ferois pendre, siil tiroir, & il
avoüa à la qUtftion., qu'il crût sur
cette menace,
que le Maréchal
étoit de concert avec moy Deux
petits Pages;qui se baignoient &
qui me voyoient suspendu à la corde
, crièrent que je me fauvois,
mais ils ne furent pas écouté; parce
que tout le monde s'imagina
qu'ils apeloient les Gardes au secours
du Jacobin, qui se noyoir.
Mes quatre Gentils
- hommes se
trouvèrent à point nommé, au bas
du Ravelin, où ils avoient fait semblant
d'abbreuver leurs chevaux,
comme s'ils eussent voulu aller à
la Chasse. Je fus à cheval moimême
, avant qu'il y eut feu ement
la moindre allarme; & comme
j'avois quarante Relais posés
entre Paris & Nantes;je ferois arrivé
infailliblement à Paris, le
Mardyà la pointe du jour, sans
unaccident quejepuis dire avoir
été le fatal & le décisif du reste
de ma vie. Sitôt queje ensache-
-
val, je pris la route de Maure qui est, , si je ne me trompe, à cinq
lieües de Nantes sur la Rivierei
& où nous étions convenus que
MrdeBrisac &Mr le Chevalier
de Sévigni m'attendroient avec un
bateau pour la passer. La Ralde
Ecuyer
de
Mr de Brisac,qui marchoit
devant moi, me dit qu'ilfalloit
galoper d'abord, pourne pas
donner le tems aux Gardes-du Maréchal
de la Meilleraye, de fermer
la porte d'une petite ru2 du Fauxbourg
où étoit leur quartier, de
par laquelle il faloitnécessairement
passer.J'avois un des meilleurs
chevaux du monde c , qui avoit. hevaux du monMdquiavoit
coûté 1000 écus àMrde Brifac ;
je ne lui abandonnai pas toutefois
la main, parce quele Pavé étoit
trèsmauvais ôctrès glissant : Mais,
un Gentil-homme a moi, nommé
Boisguerin, m'ayant crié de metne
le Pistolet à la main; parce
qu'il voyoit deux Gardes du Maréchal,
qui ne songeoient toutefois,
pas à nous; je l'ymiseffective-
- ment, & le presentant à la tête de
celui qui étoit le plus prés de moi,
pour l'empêcher de se saisirde la
bride de mon cheval, le Soleil qui
étoit encore haut, donna dans la
platine; la reverbetation fit peur
à mon cheval,ilfit un grand furfault,
& il retomba des quatre
pieds : j'en fus quitte pour l'épaule
gauche, quife rompit contre
la borne d'une porte. Un Gentilhomme
à moi,apelé Beauchêne,me
releva, & me remit à cheval; Be
quoique jesouffrisse des douleurs
incroyables, & que je fusse obligé
demetirer lescheveux, pour
m'empêcherdemévanoüir, j'achevai
ma course de cinq lieües,avant
que le grand Maître qui me suivoit
à toute bride, avec tous lescoureurs
de Nantes (au moins si l'on
en veut croire la chanson de Mariaugny
) me pût joindre. Je trouvai lieu destiné M. de Brisac & M.
deSevigniavecleBatteau ; jem'evanoüis
en y entrant; on me fii
revenir en me jectant un verre
d'eau surle visage.Je voulu remonter
à cheval, quand nous eusmes
passé la Riviere; mais lesforces
memanquerent ,& M. de Brissac
fut obligé de me faire mettre
dans une grosse Meule de foin;
& il me laissa avec un Gentilhomme
à moi, appellé Monté,
qui me tenoit entre ses bras. Il emmena
avec lui Joli qui seul avec
Monté, m'avoit pû suivre les
chevaux des autres ayant manqué;
- & il tira droit à Beaupeau,à des-
,
seind'yassemblerlaNoblesse, pour
me venir, tirer de ma Meule de
Foin. Pendant qu'elle se mettra en
état de cela, je me sensobligé de
vous raconter deux outroisactions
particulieresde mes pauvres Domeftiques,
qui ne meritent pas d'-
être oubliées.ParisDocteur de Navarre,
qui avoit donné le ngnal
avec son Chapeau,aux quatre Gentils-
hommes qui me suivirent en
cette occasion, fut trouvé sur 1-e
bord de l'eau par Coulon. Ecuyer
du Maréchal, qui le prit,enlui
donnant même quelques gourmades.
le Docteur ne perdit point
le jugement ; ildit à Coulon &
d'un ton niais & Normand,je le
diray à M. le Maréchal, que vous
vous amusez à battre un pauvre
Prêtre,parce que vous n'osés vous
prendre à M. Le Cardinal, qui a
de bonsPistoletsàl'arsonde saSelle.
Coulon prit cela pourbon ,&
il lui demandaoù j'étois.Ne le
voyez vous pas, dit le Doaeur,
qui entre dansce Village. Vous
remarquerez,s'il vous plaît, qu'-
il m'avoit vû'passer l'eau, &il me
sauva ainsi. Il faut avoüer que
cette presenced'esprit n'est pas
commune. En voici une de coeur
qui n'est pas moindre. Celui pour
qui le Docteur voulut me faire paffer
, quand il dit à Coulon que
j'entrois dans un Village qu'il lui
montroit, étoit ce Beauchesne dont je vousayparlé cy-devant,,
dont le cheval étoit outré & qui
n'avoit pas pû me suivre. Coulon
le prenanrpourmoi
, courût à lui,
& comme il le voïoit {»£rtemipar
beaucoup de Cavaliers qui étoient
prests à le joindre
, ill'aborda,le
Pistolet à la main. Beauchesne
s'arrêta sur eux en la même posture,
&ileût la fermeté de s'apercevoir
dans cet inilant, qu'il
y avoit un Bâteau à dix où douze
pas de lui, il se jetta dedans, pensant
qu'il arrêteroit Coulon, en
lui montrant un deses Pistolets ;
& il mit l'autre à la the du Batelier
: sa résolution ne le fauva pas
seulement, mais elle contribua
à me faire sauver moi-même;parce
que le Grand Maître ne trouvant
plusceBateau,futobligé d'-
aller passer l'eau beaucoup plus
bas.Je reviens à ma Meule de Foi..
Je demeurai caché plusdey heures,
avec une incommoditéque je
ne puis vous exprimer, j'avois l'épaule
rompuë & demise, j'yavois
une contusion terrible: la fiévre
me prit sur les neufheures du foir.
L'altération
L'altération qu'elle me dÕnoir,éroit
encore cruellement augmentée par
la chaleur du soinnouveau. Qiioique
je fusse sur le bord de la Riviere
,
je n'osois boire, parceque,
si nous fussions sortisde la Meule,
Afoate& moi ,nous rreuflîcns eu
fcuConne pour raccommoder le
soinqui eut paru remué, & qui
,
eut donné lieu par conséquent,
a ceux qui couroient aprés moi, de foüiller. Nous n'entendions
cjue des Cavaliers qui passoient à
droite Jk à gauche, nous reconnûmes
même Coulon à la VOIX.
L'incommodité de la fois éft incroyable
Se inconcevable à qui ne
l'a pas éprouvée. Mr de Roise Saint
Offrange Homme de qualité du
Païs, que Mr de Brissac avoit averti
en passantchez lui, vint,sur
les deux heures après minuit
, me
prendre dans cette meule de foin:
Après qu'ileutremarqué qu'il n'y
avoir plus de Cavalerie aux ..environs,
il me mitsur une civiere
à fumier, & ilme fit porter par
deuxPaïsans dans la granged'unemaison
qui étoità lui,à une
lieuë de là: Il m'y ensevelit encore
dans le foin; mais, comme j'y avois de quoi boite, je m'y
trouvai mêmedélicieusement. Mr
& Mde de Brissacm'y vinrent prendre
au bout de sept ouhuit heures,
avec quinze ou vingt chevaux,
JSc ils me menerent à Beaupreau
où je trouvai l'Abbé de Bellebat,
qui les y étoit venu voir,& où je ne
demeurai qu'une nuit, juia
ce que la Noblesse y fut aQemblee.
Mr deBrissac étoitfort aimé dans
tout le Païs, & il mitensemble
dans ce peu de tems, plus de iqo
Gentils-Hommes.Mrde Retz qui
l'étoitencore plus dansson Quartier,
le joignit à quatre lieuës de
là avec 300. Nous pâfïameç presque
à la vûë de Nantes, d'où
quelques Gardes du Maréchal
forrirent pour escarmoucher. Ils
furent repoussés vigoureusement
jusques dans la Barriere. Nous
surriy.âmes à MlJchecoHJ
,
qui est
dans le Païs de Retz, avec toute
forte de sûreté. Mde de Brissac
se porta en Héroïne dans tout le
cours de cette Action. Mr & Mdc
de Retz au contraire, mouroient
de peur du Maréchal de la Meilleraye
, qui enragé qu'il étoit de
mon évasion ,& encore plus de ce
qu'il avoir été abandonné de toute
la Noblesse,menaçoit de mettre
tout le Païs de Retz à feu & à
forç. Leur frayeur alla jusqu'au
point de s'imaginer ou de vouloir
faire croire, que mon mal n'étoit
que délicatesse
,
qu'il n'y avoit
rien de démis, & que j'en
-
serois
- quitte pour une contusion. Le
Chirurgienaffidé de Mr de Retz
ledisoit à qui le vouloit entendre;
& qu'il étoit bien rude que j'exposasse
pour une délicatesse, toute
ma Maison
, qui alloitêtre investie
au premier jour dans Machecoul.
J'éroiscependant dans mon lit oùjesentois des douleurs , incroyables
, & où je ne pouvois pas
feulement me tourner. Tous ces
discoursm'impatienterentaupoint,
que je pris la résolution de quitter
tous ces sons-la
,
& deme
- jetter dans BeUe-JJU5 où jepourois
au moins me faire transporter
par Mer. Le trajet étoit fort délicat
, parce que MrleMaréchal
de la Meillerayeavoit fait prendre
les armes à toute la Côte. Je ne
laissaipas delehazarder;je m'embarquai
au Port de la Roche
,
qui
n'est qu'à une petite demi-lieuë
de Machecoul
,
sur une Chaloupe
que Giselaye Capitainede Vaisseau
, bon-homme deMer, voulut
piloter lui-même. Le tems nous
obligea demoüiller, & d'êtredécouverts
par une Chaloupe qui
nous vint reconnoîtrela nuit. La
Giselayequisçavoit la Langue&
le Païs, s'en démefla fort bien,
Nous nous remîmes à la voileà
la pointe du jour, & nous découvrîmes
quelque tems aprés, une
Barque longue de Biscayens, qui
nous donnerent la chasse. Nous
iaprudes à la considération de M~
de Brissac,qui n'eut pas pris plaisir
d'être mené en Espagne
, parce
qu'il ne se sauvoit pas de Prison,
comme moi, & que l'on eut pû
par conséquent, lui tourner à crime,
ce voyage. Comme la Barque
longuefaisoitforcede vent sur nous,
& que même elle nous le gagnoit,
nous crûmes que nous ne ferions
que mieux, de nous jetter à terre, dansl'IsledeRhé. La Barque fit
quelque mine de nous y Cuivre;
elle borda assés long - tems à nôtre
vûë
,
après quoi elle reprit la Mer.
Nous nous remîmes la nuit, &
nous arrivâmes à Belle-Isle, à la
pointe du jour. Je souffris tout ce
que l'on peut souffrir dans ce tra-
~er, & j'û besoin de toute la force
de ma constitutions, pour deffendre
& sauver de la Gangrenne ,
une contusion aussi grande que
-
la mienne. & à laquelle je n'appliquai
jamais d'autres remedes,
que du sel & du vinaigre. Je ne
trouvai pas à Belle-Isle le même
<légoôt qu'à Machecoul ; mais,
je n'y trouvai pas dans le fond
beaucoup plus de fermeté. L'on
s'imagina au Païs de Retz, que
le Commandeur de Nenfchaise
qui étoit à la Rochelle, avoir ordre
au premier jour, de m'investir
dans Belle-Isle; l'on y apprit
que le Maréchal faisoit appareiller
douze Barques longues à
Nantes. Ces avis étoient bons 6c
véritables, mais il s'en falloit
bien qu'ils fussent si pressans qu'on
lescroyoit: Il falloit du tems pour
les rendre tels, &plus qu'il n'en
eut salu pour me remettre. La
frayeur qui étoit à Machecoul,
inspira del'indispositionàBellelUe
; &je commençai à m'enappercevoir,
en ce qu'on commença
à croireque jen'avois pas en
effet l'épauledémise, & que la
douleur que jerecevois de ma
comtusion
,
faisoit que je m'imaginois
quemon mal étoit plus
grand qu'il ne l'étoit en effet.
On ne sauroit croire le chagrin
que l'on ade ces fortes de murmures,
quand l'on sent qu'ilssont
injustes : Ce qui est vrai, est que
cechagrin change bien-tôt de nature
, parce que l'on n'est pas longtems
sans s'appercevoir qu'ils
ne font que les effets
, ou de la
frayeur, ou de lalassitude. Il entroit
de l'un & de l'autre dans
ceux, dont je vous parlerai en ce
lieu. Le Chevalier de Sevigni
homme de , coeur, mais interessé
craignoit , que l'on ne lui rasât sa
maison
, & Mr de Brissac qui
croyoitavoir suffisamment réparé
laparesse
,
pltirô: que la foiblesse
qu'il avoit témoignéedans le cours
de ma Prison
,
étoit bienaise de
finir
, & de ne point exposer son
repos à une agitation, à laquelle
on nevoyoit plus de fin.
Je n'avois pas moins d'impatience
qu'eux ,
de les voir hors d'une affaire
,
à laquelle ils n'etoient engagez
que pourl'amour de moi.
La difference est, que je ne croyois
pas le péril si present , ni
pour eux ni pour moi, que je ne
pusse au moins,àmon sens,prendre
le tems, & de me faire traiter,
& de me pourvoir d'un Bâtiment
raisonnable, pour naviguer.
Ils me voulurent persuader
de passer en Hollande sur un Vaisseau
de Hambourg, qui étoit à la
rade,&je ne crû pas que je dusse
confier ma personne à un Inconnu
quimeconnoissoit &qui pouvoit
me mener à Nantes, comme
en Hollande.Jeleurproposai de
me faire venir une barque de Corfaire
de Biscaïe,qui étoit moüilléeà
nôtre vuë, à la pointe de
l'I~Ie,- & ils appréhenderent de
se criminaliser par ce coriirnerce
avec les Espagnols; tant fut pro- cédé, que jem'impatientai de toutes
les allarmesque l'on prenoit
Scqws-l'on vouloir prendre à tons
siometis, é^què' je-m'ehibaf^uai
suruneBarque 'cfePejcftehrs-, où
il n'yavoitque cinq Mariniers, de
Belle-Isle
, Jolj
,
deux Gentilshommes
à moi
,
dont run s'appeloit
Boisgurin& &dlé, -& un Vakt
- de Chambre que'mon frere
m'avoit prêté. La Barque étoit
chargée de Sardines; cc qui nous
vint assés à propos , parce que nous
n'avions que fortpeud'argent.
Mon frere m'en avoit envoyé,
mais l'homme qui le portoit , avoit
été arrêté par les Gardes.
Coste son beau - pere ,
n'avoit
pas eu l'honêteté de m'en offrir:
Mr de Brissac me prêta80 Piiloles
, &celui qui commandoit dans
Belle-Isle., 40.Nousquittâmes
nus habits, nous prîmes deméchans
haillons de quelques Soldats
de la Garnison
, & nous nous
mîmes à la rame,à l'entrée de la
nuit, à dessein de prendre la route
deSaint Sebastien
,
dans le Quip-
uftoa. Ce n'est pas qu'elle ne
futassés longue pour unbâtiement ,
de cette nature; mais c'étoit le
lieu leplus procheoù je ponvois
aborder avec fûreté. Nous eûmes
un fort gros tems, toute la nuit; ilcalma à la pointe du jour, mais
ce calme ne nous donna pas beaucoup
d-e joye ; parce que nôè%tre
Boussolle qui étoit unique, tomba
dans la Mer,parje nesçai quel
accident. Nos Mariniers qui
se trouverent fore étonnés & qui d'ailleurs étoient fort,
ignorans
, ne sçavoient où ils
croient,& ne prirent de route, que ceJle qu'un Vaisseau qui nous donna la chasse, nous força de
rcoiut,rqir.uI'lisl reconnurent àsongaba- étoitTurc&deSalé.Comme
il broüilla ses voiles sur lesoir,
nous jugeâmes qu'il craignoit la
terre,&que par consequent nous - n'en pouvionsêtreloing. De pe- titsoiséaux,qui venoient se per- cher sur notre Mât, nous le marquoient
d'aillieursassez. La question
étoit, quelle terre ce pouvoir
etJ»-, car nous craignions
autant celle deFrance, quecel.
ledes Turcs. Nous bordâmes toute
la nuit dans cette incertitude,
nous y demeurâmestoutle lendemain
; & un Vaisseau dont nous
nous voulûmes aprocher, pour
nous en éclaircir, nous tira pour
toute réponse, trois voilées decanon.
Nous avions fort peu d'eaii
& nous aprehendions d'être charges
en cet endroit par un gros
tems ,
auquel il y avoir déja quelque
apparence. La nuit fut assez
douce:Nous aperçûmes àla pointeuu
jour,une chaloupeà la Mer,
&nous nous en approchâmes avec
beaucoup de peine, parce qu'elle
apprehendoitque nous ne fussions
Corsaires. Nous parlâmes Espagnol
& François, à trois hommes
qui étoient dedans,&ils n'entendoient
ni l'une,ni l'autre Langue.
L'un d'eux se mit à crier SanSebastian
, pour nous donner à connoître
qu'ils en étoient. Nous lui
montrâmesde l'argent, & nous
lui repondîmes- San Sebastian,
pour lui faire connaître que c'étoit-
là où nous voulions aller: Il
se mit dans nôtre Barque
, & il
nous y conduisit; ce qui lui fut fort
aisé, parce que nous n'enétions
pas bien loing. Nous ne fûmes pas
plutôt arrivez, que l'on nous demanda
nôtre Charte.CetteCharte „
est si nécessaire à la Mer, que
tout homme qui navige sans l'avoir,
est pendable sans autre forme
de procés. Le .PJtEPn de nôtre
Barque n'avoit pas fait cette réflexion
, croyant que je n'en avois
pas besoin. Le défaut de ce Papier,
joint aux méchans habits,que nous
avions
,
obligea les Gardes du
Port de nous dire, que nous avions
la mine d'être pendu, le lendemain;
mais nous leur répondîmes
quenous étions connus de Mr le
Baron de Vc.tevdlc qui étoit au
partage,&qui d'abord,jugea par
ces habits tpus déchirez, que
j'étois un Imposteur. ll'r.e le témoigna
pourtant pas àtout hazard
, & il vint me voir dés le
lendemain à mon hôtellerie. Il
mefit un fort long compliment,
mais embarassé, & d'un homme
qui avoit accoûtumé au poste où
il étoit, de voir souvent des trompeurs.
Ce qui commençaàl'assû-
Ler
rer ,
fut l'arrivée de Beduchesne
que j'avois dépêché de Beaupreau,
a Par ,
& que mes amis me
renvoyerent en diligence, aussitôt
que je m'étois embarqué pour
Saint Sebastien. ille trouva si bien
informé des nouvelles, qu'il eut
lieu de croire ,
qu'il n'étoit pas
un Courier supposé, & il l'en
trouva même beaucoup mieux instruit,
qu'il ne souhaitoit; car, ce
futlui qui lui apprit que l'Armée
de France avoit forcé celle d'£k
pagne dans les lignes d'Arras
& , cet avis que Mr de Vateville
fitpasser en diligence à Madrid,
fut le premier que l'on y ût de
cette défaite. Beauchesne me l'apporta
avec une diligence incroyable,
sur une Frégate de Corsaire
Biscain
,
qu'il trouva à la pointe
de Belle-lsle,&qui fut ravie de
se charger de sa personne & de
son passage
,
sçachant qu'il me venoit
chercher à Saint Sebastien.
Mes amis me l'envoyerent, pour m'exhorter à prendre le chemin
de Rome, plûtôt que celui de
Jlfeztiere
,
où ils appréhendoient
que je voulusse me jetter. Cet avis
étoit certainement Le plus sage,
mais il n'a pas été le plus hûreux
par l'événement. Je le suivis sans
hésiter
,
quoique ce ne fut pas
sans peine. Je connoissoisassés la
Cour de Rome, pour sçavoir que
le poste d'un Réfugié&d'un Suppliant
n'y est pas agréable,&mon
coeur qui étoit piqué au jeu contre
le Cardinal Mazarin,étoit plein
de mouvemens qui m'eussent
porté avec plus de gayeté, dans les
lieux, où j'eusse pû donner un
çhâmp plus libre à mon ressentiment.
Le conseil de mes amis
l'emportasurmesvues : Ils merepresenterentque
l'azile naturel
d'un Cardinal& d'un Evêque persecuté,
étoit leVatican ; Mais il y a
des rems dans lesquelsil n'est pas
malaisédeprévoir,que ce qui devroit
servir d'azile,peutfacillement
devenir un lieu d'exil. Je le
previs & je le choisis ; & quelque
évenement que ce choix ait ÛJ je
ne m'en suis jamais repenti, parce
qu'il eût pour principe, la déférence
que je rendis au conseil
de ceux à qui j'avoisobligation. Je
l'estimerois d'avantage, s'il avoit
étél'effet de ma moderation & du
désirde m'employer à mon rétablissement
par les voyes Ecclesiastiques.
Il ne tint pas auxEspagnols
que jene prisse un autre parti. Ausfirôt
que Mr de Vateville m'ût
reconnu pour le Cardinal de Retz,
ce qu'il fit en huit ou dix heures,
& par les circonstances que je vous
ai marquées, & par un Secrétaire
Bourdelois qu'il avoit, qui m'avoit
vû àParis plusieurs fois; il me
mena chez lui dans un Apartement
qui étoit au plus haut étage, & m'y
tint si couvert, que quoique M. le
Maréchal de Grammont qui n'étoit
qu'à3lieuës deSaint Sebastien,eût
donné avis à la Cour par un Courier
exprès, que j'y étois arrivé,il
fut trompé lui-même le jour suivant,
au point d'en dépêcher lift
autre, pour s'en dédire. Je fus trois
femaities dans un lit sans pouvoir
me remettre, & le Chirurgien du
Baron de Vateville qui étoit fort
capable, ne voulut pas entreprendre
de me traiter, parce qu'il étoit
trop tard. J'avois l'Epaule absolument
démise, & il me condamna
à être estropié pour tout le reste de
ma vie. J'envoyai Boisguerin au
Roi d'Espagne
,
auquel j'écrivis,
pour le prier de me permettre de
passer par ses Etats pour aller à
Rome. Ce Gentilhomme fut reçû
de Sa Majesté Catholique & de
Don Louis de Haro, audelà de
toutceque je puis vous en exprimer.
On le dépêcha dès lelendemain
; on lui donna une chaîne de
Soo. écus;on m'envoya une litiere
du Corps, & on me dépêcha en
diligence. Don ChristovaldeChassambonAllemand,
mais espagnolif!,
& Secretaire des Langues,
tres-consideré de Don Loiiis. Il
n'y a pointd'effort que ce secretaire
ne fit pour m'obligerd'aller à
Madrid. Je m'en défendis par
l'inutilité dont ce voyage Seroit au
service de Sa Majesté Catholique,
& par l'avantage que mes ennemis
eh prendraient contre moi. L'onne
comprenoit pas ces raisons , qui étoient pourtant, comme vous
voyez, assés bonnes: & comme,
je m'enétonnois, Vateville. qui
en presence du Secretaire , avoit
été de son avis, même avec vehemence
, me dit: Ce voyagecoûtevoit
50000. écus au Ra & peutêtre
à vous l'Archevêché, il neseroit
bon à rieii, ô, cependantilfaut
que je parle comme lut, ouje serois
brouillé à la Cour. Nous agissons
sur le pied de Philippe Il quf avoit
pour maxime, d'engagertoujours les
Étrangers pardesdémonflrationspu»
bliques. Cetteparoleestconsiderable,
& je l'ai moi-même appliquée plus
d'une fois en faisantrefléxionsur laconduiteduConseild'Espagne.il
m'aparuen plus d'une occasîon, qj'd
poêpcihneiâaturteantparl'attachement trop1 ,qu'ilaàsesmaximesgé~
r.érales,ejne l'on pêche en France
parlemépris que l'on fait cir d*sgénérales
&-desparti-culitres.
Quand D. Christoval vit, qu'il
ne pouvoit pas me persuader d'aller
à Madrid , il n'oublia rien
pour m'obliger a m'embarquer
sur une Fregate de Dmkfrquey
qui étoit à S. Sebastien > &
H me fit des offresimmenses en
cas que je voulusse aller en Flandres,
traiter avec M1le PRINCE,
me déclarer avec Mex,iere, Charleville,&
le Mont-Olimpe. Il
avoit raison de me proposer ce
party quiétoit en effet au service
du Roy son Maître. Vous avez
vu celle que j'ù de ne le pas acceprer.
Ce qui fut très honnête,
est que tous mes refus n'empechèrent
pas qu'il ne me fit apporter
un petit coffre de velours,
dans lequel il y avoit 4000écus
en piéces de quatre. Je ne crû
pas les devoir recevoir, ne faisant
rien pour le service du Roy
Catholique; je m'enexeusai sur
ce titre avec tout le respect que
je devois : Et comme je n'avois,
pour moi, 8c pour les miens,
ni linge, ni habits,& que les 400.
écus que je tirai de la vente de
mes Sardines,furent presque consommez
,en ce que je donnai aux
gens de Mr de Vateville ; jele
priai de me donner 400 pistoles,
dont je lui fis ma promesse , de
que je lui ai renduës depuis. Apres
que je me fus un peu rérabli, je
partis de Saint Sebnftiem & je pris
la route de velence pour m'embarquer
à Vinaros, où Don Christoval
me promit que Donluan d'-
Autriche
,
qui étoit à Barcelonne.
m'envoyeroit une Fregatte & une
Galere. le passai dans une Litiere
du corps du Roy d'Espagne»
toute la Navarre, fous le nom de
Marquis de S. Florent, & sousla
conduite d'un Maître d'Hôtel de
Vateville,qui disoit que j'estois un
Gentil-homme de Bourgogne, qui
-
alloit servir le Roy dansleMilanois.
Comme j'arrivai à Tudelle ,
Ville assez considerable au det& ,1
de Pampelune, je trouvai le Peuple
assezcmû.Onyfaisoit lanuit
des feux & des Corps de Gardes. - Les Laboureurs desenvirons s'étoient
soulevez; parce qu'on leur
avoit deffendu la Chasse, ils étoient
entré dans la Ville, & ils
y avoient fait beaucoup de violence
& mêmepilléquelques mai- "!
fons. Un Corps de gardes qui fut
posé à dix heures du foir devant
l'Hôtellerie où je logeois, commença
àme donnerquelquessoupçons
que l'on en ût pris de moi: Mais une Litière du Roy, les avec Muletiers de sa livrée,me rassuroit.
Je vis entrer à minuit uncertain
D. Martin dans ma chambre,
avec une épéeson longue & une
gr.-indcRo;,i,at,he,à la main:il me dit
qu'ilétoit le fils du Logis,&qu'il
me venoit avertir que le peuple
étoit fort émû, qu'il croyoit que j'étoisunFrançois venu expr ès,
pour fomenter la revolre des La "*
boureurs: Que l'Alcade,ne Iç'-
voir lui-meme ce qui en étoit,
qu'il étoit à craindre que la canaille
ne prit ce prétexte, pour
m'égorger, &que le Corps de gardes
qui étoit devant le Logis,commençoit
àmurmurer & à s'échauffer.
Je priai D. Martin de leur faire
voir sans affectation, la litiere du
Roy, de leur faire parler les Muletiers,
de les mettre en conversation
avec D. Pedro Maître d'Hôtel
de Mr de Vateville- Il entra
justement dans ma chambre dans
ce moment, pour me dire que c'étoient
des Endemoniados,qui n'enrendoient,
ni rime,ni raison,&qu'ils
l'avoient lui-même menacé de le
massacrer. Nous passâmes ainsi
toute la nuit, ayant pour serenade
une multitude de voix confuses ,
qui chantoient, ou plutôt qui hurloient
deschansons contre les François.
Je crû le lendemainau matin
, qu'il étoit à propos de faire
voir à ces gens - là, par nôtre
assurance
, que nous ne nous
tenions pas pour François. Je voulu
sortir pour aller à la Mené;it trouvai sur le pasdela porte, tine
sentinellequi me fit rentrer assèz
promprement, en me mettant le bout
du Mousquet dans la tête,
& enme disant qu'elle avoir ordre
de l'Alcade de me comman- jt
derde la part du Roy,de me tenir
dans mon Logis. J'envoyai D.?
Martin à l'Alcade, pour lui dire
qui j'étois, & D. Pedroyalla
": avec lui. Il me vint trouver en
même tems , ilquittasa Baguette à y?
la Porte de ma Chambre,il mit un ':
genoüil en terre en m'adorant, il ;
baisa le bas de mon juge-au-Corps,
mais ilme déclara qu'il ne pouvoit
me laisser sortir,qu'il n'en ûtordreduViceroy
de Navarre , qui
étoit à Pampelune. D. Pedro y alla
avec un Officier de la Ville
,
&
il revint avec beaucoupd'exeuses.
On me donna 50 Mousquetaires
d'escorce, montés sur des ânes,
qui m'accompagnerent jurqut
Cortés.Jecontinuai mon chemin
pal'Arragon, & passai par Sarragoce
Capitale de ce Royaume ,
belle 8< grande Ville. Je fus surpris
au dernier point ,
d'y voir
que tout le monde parloit François
dans les ruës. Il y en a en
effet une infinité, & particulièrementd'Artisans
qui sont, plus asfectionnez
à l'Espagne, que les
Naturels du Pais. Le Duc de
JHonteleenNapolitain, de laMaison
de Pignatelli, Viceroy d'Arragon,
envoya 3Ott 4 lieuës au
devant de moi un Gentil-homme,
pour me dire
,
qu'il y fut venu
lui-même avec toure la Noblesse
,
si le Roi son Maître,ne lui eut
mandé d'obéir à l'ordre con- traire, qu'il sçavoit que je lui en
donnerois. Ce compliment fort
honnête,comme vous voyez ,fut
accompagné de mille&mille galenteries,&
de tousles rafraichissemens
imaginables que je trouvai
à Sarragosse.Permettez-moi,s'il
vous plaitdem'yarrêter, pour vous
rendre compte de quelques circonsrtianecues,
sqeuism.'y parurent fifîés en- 1y asés cm..
Ontrouve,avant d'entrer dans
la Ville de ce côté-là
,
l'Alcaçar,
des anciens Rois Maures, qui est
présentement à l'Inquisition. Il y
a auprès , une Allée d'arbres, 1
dans laquelle je vis un Prêtre qui
se promenoir. Le Gentil-homme
du Viceroy me dit que ce Prêtre
étoit. le Curé d'Huesca Ville
trés - ancienne en Arragon ,
1
& que ce Curé faisoit la quarantaine,
pour avoir enterré depuis
trois semaines
,
son dernier Paroissien
,
qui étoit effectivement 1
le dernier de nooo personnes
moires de la Peste, dans sa Paroisse.
Ce même Gentil-homme
du Viceroy me fit voir tout ce qu'-
il y avoit de remarquable à Sarragosse
, toujours fous le nom de
Marquis de Saint Florent: Mais,
il ne fit pas reflexion que Nnefira
senoradelpilar,quiestundes plus
célébres Sanctuaires de toute l'Espagne
, ne se pouvoir pas voir
fous ce titre. L'on ne montre jamaisàdécouvert
cette mage.
miraculeuse
i
miraculeuse
, qu'aux Souverains
&aux Cardinaux, le Marquis de
Saint Florent n'étoit ni l'un ni
l'autre;de forte que quand l'on
me vit dans le Balustre avec un
Juste-au-Corps de Velours noir&
une Cravatte ; le Peuple infini qui
y étoit accouru de toute la Ville,
au son de la Cloche, qui ne sonne
que pour cette cérémonie
, crut
que j'étois le Roy d'Angleterre.
Il y avoir, je crois, plus de ic,»
carosses de Dames, qui me firent
cent & cent galanteries ,auxquelles
je ne répondois que
comme un homme qui ne parloit
pas trop bien Espagnol.
Cette Eglise est belle en elle
même, lesrichesses &les ornemens
en font immenses
, & le
Thrésor magnifique. L'on m'y
montra un homme qui servoit à
allumer les Lampes qui sont en
nombre prodigieux, &: l'on
me dit que l'on l'avoit vû sept ans
à laporte decette Eglise, avec
une feule jambe. Je l'y vis avec
deux. Le Doyen avec tous les
Chanoines m'assùrerent que toute
la Ville l'avoit vû, comme eux.,
&que (î je voulois encor attendre
deux jours, je parlerois à plus
de 1000 hommes de dehors qui
l'avaient vucomme ceux de la
Ville. Il avoit recouvert sa jambe
à ce qu'il disoit,en se frottant
de l'huile de ces Lampes. On
célébre tous les ans la fête de ce
Miracle,avec un concours incroïa.
ble, & il est vray encore qu'à une
journée de Sarragoce, je trouvai
les grands chemins couverts de
gens, de toutes fortes de qua lirez
qui y accouroient.J'entrai de l'Arragon
dans le Roïaume de Valence
, qui se peut dire non p~s
feulement le païs le plus siin9
maisencorleplus beau Jardin du
monde. Les Grexades, les Orangers
, les Citroniers y sont les palissades
des grands chemins. Les
plus belles & les plusclaires Eaux
dumonde leurservent de canaux. ToutelaCampagne qui est émaillée
d'un million de fleursdifferentesquiflatem
la vuey exhale
un million d'odeurs différentes qui
charment l'odorat. J'arrivai ainsi.
à Vinaros où D. FernandCarillo
Général des Galeres de Naples,
me joignit le lendemain, avec la
Patronne de cette Escouade
,
belle
&excellenté Galere,&renforcéede
la meilleure partie dela
Chiourme, & de la Soldatesque
de la Capitane, que l'on avoit
presque désarméepour cet effets
Don Fernand merenditune let-
-
tre de D. Juand'Autriche,aussi
belle & galante que j'en aye jamais
vû:Il me donnoit le choix de
cette Galere ou d'uneFregate de
Dunkerque qui etoita la même
plage,&qui étoit montée de 56
pièces de canon.Celle-ciétoit plus
flue pour passer dans une faison
aussiavancée,car nous étions dans
le mois d'Octobre. Je choisis la
Galere, & vous verrez que je n'en
fis pas mieux.D.ChristovaldeCardonne,
Chevalier de S. Jacques,
Diij
arriva à Vinaros un quart d'heure
après D.Fernand CarHIa, &il
me dir que Monsieur le Duc de
Montalte Viceroy de Valence l'avoir
envoyé pour m'offrirrout ce
qui dépendoit de lui:Qu'il sçavoit
que j'avois refusé ce que le Roy
Catholiquem'avoit offertàSaint
Sebastien ; qu'il n'osoitparcette
raison
, me presser de recevoir ce
qu'un Officier des Galeres avoit
ordre de m'aporter : mais que
comme il sçavoit que la precipitation
de mon voyage ne m'avoit
pas permis de me charger de beaucoup
d'argent; que j'étois fort liberal
,
& que je ne serois pas faché
de faire quelque regale à la
Chiourme, il esperoit: que jene
refuserois pas quelques petits rafraichissemens
pour elle. Ces rafraichissemens
consistoient en six
grandes pièces pleines de toute
forte de confitures, de plusieurs
douzaines de pairs de gans d'Espagne
exquis & d'une bourse de
senteur» dans laquelle il y avoit
2000 pièces d'orfabriquées de
Floride, quirevenoient à zooo»
200, ou 300 Piltoles. Je reçu
le present sans en faire aucune
difficulté, en lui répondant que
comme je ne me trouvois pas en
état de servir sa Majesté Catholique
je croyois que je manquerois à mon devoir en toutes manieres,
sije renvois les grandes sommes
qu'elle avoit eûê la bonté de me
faire apporter à S. Sebastien &
offrir à Vinaros -, mais que je croirois
aussi manquer au refpeéèquc:
je devois à un aullï grand Monarque
,
si je n'acceptois le second
dont il m'honoroit. le le reçu
donc, mais je donnai, avant de
m'embarquerlesconnturesauCapitaine
de la Galere, les gands à
D. Fernand, & l'or à D. Pedro,
pour Mr le Baron de Vateville;
en lui écrivant que comme il m'avoit
ditplusieurs fois qu'il étoitassezembarasséacause
de l'extreme
dépense qui étoit necc(T.i:e pour
achever l'AdmiraidesIndes d'Occidentqu'il
faisoit construire à S.
Sebastien
, je lui envoyois un pettietceg,
rca'icnfptaouirrusoiulager son mal de
qu'il appelloit le
chagrin que la fabrique de ce Vais-
(eau lui donnoir. Ma manière d'agir
en ce rencontrefut un peuoutrée.
l'eûraison de donner le rafraichissement
de Victuailles au
Capitaine;il étoit indiffèrent de
retenir les gands d'Espagneou de
les donner à D. Fernand.. il eùt
été de labonne conduite de retenir
les2000, &tant de PiMet.
Les Espagnols neme l'ont jamais
pardonné :Ils ont toujours attribué
à mon aversion, ce qui n'étoit
en moi ,
dans la vérité» qu'-
une suite de lap osession que j'a-
- vois toujours faire de neprendrede
l'argent de personne. le m'embarquai
a la seconde gardede la nuit
avec un gros tems, mais qui ne
nous incommodoit pas beaucoup,
parce que nous avions le vent en ,
poupe. Nous faisions trois mille
par heure&nous arrivâmesle lendemain
à Matorque Comme il
y avoit de la peste en Atragon,
tout ce qui venoit dela Côte
d'Espagne étoit fu%eéfc à Maïorque
:Il y eut beaucoup d'allée &
de venuepour nous faire donner
pratique,àlaquelle le Magistrat
delaVille s'oposoitavec vigueur.
Le Viceroi qui n'est pas à beaucoup
préssi absolu dans cette Isle,
que dans lesautres Royaumes d'-
Espagne-, &,qui avoit eu ordre
du Roy son Maître,de me faire
toutes les honnesterez possibles,fit
tant par ses instances, que l'on
me permit à moi & aux miens,
d'entrer dans la Ville, à condition
den'ypoint coucher.Celavous
paraît sans doute assez extravagant
,parce que l'on porte le mauvaisairdans
une Ville, quoiqu'on
n'y couche pas.Je le dis l'aprésdîné
à un Cavalier Majorquin
,
qui me
répondit ces propres paroles, que
je remarquai, parce qu'elles peuvent
s'appliquer a mille rencontres
que l'on fait dans la vie.
NONS ne craignonspas que vous nous *
apportiez, du mauvais air, parceque
nousIfavons bien que vous n'-
euespaspasse àHuesca
,
mais comme
vous vous en esses aproche, nous
sommes bienaise de faire en votre
personne un exemplequi ne vousincommode
point&qui nous accomode
pour les suites. Cela en Espagnol,
est plus substantiel,demême plus
galant qu'en François. LeViceroy
qui est un Commandeur Arragonois,
donc j'ai oublié le nom, me
vint prendre avec 100ou200 carosses
pleins de Noblesse
,
& la
mieux faite qui soit en Espagne. Ilme mena à la Mené à la Cathédrale
,
où je vis 30 ou 40 femmes
de Qualité, plus belles l'une que
,
l'autre,&ce quiest de merveilleux
,
c'est qu'il n'yen a point de
laides dans toute l'Isle; au moins,
elles y sont très-rares: Ce sont
pour le moins, des beautés trésdélicates
, & des teints de Lis & - de Roses.Lesfemmes du baspeufpolentque
l'on voit dans les rues,
de cette espéce. Elles ont
commeune Coëssure particulière,
qui est fort jolie. Le Viceroy me
donna un dînermagnifique
,
dans
une superbe Tente de Brocard
d'or, qu'il avoir fait élever sur le
bord de laMer. Il me mena aprés , entendre une Munque dans un
Couvent de Filles, qui ne cédoient
pasen beauté aux Dames
de la Ville:Elles chanterent à la
Grille, à l'honneur de leur Saint,
des Airs & des paroles plus galantes
&plus passionnées
, que ne
sont les Chansons de Lambrt.
Nous allâmes nous promener sur
le soir, auxenvironsdelaVille,
qui font les plus beaux du monde.
&tous pareils aux Campagnes du
Royaume de Valence. Nous re- vinfmes chez le Viceroy
,
la Vicereine
qui étoit plus laide qu'un
Demon & qui étoit assise fous
un grand Dais, toute brillante
de Pierreries, donnoit un mer- veilleux lustre à 60 Dames qui
croient auprés d'elle,&quiavoichrété
choisies entre les plus belles
de la Ville. On me ramena avec
cinquante flambeaux de cire blanche
,dans la Galere, au bruit de
toute l'Artillerie des Battions, &:
d'une infinité de Haut-Bois de
Trompettes. J'employai à ce divertissement,
les trois jours que
le mauvais tems m'obligea de
passer à Majorque. J'en partis le 4.j
avec un vent frais,& en Poupe.
Je fis cinquante lieuës en douze
heures
,
& j'entrai fort hûreusement
avant la nuit au Port Afahati,
qui est le plus beau de la Méditerranée.
Son embouchure est fort
étroite , &je ne crois pas que deux
Galeres à la fois y Plliffent passer
en voguant. Il s'élargit tour d'un
coup , & fait un Bassin oblong, qui
a une grande demie-lieuë de large,
CT une bonne lieuë de long. Ulle
grande Montagne qui l'environne
de tout coté,fait un Théatre, qui
par la multitude & la hauteur des
arbres dont elle est couverte ,
&
par les ruisseaux qu'elle jette avec
une abondance prodigieuse
, ouvre
mille & milleScénes,qui sontsans
exagération ,
plus surprénantes,
que celles de l'Opéra. Cette même
Montagne, ces mêmes Rochers
couvrent le Port detous lesvents;
& tbwsles plus grandes tempêtes
il est aussicalme, qu'un Bassin de
Fontaine, & aussi uni qu'une glace.
Il est partout d'une égale prosondeur
, & les Galions desIndesy
¡
donnent fond à 4 pas de terre.
Pour comble de toute perfection
1 ce Port est dans l'lui L'Iste deMinorque , donneencoreplusdechair&tontesfortes
deVictuaillesnécessaires a
la Navigation, que celle de Majorque
neproduit deGrenades,d'Oranges&
deLimons. Le tems grossit extrémement,
après que nous sûmes
entrez dans le Port, au point
que nous fumes obligezd'y derCmaeruirlelro,
quatre jours.D. Fernand qui étoit Homme de
1 Qualité ,âgé seulement de 24
ans, forthonnête &: civil, cherchael
me donner tout le divertissement
que l'on pouvoit trouver
en ce beau Lieu. La Chasse y étoit
la plus belle du monde
, en toute
forte de Gibier, & la Pesche en
Poissons. En voici une maniéré
particulière, ce mesemble,ace Port.
Ilprit centTurcs de la Chiourme,
illes mit de rang,illeur fit tenir
à tous un cable d'une prodigieuse
grosseur,ilsitplonger 4 de ses EscLtves
, qui attachèrent ce cable à
une fortgrosse pierre; ilsla tirerentaprès
,
à force de bras, avec
leurs Compagnons, au bord de
l'eam; ils n'y réfffirent qu'après des
efforts incroyables: Ils n'eurent
gueres moins de peine à casser cette
pierre à coups de marteau. Ils trouvirent
dedans,septou huitécailles,
moindres que les Huitres en grandeur
,
mais d'un goût,sans comparaisonplus
relevé. On lesfait cuire
dans leur eau, c-; le manger en
est délicieux. Le rems s'érant adouci
, nous sîmes voile pour passer
le Golfe
, qui commence en -
cer
cet endroit. Il a cent lieuës de
long& quarante de large, & il est
extrêmement dangereux, tant à
cause des Montagnes de fable,
que l'on prétend qu'il élève & qu'il
roule quelquefois, que parce qu'il
n'y a point de Port sous vent. La
Côte de Barbarie qui le borne d'un
cote, n'est pas abordable;celle de
Languedoc qui lejoint de l'autre
est trés-mauvaise , : Enfin le trajet
n'en estpointagréable pour les Galeres
,pour peu que la saisonfoit avancée
,
& elle l'etoit beaucoup
parce que nous étionsfortproche de
laToussaient où ilfait ordinairement
à la Mer de grands coups de
vent. D. Fernand de Carillo
, qui
étoit un des Hommes d'Espagne
des plus avanturier m'avoüat
qu'une médiocre Fregate eut été
meilleure en ce rencontre que la
plus forte Galere. Il se trouva
par l'événement
, que la
moindre Felouqueeût été aussi
bonne que la meilleureFrégate.
Nous passames le Golfe en ja
heures, par le plus beau tems
du monde, avec unventqui ne
laissoit pas de nous servir "- ne
nous obligeoit presque pasà met- tre sur le Bourcet de la chambre -
de poupe ,
les lanternes de verre
dont on les couvre Nous entrâmesainsi
dans le Canal qui est
entre laCorfe U- la S.rdaig.e.D.
Fernand Carillo qui vit quelque
nuagequi lui faisoit appréhender
changement de tems,me proposa
de donner fond à Porto Co~/,
qui est un Port des-habité dans la
Sardaigne, ce que j'agreai. Son
apprehension s'étantévanoüie
avec les nuages, il changad'avis
pour ne pas perdre le beau
tems. Ce fut un grand bonheur
pourmoi, car M. de Gutfe qui
alloit a Naples avec l'armée Navale
de France, étoit mouillé à Porto Condé avec six Galeres.
D. Fernand Carillo qui le[ÇÛl
deux jours après, me dit qu'ilse
fut moqué de ces six Galeres;
parce que la fieruie quiavoir 450
hommes de Chiourme, se sut aisement
tirée d'affaire mais, c'eût
toûjours été une affaire,dont un
homme qui se sauve de Prison,
se passe encore plus facillement
qu'un autre La Forteresse de S.
Boniface qui est en Corse & aux
Génois, tira 40 coups de Canon
en nous voyant, &comme nous
en passion trop loin, pour en
être salué
, nous jugeâmes
qu'elle nous saisoit quelque signal,
& il étoit vrai; car, elle
nous avertissoit qu'il yavoir des
ennemis à Porto Condé. Nous
ne leprîmes pas ainsi,&nous crûmes
qu'elle nous vouloir faire
connoistre, qu'une petite Frégate
que nous voyoions devant nous au
forcir du Canal, étoit Turquoise,
comme elle en avoit le gabarit.
D. Fernand prit fantaisie de l'attaquer
, & il me dit qu'il me donneroit,
si je le lui permettois,le
1- plaisir d'un Combat qui ne dureroit
qu'un quart d'heure, il commanda
que l'on donna chasse àla
Fregatequi paroissoit effective
meni faire force de vent pour s'enfuir.
Le Pilote qui n'avoit d'attention
qu'àcette Frégate,ne remarqua
pas un Banc de sable, quine
paroissoit pas à la vérité au
dessus del'eau, mais qui est si
connuqu'il estmême marqué dans
les cartes. La Galere toucha:
Comme il n'y a rien de si dangereux
à lamer,tout le mondes'écria
misericorde. Toute la Chiourmese
leva pouressayer de la déferrer
& de se jetter à la nage. D.
Fernand Carilloquijoüoit au Piquet
avec Jolydansla Chambre
de Poupe, me jetta la premiere
épée qu'il trouva devant lui, en
me criant que je la tirasse, & il
rira la sienne pour aller sur le
Coursier charger à coups deftramaçons,
tout ce qu'il trouvoit
devant lui. Tous les Officiers &
la Soldatesquefirent la même
chose, parce qu'ils apréhendoient
que la Chiourme, où il y avoit
beaucoup de Turcs, ne relevassent
la Galere,c'est-à dire,ne s'en
rendissent les Maîtres, comme il
est arrivé quelquefois en de ferablables
occasions. Qand tout le
monde se fut remis à sa place,ilme
dit,de l'air du monde le plus froid
&le plus assuré.rt/ ordre de S.Mde
vous mettre en sûreté, ilyfaut
pourvoir. Je verrai après cela,si la
Galere est blessee. En proferant cette
derniere parole,il me fit prendre
à force de corps par quatre Esclaves
, & il me fit porter dans la
Felouque. Il y mit avec moi trente
MousquetairesEspagnols
,
ausquels
il commanda de me menersur
un petit écüeilquiparoissoit à 50
pas delà, & où il n'y avoit place
que peur quatre ou cinq personnes.
Les Mousquetaires étoient dans
l'eau jusqu'à la ceinture ,
& ils me
firent pitié; quand je vis, que la
Galere n'étoit pas blessée, je lesy
voulurenvoyer;mais ils me dirent
que si les Corsaires qui etoientsur
le rivage,me voyoientsans uneabonne
escorte , ilsnemanqueroientpas
de me venir piller & égorger, ces
Barbares s'imaginans <^ue tout ce
qui fait naufrage est a eux. La
Galere ne se trouva pas blessée,
ce qui fut une maniere de prodige.
On ne laissa pas d'êtreplus
de deux heures à la relever. La
Felouque me vint reprendre , &
je remontai sur la Galere. Comme
nous sortions du Canal, nous apperçûmes
encore la Frégate, qui
voyant que la Galere ne la fuivoit
plus, avoit pris sa route. Nous
lui
donnâmeslachasse
; elle la
prit, & nous la joignîmes en moins
de deux heures. Nous trouvâmes
en effet qu'elle étoit Tur..
quoise, mais entre les mains des
Genois, qui l'avoient prise sur le
Turc, & qui l'avoient armée. Je
fus,pour vous dire vrai, trés aise
que l'avanture se fut terminée
ainsi :Cette guerre ne me plaisoit
pas;ellen'étoit pas grande
, mais
une égratignure qui m'eut pu arriver
,
l'eut renduë ridicule. D.
FernandCarillo, quiétojtunjeune
hommetort brave, me la proposa
, & je n'û pas la force de
l'en refuser, quoiqze je visse bien
que c'étoit une imprudence. Le
rems se chargeantun|peu, on crut
qu'il étoit à propos d'entrer dans
Porto Yècchio. Ccft un Port deshabité.
Un Trompette du Gouverneur
Genois, d'un Fort qui en
est assés proche,vint nous avertir
de la part de son Capitaine,
que MrdeGuise étoit avecfix Galeres
de France à Porto Condé,
qu'aparemment il nous avoit vû.
* passer, & qu'il pourroit venir nous
surprendre. La même nuit, sur le
foir
, nous résolûmes de nous
remettre à la Mer, quoique le
tems commençât à être fort gros,
& qu'il y ût même quelque péril
de sortir la nuit de PortoVecchio;
parce qu'il a à sabouche un écueil
de Rochers,qui jette un Courant
assés facheux. La bourasque augmenta
avec la Lune, & nous
ûmes une des plus grandes tempêtes
qui se soit peut-être jamais
vue à la Mer. Le Pilote Royal
des Galeres de Naples qui étoit
sur la nôtre, & qui naviguoit
depuis cinquante ans, disoit qu'il
n'avoit jamais rien vû de pareil. ,-
Tout le monde étoit en prieres gj- .¡:-
tout le monde se confessoit : Il«H
n'y ût que D. Fernand Carillo,qui
communion tous lesjours
,
quand tlî
étoit à Terre, cff qui étoit d'une
Tiété Angélique : lln) ût quei lui,dis-je, qui ne se jetta pAS aux
pieds des Prestres avec empresse- -
ment. Il laissoit faire les autres, x
mais, il ne fit rien en son particculier,
C'r il me dit à l'oreille:
Je crains bien que toutes ces Confessions
, que laseule peur produit,
ne vatllent rien. Il demeura toujourstranquile,
donnant les ordres
avec une froideur admirable, &
en donnant du courage, mais doucement
, à de vieux Soldats de
terre de Naples, qui faisoient
paroîtreunpeu d'étonnement. Je
me souviens toujours qu'il les appella
Senres soldados de Carlo
Qmnto. Le Capitaine particulier
-
de la Galere,qui s'appeloit Villanova
,
se fit apporter au plus
fort du danger, ses manches en
broderie & son écharpe rouge,
en disant, qu'un véritable Espa,.
gnol devoit mourir avec la marque
de son Roy. Il se mit dants
un grand Fauteüil
, & il donna un
grand coup de pied dans la machoire
d'un pauvre Napolitain,
qui ne pouvant tenir sur le Coursier
, marchoit à quatre pattes,
en criant. Senr D. Fernando por
l'amor de Dios Confeçion
, & le
Capitaine en le frapant
,
lui dit
Osenemigo de Dios pi deConfeçion:
& comme je lui repréfentois que
la preuve n'étoit pas bonne, il me répondit, que ce Vieillard scandalisoit
toute la Galere. Vous ne
pouvez vous imaginer l'horreur
d'une grande tempête ; vous vous
en pouvez aussi imaginer le ridicule.
Un Observantin Sicilien
prêchoit au pied de l'Arbre;que
Saint François lui étoit appttnt,
&l'avoit assuréque nous -ne ftri
rillns pas. ce ne feroit jamais fait
si j'entrepreneis de vous décrir
-
les frayeurs & les impertinences
que l'on voir en ces rencontres:
Le grand péril ne
-
dura que fepli
hctires; nous nous mîmesensuit
unpeu à couvert fous la Pi{lJJJ¿lIfl;=
le tems s'adoucit, & nous gagnâmesPortolongone.
Nous y passâmes
la Toussaint & la Fête des
Morts, parce que le vent nous
étoit contraire pour sortir du Port.
Le Gouverneur Espagnol m'y fit
toutes les honnêtetésimaginables;
&comme il vit que le mauvais
tems continuoit, il me con- seilla d'aller voir Portoferrare,
qui est dans l'Isled'Elbe,
aussi bien que Porto Longone.Il n'y
a que 5 mille de l'un à l'autre par
terre, & j'y allai à chevaL Je
vous ai tantôtdit, qu'il n'y a rien
de si agréable dans le Théatre de
l'Opera, que la Scene du Port
Mahon, & je puis présentement
vous direavec autant de vérité,
qu'il n'y a rien de si pompeux
dans les représentations les plus
magnifiques que vous en avet.
"es.que tout ce qui paroît de cette
Place. Il faudroit etie Homme
de Guerre pour vous la décrire,
Je mecontenterai de vous dire,
que sa forcepasse sa magnificence:
Elle est l'unique imprenable qui
soit au monde;& le Maréchal de
la Meilleraye en convenoit. il
[
l'alla visiter, aprés qu'il ût prit
PortoLongone, dans le tems de
: la Régence; & comme il avoit
beaucoup de zéle pourle Service
de son Maître,il dit au Commandeur
Griffory qui doit y comman- pour le grand Duc, que la
Fortification étoit bonne, mais que
si le Roy son Maître lui commandoit
de l'attaquer, il lui en ren- droit bon compte dans six Semaines.
Le Commandeur Griffory
lui répondit, qu'il prenoit un trop long tems, & que le Grand Duc
étoit si fort Serviteur du Roy,
qu'il ne faudroit qu'un moment.
Le Maréchal th honte de sonemportement,
ou plutôt de son iiv
civilité,& il la répara en disant
vous êtes un galant Homme Mr
le Commandeur, &jesuis unsot,
je confesse que vôtre Place
est imprénable Le Maréchal
me fit ce conte à Nantes, &
le Commandeur me le confirma
à Porto Ferrare où il commandoit
encore, quand j'y
passai. Le vent nous ayant permis
de sortir de Porto Longone,
nous prîmes terre à Fiombino
,
qui est sur la Côte de Toscane.
Jequittai dans ce lieu, la Galere,
aprésavoir donné aux Officiers,
aux Soldats & à la Chiourme,
tout ce qui me restoit d'argent,
sans excepter la Chaîned'or que
le Roy d'Espagne avoit donnée à
Boijgtterin. Je la lui achetai, &
la revendis au Facteur du Prince
Ludovisio,qui est prince de Piombin.
Je ne réservai que neufPistoles,
que je crû suffisantes pour me
mener jusqu'à Florence. Je fuis
obligé
obligé de dire que jamais gens
ne méritérent mieux des gratifications
, que ceuxqui étoient
c - sur cette Galere. Leur discretion à mon égard,n'a peut-être jamais
eu de - pareille. Ils étoient plus
de 600 hommes, dont il n'yen
avoit - pas un qui ne me connut. Il n'yen ût jamais un seul
, qui
en donnat aucune démonstration.
Leur reconnoissance fut égale à
leur discretion. Celle que je leur
avois témoignée de leur honnêteté,
lestouchatellement,qu'ils pleurerent
tous, quand je les quittai,
pour prendre terre à Piombin. Ce
fut proprement en ce lieu, où je
recouvrai ma liberté, laquelle
jusques là, avoit été hazardée
par beaucoup d'avantures.
Ce Morceau,par lequelfinissent
les Mémoires du Cardinalde Retz,
estsi beau, que j'ai cru vous faire
plaisir de le transcrire toutau long.
Jesuis avec toute l'estimepossible
Monsieur, &c.
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