Résultats : 2 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
1
p. 67-78
LETTRE A l'Auteur du Mercure.
Début :
Le hazard m'a fait tomber, Monsieur, sur cette question proposée dans le dernier [...]
Mots clefs :
Phèdre, Passion, Oenone, Hippolyte, Jean Racine, Thésée, Intérêt, Remords, Crimes, Crime, Scène, Femme, Auteur, Question, Personnage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure.
LETTRE
A l'Auteur du Mercure.
Le hazard m'a fait tomber, Monsieut, sur
cette question proposée dans le dernier
Mercure de Décembre de l'année 1750.
Quel est le Personnage intéressant dans la
Tragédie de Phedre, & quel est le genre
d'interêt qu'il inspire ? La question est sin-
guliere, en ce qu'elle paroît blesser l'opi-
nion reçue, que la pitié est le genre d'inté-
rêt dominant dans cette Tragédie, & le
Personnage de Phédre l'objet de cet inté-
rêt. En effet, si vous aviez pensé que cette
opinion fût fondée, vous ne l'auriea pas
mise en question: mais si votre sentiment
differe de celui du Public à cet égard,
comment avez. vous pu souffrir le silence
qu'il a gardé jusqu'ici? Auriez-vous craint
de l'offenser en lui faifant voir qu'il s'est)
trompé? Mais le devoir d'un Journaliste
n est-il pas de chercher à éclairer ses Con-
temporains, & de tâcher à détruire les
préjugés littéraires, qui s'opposent aux
progres des Sciences & des Arts.
Après ce petit reproche que je crois
fondé, & que je me slatte que vous vou-
68 MERCURE DEFRANCE.
drez bien ptendre en bonne part, je passe
à l'examen de la question. Je dis, à l'exa-
men, car je ne prétends point la décidet:
je ne veux que mettre le Public à portée
de juger en connoissance de cause.
Phédre brûle d'un amour incestueux
qu'elle déclare à l'objet de sa passion. Le
vertueux Hipolyte recule d'horreur. Phé-
dre saisit son épée, & veut s'en percer: on
l'en empêche. Envain après cette démar-
che Oenone l'exhorte-t- elle à vaincre
une passion criminelle, envain lur rapelle-
t-elle tout ce que l'honneur, la gloite &
la vertu exigent d'elle:
De l'austere pudeur les bornes sont pastées,
répond Phedre,
Et l'espoir s'est glissé daus mon cour.
Livrée à toute sa passion sans pudeur &
sans remords, mere dénaturée, elle char-
ge Oenone de tenter Hipolyte par la ces-
sion du Thrône d'Athenes, le patrimoine
de son fils.
Le retour imprevu de Thésée fait crain-
dre à Phédre qu'Hypolite n'instruise son
pere de tous les crimes de sa coupable
Epouse. Oenone propose de prévenit cet-
te accusation par une autre; elle fait voit
tous les moyens dont on peut se servir
pour rendre vraisemblable celle qu'elle
nes u
..
FEVRIER. 1752.
69
médite. Phédre y donne son consen-
tement.
Fais ce que tu vondras, je m'abandonne à toi.
Il se passe un temps fort considérable en-
tre le projet de certe accusation & l'action.
Oenone vient accuser Hypolite à son pe-
re. Il n'est pas possible de penser que ces
deux femmes coupables ne se soient en-
tretenues de ce grand intérêt pendant cet
intervale, & que le consentement de Phé-
dre ne soit entier. L'Abbé Pelegrin a fort
adroitement sauvé ce défaut, qui est tout
à la charge de Phédre, dans son Opera
d'Hypolite & Aricie. Il fait surprendre
Phédre par Thésée, lorsqu'elle tient en-
core à la main l'épée d'Hypolite, elle ne
peut soutenit la vue de son Epoux, & se
retire. Oenone accuse sur se champ Hy-
polite, & Thésée dans le premier mou-
vement condamne son fils.
Je viens à l'examen de la Tragédie de
Racine. Phédre efftayée du danger que
court Hypolite, est ramenée par sa passion
incestueuse aux pieds de son Epoux pour
lui demander la grace de ce jeune Prince.
Elle apprend qu il aime Aricie; alors n'é-
coutant que les transports de sa passion
outragée, elle forme ses projets de ven-
geance les plus odieux.
.
res OO
70 MERCURE DE FRANCE.
Et je me chargerois du soin de le défendre.
Il fout perdre Aticie, il faut de mon Epoux
Cont re un sang odieux réveiller le courroux.
Le remords qui suit cet emportement
n est point occasionné par un retour vers
la vertu. En voici la preuve:
Moi jalouse, & Thésée est celui que j'implore
Hélas ! Du crime affreux dont la honte me suit
Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.
Je ne ferai point de commentaire sur ces
deux vers. Le sentiment qu'ils renferment
n est que trop bien expliqué.
Si les prétendus remords de Phédre dans
cette Scene sont sinceres, pourquoi ne va-
t-elle point découvrir à Thésée l'innocen-
ce d'Hypolite? Il en est encore temps. Il
y o tout un autre Acte qu'elle peut em-
ployer à la justification de ce jeune Prin-
ce, qui paroit encore dans le cinquième
Acte, & que Thésée même apperçoît
parlant à Aricie.
Phedre ensin après la mort d'Hypolite
apparemment deséspérée d'avoir perdu son
Amant, prend du poison, & vient dé-
çouvrir ses crimes à son mari. Je crois
qu en examinant sans prévention la con-
FEVRLER. 1752. 71
duite de Phédre sur cet exposé, on ne
peut pas s'empêcher de la trouver la plus
criminelle de toutes les femmes.
Voyons maintenant de quels moyens
s est servi l'Auteur pour excuser les crimes
de Phédre, & pour en faire, comme il
le dit lui-même dans sa Préface, une
femme ni tout à fait criminelle, ni tout-
à-fait innocente. Examinons enfin si ces
moyens sont suffisans.
Le premier, & celui sur lequel il me
paroît que les Partisans du caractere de
Phédre appuyent davantage, est la ven-
geance supposée de Vénus. C'est une fem-
me, disent- ils, poursuivie par une Divi-
nité cruelle, c est Vénus toute entière à
sa proie attachée. Mais t' est une absurdité
à M. Racine de s'être servi de ce moyen.
Je conviens qu'il est indispensable à un
Poëte-Dramatique de peindre les mœeurs
des peuples & des temps dont il emprunte
son sujet, & je suis bien éloigné de con-
damnet les reproches que l'on peut faire
à ce séduisant Auteur sur ce défaur. Mais
c'en est un beaucoup plus inexcusable de
nous donner des opinions absurdes pour
des vérités incontestables, & de prétendre
établit l'intérêt, que l'on doit pren-
dre à un Personnage tragique, sur l'er-
reur la plus monstrueuse qui soit entrée
L.
RVOO
72 MERCURE DEFRANCE.
dans la tênte des hommes de l'Antiquité.
Ce sujet pouvoit entre bon pour les Athé-
niens, imbus de l'idée que leurs Dieux
avoient toutes les foiblesses des hommes.
Mais je suis toujours lurpris que les Spec-
tateurs de la Phédre Françoise n'éclatent
pas de rite, lorsqu'ils entendent Phédre
sexcuser de l'impossibilité de vaincre sa
passion sur la puissance de Vénus occupée
à la poursuivre. Je suppose une femme
étrangere transplantée au milieu de Paris,
& imbue encore de toutes les opinions
du Paganisme, seroit- elle excusable à nos
yeux, si elle commettoit des crimes sur
le principe qu'une Puissance invincible
l'y force ? Et ne la verroit-on pas suppli-
cier sans autre pitié que celle que la uim-
ple humanité inspire même pour les plus
grands criminels?
Le second moyen, dont s'est servi M.
Racine pour tâcher de rendre sa Phédre
excusable, c'est de mettre dans la bouche
d'Oenone tous les conseils qui tendent
aux actions criminelles que commet cet-
te Princesse. Mais n'est on pas également
criminel, quand on adhere aux crimes
qui nous sont suggérés, que quand on
en conçoit soi-même le projet ? La con-
noissance du bien & du mal, & la liberté
de choisir peut-elle laisser aucun doute sur
6e
FEVRIER. 1752.
7
te principe ? D'ailleurs, Oenone ne
rétout à lui donner de mauvais conseils,
que lorsque les bons ont été inutiles.
Qu'on lise toute la premiere Scene du
troisiéme Acte.
Enfin on prétend excuser Phédre par
ses remords; mais les remords qui pręcé-
dent le crime, ne sont que le rendre
plus atroce, puisqu'ils ne laissent pas dou-
ter que le criminel ne connoisse toute l'é-
tendue de son crime. Il n'en est pas de
même de ceux qui le suivent, ils prou-
vent un repentir sincere, & supposent
que dans la même circonstance on ne le
commettroit plus, & que quand on l'a
commis, on n en lentoit pas toute l'atro-
cité. Dans le Personnage de Phédre les
remords précedent toujours, & ne sui-
vent que rarement l'action. Ceux qu'elle
ressent dans la Scene sixième du quatrié-
me Acte ne peuvent point être regardés
(& je l'ai déja remarqué) comme pro-
duits par un retour de vertu, mais comme
une suite de sa passion pour Hypolite, &
l'effet de la crainte qu'elle a que le vœu
de Thésée ne soit exaucé. Ce n'est point
la femme repentante qui s'exprime, mais
l'Amante effraiée.
Phédre est criminelle, & persiste dans
ses crimes, rien ne peut l'excuser: voilà
mines
74 MERCUREDE FRANCE.
ce que je crois avoir démontré. Phédre
ne peut donc pas inspirer la pitié. L'Auteur
n'a donc point atteint à son but, lorsqu'il
a voulu nous interesser pour elle. Je crois
qu'il auroit dû se proposer de la rendre
odieuse, & de jetter l'intérêt sur Hypo-
lite, qui vertueux & condamné, est vé-
ritablement digne de pitié. En ptenant
ce parti, il rendoit son cinquième Acte
très-interessant, & remplissoit l'objet mo-
ral du Poëme dramatique, où l'on doit
se proposer de faire hair le crime, & de
faire aimer la vertu.
Il me reste à chercher les raisons de
l'intérêt qu'un nombre de Spectateurs,
& même le plus grand nombre, prend au
Personnage de Phédre, & quel genre
d'intérêt il y prend. Il en est de générales
& de particulières, de prises dans la ma-
niere dont l'Auteur a traité son sujet, &
d'autres dont ilme faut chercher la cause
que dans nos mœeurs.
Celles dont le mérite est tout à M.
Racine, sont 1°. l'art avec lequel il a pré-
senté son caractere. Phédre, dans la pre-
miere Scene est une femme parfaitement
vertueuse. Elle brûle d'un amour invo-
lontaire; mais la vertu en triomphe. Elle est
résolue de mourir, & d'ensevelit avec elle
son funeste secret, elle veut le cacher mê-
FEVRIER. 1752.
75
me à sa plus chere Confidente. Oenone
lui fait violence pour en être dépositaire.
Phédre lui dit, pour se défendre de le lui
révéler.
Quand tu sçauras mon crime & le sort qui m'ac-
cable
Je n'en mourrai pas moins, j'en mourrai plus
coupable.
Lorsqu'enfin vaincue par les larmes d'Oe-
none, elle lui fait l'aveu de sa passion,
elle termine cette confidence par ces vers
si touchans:
J'ai pris la vie en haine & ma flâme en horreur.
Je voulois en mourant prendre soin de ma gloirc.
. .
Je n'ai pu soutenir tes larmes, tes combats,
Je t'ai tout avové, je ne m'en repens pas
Pourvû que de ma mort respectant les approches,
Tu ne m'affliges plus par d'injustes reproches,
Et que tes vains secours cessent de rapellet
Un reste de chaleur qui cherche à s'exhaler.
Dans cette admirable Scene d'exposition,
tout ce que l'art a de ressort est employé
pour rendre Phédre interessante; & l'in-
térêt est si vif qu'il ne peut être détruit
de long-temps. Sans cette illusion, com-
ment pourroit-on supporter cette maxi-
me d'Oenone dans la Scene suivante?
Dij
nes
76 MERCUREDEFRANCE.
Votre slâme devient une slâme ordinaire
Thésée en expirant vient de rompre les noends
Qui faisoient tout le crime & l'horreur de vos
feux.
Hypolite pour vous devient moins redoutable,
Et vons pouvez l'aimer sans vous trouver con-
pable.
Je voudrois sçavoir où M. Racine a
pris qu'une femme peut aimer légitime-
ment le fils de son mari, & chez quel peu-
ple il a trouvé que l'inceste ne subsistat
plus dans le cas dont il est question.
Et ce conseil.
Détrompez son erreur, fléchissez son courage,
Ensin le consentement que donne Phé-
dre par ce vers.
Eh bien !A tes conseils je me laisse entraîner.
2°. L'habileté avec laquelle M. Racine
a filé les Scenes où paroit Phédre, dont
chacune prise en particulier est un chef-
d'œeuvre; & fait une si vive impres-
sion sur le Spectateur qu'elle le dis-
traite du plan général de l'Ouvrage, &
l'empêche de refléchir sur l'atrocité de la
conduite de Phédre.
3. La delicatesse de l'expression, la
beauté des images, & la pompe de la
FEVRIER. 1752.
versification, en un mot l'art des détails,
où triomphe M. Racine, qu'il a porté plus
loin peut-être dans le rôle de Phédre que
par-tout ailleurs, & qui nous force de
l'admirer comme Poëte presque à chaque
couplet de ce rôle.
4. Le sacrifice que M. Racine a fait
des autres rôles de sa Piece à celui de
Phédre qu'il semble avoit entouré d'om-
bres pour le faire paroître plus lumineux.
Voilà, je crois, tout le mérite qui appar-
tient à M. Racine dans la Tragédie que
je viens d'examiner. D'autres causes pri-
ses de nos moeurs, comme je l'ai annoncé
ont contribué & contribuent encore au
succès de cet Ouvrage. Je vais tâches
de les développer.
Lorsque la Phédre parut, le luxe &
le faste avoient déja corrompu les moeurs
des femmes qui composoient la plus bril-
lante Cour qu'il y cût alors en Europe.
Les femmes de Paris, imitatrices constan-
tes de celles de la Cour, commençoient
à secouer le joug de la pudeur. Un grand
nombre, au remord près, trouvoient
dans la passion de Phédre l'histoire de
leur cour, & dans l'impossibilité de vain-
cre cette passion, une excuse de leut con-
duite. Pouvoient- elles se défendre d'y
prendre intérêt ? Pouvoient-elles même
D iij
Miues O
79 MERCURE DE FRANCE.
avouer qu'elles nen prenoient point.
Bientôt les hommes entraînés par le Sexe,
dans un Pays où il donne le ton, se ran-
gerent du parti de la Phedre. Une autre
raison dépendante de celle-ci y contri-
bua. Le rôle de Phédre a toujours été
joué par des Actrices, dont le talent, &
quelquefois la figure faisoient & font
l'enchantement de leur temps. Habiles à
remuer les passions, & sçavantes à les
faire naître, elles ont trouvé dans ce
rôle des situations qu'elles se sont ren-
dues personnelles, & dans lesquelles el-
les peuvent développer tous les secrets
de leur art. Qu on se donne la peine de
le remarquer. Ce n est point Phedrę que
l'on voit dans la Tragédie de ce nom
c'est l'Actrice; mais une Actrice qui vous
enchante. Ce n'est point une Reine qui
se reproche sa passion, & que la présence
d'un objet adoré force malgré elle à en
faire l'aveu; mais une femme emportée
que l'amour dévore, & qui brûle d'un
feu qu'elle a l'art de communiquer.
A l'Auteur du Mercure.
Le hazard m'a fait tomber, Monsieut, sur
cette question proposée dans le dernier
Mercure de Décembre de l'année 1750.
Quel est le Personnage intéressant dans la
Tragédie de Phedre, & quel est le genre
d'interêt qu'il inspire ? La question est sin-
guliere, en ce qu'elle paroît blesser l'opi-
nion reçue, que la pitié est le genre d'inté-
rêt dominant dans cette Tragédie, & le
Personnage de Phédre l'objet de cet inté-
rêt. En effet, si vous aviez pensé que cette
opinion fût fondée, vous ne l'auriea pas
mise en question: mais si votre sentiment
differe de celui du Public à cet égard,
comment avez. vous pu souffrir le silence
qu'il a gardé jusqu'ici? Auriez-vous craint
de l'offenser en lui faifant voir qu'il s'est)
trompé? Mais le devoir d'un Journaliste
n est-il pas de chercher à éclairer ses Con-
temporains, & de tâcher à détruire les
préjugés littéraires, qui s'opposent aux
progres des Sciences & des Arts.
Après ce petit reproche que je crois
fondé, & que je me slatte que vous vou-
68 MERCURE DEFRANCE.
drez bien ptendre en bonne part, je passe
à l'examen de la question. Je dis, à l'exa-
men, car je ne prétends point la décidet:
je ne veux que mettre le Public à portée
de juger en connoissance de cause.
Phédre brûle d'un amour incestueux
qu'elle déclare à l'objet de sa passion. Le
vertueux Hipolyte recule d'horreur. Phé-
dre saisit son épée, & veut s'en percer: on
l'en empêche. Envain après cette démar-
che Oenone l'exhorte-t- elle à vaincre
une passion criminelle, envain lur rapelle-
t-elle tout ce que l'honneur, la gloite &
la vertu exigent d'elle:
De l'austere pudeur les bornes sont pastées,
répond Phedre,
Et l'espoir s'est glissé daus mon cour.
Livrée à toute sa passion sans pudeur &
sans remords, mere dénaturée, elle char-
ge Oenone de tenter Hipolyte par la ces-
sion du Thrône d'Athenes, le patrimoine
de son fils.
Le retour imprevu de Thésée fait crain-
dre à Phédre qu'Hypolite n'instruise son
pere de tous les crimes de sa coupable
Epouse. Oenone propose de prévenit cet-
te accusation par une autre; elle fait voit
tous les moyens dont on peut se servir
pour rendre vraisemblable celle qu'elle
nes u
..
FEVRIER. 1752.
69
médite. Phédre y donne son consen-
tement.
Fais ce que tu vondras, je m'abandonne à toi.
Il se passe un temps fort considérable en-
tre le projet de certe accusation & l'action.
Oenone vient accuser Hypolite à son pe-
re. Il n'est pas possible de penser que ces
deux femmes coupables ne se soient en-
tretenues de ce grand intérêt pendant cet
intervale, & que le consentement de Phé-
dre ne soit entier. L'Abbé Pelegrin a fort
adroitement sauvé ce défaut, qui est tout
à la charge de Phédre, dans son Opera
d'Hypolite & Aricie. Il fait surprendre
Phédre par Thésée, lorsqu'elle tient en-
core à la main l'épée d'Hypolite, elle ne
peut soutenit la vue de son Epoux, & se
retire. Oenone accuse sur se champ Hy-
polite, & Thésée dans le premier mou-
vement condamne son fils.
Je viens à l'examen de la Tragédie de
Racine. Phédre efftayée du danger que
court Hypolite, est ramenée par sa passion
incestueuse aux pieds de son Epoux pour
lui demander la grace de ce jeune Prince.
Elle apprend qu il aime Aricie; alors n'é-
coutant que les transports de sa passion
outragée, elle forme ses projets de ven-
geance les plus odieux.
.
res OO
70 MERCURE DE FRANCE.
Et je me chargerois du soin de le défendre.
Il fout perdre Aticie, il faut de mon Epoux
Cont re un sang odieux réveiller le courroux.
Le remords qui suit cet emportement
n est point occasionné par un retour vers
la vertu. En voici la preuve:
Moi jalouse, & Thésée est celui que j'implore
Hélas ! Du crime affreux dont la honte me suit
Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.
Je ne ferai point de commentaire sur ces
deux vers. Le sentiment qu'ils renferment
n est que trop bien expliqué.
Si les prétendus remords de Phédre dans
cette Scene sont sinceres, pourquoi ne va-
t-elle point découvrir à Thésée l'innocen-
ce d'Hypolite? Il en est encore temps. Il
y o tout un autre Acte qu'elle peut em-
ployer à la justification de ce jeune Prin-
ce, qui paroit encore dans le cinquième
Acte, & que Thésée même apperçoît
parlant à Aricie.
Phedre ensin après la mort d'Hypolite
apparemment deséspérée d'avoir perdu son
Amant, prend du poison, & vient dé-
çouvrir ses crimes à son mari. Je crois
qu en examinant sans prévention la con-
FEVRLER. 1752. 71
duite de Phédre sur cet exposé, on ne
peut pas s'empêcher de la trouver la plus
criminelle de toutes les femmes.
Voyons maintenant de quels moyens
s est servi l'Auteur pour excuser les crimes
de Phédre, & pour en faire, comme il
le dit lui-même dans sa Préface, une
femme ni tout à fait criminelle, ni tout-
à-fait innocente. Examinons enfin si ces
moyens sont suffisans.
Le premier, & celui sur lequel il me
paroît que les Partisans du caractere de
Phédre appuyent davantage, est la ven-
geance supposée de Vénus. C'est une fem-
me, disent- ils, poursuivie par une Divi-
nité cruelle, c est Vénus toute entière à
sa proie attachée. Mais t' est une absurdité
à M. Racine de s'être servi de ce moyen.
Je conviens qu'il est indispensable à un
Poëte-Dramatique de peindre les mœeurs
des peuples & des temps dont il emprunte
son sujet, & je suis bien éloigné de con-
damnet les reproches que l'on peut faire
à ce séduisant Auteur sur ce défaur. Mais
c'en est un beaucoup plus inexcusable de
nous donner des opinions absurdes pour
des vérités incontestables, & de prétendre
établit l'intérêt, que l'on doit pren-
dre à un Personnage tragique, sur l'er-
reur la plus monstrueuse qui soit entrée
L.
RVOO
72 MERCURE DEFRANCE.
dans la tênte des hommes de l'Antiquité.
Ce sujet pouvoit entre bon pour les Athé-
niens, imbus de l'idée que leurs Dieux
avoient toutes les foiblesses des hommes.
Mais je suis toujours lurpris que les Spec-
tateurs de la Phédre Françoise n'éclatent
pas de rite, lorsqu'ils entendent Phédre
sexcuser de l'impossibilité de vaincre sa
passion sur la puissance de Vénus occupée
à la poursuivre. Je suppose une femme
étrangere transplantée au milieu de Paris,
& imbue encore de toutes les opinions
du Paganisme, seroit- elle excusable à nos
yeux, si elle commettoit des crimes sur
le principe qu'une Puissance invincible
l'y force ? Et ne la verroit-on pas suppli-
cier sans autre pitié que celle que la uim-
ple humanité inspire même pour les plus
grands criminels?
Le second moyen, dont s'est servi M.
Racine pour tâcher de rendre sa Phédre
excusable, c'est de mettre dans la bouche
d'Oenone tous les conseils qui tendent
aux actions criminelles que commet cet-
te Princesse. Mais n'est on pas également
criminel, quand on adhere aux crimes
qui nous sont suggérés, que quand on
en conçoit soi-même le projet ? La con-
noissance du bien & du mal, & la liberté
de choisir peut-elle laisser aucun doute sur
6e
FEVRIER. 1752.
7
te principe ? D'ailleurs, Oenone ne
rétout à lui donner de mauvais conseils,
que lorsque les bons ont été inutiles.
Qu'on lise toute la premiere Scene du
troisiéme Acte.
Enfin on prétend excuser Phédre par
ses remords; mais les remords qui pręcé-
dent le crime, ne sont que le rendre
plus atroce, puisqu'ils ne laissent pas dou-
ter que le criminel ne connoisse toute l'é-
tendue de son crime. Il n'en est pas de
même de ceux qui le suivent, ils prou-
vent un repentir sincere, & supposent
que dans la même circonstance on ne le
commettroit plus, & que quand on l'a
commis, on n en lentoit pas toute l'atro-
cité. Dans le Personnage de Phédre les
remords précedent toujours, & ne sui-
vent que rarement l'action. Ceux qu'elle
ressent dans la Scene sixième du quatrié-
me Acte ne peuvent point être regardés
(& je l'ai déja remarqué) comme pro-
duits par un retour de vertu, mais comme
une suite de sa passion pour Hypolite, &
l'effet de la crainte qu'elle a que le vœu
de Thésée ne soit exaucé. Ce n'est point
la femme repentante qui s'exprime, mais
l'Amante effraiée.
Phédre est criminelle, & persiste dans
ses crimes, rien ne peut l'excuser: voilà
mines
74 MERCUREDE FRANCE.
ce que je crois avoir démontré. Phédre
ne peut donc pas inspirer la pitié. L'Auteur
n'a donc point atteint à son but, lorsqu'il
a voulu nous interesser pour elle. Je crois
qu'il auroit dû se proposer de la rendre
odieuse, & de jetter l'intérêt sur Hypo-
lite, qui vertueux & condamné, est vé-
ritablement digne de pitié. En ptenant
ce parti, il rendoit son cinquième Acte
très-interessant, & remplissoit l'objet mo-
ral du Poëme dramatique, où l'on doit
se proposer de faire hair le crime, & de
faire aimer la vertu.
Il me reste à chercher les raisons de
l'intérêt qu'un nombre de Spectateurs,
& même le plus grand nombre, prend au
Personnage de Phédre, & quel genre
d'intérêt il y prend. Il en est de générales
& de particulières, de prises dans la ma-
niere dont l'Auteur a traité son sujet, &
d'autres dont ilme faut chercher la cause
que dans nos mœeurs.
Celles dont le mérite est tout à M.
Racine, sont 1°. l'art avec lequel il a pré-
senté son caractere. Phédre, dans la pre-
miere Scene est une femme parfaitement
vertueuse. Elle brûle d'un amour invo-
lontaire; mais la vertu en triomphe. Elle est
résolue de mourir, & d'ensevelit avec elle
son funeste secret, elle veut le cacher mê-
FEVRIER. 1752.
75
me à sa plus chere Confidente. Oenone
lui fait violence pour en être dépositaire.
Phédre lui dit, pour se défendre de le lui
révéler.
Quand tu sçauras mon crime & le sort qui m'ac-
cable
Je n'en mourrai pas moins, j'en mourrai plus
coupable.
Lorsqu'enfin vaincue par les larmes d'Oe-
none, elle lui fait l'aveu de sa passion,
elle termine cette confidence par ces vers
si touchans:
J'ai pris la vie en haine & ma flâme en horreur.
Je voulois en mourant prendre soin de ma gloirc.
. .
Je n'ai pu soutenir tes larmes, tes combats,
Je t'ai tout avové, je ne m'en repens pas
Pourvû que de ma mort respectant les approches,
Tu ne m'affliges plus par d'injustes reproches,
Et que tes vains secours cessent de rapellet
Un reste de chaleur qui cherche à s'exhaler.
Dans cette admirable Scene d'exposition,
tout ce que l'art a de ressort est employé
pour rendre Phédre interessante; & l'in-
térêt est si vif qu'il ne peut être détruit
de long-temps. Sans cette illusion, com-
ment pourroit-on supporter cette maxi-
me d'Oenone dans la Scene suivante?
Dij
nes
76 MERCUREDEFRANCE.
Votre slâme devient une slâme ordinaire
Thésée en expirant vient de rompre les noends
Qui faisoient tout le crime & l'horreur de vos
feux.
Hypolite pour vous devient moins redoutable,
Et vons pouvez l'aimer sans vous trouver con-
pable.
Je voudrois sçavoir où M. Racine a
pris qu'une femme peut aimer légitime-
ment le fils de son mari, & chez quel peu-
ple il a trouvé que l'inceste ne subsistat
plus dans le cas dont il est question.
Et ce conseil.
Détrompez son erreur, fléchissez son courage,
Ensin le consentement que donne Phé-
dre par ce vers.
Eh bien !A tes conseils je me laisse entraîner.
2°. L'habileté avec laquelle M. Racine
a filé les Scenes où paroit Phédre, dont
chacune prise en particulier est un chef-
d'œeuvre; & fait une si vive impres-
sion sur le Spectateur qu'elle le dis-
traite du plan général de l'Ouvrage, &
l'empêche de refléchir sur l'atrocité de la
conduite de Phédre.
3. La delicatesse de l'expression, la
beauté des images, & la pompe de la
FEVRIER. 1752.
versification, en un mot l'art des détails,
où triomphe M. Racine, qu'il a porté plus
loin peut-être dans le rôle de Phédre que
par-tout ailleurs, & qui nous force de
l'admirer comme Poëte presque à chaque
couplet de ce rôle.
4. Le sacrifice que M. Racine a fait
des autres rôles de sa Piece à celui de
Phédre qu'il semble avoit entouré d'om-
bres pour le faire paroître plus lumineux.
Voilà, je crois, tout le mérite qui appar-
tient à M. Racine dans la Tragédie que
je viens d'examiner. D'autres causes pri-
ses de nos moeurs, comme je l'ai annoncé
ont contribué & contribuent encore au
succès de cet Ouvrage. Je vais tâches
de les développer.
Lorsque la Phédre parut, le luxe &
le faste avoient déja corrompu les moeurs
des femmes qui composoient la plus bril-
lante Cour qu'il y cût alors en Europe.
Les femmes de Paris, imitatrices constan-
tes de celles de la Cour, commençoient
à secouer le joug de la pudeur. Un grand
nombre, au remord près, trouvoient
dans la passion de Phédre l'histoire de
leur cour, & dans l'impossibilité de vain-
cre cette passion, une excuse de leut con-
duite. Pouvoient- elles se défendre d'y
prendre intérêt ? Pouvoient-elles même
D iij
Miues O
79 MERCURE DE FRANCE.
avouer qu'elles nen prenoient point.
Bientôt les hommes entraînés par le Sexe,
dans un Pays où il donne le ton, se ran-
gerent du parti de la Phedre. Une autre
raison dépendante de celle-ci y contri-
bua. Le rôle de Phédre a toujours été
joué par des Actrices, dont le talent, &
quelquefois la figure faisoient & font
l'enchantement de leur temps. Habiles à
remuer les passions, & sçavantes à les
faire naître, elles ont trouvé dans ce
rôle des situations qu'elles se sont ren-
dues personnelles, & dans lesquelles el-
les peuvent développer tous les secrets
de leur art. Qu on se donne la peine de
le remarquer. Ce n est point Phedrę que
l'on voit dans la Tragédie de ce nom
c'est l'Actrice; mais une Actrice qui vous
enchante. Ce n'est point une Reine qui
se reproche sa passion, & que la présence
d'un objet adoré force malgré elle à en
faire l'aveu; mais une femme emportée
que l'amour dévore, & qui brûle d'un
feu qu'elle a l'art de communiquer.
Fermer
2
p. 24-30
L'ANNÉE RUSTIQUE. POÉME par M. de B ....
Début :
Séjour tumultueux où trompant nos desirs [...]
Mots clefs :
Nature, Hommage, Laboureur, Remords, Printemps, Maux, Ennui
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'ANNÉE RUSTIQUE. POÉME par M. de B ....
L'ANNÉE RUSTIQUE ,
POEME M. de B ....
par
Séjour tumultueux où trompant nos defirs
L'ennui prend fi fouvent le mafque des plaifirs ,
Je fuis , je vais chercher dans un plus fûr aſyle
Des biens moins agités , un bonheur plus tran
quille
Que vous poffédez feul Villageois trop heureux
Habitans méprilês de ces ruftiques lieux.
Avec vous dèformais je ſuivrai la nature
Et je verrai la main payer avec ufure
>
De dons toujours nouveaux , des plus riches
faveurs.
L'hommage
JUILLET. 1763 . 25
L'hommage libre & pur que lui rendent vos
coeurs.
Par de févères loix envain la deſtinée
Dans le cercle inconftant qui compofe l'année ,
A femé tant de nuits & fi peu de beaux jours :
Pour vous tout eft ferein , tout a le même cours.
Quand le froid des hyvers rend les plaines oifives
A l'aspect des frimats quand les Nymphes craintives
Abandonnent les Bois pour les Antres profonds ,
Et que l'onde gémit fur le poids des glaçons ;
Le Laboureur caché fous le chaume ruftique ,
Tranquille près des Dieux de fon foyer antique ,
D'un bonheur inconnu goûtant l'obfcurité ,
Jouit en paix des biens que lui donne l'Été :
Ses Enfans élévés fur le fein de leur mère ,
Ne doivent point leur jour au la't d'une étrangère
Et n'éprouvent jamais les odieux tranſports
D'un coeur dénaturé qu'aigriffent les remords.
Annette ne fçait point , vaine dans fa tendrelle ,
Repouffer durement la main qui la careffe ;
Un moment à les fils accorder quelques foins
Et redouter encor l'oeil mocqueur des témoins.
Ce n'eft que la Nobleffe ou l'ingrate opulence
Qui maſquant leur orgueil du beau nom de décence
Font gloire de rougir des foibleſſes du fang ,
Et de facrifier la Nature à leur rang ;
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
Mais bientôt le foleil à la terre endormie
Va rendre en nos climats la chaleur & la vie ;
Et du Pôle éloigné cet aftre de retour ,
Partage également les ombres & le jour ;
Sur le gazon naiffant l'amante de Céphale,
Peint de mille couleurs la vapeur qui s'exhale';
Les amours des oiſeaux annoncent le printemps s
Je vois l'agneau bondir , j'entends les boeufs paiffans
Mugir en s'agitant fous le joug qui les preſſes
La voix du Laboureur réveille leur pareffe ,
Tandis qu'à pas tardifs , ils vont avec efforts
De Cérès dans nos champs préparer les trésors .
Sous l'aîle des Zéphirs la main de la Nature ,
Fleurs , vous fait dans nos prés éclorre fans culture
;
Captives dans nos murs nos travaux & nos
foins
Vous offrent un afyle , où vous vous plaiſer
moins:
Tout paffe ; d'un matin la rapide durée ,
Voit flétrir les attraits dont Flore étoit parée.
Pourquoi faut-il encor qu'une indifcrette main ;
De vos plus beaux momens ofe avancer la fin ?
Victimes de l'amour , ornemens d'une Belle
Allez-vous lui prêter une grace nouvelle ,
Non , non
vous
méritez
un fort plus glorieux
.
›
L'Amour, car cependant il régne dans ces lieux ,
JUILLET. 1763. 29
Wes Bergers du Lignon déteftant la foibleſſe ,
Refpette ici des moeurs l'eftimable rudeffe
Et n'amollit jamais ces vertueux mortels.
Mais fi d'un Dieu vengeur les Décrets éternels
Ont dévoué nos jours aux pleurs , à la mifère ;
Si les maux dont Pandore a déſolé la tèrre ,
L'innocence , la paix & la frugalité
Ne peuvent affranchir la trifte humanité ;
Ce pâtre induſtrieux cherche à l'aide des plantes
L'art de renouveller fes forces languiffantes :
Ces Simples bienfaiſants vont par de doux efforts
D'un organe affoibli ranimer les refforts ,
Vaincre un mortel venin & faire que fans peine ,
La fang coule docile à la loi qui l'entraîne ;
Ou cueillis par les foins jufqu'aux fommet des
monts ,
D'un fouffle empoisonné garantir fes moutons,
De cent fecrets divers l'innocente magie
Fait renaître à fon gré les fources de la vie ;
Et fans aller chercher au fein des minéraux ,
Des fecours dangereux auffi craints que les maux ,
Il trouve à les calmer , inftruit par la Nature ,
Dans les plus fimples dons une route plus fure,
✪ mère généreuſe , & Nature , ô bienfaits !
Source qui t'épanchant ne t'épuifes jamais !
A l'éclat du Printemps , doux efpoir de Pomone ,
Vont fuccéder les biens dont l'Eté le couron ne ,
Le Laboureur content voit ' or de fes Gu erèts
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Répondre à fes travaux & combler fes fouhaits
Sous le poids des épis , Cérès courbe la tête ;
A recueillir fes dons le Moiffonneur s'apprête s
Et pour les partager méprifant la chaleur ,
Il égaye en chantant fon pénible labeur. *
Moins heureufe que lui , l'orgueilleuſe indolence
Appelle en vain la joie au fein de l'abondance ,
Son coeur indifférent à force de jouir ,
En prévenant la peine a chaſſé le plaifir.
Allez , fages Mortels , & par des facrifices ,
Rendez grâces aux Dieux qui vous font fi propices
;
Ufez , reconnoillans après tant de faveurs ,
Des innocens tréfors dont ils font les Auteurs ;
Ulez- en fans remords ; un travail légitime
Vous les a mérités fans ballelle & fans crime ;
Comtent de votre hommage , aux fruits de la
moiffon ,
Le Ciel va joindre encor ceux d'une autre ſaiſon .
L'Automne a du Printemps couronné les promeffes
;
Bacchus offre à vos voeux de nouvelles richeffes :
Déja de les rubis que vous allez cueillir ,
La Pourpre en mûriffant commence à s'affoiblir.
Scus le pampre moins verd , les larmes de l'Au
rore
Y mêlent au matin l'azur qui - les colore :
Hatez vous , Vendageurs , fortez de vos ha
meaux ,
JUILLET. 1763. 29
La ferpette à la main parcourez ces cô: eaux ,
Préparez ce nectar qui porte avec fa flâme
La fanté dans nos conps , le plaifir dans notre
âme.
Mais furtout n'ablez pas, Mortels audacieux ,
Mêler un Art perfide à ce jus précieux ;
Gardez -vous d'altérer cette liqueur divine ;
Tout fecours étranger à fa noble origine
Affoiblit fa vertu , la change en un poiſon
Qui détruit la vigueur & flétrit la Raifen.
C'eſt par là que de maux une foule cruelle
Abrége de nos jours la trame naturelte ,
Surtout quand par fes feux irritant nos defits ,
L'intempérance y joint fes funeftes plaifirs .
J'ai vu , j'ai vu fa main conduite par la rage
Dans le fein d'un ami fe chercher un paffage ;
Inutile forfait ! victime du remords ,
Le malheureux vainqueur eût defiré lá mort.
Du moins fi quelquefois livreffe & la licence ,
Dans vos jeux innocens appellent la vengeance ,
La pitié que l'orgueil étouffe dans nos coeurs
Arrête vos tranfports , maîtrife vos fureurs ;
Et ne fuivant jamais un faux honneur pour guide,
Ne croit pas que la Gloire exige un homicide.
Préjugé malheureux ! incorrigible abus ,
Qui fait que la valeur eft un vice de plus.
La Nature en gémit ; fa tendreffe outragée
Eût condamné la faute & ne l'eût point vengée ;
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
Aux cris de la douleur , aux accens de fa voix ,
Qui peut douter encor de rentrer fous les loix ?
Ah ! j'y cours ; entends- moi , Déeffe , je t'implore
.
Oui , j'abjure à tes pieds une erreur que j'ab
horre ;
Et vais à tes autels , garans de mon bonheur ,
Porter mon repentir mes fermens , & mon
coeur.
POEME M. de B ....
par
Séjour tumultueux où trompant nos defirs
L'ennui prend fi fouvent le mafque des plaifirs ,
Je fuis , je vais chercher dans un plus fûr aſyle
Des biens moins agités , un bonheur plus tran
quille
Que vous poffédez feul Villageois trop heureux
Habitans méprilês de ces ruftiques lieux.
Avec vous dèformais je ſuivrai la nature
Et je verrai la main payer avec ufure
>
De dons toujours nouveaux , des plus riches
faveurs.
L'hommage
JUILLET. 1763 . 25
L'hommage libre & pur que lui rendent vos
coeurs.
Par de févères loix envain la deſtinée
Dans le cercle inconftant qui compofe l'année ,
A femé tant de nuits & fi peu de beaux jours :
Pour vous tout eft ferein , tout a le même cours.
Quand le froid des hyvers rend les plaines oifives
A l'aspect des frimats quand les Nymphes craintives
Abandonnent les Bois pour les Antres profonds ,
Et que l'onde gémit fur le poids des glaçons ;
Le Laboureur caché fous le chaume ruftique ,
Tranquille près des Dieux de fon foyer antique ,
D'un bonheur inconnu goûtant l'obfcurité ,
Jouit en paix des biens que lui donne l'Été :
Ses Enfans élévés fur le fein de leur mère ,
Ne doivent point leur jour au la't d'une étrangère
Et n'éprouvent jamais les odieux tranſports
D'un coeur dénaturé qu'aigriffent les remords.
Annette ne fçait point , vaine dans fa tendrelle ,
Repouffer durement la main qui la careffe ;
Un moment à les fils accorder quelques foins
Et redouter encor l'oeil mocqueur des témoins.
Ce n'eft que la Nobleffe ou l'ingrate opulence
Qui maſquant leur orgueil du beau nom de décence
Font gloire de rougir des foibleſſes du fang ,
Et de facrifier la Nature à leur rang ;
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
Mais bientôt le foleil à la terre endormie
Va rendre en nos climats la chaleur & la vie ;
Et du Pôle éloigné cet aftre de retour ,
Partage également les ombres & le jour ;
Sur le gazon naiffant l'amante de Céphale,
Peint de mille couleurs la vapeur qui s'exhale';
Les amours des oiſeaux annoncent le printemps s
Je vois l'agneau bondir , j'entends les boeufs paiffans
Mugir en s'agitant fous le joug qui les preſſes
La voix du Laboureur réveille leur pareffe ,
Tandis qu'à pas tardifs , ils vont avec efforts
De Cérès dans nos champs préparer les trésors .
Sous l'aîle des Zéphirs la main de la Nature ,
Fleurs , vous fait dans nos prés éclorre fans culture
;
Captives dans nos murs nos travaux & nos
foins
Vous offrent un afyle , où vous vous plaiſer
moins:
Tout paffe ; d'un matin la rapide durée ,
Voit flétrir les attraits dont Flore étoit parée.
Pourquoi faut-il encor qu'une indifcrette main ;
De vos plus beaux momens ofe avancer la fin ?
Victimes de l'amour , ornemens d'une Belle
Allez-vous lui prêter une grace nouvelle ,
Non , non
vous
méritez
un fort plus glorieux
.
›
L'Amour, car cependant il régne dans ces lieux ,
JUILLET. 1763. 29
Wes Bergers du Lignon déteftant la foibleſſe ,
Refpette ici des moeurs l'eftimable rudeffe
Et n'amollit jamais ces vertueux mortels.
Mais fi d'un Dieu vengeur les Décrets éternels
Ont dévoué nos jours aux pleurs , à la mifère ;
Si les maux dont Pandore a déſolé la tèrre ,
L'innocence , la paix & la frugalité
Ne peuvent affranchir la trifte humanité ;
Ce pâtre induſtrieux cherche à l'aide des plantes
L'art de renouveller fes forces languiffantes :
Ces Simples bienfaiſants vont par de doux efforts
D'un organe affoibli ranimer les refforts ,
Vaincre un mortel venin & faire que fans peine ,
La fang coule docile à la loi qui l'entraîne ;
Ou cueillis par les foins jufqu'aux fommet des
monts ,
D'un fouffle empoisonné garantir fes moutons,
De cent fecrets divers l'innocente magie
Fait renaître à fon gré les fources de la vie ;
Et fans aller chercher au fein des minéraux ,
Des fecours dangereux auffi craints que les maux ,
Il trouve à les calmer , inftruit par la Nature ,
Dans les plus fimples dons une route plus fure,
✪ mère généreuſe , & Nature , ô bienfaits !
Source qui t'épanchant ne t'épuifes jamais !
A l'éclat du Printemps , doux efpoir de Pomone ,
Vont fuccéder les biens dont l'Eté le couron ne ,
Le Laboureur content voit ' or de fes Gu erèts
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Répondre à fes travaux & combler fes fouhaits
Sous le poids des épis , Cérès courbe la tête ;
A recueillir fes dons le Moiffonneur s'apprête s
Et pour les partager méprifant la chaleur ,
Il égaye en chantant fon pénible labeur. *
Moins heureufe que lui , l'orgueilleuſe indolence
Appelle en vain la joie au fein de l'abondance ,
Son coeur indifférent à force de jouir ,
En prévenant la peine a chaſſé le plaifir.
Allez , fages Mortels , & par des facrifices ,
Rendez grâces aux Dieux qui vous font fi propices
;
Ufez , reconnoillans après tant de faveurs ,
Des innocens tréfors dont ils font les Auteurs ;
Ulez- en fans remords ; un travail légitime
Vous les a mérités fans ballelle & fans crime ;
Comtent de votre hommage , aux fruits de la
moiffon ,
Le Ciel va joindre encor ceux d'une autre ſaiſon .
L'Automne a du Printemps couronné les promeffes
;
Bacchus offre à vos voeux de nouvelles richeffes :
Déja de les rubis que vous allez cueillir ,
La Pourpre en mûriffant commence à s'affoiblir.
Scus le pampre moins verd , les larmes de l'Au
rore
Y mêlent au matin l'azur qui - les colore :
Hatez vous , Vendageurs , fortez de vos ha
meaux ,
JUILLET. 1763. 29
La ferpette à la main parcourez ces cô: eaux ,
Préparez ce nectar qui porte avec fa flâme
La fanté dans nos conps , le plaifir dans notre
âme.
Mais furtout n'ablez pas, Mortels audacieux ,
Mêler un Art perfide à ce jus précieux ;
Gardez -vous d'altérer cette liqueur divine ;
Tout fecours étranger à fa noble origine
Affoiblit fa vertu , la change en un poiſon
Qui détruit la vigueur & flétrit la Raifen.
C'eſt par là que de maux une foule cruelle
Abrége de nos jours la trame naturelte ,
Surtout quand par fes feux irritant nos defits ,
L'intempérance y joint fes funeftes plaifirs .
J'ai vu , j'ai vu fa main conduite par la rage
Dans le fein d'un ami fe chercher un paffage ;
Inutile forfait ! victime du remords ,
Le malheureux vainqueur eût defiré lá mort.
Du moins fi quelquefois livreffe & la licence ,
Dans vos jeux innocens appellent la vengeance ,
La pitié que l'orgueil étouffe dans nos coeurs
Arrête vos tranfports , maîtrife vos fureurs ;
Et ne fuivant jamais un faux honneur pour guide,
Ne croit pas que la Gloire exige un homicide.
Préjugé malheureux ! incorrigible abus ,
Qui fait que la valeur eft un vice de plus.
La Nature en gémit ; fa tendreffe outragée
Eût condamné la faute & ne l'eût point vengée ;
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
Aux cris de la douleur , aux accens de fa voix ,
Qui peut douter encor de rentrer fous les loix ?
Ah ! j'y cours ; entends- moi , Déeffe , je t'implore
.
Oui , j'abjure à tes pieds une erreur que j'ab
horre ;
Et vais à tes autels , garans de mon bonheur ,
Porter mon repentir mes fermens , & mon
coeur.
Fermer
Résumé : L'ANNÉE RUSTIQUE. POÉME par M. de B ....
Le poème 'L'Année Rustique' contraste la vie rurale paisible avec l'agitation urbaine. Le poète admire la tranquillité et la simplicité des villageois, qui vivent en harmonie avec la nature et ses cycles saisonniers. En hiver, malgré le froid, le laboureur bénéficie des réserves de l'été précédent, tandis que ses enfants grandissent dans un environnement familial affectueux. Le poète critique l'arrogance et l'ingratitude des nobles et des riches, qui dédaignent les valeurs naturelles. Au printemps, la nature renaît et les travaux agricoles reprennent. Les bergers suivent des mœurs rustiques et vertueuses. Le laboureur utilise les plantes pour se soigner et renforcer sa santé, suivant les enseignements de la nature. L'été apporte des récoltes abondantes, et le moissonneur travaille avec joie. L'automne offre de nouvelles richesses avec la vendange, mais le poète met en garde contre l'altération du vin par des artifices, pouvant transformer ce breuvage en poison. Le texte dénonce la violence et la cruauté exacerbées par l'intempérance. Une scène tragique montre un homme tuant un ami par rage, acte qualifié d'inutile et entraînant des remords. Le poète appelle à la pitié et à la maîtrise de soi, critiquant les préjugés associant la valeur à la violence. La nature elle-même serait offensée par de tels actes. L'auteur exprime son désir de repentir et de revenir sous les lois de la déesse, implorant son pardon et exprimant son repentir sincère.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer