PIRRHA, A BABE T.
Fable , de feu M. DE SENANT * .
LORSQUE le déluge écoulé
Laiffa de l'un à l'autre pôle
Ce trifte univers déſolé ;
Pirrha , par- deffus fon épaule ,
Pour réparer le genre humain ,
Jettoit , d'une treinblante main ,
Tous les cailloux qui d'aventure
Se réncontroient dans fon chemin
Et femmes de naître foudain.
Mais , en conſervant la nature
De ces pierres dont s'engendra
Leur coeur , leur tête , & catera ,
L'une étoit blanche , l'autre obfcure ,
L'une tendre , l'autre plus dure ,
A chaque femme il eft refté
Quelque chofe de la figure , /
De la couleur & qualité
De ce qu'elle a jadis été.
L'une a la blancheur de l'albâtre ,
L'autre eft brune , noire , ou mulâtre.
* Mort il y a environ vingt ans , auteur de l'Ode anacréontique
à Mlle Gauffin , & d'autres jolies pièces de vers
inférées dans le Mercure de décembre 1757 , ainsi que du
portrait de Mlle Clairon dans notre précédent volume.
JUIN 1768 . 19
Si l'une eft facile à toucher ,
Une autre a le coeur de rocher.
Dis-moi donc quel caillou fit naître
Les ayeux dont tu reçus l'être ,
Objet farouche , mais charmant ?
Ah ! fans doute ce ne put être
Que le plus parfait diamant.
Il étoit de l'eau la plus belle :
Babet , ton extrême beauté ,
En a l'éclat pourquoi , cruelle ,
Faut-il que ton âme rebelle
En ait auffi la dureté ?