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1
p. 167-181
SECONDE LETTRE D'HELOÏSE A ABAILARD.
Début :
Ayant êté assez hûreux, que de recouvrer la Traduction en Vers, / Quel nouveau coup de Foudre ! [...]
Mots clefs :
Coup de foudre, Coeur, Cruel, Désirs, Proie, Fleur, Douleurs, Épouse, Sanglots, Ardeur
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texteReconnaissance textuelle : SECONDE LETTRE D'HELOÏSE A ABAILARD.
Yant êté affez hûreux , que de
recouvrer laTraduction en Vers,
de la 2 Lettre d'Heloife à Abailard ;
c'eft avec complaifance que j'en pare
mon Mercure : Si la premiere Epitre
du même Auteur , a û un accueil
fi favorable , j'ofe me promettre qu'en
préfentant celle- ci au Public , elle trouvera
autant d'Approbateurs , que de
Lecteurs. Il feroit à fouhaiter que la
même main qui fçait repandre tant de
graces dans tous les écrits voulût
bien fe fouftraire de tems en tems , à
des occupations plus ferieufes , pour en
donner la continuation . C'eft une invitation
que je lui adreffe , de la parts
168 LE MERCURE
des gens de goût , pour l'engager à re
point laiffer cet Ouvrage imparfait,
lui qui peut le rendre ſi parfait.
SECONDE LETTRE ..
D'HELOISE A A BAILARE .
Q
·UE L nouveau coup de Foudre !
&que viens - je d'entendre !
Je ne vous verray plus . Vous pouvez
me l'apprendre ,.
Cruel. Vous m'ôtez tout ; & c'est pour
vôtre coeur
Un barbare plaifir , de combler ma douleur.
N'êtoit-ce pas aſſezqu'aux pleurs abandonnée
,
A vivre loin de vousjefuſſe condamnée? :
Que plaintive , mourante , en Proye¹à
mes defirs ,
Ce Cloître nuit & jour entendit mes
Soupirs ?
N'étoit-ce pas affez qu'à lafleur de mon
âge ,
Vous m'enffiez impofé le plus rude efctavage
?
·Pourquoy d'un vain espoir m'envier les
douceurs ,
Et
DE DECEMBRE. 169
Et verfer fur mes jours de nouvelles
noirceurs.?
Croyez vous donc , Ingrat , que ma foible
conftance ,
Refifte encor long-temps à votre indi-
Et
férence?
que de vos raifons le frivole fecours
De mes vives douleurs puiffe arrefter le
cours ?
Non. Votre changement ne peut rienfur
mon ame ,
Plus vous êtes de glace , & plus jefuis de
flame:
Mais enfin , mon amour devient un dé-
Sespoirs
C'en eft fait , & je veux ou mourir a
ou vous voir.
Quefais-je dans ces lieux ? Malheurcufe
& coupable;
J'aigris d'un Dieu vangeur le couroux
redoutable ,
J'amaffe des Tréfors de crimes & d'horreurs
,
Et fens de jour enjour s'augmenter mes
fureurs .
Je ne fuis plus , belas , cette Epoufefacile,
Qui baifoitfous le jong une tête docile.
Victime de mes feux , je céde à leurs
tranfports ,
Décembre 1717. p .
170
LE MERCURE .
Et ne conferve plus d'inutiles dehors.
Ceft trop jouer le Ciel fous un masque
hipocrite ;
Si mon coeur eft à vous , tout le refte
l'irrite :
Duffay -je vous offrir un Objet odieux,
Rien ne peut m'empêcher de paroître à
vos yeux ;
Vous ne me fuirez point au fecours de
mes charmes ;
Aufecours de mesfeux j'appelleray mes
larmes,
Mesfoupirs, mesfanglots fléchiront vôtre
coeur ,
Vous me regarderez avec moins de ·
rigueur;
Et loin de condamner l'excez où je me
livre
Peut- être quefans moy vous ne voudrez
plus vivre:
Vous fongerez, qu'unis par des noeuds
eternels ;
Nos voeux précipitez font des voeux
criminels ,
Que l'Himen a des Droitsfacrez,inviolables;
Que vouloir les brifer , c'eft nous rendre
coupables.
Je ne demande pas que fenfible à mes
voeux ,
DE DECEMBRE. 171
Votre coeur s'attendriffe & rallume fes
feux ;
Et que pour diffiper , la douleur qui me
preffe ,
Vous confondiez en moy l'Epouse & lạ
Maitreffe:
Je ne veux que vous voir , & que vous
sobéir ,
Et vous forcer au moins à ne meplus
hair.
Mais , cruel , vous craignez jusques à
mápréfence , יד
Pour un coeur inconftant l'amour est une
offence;
Et ce que nous reproche un crime , n'eft
pour nous ,
Qu'un Objet plein d'horreur qu'on voit
avec couroux .
Tu ne foutiendrois pas une Amante
eperdue ,
Ses larmes , fon amour. , tout blefferoit
ta vûë ;
Et tu confultes moins pour m'éloigner.
de
toy ,
La vertu , que ton coeur & ton manque
defoy:
Ce n'étoit pas ainſi qu'aydant à ma
foibleße ,
Tu fçavoispour meperdre , allumer ma
tendreffe ,
Pij
172 LE MERCURE
Rappelle-toi , cruel , cesfermens enflam
mez ,
Ces tranfports fi touchans & fi bien
exprimez :
Avant , me difois- tu , que je fois infidele
On verra fans époux vivre la Tourte-,
relle ;
Le tendre Roffignol ceffant d'être amoureux
Ne s'occupera plus de fes chants douloureux
:
On verra le Zéphir ceffer d'être volage ,
Les fleuvesfur les Monts s'entrouvrir
un passage ,
Le Soleil obfcurci nous refuſer le jour ,
Et tout perirenfin plûtôt que mon amour.
Ainfi pour me tromper, tu chaffois de mon
ame ,
Tout ce qui s'oppoſoit au fuccés de ta
flame ;
Mais qu'il t'en conta peu ! De concert
avec toy ,
Mon coeur, mon lâche coeur , s'éleva
contre moy ,
Te peignit à mesyeux, tendre , empreſſé,
fincere ;
**
Tuparlas , & tuplus , dés que tu voulus
plaire ;
On tel fut de l'amour lefuneftepouvoira
DE DECEMBRE.. 173
Que tume plûs peut - être avant de le
vouloir ;
Peut-être une Rivale , Objet de ta tendreffe
,
Fe voila quelque tems ma naiffante fois
bleffe ;
Et tes diftractions , ton trouble , ta lan
gueur ,
Paroiffoient prés de moy pour un autre
vainqueur ;
Et quand tu t'aperieus de mon extravagance
,
Funela partageas que par reconoiffance
Non cruel , non jamais tu ne ſçus bien
aimer ,
Tu n'étois que fenfible au plaifir de
charmer,
Foffris à tes defirs un Triomphe agréable :
J'aimois. C'en fut affex pour te paroître
aimable.
Eh pourquoy ! Pouvant plaire à mille
autres Objets ,
Vins-tu troubler mon coeur , en arracher
la paix ,
D'un Onele prévenu trahir la confiance,
Aux dépens de toy-même exciterfavangeance
;
Abufer lâchement de ma crédulité ,
Et nous facrifier tous deux par vanité.
Piij
174 LE MERCURE
Talens pernicieux ! Eſprit queje detefte
Prefent que m'avoit fait la colere celefte.
C'est par vous que l'amourféduisant ma.
raifon ,
Répandit dans mes fens fon funefte
poison.
Vain defir defçavoir , dangereufes Lectures:
Mon coeur ne s'eft rempli que de vos
impoftures ; -
J'en perdis l'Innocence , & bientôt ma:
pudeur ,
Fit place aux noirs tranfports d'une coupable
ardeur..
Digne fruit de tes foins , & de ton imprudence
,
Trop aveugle Fulbert , rends- moi mon
ignorance ;
Chaffe loin de ta Niece un Docteur
empefté ,
Qui va drejer un piége à sa fimplicité
;
Tu le crois occupé du deffein de m'inf
truire ;
Philofophe amoureux, il fonge à me
feduire.
Que dis-je ? Sa foibleffe a paffe dans
mon coeur ,
Ce Maître eft mon amant , ce Maître
eft mon vainqueur :
DE DECEMBRE
. 175
Mais je ne dois hélas , m'en préndre
qu'à moi même ,
Vains regrets , vain dépit , tout plait
dans ce qu'on aime :
Séduit par une ardeur pour lui pleine
3 d'appas,
Un coeur tendre fe livre , & ne rai-
Sonne pas ;
Le devoir veut en vain le tirer de fa
chaine >
Le feduiteur amour le fafcine & l'en-·
traine :
Tranquile
dans fes fers , & charmé
fous fes loix,
Ce coeur infortuné S'applaudit de fon
choix :
Infenfible à fes maux , il en craint le
reméde
Et nourit avec foin l'erreur qui le poffede
.
Au trifte portrait connoiffez , cher
> Ероих
Quels font les fentimens qu'Héloïfe a
pour vous :
J'aime à voir s'augmenter lefeu qui me
dévore ,
Je dévrois vous hair , hélas , je vous
adore !
Piiij
$76 LE MERCURE
Je ferme à la raison mon oreille &
mon coeur ,
Et je chéris en vous jusqu'à vôtre
rigueur.
Ne m'aimez plus, foyez infenfible , in
fidelle ;
Inposez- moi le joug d'une abſence éters
nelle ;
Condamnez mes tranfports : Reduifez
mon amour
Afe vaincre , ou du moins à fe cacher
au jour ;
Si ce n'eft pas affez , deffendez - moi
de rire .
J'obéis : Mais fouffrés qu'en fécret jė
foûpire.
Laiffez- moi parpitiémes craintes , mes
douleurs ,
Laiffez - moi vous donner des foupirs &
des pleurs ;
Vous n'y confentez-pas . Vôtre auftere.
Sageffe
Veut moins diffimuler, qu'étoufer mafoibleße
,
Je dois vous oublier fans feinte , sans
détour ,
Vous fermer dans mon coeur le plus foible
retour;
Imiter vôtre exemple ; & du Ciel pénetrée
DE DECEMBRE. 177
Remplir les faints devoirs , où je fuis
confacrée .
Immoler mon penchant à de plus nobles
feux' ;
Et faire de Dieu feul l'objet de tous
mes voeux .
Je dois n'aimer que lui , ne fonger qu'à
lui plaire ,
Par mes gemiffemens défarmer fa co
lere.
Foible Heloife ! En vain je fens que
je le doi
Mes coupables defirs s'échapent malgré
moi.
La raiſon veut regner , & parle enſouveraine
i
La foibleffe refifte , & triomphe fans
peine :
Toujours livrée au trouble , aux regrets »
au dépit
,
Cent fois en un moment mon coeur ſe :
contredit :
Je veux , je ne veux pas , j'befite , je
chancelle.
Quand la grace m'attire , Abailard
me rappelle ,
Et toûjours plus éprife aprés de vains :
efforts
C'est à vous , cher Epoux , que vont rouss
mes transports.
178 LE MERCURE
Soupirs impetueux , ceffés de vous contraindre
;
Eclatez mes fureurs . Je n'ai plus rien
à craindre.
L'Ingrat qui vous fait naître, a ceffé
de m'aimer >
Il me fuit , il me craint ... Mais puisje
l'en blâmer ?:
Ouy cruel !Ta vertume confond & m.accable
,
Coupable , je voudrois que tu fuffes con--
pable :
Quoi , Tu m'auras perdue , je poss
rai te voir
Triompherde ma peine , & de mon de-
Lespoir ?
Tranquile , t'applaudir de ton indiference
,
Et peut-être infulter à ma folle conftance
?
Je ne ferai pas feule en but à tant de
maux.
Je prétens à mon tour détruire ton
reposi
Te faire partager le trouble de mon
Ame ,
Et toutes les horreurs d'unefatalle flame:
Ne crois plus m'adoucir. Le fort en eſt
jetté
DE DECEMBRE. 179
Je ne puis trop punir ton infidelité.
Que n'est-il des tourmens pour vanger
mon injure ,
Qui puiffent égaler ma peine , & ton
parjure ?
Jépuiferois fur toi tout ce qu'ils ont
d'affreux
Foibles emportemens d'un amour malheureux
!*
Que vous me fervés mal ! Ma fureur
defarmée,
Respecte encor l'Ingrat dont mon ame eft
charmée :
Mon couroux contre lui , ne m'offre aucun
Secours ,
"
Et ce n'est plus qu'aux pleurs qu'Híloïfe
a recours..
Vivez , cher Abailard , fans allarmes
fans craintes ,
Et bravez de l'amour les frivoles atteintes
..
Goutez d'unfaint repos l'éternelle don
ceur
Maître de vos defirs , regnez für vô
tre coeur..
Du Dien que vous fervez foûtenezla
quérelle ;
Signalez pour fon nom ,
l'ardeur de vôi
tre.zele ::
180 LE MERCURE
Formez lui des Elûs
1
fur nous,
* qui fe réglant
Mettent dans fon amour leur bonheur
le plus doux.
Si mon falut vous touche , &fi je vous
fuis chere ,
Achevez d'affermir la raison qui m'éclaire..
Je sens que la vertu vent reprendre fes
droits
Aidez une ame foible à pratiquer fes
loix.
De fes égaremens mon esprit fe dégage
;
Mais votre idée encore affoiblit mon
courage.
Divin attrait des cours ! Charme victorieux
!
Grace adorable , enfin tu deffilles mes
yeux
Tu verfes dans mon fein laforce & l'a
lumiére,
A l'amour de mon Dien tu me rends
toute entiéres
Tu me fais retrouver l'innocence & la
Paix ;
Tu captives mes fens , &remplis mes
fouhaits.
Seigneur , c'eft ta bonté, c'eft tamain
Lecourable ,
DE DECEMBRE. 181
Qui ferme fous mes pas cet abîme effroyable:
Sans toi , je m'y plongeois ; déja même
L'erreur
A l'endurciffement avoit livré mon
coeur.
J'étois fourde à ta voix , & bravant
ta colere ,
J'étoufois du remords le trouble falu
taire.
Mon aveugle fureur m'occupoit nuit &
jour ,
Et je ne connoiffois d'autre Dieu que
l'amour:
Mais , qui peut avec toi balancer la
victoire
Nos forfaits les plus grands font écla
ter ta gloire.
Et le coeur le plus dur , quand tu veux
l'attendrir ,
A tes impreffions , lui- même vient´s’offrir.
recouvrer laTraduction en Vers,
de la 2 Lettre d'Heloife à Abailard ;
c'eft avec complaifance que j'en pare
mon Mercure : Si la premiere Epitre
du même Auteur , a û un accueil
fi favorable , j'ofe me promettre qu'en
préfentant celle- ci au Public , elle trouvera
autant d'Approbateurs , que de
Lecteurs. Il feroit à fouhaiter que la
même main qui fçait repandre tant de
graces dans tous les écrits voulût
bien fe fouftraire de tems en tems , à
des occupations plus ferieufes , pour en
donner la continuation . C'eft une invitation
que je lui adreffe , de la parts
168 LE MERCURE
des gens de goût , pour l'engager à re
point laiffer cet Ouvrage imparfait,
lui qui peut le rendre ſi parfait.
SECONDE LETTRE ..
D'HELOISE A A BAILARE .
Q
·UE L nouveau coup de Foudre !
&que viens - je d'entendre !
Je ne vous verray plus . Vous pouvez
me l'apprendre ,.
Cruel. Vous m'ôtez tout ; & c'est pour
vôtre coeur
Un barbare plaifir , de combler ma douleur.
N'êtoit-ce pas aſſezqu'aux pleurs abandonnée
,
A vivre loin de vousjefuſſe condamnée? :
Que plaintive , mourante , en Proye¹à
mes defirs ,
Ce Cloître nuit & jour entendit mes
Soupirs ?
N'étoit-ce pas affez qu'à lafleur de mon
âge ,
Vous m'enffiez impofé le plus rude efctavage
?
·Pourquoy d'un vain espoir m'envier les
douceurs ,
Et
DE DECEMBRE. 169
Et verfer fur mes jours de nouvelles
noirceurs.?
Croyez vous donc , Ingrat , que ma foible
conftance ,
Refifte encor long-temps à votre indi-
Et
férence?
que de vos raifons le frivole fecours
De mes vives douleurs puiffe arrefter le
cours ?
Non. Votre changement ne peut rienfur
mon ame ,
Plus vous êtes de glace , & plus jefuis de
flame:
Mais enfin , mon amour devient un dé-
Sespoirs
C'en eft fait , & je veux ou mourir a
ou vous voir.
Quefais-je dans ces lieux ? Malheurcufe
& coupable;
J'aigris d'un Dieu vangeur le couroux
redoutable ,
J'amaffe des Tréfors de crimes & d'horreurs
,
Et fens de jour enjour s'augmenter mes
fureurs .
Je ne fuis plus , belas , cette Epoufefacile,
Qui baifoitfous le jong une tête docile.
Victime de mes feux , je céde à leurs
tranfports ,
Décembre 1717. p .
170
LE MERCURE .
Et ne conferve plus d'inutiles dehors.
Ceft trop jouer le Ciel fous un masque
hipocrite ;
Si mon coeur eft à vous , tout le refte
l'irrite :
Duffay -je vous offrir un Objet odieux,
Rien ne peut m'empêcher de paroître à
vos yeux ;
Vous ne me fuirez point au fecours de
mes charmes ;
Aufecours de mesfeux j'appelleray mes
larmes,
Mesfoupirs, mesfanglots fléchiront vôtre
coeur ,
Vous me regarderez avec moins de ·
rigueur;
Et loin de condamner l'excez où je me
livre
Peut- être quefans moy vous ne voudrez
plus vivre:
Vous fongerez, qu'unis par des noeuds
eternels ;
Nos voeux précipitez font des voeux
criminels ,
Que l'Himen a des Droitsfacrez,inviolables;
Que vouloir les brifer , c'eft nous rendre
coupables.
Je ne demande pas que fenfible à mes
voeux ,
DE DECEMBRE. 171
Votre coeur s'attendriffe & rallume fes
feux ;
Et que pour diffiper , la douleur qui me
preffe ,
Vous confondiez en moy l'Epouse & lạ
Maitreffe:
Je ne veux que vous voir , & que vous
sobéir ,
Et vous forcer au moins à ne meplus
hair.
Mais , cruel , vous craignez jusques à
mápréfence , יד
Pour un coeur inconftant l'amour est une
offence;
Et ce que nous reproche un crime , n'eft
pour nous ,
Qu'un Objet plein d'horreur qu'on voit
avec couroux .
Tu ne foutiendrois pas une Amante
eperdue ,
Ses larmes , fon amour. , tout blefferoit
ta vûë ;
Et tu confultes moins pour m'éloigner.
de
toy ,
La vertu , que ton coeur & ton manque
defoy:
Ce n'étoit pas ainſi qu'aydant à ma
foibleße ,
Tu fçavoispour meperdre , allumer ma
tendreffe ,
Pij
172 LE MERCURE
Rappelle-toi , cruel , cesfermens enflam
mez ,
Ces tranfports fi touchans & fi bien
exprimez :
Avant , me difois- tu , que je fois infidele
On verra fans époux vivre la Tourte-,
relle ;
Le tendre Roffignol ceffant d'être amoureux
Ne s'occupera plus de fes chants douloureux
:
On verra le Zéphir ceffer d'être volage ,
Les fleuvesfur les Monts s'entrouvrir
un passage ,
Le Soleil obfcurci nous refuſer le jour ,
Et tout perirenfin plûtôt que mon amour.
Ainfi pour me tromper, tu chaffois de mon
ame ,
Tout ce qui s'oppoſoit au fuccés de ta
flame ;
Mais qu'il t'en conta peu ! De concert
avec toy ,
Mon coeur, mon lâche coeur , s'éleva
contre moy ,
Te peignit à mesyeux, tendre , empreſſé,
fincere ;
**
Tuparlas , & tuplus , dés que tu voulus
plaire ;
On tel fut de l'amour lefuneftepouvoira
DE DECEMBRE.. 173
Que tume plûs peut - être avant de le
vouloir ;
Peut-être une Rivale , Objet de ta tendreffe
,
Fe voila quelque tems ma naiffante fois
bleffe ;
Et tes diftractions , ton trouble , ta lan
gueur ,
Paroiffoient prés de moy pour un autre
vainqueur ;
Et quand tu t'aperieus de mon extravagance
,
Funela partageas que par reconoiffance
Non cruel , non jamais tu ne ſçus bien
aimer ,
Tu n'étois que fenfible au plaifir de
charmer,
Foffris à tes defirs un Triomphe agréable :
J'aimois. C'en fut affex pour te paroître
aimable.
Eh pourquoy ! Pouvant plaire à mille
autres Objets ,
Vins-tu troubler mon coeur , en arracher
la paix ,
D'un Onele prévenu trahir la confiance,
Aux dépens de toy-même exciterfavangeance
;
Abufer lâchement de ma crédulité ,
Et nous facrifier tous deux par vanité.
Piij
174 LE MERCURE
Talens pernicieux ! Eſprit queje detefte
Prefent que m'avoit fait la colere celefte.
C'est par vous que l'amourféduisant ma.
raifon ,
Répandit dans mes fens fon funefte
poison.
Vain defir defçavoir , dangereufes Lectures:
Mon coeur ne s'eft rempli que de vos
impoftures ; -
J'en perdis l'Innocence , & bientôt ma:
pudeur ,
Fit place aux noirs tranfports d'une coupable
ardeur..
Digne fruit de tes foins , & de ton imprudence
,
Trop aveugle Fulbert , rends- moi mon
ignorance ;
Chaffe loin de ta Niece un Docteur
empefté ,
Qui va drejer un piége à sa fimplicité
;
Tu le crois occupé du deffein de m'inf
truire ;
Philofophe amoureux, il fonge à me
feduire.
Que dis-je ? Sa foibleffe a paffe dans
mon coeur ,
Ce Maître eft mon amant , ce Maître
eft mon vainqueur :
DE DECEMBRE
. 175
Mais je ne dois hélas , m'en préndre
qu'à moi même ,
Vains regrets , vain dépit , tout plait
dans ce qu'on aime :
Séduit par une ardeur pour lui pleine
3 d'appas,
Un coeur tendre fe livre , & ne rai-
Sonne pas ;
Le devoir veut en vain le tirer de fa
chaine >
Le feduiteur amour le fafcine & l'en-·
traine :
Tranquile
dans fes fers , & charmé
fous fes loix,
Ce coeur infortuné S'applaudit de fon
choix :
Infenfible à fes maux , il en craint le
reméde
Et nourit avec foin l'erreur qui le poffede
.
Au trifte portrait connoiffez , cher
> Ероих
Quels font les fentimens qu'Héloïfe a
pour vous :
J'aime à voir s'augmenter lefeu qui me
dévore ,
Je dévrois vous hair , hélas , je vous
adore !
Piiij
$76 LE MERCURE
Je ferme à la raison mon oreille &
mon coeur ,
Et je chéris en vous jusqu'à vôtre
rigueur.
Ne m'aimez plus, foyez infenfible , in
fidelle ;
Inposez- moi le joug d'une abſence éters
nelle ;
Condamnez mes tranfports : Reduifez
mon amour
Afe vaincre , ou du moins à fe cacher
au jour ;
Si ce n'eft pas affez , deffendez - moi
de rire .
J'obéis : Mais fouffrés qu'en fécret jė
foûpire.
Laiffez- moi parpitiémes craintes , mes
douleurs ,
Laiffez - moi vous donner des foupirs &
des pleurs ;
Vous n'y confentez-pas . Vôtre auftere.
Sageffe
Veut moins diffimuler, qu'étoufer mafoibleße
,
Je dois vous oublier fans feinte , sans
détour ,
Vous fermer dans mon coeur le plus foible
retour;
Imiter vôtre exemple ; & du Ciel pénetrée
DE DECEMBRE. 177
Remplir les faints devoirs , où je fuis
confacrée .
Immoler mon penchant à de plus nobles
feux' ;
Et faire de Dieu feul l'objet de tous
mes voeux .
Je dois n'aimer que lui , ne fonger qu'à
lui plaire ,
Par mes gemiffemens défarmer fa co
lere.
Foible Heloife ! En vain je fens que
je le doi
Mes coupables defirs s'échapent malgré
moi.
La raiſon veut regner , & parle enſouveraine
i
La foibleffe refifte , & triomphe fans
peine :
Toujours livrée au trouble , aux regrets »
au dépit
,
Cent fois en un moment mon coeur ſe :
contredit :
Je veux , je ne veux pas , j'befite , je
chancelle.
Quand la grace m'attire , Abailard
me rappelle ,
Et toûjours plus éprife aprés de vains :
efforts
C'est à vous , cher Epoux , que vont rouss
mes transports.
178 LE MERCURE
Soupirs impetueux , ceffés de vous contraindre
;
Eclatez mes fureurs . Je n'ai plus rien
à craindre.
L'Ingrat qui vous fait naître, a ceffé
de m'aimer >
Il me fuit , il me craint ... Mais puisje
l'en blâmer ?:
Ouy cruel !Ta vertume confond & m.accable
,
Coupable , je voudrois que tu fuffes con--
pable :
Quoi , Tu m'auras perdue , je poss
rai te voir
Triompherde ma peine , & de mon de-
Lespoir ?
Tranquile , t'applaudir de ton indiference
,
Et peut-être infulter à ma folle conftance
?
Je ne ferai pas feule en but à tant de
maux.
Je prétens à mon tour détruire ton
reposi
Te faire partager le trouble de mon
Ame ,
Et toutes les horreurs d'unefatalle flame:
Ne crois plus m'adoucir. Le fort en eſt
jetté
DE DECEMBRE. 179
Je ne puis trop punir ton infidelité.
Que n'est-il des tourmens pour vanger
mon injure ,
Qui puiffent égaler ma peine , & ton
parjure ?
Jépuiferois fur toi tout ce qu'ils ont
d'affreux
Foibles emportemens d'un amour malheureux
!*
Que vous me fervés mal ! Ma fureur
defarmée,
Respecte encor l'Ingrat dont mon ame eft
charmée :
Mon couroux contre lui , ne m'offre aucun
Secours ,
"
Et ce n'est plus qu'aux pleurs qu'Híloïfe
a recours..
Vivez , cher Abailard , fans allarmes
fans craintes ,
Et bravez de l'amour les frivoles atteintes
..
Goutez d'unfaint repos l'éternelle don
ceur
Maître de vos defirs , regnez für vô
tre coeur..
Du Dien que vous fervez foûtenezla
quérelle ;
Signalez pour fon nom ,
l'ardeur de vôi
tre.zele ::
180 LE MERCURE
Formez lui des Elûs
1
fur nous,
* qui fe réglant
Mettent dans fon amour leur bonheur
le plus doux.
Si mon falut vous touche , &fi je vous
fuis chere ,
Achevez d'affermir la raison qui m'éclaire..
Je sens que la vertu vent reprendre fes
droits
Aidez une ame foible à pratiquer fes
loix.
De fes égaremens mon esprit fe dégage
;
Mais votre idée encore affoiblit mon
courage.
Divin attrait des cours ! Charme victorieux
!
Grace adorable , enfin tu deffilles mes
yeux
Tu verfes dans mon fein laforce & l'a
lumiére,
A l'amour de mon Dien tu me rends
toute entiéres
Tu me fais retrouver l'innocence & la
Paix ;
Tu captives mes fens , &remplis mes
fouhaits.
Seigneur , c'eft ta bonté, c'eft tamain
Lecourable ,
DE DECEMBRE. 181
Qui ferme fous mes pas cet abîme effroyable:
Sans toi , je m'y plongeois ; déja même
L'erreur
A l'endurciffement avoit livré mon
coeur.
J'étois fourde à ta voix , & bravant
ta colere ,
J'étoufois du remords le trouble falu
taire.
Mon aveugle fureur m'occupoit nuit &
jour ,
Et je ne connoiffois d'autre Dieu que
l'amour:
Mais , qui peut avec toi balancer la
victoire
Nos forfaits les plus grands font écla
ter ta gloire.
Et le coeur le plus dur , quand tu veux
l'attendrir ,
A tes impreffions , lui- même vient´s’offrir.
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Résumé : SECONDE LETTRE D'HELOÏSE A ABAILARD.
La lettre traduite en vers, la deuxième épître d'Héloïse à Abélard, publiée dans 'Le Mercure', exprime l'espoir de l'auteur que cette traduction soit bien accueillie et encourage la poursuite de l'ouvrage. Héloïse y révèle sa douleur face à la décision d'Abélard de ne plus la voir, se sentant trahie et désespérée. Elle se remémore les moments de tendresse et les serments d'amour d'Abélard, avouant que son amour est devenu un désespoir. Héloïse se sent coupable et tourmentée, incapable de cacher ses sentiments, et implore Abélard de ne pas la fuir et de considérer leurs vœux mutuels, même s'ils sont jugés précipités et criminels. Héloïse accuse Abélard de manquer de constance et de sincérité, rappelant les moments où il avait juré un amour éternel. Elle se sent trompée et trahie, regrettant d'avoir été séduite par ses charmes. Elle blâme également son oncle Fulbert pour avoir introduit Abélard dans leur vie, conduisant à leur perte. Héloïse attribue sa chute à des désirs vains et à des lectures dangereuses qui ont corrompu son innocence. Elle exprime ses tourments intérieurs, partagée entre son amour pour Abélard et ses aspirations spirituelles. Héloïse reconnaît l'influence néfaste d'un docteur qui cherche à la séduire et avoue que son cœur est déjà conquis par Abélard. Elle lutte entre sa raison et ses sentiments, souhaitant imiter la sagesse d'Abélard et se consacrer à Dieu, mais ses désirs coupables resurgissent malgré elle. Dans sa colère, elle reproche à Abélard son infidélité, mais finit par lui souhaiter de vivre en paix et de servir Dieu avec zèle. Elle demande à Abélard de l'aider à renforcer sa raison et à retrouver la vertu. Finalement, Héloïse trouve la force et la lumière en Dieu, qui la délivre de ses erreurs et lui permet de retrouver l'innocence et la paix.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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