La Fable ſuivante eſt d'un
Auteur incertain. On ſoupçonne
cependant , qu'elle eſt de la compoſition
du Pere Benoît Jeſuîte ,
à qui on attribuë égallement la
lapetite Piéce en Vers qui eft
inférée à la p. 174. du Mercure de
Juin , fur les dernieres Fables que
M. de la Motterécita à l'Academie
Françoise.
ce
Ces 2. ſeuls Morceaux ſont ſuffifans
,pour faire juger , que fi
Pere tournoit ſongénie du côté de
la Poësie , il ſeroit en état de ne
point envier les Talents de nos
meilleurs Poëtes.
LE
MERITE ET LA FORTUNE
FABLE .
IE Mérite , Cadet defort bom
ne Maison ,
Et l'Infante Fortune , opulente heritiere
,
Parlesliensd'Hymenfurent unis ,
dit-on,
DE JUILLET. 135
Au bon vieux Temps c'étoit-làla
maniére
Entr'euxpoint de débat , point de
dissension ;
Il n'étoit bruit partout que de leur
union.
Jamais on ne voyoit Fortune ſans
Mériteزو
Mérite Sans Fortune étoit cas fur-
1 prenant :
C'étoit méme , choſe illicite.
La mode helas ! n'en est plus
maintenant ,
Tantpis ; car , après tout , l'Hymen
étoitfortable ,
L'Epoux étoit bien-fait , infinuant,
aimable ;
L'Epouse avoit de grands attraits
Et du comptant : Que faut - il
davantage?
COMPTANT lui ſeul , tient lieu
des plus beaux traits ,
Audemeurant l'humeur un peu
volage ,
C'étoit leſeul défaut dont on pût la
taxer ;
Mais Méritefin perſonnage
Mij
135 LE MERCURE
Mieux que tout autre avoit scu
la fixer.
Pour un Cadet , une telle Alliance
Devoit sans doute avoir de
grands appas ;
, ACCOSi
de tout bien la joüiffance
Ala longue n'ennuyoit pas.
Chez ce Couple charmant
roi nt à toute beurs
Gens de toute Condition :
L'Interét joint à l'Inclination
Les attiroit à leur demeure ,
D'où l'on ne fortoit point fans
admiration.
Mérite,bean-Diseur enchantoit tout
lemonde;
C'étoit lui qu'on lañoit , Fortune
n'étoit rien.
Cependant c'étoit de fon bien ,
Qu'ilfaisoit largeſſe à laronde ;
Largeſſe àqui , tout bien compté ,
Il devoit le bonheur deſe voir tant
vanté.
Devenu fier de cette préference ,
Il crut Fortune indigne de fon
coeur.
DE JUILLET. 137
Pour elle , plus d'égard, de ſoin ,de
déférence ,
C'étoit mépris , c'étoit hauteur;
Mêmene regardoitſouvent lapau--
ure Infante ,
Que comme il auroit fait sa très
humble ſervante.
Qu'onjuge, fr ce trait dût bienfore
la piquer.
Elle étoit femme , elle étoit mepriſée
,
Pour moins l'on pourroitse cho..
quer;
Elle en fut fi fcandalisée ,
Quefurle champ, sans dire-adien
,
Elle délogea du dit lieu :.
Vousjugez bien qu'elle trouva rewaite
,
Gens d'affaires tous des pre--
miers
La recüeillirent volontiers ;
L'oubliois qu'en partant , ellefit mai-
Son nette ,
- Laiſſant au Méritepour bien ,
Oupeude chose , ou même rien..
Cecoup ne le toucha que de la bonne
Sorte Miij
138 LE MERCURE
Qu'y perdoit it ? un affez foible
appuy
Sans elle il comptoit bien de retenir
chez lui
des Courtijans laflateuse Cohorte:
Ilse trompa ; fors quelques vrais
amis ,
Tout,jusqu'aux gens debien, déferta
le Logis;
Du côté de Fortune & des fots
desſages,
Onvit tourner tousles hommages.
Ce n'est pas tout, ilse voit àson tour
Reduit à lui faresa Cour :
Cette Vengeance a pour elle des
Charmes ,
On sçait afſés que pareil Incident
Pourtout Vindicatif est un morceau
friant :
Mèrite de dep ten verſe maintes
Larmes ,
Mais ses fûpirs font ſuperftes :
Ala porte on le laiſſeàloisirſe morfondre
Pour achever même de le confor
dre ,
Il voit le Crime admis , &`lui feul
refte exilus.
DE JUILLET. 139
Vous noterez , par parenthese ,
Quechosessont encore en cet état ,
Fortune fait toûjours la fiére& la
mauvaise ;
Merite cependant en est mal à fon
aife ,
Entre eux ne pourroit -on faire un
bon concordat ?
Belle reunion à faire :
Mais las ! Apartient.il àdefimples
Mortels ,
De la tenter ? Qui concluroit
l'Affaire ,
Je lui drefſferois des Autels.