Le Mercure dérogeroit au
Titre de Galant qui luy eft
Ecij
332 MERCURE
affecté depuis tant d'années
ſi celuy qui en eſt l'Auteur
en commençoit une , ſans
faire au moins un Compliment
à ſes Lecteurs .
Voicy donc le mien Mefſicurs
, Meſdames & Meſdemoiſelles.
Que le Ciel multiplie à jamais
les Ans & la Gloire de
noſtre incomparable Roy.
Qu'il conſerve toûjours les
Princes & Princeſſes de ſa
Royale Maiſon , qu'il vous
donne des jours longs& heureux
, & à moy le loiſir de
vous preſenter encore cinq
GALANT. 333
ou fix cens Mercures , ce que
je feray volontiers, ſi vous jugez
à propos d'orner les Anti-
Chambres de vosBibliotheques
, de la ſuite de mes Ouvrages
, ſi le malin vouloir de
la fortune prompte à me
joüer ſouvent de mécliants
tours , ne m'eſcamote pas vos
fuffrages , ou fi quelque Géant
ne s'oppoſe pas à l'intention
que j'ay de vous amufer longtemps.
Suppoſé cependant que je
ne continuë pas à le faire, ce
qui eſt à la veillede m'arriver,
je croy que mon devoir &
334 MERCURE
de
ma confcience m'ordonnent
d'encourager fur cette matiére
ceux qui pourroient s'en
charger aprés moy. Elle eft
premierement inépuiſable par
la quantité prodigieuſe
mauvaiſes Pieces que l'Auteur
du MercureGalant reçoit
tous les jours , & dont il peut
choifir & tirer ſuffisamment
de circonstances , pour emplir
fon Volume tous les
mois . En donnant cet avis
àmes fucceffeurs , je leur confeille
juſtement ce que je n'ay
pas fait , & j'ay ſouvent aimé
micux courir les riſques de
GALANT. 335
parler à mes dépens , que
corriger & dépoüiller avec
une peine infinie , des Fragmens
des ouvrages des autres.
Secondement , qu'il ſe garde
bien de critiquer les pieces
de Theatre , ny les Livres
courants , outre qu'on luy
dira que ce n'eſt pas l'affaire
du Mercure , on luy fera
encore entendre que tous les
Auteurs exigent à prefent
l'impunité de leurs fotifes ,
&qu'enfin le refus de ſes applaudiſſemens
peut expoſer
quelque fois à ſe faire des
ennemis confiderables. Pour
336 MERCURE
moy de thumeur dont je
fuis , je ſens , que ſi l'on me
preſſoit de loüer tels & tels ,
je répondrois tout net àcette
tyrannie : Qu'on me remene aux
carrieres.
Troifiémement , qu'il ne
ſoit ny temeraire Nouveliſte ,
ny Jurifconfulte impertinent.
Quatrièmement, qu'il obferve
mieux que moy , qui ne
ſuis encore qu'un Novice , les
bien- léances & les égards qu'il
doit au Public , & qu'il fonge
que ce Public voit à ſa teſte
tant de grands perſonnages ,
qu'il ne doit pas les revolter
par
1
GALANT. 337.
par ces difcours qui fervent
à amuſer le peuple.
Cinquiénement qu'il ne
parle pas de luy , à beaucoup
prés , autant que j'ay parlé
de moy.
A ces conditions qu'il invente
, qu'il mente , qu'il
louë à outrance , on luy pardonnera
tout. Mais qu'il n'oublie
pas de changer le Titre
de ſon Livre , qui ſous le nom
de Mercure ne luy produira
jamais rien : En voicy la
preuve.
Unparticulier fut jadis chez
un Sculpteur pour acheter des
Decembre 1714. Ff
338 MERCURE
Statuës qu'il dettimoit à orner
fon Jardin. En y entrant , il
vit celles de Jupiter & de
Junon qui luy plûrent. Auffitoſt
il demanda au Sculpteur
combien il les vouloit vendre.
Comment , dit le Sculpteur ,
vous marchandez là les deux
plus belles Statues qui foient
dans mes Atteliers , je ne peus
pas vous les donner à moins
detant; la fomme prodigieufe
éronna tellement leMarchand
qu'il luy dit qu'il n'en vouloit
point ; mais de celle de Mercure
, ajoûta- r il , combien en
voulez vous : nous n'aurons
1
ALANT. 339
pasde different funcet article,
reprit le Sculpteur. Vous marchandez
Jupiter & Junon ,
l'un eſt le Maiſtre , & l'autre
eſt la Femme & la Soeur du
Maistre des Dieux ; achetez
les pour le juſte prix que je
vous en demande , & je vous
donneray Mercure par deſſus
le marché.
Mercure cût eſté eſtimé
autant que Jupiter , s'il eûc
porté un autli beau nom.
Jay dit , en attendant que
je ſcache de vous , au commencement
de cette année ,
s'il vous plaiſt que je continuë
Ffij
340 MERCURE
ce Journal ; je ſuis , avec un
tres-profond reſpect , Meffieurs
, Mesdames & Meſdemoiſelles
, Voſtre tres - humble
& tres -obeiſſant Serviteur
Mercure.