FABLE
A un Ami qui veut fe reléguer en Province ;
prendre le parti du Couvent .
L'AR BRISSE A U.
Tuvas quitter Paris , cher D*** , & le cloftre U
A pour toi des appas que je ne puis connoître à
NOVEMBRE. 1755 7
Oui , pour t'en détourner mes foins font fuperflus.
Mais tu te flattes donc qu'en ton couvent reclus ,
Tu goûteras en paix les douceurs de la vie ;
Qu'un bonheur fans mêlange , exemt de toute
envie ,
Contentera tes voeux , remplira tes deffeins ,
Et fera fur toi feul lever des jours fereins ?
Cependant on le dit : la raifon d'ordinaire
N'habite pas longtems chez la gent folitaire.
Tel qui trop tôt du monde veut fortir ,
Souvent trop tard pourra s'en repentir.
J'avance pour preuve une fable ,
Rends- là pour toi moins applicable.
Un arbriffeau planté par la nature ,
Déja fort , & riche en verdure ,
Voyoit dans un jardin d'autres arbres rangés ,
Elagués avec art , très-bien fymétriſés :
Pourquoi , dit-il , fous les yeux d'un bon maître,
D'être foigné comme eux , n'ai-je pas le bonheur ?
Profiterois-je moins ? que fçait -on è mieux peutêtre.
Hélas ! un tronc touffu , des branches fans honneur
,
De la feve qui m'a fait naître
Vont épuifer tout le meilleur.
En lieu bien clos , à l'abri des tempêtes ,
Sans crainte ils élevent leurs têtes.
Sont-ils trop altérés ; on leur rend la fraîcheur :
Bref, à chaque maladie
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
En tout tems on rémédie.
Pour moi , je languis de maigreur ;
Les faifons , les vents , les chaleurs ,
Cent & cent maux me font à craindre ;
Oui , toujours le pauvre arbre alloit encor fe .....
plaindre ,
Des pores de l'écorce il couloit quelques pleurs :"
Le fort trompa bien ſon attente.
Chemin faifant , le voifin jardinier
Le voit , l'admire , & le tranfplante ,
L'arrofe , comme il faut , l'engraiffe de fumier.
Quinze jours écoulés , notre arbre avoit pris terre,
S'eftimant fort heureux . Il fallut le tailler.
De fes rameaux fourchus il ſe voit dépouiller ;
Et pour le redreffer , on lui livre la guerre :
Bientôt ce n'est plus qu'un tronc nu .
Il avoit defiré de tous fes maux le pire ;
Plein de regret il gémit , il foupire ,
Et maudit un bonheur qu'il n'avoit point connu .
Ami , tu fçais à quoi mon recit fe termine.
Le Monaftere eft ce verger charmant ,
Ou , fous la fage difcipline ,
Un béat vit tranquillement.
Il eft content , dis- tu : certes , je le veux croire ;
Dans fa condition on a mille agrémens.
Mais s'il l'a pris fans choix , la robe blanche ou
noire
Ne change point les fentimens.
Le tendre arbriffeau , c'eft toi- même ;
NOVEMBRE . 1755 .
Tu hais le monde , & tu fuis fes plaifirs :
Le froc te femble un bien fuprême.
Ah ! je t'arrête trop ; cours , vole à tes défirs.
Mais quand fous un dur eſclavage
Tu fentiras enfin gémir ta liberté ;
Quand une obéiffance aveugle & fans partage ,
Condamnera ta moindre volonté ;
Alors ..... mais je veux taire un trifte & vain préfage
;
Suis ta vocation : c'eft l'avis le plus fage.
Si Dieu te parle , il veut être écouté ;
Mais il ne parle pas , s'il n'eft bien confulté.
L'Abbé BOUCHE .